Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 2
titre article
Thomas Carrier-Lafleur

Des revenants : fragment(s) d’un discours qui revient

Olivier Schefer, Des revenants : corps, lieux, images, Montrouge : Bayard, coll. « Le rayon des curiosités », 2009, 176 p., EAN 9782227478954.

Bach, Ă  l’orgue, admirĂ© par un Ă©lĂšve, rĂ©pond : « Il s’agit de frapper les notes justes au bon moment ». (Robert Bresson, Notes sur le cinĂ©matographe)

1Une autre note de Robert Bresson pourrait s’avĂ©rer utile pour comprendre (Ă  sa juste valeur) et pour apprĂ©cier le dernier ouvrage d’Olivier Schefer ; la voici : « Tout fuit et se disperse. Continuellement ramener tout Ă  un. » Mais n’allons pas trop vite.

2Des revenants : corps, lieux, images, paru en octobre 2009, est, selon les mots de l’auteur, « le second volet de [s]es Variations nocturnes, parues chez Vrin en 2008. Celles-ci avaient pour objet le mauvais sommeil [
] ses consĂ©quences thĂ©oriques et esthĂ©tiques ainsi que ses diverses incarnations [
]. Il s’agit ici de penser la mauvaise mort, la malemort [
], c’est-Ă -dire la perturbation des rites de passage, suivant une mĂ©thode similaire, situĂ©e au croisement de la fiction de la biographie et de la spĂ©culation » (p. 9). Et c’est justement la question de la mĂ©thode qui sera au cƓur de notre compte rendu, car c’est par son style et sa composition, nous le croyons ardemment, que l’ouvrage de Schefer gagne ses lettres de noblesse. C’est pourquoi nous tenons Ă  dire d’emblĂ©e ce que nous avons apprĂ©ciĂ© dans le travail de l’auteur : la libertĂ© et la vigueur de son Ă©criture, une Ă©criture qui pratique et travaille volontiers le fragment.

3Des revenants orchestre un discours thĂ©orique qui prend d’entrĂ©e de jeu (car c’est bien de jeu dont il est question ici) la forme et l’idĂ©e d’une ritournelle, jonglant aisĂ©ment et de maniĂšre incontestablement plaisante – aussi bien pour l’auteur que pour le lecteur – avec le cinĂ©ma, la littĂ©rature, l’ethnologie et la philosophie, tout en accordant une importance indĂ©niable Ă  la vie, qui apparaĂźt çà et lĂ  sous forme de biographĂšmes. Tout en atteignant par moments une Ă©nonciation et une rhĂ©torique aussi pointues que personnelles dignes des meilleures pages de GĂ©rard Genette ou plutĂŽt du Roland Barthes de la derniĂšre pĂ©riode, Schefer manie Ă  merveille la pensĂ©e Ă©clair telle que Friedrich Nietzsche l’a pratiquĂ©e et dĂ©fendue.

4Dans ses Revenants, l’auteur valorise une pensĂ©e qui vient d’elle-mĂȘme, tout en vitesse (voire en allĂ©gresse), qui semble se moquer aussi bien de la lenteur obligĂ©e de la dĂ©duction logique avancĂ©e par certains savants que de la notion de systĂšme encore et toujours si chĂšre Ă  bon nombre de manifestations de ce que l’on nomme aujourd’hui le discours critique. La pensĂ©e naĂźt de la pensĂ©e, par une sorte de transe, elle s’engendre d’elle-mĂȘme, s’approchant magnifiquement d’une danse extatique, de l’exubĂ©rante gaitĂ© dirait Nietzsche. Dans le fragment nommĂ© « À tire-d’aile », il est d’ailleurs question du philosophe allemand, validant, d’une certaine façon la filiation que nous venons d’avancer. « Je parle maintenant des oiseaux migrateurs et des grands mouvements migratoires. Je parle de ces forces de dĂ©placement qui sont Ă  la fois des gestes de voyage et des Ă©critures de retour » (p. 131), nous dit Schefer pour dĂ©buter ce passage. « La migration des oiseaux a intriguĂ© certains philosophes, ceux, en particulier, qui cherchaient une issue Ă  l’esprit de lourdeur (Nietzsche) dominant la philosophie occidentale. Penser Ă  la mesure de l’inconnu et de l’inespĂ©rĂ©, c’est-Ă -dire de l’horizon, cela veut dire dĂ©fier sa propre pesanteur » (p. 131). Cette idĂ©e de migration paraĂźt allĂ©goriser la mĂ©thode employĂ©e par Schefer dans son ouvrage. Du reste, qu’est-ce que, justement, un oiseau migrateur, sinon le revenant par excellence, retrouvant le mĂȘme au cƓur de l’ailleurs, se dĂ©territorialisant pour mieux revenir. Le terrain de la pensĂ©e (si terrain il y a) n’est pas un espace quadrillĂ©, mais bien un espace lisse, car, plutĂŽt que de s’y empĂȘtrer, on le parcourt Ă  grands coups d’ailes. De plus, l’oiseau migrateur symbolise la libertĂ© avec laquelle Schefer, au fil de son discours thĂ©orique volontairement fragmentĂ©, traverse les Ă©poques, les disciplines et les auteurs, pour, au final, comme le dit Bresson, continuellement ramener tout Ă  un, Ă  cette idĂ©e qui revient qui est celle de la mauvaise mort. Ainsi, l’auteur s’autorise Ă  suivre toutes les lignes de fuites envisageables, bref Ă  parler de tout, car son discours, quoique fragmentaire, ne manque pas de luciditĂ© et surtout de rigueur : (Ă  l’instar de Bach citĂ© par Bresson) il sait frapper les notes justes au bon moment. C’est pourquoi, avec ses Revenants, Schefer rĂ©alise un vĂ©ritable travail d’écrivain et pas seulement une tĂąche d’écrivant (pour reprendre une classification bien connue). Ainsi, Ă  travers son analyse des consĂ©quences thĂ©oriques et esthĂ©tiques de la malemort, Schefer interroge, avec la mĂȘme verve, aussi bien (Ă  la fois) le style de Faulkner, la poĂ©tique d’Aristote, les Ă©crits de Novalis, les idĂ©es de Blanchot (notamment de trĂšs belles pages sur le concept du dĂ©sert), les thĂ©ories de Freud, Adorno et Chaplin sur la modernitĂ©, les derniers films d’Hitchcock, l’amour de Jules Verne pour la technologie, la mort de la grand-mĂšre dans la Recherche de Proust, Kleist, ValĂ©ry, Gauthier, Shelley, DostoĂŻevski, Philip K. Dick, William Seabrook (dont un chapitre de son Magic Island est placĂ© intĂ©gralement en annexe), l’Ève future, les vampires au Moyen Âge, les inventions de Thomas Edison, Platon sur l’image, Pascal par rapport Ă  l’AntiquitĂ©, Kant et le sublime, Fellini et l’ñge esthĂ©tique, Sartre sur l’image, Bergson et le moi, les zombis de Romero, Rilke sur la hantise, Vertigo dans sa propre vie, etc. (ce qui nous fait remarquer que, compte tenu de la singuliĂšre variĂ©tĂ© des auteurs Ă©tudiĂ©s par Schefer, un glossaire aurait Ă©tĂ© plus que pertinent afin de s’y retrouver plus aisĂ©ment
 par bonne foi, nous prĂ©fĂ©rons imputer la faute de ce manque Ă  l’éditeur). Par la luxuriance de son intertextualitĂ©, l’ouvrage de Schefer repousse sans cesse, dans un plaisir indĂ©niable, son horizon d’attente – il le dĂ©fait pour mieux le recrĂ©er, tel le phĂ©nix qui renaĂźt de ses cendres.

5Notons pareillement que, dans ces lignes consacrĂ©es Ă  Nietzsche, l’auteur, peut-ĂȘtre malgrĂ© lui, nous livre la fleur de son secret, le mode d’emploi pour bien faire fonctionner son livre-instrument (sa machine littĂ©raire dirait Deleuze), crĂ©ant dĂšs lors l’unitĂ© dans le fragment : « Penser avec les oiseaux, les accompagner en esprit, engage une façon de philosopher qui revient Ă  prĂŽner l’impatience, la lĂ©gĂšretĂ©, la vitesse, autant de qualitĂ©s que la philosophie regarderait plutĂŽt comme des dĂ©fauts, sinon des preuves flagrantes d’immaturitĂ©. Mais penser en oiseau migrateur, qu’en est-il ? [
] Une telle entreprise, dont l’influence sur les terrestres est immĂ©diatement perceptible, revient aussi Ă  risquer sa propre mort. Le philosophe des oiseaux se tient ici-bas, sur un Ăźlot, seul, et de façon provisoire, non qu’il attende la rĂ©vĂ©lation d’un autre monde, mais il se prĂ©pare pour des horizons infinis qui sont de ce monde » (p. 132-133). Compliment cocasse s’il en est un, Schefer, avec ses Revenants, arrive Ă  penser en oiseau migrateur.

6Établir une recension exhaustive des divers fragments et des nombreux enjeux qui composent l’ouvrage de Schefer serait non seulement superflu mais inconsĂ©quent. À la libertĂ© que nous savons apprĂ©cier dans son travail, il ne faut pas plaquer strictement une grille analytique qui, de surcroĂźt, n’aurait d’autre choix que d’ĂȘtre arbitraire. C’est pourquoi nous proposons plutĂŽt de nous attarder au premier texte, qui semble, par la maestria de sa composition, dĂ©montrer toute l’entreprise de son auteur, Ă©clairant ainsi la structure gĂ©nĂ©rale de son essai nommĂ© Des revenants.

7« TĂ©lĂ©phone, Hitchcock, cadavre, amour Ă©lectronique », drĂŽle de titre pourrait-on dire
 pourtant tout y est. On remarque tout de suite la libertĂ© dans la composition ainsi que l’amalgame (on pourrait mĂȘme parler de collage) thĂ©orique intertextuel – dĂ©ployĂ© dans une structure dĂ©libĂ©rĂ©ment fragmentaire – qui, le croyons-nous, qualifient l’esthĂ©tique adoptĂ©e par Schefer pour son ouvrage.

8« Commencer par une idĂ©e saugrenue » (p. 11) dit Schefer pour dĂ©buter le premier fragment de ce chapitre inaugural : « composer tous les numĂ©ros du bottin tĂ©lĂ©phonique, l’un aprĂšs l’autre, lentement, de A Ă  Z. Blague de potache dans une phase maniaque. Imaginons » (p. 11). Et en effet, il faut imaginer, car le premier texte de ses Revenants dĂ©bute par cette curieuse digression poĂ©tique sur l’altĂ©ration de l’usage du tĂ©lĂ©phone. Celui qui pratiquerait cet exercice communiquerait directement avec le monde des morts, le monde des voix absentes qui reviennent nous hanter par une ritournelle qui tient Ă  un mot et ses possibles : « allΠ», « oui », « j’écoute », etc. « Le tĂ©lĂ©phone comme trou de serrure auditive » (p. 11), et le bottin qui devient « un livre rempli de fantĂŽme » (p. 12). Pour clore cet incipit aussi surprenant qu’insolite, un bout de biographĂšme, littĂ©ralement collĂ© au texte, en italique : « Le lendemain de sa mort, je supprimai son numĂ©ro du rĂ©pertoire de mon tĂ©lĂ©phone portable pour ne pas ĂȘtre tentĂ© d’appeler son rĂ©pondeur, et de croire Ă  cette voix » (p. 12). Incursion du je de l’auteur (qui d’autre ?) dans un discours (qui deviendra) thĂ©orique
 nous aussi, il nous faudra croire Ă  cette voix, pour suivre Schefer dans ses diffĂ©rences et ses rĂ©pĂ©titions.

9DeuxiĂšme fragment (dans le fragment) : entrĂ©e en scĂšne du maĂźtre, Alfred Hitchcock. Mais pas n’importe quel Hitchcock, celui de Torn Curtain, Frenzy, Family Plot, sa derniĂšre pĂ©riode. Ces grands films malades (l’expression est de François Truffaut) posent, selon Schefer, une des questions majeures du cinĂ©ma, question aussi chĂšre Ă  l’auteur : que faire avec un cadavre sur les bras ? Façon originale, nous en convenons aisĂ©ment, de poser la question de mauvaise mort : « Hitchcock n’a rien Ă  faire, et cela apparaĂźt ici de façon Ă©vidente, de considĂ©rations morales ou philosophiques sur la mort et l’au-delà » (p. 12). Les considĂ©rations du maĂźtre du suspense sur la malemort sont donc purement physiques. Cette trivialitĂ© du questionnement va de pair avec l’esthĂ©tique mise en avant par le cinĂ©aste dans ses derniers films : « De l’univers trash des seventies, Hitchcock paraĂźt retenir une esthĂ©tique Ă  mi-chemin de la sĂ©rie tĂ©lĂ© et du film d’auteur. [
] Le dernier Hitchcock, en somme, est un peu punk » (p. 13 et 14). Et Schefer ajoute : « Lui qu’on dit dĂ©passĂ© par les grandes productions hollywoodiennes de l’époque (Le Parrain), et presque contraint de composer la machine Ă  rĂȘves qui l’a dĂ©passĂ©, innove en mĂ©langeant la laideur et le style, en proposant une laideur stylisĂ©e » (p. 14). S’ensuit un jugement tout personnel qui valide la dimension impressionniste du travail de l’auteur : « Je pense que c’est l’une des grandes pĂ©riodes de son Ɠuvre, pĂ©riode courte et assez radicale en son genre bizarre » (p. 14). Par aprĂšs, en ne quittant pas sa rĂ©flexion sur Hitchcock, Schefer, presque par digression, fait intervenir deux instances – l’une philosophique, l’autre littĂ©raire –, qui viennent valider et approfondir la question de la mort propre au rĂ©alisateur de Vertigo : soit Maurice Blanchot et Victor Hugo. Conclusion de cet amalgame : le cadavre n’est jamais Ă  sa place. Ce qui donne les trĂšs belles pages de Blanchot et de Hugo et les trois derniers films d’Hitchcock
 car, selon Schefer, ce dernier « nous parle assurĂ©ment de tout cela » (p. 17). Et ce n’est pas tout, le collage (aussi brillant que divertissant) ne s’arrĂȘte pas lĂ , car, pour l’auteur des Revenants, « Hitchcock confirme aussi, d’une tout autre maniĂšre, le diagnostic portĂ© par Philippe ArĂšs sur le tabou moderne de la mort (la mort interdite, perçue Ă  l’égal d’une maladie honteuse, d’une quasi-obscĂ©nitĂ©), dont il redouble l’inquiĂ©tante Ă©trangeté » (p. 18).

10TroisiĂšme fragment, beaucoup plus court : toujours sur Hitchcock. Dans une parenthĂšse (curieusement), Schefer pose le constat de ses pages prĂ©cĂ©dentes : « Pertinence du corps en trop chez Hitchcock, le cadavre, en acteur muet, souvenir de ce cinĂ©ma oĂč il a commencĂ© par apprendre les images » (p. 21). Constat finalement suivi d’une hypothĂšse : « le cadavre est l’acteur principal de son dernier cinĂ©ma. À cet Ă©gard, il constitue le parfait accomplissement de son Ɠuvre : muet, Ă©trange et pourtant familier » (p. 21).

11PĂ©nultiĂšme fragment de ce texte inaugural, encore assez court (deux pages) : une proposition philosophique validĂ©e par un biographĂšme. La proposition : « Les ordinateurs que nous utilisons en permanence ne nous transforment pas en machines dĂ©pourvues d’ñme [
]. Ce serait plutĂŽt le contraire, ces nouvelles machines nous rendent trop spirituels, faisant de nous des formes irrĂ©elles et fantomatiques » (p. 21-22)
 des revenants. Le biographĂšme de Schefer : « J’ai pendant longtemps entretenu une relation avec une femme par courrier Ă©lectronique. L’intensitĂ© de certains Ă©changes n’avait d’égal que la dĂ©ception des rencontres [
] Je ne pouvais la dĂ©sirer que dans cette distance ; son corps rĂ©el Ă©tait toujours en trop » (p. 22 et 23 ; nous soulignons). L’hypothĂšse du dernier Hitchcock, dĂ©jĂ  validĂ©e par ArĂšs, Blanchot et Hugo, s’en trouve maintenant Ă©prouvĂ©e par l’auteur lui-mĂȘme, et comme si ce n’était pas assez (mais c’est trĂšs bien comme cela), Rilke (ouvert au hasard nous dit l’auteur) lui a donnĂ© les mots pour le dire diffĂ©remment : « Je suis sans besoin / de te voir apparaĂźtre ; / il m’a suffi de naĂźtre / pour te perdre un peu moins » (p. 23).

12Le dernier fragment, pour clore cette premiĂšre ritournelle, est Ă  nouveau sur Hitchcock, mais cette fois, on oublie ses derniers opus, pour se concentrer sur son chef-d’Ɠuvre : Vertigo. NĂ©anmoins, ce film n’est pas traitĂ© de façon thĂ©orique ou plutĂŽt « savante », mais bien (et encore) d’une maniĂšre personnelle vĂ©hiculĂ©e par une Ă©nonciation intime. Schefer nous parle (car c’est bien Ă  nous qu’il s’adresse) de son obsession pour Vertigo, de son « attrait irrĂ©sistible, et presque agacé » (p. 23) pour ce film. Schefer, Ă  la lettre, le visionne en revenant, car selon ses propres mots : « je ne regarde plus ce film que pour rĂ©pondre Ă  son appel, ĂȘtre prĂ©sent Ă  un rendez-vous fatal » (p. 23). Le fragment qui dĂ©butait par un coup de tĂ©lĂ©phone se termine par un appel. La boucle est bouclĂ©e et il n’y a rien en trop.

13« J’ai toujours trouvĂ© trĂšs fascinant que du chiendent et des mauvaises herbes percent parfois le pavĂ© et le bitume au cƓur de nos villes, telle une force sourde, mais alerte, toujours sur le qui-vive, et comme prĂȘte Ă  jaillir Ă  la moindre occasion, dĂšs que nous tournons le dos et baissons la garde » (p. 145). Cette image vient rĂ©affirmer (comme s’il le fallait) la libertĂ© de la composition – Ă  savoir, la construction de sublimes ritournelles thĂ©oriques et affectives dans un discours volontairement fragmenté – que nous apprĂ©cions et dĂ©fendons dans le dernier ouvrage d’Olivier Schefer, Des revenants : corps, lieux, images.

14Comme le chiendent, la pensĂ©e arrive de partout – car elle revient toujours, se crĂ©ant d’elle-mĂȘme, par elle-mĂȘme, de façon divine. Cette affinitĂ© qu’a Schefer avec le chiendent et les mauvaises herbes ne nous paraĂźt pas gratuite, au contraire. Elle nous permet d’établir une derniĂšre filiation qui illumine son ouvrage (comme quoi, Barthes avait bien raison de le dire, aucun auteur ne vient spontanĂ©ment) : celle de la pensĂ©e rhizome. « Rhizome » est le premier texte de Mille plateaux, le deuxiĂšme volet du Capitalisme et schizophrĂ©nie de Gilles Deleuze et FĂ©lix Guattari. Pour ces derniers, le rhizome, comme mode de pensĂ©e et d’écriture, s’oppose Ă  celui de l’arbre. L’arbre c’est le systĂšme, la hiĂ©rarchie, la gĂ©nĂ©alogie, la vĂ©rité ; alors que le rhizome c’est le hasard, le jeu, le dĂ©lire, la dĂ©territorialisation, l’agencement. Schefer, dont la fascination pour le chiendent ne fait qu’expliciter ce phĂ©nomĂšne qui Ă©tait dĂ©jĂ  apparent, avec ses Revenants, en adoptant une Ă©criture qui Ă©pouse le rĂȘve et la somnolence (nous sommes dans ses Variations nocturnes, ne l’oublions pas), valide Ă  merveille cette phrase de Mille plateaux : Écrire, faire rhizome, accroĂźtre son territoire par dĂ©territorialisation, Ă©tendre la ligne de fuite jusqu’au point oĂč elle couvre tout le plan de consistance en une machine abstraite. La pensĂ©e de Schefer n’est pas celle d’un arbre, elle trouve plutĂŽt sa beautĂ© et sa poĂ©sie dans l’éternel retour des oiseaux migrateurs, ou encore dans la grande ritournelle des herbes folles.

15Des revenants est certes un objet dĂ©routant, mais le lecteur, nous l’espĂ©rons, sera sĂ©duit par son agrĂ©able Ă©trangeté ; et c’est un livre (chose qui tend Ă  devenir rare), par le brio de sa forme mĂȘme, qui arrive Ă  instruire en distrayant. C’est pourquoi il faut se laisser prendre au jeu des Revenants.

16Et Novalis (que Schefer a de nombreuses fois traduit et Ă©tudiĂ©) ne dit-il pas que jouer c’est expĂ©rimenter le hasard