La droite littéraire « décomplexée »
1Le livre de StĂ©phane Giocanti est tout ce quâon veut sauf une « histoire politique de la littĂ©rature ». Dans son avant-propos, lâessayiste, par ailleurs biographe de Charles Maurras et de T.S. Eliot, remarque Ă juste titre que nulle part ailleurs quâen France, « le mariage de la politique avec la littĂ©rature nâa Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ© avec plus de pompe » (p. 10), mais ne sâinterroge jamais sur les racines historiques de cette alliance symbolique, au-delĂ du XIXe siĂšcle. Il voit dans les funĂ©railles nationales offertes par la TroisiĂšme RĂ©publique Ă Hugo puis Ă Zola les deux moments fondateurs de lâalliance entre lâĂtat et le « pouvoir de lâĂ©crivain » (p. 27) et le double acte de naissance de ce « tropisme français selon lequel lâĂ©crivain Ă©clairĂ© doit orienter le bon peuple » (p. 264). En mĂȘme temps, lâessayiste constate le « divorce qui sâopĂšre au XIXe siĂšcle entre lâĂ©crivain et la sociĂ©té » (p. 98) sans penser davantage cette contradiction, et ne sâattarde pas sur le dĂ©sengagement de la littĂ©rature aprĂšs Sartre (p. 90). Â
2Lâauteur sâassigne en revanche de « considĂ©rer ce que les Ă©crivains ont fait de la politique » (p. 10), et au lieu dâune rĂ©flexion historique, il Ă©bauche une typologie de lâengagement en politique des Ă©crivains français depuis Zola et Hugo, des « Courtisans » aux « Tours dâivoire ». Cependant ces catĂ©gories, qui donnent leur titre aux 16 chapitres du livre, changent dâobjet sans crier gare : caractĂ©risant dâabord le rapport des Ă©crivains au pouvoir politique, elles distinguent ensuite des types de discours (Les idĂ©ologues, Les mystiques, Les pamphlĂ©taires, Les prophĂštes, Le mythe du sauveur), puis leur rĂ©ception (Les plantĂ©s, Vrais et faux maudits), parfois leurs objets (Toutes petites causes) pour se transformer in fine en jugements moraux (et politiques) : Les plantĂ©s1, Les vaillants, Les prudents.
3En fait, cet essai est bel et bien un pamphlet qui ne sâavoue pas tel (et une dĂ©fense du pamphlet dans le chapitre Les pamphlĂ©taires). DĂšs lâavant-propos, le procĂšs Ă charge se dessine : lâengagement politique des Ă©crivains nâest que « lâun des plus grands coups que les Ă©crivains aient produits », ayant eu pour effet une « victoire anonyme » de la littĂ©rature sur la politique, consentie par des hommes de gouvernements « fascinĂ©s » (p. 10). Lâengagement politique nâest valable quâĂ la condition de faire risquer leur vie et leur sĂ©curitĂ© aux Ă©crivains (indĂ©pendamment de la couleur de leur engagement, il faut reconnaĂźtre cette honnĂȘtetĂ© Ă lâauteur). Ă dĂ©faut de cet hĂ©roĂŻsme, nĂ©cessairement « mystique », mieux vaut adopter la « prudence » dâun Paulhan selon lequel « privilĂ©gier le message au dĂ©triment du code et de lâart, câest devenir un terroriste » (p. 295). Enfin, il faut attendre la page 261 pour que le dĂ©sir secret de lâessayiste sâĂ©nonce en toutes lettres : « Lâhistoire de lâantisartrisme nâa pas encore Ă©tĂ© Ă©crite », dĂ©plore StĂ©phane Giocanti. Que nâa-t-il ouvertement assumĂ© ce projet ? Son livre eĂ»t gagnĂ© en efficacitĂ© et en clartĂ©. Surtout le lecteur nâaurait pas eu le sentiment dâĂȘtre le jouet dâune rhĂ©torique prudente, sournoise, procĂ©dant par allusions et du coup suspecte de ne pas dire tout ce quâelle aimerait bien pouvoir dire.
4Quâon nâen conclue pas que lâauteur entonne le chant depuis si longtemps consensuel des tenants du dĂ©sengagement (lâessayiste se rend-il compte quâĂ cet Ă©gard â lâantisartrisme â il est en retard dâune polĂ©mique, au moins). Il conspue au contraire la « modĂ©ration » molle qui « a le vent en poupe » (p. 305) visant Ă faire de lâĂ©crivain un « agent de la paix sociale », et enjoint Ă sâaccorder sur un certain « minimum politique », Ă savoir que « le rĂšgne consensuel de la porcherie langagiĂšre [âŠ] destinent les modernes populations ahuries Ă lâesclavage, aux faciles manipulations et aux plus cruelles des indiffĂ©rences » (p. 306). Autrement dit, la pratique littĂ©raire lorsquâelle se donne pour fin de « faire vivre dignement la langue française » est lâaffirmation dâune libertĂ©, qui est le garant de la libertĂ© politique : « le paysage littĂ©raire offre lâimage dâune arche de NoĂ© remplie dâoiseaux et de prodiges, de pachydermes et dâinsectes dont la libertĂ© sert tantĂŽt le bien, tantĂŽt le mal, la vĂ©ritĂ© ou lâerreur. Veut-on anĂ©antir ces animaux bizarres, ces chimĂšres, câest soi-mĂȘme que lâon tue » (p. 306), explique encore Giocanti. Peut-il y avoir un consensus sur la fonction politique de la littĂ©rature ? Malheureusement cet Ă©pilogue bĂąclĂ© ne sâexplique pas davantage sur le lien minimal esquissĂ© ici entre la libertĂ© « intĂ©rieure », la libertĂ© littĂ©raire et la libertĂ© politique. Ailleurs des remarques compassionnelles sur lâimpressionnabilitĂ© idiosyncrasique de lâĂ©crivain responsable de le conduire Ă tous les excĂšs et Ă toutes les erreurs (voir p. 306, 129, 149) semblent indiquer que les outrances littĂ©raires (et parmi elles celles gĂ©nĂ©rĂ©es par lâengagement politique), loin dâĂȘtre condamnables en soi, sont finalement valables en tant quâelles sont le signe de lâaspiration, souvent fourvoyĂ©e, Ă une « grandeur » et Ă un « bien » supĂ©rieur : « Pour Ă©crire la grandeur, il faut un Ă©crivain » (p. 204), sâenflamme lâessayiste. Ailleurs encore, il affirme sans argumenter que la littĂ©rature exprime le fondement mystique (seul sauvable Ă ses yeux) de lâengagement politique : « on peut se demander si une volontĂ©, une identitĂ© ou un ĂȘtre politique peuvent prendre forme sans un point de dĂ©part mystique qui constitue en mĂȘme temps la voie de dĂ©passement de lâappartenance politique. [âŠ] Parce quâelle se charge dâĂ©lĂ©ments mystiques, dâune religiositĂ© confuse et dâĂ©lĂ©ments symboliques dans la reprĂ©sentation, la littĂ©rature contribue donc Ă former â pour le meilleur et pour le pire  â  la volontĂ© politique, et une certaine conscience du destin humain. Et il faut alors dĂ©gager la conclusion suivante : le dĂ©clin de la littĂ©rature â ou bien dâune certaine littĂ©rature â ne peut que contribuer au dĂ©clin de la politique elle-mĂȘme, Ă lâatrophie de la volontĂ©, Ă lâabsence dâimages, comme dâune entrĂ©e dans un monde obscur et sans Ăąme » (p. 112).
5Ă cette Ă©tape du livre, le lecteur en est encore Ă se demander de quelle « littĂ©rature » et de quelle « politique » il est question ici. Il est assez vite clair que pour trouver grĂące aux yeux de ce commentateur du philosophe chrĂ©tien Pierre Boutang, lâinspiration transcendantale du politique doit ĂȘtre catholique et nationale (lâengagement monarchiste, Ă©tant Ă cet Ă©gard la voie royale, mais il faut savoir oublier le temporel et se contenter du spirituel). Lorsquâil en arrive Ă lâĂ©pilogue, le lecteur dĂ©sormais tout Ă fait alertĂ© quant au double discours qui est le vĂ©ritable fil rouge (blanc plutĂŽt) de cet essai, a compris oĂč le conduisait lâexhortation Ă Â combattre « le relativisme philosophique et moral qui prĂ©vaut » aujourdâhui (p. 128) : dans la « vie poĂ©tique dâune langue » rĂ©side « le gĂ©nie dâune nation, dâune culture et dâune civilisation », oĂč se rĂ©concilient « Chateaubriand, Hugo, Maurras, Camus, BarrĂšs, Claudel et Aragon » (p. 306, 307). « Malraux a compris que le phĂ©nomĂšne moteur du XXe siĂšcle nâĂ©tait pas le prolĂ©tariat, ni mĂȘme la conscience de classe, mais la nation » (p. 288). Un moment interloquĂ©s par cette assertion, on se reprend : mais oui bien sĂ»r, la nation, oĂč avions-nous la tĂȘte ? LâidentitĂ© nationale, bien sĂ»r ! Ăa ne vous rappelle rien ?
6La consĂ©quence logique de ce prĂ©supposĂ© chrĂ©tien et patriote enfin dĂ©busquĂ©, nourri de Maurras et de BarrĂšs, est le traitement de faveur dans lâindignation polĂ©mique accordĂ© aux Ă©crivains engagĂ©s Ă gauche et athĂ©es, Sartre et Aragon en premier lieu, bien sĂ»r, complices du « totalitarisme », mot exclusivement appliquĂ© dans ce livre au totalitarisme stalinien, tandis que dâautres, pĂ©tainistes et collaborationnistes, nâauraient eu que le malheur dâavoir « choisi le mauvais camp » (p. 151) : entendez par lĂ Â : le camp des vaincus de 1945. Leur cas est traitĂ© dans le chapitre Les maudits oĂč lâon peut lire ces mots en conclusion : « à trop maudire, on finit par nĂ©gliger des pans entiers de la littĂ©rature, et une telle amnĂ©sie ne travaille assurĂ©ment pas en faveur de la libertĂ© de lâesprit » (p. 166).
7Certes. Mais Ă©tait-il bien utile Ă lâĂ©dification des foules de prĂ©senter le hussard Nimier comme un « vaillant » bravant le « sĂ©rieux de ses aĂźnĂ©s Ă©purateurs qui eurent la chance, non pas seulement dâavoir raison, mais de sâĂȘtre trouvĂ©s dans le bon camp », en rĂ©habilitant « quelques aĂźnĂ©s compromis par leur comportement naĂŻf ou courtisan Ă lâĂ©gard de la presse collaborationniste et dâAllemands tentateurs comme Otto Abetz : Jacques Chardonne, Paul Morand » (p. 287). St. Giocanti rappelait pourtant un peu plus haut ce passage dâune lettre de Chardonne Ă Paulhan : « la France Ă©tait morte, Hitler est notre providence » (p. 138). Quant au pĂ©tainisme de Maurras, lâessayiste lui reproche seulement de nâavoir pas compris que « le pouvoir du MarĂ©chal avait disparu presquâentiĂšrement en 1942 » (p. 138). Il dĂ©fend Michel DĂ©on, justement « indignĂ© par la toute-puissance de la RĂ©publique gaullienne et les mesures liberticides qui ont rĂ©pondu aux combats pour lâAlgĂ©rie française » (p. 125), et se sent solidaire de Pierre Boutang, scandalisĂ© par les « campagnes menĂ©es contre lâarmĂ©e et la dĂ©nonciation de la torture [...] parce quâelles ne font voir quâun cĂŽtĂ© du problĂšme » (p. 127)âŠ
8On comparera cette indulgence, voire cette adhĂ©sion Ă des positions que le lecteur apprĂ©ciera, avec ce passage sur le Saint-GenĂȘt comĂ©dien et martyr de Sartre qualifiĂ© de « nouveau traitĂ© de la haine et de lâordure » rejoignant « lâinventivitĂ© vomitive de Rebatet et CĂ©line » (p. 144). Ce serait cependant tomber dans le piĂšge de St. Giocanti que de contre-attaquer sur ce terrain : aprĂšs tout, il nâest pas inutile de relire tel passage dâAragon sur la « science prodigieuse de la rééducation de lâhomme » (p. 134) ou telle phrase lapidaire de Sartre sur la nĂ©cessitĂ© de la peine de mort politique (p. 143)2. Et on jugera mĂȘme plutĂŽt stimulant le souci de ce nouveau disciple de LĂ©on Bloy de vouloir bousculer les panthĂ©ons littĂ©raires Ă©tablis, ou de situer lâengagement de Sartre et de Malraux dans le « sillage » de Maurras (p. 75)⊠On admirera au passage les subtils distinguos dans lâapprĂ©ciation des Ă©crivains collaborationnistes, et le savant brouillage des pistes Ă des fins quâon prĂ©fĂšre ne pas interrogerâŠ
9Inutile cependant de sâĂ©nerver sur telle assertion manifestement due Ă la volontĂ© polĂ©mique (un peu rebattue, cependant) ou Ă la mĂ©connaissance dâĆuvres quâĂ lâĂ©vidence St. Giocanti a lues avec moins dâattention que Mistral, BarrĂšs ou Maurras3. Et autant concĂ©der tout de suite quâil vaut mieux sâinterroger sĂ©rieusement : est-il vĂ©ritablement pertinent de chercher Ă dĂ©douaner la prose de Sartre ou celle dâAragon (ou encore de CĂ©line) des Ă©normitĂ©s quâelle contient au nom de ses qualitĂ©s purement littĂ©raires, comme câest la coutume aujourdâhui, ou de prĂ©tendre les expliquer par leur contexte historique ?
10Cependant, avant de sâaccorder avec St. Giocanti pour fustiger ces exercices dâ« évitement du politique » (p. 266) et reconnaĂźtre avec lui et Albert Thibaudet que « lâhistoire de la littĂ©rature ne consiste pas seulement dans lâhistoire des formes, mais dans lâhistoire des idĂ©es formulĂ©es et agissantes » (p. 246), il faut tout de mĂȘme sâinterroger sur cette offensive dâune droite littĂ©raire « dĂ©complexĂ©e ». Parce que câest tout de mĂȘme bien de cela quâil sâagit, quelque prĂ©caution que prenne lâauteur pour nuancer son propos. Il nây a pas quâen politique que la rĂ©plique Ă cette offensive violemment rĂ©actionnaire se fait attendre. Et Ă force dâ« évitement du politique » en effet, et dâauto-flagellation, il faudrait faire un peu attention Ă ce quâon fait en acceptant le consensus politique que St. Giocanti nous propose sous couvert de dĂ©nonciation vague du « pouvoir dominateur de lâargent et [de]lâossature ploutocratique du rĂ©gime dĂ©mocratique â que les Ă©crivains de gauche et les anarchistes appellent la domination bourgeoise » (p. 171), ou de dĂ©ploration de la modernitĂ©, « conspiration universelle contre toute espĂšce de vie intĂ©rieure » (Bernanos, citĂ© p. 173). Comment ne pas se souvenir que dans lâentre-deux-guerres, une telle rhĂ©torique pouvait aussi bien ĂȘtre celle des fascistes du 6 fĂ©vrier 34 ?
11Parce quâil faut bien en venir Ă ce qui empĂȘche dâune maniĂšre plus essentielle StĂ©phane Giocanti dâĂ©crire une histoire politique de la littĂ©rature digne de ce nom. Il ne sâagit pas seulement de sa hĂąte un peu brouillonne dâen finir avec les « contrĂŽleurs de la littĂ©rature » (p. 262), tous de gauche et athĂ©es, forcĂ©ment, on lâaura compris, et qui nous interdisent dâaimer les Ă©crivains chrĂ©tiens et de droite. Lâobstacle majeur en est le souci de lâauteur de se placer dans la lignĂ©e de ces « antimodernes » dont le trait le plus saillant est selon lui « lâincrĂ©dulitĂ© Ă lâĂ©gard des illusions dĂ©mocratiques » (p. 267). Pour dire les choses plus clairement encore, on a affaire ici Ă un Ă©niĂšme avatar de la « haine de la dĂ©mocratie », trĂšs justement caractĂ©risĂ©e par Jacques RanciĂšre4 dans son livre de 2005. On opposera dâailleurs le livre de St. Giocanti (pas seulement sur ce plan : tout oppose, Ă commencer par le minimal effort de pensĂ©e quâon cherche en vain dans celui-ci) Ă cet autre livre de Jacques RanciĂšre plus rĂ©cent Politique de la littĂ©rature5, qui posait au contraire lâidĂ©e dĂ©mocratique, comme fondatrice de la modernitĂ© (politique et littĂ©raire) issue de la RĂ©volution française. La dĂ©testation viscĂ©rale de St. Giocanti pour la RĂ©volution, son admiration des CarmĂ©lites de Bernanos le dit assez6, lâaveugle sur le caractĂšre totalement dĂ©terminant de cet Ă©vĂšnement pour penser les rapports entre la politique et la littĂ©rature depuis deux siĂšcles. Selon J. RanciĂšre au contraire, la LittĂ©rature moderne naĂźt du discours rĂ©volutionnaire, dĂ©fini par une tentative dâappropriation de la subjectivation aristocratique propre aux Belles-Lettres classiques par les nouveaux acteurs politiques de la sociĂ©tĂ© sans ordre en train de naĂźtre. Cependant, le philosophe sâefforçait de distinguer ce quâil nommait la parole dĂ©mocratique du nouveau rĂ©gime de lâart dâĂ©crire qui en est rĂ©sultĂ© selon lui, caractĂ©risĂ© par cette dĂ©subjectivation que Foucault appela en son temps la « mort de lâauteur ». Trop pressĂ© quant Ă lui de sauver un certain formalisme littĂ©raire issu de Baudelaire, Flaubert, MallarmĂ©, en voie actuelle de liquidation, aussi bien dâailleurs que dâenterrer dĂ©finitivement Sartre (ou comment certaines pensĂ©es symĂ©triquement opposĂ©es se rejoignentâŠ), RanciĂšre Ă©tait lui aussi en retard dâune guerre. Â
12Câest quâau fond, la question vĂ©ritable nâest pas de se demander avec St. Giocanti ce que les Ă©crivains ont fait de la politique, ni, avec RanciĂšre, ce que la politique (rĂ©volutionnaire et post-rĂ©volutionnaire) a fait de la littĂ©rature, mais tenter de saisir ce quâil y a de proprement littĂ©raire dans la politique rĂ©volutionnaire (mais aussi dans une certaine subjectivation prĂ©-rĂ©volutionnaire lorsquâelle sâoppose au pouvoir politique ou au pouvoir religieux) en mĂȘme temps que ce quâil y a de politique  dans la pratique littĂ©raire. Le concept de littĂ©raritĂ© dĂ©fini par RanciĂšre comme une « radicale dĂ©mocratie de la lettre » commune Ă la parole dĂ©mocratique et Ă lâĂ©criture formelle est Ă cet Ă©gard utile7 ; il faudrait le repenser dans le contexte plus gĂ©nĂ©ral dâune histoire de la subjectivitĂ© occidentale. Les travaux historiques sur les pratiques littĂ©raires existent dĂ©jĂ largement, sur lesquels il serait possible de sâappuyer pour analyser la fonction de la littĂ©rature dans la lutte pour la souverainetĂ© individuelle depuis le XVIe siĂšcle, et mettre au jour les diffĂ©rents types de subjectivation aristocratique ou autres Ă lâĆuvre dans les textes littĂ©raires dans leurs rapports complexes aux diffĂ©rents rĂ©gimes, idĂ©ologies politiques, et pouvoir religieux. Seul ce travail permettrait de cerner la place spĂ©cifique de la LittĂ©rature en France dans la naissance de lâĂtat moderne bien avant la RĂ©volution autant quâaprĂšs, et le rĂŽle que son institutionnalisation (bien antĂ©rieure Ă la TroisiĂšme RĂ©publique, qui sâinscrit dans cette tradition) a pu jouer dans la constitution dâune symbolique nationale indĂ©pendante de la spiritualitĂ© religieuse8.
13Lâautre point aveugle de St. Giocanti est bien entendu la question de la religion. Une telle rĂ©flexion ne peut ĂȘtre menĂ©e que si lâon est capable de prendre en compte un dĂ©sir de souverainetĂ© individuelle (la libertĂ©) qui ne cherche pas Ă se soutenir mĂ©taphysiquement par une transcendance religieuse (un modĂšle moral dĂ©jĂ constitué : pardigmatiquement, la vie du Christ), et qui soit en elle-mĂȘme projet de dĂ©passement â ou si lâon veut, dĂ©sir de subjectivation9 : dĂ©sir de se constituer son propre corpus de principes, son Ă©thique et sa mĂ©thode pratique, pour se fonder comme sujet conscient et responsable de ses actes. OĂč il ne sâagit plus de faire lâinventaire dâune identitĂ© (subjective, nationale ou autre) dĂ©jĂ constituĂ©e, mais de dĂ©finir un projet et des pratiques (spirituelles si lâon veut) pour le mettre en Ćuvre. Il faudrait pouvoir constituer en objet de lâhistoire cette spiritualitĂ© laĂŻque que Foucault nommait le mode dâassujettissement esthĂ©tique ou esthĂ©tique de lâexistence10 (dont il avait cherchĂ© la source dans la philosophie antique prĂ©-chrĂ©tienne), et situer la littĂ©rature dans ce cadre comme pratique « spirituelle » majeure. Â
14On voit en tout cas quâavant de se lancer dans le trĂšs ambitieux chantier dâĂ©crire une « histoire politique de la littĂ©rature », le minimum dâhonnĂȘtetĂ© intellectuelle serait de dĂ©finir clairement et nettement ses prĂ©supposĂ©s philosophiques. On peut lire dans le livre de StĂ©phane Giocanti la phrase suivante, chargĂ©e dâironie sous sa plume : « La politique nâest jamais que la religion de lâhomme â une maniĂšre dâobtenir le premier rĂŽle, quitte Ă expirer sur scĂšne » (p. 241). Telle est en tout cas, en effet, (ou telle fut) la politique de la littĂ©rature dont il faudrait Ă©crire lâhistoire. On peut lĂ©gitimement se demander si cette histoire est finie, mais on ne peut pas faire comme si elle nâavait pas existĂ©, quel que soit le soupçon (chrĂ©tien ou « moderniste ») que lâon fait peser sur ce que lâon peut considĂ©rer comme une arrogance humaniste. Â

