Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 2
Pascale Fautrier

La droite littéraire « décomplexée »

Stéphane Giocanti, Une histoire politique de la littérature, Paris : Flammarion, 2009, 332 p., EAN 9782081219854.

1Le livre de StĂ©phane Giocanti est tout ce qu’on veut sauf une « histoire politique de la littĂ©rature ». Dans son avant-propos, l’essayiste, par ailleurs biographe de Charles Maurras et de T.S. Eliot, remarque Ă  juste titre que nulle part ailleurs qu’en France, « le mariage de la politique avec la littĂ©rature n’a Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ© avec plus de pompe » (p. 10), mais ne s’interroge jamais sur les racines historiques de cette alliance symbolique, au-delĂ  du XIXe siĂšcle. Il voit dans les funĂ©railles nationales offertes par la TroisiĂšme RĂ©publique Ă  Hugo puis Ă  Zola les deux moments fondateurs de l’alliance entre l’État et le « pouvoir de l’écrivain » (p. 27) et le double acte de naissance de ce « tropisme français selon lequel l’écrivain Ă©clairĂ© doit orienter le bon peuple » (p. 264). En mĂȘme temps, l’essayiste constate le « divorce qui s’opĂšre au XIXe siĂšcle entre l’écrivain et la sociĂ©té » (p. 98) sans penser davantage cette contradiction, et ne s’attarde pas sur le dĂ©sengagement de la littĂ©rature aprĂšs Sartre (p. 90).  

2L’auteur s’assigne en revanche de « considĂ©rer ce que les Ă©crivains ont fait de la politique » (p. 10), et au lieu d’une rĂ©flexion historique, il Ă©bauche une typologie de l’engagement en politique des Ă©crivains français depuis Zola et Hugo, des « Courtisans » aux « Tours d’ivoire ». Cependant ces catĂ©gories, qui donnent leur titre aux 16 chapitres du livre, changent d’objet sans crier gare : caractĂ©risant d’abord le rapport des Ă©crivains au pouvoir politique, elles distinguent ensuite des types de discours (Les idĂ©ologues, Les mystiques, Les pamphlĂ©taires, Les prophĂštes, Le mythe du sauveur), puis leur rĂ©ception (Les plantĂ©s, Vrais et faux maudits), parfois leurs objets (Toutes petites causes) pour se transformer in fine en jugements moraux (et politiques) : Les plantĂ©s1, Les vaillants, Les prudents.

3En fait, cet essai est bel et bien un pamphlet qui ne s’avoue pas tel (et une dĂ©fense du pamphlet dans le chapitre Les pamphlĂ©taires). DĂšs l’avant-propos, le procĂšs Ă  charge se dessine : l’engagement politique des Ă©crivains n’est que « l’un des plus grands coups que les Ă©crivains aient produits », ayant eu pour effet une « victoire anonyme » de la littĂ©rature sur la politique, consentie par des hommes de gouvernements « fascinĂ©s » (p. 10). L’engagement politique n’est valable qu’à la condition de faire risquer leur vie et leur sĂ©curitĂ© aux Ă©crivains (indĂ©pendamment de la couleur de leur engagement, il faut reconnaĂźtre cette honnĂȘtetĂ© Ă  l’auteur). À dĂ©faut de cet hĂ©roĂŻsme, nĂ©cessairement « mystique », mieux vaut adopter la « prudence » d’un Paulhan selon lequel « privilĂ©gier le message au dĂ©triment du code et de l’art, c’est devenir un terroriste » (p. 295). Enfin, il faut attendre la page 261 pour que le dĂ©sir secret de l’essayiste s’énonce en toutes lettres : « L’histoire de l’antisartrisme n’a pas encore Ă©tĂ© Ă©crite », dĂ©plore StĂ©phane Giocanti. Que n’a-t-il ouvertement assumĂ© ce projet ? Son livre eĂ»t gagnĂ© en efficacitĂ© et en clartĂ©. Surtout le lecteur n’aurait pas eu le sentiment d’ĂȘtre le jouet d’une rhĂ©torique prudente, sournoise, procĂ©dant par allusions et du coup suspecte de ne pas dire tout ce qu’elle aimerait bien pouvoir dire.

4Qu’on n’en conclue pas que l’auteur entonne le chant depuis si longtemps consensuel des tenants du dĂ©sengagement (l’essayiste se rend-il compte qu’à cet Ă©gard — l’antisartrisme — il est en retard d’une polĂ©mique, au moins). Il conspue au contraire la « modĂ©ration » molle qui « a le vent en poupe » (p. 305) visant Ă  faire de l’écrivain un « agent de la paix sociale », et enjoint Ă  s’accorder sur un certain « minimum politique », Ă  savoir que « le rĂšgne consensuel de la porcherie langagiĂšre [
] destinent les modernes populations ahuries Ă  l’esclavage, aux faciles manipulations et aux plus cruelles des indiffĂ©rences » (p. 306). Autrement dit, la pratique littĂ©raire lorsqu’elle se donne pour fin de « faire vivre dignement la langue française » est l’affirmation d’une libertĂ©, qui est le garant de la libertĂ© politique : « le paysage littĂ©raire offre l’image d’une arche de NoĂ© remplie d’oiseaux et de prodiges, de pachydermes et d’insectes dont la libertĂ© sert tantĂŽt le bien, tantĂŽt le mal, la vĂ©ritĂ© ou l’erreur. Veut-on anĂ©antir ces animaux bizarres, ces chimĂšres, c’est soi-mĂȘme que l’on tue » (p. 306), explique encore Giocanti. Peut-il y avoir un consensus sur la fonction politique de la littĂ©rature ? Malheureusement cet Ă©pilogue bĂąclĂ© ne s’explique pas davantage sur le lien minimal esquissĂ© ici entre la libertĂ© « intĂ©rieure », la libertĂ© littĂ©raire et la libertĂ© politique. Ailleurs des remarques compassionnelles sur l’impressionnabilitĂ© idiosyncrasique de l’écrivain responsable de le conduire Ă  tous les excĂšs et Ă  toutes les erreurs (voir p. 306, 129, 149) semblent indiquer que les outrances littĂ©raires (et parmi elles celles gĂ©nĂ©rĂ©es par l’engagement politique), loin d’ĂȘtre condamnables en soi, sont finalement valables en tant qu’elles sont le signe de l’aspiration, souvent fourvoyĂ©e, Ă  une « grandeur » et Ă  un « bien » supĂ©rieur : « Pour Ă©crire la grandeur, il faut un Ă©crivain » (p. 204), s’enflamme l’essayiste. Ailleurs encore, il affirme sans argumenter que la littĂ©rature exprime le fondement mystique (seul sauvable Ă  ses yeux) de l’engagement politique : « on peut se demander si une volontĂ©, une identitĂ© ou un ĂȘtre politique peuvent prendre forme sans un point de dĂ©part mystique qui constitue en mĂȘme temps la voie de dĂ©passement de l’appartenance politique. [
] Parce qu’elle se charge d’élĂ©ments mystiques, d’une religiositĂ© confuse et d’élĂ©ments symboliques dans la reprĂ©sentation, la littĂ©rature contribue donc Ă  former — pour le meilleur et pour le pire  —  la volontĂ© politique, et une certaine conscience du destin humain. Et il faut alors dĂ©gager la conclusion suivante : le dĂ©clin de la littĂ©rature — ou bien d’une certaine littĂ©rature — ne peut que contribuer au dĂ©clin de la politique elle-mĂȘme, Ă  l’atrophie de la volontĂ©, Ă  l’absence d’images, comme d’une entrĂ©e dans un monde obscur et sans Ăąme » (p. 112).

5À cette Ă©tape du livre, le lecteur en est encore Ă  se demander de quelle « littĂ©rature » et de quelle « politique » il est question ici. Il est assez vite clair que pour trouver grĂące aux yeux de ce commentateur du philosophe chrĂ©tien Pierre Boutang, l’inspiration transcendantale du politique doit ĂȘtre catholique et nationale (l’engagement monarchiste, Ă©tant Ă  cet Ă©gard la voie royale, mais il faut savoir oublier le temporel et se contenter du spirituel). Lorsqu’il en arrive Ă  l’épilogue, le lecteur dĂ©sormais tout Ă  fait alertĂ© quant au double discours qui est le vĂ©ritable fil rouge (blanc plutĂŽt) de cet essai, a compris oĂč le conduisait l’exhortation à combattre « le relativisme philosophique et moral qui prĂ©vaut » aujourd’hui (p. 128) : dans la « vie poĂ©tique d’une langue » rĂ©side « le gĂ©nie d’une nation, d’une culture et d’une civilisation », oĂč se rĂ©concilient « Chateaubriand, Hugo, Maurras, Camus, BarrĂšs, Claudel et Aragon » (p. 306, 307). « Malraux a compris que le phĂ©nomĂšne moteur du XXe siĂšcle n’était pas le prolĂ©tariat, ni mĂȘme la conscience de classe, mais la nation » (p. 288). Un moment interloquĂ©s par cette assertion, on se reprend : mais oui bien sĂ»r, la nation, oĂč avions-nous la tĂȘte ? L’identitĂ© nationale, bien sĂ»r ! Ça ne vous rappelle rien ?

6La consĂ©quence logique de ce prĂ©supposĂ© chrĂ©tien et patriote enfin dĂ©busquĂ©, nourri de Maurras et de BarrĂšs, est le traitement de faveur dans l’indignation polĂ©mique accordĂ© aux Ă©crivains engagĂ©s Ă  gauche et athĂ©es, Sartre et Aragon en premier lieu, bien sĂ»r, complices du « totalitarisme », mot exclusivement appliquĂ© dans ce livre au totalitarisme stalinien, tandis que d’autres, pĂ©tainistes et collaborationnistes, n’auraient eu que le malheur d’avoir « choisi le mauvais camp » (p. 151) : entendez par là : le camp des vaincus de 1945. Leur cas est traitĂ© dans le chapitre Les maudits oĂč l’on peut lire ces mots en conclusion : « À trop maudire, on finit par nĂ©gliger des pans entiers de la littĂ©rature, et une telle amnĂ©sie ne travaille assurĂ©ment pas en faveur de la libertĂ© de l’esprit » (p. 166).

7Certes. Mais Ă©tait-il bien utile Ă  l’édification des foules de prĂ©senter le hussard Nimier comme un « vaillant » bravant le « sĂ©rieux de ses aĂźnĂ©s Ă©purateurs qui eurent la chance, non pas seulement d’avoir raison, mais de s’ĂȘtre trouvĂ©s dans le bon camp », en rĂ©habilitant « quelques aĂźnĂ©s compromis par leur comportement naĂŻf ou courtisan Ă  l’égard de la presse collaborationniste et d’Allemands tentateurs comme Otto Abetz : Jacques Chardonne, Paul Morand » (p. 287). St. Giocanti rappelait pourtant un peu plus haut ce passage d’une lettre de Chardonne Ă  Paulhan : « la France Ă©tait morte, Hitler est notre providence » (p. 138). Quant au pĂ©tainisme de Maurras, l’essayiste lui reproche seulement de n’avoir pas compris que « le pouvoir du MarĂ©chal avait disparu presqu’entiĂšrement en 1942 » (p. 138). Il dĂ©fend Michel DĂ©on, justement « indignĂ© par la toute-puissance de la RĂ©publique gaullienne et les mesures liberticides qui ont rĂ©pondu aux combats pour l’AlgĂ©rie française » (p. 125), et se sent solidaire de Pierre Boutang, scandalisĂ© par les « campagnes menĂ©es contre l’armĂ©e et la dĂ©nonciation de la torture [...] parce qu’elles ne font voir qu’un cĂŽtĂ© du problĂšme » (p. 127)


8On comparera cette indulgence, voire cette adhĂ©sion Ă  des positions que le lecteur apprĂ©ciera, avec ce passage sur le Saint-GenĂȘt comĂ©dien et martyr de Sartre qualifiĂ© de « nouveau traitĂ© de la haine et de l’ordure » rejoignant « l’inventivitĂ© vomitive de Rebatet et CĂ©line » (p. 144). Ce serait cependant tomber dans le piĂšge de St. Giocanti que de contre-attaquer sur ce terrain : aprĂšs tout, il n’est pas inutile de relire tel passage d’Aragon sur la « science prodigieuse de la rééducation de l’homme » (p. 134) ou telle phrase lapidaire de Sartre sur la nĂ©cessitĂ© de la peine de mort politique (p. 143)2. Et on jugera mĂȘme plutĂŽt stimulant le souci de ce nouveau disciple de LĂ©on Bloy de vouloir bousculer les panthĂ©ons littĂ©raires Ă©tablis, ou de situer l’engagement de Sartre et de Malraux dans le « sillage » de Maurras (p. 75)
 On admirera au passage les subtils distinguos dans l’apprĂ©ciation des Ă©crivains collaborationnistes, et le savant brouillage des pistes Ă  des fins qu’on prĂ©fĂšre ne pas interroger


9Inutile cependant de s’énerver sur telle assertion manifestement due Ă  la volontĂ© polĂ©mique (un peu rebattue, cependant) ou Ă  la mĂ©connaissance d’Ɠuvres qu’à l’évidence St. Giocanti a lues avec moins d’attention que Mistral, BarrĂšs ou Maurras3. Et autant concĂ©der tout de suite qu’il vaut mieux s’interroger sĂ©rieusement : est-il vĂ©ritablement pertinent de chercher Ă  dĂ©douaner la prose de Sartre ou celle d’Aragon (ou encore de CĂ©line) des Ă©normitĂ©s qu’elle contient au nom de ses qualitĂ©s purement littĂ©raires, comme c’est la coutume aujourd’hui, ou de prĂ©tendre les expliquer par leur contexte historique ?

10Cependant, avant de s’accorder avec St. Giocanti pour fustiger ces exercices d’« évitement du politique » (p. 266) et reconnaĂźtre avec lui et Albert Thibaudet que « l’histoire de la littĂ©rature ne consiste pas seulement dans l’histoire des formes, mais dans l’histoire des idĂ©es formulĂ©es et agissantes » (p. 246), il faut tout de mĂȘme s’interroger sur cette offensive d’une droite littĂ©raire « dĂ©complexĂ©e ». Parce que c’est tout de mĂȘme bien de cela qu’il s’agit, quelque prĂ©caution que prenne l’auteur pour nuancer son propos. Il n’y a pas qu’en politique que la rĂ©plique Ă  cette offensive violemment rĂ©actionnaire se fait attendre. Et Ă  force d’« évitement du politique » en effet, et d’auto-flagellation, il faudrait faire un peu attention Ă  ce qu’on fait en acceptant le consensus politique que St. Giocanti nous propose sous couvert de dĂ©nonciation vague du « pouvoir dominateur de l’argent et [de]l’ossature ploutocratique du rĂ©gime dĂ©mocratique — que les Ă©crivains de gauche et les anarchistes appellent la domination bourgeoise » (p. 171), ou de dĂ©ploration de la modernitĂ©, « conspiration universelle contre toute espĂšce de vie intĂ©rieure » (Bernanos, citĂ© p. 173). Comment ne pas se souvenir que dans l’entre-deux-guerres, une telle rhĂ©torique pouvait aussi bien ĂȘtre celle des fascistes du 6 fĂ©vrier 34 ?

11Parce qu’il faut bien en venir Ă  ce qui empĂȘche d’une maniĂšre plus essentielle StĂ©phane Giocanti d’écrire une histoire politique de la littĂ©rature digne de ce nom. Il ne s’agit pas seulement de sa hĂąte un peu brouillonne d’en finir avec les « contrĂŽleurs de la littĂ©rature » (p. 262), tous de gauche et athĂ©es, forcĂ©ment, on l’aura compris, et qui nous interdisent d’aimer les Ă©crivains chrĂ©tiens et de droite. L’obstacle majeur en est le souci de l’auteur de se placer dans la lignĂ©e de ces « antimodernes » dont le trait le plus saillant est selon lui « l’incrĂ©dulitĂ© Ă  l’égard des illusions dĂ©mocratiques » (p. 267). Pour dire les choses plus clairement encore, on a affaire ici Ă  un Ă©niĂšme avatar de la « haine de la dĂ©mocratie », trĂšs justement caractĂ©risĂ©e par Jacques RanciĂšre4 dans son livre de 2005. On opposera d’ailleurs le livre de St. Giocanti (pas seulement sur ce plan : tout oppose, Ă  commencer par le minimal effort de pensĂ©e qu’on cherche en vain dans celui-ci) Ă  cet autre livre de Jacques RanciĂšre plus rĂ©cent Politique de la littĂ©rature5, qui posait au contraire l’idĂ©e dĂ©mocratique, comme fondatrice de la modernitĂ© (politique et littĂ©raire) issue de la RĂ©volution française. La dĂ©testation viscĂ©rale de St. Giocanti pour la RĂ©volution, son admiration des CarmĂ©lites de Bernanos le dit assez6, l’aveugle sur le caractĂšre totalement dĂ©terminant de cet Ă©vĂšnement pour penser les rapports entre la politique et la littĂ©rature depuis deux siĂšcles. Selon J. RanciĂšre au contraire, la LittĂ©rature moderne naĂźt du discours rĂ©volutionnaire, dĂ©fini par une tentative d’appropriation de la subjectivation aristocratique propre aux Belles-Lettres classiques par les nouveaux acteurs politiques de la sociĂ©tĂ© sans ordre en train de naĂźtre. Cependant, le philosophe s’efforçait de distinguer ce qu’il nommait la parole dĂ©mocratique du nouveau rĂ©gime de l’art d’écrire qui en est rĂ©sultĂ© selon lui, caractĂ©risĂ© par cette dĂ©subjectivation que Foucault appela en son temps la « mort de l’auteur ». Trop pressĂ© quant Ă  lui de sauver un certain formalisme littĂ©raire issu de Baudelaire, Flaubert, MallarmĂ©, en voie actuelle de liquidation, aussi bien d’ailleurs que d’enterrer dĂ©finitivement Sartre (ou comment certaines pensĂ©es symĂ©triquement opposĂ©es se rejoignent
), RanciĂšre Ă©tait lui aussi en retard d’une guerre.  

12C’est qu’au fond, la question vĂ©ritable n’est pas de se demander avec St. Giocanti ce que les Ă©crivains ont fait de la politique, ni, avec RanciĂšre, ce que la politique (rĂ©volutionnaire et post-rĂ©volutionnaire) a fait de la littĂ©rature, mais tenter de saisir ce qu’il y a de proprement littĂ©raire dans la politique rĂ©volutionnaire (mais aussi dans une certaine subjectivation prĂ©-rĂ©volutionnaire lorsqu’elle s’oppose au pouvoir politique ou au pouvoir religieux) en mĂȘme temps que ce qu’il y a de politique  dans la pratique littĂ©raire. Le concept de littĂ©raritĂ© dĂ©fini par RanciĂšre comme une « radicale dĂ©mocratie de la lettre » commune Ă  la parole dĂ©mocratique et Ă  l’écriture formelle est Ă  cet Ă©gard utile7 ; il faudrait le repenser dans le contexte plus gĂ©nĂ©ral d’une histoire de la subjectivitĂ© occidentale. Les travaux historiques sur les pratiques littĂ©raires existent dĂ©jĂ  largement, sur lesquels il serait possible de s’appuyer pour analyser la fonction de la littĂ©rature dans la lutte pour la souverainetĂ© individuelle depuis le XVIe siĂšcle, et mettre au jour les diffĂ©rents types de subjectivation aristocratique ou autres Ă  l’Ɠuvre dans les textes littĂ©raires dans leurs rapports complexes aux diffĂ©rents rĂ©gimes, idĂ©ologies politiques, et pouvoir religieux. Seul ce travail permettrait de cerner la place spĂ©cifique de la LittĂ©rature en France dans la naissance de l’État moderne bien avant la RĂ©volution autant qu’aprĂšs, et le rĂŽle que son institutionnalisation (bien antĂ©rieure Ă  la TroisiĂšme RĂ©publique, qui s’inscrit dans cette tradition) a pu jouer dans la constitution d’une symbolique nationale indĂ©pendante de la spiritualitĂ© religieuse8.

13L’autre point aveugle de St. Giocanti est bien entendu la question de la religion. Une telle rĂ©flexion ne peut ĂȘtre menĂ©e que si l’on est capable de prendre en compte un dĂ©sir de souverainetĂ© individuelle (la libertĂ©) qui ne cherche pas Ă  se soutenir mĂ©taphysiquement par une transcendance religieuse (un modĂšle moral dĂ©jĂ  constitué : pardigmatiquement, la vie du Christ), et qui soit en elle-mĂȘme projet de dĂ©passement — ou si l’on veut, dĂ©sir de subjectivation9 : dĂ©sir de se constituer son propre corpus de principes, son Ă©thique et sa mĂ©thode pratique, pour se fonder comme sujet conscient et responsable de ses actes. OĂč il ne s’agit plus de faire l’inventaire d’une identitĂ© (subjective, nationale ou autre) dĂ©jĂ  constituĂ©e, mais de dĂ©finir un projet et des pratiques (spirituelles si l’on veut) pour le mettre en Ɠuvre. Il faudrait pouvoir constituer en objet de l’histoire cette spiritualitĂ© laĂŻque que Foucault nommait le mode d’assujettissement esthĂ©tique ou esthĂ©tique de l’existence10 (dont il avait cherchĂ© la source dans la philosophie antique prĂ©-chrĂ©tienne), et situer la littĂ©rature dans ce cadre comme pratique « spirituelle » majeure.  

14On voit en tout cas qu’avant de se lancer dans le trĂšs ambitieux chantier d’écrire une « histoire politique de la littĂ©rature », le minimum d’honnĂȘtetĂ© intellectuelle serait de dĂ©finir clairement et nettement ses prĂ©supposĂ©s philosophiques. On peut lire dans le livre de StĂ©phane Giocanti la phrase suivante, chargĂ©e d’ironie sous sa plume : « La politique n’est jamais que la religion de l’homme — une maniĂšre d’obtenir le premier rĂŽle, quitte Ă  expirer sur scĂšne » (p. 241). Telle est en tout cas, en effet, (ou telle fut) la politique de la littĂ©rature dont il faudrait Ă©crire l’histoire. On peut lĂ©gitimement se demander si cette histoire est finie, mais on ne peut pas faire comme si elle n’avait pas existĂ©, quel que soit le soupçon (chrĂ©tien ou « moderniste ») que l’on fait peser sur ce que l’on peut considĂ©rer comme une arrogance humaniste. Â