Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 2
Peter Frei

Le « Platon » de Rabelais

Romain Menini, Rabelais et l’intertexte platonicien, GenĂšve : Droz, coll. « Travaux d’Humanisme et Renaissance » (Etudes rabelaisiennes, t. XLVII), 2009, 224 p., EAN 9782600013093.

1AutoritĂ© le plus abondamment « citĂ©e » dans l’Ɠuvre rabelaisienne, Platon semble, dĂ©cidĂ©ment, hanter l’auteur du Pantagruel. Si Rabelais n’a pas manquĂ© d’avouer sa dette, la critique n’a pourtant jamais cachĂ© un certain malaise quant au statut exact, dans l’économie philosophique et poĂ©tique de la chronique pantagruĂ©line, des lectures (nĂ©o-)platoniciennes de Rabelais. Enjeu d’autant plus crucial que, comme le souligne d’emblĂ©e Romain Menini dans son Rabelais et l’intertexte platonicien, l’initiation Ă  la philosophie va de pair, chez Rabelais, avec l’apprentissage de la langue grecque et qu’il « était par consĂ©quent impossible que Platon – en son nom – ne fĂ»t pas la clef de voĂ»te de cette construction culturelle » (p. 56) dont participe l’imaginaire rabelaisien. Ainsi Menini se propose-t-il, selon ses propres termes, de sortir les rĂ©fĂ©rences platoniciennes des notes de bas de page pour les replacer dans la trame mĂȘme de la narration rabelaisienne afin de saisir l’influence de la fiction du philosophe sur celle de l’écrivain.

2Sa dĂ©marche se dĂ©cline en trois temps. La premiĂšre partie de l’ouvrage (« L’autoritĂ© de Platon au temps de Rabelais – et dans son texte ») cherche Ă  dresser, dans une optique synchronique, les contours du « platonisme » de Rabelais Ă  la lumiĂšre de la nĂ©buleuse nĂ©oplatonicienne du premier seiziĂšme siĂšcle. La deuxiĂšme (« Rabelais et Platon, de Fontenay-le-Comte au Ve livre ») adopte un point de vie diachronique afin d’en suivre l’évolution et les transformations au fil de la chronologie de l’Ɠuvre rabelaisienne. La troisiĂšme se compose enfin d’une relecture de trois passages clĂ©s oĂč, des silĂšnes contrefaits et de l’androgyne du Gargantua Ă  la figure contre-nature d’« Antiphysie » du Quart livre, se concrĂ©tisent les rĂ©sonances de la fable platonicienne dans le roman rabelaisien. L’étude est complĂ©tĂ©e par une table recensant les occurrences du nom de Platon – et de celui de son maĂźtre Socrate – dans l’ensemble de l’Ɠuvre.

3Le nom de « Platon », on le sait, mobilise dans l’imaginaire de l’époque un ensemble de textes – pour ne pas dire de « fictions » –  qui va bien au-delĂ  de l’Ɠuvre proprement dite du philosophe. Menini distingue en effet d’emblĂ©e, s’inspirant des travaux de GĂ©rard Genette et Antoine Compagnon,1 plusieurs formes de « relations intertextuelles », de la « citation attribuĂ©e Ă  Platon avec mention de l’Ɠuvre-source » aux vagues rĂ©fĂ©rences Ă  l’ « opinion de Platon » en passant par l’évocation de « loci platonici » (pp. 15-16). D’oĂč la nĂ©cessitĂ© de situer, dans un premier temps, le « Platon » de Rabelais par rapport Ă  ce que le critique appelle le « flou » d’un « platonisme autoritatif » (pp. 18-19), qui, comme il le souligne, ne « cessera d’ĂȘtre un rouage important » du « pacte de lecture savante » (p. 32) de la chronique pantagruĂ©line, et qui propage un florilĂšge de sentences et d’anecdotes, pour l’essentiel de seconde main, se rĂ©clamant de l’autoritĂ© elle-mĂȘme plurielle du philosophe : rhĂ©torique (Rabelais louera la « copie melliflue de Platon »), morale (pensons Ă  la vie exemplaire de Socrate, dont Rabelais, s’appropriant le maĂźtre de Platon, fera un rieur) et thĂ©ologique. Pour retracer la dette de Rabelais Ă  l’égard du nĂ©oplatonisme de la platonica familia et de sa prisca philosophia et theologia, Menini s’appuie en particulier sur un « compendium platonicum » (p. 34) – sorti des presses d’Alde Manuce en 14972 et rééditĂ© en France par LefĂšvre d’Etaples en 1532 – qui comprend plusieurs traitĂ©s nĂ©oplatoniciens dans la traduction de Marsile Ficin et dont la chronique pantagruĂ©line se fait, parfois littĂ©ralement, l’écho. Ainsi l’évocation, dans le Ve livre, de la catena aurea, cette « chaĂźne d’or » de la ThĂ©ologie antique dont Platon aurait marquĂ© l’apogĂ©e, se donne-t-elle Ă  lire comme une traduction d’un texte liminaire que Ficin avait insĂ©rĂ© dans le compendium en question (p. 38). Or, les « mystĂšres » thĂ©ologiques se mariaient Ă  l’époque, comme le rappelle Menini, aux Ă©nigmes des « symboles pythagoriques » et autres hiĂ©roglyphes au cƓur des savoirs de l’Egypte ancienne, qui livreraient le secret des textes que l’on pensait alors cryptĂ©s du « divin Platon ». La lecture que met en Ɠuvre Rabelais de ces hermĂ©tiques stratĂ©gies hermĂ©neutiques et de leurs allĂ©gorĂšses serait en partie tributaire, selon Menini, d’un autre compendium aldin3 qui regroupe, d’une part, plusieurs auteurs auxquels Rabelais s’en prendra explicitement et, de l’autre, les HiĂ©roglyphiques d’Horapollon dont le critique cherche ici Ă  mettre en lumiĂšre l’influence sur la fable rabelaisienne (pp. 42-53).

4L’esprit syncrĂ©tique de cette « symphonie platonicienne » (p. 61) dont le texte de Rabelais fait entendre les rĂ©sonances est Ă  lire, la critique rabelaisienne ne cesse d’y revenir, dans l’horizon de l’ « évangĂ©lisme » de la Renaissance. Il revient Ă  l’Ɠuvre du Pseudo-Denys l’ArĂ©opagite, Ă  laquelle Menini consacre les derniĂšres pages de la premiĂšre partie de son Ă©tude, d’ « aller au Christ par la philosophie platonicienne » (p. 53), de faire dialoguer Platon et Saint Paul. Rabelais, qui possĂ©dait le texte grec du corpus dionysien, aurait dĂ©couvert le Pseudo-Denys au moment oĂč il dĂ©couvrait Platon. Il ne le mentionne pourtant jamais. Or, si l’auteur du Gargantua, suggĂšre Menini, pense ensemble l’« ébriĂ©té » et l’« extase » placĂ©es en exergue Ă  sa chronique des « bienyvres », c’est Ă  la lecture, qui remonterait aux annĂ©es 1520, de l’ArĂ©opagite qu’il le doit (pp. 53-6).  

5La menace que fait planer, aux yeux des « Sorbonnards », cette contamination des Ecritures relues, par l’intermĂ©diaire de l’ArĂ©opagite, Ă  la lumiĂšre des Ă©crits profanes de la prisca theologia, n’est probablement pas Ă©trangĂšre, souligne Menini, Ă  la cĂ©lĂšbre affaire de confiscation de livres grecs dont sont victimes, Ă  la fin de l’annĂ©e 1523, Rabelais et son ami Pierre Lamy au couvent de Fontenay-le Comte. Elle invite en outre Ă  replacer le « Platon » rabelaisien dans son histoire. Menini distingue en effet trois pĂ©riodes dans la « lecture-rĂ©criture de Platon » (p. 75) Ă  laquelle procĂšdera Rabelais. Les annĂ©es d’avant 1520 d’abord, qui se placent sous le signe de ce « platonisme autoritatif » dont la premiĂšre partie de l’ouvrage vient de dresser un bilan. Les annĂ©es 1520 ensuite, au cours desquelles Rabelais dĂ©couvre le texte de Platon d’abord dans la traduction latine de Ficin et puis dans sa langue originale à travers l’édition princeps des ƒuvres complĂštes du philosophe, dont il possĂ©dait un exemplaire. On notera donc – et Menini y insiste Ă  juste titre – que l’auteur du Pantagruel a presque une vingtaine d’annĂ©es d’avance sur les cercles philosophico-littĂ©raires d’inspiration « platonicienne » qui graviteront autour de Marguerite de Navarre. Et c’est prĂ©cisĂ©ment le rapport – d’abord ironique, puis mĂ©fiant, voire hostile – de Rabelais Ă  ce « platonisme mondain » de la cour qui dĂ©finira, Ă  partir des annĂ©es 1540 et du Tiers livre, le « Platon » rabelaisien de la derniĂšre partie de son Ɠuvre.

6Afin de saisir les mĂ©tamorphoses de ces figures platoniciennes, Menini se propose alors d’en retracer la dynamique au fil de la chronique pantagruĂ©line. AprĂšs une note sur l’épĂźtre-dĂ©dicace du deuxiĂšme tome des Lettres mĂ©dicales de Manardi (1532), oĂč figure « la seule citation de Platon en grec dans toute l’Ɠuvre de Rabelais » (p. 76), le critique se tourne donc vers le Pantagruel dont il souligne l’arriĂšre-plan philosophique. En dĂ©ployant, Ă  l’image de l’opposition platonicienne entre un corps en proie Ă  l’altĂ©ration et une Ăąme inaltĂ©rable, le rĂ©seau mĂ©taphorique et conceptuel de la dĂ©s-altĂ©ration, Rabelais se situerait d’emblĂ©e, note Menini, dans « l’ordre mouvant de la genĂšse et du devenir » hĂ©ritĂ© de Platon (pp. 79-80). Sans oublier que le personnage emblĂ©matique de Panurge rĂ©incarne, Ă  sa façon, l’ « enjeu tout sophistique d’un logos aussi repoussant que sĂ©ducteur » (p. 85).

7Le « platonisme » du Gargantua en revanche sera, explique Menini, avant tout politique. Le critique prĂ©cise en effet que la fiction rabelaisienne du « pouvoir idĂ©al » d’une « royautĂ© utopique » se fonde, via l’Utopia de More et Erasme ainsi que dans un dialogue avec Saint Paul, sur « le canevas gĂ©nĂ©rique (ou architextuel) de la RĂ©publique » dont le Gargantua réécrit deux « temps forts », Ă  savoir le topos des « rois-philosophes » et celui de la « diffĂ©rence entre guerre et sĂ©dition » (p. 89).

8La mode platonisante donc laquelle baigne le monde littĂ©raire des annĂ©es 1540 sera pour Rabelais l’occasion de relire son « Platon »4. Or, son Tiers livre donnera Ă  voir, comme le prĂ©cise Menini dans un dĂ©veloppement particuliĂšrement intĂ©ressant, un « platonisme intempestif » : « celui de l’érudit vieillissant qui, peut-ĂȘtre, s’amuse Ă  voir renaĂźtre, sous une forme par trop mondaine, une passion littĂ©raire de jeunesse » (p. 94). Une analyse notamment des emplois du mot « IdĂ©e » dans la bouche de Panurge permettra Ă  Menini de prĂ©ciser la charge critique de l’ « ironie fĂ©roce » d’un Rabelais qui, « jouant Platon contre Platon », dĂ©joue les abus rhĂ©toriques et philosophiques de ses contemporains (pp. 99-101). Au-delĂ  de la polĂ©mique, une lecture attentive du « Platon » du Tiers livre dĂ©gage les multiples strates de l’ « intertexte » platonicien – et surtout du TimĂ©e – que retravaille Rabelais en « dĂ©biteur amusé » (p. 114), comme le montre son traitement de plusieurs motifs clĂ©s, Ă  commencer par l’ « enthousiasme » et la « fureur poĂ©tique ». A tel point, suggĂšre Menini, qu’il serait possible de « relire tout le livre Ă  l’aune de la dialectique platonicienne » (p. 108), ouvrant ainsi, loin des simplifications d’un Platon idĂ©alisĂ©, aux apories que met en abyme le dialogisme du philosophe et dont Rabelais se ferait l’écho.

9Radicalisant sa critique du « Platon » par trop « mondain » des cercles nĂ©oplatoniciens de son temps, Rabelais fera, dans le Quart livre, de l’autoritĂ© du philosophe une « arme intertextuelle » pour ses « combats satiriques » (p. 126) tout en poursuivant sa rĂ©flexion sur les ressources philosophiques et narratives de l’hĂ©ritage platonicien. Dans les pages qu’il consacre au quatriĂšme volet de la chronique pantagruĂ©line, Menini met en effet l’accent sur les rapports entre modĂšle et image envisagĂ©s ici selon les termes de la « participation » platonicienne, qui permet de dĂ©terrer un « sous-texte » Ă  l’Ɠuvre notamment dans l’épisode de l’ « idolĂątre ‘isle des Papimanes’ » (pp. 119-126) : les HiĂ©rarchies cĂ©leste et ecclĂ©siastique de l’ArĂ©opagite. La doctrine « platonico-chrĂ©tienne » de Denys et plus particuliĂšrement son esthĂ©tique nĂ©gative, qui – Ă  l’image des figures « contrefaites » du texte rabelaisien – redonne ses lettres de noblesse Ă  la reprĂ©sentation du bas et du prĂ©tendument vil, tĂ©moignerait ainsi de la fĂ©conditĂ© du dialogue toujours relancĂ© avec son « Platon » oĂč Rabelais ne cesse de se ressourcer.

10Le Ve livre enfin se placerait, dans cette perspective, sous le signe d’une « concordantia toute symphonique » entre Platon et Aristote, qui conjuguerait l’autoritĂ© « thĂ©ologique du « divin Platon » avec celle – sublunaire – de la philosophie aristotĂ©licienne de la nature et qui marquerait, selon Menini, la « nette influence des lectures nĂ©oplatoniciennes de Rabelais » (p. 129).

11Afin de saisir au vif la lecture-réécriture rabelaisienne de son « intertexte » platonicien, Menini consacre la derniĂšre partie de son ouvrage Ă  trois « explications de texte ». Dans la premiĂšre, il cherche Ă  montrer que le cĂ©lĂšbre prologue du Gargantua, qui se revendique explicitement de l’autoritĂ© du Symposium de Platon, se fonde non pas sur un vague et indirect emprunt aux « SilĂšnes d’Alcibiade »5 d’Erasme, mais sur une lecture attentive de la fin du Banquet. Dans un premier temps, Menini souligne la proximitĂ©, presque anagrammatique, des noms du personnage platonicien (« Alcibiades ») et du narrateur du texte de Rabelais ( « Alcofribas ») pour rapprocher ensuite la prise de parole de l’ « abstracteur de quinte essence » de celle, non moins « tonitruante », du trouble-fĂȘte du Banquet de Platon (p. 138). Poussant plus loin son analyse, le critique fait observer que, contrairement Ă  Erasme, le texte de Rabelais retient du Banquet non seulement la comparaison homme-silĂšne, mais Ă©galement le motif d’un discours socratique lui-mĂȘme silĂ©nique. Mettant en plus en relief la mention du « chant des SirĂšnes », que le texte rabelaisien emprunterait Ă©galement au Banquet, Menini propose de lire le prologue comme « une mise en garde du livre contre son propre pouvoir d’envoĂ»tement » (p. 145). A cette mise en garde correspondrait alors la figure du chien-philosophe du prologue, emblĂšme Ă  la fois d’un lecteur idĂ©al et de l’auteur lui-mĂȘme considĂ©rĂ©s tous les deux comme gardiens du  livre.

12La deuxiĂšme lecture est consacrĂ©e Ă  l’ « image » – le « corps humain ayant deux testes, l’une virĂ©e vers l’aultre 
 et deux culz » de l’ « humaine nature Ă  son commencement mystic » – du jeune gĂ©ant dans le Gargantua, que la critique aurait rapprochĂ©e trop vite du mythe de l’Androgyne du Banquet. Menini fait en effet remarquer que l’expression « androgyne » est absente du texte rabelaisien et qu’ « aucune prĂ©cision sexuelle ne peut faire pencher la balance en faveur du ‘troisiĂšme genre’ créé par Aristophane » (p. 157) dans le dialogue platonicien. Loin d’un Ă©loge de l’amour charnel, le passage serait plutĂŽt Ă  replacer, conformĂ©ment Ă  l’ « insistance morale » du discours d’Aristophane, dans la tradition antĂ©rotique d’un Contre-Amour et Ă  lire, suggĂšre le critique, comme une dĂ©nonciation de l’orgueil humain et, plus prĂ©cisĂ©ment, comme une « condamnation tacite du caecus amor sui » qui, au lieu de les rĂ©concilier, opposerait les amours profane et spirituel (pp. 164-5). Relue Ă  la lumiĂšre de son intertexte paulinien, la fable rabelaisienne du « commencement mystic »  pourrait alors faire signe vers cette « figuration d’un Ă©tat d’unitĂ© et de complĂ©tude » qu’emblĂ©matise le corpus mysticum par excellence, celui du Christ. Un troisiĂšme intertexte – les HiĂ©roglyphiques d’Horapollon – inviterait enfin, selon Menini, Ă  considĂ©rer l’image de Gargantua comme talisman mettant le jeune gĂ©ant – et, partant, le livre qui porte son nom – sous protection. La devise constituerait ainsi un « programme (cryptĂ©) de vie autant que de lecture », Ă  l’image des secrets de la mythologie platonicienne.

13Dans la derniĂšre explication de texte qui conclut la troisiĂšme partie de son ouvrage, Menini se tourne vers la fable nĂ©oplatonicienne d’une Contre-Nature (« Antiphysie ») du Quart livre, que Rabelais emprunte Ă  Celio Calcagnini. Le critique montre comment le texte rabelaisien contamine deux loci platonici inspirĂ©s du Banquet et du TimĂ©e – la « culbute » des ĂȘtres primitifs « faisant la roue » et le portrait de l’homme en « plante cĂ©leste » – pour « outrepasser » sa « source » dans un « retour Ă  la lettre de l’autorité antique » (pp. 180-193). Le qualificatif « antique » dont Rabelais adoube l’ « apologue » d’ « Antiphysie » prendrait alors tout son sens ici dans la mesure oĂč il range la fiction rabelaisienne « du cĂŽtĂ© des ‘fabuleuses narrations’ auxquelles Platon avait donnĂ© ses lettres de noblesse » (p. 196).

14S’il ouvre des pistes – notamment d’ordre philologique - particuliĂšrement prometteuses, qui ne manqueront pas de relancer notre rĂ©flexion sur l’ « intertexte » platonicien de l’écriture rabelaisienne, l’ouvrage de Romain Menini sera Ă  prolonger par des Ă©tudes plus poussĂ©es du « rĂŽle architextuel » des dialogues platoniciens, autrement dit du « Platon » de Rabelais entendu comme ressource philosophique et poĂ©tique de la chronique pantagruĂ©line.  L’auteur le signale lui-mĂȘme dans sa conclusion, notamment lorsqu’il note que « l’efficacitĂ© du dialogue dit aporĂ©tique [
] mĂ©ritera d’ĂȘtre approfondie ». D’autant plus que, comme il l’observe, «  ce sont, en somme, les deux ‘dialogues’ de Platon les plus Ă©tranges – dans la maniĂšre, hybride, qu’ils ont de refuser tout accord fidĂšle avec les canons (dits a posteriori « platoniciens ») du genre dialogue – qui ont retenu toute l’attention de Rabelais, amateur d’une mixtura trĂšs macrobienne des modĂšles gĂ©nĂ©riques » (p. 199). Ainsi, Ă  titre d’exemple, la lecture qu’il propose de l’ « androgyne » de Rabelais gagnerait-elle Ă  ĂȘtre confrontĂ©e Ă  ce que le mythe et sa rĂ©ception chez Rabelais, rĂ©sistant par lĂ  aux harmonies de la « symphonie platonicienne », ont d’irrĂ©ductiblement troublant. Le critique souligne l’absence presque totale de la femme dans l’Ɠuvre rabelaisienne pour s’opposer Ă  une lecture Ă©rotique de son texte (pp. 165-66), mais cette absence est loin d’ĂȘtre innocente et chaste, comme en tĂ©moigne ce qui constituera une des apories majeures – pour ne pas dire le scandale, la pierre d’achoppement, mĂȘme – du texte platonicien et notamment du Banquet : l’amour « homosexuel » Ă  l’Ɠuvre dans le texte du philosophe et les allĂ©gorisations auxquelles il a pu se prĂȘter dans les réécritures qui, Ă  l’instar de celle de Ficin, ont cherchĂ© Ă  en neutraliser l’ « obscĂ©nité ».6 Pour s’en tenir aux exemples dĂ©veloppĂ©s par Menini, il serait Ă©galement intĂ©ressant de revisiter la fable des figures contre-nature de la fiction d’ « Antiphysie » et la poĂ©tique de réécriture qu’elle met en Ɠuvre. Le critique rappelle que Rabelais ne reprend que la premiĂšre partie de la fable de Calcagnini et suggĂšre que l’auteur du Quart live ne s’attacherait qu’à la « description anatomiquement dĂ©taillĂ©e des monstres » (p. 184). Or, l’ « oubli » est de taille dans la mesure oĂč, comme l’a fait remarquer Richard Cooper, dans les pages de Calcagnini que Rabelais laisse de cĂŽtĂ©, une intervention des Dieux rĂ©tablit in extremis l’ordre d’Harmonie en rĂ©tablissant le rĂšgne de Nature. La réécriture rabelaisienne, en revanche, radicalise la discorde oĂč sombre un univers « enjĂŽlĂ© par les beaux discours de l’Esprit malin » 7, donnant ainsi Ă  voir l’inquiĂ©tude d’un monde contre-nature livrĂ© aux contresens des sophistes et, pour reprendre les termes mĂȘmes du Quart livre, « autres monstres difformes et contrefaicts en despit de Nature ».

15Etude Ă  la fois utile et stimulante, le Rabelais et son intertexte platonicien de Romain Menini invitera sans doute d’autres Ă  relever Ă  leur tour le dĂ©fi de ce dialogue avec « Platon », dont le prĂ©sent ouvrage aura esquissĂ© les enjeux parfois contradictoires.