Le « Platon » de Rabelais
1AutoritĂ© le plus abondamment « citĂ©e » dans lâĆuvre rabelaisienne, Platon semble, dĂ©cidĂ©ment, hanter lâauteur du Pantagruel. Si Rabelais nâa pas manquĂ© dâavouer sa dette, la critique nâa pourtant jamais cachĂ© un certain malaise quant au statut exact, dans lâĂ©conomie philosophique et poĂ©tique de la chronique pantagruĂ©line, des lectures (nĂ©o-)platoniciennes de Rabelais. Enjeu dâautant plus crucial que, comme le souligne dâemblĂ©e Romain Menini dans son Rabelais et lâintertexte platonicien, lâinitiation Ă la philosophie va de pair, chez Rabelais, avec lâapprentissage de la langue grecque et quâil « était par consĂ©quent impossible que Platon â en son nom â ne fĂ»t pas la clef de voĂ»te de cette construction culturelle » (p. 56) dont participe lâimaginaire rabelaisien. Ainsi Menini se propose-t-il, selon ses propres termes, de sortir les rĂ©fĂ©rences platoniciennes des notes de bas de page pour les replacer dans la trame mĂȘme de la narration rabelaisienne afin de saisir lâinfluence de la fiction du philosophe sur celle de lâĂ©crivain.
2Sa dĂ©marche se dĂ©cline en trois temps. La premiĂšre partie de lâouvrage (« LâautoritĂ© de Platon au temps de Rabelais â et dans son texte ») cherche Ă dresser, dans une optique synchronique, les contours du « platonisme » de Rabelais Ă la lumiĂšre de la nĂ©buleuse nĂ©oplatonicienne du premier seiziĂšme siĂšcle. La deuxiĂšme (« Rabelais et Platon, de Fontenay-le-Comte au Ve livre ») adopte un point de vie diachronique afin dâen suivre lâĂ©volution et les transformations au fil de la chronologie de lâĆuvre rabelaisienne. La troisiĂšme se compose enfin dâune relecture de trois passages clĂ©s oĂč, des silĂšnes contrefaits et de lâandrogyne du Gargantua Ă la figure contre-nature dâ« Antiphysie » du Quart livre, se concrĂ©tisent les rĂ©sonances de la fable platonicienne dans le roman rabelaisien. LâĂ©tude est complĂ©tĂ©e par une table recensant les occurrences du nom de Platon â et de celui de son maĂźtre Socrate â dans lâensemble de lâĆuvre.
3Le nom de « Platon », on le sait, mobilise dans lâimaginaire de lâĂ©poque un ensemble de textes â pour ne pas dire de « fictions » â  qui va bien au-delĂ de lâĆuvre proprement dite du philosophe. Menini distingue en effet dâemblĂ©e, sâinspirant des travaux de GĂ©rard Genette et Antoine Compagnon,1 plusieurs formes de « relations intertextuelles », de la « citation attribuĂ©e Ă Platon avec mention de lâĆuvre-source » aux vagues rĂ©fĂ©rences Ă lâ « opinion de Platon » en passant par lâĂ©vocation de « loci platonici » (pp. 15-16). DâoĂč la nĂ©cessitĂ© de situer, dans un premier temps, le « Platon » de Rabelais par rapport Ă ce que le critique appelle le « flou » dâun « platonisme autoritatif » (pp. 18-19), qui, comme il le souligne, ne « cessera dâĂȘtre un rouage important » du « pacte de lecture savante » (p. 32) de la chronique pantagruĂ©line, et qui propage un florilĂšge de sentences et dâanecdotes, pour lâessentiel de seconde main, se rĂ©clamant de lâautoritĂ© elle-mĂȘme plurielle du philosophe : rhĂ©torique (Rabelais louera la « copie melliflue de Platon »), morale (pensons Ă la vie exemplaire de Socrate, dont Rabelais, sâappropriant le maĂźtre de Platon, fera un rieur) et thĂ©ologique. Pour retracer la dette de Rabelais Ă lâĂ©gard du nĂ©oplatonisme de la platonica familia et de sa prisca philosophia et theologia, Menini sâappuie en particulier sur un « compendium platonicum » (p. 34) â sorti des presses dâAlde Manuce en 14972 et rééditĂ© en France par LefĂšvre dâEtaples en 1532 â qui comprend plusieurs traitĂ©s nĂ©oplatoniciens dans la traduction de Marsile Ficin et dont la chronique pantagruĂ©line se fait, parfois littĂ©ralement, lâĂ©cho. Ainsi lâĂ©vocation, dans le Ve livre, de la catena aurea, cette « chaĂźne dâor » de la ThĂ©ologie antique dont Platon aurait marquĂ© lâapogĂ©e, se donne-t-elle Ă lire comme une traduction dâun texte liminaire que Ficin avait insĂ©rĂ© dans le compendium en question (p. 38). Or, les « mystĂšres » thĂ©ologiques se mariaient Ă lâĂ©poque, comme le rappelle Menini, aux Ă©nigmes des « symboles pythagoriques » et autres hiĂ©roglyphes au cĆur des savoirs de lâEgypte ancienne, qui livreraient le secret des textes que lâon pensait alors cryptĂ©s du « divin Platon ». La lecture que met en Ćuvre Rabelais de ces hermĂ©tiques stratĂ©gies hermĂ©neutiques et de leurs allĂ©gorĂšses serait en partie tributaire, selon Menini, dâun autre compendium aldin3 qui regroupe, dâune part, plusieurs auteurs auxquels Rabelais sâen prendra explicitement et, de lâautre, les HiĂ©roglyphiques dâHorapollon dont le critique cherche ici Ă mettre en lumiĂšre lâinfluence sur la fable rabelaisienne (pp. 42-53).
4Lâesprit syncrĂ©tique de cette « symphonie platonicienne » (p. 61) dont le texte de Rabelais fait entendre les rĂ©sonances est Ă lire, la critique rabelaisienne ne cesse dây revenir, dans lâhorizon de lâ « évangĂ©lisme » de la Renaissance. Il revient Ă lâĆuvre du Pseudo-Denys lâArĂ©opagite, Ă laquelle Menini consacre les derniĂšres pages de la premiĂšre partie de son Ă©tude, dâ « aller au Christ par la philosophie platonicienne » (p. 53), de faire dialoguer Platon et Saint Paul. Rabelais, qui possĂ©dait le texte grec du corpus dionysien, aurait dĂ©couvert le Pseudo-Denys au moment oĂč il dĂ©couvrait Platon. Il ne le mentionne pourtant jamais. Or, si lâauteur du Gargantua, suggĂšre Menini, pense ensemble lâ« ébriĂ©té » et lâ« extase » placĂ©es en exergue Ă sa chronique des « bienyvres », câest Ă la lecture, qui remonterait aux annĂ©es 1520, de lâArĂ©opagite quâil le doit (pp. 53-6). Â
5La menace que fait planer, aux yeux des « Sorbonnards », cette contamination des Ecritures relues, par lâintermĂ©diaire de lâArĂ©opagite, Ă la lumiĂšre des Ă©crits profanes de la prisca theologia, nâest probablement pas Ă©trangĂšre, souligne Menini, Ă la cĂ©lĂšbre affaire de confiscation de livres grecs dont sont victimes, Ă la fin de lâannĂ©e 1523, Rabelais et son ami Pierre Lamy au couvent de Fontenay-le Comte. Elle invite en outre Ă replacer le « Platon » rabelaisien dans son histoire. Menini distingue en effet trois pĂ©riodes dans la « lecture-rĂ©criture de Platon » (p. 75) Ă laquelle procĂšdera Rabelais. Les annĂ©es dâavant 1520 dâabord, qui se placent sous le signe de ce « platonisme autoritatif » dont la premiĂšre partie de lâouvrage vient de dresser un bilan. Les annĂ©es 1520 ensuite, au cours desquelles Rabelais dĂ©couvre le texte de Platon dâabord dans la traduction latine de Ficin et puis dans sa langue originale à travers lâĂ©dition princeps des Ćuvres complĂštes du philosophe, dont il possĂ©dait un exemplaire. On notera donc â et Menini y insiste Ă juste titre â que lâauteur du Pantagruel a presque une vingtaine dâannĂ©es dâavance sur les cercles philosophico-littĂ©raires dâinspiration « platonicienne » qui graviteront autour de Marguerite de Navarre. Et câest prĂ©cisĂ©ment le rapport â dâabord ironique, puis mĂ©fiant, voire hostile â de Rabelais Ă ce « platonisme mondain » de la cour qui dĂ©finira, Ă partir des annĂ©es 1540 et du Tiers livre, le « Platon » rabelaisien de la derniĂšre partie de son Ćuvre.
6Afin de saisir les mĂ©tamorphoses de ces figures platoniciennes, Menini se propose alors dâen retracer la dynamique au fil de la chronique pantagruĂ©line. AprĂšs une note sur lâĂ©pĂźtre-dĂ©dicace du deuxiĂšme tome des Lettres mĂ©dicales de Manardi (1532), oĂč figure « la seule citation de Platon en grec dans toute lâĆuvre de Rabelais » (p. 76), le critique se tourne donc vers le Pantagruel dont il souligne lâarriĂšre-plan philosophique. En dĂ©ployant, Ă lâimage de lâopposition platonicienne entre un corps en proie Ă lâaltĂ©ration et une Ăąme inaltĂ©rable, le rĂ©seau mĂ©taphorique et conceptuel de la dĂ©s-altĂ©ration, Rabelais se situerait dâemblĂ©e, note Menini, dans « lâordre mouvant de la genĂšse et du devenir » hĂ©ritĂ© de Platon (pp. 79-80). Sans oublier que le personnage emblĂ©matique de Panurge rĂ©incarne, Ă sa façon, lâ « enjeu tout sophistique dâun logos aussi repoussant que sĂ©ducteur » (p. 85).
7Le « platonisme » du Gargantua en revanche sera, explique Menini, avant tout politique. Le critique prĂ©cise en effet que la fiction rabelaisienne du « pouvoir idĂ©al » dâune « royautĂ© utopique » se fonde, via lâUtopia de More et Erasme ainsi que dans un dialogue avec Saint Paul, sur « le canevas gĂ©nĂ©rique (ou architextuel) de la RĂ©publique » dont le Gargantua réécrit deux « temps forts », Ă savoir le topos des « rois-philosophes » et celui de la « diffĂ©rence entre guerre et sĂ©dition » (p. 89).
8La mode platonisante donc laquelle baigne le monde littĂ©raire des annĂ©es 1540 sera pour Rabelais lâoccasion de relire son « Platon »4. Or, son Tiers livre donnera Ă voir, comme le prĂ©cise Menini dans un dĂ©veloppement particuliĂšrement intĂ©ressant, un « platonisme intempestif » : « celui de lâĂ©rudit vieillissant qui, peut-ĂȘtre, sâamuse Ă voir renaĂźtre, sous une forme par trop mondaine, une passion littĂ©raire de jeunesse » (p. 94). Une analyse notamment des emplois du mot « IdĂ©e » dans la bouche de Panurge permettra Ă Menini de prĂ©ciser la charge critique de lâ « ironie fĂ©roce » dâun Rabelais qui, « jouant Platon contre Platon », dĂ©joue les abus rhĂ©toriques et philosophiques de ses contemporains (pp. 99-101). Au-delĂ de la polĂ©mique, une lecture attentive du « Platon » du Tiers livre dĂ©gage les multiples strates de lâ « intertexte » platonicien â et surtout du TimĂ©e â que retravaille Rabelais en « dĂ©biteur amusé » (p. 114), comme le montre son traitement de plusieurs motifs clĂ©s, Ă commencer par lâ « enthousiasme » et la « fureur poĂ©tique ». A tel point, suggĂšre Menini, quâil serait possible de « relire tout le livre Ă lâaune de la dialectique platonicienne » (p. 108), ouvrant ainsi, loin des simplifications dâun Platon idĂ©alisĂ©, aux apories que met en abyme le dialogisme du philosophe et dont Rabelais se ferait lâĂ©cho.
9Radicalisant sa critique du « Platon » par trop « mondain » des cercles nĂ©oplatoniciens de son temps, Rabelais fera, dans le Quart livre, de lâautoritĂ© du philosophe une « arme intertextuelle » pour ses « combats satiriques » (p. 126) tout en poursuivant sa rĂ©flexion sur les ressources philosophiques et narratives de lâhĂ©ritage platonicien. Dans les pages quâil consacre au quatriĂšme volet de la chronique pantagruĂ©line, Menini met en effet lâaccent sur les rapports entre modĂšle et image envisagĂ©s ici selon les termes de la « participation » platonicienne, qui permet de dĂ©terrer un « sous-texte » Ă lâĆuvre notamment dans lâĂ©pisode de lâ « idolĂątre âisle des Papimanesâ » (pp. 119-126) : les HiĂ©rarchies cĂ©leste et ecclĂ©siastique de lâArĂ©opagite. La doctrine « platonico-chrĂ©tienne » de Denys et plus particuliĂšrement son esthĂ©tique nĂ©gative, qui â Ă lâimage des figures « contrefaites » du texte rabelaisien â redonne ses lettres de noblesse Ă la reprĂ©sentation du bas et du prĂ©tendument vil, tĂ©moignerait ainsi de la fĂ©conditĂ© du dialogue toujours relancĂ© avec son « Platon » oĂč Rabelais ne cesse de se ressourcer.
10Le Ve livre enfin se placerait, dans cette perspective, sous le signe dâune « concordantia toute symphonique » entre Platon et Aristote, qui conjuguerait lâautoritĂ© « thĂ©ologique du « divin Platon » avec celle â sublunaire â de la philosophie aristotĂ©licienne de la nature et qui marquerait, selon Menini, la « nette influence des lectures nĂ©oplatoniciennes de Rabelais » (p. 129).
11Afin de saisir au vif la lecture-réécriture rabelaisienne de son « intertexte » platonicien, Menini consacre la derniĂšre partie de son ouvrage Ă trois « explications de texte ». Dans la premiĂšre, il cherche Ă montrer que le cĂ©lĂšbre prologue du Gargantua, qui se revendique explicitement de lâautoritĂ© du Symposium de Platon, se fonde non pas sur un vague et indirect emprunt aux « SilĂšnes dâAlcibiade »5 dâErasme, mais sur une lecture attentive de la fin du Banquet. Dans un premier temps, Menini souligne la proximitĂ©, presque anagrammatique, des noms du personnage platonicien (« Alcibiades ») et du narrateur du texte de Rabelais ( « Alcofribas ») pour rapprocher ensuite la prise de parole de lâ « abstracteur de quinte essence » de celle, non moins « tonitruante », du trouble-fĂȘte du Banquet de Platon (p. 138). Poussant plus loin son analyse, le critique fait observer que, contrairement Ă Erasme, le texte de Rabelais retient du Banquet non seulement la comparaison homme-silĂšne, mais Ă©galement le motif dâun discours socratique lui-mĂȘme silĂ©nique. Mettant en plus en relief la mention du « chant des SirĂšnes », que le texte rabelaisien emprunterait Ă©galement au Banquet, Menini propose de lire le prologue comme « une mise en garde du livre contre son propre pouvoir dâenvoĂ»tement » (p. 145). A cette mise en garde correspondrait alors la figure du chien-philosophe du prologue, emblĂšme Ă la fois dâun lecteur idĂ©al et de lâauteur lui-mĂȘme considĂ©rĂ©s tous les deux comme gardiens du  livre.
12La deuxiĂšme lecture est consacrĂ©e Ă lâ « image » â le « corps humain ayant deux testes, lâune virĂ©e vers lâaultre ⊠et deux culz » de lâ « humaine nature Ă son commencement mystic » â du jeune gĂ©ant dans le Gargantua, que la critique aurait rapprochĂ©e trop vite du mythe de lâAndrogyne du Banquet. Menini fait en effet remarquer que lâexpression « androgyne » est absente du texte rabelaisien et quâ « aucune prĂ©cision sexuelle ne peut faire pencher la balance en faveur du âtroisiĂšme genreâ créé par Aristophane » (p. 157) dans le dialogue platonicien. Loin dâun Ă©loge de lâamour charnel, le passage serait plutĂŽt Ă replacer, conformĂ©ment Ă lâ « insistance morale » du discours dâAristophane, dans la tradition antĂ©rotique dâun Contre-Amour et Ă lire, suggĂšre le critique, comme une dĂ©nonciation de lâorgueil humain et, plus prĂ©cisĂ©ment, comme une « condamnation tacite du caecus amor sui » qui, au lieu de les rĂ©concilier, opposerait les amours profane et spirituel (pp. 164-5). Relue Ă la lumiĂšre de son intertexte paulinien, la fable rabelaisienne du « commencement mystic »  pourrait alors faire signe vers cette « figuration dâun Ă©tat dâunitĂ© et de complĂ©tude » quâemblĂ©matise le corpus mysticum par excellence, celui du Christ. Un troisiĂšme intertexte â les HiĂ©roglyphiques dâHorapollon â inviterait enfin, selon Menini, Ă considĂ©rer lâimage de Gargantua comme talisman mettant le jeune gĂ©ant â et, partant, le livre qui porte son nom â sous protection. La devise constituerait ainsi un « programme (cryptĂ©) de vie autant que de lecture », Ă lâimage des secrets de la mythologie platonicienne.
13Dans la derniĂšre explication de texte qui conclut la troisiĂšme partie de son ouvrage, Menini se tourne vers la fable nĂ©oplatonicienne dâune Contre-Nature (« Antiphysie ») du Quart livre, que Rabelais emprunte Ă Celio Calcagnini. Le critique montre comment le texte rabelaisien contamine deux loci platonici inspirĂ©s du Banquet et du TimĂ©e â la « culbute » des ĂȘtres primitifs « faisant la roue » et le portrait de lâhomme en « plante cĂ©leste » â pour « outrepasser » sa « source » dans un « retour Ă la lettre de lâautorité antique » (pp. 180-193). Le qualificatif « antique » dont Rabelais adoube lâ « apologue » dâ « Antiphysie » prendrait alors tout son sens ici dans la mesure oĂč il range la fiction rabelaisienne « du cĂŽtĂ© des âfabuleuses narrationsâ auxquelles Platon avait donnĂ© ses lettres de noblesse » (p. 196).
14Sâil ouvre des pistes â notamment dâordre philologique - particuliĂšrement prometteuses, qui ne manqueront pas de relancer notre rĂ©flexion sur lâ « intertexte » platonicien de lâĂ©criture rabelaisienne, lâouvrage de Romain Menini sera Ă prolonger par des Ă©tudes plus poussĂ©es du « rĂŽle architextuel » des dialogues platoniciens, autrement dit du « Platon » de Rabelais entendu comme ressource philosophique et poĂ©tique de la chronique pantagruĂ©line.  Lâauteur le signale lui-mĂȘme dans sa conclusion, notamment lorsquâil note que « lâefficacitĂ© du dialogue dit aporĂ©tique [âŠ] mĂ©ritera dâĂȘtre approfondie ». Dâautant plus que, comme il lâobserve, « ce sont, en somme, les deux âdialoguesâ de Platon les plus Ă©tranges â dans la maniĂšre, hybride, quâils ont de refuser tout accord fidĂšle avec les canons (dits a posteriori « platoniciens ») du genre dialogue â qui ont retenu toute lâattention de Rabelais, amateur dâune mixtura trĂšs macrobienne des modĂšles gĂ©nĂ©riques » (p. 199). Ainsi, Ă titre dâexemple, la lecture quâil propose de lâ « androgyne » de Rabelais gagnerait-elle Ă ĂȘtre confrontĂ©e Ă ce que le mythe et sa rĂ©ception chez Rabelais, rĂ©sistant par lĂ aux harmonies de la « symphonie platonicienne », ont dâirrĂ©ductiblement troublant. Le critique souligne lâabsence presque totale de la femme dans lâĆuvre rabelaisienne pour sâopposer Ă une lecture Ă©rotique de son texte (pp. 165-66), mais cette absence est loin dâĂȘtre innocente et chaste, comme en tĂ©moigne ce qui constituera une des apories majeures â pour ne pas dire le scandale, la pierre dâachoppement, mĂȘme â du texte platonicien et notamment du Banquet : lâamour « homosexuel » Ă lâĆuvre dans le texte du philosophe et les allĂ©gorisations auxquelles il a pu se prĂȘter dans les réécritures qui, Ă lâinstar de celle de Ficin, ont cherchĂ© Ă en neutraliser lâ « obscĂ©nité ».6 Pour sâen tenir aux exemples dĂ©veloppĂ©s par Menini, il serait Ă©galement intĂ©ressant de revisiter la fable des figures contre-nature de la fiction dâ « Antiphysie » et la poĂ©tique de réécriture quâelle met en Ćuvre. Le critique rappelle que Rabelais ne reprend que la premiĂšre partie de la fable de Calcagnini et suggĂšre que lâauteur du Quart live ne sâattacherait quâĂ la « description anatomiquement dĂ©taillĂ©e des monstres » (p. 184). Or, lâ « oubli » est de taille dans la mesure oĂč, comme lâa fait remarquer Richard Cooper, dans les pages de Calcagnini que Rabelais laisse de cĂŽtĂ©, une intervention des Dieux rĂ©tablit in extremis lâordre dâHarmonie en rĂ©tablissant le rĂšgne de Nature. La réécriture rabelaisienne, en revanche, radicalise la discorde oĂč sombre un univers « enjĂŽlĂ© par les beaux discours de lâEsprit malin » 7, donnant ainsi Ă voir lâinquiĂ©tude dâun monde contre-nature livrĂ© aux contresens des sophistes et, pour reprendre les termes mĂȘmes du Quart livre, « autres monstres difformes et contrefaicts en despit de Nature ».
15Etude Ă la fois utile et stimulante, le Rabelais et son intertexte platonicien de Romain Menini invitera sans doute dâautres Ă relever Ă leur tour le dĂ©fi de ce dialogue avec « Platon », dont le prĂ©sent ouvrage aura esquissĂ© les enjeux parfois contradictoires.

