Autobiographie psychique, un « essai autobiographique » ?
1Cet article est publiĂ© dans le dossier critique dâActa fabula (fĂ©vrier 2010, volume 11, numĂ©ro 2) : « ActualitĂ©s dâHermann Broch », supervisĂ© et coordonnĂ© par Vincent FerrĂ©.
2LâĂ©crivain viennois, auteur des Somnambules (1931-1932) et de La Mort de Virgile (1945), alors ĂągĂ© de 55 ans, vit en exil aux Ătats-Unis depuis trois ans lorsquâil commence Ă rĂ©diger les textes publiĂ©s dans ce volume â « Autobiographie psychique » (1942), « SupplĂ©ment Ă mon autobiographie psychique » (1943) et « Lâautobiographie comme programme de travail » (1941). Ces textes ont Ă©tĂ© rĂ©unis par le spĂ©cialiste, Ă©diteur et biographe de Broch, Paul Michael LĂŒtzeler en 1999, et traduits en 2001 par L. Cassagnau.
3Le premier texte dâHermann Broch dĂ©voile un autoportrait intime peu flatteur tandis que lâauteur prĂ©sente ses Ă©crits dans le deuxiĂšme texte. Broch sâemploie Ă faire la gĂ©nĂ©alogie de son Ćuvre et expose les grands axes et problĂ©matiques de son Ćuvre ; cette dĂ©marche entend donner a posteriori une cohĂ©rence Ă son Ćuvre en en dĂ©gageant le fil conducteur. DâemblĂ©e, Broch ne dĂ©finit pas son projet dâ« autobiographie », pour plutĂŽt privilĂ©gier une approche « auto-thĂ©orique »1 et mettre en exergue certains aspects de son Ćuvre. Broch expose son projet dĂšs les premiĂšres phrases de « Lâautobiographie comme programme de travail » :
Ceci nâest une autobiographie que dans la mesure oĂč y est racontĂ©e lâhistoire dâun problĂšme qui, par hasard, a le mĂȘme Ăąge que le mien. [âŠ] câest, pour le dire sans dĂ©tour, le problĂšme du relativisme pour lequel il nây a pas de vĂ©ritĂ© absolue, pas de valeur absolue et par lĂ non plus pas dâĂ©thique absolue, bref câest le problĂšme et le phĂ©nomĂšne de ce gigantesque machiavĂ©lisme qui intellectuellement a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© depuis Ă peu prĂšs cinquante ans et dont nous vivons les consĂ©quences apocalyptiques. (79)
4Le caractĂšre rĂ©trospectif inhĂ©rent Ă lâautobiographie permet Ă Broch de revenir sur son passĂ© et dâen dĂ©gager des phases : ses annĂ©es dâĂ©tudes Ă Vienne, occasion dâĂ©voquer son rapport au positivisme, la guerre, le relativisme, sa thĂ©orie des valeurs intĂ©grĂ©e dans Les Somnambules, ses Ă©crits littĂ©raires et politiques. Broch y souligne la mission ainsi que la responsabilitĂ© de lâintellectuel et lâeffet Ă©thique visĂ©s par ses Ă©crits.
5Il sâagit lĂ dâun portrait professionnel, dâordre public, dâun autoportrait du poĂšte au miroir de son Ćuvre alors que le premier texte est un autoportrait psychologique et relĂšve, lui, de la sphĂšre privĂ©e et intime.
6Broch rĂ©dige durant son exil un texte intime oĂč il se met Ă nu, lâ« Autobiographie psychique » (1942), essai autant quâautobiographie. Ce texte sâoppose Ă lâ« Autobiographie comme programme de travail2 » orientĂ©e sur lâĆuvre et caractĂ©risĂ©e par la stratĂ©gie de voilement de lâautobiographie, alors que dans ce premier texte, Broch sâexpose, dĂ©voilant ses contradictions et sa nature conflictuelle.
7Cette auto-analyse3 Ă©crite sur le ton de la confession est marquĂ©e par la psychanalyse freudienne4 et la psychologie adlĂ©rienne5, car contrairement Ă ses contemporains et compatriotes Canetti ou Musil, Broch souligne lâapport et le besoin de la psychanalyse â lâinfluence dâAlfred Adler6 (1870-1937) quâil a rencontrĂ© Ă Vienne est ici particuliĂšrement perceptible. Broch dĂ©crit son sentiment dâinfĂ©rioritĂ©, dont il situe lâorigine dans son enfance, Ă savoir lâabsence dâamour de sa mĂšre et la jalousie nourrie Ă lâencontre de son frĂšre et de son pĂšre, jalousie qui a fait de lui Ă ses yeux un « non homme ». La consĂ©quence quâil impute Ă ce dĂ©ni dâamour est le mĂ©canisme de surcompensation quâil dĂ©veloppe contre cette impuissance imaginaire. Ce sentiment dâinfĂ©rioritĂ© serait Ă©galement Ă lâorigine de son besoin de reconnaissance et de la responsabilitĂ© quâil sâassigne, allant de pair avec un sentiment exacerbĂ© dâobligation. Le motif de la culpabilitĂ© est traitĂ© de maniĂšre littĂ©raire dans son Ćuvre, Ă travers ses personnages : Joachim, Esch, A., et le dernier roman de Broch (Les Irresponsables) est directement consacrĂ© Ă ce thĂšme.
8Les termes « devoirs » et « obligation » guident sa vie, obligation par rapport Ă sa famille, Ă lâhumanitĂ© et aux femmes. Broch dissĂšque ses mĂ©canismes psychologiques, sa vie devient un matĂ©riau rĂ©flexif et un cadre thĂ©orique ; son regard introspectif et rĂ©trospectif sur lui-mĂȘme et son Ćuvre se rapproche alors davantage dâun anti-portrait7, dĂ©sacralisant le penseur Hermann Broch pour laisser place Ă un homme (hypocondriaque) nĂ©vrosĂ©, dĂ©vorĂ© par les sentiments de culpabilitĂ© et dâinfĂ©rioritĂ©.
9Broch accorde une large place Ă ses relations aux femmes et il insiste sur le lien moral et non Ă©rotique qui le lie Ă elles. Il dĂ©crit deux types de femmes : le premier type correspond Ă lâidĂ©alisation de la femme et Ă une projection masculine de lâimage de la mĂšre, une femme dâune position sociale Ă©levĂ©e, belle et Ă©lancĂ©e. Le second type correspond Ă la gouvernante, de taille plus petite et de couche sociale infĂ©rieure, mais qui contrairement au premier type suscite dĂ©sir et pulsions sexuelles. Lâopposition entre ces deux types illustre le conflit intĂ©rieur sans synthĂšse possible entre le sur-moi et le ça, entre chastetĂ© et Ă©rotisme, entre une relation masochiste ou sadique (p. 55).
10Broch interprĂšte ces reprĂ©sentations comme un « clivage de la personnalité » (p. 34). LâaltĂ©ritĂ© se situe au sein de son identitĂ©8, le dĂ©chirement9 et le conflit apparaissent comme des Ă©lĂ©ments constitutifs de sa personnalitĂ©. Le conflit qui tourmente Broch tout au long de sa vie relĂšve dâantagonismes intĂ©rieurs, illustrĂ©s par les conflits entre littĂ©rature et philosophie, entre le sur-moi et le ça liĂ© au dĂ©chirement intĂ©rieur entre femme idĂ©ale et femme quâil dĂ©sire, entre judaĂŻsme10 et catholicisme, entre Ătats-Unis et Europe, entre Ă©ros et travail, ce quâil exprime dans une lettre du 3 juillet 1946 Ă Jadwigga Judd : « [âŠ] deux choses mâont volĂ© la vie, la responsabilitĂ© et lâĂ©ros, lâun dĂ©terminĂ© par le sur-moi, lâautre par le ça [âŠ]11. » Il prĂ©cise que les deux pĂŽles sont liĂ©s nĂ©vrotiquement. Toutefois ses nĂ©vroses apparaissent comme le moteur et la condition de son art : « [âŠ] le meilleur matĂ©riau pour la production poĂ©tique, voire spirituelle, [lui] a Ă©tĂ© donnĂ© par la nĂ©vrose ou du moins grĂące Ă son aide. » (41)
11Ce rapport binaire et conflictuel inhĂ©rent Ă lâauteur apporte â mĂȘme sâil ne faut pas chercher de transposition naĂŻve â un Ă©clairage intĂ©ressant pour les personnages fĂ©minins brochiens. Souvent, lâĂ©rotisme nâest pas associĂ© Ă lâamour, mais plutĂŽt Ă la violence (on pense Ă Hildegard sacrifiĂ©e, Ă Huguenau lâassassin), les relations amoureuses paraissent elles aussi dĂ©nuĂ©es de sentiment amoureux : Pasenow « choisit » la blonde Elisabeth, lâhĂ©ritiĂšre aristocratique, quâil Ă©pousera finalement au dĂ©triment de Ruzena, brune et sensuelle, comme Esch « choisit » la MĂšre Hentjen, rĂȘvant dâune rĂ©demption. Câest ici que Broch introduit le concept dâ« amphytrionisme » : il conçoit sa relation Ă la femme comme un acte partiellement divin ; tel Pygmalion, il aimerait remodeler sa partenaire selon son idĂ©al, comme si lâĂ©crivain dĂ©sirait transposer son pouvoir crĂ©ateur dans le domaine de lâamour. Ă cet Ă©gard, la relation Ă©rotique Ă lâautre semble relever de lâĂ©gocentrisme, Broch pensant apaiser son conflit intĂ©rieur en rĂ©duisant lâaltĂ©ritĂ© de lâautre. Les personnages dâEsch ou de A reflĂštent cette aspiration, dans son Ćuvre romanesque, et montrent le lien Ă©troit entre crĂ©ation et vie.
12Il semblerait alors que lâĂ©criture ait une fonction thĂ©rapeutique pour Broch et soit un moyen pour surmonter la crise dâidentitĂ© liĂ©e Ă lâaltĂ©ritĂ© en soi. Broch a Ă©crit un « auto entretien » fictif et lâĂ©tude quâil consacre Ă la fin de sa vie à « Hofmannsthal et son temps »12 est lâoccasion de se pencher sur lui-mĂȘme13. La distance gĂ©ographique comme temporelle liĂ©e Ă lâexil permet ce retour sur soi et cet essai apparaĂźt comme une analyse sur lui-mĂȘme, sur son rapport Ă Vienne, sur sa judĂ©itĂ© et son identitĂ©. Doit-on par consĂ©quent voir dans ses textes une reconstruction de sa vie, grĂące Ă lâĂ©criture qui apporterait unitĂ© et cohĂ©sion Ă ce qui est fragmentaire ?
13Paul RicĆur introduit dans Soi-mĂȘme comme un autre14 la notion dâ« identitĂ© narrative »15 qui comprend « lâidentitĂ© comme un processus continuel de construction »16 puisque la narration contribue Ă la constitution du soi. Lâautobiographie joue Ă cet Ă©gard un rĂŽle primordial dans la construction de lâidentitĂ©, car lâĂ©crivain devient le personnage dâun rĂ©cit dont lâidentitĂ© se construit avec lâhistoire racontĂ©e. La notion dâidentitĂ© narrative intĂšgre en outre la dimension de fictionalisation et dâidentification du moi ; si lâidentitĂ© se forge entre le biographique et la fiction, alors cela implique des tensions intĂ©rieures entre des faits rĂ©els et des Ă©lĂ©ments fictifs. Ă travers son autobiographie et ses nombreuses lettres, Broch nâesquisse-t-il pas une construction ou une reconstruction de soi ? Son biographe17 relate son penchant Ă lâautofiction et son goĂ»t de la mise en scĂšne, joue avec sa biographie, dont il souligne lâabsence au profit de son Ćuvre et mĂȘle Ă©lĂ©ments rĂ©els et fictifs. Dans diffĂ©rentes lettres, il sâinvente une ascendance18, improvise une signification Ă son patronyme19 ou encore construit une filiation â par dĂ©finition choisie â avec Kafka et Musil: « Je partage une chose avec Kafka et Musil, tous trois nâavons pas de vĂ©ritable biographie : nous avons vĂ©cu et Ă©crit, et câest tout20. »
14Cette « autobiographie psychique » nâest ni une chronique de sa vie ni une biographie, mais un texte Ă©crit sur le ton de la confession par un homme arrivĂ© Ă un tournant dâune vie et de lâHistoire. Il thĂ©orise son expĂ©rience, mettant en scĂšne sa biographie. Pour comprendre ce texte peu flatteur, il faut prendre en compte les circonstances, le cadre et contexte de lâĂ©nonciation et surtout avec les destinataires de ce texte intime. Cet anti-portrait nâĂ©tait pas destinĂ© Ă la publication, mais Broch lâa envoyĂ© Ă trois de ses correspondants Ă©pistolaires21, dont deux femmes (sa seconde Ă©pouse Annemarie Graefe-Meier, son amie Ruth Norden) ainsi que son futur thĂ©rapeute Paul Federn â tous trois en exil aux Etats-Unis. Ce texte aurait eu une fonction pragmatique, celle de le dĂ©faire de ces liaisons22.
15Les Ă©crits romanesques comme thĂ©oriques sâenchevĂȘtrent et se mĂȘlent Ă sa vie pour former une triade insĂ©parable entre « vie et action, crĂ©ation littĂ©raire et connaissance. »23 Cette autobiographie psychique dĂ©voile un homme nĂ©vrosĂ©, ayant constamment besoin de satisfaire son sur-moi dans un mĂ©canisme de surcompensation intellectuelle et professionnelle. La sublimation par le travail tisse sa vie de « conflits moraux » qui lui interdisent tout sentiment de bonheur comme lâindiquent les premiĂšres phrases de son « autobiographie psychique » :
Ma vie sâaccompagne de conflits moraux qui ne cessent de peser sur elle. Jâignore presque ce quâun simple sentiment de bonheur humain, et si dâaventure il mâest donnĂ© dâen Ă©prouver les premiers signes, ceux-ci sont immanquablement Ă©touffĂ©s au nom de quelques principes moraux. Dans la vie, je renonce pour ainsi dire plus facilement Ă ce qui est agrĂ©able quâĂ ce qui est dĂ©sagrĂ©able. (11)
16Broch nâa pas Ă©crit dâ« autobiographie » Ă proprement parler, mĂȘme si de nombreux tĂ©moignages autobiographiques sont disponibles (comme son « Autobiographie psychique »). Câest plutĂŽt dans les nombreuses lettres adressĂ©es Ă ses proches quâil exprime son angoisse, voire son dĂ©sarroi, et tĂ©moigne de ses difficultĂ©s matĂ©rielles. Ainsi, Le journal pour Ea von Allesch24 nâa de « journal » que le nom, puisquâil sâadresse Ă Ea, ce qui le rapproche de la lettre, media privilĂ©giĂ© Ă lâĂ©panchement de soi pour Broch. Il est frappant de constater que, si finalement Broch a Ă©crit une autobiographie (ou plutĂŽt des autobiographies), câest exclusivement sous la forme Ă©pistolaire : ses Ă©crits romanesques comme personnels sont rivĂ©s vers lâautre.
17Ces textes « autobiographiques » sont rĂ©vĂ©lateurs Ă plusieurs Ă©gards. LâĆuvre, comme la vie de Broch sont tissĂ©es de dialogues, comme en tĂ©moigne sa correspondance abondante. Mais en rĂ©alitĂ©, nâest-elle pas plutĂŽt un monologue, un dialogue avec lui-mĂȘme dans le but de trouver une rĂ©conciliation ? Ce double portrait de Broch, psychologique et professionnel, est incomplet sans la lecture de ses romans. Si les romans ne se situent pas Ă Vienne, lâatmosphĂšre viennoise est perceptible, et le penchant Ă lâauto-analyse de Broch comme les crises de lâidentitĂ© quâil reprĂ©sente nâancrent-t-il pas son auteur dans le contexte originel de sa Vienne natale et la modernitĂ© viennoise25 ? Vienne, le berceau de son Ćuvre, a conditionnĂ© la pensĂ©e de lâauteur, et ce malgrĂ© lâĂ©loignement, lâexil sans retour aux Ătats-Unis.

