Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 11, numéro 2
Djéhanne Gani

Autobiographie psychique, un « essai autobiographique » ?

Hermann Broch, Autobiographie psychique, traduit de l’allemand par Laurent Cassagnau, Paris : L’Arche, coll. « TĂȘte-Ă -TĂȘte », 2001, 136 p., EAN 9782851815026.

1Cet article est publiĂ© dans le dossier critique d’Acta fabula (fĂ©vrier 2010, volume 11, numĂ©ro 2) : « ActualitĂ©s d’Hermann Broch », supervisĂ© et coordonnĂ© par Vincent FerrĂ©.

2L’écrivain viennois, auteur des Somnambules (1931-1932) et de La Mort de Virgile (1945), alors ĂągĂ© de 55 ans, vit en exil aux États-Unis depuis trois ans lorsqu’il commence Ă  rĂ©diger les textes publiĂ©s dans ce volume — « Autobiographie psychique » (1942), « SupplĂ©ment Ă  mon autobiographie psychique » (1943) et « L’autobiographie comme programme de travail » (1941). Ces textes ont Ă©tĂ© rĂ©unis par le spĂ©cialiste, Ă©diteur et biographe de Broch, Paul Michael LĂŒtzeler en 1999, et traduits en 2001 par L. Cassagnau.

3Le premier texte d’Hermann Broch dĂ©voile un autoportrait intime peu flatteur tandis que l’auteur prĂ©sente ses Ă©crits dans le deuxiĂšme texte. Broch s’emploie Ă  faire la gĂ©nĂ©alogie de son Ɠuvre et expose les grands axes et problĂ©matiques de son Ɠuvre ; cette dĂ©marche entend donner a posteriori une cohĂ©rence Ă  son Ɠuvre en en dĂ©gageant le fil conducteur. D’emblĂ©e, Broch ne dĂ©finit pas son projet d’« autobiographie », pour plutĂŽt privilĂ©gier une approche « auto-thĂ©orique »1 et mettre en exergue certains aspects de son Ɠuvre. Broch expose son projet dĂšs les premiĂšres phrases de « L’autobiographie comme programme de travail » :

Ceci n’est une autobiographie que dans la mesure oĂč y est racontĂ©e l’histoire d’un problĂšme qui, par hasard, a le mĂȘme Ăąge que le mien. [
] c’est, pour le dire sans dĂ©tour, le problĂšme du relativisme pour lequel il n’y a pas de vĂ©ritĂ© absolue, pas de valeur absolue et par lĂ  non plus pas d’éthique absolue, bref c’est le problĂšme et le phĂ©nomĂšne de ce gigantesque machiavĂ©lisme qui intellectuellement a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© depuis Ă  peu prĂšs cinquante ans et dont nous vivons les consĂ©quences apocalyptiques. (79)

4Le caractĂšre rĂ©trospectif inhĂ©rent Ă  l’autobiographie permet Ă  Broch de revenir sur son passĂ© et d’en dĂ©gager des phases : ses annĂ©es d’études Ă  Vienne, occasion d’évoquer son rapport au positivisme, la guerre, le relativisme, sa thĂ©orie des valeurs intĂ©grĂ©e dans Les Somnambules, ses Ă©crits littĂ©raires et politiques. Broch y souligne la mission ainsi que la responsabilitĂ© de l’intellectuel et l’effet Ă©thique visĂ©s par ses Ă©crits.

5Il s’agit lĂ  d’un portrait professionnel, d’ordre public, d’un autoportrait du poĂšte au miroir de son Ɠuvre alors que le premier texte est un autoportrait psychologique et relĂšve, lui, de la sphĂšre privĂ©e et intime.

6Broch rĂ©dige durant son exil un texte intime oĂč il se met Ă  nu, l’« Autobiographie psychique » (1942), essai autant qu’autobiographie. Ce texte s’oppose Ă  l’« Autobiographie comme programme de travail2 » orientĂ©e sur l’Ɠuvre et caractĂ©risĂ©e par la stratĂ©gie de voilement de l’autobiographie, alors que dans ce premier texte, Broch s’expose, dĂ©voilant ses contradictions et sa nature conflictuelle.

7Cette auto-analyse3 Ă©crite sur le ton de la confession est marquĂ©e par la psychanalyse freudienne4 et la psychologie adlĂ©rienne5, car contrairement Ă  ses contemporains et compatriotes Canetti ou Musil, Broch souligne l’apport et le besoin de la psychanalyse – l’influence d’Alfred Adler6 (1870-1937) qu’il a rencontrĂ© Ă  Vienne est ici particuliĂšrement perceptible. Broch dĂ©crit son sentiment d’infĂ©rioritĂ©, dont il situe l’origine dans son enfance, Ă  savoir l’absence d’amour de sa mĂšre et la jalousie nourrie Ă  l’encontre de son frĂšre et de son pĂšre, jalousie qui a fait de lui Ă  ses yeux un « non homme ». La consĂ©quence qu’il impute Ă  ce dĂ©ni d’amour est le mĂ©canisme de surcompensation qu’il dĂ©veloppe contre cette impuissance imaginaire. Ce sentiment d’infĂ©rioritĂ© serait Ă©galement Ă  l’origine de son besoin de reconnaissance et de la responsabilitĂ© qu’il s’assigne, allant de pair avec un sentiment exacerbĂ© d’obligation. Le motif de la culpabilitĂ© est traitĂ© de maniĂšre littĂ©raire dans son Ɠuvre, Ă  travers ses personnages : Joachim, Esch, A., et le dernier roman de Broch (Les Irresponsables) est directement consacrĂ© Ă  ce thĂšme.

8Les termes « devoirs » et « obligation » guident sa vie, obligation par rapport Ă  sa famille, Ă  l’humanitĂ© et aux femmes. Broch dissĂšque ses mĂ©canismes psychologiques, sa vie devient un matĂ©riau rĂ©flexif et un cadre thĂ©orique ; son regard introspectif et rĂ©trospectif sur lui-mĂȘme et son Ɠuvre se rapproche alors davantage d’un anti-portrait7, dĂ©sacralisant le penseur Hermann Broch pour laisser place Ă  un homme (hypocondriaque) nĂ©vrosĂ©, dĂ©vorĂ© par les sentiments de culpabilitĂ© et d’infĂ©rioritĂ©.

9Broch accorde une large place Ă  ses relations aux femmes et il insiste sur le lien moral et non Ă©rotique qui le lie Ă  elles. Il dĂ©crit deux types de femmes : le premier type correspond Ă  l’idĂ©alisation de la femme et Ă  une projection masculine de l’image de la mĂšre, une femme d’une position sociale Ă©levĂ©e, belle et Ă©lancĂ©e. Le second type correspond Ă  la gouvernante, de taille plus petite et de couche sociale infĂ©rieure, mais qui contrairement au premier type suscite dĂ©sir et pulsions sexuelles. L’opposition entre ces deux types illustre le conflit intĂ©rieur sans synthĂšse possible entre le sur-moi et le ça, entre chastetĂ© et Ă©rotisme, entre une relation masochiste ou sadique (p. 55).

10Broch interprĂšte ces reprĂ©sentations comme un « clivage de la personnalité » (p. 34). L’altĂ©ritĂ© se situe au sein de son identitĂ©8, le dĂ©chirement9 et le conflit apparaissent comme des Ă©lĂ©ments constitutifs de sa personnalitĂ©. Le conflit qui tourmente Broch tout au long de sa vie relĂšve d’antagonismes intĂ©rieurs, illustrĂ©s par les conflits entre littĂ©rature et philosophie, entre le sur-moi et le ça liĂ© au dĂ©chirement intĂ©rieur entre femme idĂ©ale et femme qu’il dĂ©sire, entre judaĂŻsme10 et catholicisme, entre États-Unis et Europe, entre Ă©ros et travail, ce qu’il exprime dans une lettre du 3 juillet 1946 Ă  Jadwigga Judd : « [
] deux choses m’ont volĂ© la vie, la responsabilitĂ© et l’éros, l’un dĂ©terminĂ© par le sur-moi, l’autre par le ça [
]11. » Il prĂ©cise que les deux pĂŽles sont liĂ©s nĂ©vrotiquement. Toutefois ses nĂ©vroses apparaissent comme le moteur et la condition de son art : « [
] le meilleur matĂ©riau pour la production poĂ©tique, voire spirituelle, [lui] a Ă©tĂ© donnĂ© par la nĂ©vrose ou du moins grĂące Ă  son aide. » (41)

11Ce rapport binaire et conflictuel inhĂ©rent Ă  l’auteur apporte — mĂȘme s’il ne faut pas chercher de transposition naĂŻve — un Ă©clairage intĂ©ressant pour les personnages fĂ©minins brochiens. Souvent, l’érotisme n’est pas associĂ© Ă  l’amour, mais plutĂŽt Ă  la violence (on pense Ă  Hildegard sacrifiĂ©e, Ă  Huguenau l’assassin), les relations amoureuses paraissent elles aussi dĂ©nuĂ©es de sentiment amoureux : Pasenow « choisit » la blonde Elisabeth, l’hĂ©ritiĂšre aristocratique, qu’il Ă©pousera finalement au dĂ©triment de Ruzena, brune et sensuelle, comme Esch « choisit » la MĂšre Hentjen, rĂȘvant d’une rĂ©demption. C’est ici que Broch introduit le concept d’« amphytrionisme » : il conçoit sa relation Ă  la femme comme un acte partiellement divin ; tel Pygmalion, il aimerait remodeler sa partenaire selon son idĂ©al, comme si l’écrivain dĂ©sirait transposer son pouvoir crĂ©ateur dans le domaine de l’amour. À cet Ă©gard, la relation Ă©rotique Ă  l’autre semble relever de l’égocentrisme, Broch pensant apaiser son conflit intĂ©rieur en rĂ©duisant l’altĂ©ritĂ© de l’autre. Les personnages d’Esch ou de A reflĂštent cette aspiration, dans son Ɠuvre romanesque, et montrent le lien Ă©troit entre crĂ©ation et vie.

12Il semblerait alors que l’écriture ait une fonction thĂ©rapeutique pour Broch et soit un moyen pour surmonter la crise d’identitĂ© liĂ©e Ă  l’altĂ©ritĂ© en soi. Broch a Ă©crit un « auto entretien » fictif et l’étude qu’il consacre Ă  la fin de sa vie Ă  « Hofmannsthal et son temps »12 est l’occasion de se pencher sur lui-mĂȘme13. La distance gĂ©ographique comme temporelle liĂ©e Ă  l’exil permet ce retour sur soi et cet essai apparaĂźt comme une analyse sur lui-mĂȘme, sur son rapport Ă  Vienne, sur sa judĂ©itĂ© et son identitĂ©. Doit-on par consĂ©quent voir dans ses textes une reconstruction de sa vie, grĂące Ă  l’écriture qui apporterait unitĂ© et cohĂ©sion Ă  ce qui est fragmentaire ?

13Paul RicƓur introduit dans Soi-mĂȘme comme un autre14 la notion d’« identitĂ© narrative »15 qui comprend « l’identitĂ© comme un processus continuel de construction »16 puisque la narration contribue Ă  la constitution du soi. L’autobiographie joue Ă  cet Ă©gard un rĂŽle primordial dans la construction de l’identitĂ©, car l’écrivain devient le personnage d’un rĂ©cit dont l’identitĂ© se construit avec l’histoire racontĂ©e. La notion d’identitĂ© narrative intĂšgre en outre la dimension de fictionalisation et d’identification du moi ; si l’identitĂ© se forge entre le biographique et la fiction, alors cela implique des tensions intĂ©rieures entre des faits rĂ©els et des Ă©lĂ©ments fictifs. À travers son autobiographie et ses nombreuses lettres, Broch n’esquisse-t-il pas une construction ou une reconstruction de soi ? Son biographe17 relate son penchant Ă  l’autofiction et son goĂ»t de la mise en scĂšne, joue avec sa biographie, dont il souligne l’absence au profit de son Ɠuvre et mĂȘle Ă©lĂ©ments rĂ©els et fictifs. Dans diffĂ©rentes lettres, il s’invente une ascendance18, improvise une signification Ă  son patronyme19 ou encore construit une filiation — par dĂ©finition choisie — avec Kafka et Musil: « Je partage une chose avec Kafka et Musil, tous trois n’avons pas de vĂ©ritable biographie : nous avons vĂ©cu et Ă©crit, et c’est tout20. »

14Cette « autobiographie psychique » n’est ni une chronique de sa vie ni une biographie, mais un texte Ă©crit sur le ton de la confession par un homme arrivĂ© Ă  un tournant d’une vie et de l’Histoire. Il thĂ©orise son expĂ©rience, mettant en scĂšne sa biographie. Pour comprendre ce texte peu flatteur, il faut prendre en compte les circonstances, le cadre et contexte de l’énonciation et surtout avec les destinataires de ce texte intime. Cet anti-portrait n’était pas destinĂ© Ă  la publication, mais Broch l’a envoyĂ© Ă  trois de ses correspondants Ă©pistolaires21, dont deux femmes (sa seconde Ă©pouse Annemarie Graefe-Meier, son amie Ruth Norden) ainsi que son futur thĂ©rapeute Paul Federn — tous trois en exil aux Etats-Unis. Ce texte aurait eu une fonction pragmatique, celle de le dĂ©faire de ces liaisons22.

15Les Ă©crits romanesques comme thĂ©oriques s’enchevĂȘtrent et se mĂȘlent Ă  sa vie pour former une triade insĂ©parable entre « vie et action, crĂ©ation littĂ©raire et connaissance. »23 Cette autobiographie psychique dĂ©voile un homme nĂ©vrosĂ©, ayant constamment besoin de satisfaire son sur-moi dans un mĂ©canisme de surcompensation intellectuelle et professionnelle. La sublimation par le travail tisse sa vie de « conflits moraux » qui lui interdisent tout sentiment de bonheur comme l’indiquent les premiĂšres phrases de son « autobiographie psychique » :

Ma vie s’accompagne de conflits moraux qui ne cessent de peser sur elle. J’ignore presque ce qu’un simple sentiment de bonheur humain, et si d’aventure il m’est donnĂ© d’en Ă©prouver les premiers signes, ceux-ci sont immanquablement Ă©touffĂ©s au nom de quelques principes moraux. Dans la vie, je renonce pour ainsi dire plus facilement Ă  ce qui est agrĂ©able qu’à ce qui est dĂ©sagrĂ©able. (11)

16Broch n’a pas Ă©crit d’« autobiographie » Ă  proprement parler, mĂȘme si de nombreux tĂ©moignages autobiographiques sont disponibles (comme son « Autobiographie psychique »). C’est plutĂŽt dans les nombreuses lettres adressĂ©es Ă  ses proches qu’il exprime son angoisse, voire son dĂ©sarroi, et tĂ©moigne de ses difficultĂ©s matĂ©rielles. Ainsi, Le journal pour Ea von Allesch24 n’a de « journal » que le nom, puisqu’il s’adresse Ă  Ea, ce qui le rapproche de la lettre, media privilĂ©giĂ© Ă  l’épanchement de soi pour Broch. Il est frappant de constater que, si finalement Broch a Ă©crit une autobiographie (ou plutĂŽt des autobiographies), c’est exclusivement sous la forme Ă©pistolaire : ses Ă©crits romanesques comme personnels sont rivĂ©s vers l’autre.

17Ces textes « autobiographiques » sont rĂ©vĂ©lateurs Ă  plusieurs Ă©gards. L’Ɠuvre, comme la vie de Broch sont tissĂ©es de dialogues, comme en tĂ©moigne sa correspondance abondante. Mais en rĂ©alitĂ©, n’est-elle pas plutĂŽt un monologue, un dialogue avec lui-mĂȘme dans le but de trouver une rĂ©conciliation ? Ce double portrait de Broch, psychologique et professionnel, est incomplet sans la lecture de ses romans. Si les romans ne se situent pas Ă  Vienne, l’atmosphĂšre viennoise est perceptible, et le penchant Ă  l’auto-analyse de Broch comme les crises de l’identitĂ© qu’il reprĂ©sente n’ancrent-t-il pas son auteur dans le contexte originel de sa Vienne natale et la modernitĂ© viennoise25 ? Vienne, le berceau de son Ɠuvre, a conditionnĂ© la pensĂ©e de l’auteur, et ce malgrĂ© l’éloignement, l’exil sans retour aux États-Unis.