Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 3
titre article
Marie Gueden

Vingt-quatre heures de la vie d’un lettré ou la vie secrĂšte du lettré : un essai de biographie collective

William Marx, Vie du lettrĂ©, Paris : Éditions de Minuit, coll. "Paradoxe", 2009, 244 p.EAN 9782707320728.

1« Qu’est-ce qu’un lettré ? »

2Á cette question, William Marx rĂ©pond en nous proposant la dĂ©finition liminaire suivante : « Quelqu’un dont l’existence physique et intellectuelle s’ordonne autour des textes et des livres : vivant parmi eux, vivant d’eux, employant sa propre vie Ă  les faire vivre et, en particulier, Ă  les lire. » D’oĂč une sĂ©rie de consĂ©quences et de paradoxes1 qui en dĂ©coulent.

3Vingt-quatre chapitres composent cette Vie du lettrĂ© pouvant ĂȘtre lus indĂ©pendamment les uns des autres, quand bien mĂȘme celui-ci caractĂ©rise, depuis la naissance jusqu’à la mort, l’existence concrĂšte du lettrĂ©, dĂ©crite Ă  travers toutes les catĂ©gories de sa vie2. On aura reconnu dans le procĂ©dĂ© taxinomique utilisĂ© une mĂ©thode chĂšre Ă  Roland Barthes3, et on ne sera donc pas Ă©tonnĂ© de le retrouver citĂ© en exergue (deux citations extraites de La PrĂ©paration du roman et de Comment vivre ensemble) et en clausule (le rĂ©cit de sa mort devant le CollĂšge de France). Dans le dernier chapitre relatif Ă  la mort, le lecteur a donc bien la confirmation de ce qu’il pressentait : le prĂ©sent ouvrage se prĂ©sente comme une continuation et une amplification d’un projet de Barthes ; ce dernier avait en effet l’intention de composer un ouvrage sur « l’art de vivre » oĂč se mĂȘleraient des rĂ©flexions sur « les plaisirs de l’étude et de la lecture, de la relation Ă  la nourriture, Ă  l’espace, aux voyages, aux amis. » Certes, cette relation intertextuelle avouĂ©e constitue avant tout un hommage ; mais c’est aussi une forme d’aveu cachĂ© du lecteur lettrĂ© qu’est l’auteur lui-mĂȘme. Le lettrĂ©, se situant davantage du cĂŽtĂ© du lecteur que de l’auteur, est en effet un lecteur au carré : il n'est pas seulement un lecteur, c'est un lecteur qui, vivant au milieu des livres, les interprĂšte.

4Pour autant, cette biographie taxinomique composĂ©e par W. Marx prend un tour paradoxal : si le vĂ©ritable lettrĂ© est inconnu, il s’agit ici de montrer ce qui relĂšve du caché ; si le lettrĂ© est dotĂ© d’une existence individuelle, il s’agit d’en proposer une typologie collective, transhistorique et trans-gĂ©ographique. Mais le paradoxe ne relĂšve pas seulement de la mĂ©thode (ramener le privĂ© au public, l’individuel au typique), sinon du sujet mĂȘme. La Vie du lettrĂ© se prĂ©sente avant tout comme une tentative d’apprĂ©hension de l’ĂȘtre du lettrĂ©, partant comme une « phĂ©nomĂ©nologie » du lettrĂ©, qui, par le rapport renouvelĂ© aux textes, engage un rapport diffĂ©rent au temps, Ă  l’espace, Ă  soi. La littĂ©rature, comme l’exprime l’auteur, est en effet « aussi affaire d’ĂȘtre4 », comme si les vingt-quatre chapitres constituaient vingt-quatre heures de la vie d’un lettrĂ©.

5Vivant au milieu des livres, le lettrĂ© entretient un rapport intime avec ces derniers. Ce rapport permet de distinguer le lettrĂ© du non-lettrĂ© ou de l’alphabĂ©tisĂ©. Ainsi en est-il de CĂ©leste, la servante du narrateur de la Recherche qui, empruntant Ă  ce dernier un livre de Saint John Perse qu’il est en train de lire, lui dit : « Mais ĂȘtes-vous bien sĂ»r que ce sont des vers, est-ce que ne serait pas plutĂŽt des devinettes6 ? » Le lettrĂ© est celui qui sait lire, mais aussi et surtout interprĂ©ter un texte7. W. Marx insiste sur la lecture lettrĂ©e en tant qu’elle est dotĂ©e d’une dimension Ă©thique particuliĂšre avec un critĂ©rium de vĂ©rité : l’approche d’un texte est en effet insĂ©parable, d’une position dans l’existence8, et partant d’un engagement existentiel.

6Ce rapport modifiĂ© aux textes engage Ă  proprement parler toutes les catĂ©gories de l’existence, et notamment les repĂšres spatio-temporels. Par consĂ©quent, l’existence du lettrĂ© est d’essence double : Ă  son existence concrĂšte, biologique, se superpose son existence lettrĂ©e ; Ă  l’ordre des jours, celui des livres ; au temps de l’histoire, la conscience de l’histoire et du temps qui passe. Ainsi, « on peut mourir lettré ; mais on ne naĂźt pas tel. » L’existence lettrĂ©e n’appartient donc pas Ă  l’ordre des choses : le lettrĂ© ne vit pas dans son propre temps, et sa vie est excentrĂ©e, ordonnĂ©e par un autre ordre. Cette entrĂ©e dans une autre organisation de l’existence prĂ©dispose les lettrĂ©s Ă  ĂȘtre « gens de nuit » pour W. Marx.

7À un autre rapport au temps correspond un autre rapport Ă  l’espace (« l’üle », « le jardin »), depuis la « maison » ou le « cabinet »9, qui sont autant de formes de la bibliothĂšque. Ainsi l’auteur propose de faire du jardin une utopie lettrĂ©e, aux portes de la bibliothĂšque, lieu d’un savoir naturel. Mais dans son ensemble, la maison du lettrĂ© fait corps avec la nature ; les livres oĂč celui-ci « s’anĂ©antit » constituent sa maison. « Le lettrĂ© ne prend lit et couvert nulle part ailleurs que dans la demeure mĂȘme de l’ĂȘtre10. » 

8Ce rapport renouvelĂ© au temps et Ă  l’espace implique un rapport Ă  soi diffĂ©rent, et notamment l’existence d’un corps double : le corps restreint naturel est prolongĂ© par le corps Ă©tendu immatĂ©riel, dont le dĂ©veloppement est virtuellement sans limites, correspondant Ă  l’ensemble des Ɠuvres et des textes produits par le lettrĂ©. W. Marx fait prĂ©cisĂ©ment de la BibliothĂšque nationale de France le parangon de ce corps.

9Une fois ces postulats thĂ©oriques Ă©noncĂ©s, le lecteur trouvera dans la Vie du lettrĂ© la description de la vie minutieuse du lettrĂ© et partant un mode d’emploi pour apprĂ©hender l’existence comme lettré : le livre de W. Marx se prĂ©sente comme un savoir-vivre qui est un savoir-livre.

10À ce titre, les chapitres portant sur la « diffĂ©rence sexuĂ©e » et la « sexualité » en sont reprĂ©sentatifs : loin de s’attarder sur des considĂ©rations relatives Ă  la sexualitĂ© hĂ©tĂ©rosexuelle ou homosexuelle des lettrĂ©s, l’auteur nous montre comment le savoir est voluptĂ© en tant que tel. Le premier est consacrĂ© Ă  la figure fĂ©minine du lettrĂ©, forme de « miracle » dans l’histoire de la littĂ©rature, et l’auteur de recenser les femmes Ă©crivains importantes ; pour le second, l’auteur, faisant rĂ©fĂ©rence au mythe rabelaisien de ThĂ©lĂšme, avance l’idĂ©e d’une sexualitĂ© livresque. Si le livre — « l’originalitĂ© des lectures est sans conteste un puissant aiguillon de la libido » — est le vrai corps du lettrĂ©, le savoir relatif aux livres et aux bibliothĂšques est voluptĂ© en lui-mĂȘme11.

11Pour chaque chapitre, l’auteur prend soin de contextualiser la notion utilisĂ©e dans son rapport au sujet, avant de se l’approprier et de proposer des rapprochements personnalisĂ©s, inattendus et amusants. C’est ainsi que dans « l’ñme » il rappelle le dĂ©bat portant sur l’ñme et la littĂ©rature avant de conclure que la lecture est « la nourriture de l’ñme » : les textes s’offrent aux lecteurs comme des prochains, telles des crĂ©atures Ă  aimer et Ă  servir ; et c’est ainsi que « sera sauvĂ©e l’ñme du lettrĂ©12. »

12Enfin, parmi les vingt-quatre chapitres de Vie du lettrĂ©, on s’attachera Ă  un chapitre singulier, le quatorziĂšme intitulĂ© « MĂ©lancolie ». Le lettrĂ© serait en effet pour W. Marx un mĂ©lancolique, mais choisit-on l’étude parce qu’on est mĂ©lancolique ou devient-on mĂ©lancolique Ă  force d’étudier ? Fondant l’origine de son propos Ă  partir du ProblĂšme XXX d’Aristote, l’auteur dĂ©duit la mĂ©lancolie du philosophe de son propos. Faisant un rappel de l’acception de la notion Ă  l’AntiquitĂ© et Ă  la Renaissance principalement, l’auteur travaille habilement le lien existant entre le lettrĂ© et la mĂ©lancolie. Cette derniĂšre est d’ailleurs sans doute moins la maladie du lettrĂ© que sa nature (Aristote), moins sa nature que sa situation, moins un excĂšs d’ĂȘtre qu’un dĂ©faut d’ordre, et moins un dĂ©faut d’ordre qu’un rapport inquiĂ©tant au monde pour l’auteur. Tout se passe donc comme si le sentiment mĂ©lancolique Ă©tait le moteur de la pensĂ©e et d’un rapport singulier au monde, dont l’origine vĂ©ritable est d’ordre moral, social, et politique, forme de symptĂŽme d’une crise collective correspondant Ă  une inadaptation au monde tel qu’il est.

13On l’aura compris, William Marx n’établit pas de frontiĂšres entre la vie rĂ©elle et la vie du lettrĂ©, mais travaille tout au long de son ouvrage les liens concomitants entre les deux niveaux d’« existence » pour n’en faire qu’une seule : l’existence lettrĂ©e.

14Pour le lecteur proustien, c’est une hĂ©rĂ©sie, symptomatique d’une conception erronĂ©e, et partant nuisible, de la lecture. On peut ici rappeler que la lecture de Proust accompagnait le quotidien de Barthes et sa lecture du monde : l’écrivain est autant un modĂšle d’écriture qu’un modĂšle de vie. On se trouve donc in fine confrontĂ© Ă  un ultime paradoxe de la part de l’auteur, de Proust Ă  Barthes, et de Barthes Ă  lui-mĂȘme. C’est dire que ce dernier s’inscrit Ă  proprement parler dans une conception postmoderne et prĂ©moderne13 du lettrĂ©.

15Au-delĂ  des « chapelles » et d’une quelconque hĂ©tĂ©rodoxie proustienne dans la dĂ©finition qu’il propose du lettrĂ©, W. Marx prĂ©sente pour autant une vĂ©ritable mythologie, sĂ©duisante, du lettrĂ© Ă  travers les Ăąges et les auteurs, mais plus gĂ©nĂ©ralement un mythe fondateur des civilisations Ă  Ă©criture : Ă  la lecture de Vie du lettrĂ©, on aura pĂ©nĂ©trĂ© dans un univers intime et appris l’existence secrĂšte et matĂ©rielle des lettrĂ©s. Bien plus cependant, cet essai de biographie collective est une invitation Ă  se dĂ©tacher de l'existence ordinaire pour entrer dans un autre rapport au monde, Ă  l’espace, au temps, et Ă  soi, guidĂ© par l’ordre des livres, proposant une vĂ©ritable « phĂ©nomĂ©nologie » de l’existence lettrĂ©e. Savoir-vivre mais aussi savoir-livre, l’ouvrage rend compte en acte de la culture lettrĂ©e de son auteur, mais aussi de la « communautĂ© secrĂšte » des lettrĂ©s dont il parle : nous en voulons pour preuve non seulement le recours Ă  des exemples empruntĂ©s Ă  toutes les cultures de l’écrit, aussi bien orientale qu’occidentale, rĂ©unissant de fait les auteurs dans la grande bibliothĂšque de William Marx ; mais encore le jeu intertextuel qu’il met en scĂšne avec Roland Barthes et bien d’autres encore.

16Si les lettrĂ©s sont des ĂȘtres vouĂ©s Ă  l’écrit, l’avĂšnement d’Internet n’implique cependant pas leur disparition, tout au contraire comme l’énonce l’auteur14, ayant dĂ©jĂ  survĂ©cu Ă  l’invention de l’imprimerie. Et Fabula et ses « lettrĂ©s post-Guttenberg » en est bien la preuve !