Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 3
Antonia Zagamé

Comment le roman s’invente au XVIIIe siùcle

Jan Herman, Le Récit génétique au XVIIIe siÚcle, Oxford : Voltaire Foundation, SVEC, 2009, 258 p.

1« Toute Ɠuvre, tout roman raconte, Ă  travers la trame Ă©vĂ©nementielle, l’histoire de sa propre crĂ©ation, sa propre histoire », Ă©crit T Todorov dans LittĂ©rature et signification1. Si l’ouvrage de J. Herman peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une mise Ă  l’épreuve de l’idĂ©e de T. Todorov dans le corpus des romans du XVIIIe siĂšcle, dĂ©fi que personne n’avait jusque lĂ  « sĂ©rieusement relevé » (p. 231), il se prĂ©sente Ă©galement, plus fondamentalement, comme une tentative pour en ressaisir l’enjeu : la question de la mimesis littĂ©raire. À la mimesis classique inspirĂ©e d’Aristote, qui repose sur l’imitation par le texte d’une rĂ©alitĂ©, le roman du XVIIIe siĂšcle substitue une autre mimesis, uniquement textuelle : le texte se prĂ©sente comme la reproduction d’un autre texte, qu’on aperçoit en filigrane. L’armature conceptuelle Ă©laborĂ©e par J. Herman dans son ouvrage autour de la notion de rĂ©cit gĂ©nĂ©tique, qu’il substitue Ă  l’expression employĂ©e par T. Todorov d’« histoire racontante », lui permet Ă©galement d’aller beaucoup plus loin dans l’analyse formelle (lieux, modalitĂ©s d’inscription, formes, traces du rĂ©cit gĂ©nĂ©tique dans le texte). L’ouvrage dĂ©place par ailleurs l’angle sous lequel cette question a auparavant pu ĂȘtre abordĂ©e en montrant le lien qui unit, dans de nombreux romans, histoire du texte et destin du hĂ©ros. Commentant la rĂ©cente acquisition du manuscrit des mĂ©moires de Casanova par la BibliothĂšque Nationale de France, M.-L. PrĂ©vost Ă©crivait ce mois-ci dans Chroniques2 : « à l’instar de son auteur, le manuscrit a vĂ©cu nombre de pĂ©ripĂ©ties ». C’est prĂ©cisĂ©ment ce que cherche Ă  ressaisir J. Herman : le reflet qui s’instaure entre les pĂ©rĂ©grinations fictives d’un manuscrit sĂ©parĂ© de son auteur, et les aventures d’un hĂ©ros, que le roman du XVIIIe siĂšcle montre par ailleurs souvent privĂ© de filiation, Ă  l’origine incertaine (Henriette-Sylvie, Marianne, ThĂ©ophé ). Chez Platon, l’enfant sĂ©parĂ© de son pĂšre est la figure du texte Ă©crit : si l’on accepte de considĂ©rer que cette mĂ©taphore de l’enfant-livre structure l’imaginaire des LumiĂšres, ces hĂ©ros romanesques Ă  l’origine incertaine cherchant leur place dans la sociĂ©tĂ© ne seraient-ils pas une mĂ©taphore du texte littĂ©raire, et plus prĂ©cisĂ©ment romanesque ? À travers ces rĂ©cits autosuffisants qui s’inventent une genĂšse, J. Herman nous invite dĂšs lors Ă  voir l’expression d’un nouveau paradigme romanesque qui s’émancipe de la mimesis classique et proclame le caractĂšre autorĂ©fĂ©rentiel de la fiction : c’est ainsi la progressive autonomisation de la prose narrative que l’ouvrage nous retrace, entre le dernier quart du XVIIe siĂšcle et les premiĂšres annĂ©es du XIXe siĂšcle.

2Au fondement de l’enquĂȘte de J. Herman se trouve une image : l’enfant sĂ©parĂ© de son pĂšre, figure du texte Ă©crit. La mĂ©taphore trouve son origine dans le PhĂšdre de Platon, oĂč elle exprime les dangers attachĂ©s Ă  l’usage de l’écriture : Ă  la diffĂ©rence de la parole orale, l’écriture est une parole privĂ©e « du secours de son pĂšre »3 puisque les discours Ă©crits sont incapables de rĂ©pondre aux questions qu’on leur pose, de s’adresser au bon destinataire ou de se dĂ©fendre quand ils sont contestĂ©s. J. Herman suit la trace de cette mĂ©taphore de l’enfant trouvĂ© ou abandonnĂ© figurant le texte Ă©crit dans le roman du XVIIIe siĂšcle. D’un cĂŽtĂ©, beaucoup de romans des LumiĂšres confrontent leur lecteur Ă  des hĂ©ros dont l’origine est problĂ©matique : orphelins, enfants trouvĂ©s. De l’autre, le texte rapportant l’histoire des hĂ©ros, souvent, a une origine incertaine : la prĂ©face le prĂ©sente comme un manuscrit trouvĂ©, ou abandonnĂ© par son auteur. Envisageant la mĂ©taphore platonicienne du texte-enfant sous ses deux dimensions (comparĂ© et comparant), le livre s’intĂ©resse Ă  la fois Ă  l’origine du texte et Ă  celle du personnage romanesques. L’origine du texte est Ă©voquĂ©e dans un rĂ©cit gĂ©nĂ©tique : l’une des spĂ©cificitĂ©s du roman des LumiĂšres est en effet qu’il s’invente fictivement une genĂšse, retracĂ©e dans la prĂ©face et dans maints lieux du rĂ©cit. L’affirmation est notamment vraie pour les Ɠuvres qui revĂȘtent l’apparence de documents, comme le roman-mĂ©moires ou le roman par lettres. Le recours au topos du manuscrit trouvĂ© dans ces rĂ©cits gĂ©nĂ©tiques ravive l’image platonicienne de la parole Ă©crite comme enfant privĂ© de pĂšre : le manuscrit trouvĂ© est un Ă©crit sĂ©parĂ© de son auteur, dont rien ne garantit la fiabilitĂ© et que personne ne lĂ©gitime – de mĂȘme que l’écriture, chez Platon, ne peut ni rĂ©pondre ni se dĂ©fendre sans le secours paternel. La reprise de la mĂ©taphore platonicienne dans la littĂ©rature narrative des LumiĂšres permet de poser la question du discours et de sa reconnaissance Ă  l’ñge classique, et plus particuliĂšrement celle de la reconnaissance de la fiction romanesque : l’abandon du manuscrit dans le rĂ©cit gĂ©nĂ©tique peut apparaĂźtre comme l’écho de l’abandon rĂ©el du roman au public par son vĂ©ritable auteur, qui assez souvent ne signe pas son texte. Le roman pĂ©nĂštre ainsi dans le systĂšme littĂ©raire de l’Ancien RĂ©gime sans l’aveu, sans le soutien de son pĂšre, et dans l’attente d’une autoritĂ© qui pourra lui apporter la lĂ©gitimitĂ© (par exemple le public, si l’opus lui plaĂźt). Cette rĂ©flexion sur la discursivitĂ© classique permise par le motif de l’abandon du manuscrit trouve un prolongement dans la maniĂšre dont s’inscrit, dans la structure narrative du roman, le thĂšme de l’orphelin ou de l’enfant trouvĂ©. La question de l’origine du hĂ©ros est abordĂ©e dans un rĂ©cit gĂ©nĂ©alogique, Ă©cho au rĂ©cit gĂ©nĂ©tique des origines de l’Ɠuvre. J. Herman propose d’apprĂ©hender ces hĂ©ros Ă  l’origine incertaine comme des mĂ©taphores de l’écrit : le destin du personnage Ă©claire celui du texte, comme l’histoire du texte Ă©claire celle du personnage. Si l’on accepte cette hypothĂšse, c’est alors dans la fable mĂȘme de l’Ɠuvre que s’inscrit la question de la problĂ©matique reconnaissance des discours Ă  l’ñge classique. Les obstacles que rencontre l’enfant trouvĂ© ou l’orphelin pour se faire accepter dans la sociĂ©tĂ© peuvent apparaĂźtre comme les Ă©quivalents de ceux que rencontre un texte pour se faire accepter dans le systĂšme discursif. L’origine incertaine expose Ă  un manque de fiabilitĂ©, de crĂ©dibilité : comment un enfant dont les origines sont inconnues ou douteuses peut-il trouver sa place dans la sociĂ©té ? Quelle crĂ©dibilitĂ© possĂšde un discours qui n’a pas d’origine avouĂ©e ? Pour se faire accepter sans filiation connue, il faut dĂšs lors acquĂ©rir une lĂ©gitimité : qui peut adopter l’enfant trouvĂ© ou l’orphelin et ainsi lui donner statut et autorité ? Quelles sont les instances grĂące auxquelles un discours conquiert sa lĂ©gitimitĂ© et se fait reconnaĂźtre du systĂšme discursif de l’Ancien RĂ©gime ?

3Une premiĂšre partie intitulĂ©e « GenĂšse et gĂ©nĂ©alogie » prĂ©cise enjeux et mĂ©thodes, avant d’approfondir ces concepts en les appliquant Ă  diffĂ©rents romans dans la deuxiĂšme partie de l’ouvrage.

4L’étude du rĂ©cit gĂ©nĂ©alogique fait l’objet d’un premier chapitre. AprĂšs avoir Ă©voquĂ© la mĂ©taphore platonicienne en introduction, le livre se penche sur l’intertexte littĂ©raire du topos de l’orphelin ou de l’enfant trouvĂ©. En remontant Ă  la tragĂ©die antique et Ă  la thĂ©orisation de ses principes de composition dans la PoĂ©tique d’Aristote, J. Herman identifie le scĂ©nario d’un autre roman familial. Dans la tragĂ©die antique, la pĂ©ripĂ©tie est trĂšs souvent le rĂ©sultat d’une scĂšne de reconnaissance (anagnorisis) qui a lieu au sein de la famille, comme la reconnaissance de l’identitĂ© du pĂšre et de la mĂšre par le fils dans ƒdipe de Sophocle. L’instrument de ce passage de l’ignorance au savoir est parfois un document qui atteste de l’origine des personnages : la reconnaissance rĂ©ciproque d’Oreste et d’IphigĂ©nie se fait chez Euripide par le moyen d’une lettre. Cette variante se rĂ©vĂšle cruciale puisque elle fait se cĂŽtoyer explicitement un enfant trouvĂ© et un manuscrit trouvĂ© ou retrouvĂ© qui atteste de ses origines. On retrouve cette belle « rencontre d’un enfant trouvĂ© et d’un manuscrit trouvĂ© sur une mĂȘme page d’écriture » (p. 25) dans le roman antique. Dans Les Ethiopiques d’HĂ©liodore, l’hĂ©roĂŻne ChariclĂ©e prouve sa naissance royale grĂące Ă  un manuscrit-ceinture, dĂ©couvert auprĂšs d’elle au moment oĂč elle avait Ă©tĂ© exposĂ©e enfant. L’exhibition de cet objet qu’elle porte Ă  la taille ne suffit pourtant pas Ă  lever tous les doutes, le roi Hydaspe son pĂšre n’étant convaincu de l’identitĂ© de sa fille qu’en voyant la marque qu’elle porte au bras, un cercle d’ébĂšne. La reconnaissance n’est ainsi complĂšte que lorsque l’écriture vient s’inscrire sur le corps lui-mĂȘme, devenant ainsi « écriture incarnĂ©e » et rĂ©alisant Ă  nouveau l’unitĂ© perdue entre la parole et le corps dissoute chez Platon par le texte Ă©crit. Le deuxiĂšme roman familial antique, dĂ» Ă  Aristote, peut ainsi apparaĂźtre comme le « pendant » de la fable platonicienne de la sĂ©paration entre le pĂšre et l’enfant symbolisant les insuffisances et les dangers de la parole Ă©crite. Chez HĂ©liodore, aprĂšs la sĂ©paration initiale de l’enfant et du pĂšre, rĂ©union et reconnaissance sont permises par l’unitĂ© recouvrĂ©e de l’écriture et du corps : les deux romans familiaux antiques se joignent pour se complĂ©ter.

5Le traitement que rĂ©serve le roman des LumiĂšres au thĂšme de l’orphelin ou de l’enfant trouvĂ© Ă  l’intĂ©rieur de sa diĂ©gĂšse montre l’influence sensible du roman grec, par delĂ  l’hĂ©ritage du roman baroque. Par exemple, dans L’Histoire d’une Grecque Moderne de PrĂ©vost, la reconnaissance de ThĂ©ophĂ© est empĂȘchĂ©e par l’absence d’un document sĂ»r attestant son origine. Mais, Ă  la diffĂ©rence de ce qu’on observe dans le roman antique, le document certifiant l’identitĂ© du personnage n’existe prĂ©cisĂ©ment pas : l’origine de ThĂ©ophĂ© demeurera douteuse, contaminant par son incertitude le rĂ©cit qui rapporte sa vie. En l’absence de ce document, le rĂ©cit demeure privĂ© de fiabilitĂ© et d’autoritĂ©, et son auteur sollicite l’aide de ses lecteurs pour parvenir Ă  dĂ©chiffrer la vie de ThĂ©ophĂ©. Est sensible ici tout Ă  la fois l’influence qu’exercent le roman familial de Platon comme celui d’Aristote sur le traitement du thĂšme de l’enfant trouvĂ© dans le roman des LumiĂšres, mais aussi le dĂ©placement qui s’opĂšre par rapport Ă  cette double tradition telle qu’elle Ă©tait reprise par HĂ©liodore. Chez PrĂ©vost, ThĂ©ophĂ© ne devra sa lĂ©gitimitĂ©, si elle la conquiert, qu’à elle-mĂȘme, et non Ă  l’existence d’un manuscrit venant attester ses origines. Si l’on accepte de considĂ©rer le personnage de l’enfant trouvĂ© comme une mĂ©taphore du texte littĂ©raire, cette inflexion du scĂ©nario hĂ©ritĂ© du roman grec est peut-ĂȘtre le signe de l’autonomie que la fiction romanesque, et plus largement le champ littĂ©raire, sont en passe d’acquĂ©rir au siĂšcle des LumiĂšres. Si le romancier abandonne sa crĂ©ation et la dĂ©savoue dans la prĂ©face, la diĂ©gĂšse romanesque offre l’image d’un enfant coupĂ© de ses origines qui conquiert son indĂ©pendance sans l’appui d’une autoritĂ© extĂ©rieure Ă  lui.

6Un autre Ă©clairage permet d’interprĂ©ter cette inflexion du motif romanesque Ă  l’époque des LumiĂšres et de proposer pour l’analyser une derniĂšre piste de lecture. J. Herman rappelle que la fable de l’orphelin ou de l’enfant trouvĂ© est par excellence celle que se forge le jeune enfant lorsque, au cours de son dĂ©veloppement psychologique, il rompt avec l’image idĂ©ale de ses parents. Il peut alors s’inventer, selon ce qu’a montrĂ© Freud4, une filiation imaginaire, Ă©trangĂšre Ă  la lignĂ©e familiale rĂ©elle. Les rapports qui lient cette fiction Ă©lĂ©mentaire au roman ont Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©s par Marthe Robert dans son ouvrage Roman des origines et origine du roman5. Elle y montre l’influence qu’exercent ces fictions enfantines sur le genre romanesque en repĂ©rant au sein de celui-ci deux types de scĂ©narios privilĂ©giĂ©s : celui de l’enfant trouvĂ© qui s’imagine nĂ© d’une famille royale, celui du bĂątard qui relĂšgue le pĂšre dans un royaume de fantaisie (et ainsi l’éloigne). Au-delĂ  du roman, le mythe, lui aussi, puise largement dans la fable autobiographique enfantine. Le Mythe de la naissance du hĂ©ros d’Otto Rank montre « la ressemblance de la fiction Ă©lĂ©mentaire dĂ©couverte par Freud dans la psychĂ© enfantine et le matrice biographique du fond mythique » (p. 22) : le hĂ©ros est trĂšs souvent l’enfant de parents distinguĂ©s ; mais, sa naissance Ă©tant dĂ©clarĂ©e menaçante pour le pĂšre par prophĂ©tie, il est ensuite exposé ; devenu adulte il retrouve sa vĂ©ritable famille et est reconnu comme l’hĂ©ritier lĂ©gitime. J. Herman met en avant le lien entre le fantasme enfantin et le mythe, mais aussi la maniĂšre dont le roman antique, de ce point de vue, s’inspire du mythe et lui emprunte sa structure narrative. Si l’on revient au thĂšme de l’enfant trouvĂ© dans le roman des LumiĂšres et particuliĂšrement Ă  l’usage qu’en fait PrĂ©vost dans l’Histoire d’une Grecque Moderne, on constate que l’Ɠuvre, manuscrit trouvĂ© coupĂ© de son gĂ©niteur, met en scĂšne une hĂ©roĂŻne qui ne doit sa lĂ©gitimitĂ© qu’à elle-mĂȘme. Pour interprĂ©ter cette transformation, J. Herman esquisse un rapprochement avec la thĂ©orie du narcissisme formulĂ©e par Bela Grunberger, selon laquelle l’enfant « ne veut devoir la vie Ă  personne ; nĂ© en dehors des voies naturelles, sans accouplement, il est celui qui s’engendre lui-mĂȘme, le fils de Dieu (le divin enfant formant avec ses parents une triade narcissique) ou, Ă  un niveau plus humain, le fils de ses oeuvres »6. L’autonomie du personnage romanesque qui se passe de ses ascendants et, en quelque sorte, s’engendre lui-mĂȘme, peut alors apparaĂźtre comme une mĂ©taphore de l’autonomie que conquiert au XVIIIe siĂšcle le roman, et plus largement, le champ littĂ©raire.

7AprĂšs avoir envisagĂ©, Ă  la façon d’un kalĂ©idoscope, les figures variĂ©es du rĂ©cit gĂ©nĂ©alogique dans la tradition occidentale, l’ouvrage prĂ©cise le cadre conceptuel dans lequel se dĂ©ploie la notion de rĂ©cit gĂ©nĂ©tique (chapitre 2) et s’emploie Ă  la dĂ©finir (chapitre 3). Les remarques de G. Genette sur les phĂ©nomĂšnes d’enchĂąssement servent de point de dĂ©part Ă  la rĂ©flexion. Lorsque est introduit dans le rĂ©cit un relais narratif, l’auteur de Figures III remarque que c’est trĂšs souvent le narrateur premier qui « devient au niveau second l’auditeur d’un autre personnage qui raconte sa propre histoire »7. C’est le cas de Renoncour, lorsqu’il Ă©coute l’histoire d’amour du chevalier Des Grieux dans Manon Lescaut. Si cette configuration est la plus courante, elle n’est pourtant pas la seule, relĂšve J. Herman. Il arrive en effet qu’un seul et mĂȘme personnage assume parfois ce rĂŽle de narrateur Ă  des niveaux diffĂ©rents, comme c’est le cas dans Sarrasine de Balzac, oĂč le narrateur extradiĂ©gĂ©tique devient narrateur intradiĂ©gĂ©tique lorsqu’il raconte Ă  sa compagne l’histoire de Zambinella. Si G. Genette considĂšre le cas comme unique, J. Herman Ă©met pour sa part l’hypothĂšse que les passages au cours desquels les hĂ©ros-narrateurs des romans-mĂ©moires ou des romans Ă©pistolaires du XVIIIe siĂšcle se mettent en scĂšne racontant, Ă  l’oral ou Ă  l’écrit, tout ou partie de leur histoire, avant d’en donner une ultime version Ă©crite qui est celle que nous lisons, relĂšvent de cette seconde forme de relais narratif. Par exemple, le chevalier des Grieux, « narrateur prolifique », ne cesse, au cours de ses aventures, de raconter son histoire : Ă  Tiberge, Ă  Lescaut, au supĂ©rieur de Saint-Lazare, Ă  M. de T
. Mais c’est aussi le cas de Renoncour, dont les mĂ©moires sont le rĂ©sultat « de la réécriture d’un journal de voyage, de lettres et de carnets de notes » (p. 36). La diffĂ©rence entre ces narrations orales ou Ă©crites du hĂ©ros-narrateur du roman-mĂ©moires au cours de ses aventures et la narration orale Ă  laquelle se livre le narrateur de Sarrasine au cours du bal dont il fait lui-mĂȘme le rĂ©cit, tient au fait que, dans les romans du XVIIIe siĂšcle, ces narrations antĂ©rieures Ă  l’écriture finale de sa vie par le hĂ©ros ne sont que rarement reproduites (elles ne transparaissent le plus souvent « que sous la forme embryonnaire d’un discours narrativisé : “Je lui fis l’entiĂšre confidence de ma passion”, etc. »), alors que le rĂ©cit oral du narrateur de Sarrasine est entiĂšrement retranscrit puisqu’il coĂŻncide avec le texte que les lecteurs lisent. Une nouvelle catĂ©gorie naĂźt de la redĂ©finition et de la réévaluation de cette variante du relais narratif regardĂ©e jusqu’ici comme mineure : le filigrane, c’est-Ă -dire l’« inscription dans le texte d’une image de ses versions antĂ©rieures, qui ne se lit que par transparence » (« transparence maximale » dans Sarrasine oĂč cette version est entiĂšrement apparente, « transparence minimale » dans les rĂ©cits de l’histoire de des Grieux et de Renoncour, oĂč les versions antĂ©rieures sont entiĂšrement rĂ©sumĂ©es).

8L’élaboration de la catĂ©gorie du filigrane oblige Ă  remettre en question les notions de liminaire et de cadre. L’empreinte du filigrane est en effet visible Ă  diffĂ©rents emplacements que la tradition critique tend souvent Ă  Ă©tudier de maniĂšre dissociĂ©e : la prĂ©face, l’incipit, le relais narratif. J. Herman montre la complĂ©mentaritĂ© de ces diffĂ©rents secteurs du texte, « points nodaux » de l’histoire de son devenir-livre. Il propose de regrouper dans la catĂ©gorie des liminaires ces Ă©lĂ©ments situĂ©s Ă  des emplacements diffĂ©rents mais qui assurent souvent des fonctions identiques (imbrication d’un rĂ©cit dans un autre, commentaires Ă  consonance prĂ©facielle
). C’est Ă©galement la notion traditionnelle de cadre8 que la prĂ©sence dans un rĂ©cit d’un filigrane oblige Ă  questionner. L’absorption dans l’univers diĂ©gĂ©tique, c’est-Ă -dire dans l’espace-temps oĂč se trouvent les personnages, de l’origine et de l’histoire du livre tend Ă  brouiller la limite entre le texte et le hors-texte (c’est-Ă -dire l’espace dans lequel le livre est lu, reçu, apprĂ©cié ), mettant dĂšs lors Ă  mal les conceptualisations de l’incipit qui insistent sur sa fonction dĂ©marcative (Andrea Del Lungo, Raymond Jean). Dans La Vie de Marianne, le rĂ©cit a d’abord existĂ© sous une forme orale et fragmentaire (rĂ©cit de Marianne Ă  sa protectrice), puis sous une forme manuscrite (Ă©criture du rĂ©cit Ă  la demande de celle-ci), enfin sous une forme imprimĂ©e (le rĂ©cit que nous lisons, rendu public par un Ă©diteur qui a retrouvĂ© le manuscrit) : la motivation profonde du rĂ©cit, son origine, le processus par lequel il est finalement donnĂ© Ă  lire au lecteur dans une ultime version qui diffĂšre des Ă©tats antĂ©rieurs, appartiennent Ă  la diĂ©gĂšse. La limite entre texte et hors-texte est ainsi mise en abyme Ă  l’intĂ©rieur du rĂ©cit lui-mĂȘme.

9Une fois ces bases posĂ©es, l’ouvrage peut dĂšs lors dĂ©finir le rĂ©cit gĂ©nĂ©tique comme « l’histoire du devenir-livre, lisible en filigrane, d’un matĂ©riau textuel » et prĂ©ciser les enjeux que son Ă©tude soulĂšve. La dĂ©finition du rĂ©cit gĂ©nĂ©tique dĂ©passe le cadre des recherches que G. Genette consacre Ă  l’enchĂąssement narratif dans Figures III :

10— Invitant Ă  s’interroger sur les frontiĂšres du rĂ©cit, le rĂ©cit gĂ©nĂ©tique intĂ©resse l’étude des liminaires textuels9.

11— En rĂ©vĂ©lant la prĂ©sence sous-jacente dans un texte de versions antĂ©rieures de lui-mĂȘme, il concerne deuxiĂšmement l’étude des relations transtextuelles10.

12— Dans la mesure oĂč il dĂ©voile non un autre texte mais un Ă©tat antĂ©rieur du rĂ©cit, il fait Ă©galement appel aux thĂ©ories de la mise en abyme11.

13— Le filigrane n’étant pourtant pas rĂ©ductible Ă  une simple rĂ©duplication de l’Ɠuvre Ă  l’intĂ©rieur d’elle-mĂȘme, puisque il est vestige, trace d’un Ă©tat antĂ©rieur que l’on ne lit pas, il est lĂ©gitime d’emprunter enfin des outils aux recherches en gĂ©nĂ©tique textuelle pour l’étudier12.

14Avant de mettre la notion de rĂ©cit gĂ©nĂ©tique Ă  l’épreuve des textes, l’ouvrage Ă©numĂšre quelques unes de ses hypothĂšses de travail. Pourquoi le roman du XVIIIe siĂšcle laisse-t-il voir par transparence sa genĂšse (fictive) ? J. Herman fait l’hypothĂšse qu’on assiste ici Ă  l’avĂšnement d’une nouvelle conception de l’illusion romanesque. Le roman indique Ă  son lecteur qu’il ne lit qu’une seule des nombreuses versions d’une histoire, que le narrateur choisit et privilĂ©gie par rapport Ă  d’autres, orales, manuscrites ou Ă©crites. DĂšs lors, le rĂ©cit s’authentifie en se prĂ©sentant comme la reprise de documents, de versions antĂ©rieures, qu’il copie, traduit, transcrit, corrige
 Nous ne sommes plus dans le cadre de la mimesis classique, qui repose sur l’imitation vraisemblable d’une rĂ©alitĂ©, mais devant un texte qui s’origine et s’autorise de l’intĂ©rieur : en remontant l’histoire du devenir-livre, le lecteur retrouve la cellule gĂ©nĂ©tique Ă©lĂ©mentaire qui y a donnĂ© lieu et peut en expliquer entiĂšrement l’origine. Ce n’est pas seulement une autre conception de la mimesis littĂ©raire qu’offre le roman du XVIIIe siĂšcle, mais Ă©galement une autre conception du texte narratif. Lorsque un rĂ©cit gĂ©nĂ©tique s’imprime Ă  un rĂ©cit premier pour en faire voir, en transparence, la genĂšse, l’acte crĂ©ateur qui a motivĂ© l’écriture du texte devient partie prenante de l’univers diĂ©gĂ©tique. DĂšs lors l’opposition traditionnelle de la narratologie entre narration et histoire est, selon J. Herman, mise Ă  mal, puisque l’histoire englobe en dĂ©finitive la narration et la subordonne Ă  elle : dans le roman du XVIIIe siĂšcle, le rĂ©cit devient un univers autonome auquel la narration est elle-mĂȘme intĂ©grĂ©e.

15Deux romans dans lesquels se met en place un trĂšs beau rĂ©cit gĂ©nĂ©tique permettent de vĂ©rifier immĂ©diatement ces premiĂšres hypothĂšses. Ils se distinguent des rĂ©cits analysĂ©s dans la deuxiĂšme partie de l’ouvrage par le fait que la prĂ©sence d’un rĂ©cit gĂ©nĂ©tique n’y est pas corrĂ©lĂ©e Ă  celle d’un rĂ©cit gĂ©nĂ©alogique. Dans les Nuits de Paris de RĂ©tif de la Bretonne, une version privĂ©e du texte, rĂ©servĂ©e Ă  deux interlocuteurs, la Marquise et le Hibou, existe avant la version publique, la seule Ă  laquelle le lecteur ait accĂšs. En faisant allusion Ă  cette premiĂšre version, le rĂ©cit de RĂ©tif s’authentifie « en rĂ©clamant un statut vĂ©ridique qui repos[e] sur la reprise d’un document qui lui est antĂ©rieur » (p. 51). L’exhibition de ces vestiges est, plus particuliĂšrement, une maniĂšre de montrer la censure qui s’est exercĂ©e sur la premiĂšre version du texte, version complĂšte et non expurgĂ©e des faits, et ainsi de prĂ©senter l’image d’un texte littĂ©raire soumis Ă  des interdits et des impĂ©ratifs, qui ne peut tout dire, malgrĂ© la promesse qu’il en fait. Dans les MĂ©moires de Mme la marquise de Fresne (1700) de Courtilz de Sandras, J. Herman s’emploie Ă  dĂ©couvrir la « cellule gĂ©nĂ©tique », « cet Ă©lĂ©ment ou Ă©vĂ©nement dans la diĂ©gĂšse qui dĂ©clenche l’arborescence textuelle » (p. 56), c’est-Ă -dire la prolifĂ©ration de diffĂ©rentes versions du mĂȘme rĂ©cit. C’est un dĂ©sir de justification qui motive ici le texte que nous lisons : en Ă©crivant son histoire, la marquise de Fresne veut faire barrage Ă  un version concurrente du rĂ©cit de sa vie dĂ©livrĂ©e par son mari, accusĂ© de l’avoir vendue Ă  un corsaire. Dans un roman de Courtilz publiĂ© treize ans plus tĂŽt, les MĂ©moires de Mr L.C.D.R., l’histoire Ă©tait au contraire racontĂ©e du point de vue du marquis de Fresne. Une relation est ainsi habilement introduite entre deux diĂ©gĂšses de deux ouvrages diffĂ©rents : de la sorte, le rĂ©cit construit sa propre rĂ©fĂ©rentialitĂ©, puisque sa raison d’ĂȘtre dĂ©coule de la diĂ©gĂšse, et mĂȘme du rĂ©sultat de la fusion de deux diĂ©gĂšses.

16Dans la deuxiĂšme partie de son ouvrage, J. Herman entreprend de relire Ă  la lumiĂšre des concepts exposĂ©s une dizaine de romans majeurs du siĂšcle des LumiĂšres. La pĂ©riode envisagĂ©e est le long XVIIIe siĂšcle, qui s’étend du dernier quart du dix-septiĂšme siĂšcle au dĂ©but du XIXe siĂšcle : l’itinĂ©raire de cette deuxiĂšme partie nous mĂšne ainsi des MĂ©moires de la vie de Henriette-Sylvie de MoliĂšre de Mme de Villedieu, premier monument du roman-mĂ©moires, au Manuscrit trouvĂ© Ă  Saragosse de Potocki, dernier grand roman-mĂ©moires des LumiĂšres.

17Au sein des romans examinĂ©s Ă  l’intĂ©rieur de cette derniĂšre partie, un lien intime se tisse entre rĂ©cit gĂ©nĂ©tique et rĂ©cit gĂ©nĂ©alogique. Dans les MĂ©moires de la vie de Henriette-Sylvie de MoliĂšre de Mme de Villedieu, le rĂ©cit gĂ©nĂ©tique n’est pas sans ressemblance avec celui des MĂ©moires de la marquise de Fresne. PressĂ©e par le besoin de se justifier, Henriette-Sylvie Ă©crit le rĂ©cit de sa vie pour contredire les rumeurs. L’origine du texte est liĂ©e Ă  l’origine douteuse de l’hĂ©roĂŻne : les romans qui circulent sur son compte sont suscitĂ©s par sa mystĂ©rieuse naissance, et c’est pour les contredire et arrĂȘter leur prolifĂ©ration qu’elle livre le rĂ©cit de sa vie. Celui-ci est prĂ©sentĂ© comme le seul vĂ©ritable, et les autres dĂ©noncĂ©s comme mensongers : le rĂ©cit s’authentifie en se distinguant de versions romanesques antĂ©rieures. Mais quelle garantie de sa rĂ©fĂ©rentialitĂ© offre fondamentalement le texte ? Comment la narratrice pourrait-elle persuader le lecteur de la vĂ©ridicitĂ© de ses dires, elle qui n’a de garant que sa propre parole ? A cette image d’une hĂ©roĂŻne dĂ©pourvue de la crĂ©dibilitĂ© que pourrait lui confĂ©rer une filiation rĂ©elle, rĂ©pond celle de la romanciĂšre qui abandonne dans la prĂ©face son livre comme un enfant exposĂ©, censĂ© contenir en lui-mĂȘme sa propre lĂ©gitimitĂ©.

18Si Silvie, personnage des Illustres Françaises, est comme l’hĂ©roĂŻne de Mme de Villedieu une enfant trouvĂ©e, l’Ɠuvre de Robert Challe permet d’envisager sous un autre angle ce topos et sa portĂ©e argumentative. J. Herman relĂšve le rĂŽle jouĂ© dans ce roman par le corps de l’hĂ©roĂŻne lorsqu’il s’agit de dĂ©terminer la vĂ©ritĂ© de son histoire, de ses propos ou de ses actes. Chez Platon, c’est l’unitĂ© entre le corps et la parole qui assure la fiabilitĂ© du discours oral : empruntant le concept d’incorporation Ă  D. Maingueneau, J. Herman montre que la parole autobiographique, la parole performative, la parole judiciaire et la parole divine constituent des exemples de paroles incarnĂ©es. L’enfant trouvĂ© est prĂ©cisĂ©ment « la mĂ©taphore du discours sans origine et donc invĂ©rifiable » (p. 85). Mais son corps semble pouvoir lui offrir un garant. Dans les Illustres Françaises, le corps de Silvie atteste de son origine car elle est le « vivant portrait » de son pĂšre. Les marques de son chagrin sont Ă©galement des preuves de sa sincĂ©ritĂ© qui dĂ©tournent Des Frans de la rupture projetĂ©e. Mais le corps peut aussi mener Ă  une fausse vĂ©ritĂ©, par exemple lorsqu’il semble prouver l’adultĂšre de l’hĂ©roĂŻne : de mĂȘme que le discours Ă©crit peut donner lieu Ă  de fausses lectures, le corps de l’enfant sĂ©parĂ© de son pĂšre ne se rĂ©vĂšle en dĂ©finitive pas un signe fiable.

19Dans La Vie de Marianne de Marivaux s’accomplit ce qui Ă©tait dĂ©jĂ  en germe chez Mme de Villedieu, et J. Herman nous fait bien comprendre Ă  l’occasion de ce roman pourquoi l’hĂ©roĂŻne du roman au XVIIIe siĂšcle est par essence une enfant trouvĂ©e. Marianne ne cesse dans le roman de raconter son histoire : Ă  M. de Climal, Ă  la prieure du couvent, Ă  Valville, Ă  Mlle Varthon, Ă  Mlle de Tervire
 De ces Ă©tats antĂ©rieurs de la narration reste, dans le roman, plus que des souvenirs : le lecteur est conduit Ă  lire Ă  plusieurs reprises l’histoire de l’hĂ©roĂŻne, notamment la maniĂšre dont elle perd ses parents Ă  l’ñge de deux ans. Le roman se prĂ©sente dĂšs lors comme un « arbre mal Ă©lagué » (p 93) puisque nous lisons dans le texte mĂȘme des versions antĂ©rieures de celui-ci. À ces narrations rĂ©pĂ©tĂ©es des dĂ©buts de sa vie par Marianne s’ajoutent les rĂ©cits que font d’autres personnages sur son compte, de la mĂȘme façon que chez Mme de Villedieu les aventures d’Henriette-Sylvie avaient elles aussi alimentĂ© la chronique. Sur Marianne, enfant trouvĂ©e, on peut faire tous les contes du monde puisque sa vĂ©ritable origine n’est connue de personne : l’hĂ©roĂŻne ne raconte elle-mĂȘme sa vie qu’à partir de ce que d’autres lui en ont racontĂ©. Cette prolifĂ©ration incontrĂŽlĂ©e et incontrĂŽlable de rĂ©cits de la ‘Vie’ de Marianne donne le sentiment, Ă©crit J. Herman, que « Marianne est toujours-dĂ©jĂ  texte », qu’elle n’a pas de rĂ©alitĂ© extra-textuelle, qu’elle est par essence fictionnelle : son origine inconnue autorise tous les contes. Du reste, dans le roman, Marianne elle-mĂȘme se perçoit progressivement comme l’hĂ©roĂŻne d’un roman


20AprĂšs l’évocation de la « double vie » des hĂ©roĂŻnes de Mme de Villedieu, Challe et Marivaux, trois chapitres sont consacrĂ©s Ă  l’Ɠuvre de PrĂ©vost. L’Histoire d’une Grecque Moderne, exemplaire Ă  tous points de vue pour la problĂ©matique envisagĂ©e, permet d’évoquer plus particuliĂšrement deux procĂ©dĂ©s. Le premier est un jeu de miroir : l’histoire de ThĂ©ophĂ© se reflĂšte dans celle d’un personnage secondaire, Maria RĂ©zati. Ainsi, non seulement le roman de PrĂ©vost comprend plusieurs versions concurrentes de l’histoire de l’hĂ©roĂŻne, suscitĂ©es par l’origine douteuse de celle-ci, mais il en contient Ă©galement des variantes, sur le thĂšme de l’enlĂšvement au sĂ©rail. L’étude de l’Histoire d’une Grecque Moderne est Ă©galement l’occasion d’une synthĂšse sur le recours au topos du manuscrit trouvĂ© dans le pĂ©ritexte romanesque. La prĂ©face du roman de PrĂ©vost indique que le manuscrit a Ă©tĂ© trouvĂ© dans les papiers d’un mort — dĂ©sespĂ©rĂ©, l’Ambassadeur a abandonnĂ© son livre Ă  ses lecteurs afin qu’ils se prononcent eux-mĂȘmes sur ThĂ©ophĂ©. Le texte est donc coupĂ© de son gĂ©niteur et la prĂ©face exhibe cette fĂȘlure, alors mĂȘme que le propre de la prĂ©face assomptive est prĂ©cisĂ©ment de permettre Ă  un auteur d’accompagner son ouvrage et de le prĂ©senter Ă  ses lecteurs. On peut voir dans ce dĂ©tournement de la prĂ©face l’avĂšnement d’une nouvelle poĂ©tique romanesque, placĂ©e sous le signe de l’autojustification textuelle et de la polysĂ©mie narrative.

21Dans Le Monde moral, dernier roman de PrĂ©vost, s’entrecroisent un rĂ©cit gĂ©nĂ©alogique et un rĂ©cit gĂ©nĂ©tique tous deux hors normes. Mlle Tekely n’est pas comme ThĂ©ophĂ© une enfant trouvĂ©e qui ignore ses origines, mais une orpheline qui descend d’une famille hongroise noble et cĂ©lĂšbre. Elle et son protecteur, l’abbĂ© Brenner, se mettent en quĂȘte des documents qui pourraient attester son origine et la faire rentrer dans ses droits. Mais lorsque ces documents sont enfin retrouvĂ©s, Mlle Tekely dĂ©cide de les brĂ»ler pour devenir simple bergĂšre en demandant Ă  un paysan de l’adopter : nous sommes donc confrontĂ©s non Ă  une hĂ©roĂŻne Ă  l’origine inconnue, mais Ă  un personnage qui refuse de rĂ©intĂ©grer la lignĂ©e familiale. Le roman offre ainsi une variante originale du rĂ©cit gĂ©nĂ©alogique et dĂ©ploie une autre de ses virtualitĂ©s sĂ©mantiques. Le rĂ©cit gĂ©nĂ©tique du Monde moral n’est pas moins Ă©tonnant. L’histoire de Mlle Tekely est en effet un long rĂ©cit oral qu’un mĂ©decin fait Ă  un marquis, aprĂšs l’avoir entendu d’un autre de ses patients, qui n’est autre que l’abbĂ© Brenner, emprisonnĂ© Ă  la Bastille. La version Ă©crite est le fait du marquis qui joint ce rĂ©cit Ă  celui de ses propres mĂ©moires. Ce rĂ©cit gĂ©nĂ©tique, marquĂ©, on le voit, par un enchaĂźnement de relais narratifs, occupe Ă  lui seul, ainsi que le souligne J. Herman, toute la premiĂšre moitiĂ© du roman : il prĂ©sente de maniĂšre originale une esquisse des thĂšmes, personnages et situations qu’abordera l’histoire de Brenner et de Mlle Tekely, comme s’il lui servait d’atelier.

22L’étude de l’Ɠuvre de PrĂ©vost se clĂŽt par la lecture magistrale du Cleveland. Les Ă©vĂ©nements de la vie du hĂ©ros, comme le montre J. Herman, trouvent leur motivation profonde dans un roman familial particuliĂšrement riche. C’est la rĂ©vĂ©lation de l’identitĂ© de son pĂšre — le rĂ©gicide Cromwell — qui imprime Ă  la vie de Cleveland une destinĂ©e tragique, l’enfant hĂ©ritant de la faute de son pĂšre : la vie apparaĂźt au hĂ©ros comme un roman, Ă©crit par une divinitĂ© irritĂ©e qui lui ferait payer le crime paternel. Mais ce qui distingue Cleveland de son demi-frĂšre Bridge, c’est que sa mĂšre a Ă©tĂ© Ă  la fois la maĂźtresse de Charles 1er et de Cromwell, d’un roi et d’un rĂ©gicide. La dĂ©couverte de l’identitĂ© de son pĂšre par Cleveland vient ainsi briser le rĂȘve enfantin oĂč l’enfant se donne une ascendance royale : on retrouve ici des Ă©lĂ©ments de la fiction Ă©lĂ©mentaire freudienne dont Marthe Robert voit la trace dans le genre romanesque. Toute sa vie, le hĂ©ros restera « obsĂ©dĂ© par le fantasme de la fiction Ă©lĂ©mentaire » (p. 146). AprĂšs la mort de sa mĂšre qui met fin Ă  l’unitĂ© profonde trouvĂ©e dans la caverne de Rumney-Hole, le hĂ©ros n’aura de cesse de chercher l’union avec un double, qu’il soit une Ă©pouse, un pĂšre d’adoption, un frĂšre, une fille
, Ă©cho de l’union interdite avec la mĂšre. La fiction Ă©lĂ©mentaire sous-jacente au roman a un lien avec le dĂ©sir d’écriture du personnage, et le rĂ©cit gĂ©nĂ©alogique motive profondĂ©ment le rĂ©cit gĂ©nĂ©tique : si les aventures du hĂ©ros trouvent leur motivation dans la recherche d’un double avec qui s’unir, J. Herman relĂšve que le hĂ©ros a le besoin de ‘dire’ le bonheur qu’il trouve dans cette union. L’écriture est pour Cleveland un moyen d’exprimer sa tristesse et, enfin, d’ĂȘtre consolĂ©. La dĂ©monstration faite par J. Herman est l’occasion de relire des scĂšnes clĂ©s de l’Ɠuvre (comme l’anagnorisis initiale, la sortie de la caverne, ou encore l’épisode de l’üle de Serrano) et de montrer la cohĂ©rence profonde du roman, liĂ©e Ă  l’argument dont l’Ɠuvre est le rĂ©ceptacle : c’est l’occasion d’un fructueux dialogue critique avec d’autres lectures qui s’interrogent sur la cohĂ©rence du roman en montrant qu’il se soustrait Ă  la loi de la « causalitĂ© rĂ©gressive »13.

23Les trois chapitres suivants sont consacrĂ©s au roman Ă©pistolaire. J. Herman fait tout d’abord apparaĂźtre le filigrane des Lettres d’une PĂ©ruvienne de Mme de Graffigny pour observer le « jeu de motivation rĂ©ciproque du fond et de la forme » (p. 178) : si la fin de l’Ɠuvre, ainsi que le montre J. Herman, contrarie les attentes d’une partie du public du XVIIIe siĂšcle (qui ne comprend pas pourquoi son premier amant ne revient pas finalement Ă  l’hĂ©roĂŻne), c’est parce que le contenu de l’histoire est moins soumis aux impĂ©ratifs de vraisemblance, de respect de l’horizon d’attente, que dĂ©terminĂ© par la forme que prend le texte, par l’histoire du devenir-livre. Le chapitre expose dans toute sa finesse le tracĂ© de l’étonnant rĂ©cit gĂ©nĂ©tique des Lettres d’une PĂ©ruvienne. Zilia se prĂ©sente comme la traductrice des dix-sept premiĂšres lettres du recueil, Ă©crites sous forme de quipos, cordelettes dont les nƓuds tiennent lieu d’écriture chez les Incas. Or cette traduction Ă©quivaut pour Zilia Ă  une recomposition, Ă  une réécriture : elle s’y livre aprĂšs ses aventures, alors qu’elle connaĂźt dĂ©jĂ  la sĂ©paration irrĂ©parable Ă  laquelle celles-ci vont aboutir. Les quipos, symbole d’un nƓud indissoluble, offrent Ă  Zilia un substitut Ă  l’union qu’elle Ă©tait destinĂ©e Ă  vivre. Si la fin de roman ne pouvait ĂȘtre diffĂ©rente, c’est ainsi parce que le projet d’écriture, l’histoire du livre est insĂ©parable de la volontĂ© du personnage de faire revivre par l’écriture son union irrĂ©mĂ©diablement dĂ©truite avec Aza. Cette motivation du contenu par la forme rĂ©vĂšle une autre conception du texte littĂ©raire : le roman de Mme de Graffigny n’est plus Ă  considĂ©rer comme un discours, que le lecteur peut se croire autorisĂ© Ă  continuer, remanier, ou complĂ©ter, mais comme un texte, c’est-Ă -dire un objet fermĂ©, Ă  respecter, clos sur lui-mĂȘme14.

24Les Lettres d’Elisabeth-Sophie de ValliĂšre de Mme Riccoboni entrecroisent de maniĂšre Ă©clatante, en diffĂ©rentes occurrences, le motif de l’enfant et du manuscrit trouvĂ©. A la mort de la mĂšre adoptive de Sophie, un cahier et une correspondance trouvĂ©s dans ses tiroirs rĂ©vĂšlent l’origine problĂ©matique de l’hĂ©roĂŻne, fille de parents sans doute nobles mais inconnus, morts dans des circonstances violentes. Sophie sort alors du sein d’une famille adorĂ©e et ne peut plus Ă©pouser l’homme qu’elle aime, son cousin Germeuil. Mais un nouveau coup de théùtre provoquĂ© par un deuxiĂšme manuscrit annule le premier : la lecture des cahiers de Milord Lindsey, l’infortunĂ© auteur du meurtre de deux nobles malheureux qui s’avĂšrent ĂȘtre les parents de Sophie, lĂ©gitime Sophie et rend dĂšs lors Ă  nouveau possible son mariage. Cette conclusion dĂ©noue heureusement un roman familial qui se dĂ©roule sur trois gĂ©nĂ©rations. La mĂšre de Sophie, Emma, a vu sa vie brisĂ©e par l’impossible expiation d’une faute commise par son pĂšre, qui a tuĂ© un homme en duel. Mais Sophie et Germeuil rĂ©ussissent Ă  renverser l’emprise qu’exerce sur eux une destinĂ©e tragique par leur clairvoyance et leur gĂ©nĂ©rositĂ© dĂ©sintĂ©ressĂ©e.

25Le dernier chapitre consacrĂ© au roman Ă©pistolaire explore son chef-d’Ɠuvre, Les Liaisons dangereuses. Si les Lettres d’Elisabeth-Sophie de ValliĂšre de Mme Riccoboni s’arrĂȘtent avant la derniĂšre Ă©tape du rĂ©cit gĂ©nĂ©tique en n’expliquant pas comment le recueil de lettres a Ă©tĂ© publiĂ©, en revanche, dans le roman de Laclos, « l’univers diĂ©gĂ©tique est entiĂšrement auto-explicatif, intĂ©grant le processus de la narration, de la lecture, de la composition du texte, prĂȘt Ă  ĂȘtre publié » (p. 197). Or, un lien peut ĂȘtre Ă©tabli entre la maniĂšre dont le rĂ©cit de Laclos se gĂ©nĂšre ainsi de l’intĂ©rieur, et celle dont sa principale hĂ©roĂŻne, Mme de Merteuil, prĂ©tend s’ĂȘtre créée elle-mĂȘme : « je suis mon propre ouvrage », ainsi qu’elle le dĂ©clare dans sa fameuse lettre autobiographique. Pas d’orphelin donc, ni d’enfant trouvĂ© dans Les Liaisons dangereuses, mais une hĂ©roĂŻne qui se coupe de toute filiation et se prĂ©tend fille de ses Ɠuvres. Reste que cet ĂȘtre qui se pense parfaitement autonome a une faille : le besoin de dire cette libertĂ© et cette autonomie, qui, lui faisant oublier la prĂ©caution de ne jamais Ă©crire, est Ă  l’origine de toute sa correspondance avec Valmont, et, plus gĂ©nĂ©ralement, de la genĂšse du rĂ©cit. La lettre 81 manifeste ce besoin de se dire, « d’exister dans et par l’écriture ». Or, en Ă©crivant, Mme de Merteuil provoque — c’est le danger de l’écriture auquel faisait allusion Socrate — une rupture entre elle-mĂȘme et sa parole : elle s’expose au risque d’ĂȘtre lue par ceux auxquels elle ne s’adressait pas, interprĂ©tĂ©e de la mauvaise maniĂšre ou encore contestĂ©e sans pouvoir se dĂ©fendre. DĂšs qu’elle Ă©crit, Mme de Merteuil n’est plus tout Ă  fait, en un sens, son propre ouvrage : l’écriture ouvre une brĂšche, en l’exposant aux autres. Un examen des suites donnĂ©es aux Liaisons dangereuses au XXe siĂšcle montre que les continuateurs modernes de Laclos, conscients du paradoxe intrinsĂšque au projet de la marquise, ont tentĂ© de le rĂ©soudre en imaginant qu’elle Ă©crive un journal intime ou des lettres-journaux (Laurent De Graeve, Halla Haasse), ou ont tentĂ© de le rĂ©explorer en faisant de CĂ©cile un double de la marquise (Lucas de Peslouan).

26La partie se clĂŽt sur le Manuscrit trouvĂ© Ă  Saragosse de Potocki, dernier grand roman des LumiĂšres europĂ©ennes. Le roman de Potocki mĂ©rite par sa portĂ©e cette place conclusive. Entre la version de 1804 et celle de 1810, les Ă©lĂ©ments narratifs pertinents au regard de la problĂ©matique abordĂ©e tendent Ă  disparaĂźtre, comme si l’on assistait Ă  sa liquidation. Dans la version explorĂ©e, celle de 1804, J. Herman remarque que c’est la transgression explosive de la parole paternelle, la violation de l’interdit posĂ© par le pĂšre, qui gĂ©nĂšre tous les rĂ©cits : aux diffĂ©rents niveaux de l’Ɠuvre, la parole une et indivisible du pĂšre est battue en brĂšche par un fils rebelle. Le Manuscrit trouvĂ© Ă  Saragosse est un chant du cygne, ultime dĂ©ploiement de la mĂ©taphore platonicienne de l’enfant-livre autour de laquelle s’articule le volet gĂ©nĂ©tique et gĂ©nĂ©alogique de l’enquĂȘte de J. Herman. L’allusion que fait Potocki Ă  Toth, le dieu inventeur de l’écriture dont parle Socrate dans le PhĂšdre, confirme que le dialogue platonicien est l’un des intertextes du Manuscrit trouvĂ© Ă  Saragosse. C’est en retrouvant Toth que le voyage s’achĂšve, ainsi qu’il avait commencĂ©.

27La conclusion de l’ouvrage revient sur la fameuse phrase de T Todorov dans LittĂ©rature et signification. Son commentaire permet de situer l’entreprise de J. Herman par rapport Ă  celle de T. Todorov en montrant en quoi elle la prolonge, mais aussi l’inflĂ©chit, l’enrichit et la dĂ©passe, tant par l’analyse des enjeux qui lui sont sous-jacents (la question de la mimesis littĂ©raire) que par l’armature conceptuelle Ă©laborĂ©e. La prĂ©cision des outils destinĂ©s Ă  ressaisir le filigrane d’un texte permet de faire ressortir ses apories et donc de mieux identifier ses visĂ©es. Alors que, pour T. Todorov, le recueil de lettres dont on voit la constitution au sein de la diĂ©gĂšse des Liaisons dangereuses est celui que le lecteur a entre les mains, J. Herman montre que l’histoire racontante est en rĂ©alitĂ© lacunaire, puisque elle ne dit pas comment Mme de Rosemonde a pu obtenir les lettres de CĂ©cile Ă  Sophie Carnay. On peut dĂšs lors se demander si, « au lieu de raconter la crĂ©ation du recueil que nous lisons », l’histoire racontante « ne nous raconte pas plutĂŽt ici son impossibilité » (p. 233). Il n’y a donc pas rĂ©ellement de mĂ©talepse, c’est-Ă -dire de glissement entre le niveau de la diĂ©gĂšse et celui de la production rĂ©elle du texte. La vĂ©ritable mĂ©talepse prĂ©facielle, qui « fait exister le texte tel qu’il apparaĂźt dans la diĂ©gĂšse dans la rĂ©alitĂ© du lecteur » (p. 238) et dont on peut observer une illustration dans les MĂ©moires de la marquise de Fresne est en rĂ©alitĂ© assez rare dans le roman du XVIIIe siĂšcle, ainsi que le montre J. Herman. Une typologie finale du rĂ©cit gĂ©nĂ©tique permet de diffĂ©rencier clairement entre les deux cas de figures les plus frĂ©quents, qui tous deux s’écartent d’une pratique simplement mĂ©taleptique. Le rĂ©cit gĂ©nĂ©tique conjonctif « couvre deux univers ontologiques distincts, il continue la genĂšse textuelle pour la catapulter dans la rĂ©alitĂ© du lecteur » (p. 237), mais il est gĂ©nĂ©ralement discontinu, interrompu, coupĂ© (par exemple : les MĂ©moires d’Henriette-Sylvie de MoliĂšre). Le rĂ©cit gĂ©nĂ©tique disjonctif, au contraire, « limite la genĂšse textuelle Ă  la diĂ©gĂšse mĂȘme » et peut dĂšs lors prĂ©senter un tracĂ© continu, ininterrompu (exemple : l’Histoire de Miss Jenny de Mme Riccoboni). La conclusion s’achĂšve en Ă©voquant les nouvelles prĂ©misses hermĂ©neutiques qu’implique la lecture d’un filigrane textuel. Un rapprochement est Ă©tabli avec la thĂ©orie du texte Ă©laborĂ©e par l’hermĂ©neutique, selon laquelle les parties Ă©clairent le tout et le tout est Ă©clairĂ© par les diffĂ©rentes parties, et plus particuliĂšrement avec la conception schlegelienne de la littĂ©rature comme « fragment »15. On peut dĂ©finir le « fragment » comme la partie d’un tout qui n’est pas lisible mais qu’il faut supposer lui ĂȘtre sous-jacent et indispensable. Dans le roman du XVIIIe siĂšcle, on lit ce tout « en filigrane, comme l’ensemble des versions et possibles du texte dont une seule a Ă©tĂ© appelĂ©e Ă  la surface du ‘rĂ©cit’, qui est donc nĂ©cessairement un ‘fragment’, une partie du tout qu’il fait miroiter en surface » (p. 243).

28D’un battement d’aile, c’est toute notre conception du roman au XVIIIe siĂšcle que Le RĂ©cit gĂ©nĂ©tique Ă©branle, grĂące Ă  la redĂ©couverte de cette catĂ©gorie narratologique que J. Herman baptise « filigrane ». L’ouvrage fournit un remarquable outil pour analyser l’inscription dans le texte de son histoire et montre l’intĂ©rĂȘt Ă©vident qu’il y a Ă  ne plus se contenter, comme on l’avait fait jusqu’ici, d’un repĂ©rage incomplet qui ne remonterait pas jusqu’aux origines, ne s’arrĂȘterait pas aux vestiges laissĂ©s par les Ă©tapes antĂ©rieures ou ne se prolongerait pas jusqu’au processus qui apporte le livre sur la table du lecteur. CatĂ©gorie fascinante entre le relais narratif et la mise en abyme, le filigrane renforce l’illusion en mĂȘme temps qu’il incite au soupçon : le texte se construit sur un feuilletage de versions antĂ©rieures qui tout Ă  la fois l’authentifient (il est prĂ©sentĂ© comme la seule vĂ©ritable) et produisent un effet de brouillage des critĂšres du vrai et du faux (La Vie de Marianne nous montre comment s’invente un roman, comment un individu devient un personnage de fiction). En lisant dans le roman le procĂšs mĂȘme de sa production, le lecteur de filigrane peut Ă©prouver l’impression, Ă©phĂ©mĂšre, que le roman du XVIIIe siĂšcle n’a rien Ă  envier au Nouveau Roman : mais la genĂšse textuelle est toujours fictive, et la mise en abĂźme incomplĂšte, plutĂŽt rĂ©miniscence de rĂ©duplication du texte, que rĂ©duplication rĂ©elle, ainsi que l’explique J. Herman. GrĂące Ă  cette avancĂ©e mĂ©thodologique essentielle, le critique nous invite Ă  redĂ©couvrir des textes majeurs du XVIIIe siĂšcle et l’ouvrage connaĂźt de vĂ©ritables moments de grĂące avec des Ɠuvres pourtant aussi connues que La Vie de Marianne, l’Histoire d’une Grecque Moderne, les Lettres d’une PĂ©ruvienne ou encore Les Liaisons dangereuses.

29Pour fournir ces nouvelles clĂ©s de lecture Ă  la littĂ©rature des LumiĂšres, l’ouvrage tresse entre elles diffĂ©rentes traditions d’étude critique. Le RĂ©cit gĂ©nĂ©tique fait Ɠuvre de construction thĂ©orique, mais il reprĂ©sente Ă©galement une passionnante tentative de dĂ©passement de l’analyse structurale traditionnelle. L’étude thĂ©matique et l’analyse de l’intertexte (pour scruter le motif de l’orphelin ou de l’enfant trouvĂ© dans le roman) y voient leurs codes entiĂšrement rĂ©visĂ©s par leur articulation Ă  l’approche formelle (qui Ă©tudie la maniĂšre dont s’inscrit dans le roman l’histoire de sa genĂšse). L’ouvrage intĂšgre un point de vue historique (il s’agit de cerner la spĂ©cificitĂ© d’une Ă©poque particuliĂšre du genre romanesque, lorsque celui-ci cherche tout Ă  la fois son autonomie et une place dans le systĂšme littĂ©raire) mais aussi, plus largement, philosophique et culturel (l’interrogation sur la figure de l’enfant trouvĂ©, rĂ©vĂ©latrice d’un systĂšme de pensĂ©e et de discursivitĂ©). La mĂ©thode de J. Herman est Ă©galement digne de remarque par le style employĂ©. Pour nommer les outils créés, comme les opĂ©rations textuelles qu’ils servent Ă  dĂ©crire, J. Herman recourt Ă  des mĂ©taphores qui assurent un constant bonheur de lecture. Il en est ainsi de la mĂ©taphore centrale du filigrane. Le filigrane du papier raconte l’histoire de son origine, et son empreinte reste visible par transparence : l’image permet de nommer de maniĂšre suggestive la trace que laisse dans le rĂ©cit l’histoire de son devenir-livre. D’autres emprunts complĂštent celui-ci : Ă  la gĂ©nĂ©alogie (l’arbre, la branche, le rameau, les racines, les ramifications 
), Ă  la musique (le chant, la partition, le chƓur, les voix
), Ă  la gĂ©ologie (la stratification, les couches
), Ă  la biologie (l’embryon, la cellule
).

30Ce travail sur le style n’enlĂšve rien Ă  la rigueur de l’analyse : l’ouvrage cherche en permanence Ă  prĂ©ciser Ă  quelle conception du texte il se rattache, Ă  quelles traditions critiques il emprunte, Ă  quels modes de lecture il s’oppose, et Ă  dĂ©finir les prĂ©misses hermĂ©neutiques sur lesquelles se fonde la nouvelle lecture qu’il propose. L’ouvrage de J. Herman se situe dans un cadre de pensĂ©e qui n’est pas sans affinitĂ©s avec celui de MĂ©tafictions de J.-P. Sermain16. La dĂ©dicace Ă  l’auteur en tĂ©moigne. Il s’agit d’analyser les spĂ©cificitĂ©s d’un roman classique et postclassique qui se construit sur l’imitation de genres rĂ©fĂ©rentiels. En approfondissant la question du roman-document, qui n’est pas le principal objet de MĂ©tafictions, l’ouvrage de J. Herman complĂšte de maniĂšre puissante ce premier ouvrage critique, tout en ouvrant une voie propre : on aurait pu souhaiter que soit approfondie la maniĂšre dont s’articulent dans le dĂ©tail les deux ouvrages. La maniĂšre dont Le RĂ©cit gĂ©nĂ©tique utilise la thĂ©orie des textes possibles aurait peut-ĂȘtre elle aussi gagnĂ©e Ă  ĂȘtre davantage Ă©lucidĂ©e (les traces laissĂ©es dans le roman-mĂ©moires ou le roman Ă©pistolaire par des versions antĂ©rieures de l’histoire Ă©tant parfois considĂ©rĂ©es comme des esquisses de possibles narratifs). Les prĂ©cisions complĂ©mentaires que pourrait dĂ©sirer le lecteur de ce beau livre ne sont pourtant que le corollaire de l’ambition qui l’anime : en apportant une contribution essentielle Ă  l’histoire de la fiction autant qu’à la poĂ©tique du rĂ©cit, l’ouvrage de J. Herman ouvre la voie Ă  un renouvellement de l’approche du roman au XVIIIe siĂšcle.