Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 3
Elena Butußină

Martinelli — l’homme et son masque

Siro Ferrone, Arlequin, vie et aventures de Tristano Martinelli, acteur, traduit de l’italien par Françoise Siguret, Montpellier : Éditions L’Entretemps, coll. «  Les voies de l’acteur », 2008, 248 p., EAN 9782912877000.

1La vaste Ă©tude de Siro Ferrone autour de la figure du crĂ©ateur d’Arlequin est unique en ce qui concerne sa maniĂšre d’organiser, dans un parcours cohĂ©rent, les faits divers et dispersĂ©s desquels se compose la vie de Tristano Martinelli. Peut-ĂȘtre un des plus mĂ©connus mais, Ă  la fois, des plus importants acteurs de la grande scĂšne théùtrale europĂ©enne, Martinelli devient, Ă  travers les prĂ©sentations et les analyses multiples de Ferrone, le porte-parole d’une sĂ©rie d‘innovateurs anonymes dont les dĂ©couvertes ont changĂ© la maniĂšre de voir et d’interprĂ©ter le théùtre. Comme le titre mĂȘme nous l’indique, il ne s’agit pas d’une monographie ennuyeuse, mais d’une approche oĂč l’aventure devient la vie mĂȘme, pendant que les parcours existentiel et professionnel s’entrecoupent, en relevant le rapport indissoluble entre l’art et la vie. Comme l’auteur l’admet dans l’introduction de son livre, l’intention n’est pas d’expliciter les thĂ©ories qui concernent l’évolution des archĂ©types, ni d’affirmer son adhĂ©sion Ă  une hypothĂšse sur l’origine des masques ; son but acadĂ©mique concerne la maniĂšre dont Martinelli construit son personnage, Ă  travers plusieurs actes transgressifs qui ont transformĂ© et concentrĂ© ce qui avant circulait de maniĂšre diffuse et protĂ©ique dans les fables et les rites paĂŻens d’Europe. L’hĂ©ritiĂšre directe de la tradition que Martinelli consacre est la plĂ©iade des grands artistes de Commedia dell’Arte, parmi lesquels les plus distinguĂ©s sont Dominique Biancolelli, Evaristo Gherardi et, plus prĂšs de nous, Marcello Moretti et Ferruccio Soleri.

2Le parcours personnel de Tristano Martinelli est emblĂ©matique de la quĂȘte d’identitĂ© du personnage lui-mĂȘme et aussi des transformations inhĂ©rentes le long des siĂšcles, selon les diffĂ©rents paradigmes théùtrales desquels il est nĂ©cessairement une partie. C’est pour cela que Ferrone le dĂ©crit successivement comme  « mantouan, français, de nouveau bergamasque, puis encore français, russe et naturellement vĂ©nitien, surrĂ©aliste, biomĂ©canique et postmoderne ». Cependant, le vrai trickster qui se cache derriĂšre Arlequin est le roi des enfers, la figure psychopompe par excellence, menant au-delĂ  du rĂ©el ses collĂšgues acteurs morts ou les autres figures illustres du passĂ© auxquels la tradition le lie.

3Pour construire ce cheminement, prĂ©caire par dĂ©faut de documents, Ferrone compose son livre de quatre grands chapitres suivant les Ă©lĂ©ments essentiels d’une biographie artistique : l’apparition de l’acteur dans un milieu qui va provoquer plus tard l’émergence du gĂ©nie crĂ©ateur, sa naissance proprement dite sur la scĂšne théùtrale europĂ©enne, sa consĂ©cration devant la famille royale et, finalement, l’impression de ses Ɠuvres, sans lequel nous serions aujourd’hui privĂ©s de tout ce qu’il Ă©tait conscient de laisser Ă  la postĂ©ritĂ©. En y ajoutant un cahier d’illustrations qui tente de surprendre Arlequin dans des hypostases diverses, l’auteur confirme encore une fois ses sources documentaires centrales; c’est par ces images parfois pleines de grĂące, parfois couvertes du doute, qu’on peut observer le mĂ©lange entre l’attestĂ© et l’incertain qui anime le personnage d’Arlequin. Son Ɠuvre consiste en actions, postures, gestes et paroles spontanĂ©ment créés sur et par la scĂšne, mais presque jamais transcrites; comme Ferrone lui-mĂȘme l’admet, le patrimoine de Martinelli devient synonyme de celui d’Arlequin mĂȘme si, aprĂšs des siĂšcles, on le trouve dispersé « avec la cendre de son corps ». C’est une des raisons pour lesquelles l’auteur considĂšre, dĂšs le commencement, la tentative de reconstruction biographique comme voie unique vers la vraie nature d’une telle crĂ©ation artistique, rĂ©vĂ©lant de cette maniĂšre, encore une fois, le trait Ă©vanescent du théùtre.

4« De Mantoue Ă  l’Europe », Ferrone suit Tristano Martinelli dĂšs sa naissance, lorsqu’il arrive Ă  certifier son statut d’acteur au moyen des dĂ©clarations Ă©crites qui ont survĂ©cu aux siĂšcles. Son statut est ambigu dans ce moment lĂ , son identitĂ© reste ingrate — ainsi dĂ©terminĂ©e par le contexte familial et social. Dans ce premier chapitre de la biographie, l’auteur imagine toute une sĂ©rie de scĂšnes, des quiproquos, des noms, acceptant volontairement l’obscuritĂ© de ses sources et l’incapacitĂ© de l’historien du théùtre, que seule l’imagination peut remplacer. Deux dimensions temporelles se rencontrent ainsi — celle des personnages qui forment ce monde qu’on tente reconstruire et celle de l’auteur qui doit traverser des espaces et des Ă©poques pour les rejoindre. Alors que la premiĂšre est dominĂ©e par des peurs, des craintes et les bizarreries de l’histoire, accĂ©lĂ©rĂ©e en permanence sans laisser de temps Ă  la remise en question ou Ă  l’écriture, la seconde, celle de Ferroni, devient celle qui cherche les associations les plus exactes, la mise en lumiĂšre de ces personnages autrement demeurĂ©s inconnus, en mĂ©ditant toujours sur les limites de sa mĂ©thode, mais aussi sur la singularitĂ© et la nĂ©cessitĂ© de sa tentative.

5Dans ce portrait de groupe oĂč seules les hypothĂšses restent valables, on nous prĂ©sente les comĂ©diens comme « Ă©chappant Ă  une histoire plus grande qu’eux », animĂ©s par leurs ambitions, angoisses, famine, pariant toujours sur la vie et la mort pour pouvoir survivre. Parfois vus comme des saltimbanques ou des fous, ils deviennent tous les messagers d’un monde Ă  l’envers qui guĂ©rit toutes les peurs en les libĂ©rant sur des scĂšnes improvisĂ©es dans les marchĂ©s ou dans les foires. Comme on le verra plus tard, ils vont parfois apparaĂźtre orgueilleux et sophistiquĂ©s devant les rois qui, eux-mĂȘmes, auront besoin de cette dimension thaumaturgique que l’art leur promet. Telle qu’on la voit d’aujourd’hui, l’existence de la troupe de Tristano Martinelli exaltait le prĂ©sent pour faire obĂ©ir le futur et pour dĂ©passer d’une maniĂšre tragicomique le passĂ© et la mort. Leurs improvisations et leurs scenarios, vus aujourd’hui, prĂ©figurent l’absurde du 20Ăšme siĂšcle, l’équivalent de la dĂ©couverte d’un monde nouveau Ă  l’intĂ©rieur de nous-mĂȘmes. Les scĂ©nographies de la fiction que les acteurs crĂ©ent surprennent tous les instances du dialogue que ce livre tente de rĂ©aliser – le publique, les acteurs, la mise-en-scĂšne et, bien sur, la perspective du spectateur contemporain.

6Dans ces moments-lĂ , Martinelli prĂ©sente dĂ©jĂ  les traits que son personnage va consacrer (l’instabilitĂ©, l’exclusion, l’équilibre faible entre sa parfaite honnĂȘtetĂ© et ses fictions), montrant l’autorĂ©fĂ©rentialitĂ© imminente de chaque dĂ©marche artistique. En mĂȘme temps, la scĂšne est devenue un microcosme concentrant simultanĂ©ment les histoires personnelle et collective. Suivant les routes d’Anvers, Lyon ou Londres que les comĂ©diens parcourent, Ferrone cherche avec son imagination, les voies de fuite possibles de Martinelli. Dans un monde ou les autoritĂ©s religieuses associaient les pĂ©chĂ©s, la peste, le deuil avec la persistance des comĂ©dies, Martinelli cherche des dĂ©bauchĂ©es Ă  la cour royale ou dans les zones franches. MĂȘme si dĂ©familiarisĂ© ainsi, il se rapproche du public comme d’un miroir qui lui permet de s’observer, de se censurer, selon les circonstances, ou de dĂ©guiser l’érotisme qui suscitait, Ă  la fois, la fascination et l’opprobre du public. Il y a une fiction gĂ©nĂ©rale de la scĂšne et une, allĂ©gorique, du personnage, qui en se superposant, resteront telles jusqu’à nos jours. La duplicitĂ©, le jeu incessant, le travestissement, le changement des noms, des villes et des histoires s’y ajoute et forme la lĂ©gende de ce que deviendra Arlequin.

7Dans le contexte de fĂȘtes organisĂ©es par Catherine de MĂ©dicis dans les annĂ©es 1563-1564 pour exorciser le mal et la mort, Martinelli est invitĂ© Ă  la cour pour guĂ©rir la mĂ©lancolie avec son pouvoir maĂŻeutique et dĂ©miurgique. Ses acrobaties et ses trucs se dĂ©veloppent au milieu de la frĂ©nĂ©sie des fĂȘtes carnavalesques et des mascarades, rĂ©gĂ©nĂ©rant le monde avec une force vraiment apotropaĂŻque. Utilisant ses ressources corporelles et spirituelles, il lutte contre les moralistes du temps et fĂ©conde le monde, en lui offrant l’élan vital et le rire libĂ©rateur. En vue de la consĂ©cration du personnage, les deux frĂšres — Tristano et Drusiano Martinelli — ont choisi la direction d’une lĂ©gitimation agressive, « enfourcher le scandale et en faire l’instrument du succĂšs ». Dans ce but, tout ce que les conflits de la branche signifiaient (l’adversitĂ© avec les Gelosi ou les Confidenti) devient l’outil de popularisation menĂ© jusqu'Ă  des consĂ©quences extrĂȘmes. Le diabolique, l’infĂąme, l’adversitĂ© sont instrumentalisĂ©s en vue de produire des effets contraires. Involontaire ou non, cette technique justifie les attaques, les rumeurs et la destitution des conventions que le théùtre a toujours causĂ©e.

8Parmi les Ă©lĂ©ments qui ont contribuĂ© Ă  la fascination exercĂ©e par Martinelli et sa troupe, Ferrone analyse aussi le moment existentiel oĂč l’étranger devient l’ailleurs, c’est-Ă -dire l’instant oĂč tout ce que les mĂ©ridionaux apportaient Ă  la cour royale française avec leur Ă©nergie inĂ©puisable, toute leur Ă©trangetĂ© devenait source de fascination. Les mĂ©canismes artisanaux, improvisĂ©s, instinctifs ont conduit Ă  cette construction d’Arlequin Ă  laquelle la crainte et la complicitĂ© des spectateurs Ă©trangers ont contribuĂ©. Les comĂ©diens menĂ©s par Martinelli actualisaient une tradition dĂ©jĂ  existante, cachĂ©e dans l’imaginaire du public (celle des personnages masquĂ©s, des diableries populaires) et, en la rĂ©veillant, ils rĂ©ussissaient Ă  faire surgir l’inconnu Ă  l’intĂ©rieur de chacun. Les fantĂŽmes, les dĂ©mons, les spectres, toutes « les apparitions nocturnes et hivernales d’un ailleurs indĂ©fini » qui forment la bande malĂ©fique dirigĂ©e par Arlequin exhibent les zones instinctuels du public mĂȘme. Ce qui rend le processus encore plus incitant est le fait qu’en faisant ça, Martinelli interprĂšte son propre rĂŽle, devenant le voyageur d’un autre monde, imaginaire, Ă  la frontiĂšre du rĂ©el et de la fantaisie, capable de parler tant la langue des gens simples que celle des aristocrates. Ainsi, le langage aussi devient l’instrument fallacieux de la communication. C’est dans cette hypostase que Siro Ferrone arrive au point de considĂ©rer Arlequin comme le vrai maĂźtre des dimensions spatiales et temporelles — de l’enfer et de l’air, du terrestre et du dĂ©moniaque.

9La troisiĂšme partie du livre prĂ©sente le personnage vers la fin de sa vie, presqu’oubliĂ©, effrayĂ© de la solitude, fait montrĂ© tant par ses essais (moitiĂ© biographiques, moitiĂ© professionnels), que par son Ă©nergie crĂ©atrice au sens strictement mondain. L’incertitude vis-Ă -vis de son propre statut est accentuĂ©e par les changements apparemment injustifiĂ©s et trĂšs rapides de ses testaments. La scĂšne de la vie devient le lieu oĂč tout espoir doit ĂȘtre concrĂ©tisĂ© violemment et reproduit avec vitesse. C’est ainsi que Martinelli devient pĂšre d’un nombre impressionnant d’enfants, eux-mĂȘmes les vrais hĂ©ritiers de son Ă©nergie crĂ©atrice. Comme l’érotisme Ă©tait devenu un instrument de promotion théùtrale pendant sa carriĂšre, Martinelli retrace symboliquement dans sa vie particuliĂšre tout ce qu’il avait vĂ©cu sur la scĂšne. Dans cette logique, traverser l’AchĂ©ron devenait synonyme de traverser la Seine, pendant que les faubourgs et les salons de la cour devenaient « les raccourcis symboliques du travestissement social auquel il Ă©tait habitué ». La liaison entre les micro- et les macro-espaces est renforcĂ©e par la ressemblance entre la ville et le théùtre dans lequel les acteurs reprĂ©sentaient parfois les tĂ©moins involontaires des disputes idĂ©ologiques.

10Dans ces moments-lĂ , vers la fin de sa vie, l’écrire devient pour Martinelli le substitut de l’agir, l’occasion pour rĂ©flĂ©chir et pour trouver un prototype de mĂ©ta-théùtralité ; en se dĂ©tachant du jeu, Martinelli ne cesse pas d’assommer l’identitĂ© de l’Alter. La force avec laquelle il pouvait communiquer ses Ă©motions et ses angoisses aux autres, tout ce conflit qui auparavant s’extĂ©riorisait par les nerfs, la tension des muscles, le profil, les costumes, rend maintenant paradoxal l’état narratif que Martinelli atteint, intĂ©riorisant cette fois son Ă©nergie. Le geste d’écrire porte en soi une Ă©nergie qui transcrit, Ă  la fois, « l’idĂ©ogramme d’un mouvement spirituel ». Le dĂ©doublement de chaque mouvement, qui relĂąchait le conflit intĂ©rieur et qui transgressait et sapait le nƓud narratif, mĂȘme en l’obĂ©issant, est la vraie marque d’Arlequin — le corps Ă©tranger et le regard singulier qui rĂ©ussit Ă  coexister dans une aventure commune aux autres. Ses fils sont ceux nĂ©s par son Ă©pouse Paola, mais aussi Sancho Panza ou les figures similaires qui entreront dans le canon théùtrale et littĂ©raire. Avec des racines dans la tradition latine (voir « Miles Gloriosus »), Arlequin va influencer avec sa force perturbatrice mais, en dĂ©finitif, vitale, les iconographies de la dĂ©mence purificatrice que Ferrone rappelle toujours dans les pages de son livre. Finissant avec les apprĂ©ciations positives sur Martinelli faites par l’un des autres grands noms de l’histoire du théùtre, Andreini, Ferrone accentue la force que les lazzi de Commedia ont pour transmettre, au-delĂ  du texte improvisĂ©, leurs messages simples mais profonds — les liens mondains avec la joie de vivre, car la fertilitĂ© et la vitalitĂ© de Martinelli, telles que les dĂ©crit l’auteur, lues entre les lignes des canevas, nous rapprochent d’Arlequin et nous le rend plus humain que n’importe quel autre masque.