Deux styles dâindividuation
La pensée : ce qui ne peut se produire que dans un individu.
« Si un thĂšme pouvait mâinspirer le dĂ©sir de construire une Ćuvre, ce serait le thĂšme de ââlâindividuââ, terme par lequel je nomme le devoir que lâon a, dâĂȘtre celui que lâon est. Mais ce thĂšme mâinspire surtout le dĂ©sir de lui ĂȘtre infidĂšle, dâĂȘtre inconsistant. »
Pierre Pachet, LâĆuvre des jours.
1Comment ĂȘtre un individu, celui-ci plutĂŽt quâun autre ? Que peut dire Ă ce propos la littĂ©rature, lâexpression littĂ©raire ou lâattention portĂ©e Ă la littĂ©rature ? Et quelle direction cela indique-t-il Ă lâactivitĂ© critique ? La pensĂ©e moderne a fait de la question de lâindividu son affaire centrale : avec Bergson, Merleau-Ponty, puis, dans une autre logique Simondon, Deleuze, et aujourdâhui Agamben⊠ce sont bien les formes de lâĂȘtre et du devenir-individuel qui ont intĂ©ressĂ© la philosophie du XXe siĂšcle. Mais la littĂ©rature a aussi pris sa part, manifestĂ© sa capacitĂ© dâattention et sa propre puissance de pensĂ©e dans ces domaines. La republication, dans une nouvelle Ă©dition, de lâessai consacrĂ© par Pierre Pachet Ă Baudelaire, intitulĂ© Le Premier venu, aide Ă considĂ©rer ces questions. Le livre avait dâabord paru en 1976, sous-titrĂ© « Politique de Baudelaire » ; Ă©crit dans le voisinage de RenĂ© Girard, mais aussi de Victor Goldschmidt et de Claude Lefort, il partait de certains textes tournant autour de la question du sacrifice, et par exemple de la peine de mort, pour restituer une authentique intelligence baudelairienne du social ; Ă partir de fragments allusifs rassemblĂ©s dans « FusĂ©es » et dans « Mon cĆur mis Ă nu », Pierre Pachet observait lâĂ©nigmatique fascination de Baudelaire pour le sacrifice, la naissance dâun homme providentiel, lâaccumulation de forces sur un seul individu, la fragilitĂ© des valeurs dans un monde oĂč celles-ci ont perdu leur fondement sacré⊠Il sâagissait bien dâune Ă©tude sur la littĂ©rature baudelairienne, attentive et neuve ; mais le livre pouvait surtout frapper par la force de la pensĂ©e de lâindividu qui sây risquait ; cette pensĂ©e semblait sâĂȘtre rejointe elle-mĂȘme dans et par la lecture de Baudelaire, sây ĂȘtre trouvĂ©e en sây mettant Ă lâĂ©preuve, affĂ»tĂ©e par la violence mĂȘme des fragments baudelairiens. Elle avait quelque chose de cruel. Pachet savait et avançait que tout surgissement dâun ĂȘtre individuel (quâil soit homme, Ćuvre ou idĂ©e, car mĂȘme lâexpĂ©rience de la pensĂ©e consiste à « percevoir le mouvement sans fin des diffĂ©rences » et comporte « lâespoir de penser quelque chose dâabsolument singulier »), particuliĂšrement dans les sociĂ©tĂ©s modernes qui Ă la fois posent lâĂ©galitĂ© des ĂȘtres et requiĂšrent la diffĂ©renciation de chacun, il avançait que tout surgissement dâun ĂȘtre individuel donc, se dĂ©roule dans un espace de conflits, se paie de lâĂ©crasement dâun autre, dĂ©pend de cet Ă©crasement, et que la tyrannie, pour lâhomme dĂ©mocratique, vient prĂ©cisĂ©ment de la prĂ©sence et du dĂ©sir de dĂ©termination de ses semblables.
2Quinze ans plus tard, dans un autre livre intitulĂ© Un Ă un. De lâindividualisme en littĂ©rature, Pachet poursuivait ce quâil faudrait appeler une anthropologie littĂ©raire de lâindividuel. Ici encore, une idĂ©e de lâindividu moderne sâexposait et sâexplorait. Le livre Ă©tait construit un peu diffĂ©remment, voyageant parmi des singularitĂ©s concrĂštes. Cette fois la rĂ©flexion ne se fondait pas sur lâexemplaritĂ© sombre de scĂšnes hors norme (en lâoccurrence la peine de mort, le duel ou le suicide, et leur centralitĂ© dans la pensĂ©e baudelairienne du social), mais partait de quelques situations tout Ă fait ordinaires oĂč sâĂ©prouve pourtant fortement le fait dâĂȘtre un individu : fermer la porte, prendre un bain, sâendormir, allumer une cigaretteâŠÂ ; lâauteur trouvait chez trois grands Ă©crivains (Michaux, Rushdie, Naipaul) lâimpulsion de poursuivre cette mĂ©ditation sur la possibilitĂ© dâĂ©mergence des individus, mais aussi, et câĂ©tait important, des raisons pour accentuer la minceur ou la fragilitĂ© de ce surgissement, et par consĂ©quent des encouragements Ă le protĂ©ger.
3Entre les deux livres, ce nâest pas tellement la pensĂ©e de lâindividu qui se transformait, mais plutĂŽt son timbre, sa couleur ou son profil â plus prĂ©cisĂ©ment, et câest ce Ă quoi je voudrais rĂ©flĂ©chir : son style et son rapport avec le style1. Lâhorizon sâinflĂ©chissait, car le sentiment et lâinterprĂ©tation de la conflictualitĂ© inhĂ©rente Ă lâindividualitĂ© moderne sâĂ©taient dĂ©placĂ©s et colorĂ©s un peu diffĂ©remment. La noirceur de lâindividuation baudelairienne laissait place Ă des moteurs plus quotidiens, Ă une exploration de la nuance fine de situations de retrait oĂč se joue pourtant tout aussi fondamentalement le rapport Ă soi. Constance dâun questionnement et subtil dĂ©placement de maniĂšre : câĂ©tait la mĂȘme pensĂ©e, mais la colĂšre en moins. Jâaimerais y voir la mise en Ćuvre de deux « styles dâindividuation », câest-Ă -dire de deux logiques ou de deux formes de formation de lâindividualitĂ©2 ; non pas deux pensĂ©es nĂ©cessairement divergentes du « soi », mais deux accentuations de ce que câest quâĂȘtre et devenir un « soi », deux allures, deux comportements, deux attitudes devant la poussĂ©e et le surgissement des ĂȘtres individuels (Ă nouveau : personnes, choses, formes ou pensĂ©es), et deux rĂ©ponses Ă ce surgissement.
4Encore un saut de quinze ans et Le Premier venu aujourdâhui reparaĂźt, augmentĂ© dâune postface oĂč lâauteur dit son Ă©tonnement devant celui quâil Ă©tait Ă©crivant cela : « Aujourdâhui que je relis mon essai pour la prĂ©sente réédition, je reconnais son mouvement et je lâapprouve, sans pouvoir tout Ă fait coĂŻncider avec lui, lâexpliciter ni le prolonger, comme si jâĂ©tais dĂ©sormais trop diffĂ©rent de celui qui lâa Ă©crit, et qui par-dessus les annĂ©es me livre un hĂ©ritage. » En effet câest une autre attitude Ă lâĂ©gard des exigences de lâindividualitĂ© qui sây Ă©tait exposĂ©e. Mais lâancien livre est revenu, approuvĂ© dans son mouvement-mĂȘme (câest-Ă -dire aussi dans son individuation), comme sâil fallait que revienne cette version sombre, pas trĂšs deleuzienne, de lâĂȘtre-soi. Peut-ĂȘtre la mĂ©chancetĂ©, la conflictualitĂ© â la « tyrannie de la face humaine » disait de Quincey â devaient-elles reparaĂźtre et sâimposer comme une constante de la constitution individuelle. Je voudrais essayer de comprendre ce parcours, la vie de ce livre paraissant et reparaissant, sa place dans lâĆuvre dâun Ă©crivain vĂ©ritablement singulier ; dans ces Ă©tapes dâune mĂȘme conviction, il faudra restituer la force et lâexigence de deux modes dâindividuation qui se succĂšdent moins quâils ne se font face, deux façons dâĂȘtre quâil nous faut Ă notre tour regarder, Ă©prouver et diffĂ©rencier en nous-mĂȘmes comme de vĂ©ritables possibilitĂ©s dâĂȘtre. Je vais forcer le trait, creuser la distinction et obliger ces deux modalitĂ©s Ă se dresser lâune en face de lâautre, car il me semble que câest lĂ un enjeu important de la littĂ©rature moderne, et la tĂąche mĂȘme de la critique : je proposerais volontiers de rĂ©orienter lâactivitĂ© critique et les enjeux de la lecture vers lâidentification de tels styles dâindividuation, autant de styles quâil y a dâĆuvres et dâidĂ©es de lâindividu qui sây risquent : la critique comme pratique de lâindividuel, câest-Ă -dire dâabord comme reconnaissance de la dynamique dâindividuation qui est Ă lâĆuvre dans un texte. Pensons la dynamique du style comme une dialectique de proposition et de rĂ©ponse : attention nuancĂ©e ou curiositĂ© cruelle, maniĂšre de seconder les choses dans leur mouvement de singularisation ou de sâen sentir menacé⊠autant de façons de porter le surgissement de lâindividu Ă la puissance deux â de le regarder et dây rĂ©pliquer.
5Pourquoi cela se dit-il prioritairement par la littĂ©rature, en elle (dans la littĂ©rature de Pachet) et grĂące Ă elle (dans ce que lui-mĂȘme a su Ă©prouver Ă la lecture de Baudelaire et de Michaux) ? Parce que les grands livres dĂ©ploient justement des styles dâindividuation insubstituables (parfois concurrents) pour nous y rendre sensibles, ils proposent Ă notre attention des modes dâattention, Ă notre regard des genres de regard, Ă notre perception des profils de perception quâils nous rendent un Ă un disponibles et auxquels ils nous demandent de faire attention, Ă tous Ă©gards. En un temps oĂč le « be yourself » est un slogan vide ou un fĂ©tiche (François Flahault a ironisĂ© rĂ©cemment sur ses prĂ©tentions), cette attention littĂ©raire (attention Ă la littĂ©rature et attention par la littĂ©rature, sens des qualitĂ©s et des diffĂ©renciations) est certainement un trĂšs bon guide.
6Le Premier venu sâouvre sur quelques pages consacrĂ©es Ă la figure du passant : lâinconnu(e), lâhomme des foules, le « nâimporte qui » dont Pachet relĂšve lâimportance dans les Ă©crits de Baudelaire, et qui consonne chez le poĂšte avec dâautres modalitĂ©s de lâindĂ©termination : le bonheur est « nâimporte oĂč hors du monde », lâĂ©lu politique est « un homme en loterie », et pour le haschischin « le premier objet venu devient symbole parlant »⊠Un principe esthĂ©tique et moral y est mis en lumiĂšre, celui de la gratuitĂ© des caractĂšres, des vertiges du hasard qui dans une foule de traits, dâĂȘtres ou dâobjets fait arbitrairement choisir tel ou tel.
7Mais la rĂ©flexion restitue rapidement le visage trĂšs particulier de ce « premier venu » baudelairien, en mettant au premier plan la question du sacrifice et en en faisant le foyer dâune rĂ©flexion plus vaste sur le « prix » moderne de lâindividuation, du « devenir quelquâun ». Quâest-ce qui justifie cette exemplaritĂ© exorbitante et noire, du sacrifice ? Câest, dâun mot trĂšs baudelairien, la coprĂ©sence de « semblables » et la disparition des absolus dans la sociĂ©tĂ© moderne : « dans le jeu de la concurrence, de la compĂ©tition des mĂ©rites qui sâouvre alors, la sĂ©lection des individus, si elle se conforme Ă peu prĂšs, dans la pratique, Ă la rĂ©partition des couches sociales existantes, manifeste pleinement son arbitraire. » (13-14) La promotion de lâun tient Ă la dĂ©gradation de lâautre, Ă quelque Ă©chelle des rapports humains « douloureux, honteux, richement implicites » (15) quâon se situe. Lâessai offre alors toutes les raisons de regarder lâindividuation comme une dialectique dâĂ©mergence et dâĂ©crasement, de concevoir lâĂȘtre-soi comme une violence, et lâaffirmation dâune maniĂšre Ă soi ou dâun espace Ă soi (« a room of oneâs own », disait Virginia Woolf) comme une lutte impliquant des rapports affectifs ambivalents, des subordinations, des compĂ©titions, des dĂ©pendances. Il en trace les lignes visibles, en dĂ©gage la forme concrĂšte et nous la place littĂ©ralement sous les yeux.
8Câest le paradoxe de lâindividuation dans la sociĂ©tĂ© moderne, cette sociĂ©tĂ© Ă©galitaire qui rĂ©vĂšle crument les interdĂ©pendances. La question baudelairienne devient : comment (dans les ĂȘtres, les Ćuvres, les pensĂ©esâŠ) les diffĂ©rences naissent-elles et sâamplifient-elles, ces diffĂ©rences Ă la fois voulues et dĂ©niĂ©es par la dĂ©mocratie ? Pachet montre combien chacun cherche Ă sâindividualiser par une propriĂ©tĂ© dont il « concerte lâapparence » par un choix et une diffĂ©renciation (autrement dit, cherche Ă se styliser et Ă se traiter soi-mĂȘme comme Ćuvre) ; mais il ajoute quâil suffit que le caractĂšre stĂ©rĂ©otypĂ© de la propriĂ©tĂ© apparaisse pour que lâindividualitĂ© de son « propriĂ©taire » disparaisse brusquement : cette individualitĂ©-lĂ est toujours sur la dĂ©fensive, et Baudelaire apparaĂźt souvent « en proie Ă cette nervosité » ; par lĂ il nous permet de sentir intensĂ©ment le « sans cesse » de la diffĂ©renciation, son caractĂšre infini et toujours Ă recommencer. Pachet le dira plus tard : lâindividu moderne est douĂ© pour la diffĂ©renciation, ou plutĂŽt il y est vouĂ© et mĂȘme condamnĂ©.
9La citation prĂ©fĂ©rĂ©e de Baudelaire, reprise Ă de Quincey, expose cette demande : « la tyrannie de la face humaine » ; dans lâexpĂ©rience des foules ou dans le coudoiement dâindividus en masses quâorganisent les grandes villes, câest-Ă -dire dans les conditions concrĂštes de la rĂ©flexivitĂ© inhĂ©rente au lien social, Baudelaire observe que par le caractĂšre irrĂ©ductible de sa singularitĂ©, la face humaine demande despotiquement Ă ĂȘtre identifiĂ©e, reconnue, « éclairĂ©e par un regard qui la distingue ». Mais « la simple loi du nombre transforme ce dĂ©sir dĂ©mocratique de reconnaissance en une tyrannie » ; car lâindividualitĂ© qui demande Ă ĂȘtre vue dans tous ses caractĂšres est emportĂ©e bientĂŽt « dans un mouvement furieux » et impuissant pour « accaparer lâattention ». Dans « Le joujou du pauvre » ou dans « Le gĂąteau », montre par exemple Pachet, la compĂ©tition rĂ©vĂšle en sâexagĂ©rant un couple dâĂȘtres identiques autour dâun objet qui finit par sâĂ©vanouir. Câest ce caractĂšre substituable des ĂȘtres ou des pensĂ©es, rĂ©vĂ©lĂ© par lâinstabilitĂ© des diffĂ©rences modernes, qui va permettre de construire une thĂ©orie du sacrifice ; Pachet commente en ce sens lâeffort de Baudelaire pour « reconstituer la logique du crime comme diffĂ©renciation », comme exercice dâune domination sur le plus proche, subordination situĂ©e au fondement de toute singularisation.
10Cette « prime Ă lâindividu » est Ă©videmment lâenjeu du dandy, celui qui veut ĂȘtre un et lutte contre le fantĂŽme de lâautre, hĂ©ros moderne qui cherche la distinction et la singularisation, mais dans un monde oĂč aucune procĂ©dure ne peut donc les lui garantir ; le dandy doit conserver son essence fragile en un duel invisible, « un despotisme du paraĂźtre et non de lâagir », ce que jâappellerais Ă mon tour une tyrannie esthĂ©tique, jamais conclue. Car la prĂ©caritĂ© des dĂ©terminations suscite des conduites dâemphase, dâexagĂ©ration et dâaccentuation de soi-mĂȘme ou de ses propres reliefs, elle implique une sorte de spectacularisation de lâindividu et se modĂšle sur un art emphatique : « les traits de singularitĂ© qui caractĂ©risent tel individu en le distinguant de ses proches, de ses modĂšles, de ses semblables, se manifestent comme peu saillants, Ă©vanouissants, tant et si bien quâils engendrent quasi naturellement le dĂ©sir de les exagĂ©rer, comme dans le dandysme, de faire apparaĂźtre aux yeux des autres une personnalitĂ© artificiellement excentrique ou nĂ©gative. » Ce despotisme esthĂ©tique dĂ©gagĂ© par Pachet, qui est bien un « style » dâindividualitĂ©, coĂŻncide avec dâautres styles dans les pratiques modernes, mais il est particuliĂšrement rĂ©vĂ©lateur de ce que câest quâĂȘtre soi dans ce monde-ci ; car le terrain du dandy, ajouterais-je, est le paraĂźtre et le disparaĂźtre, et cela fait de lui un reprĂ©sentant exemplaire de lâexigence moderne dâesthĂ©tisation diffĂ©rentielle de la vie ; Bourdieu a lui aussi montrĂ© la demande Ă©puisante dâune production de petites diffĂ©rences visibles ; et Foucault ou Barthes ont Ă©galement fait du dandy (dâun « dandysme moral » pour lâun, dâun dandysme noir pour lâautre) le hĂ©ros intime dâune pensĂ©e « racĂ©e ».
11Question de style, donc. Ce mouvement dâĂ©mergence-Ă©crasement, « rage froide et violence inquiĂšte », cette forme-lĂ dâindividuation oĂč lâindividuation signifie et active le surgissement dâune force qui demande Ă ĂȘtre vue, sâobserve au plus clair dans les Ćuvres dâart, ces quasi-sujets dont les sujets sont les modĂšles, et inversement. Il faut en effet saisir le lien moderne qui associe le domaine de la crĂ©ation des formes (leur puissance de diffĂ©renciation) et celui de lâaffrontement des regards ou des consciences, car, comme le montre ici Pachet « lâart appartient Ă un monde sacrificiel plus vaste que lui », qui est la sociĂ©tĂ© civile ; la forme esthĂ©tique et lâorganisation sociale sont soumises au mĂȘme principe de subordination, Ă la mĂȘme perception violente de diffĂ©rences organisĂ©es, câest-Ă -dire justement de formes singularisĂ©es ; la logique esthĂ©tique du choix, de lâaccentuation ou de lâexclusion prend une signification toute particuliĂšre en rĂ©gime dĂ©mocratique, oĂč mĂȘme la formation et la genĂšse dâune Ćuvre naissent dâun conflit et dâune concurrence, dâune sĂ©lection qui « retrouve la vĂ©ritĂ© sĂ©lective du monde ». Le poĂšte et lâartiste ont par consĂ©quent « le devoir cruel de mettre en lumiĂšre en eux-mĂȘmes â et donc de rendre inefficace » (vraiment indolore ?) ce surgissement brutal, en dĂ©tournant cette Ă©nergie : le gĂ©nie part dâun Ă©cart, le dĂ©veloppe, spĂ©cule sur lui, en quelque sorte il lâinnocente, et Baudelaire rappelle quâil « a assez de gĂ©nie pour Ă©tudier le crime dans son propre cĆur » et dans sa propre crĂ©ation de formes.
12Je vois ici la force de toute une pratique du style, style de vie et style tout court enfin compris et pratiquĂ©s dans lâunitĂ© de leur expression : une Ă©criture qui assure la continuitĂ© de lâindividuation des Ćuvres Ă celle des ĂȘtres. Ici, câest un principe commun de tyrannie esthĂ©tique qui sâĂ©claire violemment, oĂč faire ĂȘtre une qualitĂ© câest forcĂ©ment faire le sacrifice dâune autre qualité ; on y retrouverait volontiers la question du dĂ©tail, qui mieux quâune autre dit que pour Baudelaire le multiple (la meute, la foule) est le principe du mal : « Un artiste ayant le sentiment parfait de la forme, Ă©crit-il, [âŠ] se trouve alors comme assailli par une Ă©meute de dĂ©tails, qui tous demandent justice avec la furie dâune foule amoureuse dâĂ©galitĂ© absolue » ⊠« Lâoscillation nâest pas de lâĂȘtre, mais entre les ĂȘtres », conclut fortement Pachet. On voit quelle force de diffĂ©renciation en acte prĂ©sente ici la littĂ©rature, qui non seulement expose mais accentue et fait vivre les Ă©carts. Les exigences de lâart moderne se font signes dâun « rapport meurtrier au prochain », de lâimpossibilitĂ© de rapports contractuels : sous le regard de Baudelaire, le monde contemporain prĂ©sente une violence qui rĂ©sulte de la mise en prĂ©sence brutale de postulations individuelles non seulement irrĂ©ductibles, mais incompatibles : si lâun y est câest que lâautre nây est pas, ne doit pas y ĂȘtre. Nous trouverions facilement au fond de nous-mĂȘmes quelques reflets de cette cruautĂ©-lĂ .
13La position du sujet individuel dans une sociĂ©tĂ© individualiste est donc toujours prĂ©caire, câest le paradoxe mais aussi le potentiel, la rĂ©serve explorĂ©e en permanence par la pensĂ©e de Pachet3 ; Baudelaire aidait Ă comprendre la violence rageuse et impuissante de lâindividu moderne, dĂ©truisant-dĂ©truit ; dans Un Ă un4, Michaux aidera Ă comprendre lâĂ©nigme de lâindividu moderne, Ă la fois surgissant et fragile. La lecture que Pachet fait de Michaux a une couleur assez diffĂ©rente de celle quâil faisait de Baudelaire, elle est moins terrible, moins cruelle, libĂ©rĂ©e (ou privĂ©e) dâune pensĂ©e de la diffĂ©renciation comme sacrifice : câest une invitation, cette fois, Ă seconder intimement la « minceur » des individus.
14Un Ă un sâouvre sur une sĂ©rie de situations ordinaires de retranchement ; lâĂȘtre-soi y consiste avant tout en une mise Ă part de soi-mĂȘme, une façon de fermer la porte et de tourner le dos. Mais il sây rĂ©vĂšle une fragilitĂ© dĂ©multipliĂ©e : minceur de la cloison du moi ; besoin dâexpansion et de sortie, non nĂ©cessairement pour Ă©tendre un territoire, dâailleurs, mais pour maintenir le contact, dans une attitude indĂ©cise devant lâĂ©mancipation, un appel mĂȘlĂ© dâun « besoin de personne » ; conscience enfin dâune unitĂ© mal assurĂ©e : dâune part cette unitĂ© est multiple ou contradictoire en elle-mĂȘme, dâautre part elle est rĂ©pĂ©tĂ©e et dispersĂ©e ailleurs, parce quâelle est, si je puis dire, « ressemblĂ©e » par dâautres. Le surgissement de lâindividualitĂ© a en effet comme revers lâincertitude dâĂȘtre vraiment soi ; et cette incertitude se mesure et se ressource en permanence dans le contact avec les choses et les ĂȘtres : on se voit semblable, rĂ©pĂ©tĂ© au-dehors (« vaporisé » dirait Baudelaire), instable de cette nouvelle façon. LâĂ©mergence nâest plus exactement menacĂ©e par la concurrence exercĂ©e par dâautres surgissements, mais plutĂŽt composĂ©e de forces de retraits, de dĂ©flations et de retranchements Ă lâintĂ©rieur du sujet lui-mĂȘme, retraits oĂč lâindividualitĂ© ne sâĂ©vanouit pas, mais se continue sur un autre mode. Lâindividu ici est aussi bien une passivitĂ© et une force de recul â faite dâimitations, dâeffondrements de la volontĂ©, de retours en arriĂšre â quâune affirmation de particularitĂ©s, une diffĂ©rence personnelle ou un effort dâexpression.
15La figuration profonde de lâindividuel se transforme, sort dâune situation duelle et nous offre (Ă nous lecteurs) dâautres images, un nouveau registre, dâautres invitations de pensĂ©e et dâexpĂ©rience. Lâindividu, ici, est Ă©mergence pure, radicalitĂ© du choix et de la poussĂ©e dâune forme, en deçà mĂȘme de lâacquiescement Ă ce quâil choisit : il est par exemple « le pouvoir capricieux de choisir telle ou telle [musique], ou aucune, et de ne pas se reconnaĂźtre dans celle-lĂ mĂȘme quâil choisit dâĂ©couter » (14) : je tourne les boutons de la radio, je mâarrĂȘte sur une station, mais je ne voudrais pas avoir Ă rendre compte de cette Ă©coute-lĂ comme dâun choix de moi-mĂȘme, dâune dĂ©termination ou dâune distinction. Lâindividu est celui qui choisit son comportement ou ses objets, des comportements et des objets qui le singularisent mais aussi bien qui ressemblent Ă tous les autres, ou encore qui ne lui signifient rien ; il est une certaine « forme dâintĂ©gritĂ© et de propriĂ©té », qui ne suppose pas lâoriginalitĂ©, lâirremplaçable, mais plutĂŽt lâautonomie dans le rapport Ă un milieu, quelque chose comme un pur tracĂ© de contours : « Lâindividu sâaffirme le plus, et sous sa forme la plus abstraite, lĂ oĂč le signe de son affirmation est le plus stĂ©rĂ©otypĂ©. Pourquoi ? Ce que lâindividu affirme lĂ nâest pas la richesse de sa vie psychologique, son inventivitĂ©, ses ressources ; câest sa pure indĂ©pendance, le pouvoir nu de dire oui ou non, de dĂ©sirer ou de repousser » (14) â et par exemple le pouvoir de ne pas se distinguer, de ne pas avoir Ă sâaffirmer comme un sujet qui ne ressemble Ă aucun autre. On est proche, ici, dâune pensĂ©e deleuzienne de lâindividuation conçue comme un tracĂ© de territoires et dâintensitĂ©s, une pensĂ©e du devenir, du nomadisme et de la fuite, oĂč lâindividu est regardĂ© et pratiquĂ© comme une sĂ©rie de « lignes » : « Mes territoires sont hors de prise, et pas parce quâils sont imaginaires, au contraire : parce que je suis en train de les tracer » (Mille Plateaux)⊠On voit que le mouvement mis en lumiĂšre nâest plus tout Ă fait le mĂȘme que celui du Premier venu ; il est plus conforme Ă lâidĂ©e que prĂ©sentent effectivement de lâindividuation les philosophies modernes, comme celle de Simondon qui est si prĂ©sente aujourdâhui (je ne sais pas si Pachet a connaissance de cette philosophie, mais elle a Ă©tĂ© dĂ©terminante pour celle de Deleuze, qui lui importe) : lâindividuation y est figurĂ©e comme lâĂ©mergence jamais aboutie dâune forme sur une rĂ©serve dâinforme, une rĂ©serve toujours maintenue et qui lui sert prĂ©cisĂ©ment de ressource pour un nouveau dĂ©phasage ; la dialectique ou le conflit tiennent dĂ©sormais au maintien de lâindĂ©terminĂ©, Ă lâinsistance dâun fonds de non-individuel dans la formation individuelle elle-mĂȘme. RegardĂ©e comme poussĂ©e et force de diffĂ©renciation interne, cette individuation-lĂ est insĂ©parable du milieu sur lequel elle Ă©merge.
16Mais Pachet va plus loin, et un peu ailleurs, en accentuant la place de la passivitĂ© dans ces pratiques de singularisation, la place du retrait dans nos modes de prĂ©sence, lâimportance de la distraction dans notre vigilance, bref en sâintĂ©ressant Ă ces moments oĂč « un individu Ă©merge dans un effondrement de sa volontĂ©, et ââporteââ par lĂ son propre inconnaissable. » Il sâagit pour lui de « dĂ©faire le lien entre lâĂȘtre soi et un rapport de volonté » : dans beaucoup dâĂ©tats composĂ©s (Ă la fois choisis et abandonnĂ©s) qui font le cours de notre vie la volontĂ© en effet sâĂ©tiole, se divise, sâĂ©clipse ; et pourtant « indubitablement lâindividualitĂ© y subsiste et sây affirme, malgrĂ© torsions et incertitudes » (32) ; lâindividu par consĂ©quent « se constate » (30) et se reçoit au moment-mĂȘme oĂč il se croyait emportĂ© par un flux dâaltĂ©ritĂ©. Pachet le lit et lâĂ©prouve chez Michaux, qui est sensible plus quâaucun autre poĂšte Ă ces deux dimensions de lâindividualité : « la forme quâelle dĂ©coupe, et derriĂšre elle le milieu continu, la permanence Ă travers les accidents de la forme, le fond dâĂȘtre qui ne se dĂ©coupe pas et auquel lâexpĂ©rience, conduite avec assez de rigueur et dâobstination, finit toujours par mener. » (25) La conflictualitĂ© et la force de lâindividuation baudelairienne se sont dĂ©placĂ©es, et sâexercent plutĂŽt ici dans une lutte entre un sujet et ses propres possibilitĂ©s dâĂȘtre : câest moins au prix dâun semblable que lâon Ă©merge et que lâon se constitue, quâau prix de ses propres ressources, de tout ce que lâon pourrait ĂȘtre, faire ĂȘtre et faire surgir en soi-mĂȘme, quâil soit signifiant ou insignifiant. Mais la rĂ©serve est infinie car le moi est une foule et dĂ©borde : « Je ne suis pas, grĂące Ă ma capacitĂ© de mâen distinguer, ce que moi-mĂȘme je croyais ĂȘtre »⊠Loin du choix, fragilitĂ© et potentialitĂ© sont indĂ©mĂȘlables.
17Pour la littĂ©rature, cet autre style dâindividuation consiste Ă se rendre sensible (attentif) non plus tant aux duels inhĂ©rents Ă la singularitĂ©, mais plutĂŽt Ă ce que Segalen appelait « le divers », câest-Ă -dire Ă la fragilitĂ© des affirmations, des diffĂ©renciations fines, des variations de lâhumain ; câest lâun des enjeux essentiels de la littĂ©rature moderne que de rĂ©vĂ©ler « la substance humaine banale dans son immaĂźtrisable diversité ». Il faut forcer la question, explique Pachet : « Que serais-je (et pas seulement : Que ferais-je) si jâĂ©tais toi, si jâĂ©tais femme, si jâĂ©tais ma femme ? ». Je suis en effet enfermĂ© en moi-mĂȘme, et si jâĂ©tais un autre je serais enfermĂ© dans cet autre, enfin je sens confusĂ©ment quâĂȘtre individu câest oublier les autres et oublier les autres que je suis, câest devoir les oublier et y ĂȘtre en mĂȘme temps rappelĂ© sans cesse : « ĂȘtre enfermĂ© dans un lieu et une forme (aussi changeante et multiple soit-elle), Ă lâabri dâune muraille de peau et dâos, et que cette muraille nâest rien dâautre que lâobligation dâoublier ce que câest dâĂȘtre lâautre. » (104) La littĂ©rature, dans sa capacitĂ© de diffĂ©renciation, a sans doute devant cet oubli un grand pouvoir de rappel, câest-Ă -dire dâĂ©cartement. Michaux, exemplairement, est un corps et une Ăąme qui recherchent activement les situations dâexotisme, qui se reportent dans des mondes de vie autres ; il aime voir apparaĂźtre des paysages diffĂ©rents et curieux, se rendant et rendant les lecteurs sensibles Ă la variĂ©tĂ© de lâhumain.
18Mais comme tout Ă©crivain moderne, ajoute Pachet qui ne lĂąche pas sa proie, il « doit briser le secret, et montrer avec quelle substance hĂ©tĂ©rogĂšne et impossible Ă unifier lâhomme doit fabriquer des individualitĂ©s unifiĂ©es. » (24) Lâeffort, en effet, nâest jamais abouti : ĂȘtre individu, ce nâest pas ĂȘtre sorti du prĂ©-individuel, câest comme diraient Simondon ou Deleuze, en sortir Ă chaque instant, dans un « mouvement de dĂ©sĂ©quilibre et de rupture dont lâessence est de rester toujours plus virtuel que rĂ©el. » (28) Les textes de Michaux sur les dessins dâenfants, les tableaux de fou ou les drogues le montrent sans cesse : dans lâopĂ©ration toujours rĂ©pĂ©tĂ©e par laquelle lâindividu se soustrait Ă ce qui lâentoure, lâoccupe, lâinvestit, se manifestent les ressources et les douleurs de lâĂȘtre soi, la capacitĂ© et lâincapacitĂ© Ă se dĂ©fendre contre les empiĂštements extĂ©rieurs. La question de Michaux nâest dĂ©cidĂ©ment pas tout Ă fait celle de Baudelaire et devient celle de la subsistance du sujet face Ă lâinvasion des ĂȘtres, des sensations et des objets. De lĂ lâinfini de la tĂąche individuelle, ce que Pachet nomme « lâextrĂȘme susceptibilitĂ© humaine Ă la diffĂ©renciation. Lâhumain, mĂȘme fonciĂšrement malade, semble en proie Ă la diffĂ©renciation et douĂ© pour elle. » (37) Car « on veut trop ĂȘtre quelquâun », comme lâĂ©crit Michaux dans la cĂ©lĂšbre postface Ă Plume. Et de ce vouloir, de ce vouloir qui nous constitue et qui nous tient, rĂ©sulte une grande fatigue. Cette fatigue ne vient pas de lâexigence dâĂȘtre quelquâun plutĂŽt que personne, mais dâĂȘtre quelquâun plutĂŽt que tous les autres (tout ce qui se propose selon le moment ou les circonstances, tentation continuelle de changer, ou nĂ©cessitĂ© tout aussi continuelle de tenir, impĂ©ratif de cohĂ©rence). Fatigue de se diffĂ©rencier, fatigue de rĂ©sister, fatigue de la nĂ©cessitĂ© dâĂȘtre un en faisant taire tous les autres quâon est, quâun Sartre a lui aussi Ă©prouvĂ©e constamment, pris dans les contradictions de sa propre course. « Lâindividu est aussi le lieu de ce combat-lĂ Â : entre ĂȘtre et pouvoir-ĂȘtre, entre gisement et exploitation du gisement. »
19On voit ce qui distingue cette figuration de lâindividuation de celle Ă laquelle invitait Baudelaire. Car la pensĂ©e a ici la couleur de la dĂ©fense, ou mĂȘme de la tendresse, plutĂŽt que celle de la colĂšre. Devant Michaux, Pachet Ă©prouve la minceur de sa propre individualitĂ© et nous la fait Ă©prouver Ă nous-mĂȘmes et en nous-mĂȘmes, il nous met en cordĂ©e â dĂ©fensifs et solidaires. Saisie dans sa fragilitĂ©, lâĂ©mergence individuelle est un mouvement ou une poussĂ©e quâil faut dĂ©fendre, ou plutĂŽt Ă laquelle il faut faire, Ă tous Ă©gards, attention. Un autre essai de Pachet consacrĂ© au vieillissement, Le Grand Ăąge5, participe dâailleurs aussi de cette qualitĂ© attentionnelle, situant son mouvement dans une rĂ©ponse Ă lâincrĂ©dulitĂ© que lâon ressent intimement devant le vieillir, ses limites et ses dĂ©gradations, une rĂ©ponse au sentiment de « lâenfant Ă©tonnĂ© et cruel quâon ne peut cesser dâĂȘtre ».
20Il y a lĂ , donc, deux maniĂšres de regarder le mouvement mĂȘme de lâindividuation, câest-Ă -dire deux dĂ©cisions sur lâhumain, ou plutĂŽt deux colorations dâune mĂȘme dĂ©cision sur lâhumain (le fait, premier pour la pensĂ©e de Pachet, de tenir lâindividu pour une coupure puisque quelque chose sây divise et sây rĂ©partit immanquablement selon les enveloppes de la peau). Un Ă un semblait pacifier la pensĂ©e de lâindividuation moderne et la tourner avant tout vers un appĂ©tit du divers, mais Le Premier venu reparaĂźt aujourdâhui, Ă©tonnant son auteur. Sans doute parce que Pachet avait trouvĂ© en Baudelaire un individu selon son cĆur, assoiffĂ© de vigilance, occupĂ© de la diffĂ©renciation entre les hommes mais aussi convaincu de lâarbitraire de cette diffĂ©renciation et de la rage sourde de sa relance perpĂ©tuelle ; le style dâindividualitĂ© de Baudelaire et de ses textes, violent et cruel, fournissait Ă Pachet un style de pensĂ©e (une pensĂ©e emportĂ©e passionnĂ©ment aussi par celle de RenĂ© Girard), une façon de vivre lâindividuel en pensĂ©e, de vivre une pensĂ©e de lâindividuel. Comme si Baudelaire lui permettait, et nous permettait Ă notre tour, de restituer les effets profonds dâun cĂŽtoiement rĂ©alisĂ© dans la lecture elle-mĂȘme, allĂ©gorique des modes de contact et de conflit qui dĂ©finissent la dĂ©mocratie. Il lâaidait par exemple Ă comprendre comment son texte peut nous enchaĂźner fatalement Ă lui.
21Un Ă un aussi faisait place Ă la brutalitĂ© des dĂ©terminations et Ă lâinfini de lâĂ©mergence dâun soi. Le livre avait dâailleurs son propre point de rencontre entre le politique et lâesthĂ©tique : non plus le sacrifice, mais lâĂ©tat de colonisation. AprĂšs la lecture de Michaux, il observait les Ă©tats dâindividuation paradoxaux, contraints, passifs, oĂč lâon se trouve « [c]olonisĂ©s, et Ă lâaise dans cet Ă©tat de dĂ©pendance, de paralysie, de confort, dâabaissement bienheureux » (8) ; il invitait surtout Ă une « dĂ©colonisation de soi » en sâappuyant (grĂące Ă une lecture aux « accents baudelairiens » (48) dâOctave Mannoni et de Franz Fanon) sur une comprĂ©hension de la complexitĂ© des situations effectives de dĂ©colonisation, et des formes presque « familiales » de dĂ©pendance et de violence qui sây observent. Il faisait donc le pari de penser lâĂȘtre-soi en solidaritĂ©, en rĂ©ciprocitĂ©, avec cette nouvelle attention politique, il affrontait directement la question de la signification de lâoppression coloniale pour la conscience individuelle.
22Violence, Ă©crasement, blessure : Baudelaire, en quelque sorte, avait montrĂ© cela tout nu, forcĂ© le trait, accentuĂ© lâintrication, et imposĂ© des images qui ne laissaient pas en repos. Le Premier venu parlait dĂ©jĂ du fond dâindĂ©terminĂ© de lâindividuel, mais ne sâen accommodait pas, voulait le surgissement, la logique du choix, lâirrĂ©ductible des individus ou des maniĂšres dâĂȘtre, par consĂ©quent le tĂ©moignage de leur concurrence profonde, et de la façon dont lâart dĂ©vie ce processus. Câest peut-ĂȘtre la radicalitĂ© de son style dâattentionnalitĂ© qui sâimpose Ă nouveau aujourdâhui. Quâest-ce qui a changĂ©, dâailleurs, entre les deux Ă©ditions du mĂȘme livre Ă trente ans dâintervalle ? Essentiellement des dĂ©veloppements touchant la question du « complot », et des formulations concernant celle du dandysme. Lâune et lâautre dĂ©gagent lâexemplaritĂ© politique ou existentielle de certains comportements artistiques ou littĂ©raires. Le complot est dĂ©sormais mis au premier-plan, choisi comme nouveau sous-titre, et souligne la force de lâĆuvre concertĂ©e, « conspirĂ©e » Ă la maniĂšre dâun soi, dans la mĂȘme gestualitĂ© et le mĂȘme effort dâĂ©mergence, dâorganisation minutieuse et de rĂ©paration ; la tonalitĂ© ici aussi a dâailleurs subtilement changĂ©, sensible Ă ce quâil y a de « vellĂ©itaire » dans ces concertations baudelairiennes, et par exemple Ă lâinfinitif, modalitĂ© de lâagenda ou des notes intimes, modalitĂ© du rapport Ă soi et de lâĂ©mergence surprise par elle-mĂȘme plutĂŽt que de lâeffort de distinction (entretemps, Pachet avait Ă©crit Les BaromĂštres de lâĂąme, un beau livre consacrĂ© Ă lâĂ©mergence du journal intime6). Lâessayiste repĂšre, en de nombreuses occurrences, « lâattitude consistant, non Ă conspirer, mais Ă rĂȘver, esthĂ©tiquement, dâune ââbelle conspirationââ », il voit en Baudelaire un « mouchard », expert en dĂ©tections, reprĂ©sentant dâun vĂ©ritable dandysme de la perception.
23Ce style dâindividualitĂ© « est comme marquĂ© par son surgissement », et « donc vouĂ© Ă porter la conscience de ce quâest la fabrication ou la diffĂ©renciation des individus » dans un monde qui le rĂ©clame et sây oppose tout ensemble. Câest pourquoi peut-ĂȘtre il faut toujours en revenir, on peut revenir aujourdâhui, au-delĂ dâune conscience des variations et dâun appĂ©tit du divers, Ă la cruautĂ© baudelairienne, Ă la considĂ©ration de la douleur et de la charge moderne dâĂȘtre un individu, aux troublantes « manigances » tissĂ©es dans lâombre de nos propres gestes. On nâest tendre ou curieux dâautrui que si lâon est assurĂ© dâĂȘtre ce que lâon est, et dâĂȘtre le seul Ă lâĂȘtre ainsi ; la vie de tous les jours, lâenfance ou la peur nous le disent sans cesse, dans lâincertitude qui tient de façon Ă©gale chacun de nous, chacun de nous pour qui « le seul ĂȘtre douĂ© de continuitĂ©, [âŠ] câest lâautre »7. Nous avons souvent une faible tolĂ©rance aux petites diffĂ©rences, aux variations subtiles de traits ou dâobjets si proches quâils nous menacent plus que ne le font les choses nettement distinguĂ©es, fortement marquĂ©es dans leur altĂ©ritĂ© et qui nâempiĂštent sur aucune frontiĂšre ou aucune membrane protectrice du « moi » ; pour moi (câest trivial), je me souviens dâun mouvement bizarre dâantipathie devant le goĂ»t du sel en AmĂ©rique : plus Ă©purĂ©, plus fort et corrosif que celui que je connaissais, il changeait trop subtilement le goĂ»t de tous les autres goĂ»tsâŠ
24La lecture dâUn Ă un affine ces modalitĂ©s quotidiennes de lâaffirmation et de lâindividuation humaine, plus ambigĂŒe « que la division entre des corps mutuellement exclusifs », plus ambigĂŒe quâune affirmation de choix, et nous permet de suivre son mouvement jusque dans nos retranchements les plus ordinaires ; celle du Premier venu en revanche continue de lâassombrir, maintenant la vigilance et redisant les exigences discriminantes, au-dedans et au-dehors, de tout surgissement dâune forme, dâun style, dâun soi, nous redisant que nous sommes porteurs de cette force, et responsables des formes concrĂštes dans lesquelles elle sâexprime. Ce qui mâa le plus frappĂ© Ă la relecture est la remarque finale du dernier chapitre (réélaborĂ©e pour cette nouvelle Ă©dition) : la thĂ©orie du sacrifice ne se trouve jamais chez Baudelaire « que comme vĆu ou projet. Si une telle thĂ©orie peut ĂȘtre explicitĂ©e Ă partir de ses notes, câest, sans doute conformĂ©ment au dĂ©sir du poĂšte, sous la responsabilitĂ© du lecteur quâelle le sera. » Lâessentiel, en effet, est non seulement dâavoir identifiĂ© un mode de lâindividuel dans sa complexitĂ© et ses contradictions, dans sa nĂ©cessitĂ© concurrentielle, mais aussi de lâavoir reconnu profondĂ©ment en soi-mĂȘme et de sâen ĂȘtre rendu responsable. Lâavant propos dâun recueil intitulĂ© Aux aguets, publiĂ© en 2002, faisait aussi droit Ă cette « cruautĂ© du regard », aux troublantes alliances scellĂ©es par une pensĂ©e fĂ©rocement vigilante, qui doit se savoir responsable de ce quâelle voit (comme Freud disait quâon lâest de ses rĂȘves) : « Une torsion est Ă lâĆuvre, une contamination peut-ĂȘtre, qui oblige lâobservateur de la violence Ă reconnaĂźtre en lui-mĂȘme une inquiĂ©tante frĂ©nĂ©sie. [âŠ] Je dois en convenir, violence et cruautĂ© sont en effet plus quâun bruit venu de lâextĂ©rieur parasiter mes rĂ©flexions. Elles les ont souvent suscitĂ©es, voire animĂ©es, et se sont reflĂ©tĂ©es en elles8. »
25Deux styles dâindividuation, donc, deux attitudes Ă lâĂ©gard du surgissement dâun individu, deux efforts qui nous requiĂšrent un peu diffĂ©remment ; lâun nâest pas le contraire de lâautre (un Ă©crivain comme lâest Pachet tend toujours une mĂȘme corde), mais lâautre dĂ©placĂ© et autrement accentuĂ©. Câest, avant toute chose, cette variĂ©tĂ© des logiques dâindividuation qui mâattire dans la littĂ©rature, et qui mâapparaĂźt comme sa pensĂ©e propre. Ă nouveau, pourquoi la littĂ©rature dans ces questions â la littĂ©rature de Baudelaire, la littĂ©rature de Michaux, la littĂ©rature de Pachet ? Parce que la littĂ©rature, justement, sait diffĂ©rencier non pas seulement des substances individuelles, des traits de personnalitĂ©s, mais des attitudes Ă lâĂ©gard de ces traits ; elle ne porte pas seulement des pensĂ©es de lâindividu mais des pratiques de lâindividuel, des logiques de la forme, et câest en cela quâelle ouvre lâespace commun aux styles et aux styles de vie. Un individu, tout comme une Ćuvre, est bien un style, moins une substance quâune maniĂšre, moins une sĂ©rie de contenus quâune certaine façon de prendre les choses et de les modifier. La construction de la personne et la construction dâune Ćuvre relĂšvent en rĂ©alitĂ© dâune seule et mĂȘme question : celle de lâindividuation et de la promesse du style ; toutes deux sont du ressort dâune esthĂ©tique, et par consĂ©quent dâun regard et dâune attention. Câest pourquoi la pensĂ©e peut sâĂ©laborer Ă partir de la littĂ©rature et grĂące Ă elle, par exemple ici Ă partir de la façon dont quelques auteurs en ont affectĂ© un autre ; « comprendre » nâest pas liĂ© uniquement Ă lâexercice de lâintellect, câest une modalitĂ© de lâĂȘtre.
26Câest pourquoi Ă mon tour je peux reconnaĂźtre et recevoir ces styles dâindividuation dans leur diffĂ©rence, forcer cette diffĂ©rence, Ă©tablir leur concurrence, les obliger Ă se faire face, les dresser lâun en face de lâautre pour en faire, Ă mon propre usage, des formes de pensĂ©e et des puissances de penser⊠; la relecture du Premier venu, par exemple, mâa convaincue de lâĂ©nergie de « vis-Ă -vis » des styles, et de la force quâil faut pour les recevoir et les pratiquer. La littĂ©rature moderne, dans beaucoup de ses dimensions, parle Ă la fois de la promesse et de la charge du devenir individuel : elle est solidaire du mouvement mĂȘme de lâindividuation (qui, jây insiste, peut et doit rĂ©pondre Ă des logiques contradictoires, ces logiques que lâattitude philosophique est au contraire forcĂ©e dâhomogĂ©nĂ©iser plus rapidement), elle dĂ©gage, restitue ou invente des formes dâĂȘtre, des formes que prend lâĂȘtre ; câest Ă ce titre quâelle requiert ses lecteurs, car elle exige dâeux quâils rĂ©pliquent Ă ce mouvement et sây redisposent en une maniĂšre propre. Il sâagit dây capter dâautres maniĂšres et dâexpĂ©rimenter, en les voyant ĂȘtre devant soi, les enjeux de son propre ĂȘtre-soi. Il faut y voir, et aimer y voir, un appel exigeant du singulier (ce singulier de styles irrĂ©ductibles, mais qui sont toujours en voie dâappropriation), un sens des variations, une pratique des nuances et des diffĂ©renciations fines et rĂ©elles, prises une Ă une, pensables et appropriables, qui me semblent indiquer lâessentiel de leur tĂąche attentionnelle et rĂ©flexive aux lecteurs et aux critiques.

