Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 11, numéro 4
Marielle Macé

Deux styles d’individuation

Pierre Pachet, Le Premier venu. Baudelaire, solitude et complot, Paris : DenoĂ«l, coll. « MĂ©ditations », nouvelle Ă©dition revue et corrigĂ©e, 2009, 176 p., EAN 9782207261118 & Pierre Pachet, Un Ă  un. De l’individualisme en littĂ©rature (Michaux, Naipaul, Rushdie), Paris : Éditions du Seuil, coll. « La couleur des idĂ©es », 1993, 147 p., EAN 9782020189316.

La pensée : ce qui ne peut se produire que dans un individu.

« Si un thĂšme pouvait m’inspirer le dĂ©sir de construire une Ɠuvre, ce serait le thĂšme de ‘‘l’individu’’, terme par lequel je nomme le devoir que l’on a, d’ĂȘtre celui que l’on est. Mais ce thĂšme m’inspire surtout le dĂ©sir de lui ĂȘtre infidĂšle, d’ĂȘtre inconsistant. »

Pierre Pachet, L’ƒuvre des jours.

1Comment ĂȘtre un individu, celui-ci plutĂŽt qu’un autre ? Que peut dire Ă  ce propos la littĂ©rature, l’expression littĂ©raire ou l’attention portĂ©e Ă  la littĂ©rature ? Et quelle direction cela indique-t-il Ă  l’activitĂ© critique ? La pensĂ©e moderne a fait de la question de l’individu son affaire centrale : avec Bergson, Merleau-Ponty, puis, dans une autre logique Simondon, Deleuze, et aujourd’hui Agamben
 ce sont bien les formes de l’ĂȘtre et du devenir-individuel qui ont intĂ©ressĂ© la philosophie du XXe siĂšcle. Mais la littĂ©rature a aussi pris sa part, manifestĂ© sa capacitĂ© d’attention et sa propre puissance de pensĂ©e dans ces domaines. La republication, dans une nouvelle Ă©dition, de l’essai consacrĂ© par Pierre Pachet Ă  Baudelaire, intitulĂ© Le Premier venu, aide Ă  considĂ©rer ces questions. Le livre avait d’abord paru en 1976, sous-titrĂ© « Politique de Baudelaire » ; Ă©crit dans le voisinage de RenĂ© Girard, mais aussi de Victor Goldschmidt et de Claude Lefort, il partait de certains textes tournant autour de la question du sacrifice, et par exemple de la peine de mort, pour restituer une authentique intelligence baudelairienne du social ; Ă  partir de fragments allusifs rassemblĂ©s dans « FusĂ©es » et dans « Mon cƓur mis Ă  nu », Pierre Pachet observait l’énigmatique fascination de Baudelaire pour le sacrifice, la naissance d’un homme providentiel, l’accumulation de forces sur un seul individu, la fragilitĂ© des valeurs dans un monde oĂč celles-ci ont perdu leur fondement sacré  Il s’agissait bien d’une Ă©tude sur la littĂ©rature baudelairienne, attentive et neuve ; mais le livre pouvait surtout frapper par la force de la pensĂ©e de l’individu qui s’y risquait ; cette pensĂ©e semblait s’ĂȘtre rejointe elle-mĂȘme dans et par la lecture de Baudelaire, s’y ĂȘtre trouvĂ©e en s’y mettant Ă  l’épreuve, affĂ»tĂ©e par la violence mĂȘme des fragments baudelairiens. Elle avait quelque chose de cruel. Pachet savait et avançait que tout surgissement d’un ĂȘtre individuel (qu’il soit homme, Ɠuvre ou idĂ©e, car mĂȘme l’expĂ©rience de la pensĂ©e consiste Ă  « percevoir le mouvement sans fin des diffĂ©rences » et comporte « l’espoir de penser quelque chose d’absolument singulier »), particuliĂšrement dans les sociĂ©tĂ©s modernes qui Ă  la fois posent l’égalitĂ© des ĂȘtres et requiĂšrent la diffĂ©renciation de chacun, il avançait que tout surgissement d’un ĂȘtre individuel donc, se dĂ©roule dans un espace de conflits, se paie de l’écrasement d’un autre, dĂ©pend de cet Ă©crasement, et que la tyrannie, pour l’homme dĂ©mocratique, vient prĂ©cisĂ©ment de la prĂ©sence et du dĂ©sir de dĂ©termination de ses semblables.

2Quinze ans plus tard, dans un autre livre intitulĂ© Un Ă  un. De l’individualisme en littĂ©rature, Pachet poursuivait ce qu’il faudrait appeler une anthropologie littĂ©raire de l’individuel. Ici encore, une idĂ©e de l’individu moderne s’exposait et s’explorait. Le livre Ă©tait construit un peu diffĂ©remment, voyageant parmi des singularitĂ©s concrĂštes. Cette fois la rĂ©flexion ne se fondait pas sur l’exemplaritĂ© sombre de scĂšnes hors norme (en l’occurrence la peine de mort, le duel ou le suicide, et leur centralitĂ© dans la pensĂ©e baudelairienne du social), mais partait de quelques situations tout Ă  fait ordinaires oĂč s’éprouve pourtant fortement le fait d’ĂȘtre un individu : fermer la porte, prendre un bain, s’endormir, allumer une cigarette
 ; l’auteur trouvait chez trois grands Ă©crivains (Michaux, Rushdie, Naipaul) l’impulsion de poursuivre cette mĂ©ditation sur la possibilitĂ© d’émergence des individus, mais aussi, et c’était important, des raisons pour accentuer la minceur ou la fragilitĂ© de ce surgissement, et par consĂ©quent des encouragements Ă  le protĂ©ger.

3Entre les deux livres, ce n’est pas tellement la pensĂ©e de l’individu qui se transformait, mais plutĂŽt son timbre, sa couleur ou son profil — plus prĂ©cisĂ©ment, et c’est ce Ă  quoi je voudrais rĂ©flĂ©chir : son style et son rapport avec le style1. L’horizon s’inflĂ©chissait, car le sentiment et l’interprĂ©tation de la conflictualitĂ© inhĂ©rente Ă  l’individualitĂ© moderne s’étaient dĂ©placĂ©s et colorĂ©s un peu diffĂ©remment. La noirceur de l’individuation baudelairienne laissait place Ă  des moteurs plus quotidiens, Ă  une exploration de la nuance fine de situations de retrait oĂč se joue pourtant tout aussi fondamentalement le rapport Ă  soi. Constance d’un questionnement et subtil dĂ©placement de maniĂšre : c’était la mĂȘme pensĂ©e, mais la colĂšre en moins. J’aimerais y voir la mise en Ɠuvre de deux « styles d’individuation », c’est-Ă -dire de deux logiques ou de deux formes de formation de l’individualitĂ©2 ; non pas deux pensĂ©es nĂ©cessairement divergentes du « soi », mais deux accentuations de ce que c’est qu’ĂȘtre et devenir un « soi », deux allures, deux comportements, deux attitudes devant la poussĂ©e et le surgissement des ĂȘtres individuels (Ă  nouveau : personnes, choses, formes ou pensĂ©es), et deux rĂ©ponses Ă  ce surgissement.

4Encore un saut de quinze ans et Le Premier venu aujourd’hui reparaĂźt, augmentĂ© d’une postface oĂč l’auteur dit son Ă©tonnement devant celui qu’il Ă©tait Ă©crivant cela : « Aujourd’hui que je relis mon essai pour la prĂ©sente réédition, je reconnais son mouvement et je l’approuve, sans pouvoir tout Ă  fait coĂŻncider avec lui, l’expliciter ni le prolonger, comme si j’étais dĂ©sormais trop diffĂ©rent de celui qui l’a Ă©crit, et qui par-dessus les annĂ©es me livre un hĂ©ritage. » En effet c’est une autre attitude Ă  l’égard des exigences de l’individualitĂ© qui s’y Ă©tait exposĂ©e. Mais l’ancien livre est revenu, approuvĂ© dans son mouvement-mĂȘme (c’est-Ă -dire aussi dans son individuation), comme s’il fallait que revienne cette version sombre, pas trĂšs deleuzienne, de l’ĂȘtre-soi. Peut-ĂȘtre la mĂ©chancetĂ©, la conflictualitĂ© — la « tyrannie de la face humaine » disait de Quincey — devaient-elles reparaĂźtre et s’imposer comme une constante de la constitution individuelle. Je voudrais essayer de comprendre ce parcours, la vie de ce livre paraissant et reparaissant, sa place dans l’Ɠuvre d’un Ă©crivain vĂ©ritablement singulier ; dans ces Ă©tapes d’une mĂȘme conviction, il faudra restituer la force et l’exigence de deux modes d’individuation qui se succĂšdent moins qu’ils ne se font face, deux façons d’ĂȘtre qu’il nous faut Ă  notre tour regarder, Ă©prouver et diffĂ©rencier en nous-mĂȘmes comme de vĂ©ritables possibilitĂ©s d’ĂȘtre. Je vais forcer le trait, creuser la distinction et obliger ces deux modalitĂ©s Ă  se dresser l’une en face de l’autre, car il me semble que c’est lĂ  un enjeu important de la littĂ©rature moderne, et la tĂąche mĂȘme de la critique : je proposerais volontiers de rĂ©orienter l’activitĂ© critique et les enjeux de la lecture vers l’identification de tels styles d’individuation, autant de styles qu’il y a d’Ɠuvres et d’idĂ©es de l’individu qui s’y risquent : la critique comme pratique de l’individuel, c’est-Ă -dire d’abord comme reconnaissance de la dynamique d’individuation qui est Ă  l’Ɠuvre dans un texte. Pensons la dynamique du style comme une dialectique de proposition et de rĂ©ponse : attention nuancĂ©e ou curiositĂ© cruelle, maniĂšre de seconder les choses dans leur mouvement de singularisation ou de s’en sentir menacé  autant de façons de porter le surgissement de l’individu Ă  la puissance deux — de le regarder et d’y rĂ©pliquer.

5Pourquoi cela se dit-il prioritairement par la littĂ©rature, en elle (dans la littĂ©rature de Pachet) et grĂące Ă  elle (dans ce que lui-mĂȘme a su Ă©prouver Ă  la lecture de Baudelaire et de Michaux) ? Parce que les grands livres dĂ©ploient justement des styles d’individuation insubstituables (parfois concurrents) pour nous y rendre sensibles, ils proposent Ă  notre attention des modes d’attention, Ă  notre regard des genres de regard, Ă  notre perception des profils de perception qu’ils nous rendent un Ă  un disponibles et auxquels ils nous demandent de faire attention, Ă  tous Ă©gards. En un temps oĂč le « be yourself » est un slogan vide ou un fĂ©tiche (François Flahault a ironisĂ© rĂ©cemment sur ses prĂ©tentions), cette attention littĂ©raire (attention Ă  la littĂ©rature et attention par la littĂ©rature, sens des qualitĂ©s et des diffĂ©renciations) est certainement un trĂšs bon guide.

6Le Premier venu s’ouvre sur quelques pages consacrĂ©es Ă  la figure du passant : l’inconnu(e), l’homme des foules, le « n’importe qui » dont Pachet relĂšve l’importance dans les Ă©crits de Baudelaire, et qui consonne chez le poĂšte avec d’autres modalitĂ©s de l’indĂ©termination : le bonheur est « n’importe oĂč hors du monde », l’élu politique est « un homme en loterie », et pour le haschischin « le premier objet venu devient symbole parlant »  Un principe esthĂ©tique et moral y est mis en lumiĂšre, celui de la gratuitĂ© des caractĂšres, des vertiges du hasard qui dans une foule de traits, d’ĂȘtres ou d’objets fait arbitrairement choisir tel ou tel.

7Mais la rĂ©flexion restitue rapidement le visage trĂšs particulier de ce « premier venu » baudelairien, en mettant au premier plan la question du sacrifice et en en faisant le foyer d’une rĂ©flexion plus vaste sur le « prix » moderne de l’individuation, du « devenir quelqu’un ». Qu’est-ce qui justifie cette exemplaritĂ© exorbitante et noire, du sacrifice ? C’est, d’un mot trĂšs baudelairien, la coprĂ©sence de « semblables » et la disparition des absolus dans la sociĂ©tĂ© moderne : « dans le jeu de la concurrence, de la compĂ©tition des mĂ©rites qui s’ouvre alors, la sĂ©lection des individus, si elle se conforme Ă  peu prĂšs, dans la pratique, Ă  la rĂ©partition des couches sociales existantes, manifeste pleinement son arbitraire. » (13-14) La promotion de l’un tient Ă  la dĂ©gradation de l’autre, Ă  quelque Ă©chelle des rapports humains « douloureux, honteux, richement implicites » (15) qu’on se situe. L’essai offre alors toutes les raisons de regarder l’individuation comme une dialectique d’émergence et d’écrasement, de concevoir l’ĂȘtre-soi comme une violence, et l’affirmation d’une maniĂšre Ă  soi ou d’un espace Ă  soi (« a room of one’s own », disait Virginia Woolf) comme une lutte impliquant des rapports affectifs ambivalents, des subordinations, des compĂ©titions, des dĂ©pendances. Il en trace les lignes visibles, en dĂ©gage la forme concrĂšte et nous la place littĂ©ralement sous les yeux.

8C’est le paradoxe de l’individuation dans la sociĂ©tĂ© moderne, cette sociĂ©tĂ© Ă©galitaire qui rĂ©vĂšle crument les interdĂ©pendances. La question baudelairienne devient : comment (dans les ĂȘtres, les Ɠuvres, les pensĂ©es
) les diffĂ©rences naissent-elles et s’amplifient-elles, ces diffĂ©rences Ă  la fois voulues et dĂ©niĂ©es par la dĂ©mocratie ? Pachet montre combien chacun cherche Ă  s’individualiser par une propriĂ©tĂ© dont il « concerte l’apparence » par un choix et une diffĂ©renciation (autrement dit, cherche Ă  se styliser et Ă  se traiter soi-mĂȘme comme Ɠuvre) ; mais il ajoute qu’il suffit que le caractĂšre stĂ©rĂ©otypĂ© de la propriĂ©tĂ© apparaisse pour que l’individualitĂ© de son « propriĂ©taire » disparaisse brusquement : cette individualitĂ©-lĂ  est toujours sur la dĂ©fensive, et Baudelaire apparaĂźt souvent « en proie Ă  cette nervosité » ; par lĂ  il nous permet de sentir intensĂ©ment le « sans cesse » de la diffĂ©renciation, son caractĂšre infini et toujours Ă  recommencer. Pachet le dira plus tard : l’individu moderne est douĂ© pour la diffĂ©renciation, ou plutĂŽt il y est vouĂ© et mĂȘme condamnĂ©.

9La citation prĂ©fĂ©rĂ©e de Baudelaire, reprise Ă  de Quincey, expose cette demande : « la tyrannie de la face humaine » ; dans l’expĂ©rience des foules ou dans le coudoiement d’individus en masses qu’organisent les grandes villes, c’est-Ă -dire dans les conditions concrĂštes de la rĂ©flexivitĂ© inhĂ©rente au lien social, Baudelaire observe que par le caractĂšre irrĂ©ductible de sa singularitĂ©, la face humaine demande despotiquement Ă  ĂȘtre identifiĂ©e, reconnue, « éclairĂ©e par un regard qui la distingue ». Mais « la simple loi du nombre transforme ce dĂ©sir dĂ©mocratique de reconnaissance en une tyrannie » ; car l’individualitĂ© qui demande Ă  ĂȘtre vue dans tous ses caractĂšres est emportĂ©e bientĂŽt « dans un mouvement furieux » et impuissant pour « accaparer l’attention ». Dans « Le joujou du pauvre » ou dans « Le gĂąteau », montre par exemple Pachet, la compĂ©tition rĂ©vĂšle en s’exagĂ©rant un couple d’ĂȘtres identiques autour d’un objet qui finit par s’évanouir. C’est ce caractĂšre substituable des ĂȘtres ou des pensĂ©es, rĂ©vĂ©lĂ© par l’instabilitĂ© des diffĂ©rences modernes, qui va permettre de construire une thĂ©orie du sacrifice ; Pachet commente en ce sens l’effort de Baudelaire pour « reconstituer la logique du crime comme diffĂ©renciation », comme exercice d’une domination sur le plus proche, subordination situĂ©e au fondement de toute singularisation.

10Cette « prime Ă  l’individu » est Ă©videmment l’enjeu du dandy, celui qui veut ĂȘtre un et lutte contre le fantĂŽme de l’autre, hĂ©ros moderne qui cherche la distinction et la singularisation, mais dans un monde oĂč aucune procĂ©dure ne peut donc les lui garantir ; le dandy doit conserver son essence fragile en un duel invisible, « un despotisme du paraĂźtre et non de l’agir », ce que j’appellerais Ă  mon tour une tyrannie esthĂ©tique, jamais conclue. Car la prĂ©caritĂ© des dĂ©terminations suscite des conduites d’emphase, d’exagĂ©ration et d’accentuation de soi-mĂȘme ou de ses propres reliefs, elle implique une sorte de spectacularisation de l’individu et se modĂšle sur un art emphatique : « les traits de singularitĂ© qui caractĂ©risent tel individu en le distinguant de ses proches, de ses modĂšles, de ses semblables, se manifestent comme peu saillants, Ă©vanouissants, tant et si bien qu’ils engendrent quasi naturellement le dĂ©sir de les exagĂ©rer, comme dans le dandysme, de faire apparaĂźtre aux yeux des autres une personnalitĂ© artificiellement excentrique ou nĂ©gative. » Ce despotisme esthĂ©tique dĂ©gagĂ© par Pachet, qui est bien un « style » d’individualitĂ©, coĂŻncide avec d’autres styles dans les pratiques modernes, mais il est particuliĂšrement rĂ©vĂ©lateur de ce que c’est qu’ĂȘtre soi dans ce monde-ci ; car le terrain du dandy, ajouterais-je, est le paraĂźtre et le disparaĂźtre, et cela fait de lui un reprĂ©sentant exemplaire de l’exigence moderne d’esthĂ©tisation diffĂ©rentielle de la vie ; Bourdieu a lui aussi montrĂ© la demande Ă©puisante d’une production de petites diffĂ©rences visibles ; et Foucault ou Barthes ont Ă©galement fait du dandy (d’un « dandysme moral » pour l’un, d’un dandysme noir pour l’autre) le hĂ©ros intime d’une pensĂ©e « racĂ©e ».

11Question de style, donc. Ce mouvement d’émergence-Ă©crasement, « rage froide et violence inquiĂšte », cette forme-lĂ  d’individuation oĂč l’individuation signifie et active le surgissement d’une force qui demande Ă  ĂȘtre vue, s’observe au plus clair dans les Ɠuvres d’art, ces quasi-sujets dont les sujets sont les modĂšles, et inversement. Il faut en effet saisir le lien moderne qui associe le domaine de la crĂ©ation des formes (leur puissance de diffĂ©renciation) et celui de l’affrontement des regards ou des consciences, car, comme le montre ici Pachet « l’art appartient Ă  un monde sacrificiel plus vaste que lui », qui est la sociĂ©tĂ© civile ; la forme esthĂ©tique et l’organisation sociale sont soumises au mĂȘme principe de subordination, Ă  la mĂȘme perception violente de diffĂ©rences organisĂ©es, c’est-Ă -dire justement de formes singularisĂ©es ; la logique esthĂ©tique du choix, de l’accentuation ou de l’exclusion prend une signification toute particuliĂšre en rĂ©gime dĂ©mocratique, oĂč mĂȘme la formation et la genĂšse d’une Ɠuvre naissent d’un conflit et d’une concurrence, d’une sĂ©lection qui « retrouve la vĂ©ritĂ© sĂ©lective du monde ». Le poĂšte et l’artiste ont par consĂ©quent « le devoir cruel de mettre en lumiĂšre en eux-mĂȘmes – et donc de rendre inefficace » (vraiment indolore ?) ce surgissement brutal, en dĂ©tournant cette Ă©nergie : le gĂ©nie part d’un Ă©cart, le dĂ©veloppe, spĂ©cule sur lui, en quelque sorte il l’innocente, et Baudelaire rappelle qu’il « a assez de gĂ©nie pour Ă©tudier le crime dans son propre cƓur » et dans sa propre crĂ©ation de formes.

12Je vois ici la force de toute une pratique du style, style de vie et style tout court enfin compris et pratiquĂ©s dans l’unitĂ© de leur expression : une Ă©criture qui assure la continuitĂ© de l’individuation des Ɠuvres Ă  celle des ĂȘtres. Ici, c’est un principe commun de tyrannie esthĂ©tique qui s’éclaire violemment, oĂč faire ĂȘtre une qualitĂ© c’est forcĂ©ment faire le sacrifice d’une autre qualité ; on y retrouverait volontiers la question du dĂ©tail, qui mieux qu’une autre dit que pour Baudelaire le multiple (la meute, la foule) est le principe du mal : « Un artiste ayant le sentiment parfait de la forme, Ă©crit-il, [
] se trouve alors comme assailli par une Ă©meute de dĂ©tails, qui tous demandent justice avec la furie d’une foule amoureuse d’égalitĂ© absolue » 
 « L’oscillation n’est pas de l’ĂȘtre, mais entre les ĂȘtres », conclut fortement Pachet. On voit quelle force de diffĂ©renciation en acte prĂ©sente ici la littĂ©rature, qui non seulement expose mais accentue et fait vivre les Ă©carts. Les exigences de l’art moderne se font signes d’un « rapport meurtrier au prochain », de l’impossibilitĂ© de rapports contractuels : sous le regard de Baudelaire, le monde contemporain prĂ©sente une violence qui rĂ©sulte de la mise en prĂ©sence brutale de postulations individuelles non seulement irrĂ©ductibles, mais incompatibles : si l’un y est c’est que l’autre n’y est pas, ne doit pas y ĂȘtre. Nous trouverions facilement au fond de nous-mĂȘmes quelques reflets de cette cruautĂ©-lĂ .

13La position du sujet individuel dans une sociĂ©tĂ© individualiste est donc toujours prĂ©caire, c’est le paradoxe mais aussi le potentiel, la rĂ©serve explorĂ©e en permanence par la pensĂ©e de Pachet3 ; Baudelaire aidait Ă  comprendre la violence rageuse et impuissante de l’individu moderne, dĂ©truisant-dĂ©truit ; dans Un Ă  un4, Michaux aidera Ă  comprendre l’énigme de l’individu moderne, Ă  la fois surgissant et fragile. La lecture que Pachet fait de Michaux a une couleur assez diffĂ©rente de celle qu’il faisait de Baudelaire, elle est moins terrible, moins cruelle, libĂ©rĂ©e (ou privĂ©e) d’une pensĂ©e de la diffĂ©renciation comme sacrifice : c’est une invitation, cette fois, Ă  seconder intimement la « minceur » des individus.

14Un Ă  un s’ouvre sur une sĂ©rie de situations ordinaires de retranchement ; l’ĂȘtre-soi y consiste avant tout en une mise Ă  part de soi-mĂȘme, une façon de fermer la porte et de tourner le dos. Mais il s’y rĂ©vĂšle une fragilitĂ© dĂ©multipliĂ©e : minceur de la cloison du moi ; besoin d’expansion et de sortie, non nĂ©cessairement pour Ă©tendre un territoire, d’ailleurs, mais pour maintenir le contact, dans une attitude indĂ©cise devant l’émancipation, un appel mĂȘlĂ© d’un « besoin de personne » ; conscience enfin d’une unitĂ© mal assurĂ©e : d’une part cette unitĂ© est multiple ou contradictoire en elle-mĂȘme, d’autre part elle est rĂ©pĂ©tĂ©e et dispersĂ©e ailleurs, parce qu’elle est, si je puis dire, « ressemblĂ©e » par d’autres. Le surgissement de l’individualitĂ© a en effet comme revers l’incertitude d’ĂȘtre vraiment soi ; et cette incertitude se mesure et se ressource en permanence dans le contact avec les choses et les ĂȘtres : on se voit semblable, rĂ©pĂ©tĂ© au-dehors (« vaporisé » dirait Baudelaire), instable de cette nouvelle façon. L’émergence n’est plus exactement menacĂ©e par la concurrence exercĂ©e par d’autres surgissements, mais plutĂŽt composĂ©e de forces de retraits, de dĂ©flations et de retranchements Ă  l’intĂ©rieur du sujet lui-mĂȘme, retraits oĂč l’individualitĂ© ne s’évanouit pas, mais se continue sur un autre mode. L’individu ici est aussi bien une passivitĂ© et une force de recul — faite d’imitations, d’effondrements de la volontĂ©, de retours en arriĂšre — qu’une affirmation de particularitĂ©s, une diffĂ©rence personnelle ou un effort d’expression.

15La figuration profonde de l’individuel se transforme, sort d’une situation duelle et nous offre (Ă  nous lecteurs) d’autres images, un nouveau registre, d’autres invitations de pensĂ©e et d’expĂ©rience. L’individu, ici, est Ă©mergence pure, radicalitĂ© du choix et de la poussĂ©e d’une forme, en deçà mĂȘme de l’acquiescement Ă  ce qu’il choisit : il est par exemple « le pouvoir capricieux de choisir telle ou telle [musique], ou aucune, et de ne pas se reconnaĂźtre dans celle-lĂ  mĂȘme qu’il choisit d’écouter » (14) : je tourne les boutons de la radio, je m’arrĂȘte sur une station, mais je ne voudrais pas avoir Ă  rendre compte de cette Ă©coute-lĂ  comme d’un choix de moi-mĂȘme, d’une dĂ©termination ou d’une distinction. L’individu est celui qui choisit son comportement ou ses objets, des comportements et des objets qui le singularisent mais aussi bien qui ressemblent Ă  tous les autres, ou encore qui ne lui signifient rien ; il est une certaine « forme d’intĂ©gritĂ© et de propriĂ©té », qui ne suppose pas l’originalitĂ©, l’irremplaçable, mais plutĂŽt l’autonomie dans le rapport Ă  un milieu, quelque chose comme un pur tracĂ© de contours : « L’individu s’affirme le plus, et sous sa forme la plus abstraite, lĂ  oĂč le signe de son affirmation est le plus stĂ©rĂ©otypĂ©. Pourquoi ? Ce que l’individu affirme lĂ  n’est pas la richesse de sa vie psychologique, son inventivitĂ©, ses ressources ; c’est sa pure indĂ©pendance, le pouvoir nu de dire oui ou non, de dĂ©sirer ou de repousser » (14) — et par exemple le pouvoir de ne pas se distinguer, de ne pas avoir Ă  s’affirmer comme un sujet qui ne ressemble Ă  aucun autre. On est proche, ici, d’une pensĂ©e deleuzienne de l’individuation conçue comme un tracĂ© de territoires et d’intensitĂ©s, une pensĂ©e du devenir, du nomadisme et de la fuite, oĂč l’individu est regardĂ© et pratiquĂ© comme une sĂ©rie de « lignes » : « Mes territoires sont hors de prise, et pas parce qu’ils sont imaginaires, au contraire : parce que je suis en train de les tracer » (Mille Plateaux)
 On voit que le mouvement mis en lumiĂšre n’est plus tout Ă  fait le mĂȘme que celui du Premier venu ; il est plus conforme Ă  l’idĂ©e que prĂ©sentent effectivement de l’individuation les philosophies modernes, comme celle de Simondon qui est si prĂ©sente aujourd’hui (je ne sais pas si Pachet a connaissance de cette philosophie, mais elle a Ă©tĂ© dĂ©terminante pour celle de Deleuze, qui lui importe) : l’individuation y est figurĂ©e comme l’émergence jamais aboutie d’une forme sur une rĂ©serve d’informe, une rĂ©serve toujours maintenue et qui lui sert prĂ©cisĂ©ment de ressource pour un nouveau dĂ©phasage ; la dialectique ou le conflit tiennent dĂ©sormais au maintien de l’indĂ©terminĂ©, Ă  l’insistance d’un fonds de non-individuel dans la formation individuelle elle-mĂȘme. RegardĂ©e comme poussĂ©e et force de diffĂ©renciation interne, cette individuation-lĂ  est insĂ©parable du milieu sur lequel elle Ă©merge.

16Mais Pachet va plus loin, et un peu ailleurs, en accentuant la place de la passivitĂ© dans ces pratiques de singularisation, la place du retrait dans nos modes de prĂ©sence, l’importance de la distraction dans notre vigilance, bref en s’intĂ©ressant Ă  ces moments oĂč « un individu Ă©merge dans un effondrement de sa volontĂ©, et ‘‘porte’’ par lĂ  son propre inconnaissable. » Il s’agit pour lui de « dĂ©faire le lien entre l’ĂȘtre soi et un rapport de volonté » : dans beaucoup d’états composĂ©s (Ă  la fois choisis et abandonnĂ©s) qui font le cours de notre vie la volontĂ© en effet s’étiole, se divise, s’éclipse ; et pourtant « indubitablement l’individualitĂ© y subsiste et s’y affirme, malgrĂ© torsions et incertitudes » (32) ; l’individu par consĂ©quent « se constate » (30) et se reçoit au moment-mĂȘme oĂč il se croyait emportĂ© par un flux d’altĂ©ritĂ©. Pachet le lit et l’éprouve chez Michaux, qui est sensible plus qu’aucun autre poĂšte Ă  ces deux dimensions de l’individualité : « la forme qu’elle dĂ©coupe, et derriĂšre elle le milieu continu, la permanence Ă  travers les accidents de la forme, le fond d’ĂȘtre qui ne se dĂ©coupe pas et auquel l’expĂ©rience, conduite avec assez de rigueur et d’obstination, finit toujours par mener. » (25) La conflictualitĂ© et la force de l’individuation baudelairienne se sont dĂ©placĂ©es, et s’exercent plutĂŽt ici dans une lutte entre un sujet et ses propres possibilitĂ©s d’ĂȘtre : c’est moins au prix d’un semblable que l’on Ă©merge et que l’on se constitue, qu’au prix de ses propres ressources, de tout ce que l’on pourrait ĂȘtre, faire ĂȘtre et faire surgir en soi-mĂȘme, qu’il soit signifiant ou insignifiant. Mais la rĂ©serve est infinie car le moi est une foule et dĂ©borde : « Je ne suis pas, grĂące Ă  ma capacitĂ© de m’en distinguer, ce que moi-mĂȘme je croyais ĂȘtre »  Loin du choix, fragilitĂ© et potentialitĂ© sont indĂ©mĂȘlables.

17Pour la littĂ©rature, cet autre style d’individuation consiste Ă  se rendre sensible (attentif) non plus tant aux duels inhĂ©rents Ă  la singularitĂ©, mais plutĂŽt Ă  ce que Segalen appelait « le divers », c’est-Ă -dire Ă  la fragilitĂ© des affirmations, des diffĂ©renciations fines, des variations de l’humain ; c’est l’un des enjeux essentiels de la littĂ©rature moderne que de rĂ©vĂ©ler « la substance humaine banale dans son immaĂźtrisable diversité ». Il faut forcer la question, explique Pachet : « Que serais-je (et pas seulement : Que ferais-je) si j’étais toi, si j’étais femme, si j’étais ma femme ? ». Je suis en effet enfermĂ© en moi-mĂȘme, et si j’étais un autre je serais enfermĂ© dans cet autre, enfin je sens confusĂ©ment qu’ĂȘtre individu c’est oublier les autres et oublier les autres que je suis, c’est devoir les oublier et y ĂȘtre en mĂȘme temps rappelĂ© sans cesse : « ĂȘtre enfermĂ© dans un lieu et une forme (aussi changeante et multiple soit-elle), Ă  l’abri d’une muraille de peau et d’os, et que cette muraille n’est rien d’autre que l’obligation d’oublier ce que c’est d’ĂȘtre l’autre. » (104) La littĂ©rature, dans sa capacitĂ© de diffĂ©renciation, a sans doute devant cet oubli un grand pouvoir de rappel, c’est-Ă -dire d’écartement. Michaux, exemplairement, est un corps et une Ăąme qui recherchent activement les situations d’exotisme, qui se reportent dans des mondes de vie autres ; il aime voir apparaĂźtre des paysages diffĂ©rents et curieux, se rendant et rendant les lecteurs sensibles Ă  la variĂ©tĂ© de l’humain.

18Mais comme tout Ă©crivain moderne, ajoute Pachet qui ne lĂąche pas sa proie, il « doit briser le secret, et montrer avec quelle substance hĂ©tĂ©rogĂšne et impossible Ă  unifier l’homme doit fabriquer des individualitĂ©s unifiĂ©es. » (24) L’effort, en effet, n’est jamais abouti : ĂȘtre individu, ce n’est pas ĂȘtre sorti du prĂ©-individuel, c’est comme diraient Simondon ou Deleuze, en sortir Ă  chaque instant, dans un « mouvement de dĂ©sĂ©quilibre et de rupture dont l’essence est de rester toujours plus virtuel que rĂ©el. » (28) Les textes de Michaux sur les dessins d’enfants, les tableaux de fou ou les drogues le montrent sans cesse : dans l’opĂ©ration toujours rĂ©pĂ©tĂ©e par laquelle l’individu se soustrait Ă  ce qui l’entoure, l’occupe, l’investit, se manifestent les ressources et les douleurs de l’ĂȘtre soi, la capacitĂ© et l’incapacitĂ© Ă  se dĂ©fendre contre les empiĂštements extĂ©rieurs. La question de Michaux n’est dĂ©cidĂ©ment pas tout Ă  fait celle de Baudelaire et devient celle de la subsistance du sujet face Ă  l’invasion des ĂȘtres, des sensations et des objets. De lĂ  l’infini de la tĂąche individuelle, ce que Pachet nomme « l’extrĂȘme susceptibilitĂ© humaine Ă  la diffĂ©renciation. L’humain, mĂȘme fonciĂšrement malade, semble en proie Ă  la diffĂ©renciation et douĂ© pour elle. » (37) Car « on veut trop ĂȘtre quelqu’un », comme l’écrit Michaux dans la cĂ©lĂšbre postface Ă  Plume. Et de ce vouloir, de ce vouloir qui nous constitue et qui nous tient, rĂ©sulte une grande fatigue. Cette fatigue ne vient pas de l’exigence d’ĂȘtre quelqu’un plutĂŽt que personne, mais d’ĂȘtre quelqu’un plutĂŽt que tous les autres (tout ce qui se propose selon le moment ou les circonstances, tentation continuelle de changer, ou nĂ©cessitĂ© tout aussi continuelle de tenir, impĂ©ratif de cohĂ©rence). Fatigue de se diffĂ©rencier, fatigue de rĂ©sister, fatigue de la nĂ©cessitĂ© d’ĂȘtre un en faisant taire tous les autres qu’on est, qu’un Sartre a lui aussi Ă©prouvĂ©e constamment, pris dans les contradictions de sa propre course. « L’individu est aussi le lieu de ce combat-là : entre ĂȘtre et pouvoir-ĂȘtre, entre gisement et exploitation du gisement. »

19On voit ce qui distingue cette figuration de l’individuation de celle Ă  laquelle invitait Baudelaire. Car la pensĂ©e a ici la couleur de la dĂ©fense, ou mĂȘme de la tendresse, plutĂŽt que celle de la colĂšre. Devant Michaux, Pachet Ă©prouve la minceur de sa propre individualitĂ© et nous la fait Ă©prouver Ă  nous-mĂȘmes et en nous-mĂȘmes, il nous met en cordĂ©e — dĂ©fensifs et solidaires. Saisie dans sa fragilitĂ©, l’émergence individuelle est un mouvement ou une poussĂ©e qu’il faut dĂ©fendre, ou plutĂŽt Ă  laquelle il faut faire, Ă  tous Ă©gards, attention. Un autre essai de Pachet consacrĂ© au vieillissement, Le Grand Ăąge5, participe d’ailleurs aussi de cette qualitĂ© attentionnelle, situant son mouvement dans une rĂ©ponse Ă  l’incrĂ©dulitĂ© que l’on ressent intimement devant le vieillir, ses limites et ses dĂ©gradations, une rĂ©ponse au sentiment de « l’enfant Ă©tonnĂ© et cruel qu’on ne peut cesser d’ĂȘtre ».

20Il y a lĂ , donc, deux maniĂšres de regarder le mouvement mĂȘme de l’individuation, c’est-Ă -dire deux dĂ©cisions sur l’humain, ou plutĂŽt deux colorations d’une mĂȘme dĂ©cision sur l’humain (le fait, premier pour la pensĂ©e de Pachet, de tenir l’individu pour une coupure puisque quelque chose s’y divise et s’y rĂ©partit immanquablement selon les enveloppes de la peau). Un Ă  un semblait pacifier la pensĂ©e de l’individuation moderne et la tourner avant tout vers un appĂ©tit du divers, mais Le Premier venu reparaĂźt aujourd’hui, Ă©tonnant son auteur. Sans doute parce que Pachet avait trouvĂ© en Baudelaire un individu selon son cƓur, assoiffĂ© de vigilance, occupĂ© de la diffĂ©renciation entre les hommes mais aussi convaincu de l’arbitraire de cette diffĂ©renciation et de la rage sourde de sa relance perpĂ©tuelle ; le style d’individualitĂ© de Baudelaire et de ses textes, violent et cruel, fournissait Ă  Pachet un style de pensĂ©e (une pensĂ©e emportĂ©e passionnĂ©ment aussi par celle de RenĂ© Girard), une façon de vivre l’individuel en pensĂ©e, de vivre une pensĂ©e de l’individuel. Comme si Baudelaire lui permettait, et nous permettait Ă  notre tour, de restituer les effets profonds d’un cĂŽtoiement rĂ©alisĂ© dans la lecture elle-mĂȘme, allĂ©gorique des modes de contact et de conflit qui dĂ©finissent la dĂ©mocratie. Il l’aidait par exemple Ă  comprendre comment son texte peut nous enchaĂźner fatalement Ă  lui.

21Un Ă  un aussi faisait place Ă  la brutalitĂ© des dĂ©terminations et Ă  l’infini de l’émergence d’un soi. Le livre avait d’ailleurs son propre point de rencontre entre le politique et l’esthĂ©tique : non plus le sacrifice, mais l’état de colonisation. AprĂšs la lecture de Michaux, il observait les Ă©tats d’individuation paradoxaux, contraints, passifs, oĂč l’on se trouve « [c]olonisĂ©s, et Ă  l’aise dans cet Ă©tat de dĂ©pendance, de paralysie, de confort, d’abaissement bienheureux » (8) ; il invitait surtout Ă  une « dĂ©colonisation de soi » en s’appuyant (grĂące Ă  une lecture aux « accents baudelairiens » (48) d’Octave Mannoni et de Franz Fanon) sur une comprĂ©hension de la complexitĂ© des situations effectives de dĂ©colonisation, et des formes presque « familiales » de dĂ©pendance et de violence qui s’y observent. Il faisait donc le pari de penser l’ĂȘtre-soi en solidaritĂ©, en rĂ©ciprocitĂ©, avec cette nouvelle attention politique, il affrontait directement la question de la signification de l’oppression coloniale pour la conscience individuelle.

22Violence, Ă©crasement, blessure : Baudelaire, en quelque sorte, avait montrĂ© cela tout nu, forcĂ© le trait, accentuĂ© l’intrication, et imposĂ© des images qui ne laissaient pas en repos. Le Premier venu parlait dĂ©jĂ  du fond d’indĂ©terminĂ© de l’individuel, mais ne s’en accommodait pas, voulait le surgissement, la logique du choix, l’irrĂ©ductible des individus ou des maniĂšres d’ĂȘtre, par consĂ©quent le tĂ©moignage de leur concurrence profonde, et de la façon dont l’art dĂ©vie ce processus. C’est peut-ĂȘtre la radicalitĂ© de son style d’attentionnalitĂ© qui s’impose Ă  nouveau aujourd’hui. Qu’est-ce qui a changĂ©, d’ailleurs, entre les deux Ă©ditions du mĂȘme livre Ă  trente ans d’intervalle ? Essentiellement des dĂ©veloppements touchant la question du « complot », et des formulations concernant celle du dandysme. L’une et l’autre dĂ©gagent l’exemplaritĂ© politique ou existentielle de certains comportements artistiques ou littĂ©raires. Le complot est dĂ©sormais mis au premier-plan, choisi comme nouveau sous-titre, et souligne la force de l’Ɠuvre concertĂ©e, « conspirĂ©e » Ă  la maniĂšre d’un soi, dans la mĂȘme gestualitĂ© et le mĂȘme effort d’émergence, d’organisation minutieuse et de rĂ©paration ; la tonalitĂ© ici aussi a d’ailleurs subtilement changĂ©, sensible Ă  ce qu’il y a de « vellĂ©itaire » dans ces concertations baudelairiennes, et par exemple Ă  l’infinitif, modalitĂ© de l’agenda ou des notes intimes, modalitĂ© du rapport Ă  soi et de l’émergence surprise par elle-mĂȘme plutĂŽt que de l’effort de distinction (entretemps, Pachet avait Ă©crit Les BaromĂštres de l’ñme, un beau livre consacrĂ© Ă  l’émergence du journal intime6). L’essayiste repĂšre, en de nombreuses occurrences, « l’attitude consistant, non Ă  conspirer, mais Ă  rĂȘver, esthĂ©tiquement, d’une ‘‘belle conspiration’’ », il voit en Baudelaire un « mouchard », expert en dĂ©tections, reprĂ©sentant d’un vĂ©ritable dandysme de la perception.

23Ce style d’individualitĂ© « est comme marquĂ© par son surgissement », et « donc vouĂ© Ă  porter la conscience de ce qu’est la fabrication ou la diffĂ©renciation des individus » dans un monde qui le rĂ©clame et s’y oppose tout ensemble. C’est pourquoi peut-ĂȘtre il faut toujours en revenir, on peut revenir aujourd’hui, au-delĂ  d’une conscience des variations et d’un appĂ©tit du divers, Ă  la cruautĂ© baudelairienne, Ă  la considĂ©ration de la douleur et de la charge moderne d’ĂȘtre un individu, aux troublantes « manigances » tissĂ©es dans l’ombre de nos propres gestes. On n’est tendre ou curieux d’autrui que si l’on est assurĂ© d’ĂȘtre ce que l’on est, et d’ĂȘtre le seul Ă  l’ĂȘtre ainsi ; la vie de tous les jours, l’enfance ou la peur nous le disent sans cesse, dans l’incertitude qui tient de façon Ă©gale chacun de nous, chacun de nous pour qui « le seul ĂȘtre douĂ© de continuitĂ©, [
] c’est l’autre »7. Nous avons souvent une faible tolĂ©rance aux petites diffĂ©rences, aux variations subtiles de traits ou d’objets si proches qu’ils nous menacent plus que ne le font les choses nettement distinguĂ©es, fortement marquĂ©es dans leur altĂ©ritĂ© et qui n’empiĂštent sur aucune frontiĂšre ou aucune membrane protectrice du « moi » ; pour moi (c’est trivial), je me souviens d’un mouvement bizarre d’antipathie devant le goĂ»t du sel en AmĂ©rique : plus Ă©purĂ©, plus fort et corrosif que celui que je connaissais, il changeait trop subtilement le goĂ»t de tous les autres goĂ»ts


24La lecture d’Un Ă  un affine ces modalitĂ©s quotidiennes de l’affirmation et de l’individuation humaine, plus ambigĂŒe « que la division entre des corps mutuellement exclusifs », plus ambigĂŒe qu’une affirmation de choix, et nous permet de suivre son mouvement jusque dans nos retranchements les plus ordinaires ; celle du Premier venu en revanche continue de l’assombrir, maintenant la vigilance et redisant les exigences discriminantes, au-dedans et au-dehors, de tout surgissement d’une forme, d’un style, d’un soi, nous redisant que nous sommes porteurs de cette force, et responsables des formes concrĂštes dans lesquelles elle s’exprime. Ce qui m’a le plus frappĂ© Ă  la relecture est la remarque finale du dernier chapitre (réélaborĂ©e pour cette nouvelle Ă©dition) : la thĂ©orie du sacrifice ne se trouve jamais chez Baudelaire « que comme vƓu ou projet. Si une telle thĂ©orie peut ĂȘtre explicitĂ©e Ă  partir de ses notes, c’est, sans doute conformĂ©ment au dĂ©sir du poĂšte, sous la responsabilitĂ© du lecteur qu’elle le sera. » L’essentiel, en effet, est non seulement d’avoir identifiĂ© un mode de l’individuel dans sa complexitĂ© et ses contradictions, dans sa nĂ©cessitĂ© concurrentielle, mais aussi de l’avoir reconnu profondĂ©ment en soi-mĂȘme et de s’en ĂȘtre rendu responsable. L’avant propos d’un recueil intitulĂ© Aux aguets, publiĂ© en 2002, faisait aussi droit Ă  cette « cruautĂ© du regard », aux troublantes alliances scellĂ©es par une pensĂ©e fĂ©rocement vigilante, qui doit se savoir responsable de ce qu’elle voit (comme Freud disait qu’on l’est de ses rĂȘves) : « Une torsion est Ă  l’Ɠuvre, une contamination peut-ĂȘtre, qui oblige l’observateur de la violence Ă  reconnaĂźtre en lui-mĂȘme une inquiĂ©tante frĂ©nĂ©sie. [
] Je dois en convenir, violence et cruautĂ© sont en effet plus qu’un bruit venu de l’extĂ©rieur parasiter mes rĂ©flexions. Elles les ont souvent suscitĂ©es, voire animĂ©es, et se sont reflĂ©tĂ©es en elles8. »

25Deux styles d’individuation, donc, deux attitudes Ă  l’égard du surgissement d’un individu, deux efforts qui nous requiĂšrent un peu diffĂ©remment ; l’un n’est pas le contraire de l’autre (un Ă©crivain comme l’est Pachet tend toujours une mĂȘme corde), mais l’autre dĂ©placĂ© et autrement accentuĂ©. C’est, avant toute chose, cette variĂ©tĂ© des logiques d’individuation qui m’attire dans la littĂ©rature, et qui m’apparaĂźt comme sa pensĂ©e propre. À nouveau, pourquoi la littĂ©rature dans ces questions — la littĂ©rature de Baudelaire, la littĂ©rature de Michaux, la littĂ©rature de Pachet ? Parce que la littĂ©rature, justement, sait diffĂ©rencier non pas seulement des substances individuelles, des traits de personnalitĂ©s, mais des attitudes Ă  l’égard de ces traits ; elle ne porte pas seulement des pensĂ©es de l’individu mais des pratiques de l’individuel, des logiques de la forme, et c’est en cela qu’elle ouvre l’espace commun aux styles et aux styles de vie. Un individu, tout comme une Ɠuvre, est bien un style, moins une substance qu’une maniĂšre, moins une sĂ©rie de contenus qu’une certaine façon de prendre les choses et de les modifier. La construction de la personne et la construction d’une Ɠuvre relĂšvent en rĂ©alitĂ© d’une seule et mĂȘme question : celle de l’individuation et de la promesse du style ; toutes deux sont du ressort d’une esthĂ©tique, et par consĂ©quent d’un regard et d’une attention. C’est pourquoi la pensĂ©e peut s’élaborer Ă  partir de la littĂ©rature et grĂące Ă  elle, par exemple ici Ă  partir de la façon dont quelques auteurs en ont affectĂ© un autre ; « comprendre » n’est pas liĂ© uniquement Ă  l’exercice de l’intellect, c’est une modalitĂ© de l’ĂȘtre.

26C’est pourquoi Ă  mon tour je peux reconnaĂźtre et recevoir ces styles d’individuation dans leur diffĂ©rence, forcer cette diffĂ©rence, Ă©tablir leur concurrence, les obliger Ă  se faire face, les dresser l’un en face de l’autre pour en faire, Ă  mon propre usage, des formes de pensĂ©e et des puissances de penser
 ; la relecture du Premier venu, par exemple, m’a convaincue de l’énergie de « vis-Ă -vis » des styles, et de la force qu’il faut pour les recevoir et les pratiquer. La littĂ©rature moderne, dans beaucoup de ses dimensions, parle Ă  la fois de la promesse et de la charge du devenir individuel : elle est solidaire du mouvement mĂȘme de l’individuation (qui, j’y insiste, peut et doit rĂ©pondre Ă  des logiques contradictoires, ces logiques que l’attitude philosophique est au contraire forcĂ©e d’homogĂ©nĂ©iser plus rapidement), elle dĂ©gage, restitue ou invente des formes d’ĂȘtre, des formes que prend l’ĂȘtre ; c’est Ă  ce titre qu’elle requiert ses lecteurs, car elle exige d’eux qu’ils rĂ©pliquent Ă  ce mouvement et s’y redisposent en une maniĂšre propre. Il s’agit d’y capter d’autres maniĂšres et d’expĂ©rimenter, en les voyant ĂȘtre devant soi, les enjeux de son propre ĂȘtre-soi. Il faut y voir, et aimer y voir, un appel exigeant du singulier (ce singulier de styles irrĂ©ductibles, mais qui sont toujours en voie d’appropriation), un sens des variations, une pratique des nuances et des diffĂ©renciations fines et rĂ©elles, prises une Ă  une, pensables et appropriables, qui me semblent indiquer l’essentiel de leur tĂąche attentionnelle et rĂ©flexive aux lecteurs et aux critiques.