Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 6
Laure Michel

Poésie, rythme et politique

Serge Pey et l’Internationale du rythme, sous la direction d'AndrĂ©as Pfersmann, Liancourt : Ă©ditions Dumerchez et Mont-de-Marsan : Ă©ditions L’Atelier des Brisants, 2009, 499 p., EAN : 9782847911220 (Dumerchez) et 9782846230986 (L’Atelier des Brisants).

1 « Je dois le dire tout net, je ne suis pas chaud pour les livres ou les numĂ©ros spĂ©ciaux de revues consacrĂ©s Ă  des poĂštes gĂ©nĂ©ralement morts d’ailleurs ou bien canonisĂ©s, ce qui revient presque au mĂȘme ». C’est ainsi qu’Abdellatif LaĂąbi ouvre le texte qu’il consacre Ă  Serge Pey, « ce troubadour frĂšre-jumeau », dans l’ouvrage collectif dirigĂ© par AndrĂ©as Pfersmann, Serge Pey et l’Internationale du rythme. Paru dans une co-Ă©dition de l’Atelier des Brisants et des Éditions Dumerchez, en 2009, ce livre au format imposant et Ă  la riche iconographie refuse d’emblĂ©e qu’on lui fasse jouer le rĂŽle d’une consĂ©cration : « Pas de statue pour le poĂšte ! » annonce dans sa prĂ©face AndrĂ©as Pfersmann, reprenant un mot d’ordre de Serge Pey. Certains diagnostiqueront peut-ĂȘtre, dans cette formule, un positionnement de poĂšte habituel dans le champ littĂ©raire ; d’autres souligneront plutĂŽt qu’elle Ă©claire le paradoxe d’un livre vouĂ© Ă  l’Ɠuvre d’un auteur qui n’a de cesse de « dĂ©border le poĂšme », a fortiori son support imprimĂ©, et qui se laisse dĂ©finir autant comme « plasticien, installateur » que comme « poĂšte, thĂ©oricien de la performance, [
] rythmeur, oralien de situation, dialecticien du chaos et anartchiste » (quatriĂšme de couverture).

2Il n’en reste pas moins que cet ouvrage reprĂ©sente un trĂšs bel hommage rendu Ă  Serge Pey et qu’il y a lieu de se rĂ©jouir, Ă  une heure oĂč l’on s’interroge sur un possible « effacement de la poĂ©sie 1», de cette visibilitĂ© qu’il donne Ă  un auteur dont « il est plus que temps qu’on reconnaisse sa place, sa voix, majeure, dans la poĂ©sie d’aujourd’hui. » (Henri Meschonnic, p. 241).

3Issu d’un colloque organisĂ© en mars 2004 Ă  l’UniversitĂ© de Nice par le C.T.E.L. (Centre Transdisciplinaire d’ÉpistĂ©mologie de la LittĂ©rature), ce volume excĂšde le format usuel d’un recueil d’actes, par les nombreuses Ɠuvres de crĂ©ation qu’il donne Ă  lire aussi bien qu’à voir et Ă  entendre. Chacune des six parties de l’ouvrage est suivie d’une « halte »,  rassemblant les textes de poĂštes qui ont tenu Ă  dialoguer avec l’Ɠuvre de Pey, sur un mode et selon un rythme propres. De nombreux poĂšmes de Serge Pey lui-mĂȘme, parfois inĂ©dits, parfois repris en regard des commentaires qu’ils ont suscitĂ©s, enrichissent ce volume, qui aurait donnĂ© une image tronquĂ©e de l’Ɠuvre de l’auteur, s’il n’en avait suggĂ©rĂ© la dimension orale d’action dans une sĂ©rie de belles photographies, dues Ă  Chiara Mulas, et dans un DVD, sur lequel figurent deux enregistrements tĂ©lĂ©visĂ©s.

4C’est donc aussi une solidaritĂ© que donne Ă  lire cet ouvrage, Ă  l’image de son titre, Serge Pey et l’Internationale du rythme, dont AndrĂ©as Pfersmann donne une explication dans sa prĂ©face. Dans ce titre, « il y a la mĂ©moire des Internationales socialistes et libertaires » (p. 13), rĂ©fĂ©rences actives chez le poĂšte fils d’un rĂ©publicain espagnol, dont le pĂšre a fui le franquisme. Mais il y a aussi « toutes les langues qui traversent la poĂ©sie de Pey » et « les artistes du monde entier avec lesquels [il] a travaillé » en dĂ©fendant l’idĂ©e qu’« il n’y a pas de poĂ©sie nationale » (p. 14). Il y a enfin une « dimension politique ». Non une poĂ©sie engagĂ©e : AndrĂ©as Pfersmann rappelle que Serge Pey s’en est toujours dĂ©fendu. Il faut sans doute plutĂŽt songer Ă  une politique du poĂšme, au sens oĂč, pour reprendre Henri Meschonnic, c’est dans le rythme, non par ses thĂšmes, que l’Ɠuvre produit de la valeur. Depuis son titre, jusqu’à sa ligne Ă©ditoriale, Serge Pey et l’Internationale du rythme est en effet aussi, implicitement, un hommage Ă  l’auteur de Politique du rythme, politique du sujet2.

5Serge Pey et l’Internationale du rythme s’ouvre sur une premiĂšre partie rassemblant des « Esquisses et portraits », brossĂ©s par plusieurs poĂštes amis de Serge Pey. On ne pouvait trouver meilleure maniĂšre de commencer qu’en donnant ainsi corps Ă  cette poĂ©sie privĂ©e d’une part d’elle-mĂȘme par le seul support imprimĂ©. Car ces textes d’hommage ont tous comme point commun de donner poĂ©tiquement Ă  voir et Ă  entendre une puissante prĂ©sence physique. Serge Pey, « l’arpenteur du monde » (p. 29) Ă©voquĂ© par AndrĂ© Benedetto « projette ses yeux pour devenir voyant » (p. 31) dans le texte de Jean-Luc Parant. Jacques Darras insiste sur la force de suggestion de ce corps « aĂ©rien » : « Il s’envole, il s’en va vers les cimes par une adhĂ©sion maximale Ă  la Terre, qu’il presse itĂ©rativement avec les pieds de s’envoler avec lui. » (p. 33) Werner Lambersy saisit l’instant d’un poĂšme profĂ©rĂ© au « MarchĂ© Saint-Sulpice » (p. 35) tandis que Jacques BrĂ©mond rend hommage au « poĂšte des plateaux fous » (p. 37). Daniel Leuwers, dans sa « Lettre Ă  Serge Pey » (p. 39) Ă©voque le souvenir d’une performance, d’une « poĂ©sie physique plus que simplement sonore » (p. 40). La liste est longue des textes d’amis prestigieux qui se font ainsi les tĂ©moins de la poĂ©sie orale d’action de Serge Pey : Jean-Pierre Verheggen, Adonis, AndrĂ© Velter, Alberto Masala, Abdellatif LaĂąbi, Henri Chopin.

6La deuxiĂšme partie de l’ouvrage entreprend de situer Serge Pey au regard des hĂ©ritages qui le traversent. Michael Löwy dĂ©cline « sept thĂšses sur Serge Pey » qui dressent une prĂ©cise cartographie des affinitĂ©s de l’Ɠuvre. Celle-ci puise, comme une bonne part de la poĂ©sie moderne d’ailleurs, Ă  quelques grandes traditions occultes (alchimie, tarot, sorcellerie). Elle est en mĂȘme temps l’hĂ©ritiĂšre d’une tradition rĂ©volutionnaire et libertaire qui, conjuguĂ©e Ă  une poĂ©sie du dĂ©sir et de l’amour, la place dans la lignĂ©e du surrĂ©alisme et, au-delĂ , du romantisme en tant que « dĂ©tour par les cultures prĂ©-modernes, au service d’un futur Ă©mancipĂ©, d’une utopie Ă  venir. » (p. 76) C’est ce dĂ©tour qu’étudie Sylvie Ballestra-Puech en s’attachant Ă  la figure mythique de PhilomĂšle qui revient de maniĂšre structurante dans l’Ɠuvre de Pey. L’image de la « langue arrachĂ©e », qui est par ailleurs le titre d’une thĂšse de Pey sur les pratiques orales de la poĂ©sie Ă  la fin du 20e siĂšcle, soutenue en 1995, « dramatis[e] le rapport de l’écriture et de l’oralité » (p. 79) et propose selon une tradition ovidienne plus que virgilienne une « vision tragique de la crĂ©ation poĂ©tique » (p. 82). Mais c’est surtout avec la réécriture shakespearienne du mythe dans Titus Andronicus que la proximitĂ© est la plus grande. Une mĂȘme cruautĂ© fonde la poĂ©sie comme cri muet arrachĂ© par une blessure originelle. Ce cri devient alors, chez l’auteur de La Langue des chiens, cri de rĂ©volte contre toute forme de domination. Claude Debon et Patrick Quillier poursuivent la rĂ©flexion sur la question de la voix, Claude Debon en s’interrogeant sur ses relations avec le visible et Patrick Quillier en analysant chez Serge Pey une expĂ©rience proprement chamanique de l’ouĂŻe. Comme le souligne Claude Debon, le texte inscrit, fixĂ© sur un bĂąton ou imprimĂ© avec soin, garde une importance toute paradoxale chez cet auteur-acteur de performances. Serge Pey « sans aucun doute se situe du cĂŽtĂ© du texte » (p. 92), ce qui n’exclut pas qu’on y entende la « voix-de-l’écrit » selon une formule de Christian Prigent que Claude Debon rapproche ici de Pey. C’est Ă  un semblable exercice d’écoute fine que se livre Patrick Quillier dans « l’oreille chamanique de Serge Pey ». Nombreuses sont les notations de cette audition hallucinĂ©e qui tissent dans l’Ɠuvre un rĂ©seau de signifiance, nous invitant Ă  percevoir acousmatiquement « tous les langages secrets du monde » (p. 102). Une profonde fraternitĂ© se noue pour finir, dans le dernier texte de cette partie, entre la voix de ces Indiens Huicholes du Mexique, desquels Serge Pey a reçu son initiation chamanique, et la voix de « l’homme d’oc », selon JoĂ« Bousquet : Alain Freixe voit en Serge Pey, et « sa nostalgie de la totalitĂ© de l’absolu » (p. 118), une incarnation de cette « rĂ©volte de l’homme de midi » qui le conduit Ă  « honorer tous les morts » et, en particulier, Ă  « égrĂ©ner dans Nihil et consolamentum les noms des parfaits brĂ»lĂ©s Ă  MontsĂ©gur » (p. 118).

7 D’une maniĂšre au premier abord surprenante, la troisiĂšme section rĂ©unit, sous le titre « ThĂ©orie du poĂšme », des textes aussi bien poĂ©tiques que discursifs. Refusant de dissocier le poĂšme de sa thĂ©orie, cette partie illustre en rĂ©alitĂ© un postulat qui parcourt l’ensemble de l’ouvrage, et qui pourrait ĂȘtre formulĂ© dans les termes d’Henri Meschonnic : « C’est que le poĂšme et la pensĂ©e du poĂšme, et du poĂšte, sont insĂ©parables. » (p. 241). Cette rĂ©fĂ©rence est sans doute elle-mĂȘme dĂ©terminĂ©e par les affinitĂ©s significatives qui nouent l’Ɠuvre de Pey Ă  celle d’Henri Meschonnic. AndrĂ©as Pfersmann rappelle dans son introduction combien ce dernier se retrouvait « dans cet aveu de son cadet : ‘J’aime le poĂšme de la pensĂ©e’ » (p. 19). Dans un long poĂšme en espagnol, exemple parmi d’autres du parti pris international de cette fratrie du rythme, Ă  laquelle l’ouvrage donne la parole, Ramiro Oviedo accorde la plus grande importance Ă  la « poesia del pie » de Serge Pey, tout comme Yves Le Pestipon, jouant explicitement de la paronomase, dans son texte « Le pied et Pey » (p. 159). C’est que les pieds de Pey jouent un rĂŽle dĂ©cisif, non seulement parce qu’ils montent sur la scĂšne et battent rituellement le sol lors de ses performances, mais parce qu’ils sont partie prenante de l’action produite par le poĂšme : « Pey procĂšde Ă  la libĂ©ration considĂ©rable des parties. Il brise les liaisons ordinaires, obligatoires, statiques, quasi Ă©tatiques, de la biologie et des photos d’identitĂ©, et il multiplie les glissements, les mĂ©tamorphoses, inventant ainsi, comme Rimbaud, un ordre neuf du corps, le ‘dĂ©gagement rĂȘvé’ » (p. 161). Dans des registres diffĂ©rents, Philippe Marty et GĂ©rard Dessons prolongent en pensĂ©e du poĂšme leur Ă©coute de l’Ɠuvre de Serge Pey. Celle-ci invite le premier Ă  dĂ©crire phĂ©nomĂ©nologiquement ce qu’est la poĂ©sie, tandis qu’elle engage le second Ă  dire rythmiquement ce qu’ « un poĂšte n’est pas » (p. 175). Laurent Mourey, Pierre Manuel et Alckmar Luiz dos Santos, enfin, concluent cette partie sur la thĂ©orie du poĂšme, l’un par une lettre adressĂ©e Ă  Serge Pey, « de poĂšme Ă  poĂšme, de sujet Ă  sujet », car « quand Ă©crire est une relation, l’essai est une lettre » ; l’autre, par une rĂ©flexion sous forme de courtes notes parfois proches de l’aphorisme ; le dernier, par de longues « mĂ©ditations de poĂ©sie premiĂšre » qui sont autant de « prolĂ©gomĂšnes Ă  une science dubitative du faire poĂ©tique » (p. 189).

8 Pour ce poĂšte, qui a, entre autres, militĂ© au Chili dans les annĂ©es soixante-dix, créé plusieurs actions pour la libĂ©ration de Vaclav Havel, pris la dĂ©fense de Salman Rushdie en 1989, dĂ©diĂ© son poĂšme Interrogatoire (1995) aux assassins de Tahar Djaout en AlgĂ©rie, Ă©crit un « PoĂšme oral contre la torture Ă©lectrique », et luttĂ©, rĂ©cemment, contre l’expulsion de France des activistes italiens des annĂ©es de plomb, on ne pouvait omettre une partie sur l’éthique et la politique du poĂšme. Comme dans la section prĂ©cĂ©dente, coexistent des textes de genres variĂ©s : une lettre de Daniel BensaĂŻd, un poĂšme de Philippe PaĂŻni, se prĂ©sentant comme une « contre-lettre » Ă  Serge Pey, un rĂ©cit autobiographique d’Aline Pailler, et des mĂ©ditations, de Jean-NoĂ«l Hilsen sur « l’image et la symbolique du cercle » (p. 280), et de MichaĂ«l La Chance sur la violence silencieuse du langage dans la poĂ©sie action de Pey. Henri Meschonnic rappelle de son cĂŽtĂ© le combat de ce « solitaire solidaire » qu’est Serge Pey. Combat qui s’appuie aussi bien sur une fraternitĂ© avec d’autres poĂštes, et avec d’autres langues, que sur la « cohĂ©rence d’un monde du langage que lui seul s’est créé, qui est insĂ©parablement son histoire et son invention » (p. 242). Meschonnic rend hommage au « dĂ©couvreur d’inconnu » oĂč se joue avec le langage un « rapport Ă©thique et non ludique » (p. 244). L’oralitĂ© n’a de mĂȘme, chez Serge Pey, rien d’un divertissement, d’une théùtralisation ou de la recherche d’effets de voix. C’est un « envahissement du corps dans le langage », ou comme le dit Pey, « une mise en corps du sens » (p. 246) qui, changeant la reprĂ©sentation du langage, change par lĂ  mĂȘme la reprĂ©sentation du politique et de l’éthique, et donne au poĂšte la puissance d’un dire qui renverse les apparences pour dire « ce qu’auparavant jamais on n’avait vu ni entendu » (p. 251). BĂ©atrice Bonhomme, de son cĂŽtĂ©, met l’accent sur la part de mĂ©moire autobiographique des Aiguiseurs de couteaux, montrant combien la poĂ©sie de Pey, allant au fond d’une singularitĂ©, gagne en fait « une autre universalitĂ©, l’échange des singuliers » (p. 271). Le poĂšme trace alors la voie d’un lyrisme tournĂ© vers l’autre, adressĂ©, en l’occurrence au Señor JosĂ© MartĂ­n Elizondo, professeur d’Espagnol et premier passeur de poĂ©sie auprĂšs de Serge Pey enfant, qui se souvient avoir reçu de lui son premier poĂšme de Garcia Lorca et « peut-ĂȘtre par lĂ  toute la poĂ©sie » (p. 273). Garcia Lorca devint alors pour Pey l’image tutĂ©laire d’une poĂ©sie de rĂ©sistance et d’amour, symbole d’une mĂ©moire fraternelle de toutes les victimes de l’oppression politique.

9 L’avant-derniĂšre partie, sous le titre de « La Parole des bĂątons », fait sa place Ă  ces instruments tout Ă  fait spĂ©cifiques des actions de Serge Pey que sont les bĂątons, gravĂ©s au crayon ou au couteau. L’Ɠuvre y dĂ©signe son appartenance Ă  l’écriture autant qu’à l’oralitĂ©, Ă  la calligraphie comme Ă  la peinture, au rite aussi bien qu’à l’« attaque ». Jean-Jacques Lebel, d’abord, Ă©voque ces « outils de travail poĂ©tique », « cartes de navigation mentale Ă  utiliser au cours des rituels chamaniques de sortie de soi trĂ©pidante » (p. 338), qu’il situe dans la lignĂ©e d’Artaud et de Dada, soulignant avec force la puissance insurrectionnelle de cette « poĂ©sie directe ». Bernard Heidsieck, lui, dans un texte Ă©voquant une exposition au Centre d’Art et de LittĂ©rature de l’Échelle, prĂšs de Charleville, rend hommage Ă  la puissance magnĂ©tique et vertigineuse de ces bĂątons vibrant au rythme impulsĂ© par leur « MaĂźtre » (p. 353). Odile Gannier propose justement, dans cette section du livre, un rapprochement avec l’usage rituel des bĂątons dans d’autres civilisations : bĂątons supports de mĂ©moire des AmĂ©rindiens, bĂątons de tatouage de PolynĂ©sie, « rongorongo » de l’üle de PĂąques. De nombreuses affinitĂ©s lient la poĂ©sie de Serge Pey Ă  la parole magique du rĂ©citant sacrĂ© de la PolynĂ©sie traditionnelle. Arlette Albert-Birot analyse, dans l’étude suivante, un recueil, Dieu est un chien dans les arbres, dont les poĂšmes sont, prĂ©cisĂ©ment, sous-titrĂ©s « La Parole des bĂątons ». S’y condensent tous les motifs de la poĂ©sie de Pey (le cercle, la maison, la marche, le rĂȘve, la porte) selon un principe d’écriture qui « par la vertu du verbe change l’ordre du monde » : la mĂ©taphore, notamment celle, principielle, de la porte devenue table, « n’est plus figure de style mais action, instrument de mĂ©tamorphose [
] » (p. 350). Cette partie s’achĂšve avec une rĂ©flexion du traducteur hongrois Tibor BĂĄnföldi sur la possibilitĂ© de traduire le rythme.

10 De rythme et de rite il est question dans la derniĂšre section du livre, qui prolonge et Ă©largit la prĂ©cĂ©dente, en rassemblant des Ă©tudes et des poĂšmes consacrĂ©s aux performances de Serge Pey. Dans un trĂšs beau texte, Bernard NoĂ«l cherche Ă  caractĂ©riser « cette action constamment nouvelle par le dĂ©veloppement de son Ă©nergie » (p. 435) : ni rituel « chamanique », ni « performance », la « cĂ©rĂ©monie cĂ©lĂ©brĂ©e par Serge Pey appartenait Ă  la ‘poĂ©sie’ mais avec une efficience particuliĂšre : elle dĂ©-nombrait ce que notre sociĂ©tĂ© est en train de rĂ©duire au ‘nombre’ et plus vulgairement au ‘chiffre’ – chiffre d’affaire bien sĂ»r. [
] Dans un monde vouĂ© Ă  la consommation rayonnait soudain l’inutilitĂ© divine du poĂšte » (ibid.). À quoi rĂ©pond expressĂ©ment le poĂšme de Pey rĂ©citĂ© sur la tombe d’AndrĂ© Breton pour protester contre la vente aux enchĂšres Ă  Drouot de la « collection Breton », et reproduit dans la mĂȘme section : « Appel aux survenants ! Contre l’Argent des temps ‘Je cherche l’Or du temps !’ » (p. 461). BartolomĂ© Ferrando, dans un long poĂšme, oĂč se conjuguent la litanie et l’aphorisme, ainsi que Pascal Maillard, dans une rĂ©flexion sur « l’avenir profond de la poĂ©sie », cherchent Ă  nommer « l’évĂ©nement » qu’est la poĂ©sie orale d’action de Serge Pey, Ă  circonscrire la puissance de cette performance aprĂšs laquelle « le poĂšme, avec moi, Ă©tait devenu autre » (P. Maillard, p. 452). C’est encore sur la puissance du corps et de la voix que s’appuie Montserrat Prudon-Moral pour Ă©voquer, cette fois, la rencontre de la poĂ©sie de Serge Pey avec la danse flamenco. Un mĂȘme espace d’intensitĂ©, d’affirmation et d’exorcisme est dessinĂ© par le rythme des pieds, chez le poĂšte comme chez la danseuse, qu’admirait Serge Pey, La Joselito. Explorant Ă  son tour les affinitĂ©s de la poĂ©sie de Serge Pey avec les arts, Ghislaine Del Rey invoque la subversion des lignes de partage entre l’art et la vie chez les membres de « Fluxus » et chez Beuys, tandis que Raoul Sangla Ă©voque ses choix d’écriture cinĂ©matographique lorsqu’il eut Ă  filmer Serge Pey. L’artiste Richard Martel, enfin, capte l’irradiante Ă©nergie de la « transe fusion » (p. 474) des performances de Serge Pey ; Patrick Quillier, dialoguant en poĂšte avec Visages de l’Échelle de la Chaise et du Feu, scande le deuil des visages aimĂ©s comme une traversĂ©e « oĂč dans le murmure et dans le cri par-delĂ  l’élĂ©gie des visages renaĂźt la parturiance » (p. 485) ; Michel Hubert, Ă  qui revient la tĂąche de signer l’envoi du livre, fait don Ă  Serge Pey d’une fiction intitulĂ©e Le « P » de Pey.

11 Entre chacune des ces grandes sections de l’ouvrage se trouve une « halte », qui n’a rien d’une pause rĂ©crĂ©ative. Les textes d’une vingtaine de poĂštes, qui sont parfois les mĂȘmes auteurs que dans les autres sections du livre, dialoguent Ă  intervalles rĂ©guliers avec les poĂšmes de Pey, sous la forme souvent explicite de l’adresse. Ainsi trouve-t-on des poĂšmes de Franc Ducros, Philippe Marty, Claude Maillard, ZĂ©no Bianu, Özdemir Ince, Pierre Ouellet, MichaĂ«l La Chance, Nanos Valaoritis, Mario Borillo, Jean-Paul Woodall, Patrick Dubost, SĂ©bastien Lespinasse, Laurent Mourey, Esther Ferrer, Dominique Maillard, Charles Pennequin, Jean-Claude Villain, Patrick Quillier et Michel Hubert. Largement prĂ©sents, on le voit, dans l’ouvrage, « au mĂȘme titre » que les autres contributions, selon AndrĂ©as Pfersmann qui s’en explique dans la prĂ©face, ces textes de crĂ©ation non seulement « sĂ©crĂštent une connaissance qui leur est propre » (p. 12), mais tĂ©moignent de la continuitĂ© de l’acte de lecture Ă  celui d’écriture, ou pour parler dans les termes d’Henri Meschonnic, d’un continu de la thĂ©orie Ă  la pratique.

12Aussi cet ouvrage, qui non seulement ouvre la voie des Ă©tudes sur Serge Pey, mais donne Ă  entendre sa poĂ©sie dans la rĂ©sonance d’une fraternitĂ© infiniment riche d’autres voix poĂ©tiques, possĂšde-t-il, en outre, le grand mĂ©rite de donner leur place Ă  diffĂ©rentes formes et registres de commentaires, et de nous inviter Ă©galement, par lĂ , Ă  penser les possibles de la critique en poĂ©sie.