Poésie, rythme et politique
1 « Je dois le dire tout net, je ne suis pas chaud pour les livres ou les numĂ©ros spĂ©ciaux de revues consacrĂ©s Ă des poĂštes gĂ©nĂ©ralement morts dâailleurs ou bien canonisĂ©s, ce qui revient presque au mĂȘme ». Câest ainsi quâAbdellatif LaĂąbi ouvre le texte quâil consacre Ă Serge Pey, « ce troubadour frĂšre-jumeau », dans lâouvrage collectif dirigĂ© par AndrĂ©as Pfersmann, Serge Pey et lâInternationale du rythme. Paru dans une co-Ă©dition de lâAtelier des Brisants et des Ăditions Dumerchez, en 2009, ce livre au format imposant et Ă la riche iconographie refuse dâemblĂ©e quâon lui fasse jouer le rĂŽle dâune consĂ©cration : « Pas de statue pour le poĂšte ! » annonce dans sa prĂ©face AndrĂ©as Pfersmann, reprenant un mot dâordre de Serge Pey. Certains diagnostiqueront peut-ĂȘtre, dans cette formule, un positionnement de poĂšte habituel dans le champ littĂ©raire ; dâautres souligneront plutĂŽt quâelle Ă©claire le paradoxe dâun livre vouĂ© Ă lâĆuvre dâun auteur qui nâa de cesse de « dĂ©border le poĂšme », a fortiori son support imprimĂ©, et qui se laisse dĂ©finir autant comme « plasticien, installateur » que comme « poĂšte, thĂ©oricien de la performance, [âŠ] rythmeur, oralien de situation, dialecticien du chaos et anartchiste » (quatriĂšme de couverture).
2Il nâen reste pas moins que cet ouvrage reprĂ©sente un trĂšs bel hommage rendu Ă Serge Pey et quâil y a lieu de se rĂ©jouir, Ă une heure oĂč lâon sâinterroge sur un possible « effacement de la poĂ©sie 1», de cette visibilitĂ© quâil donne Ă un auteur dont « il est plus que temps quâon reconnaisse sa place, sa voix, majeure, dans la poĂ©sie dâaujourdâhui. » (Henri Meschonnic, p. 241).
3Issu dâun colloque organisĂ© en mars 2004 Ă lâUniversitĂ© de Nice par le C.T.E.L. (Centre Transdisciplinaire dâĂpistĂ©mologie de la LittĂ©rature), ce volume excĂšde le format usuel dâun recueil dâactes, par les nombreuses Ćuvres de crĂ©ation quâil donne Ă lire aussi bien quâĂ voir et Ă entendre. Chacune des six parties de lâouvrage est suivie dâune « halte »,  rassemblant les textes de poĂštes qui ont tenu Ă dialoguer avec lâĆuvre de Pey, sur un mode et selon un rythme propres. De nombreux poĂšmes de Serge Pey lui-mĂȘme, parfois inĂ©dits, parfois repris en regard des commentaires quâils ont suscitĂ©s, enrichissent ce volume, qui aurait donnĂ© une image tronquĂ©e de lâĆuvre de lâauteur, sâil nâen avait suggĂ©rĂ© la dimension orale dâaction dans une sĂ©rie de belles photographies, dues Ă Chiara Mulas, et dans un DVD, sur lequel figurent deux enregistrements tĂ©lĂ©visĂ©s.
4Câest donc aussi une solidaritĂ© que donne Ă lire cet ouvrage, Ă lâimage de son titre, Serge Pey et lâInternationale du rythme, dont AndrĂ©as Pfersmann donne une explication dans sa prĂ©face. Dans ce titre, « il y a la mĂ©moire des Internationales socialistes et libertaires » (p. 13), rĂ©fĂ©rences actives chez le poĂšte fils dâun rĂ©publicain espagnol, dont le pĂšre a fui le franquisme. Mais il y a aussi « toutes les langues qui traversent la poĂ©sie de Pey » et « les artistes du monde entier avec lesquels [il] a travaillé » en dĂ©fendant lâidĂ©e quâ« il nây a pas de poĂ©sie nationale » (p. 14). Il y a enfin une « dimension politique ». Non une poĂ©sie engagĂ©e : AndrĂ©as Pfersmann rappelle que Serge Pey sâen est toujours dĂ©fendu. Il faut sans doute plutĂŽt songer Ă une politique du poĂšme, au sens oĂč, pour reprendre Henri Meschonnic, câest dans le rythme, non par ses thĂšmes, que lâĆuvre produit de la valeur. Depuis son titre, jusquâĂ sa ligne Ă©ditoriale, Serge Pey et lâInternationale du rythme est en effet aussi, implicitement, un hommage Ă lâauteur de Politique du rythme, politique du sujet2.
5Serge Pey et lâInternationale du rythme sâouvre sur une premiĂšre partie rassemblant des « Esquisses et portraits », brossĂ©s par plusieurs poĂštes amis de Serge Pey. On ne pouvait trouver meilleure maniĂšre de commencer quâen donnant ainsi corps Ă cette poĂ©sie privĂ©e dâune part dâelle-mĂȘme par le seul support imprimĂ©. Car ces textes dâhommage ont tous comme point commun de donner poĂ©tiquement Ă voir et Ă entendre une puissante prĂ©sence physique. Serge Pey, « lâarpenteur du monde » (p. 29) Ă©voquĂ© par AndrĂ© Benedetto « projette ses yeux pour devenir voyant » (p. 31) dans le texte de Jean-Luc Parant. Jacques Darras insiste sur la force de suggestion de ce corps « aĂ©rien » : « Il sâenvole, il sâen va vers les cimes par une adhĂ©sion maximale Ă la Terre, quâil presse itĂ©rativement avec les pieds de sâenvoler avec lui. » (p. 33) Werner Lambersy saisit lâinstant dâun poĂšme profĂ©rĂ© au « MarchĂ© Saint-Sulpice » (p. 35) tandis que Jacques BrĂ©mond rend hommage au « poĂšte des plateaux fous » (p. 37). Daniel Leuwers, dans sa « Lettre Ă Serge Pey » (p. 39) Ă©voque le souvenir dâune performance, dâune « poĂ©sie physique plus que simplement sonore » (p. 40). La liste est longue des textes dâamis prestigieux qui se font ainsi les tĂ©moins de la poĂ©sie orale dâaction de Serge Pey : Jean-Pierre Verheggen, Adonis, AndrĂ© Velter, Alberto Masala, Abdellatif LaĂąbi, Henri Chopin.
6La deuxiĂšme partie de lâouvrage entreprend de situer Serge Pey au regard des hĂ©ritages qui le traversent. Michael Löwy dĂ©cline « sept thĂšses sur Serge Pey » qui dressent une prĂ©cise cartographie des affinitĂ©s de lâĆuvre. Celle-ci puise, comme une bonne part de la poĂ©sie moderne dâailleurs, Ă quelques grandes traditions occultes (alchimie, tarot, sorcellerie). Elle est en mĂȘme temps lâhĂ©ritiĂšre dâune tradition rĂ©volutionnaire et libertaire qui, conjuguĂ©e Ă une poĂ©sie du dĂ©sir et de lâamour, la place dans la lignĂ©e du surrĂ©alisme et, au-delĂ , du romantisme en tant que « dĂ©tour par les cultures prĂ©-modernes, au service dâun futur Ă©mancipĂ©, dâune utopie Ă venir. » (p. 76) Câest ce dĂ©tour quâĂ©tudie Sylvie Ballestra-Puech en sâattachant Ă la figure mythique de PhilomĂšle qui revient de maniĂšre structurante dans lâĆuvre de Pey. Lâimage de la « langue arrachĂ©e », qui est par ailleurs le titre dâune thĂšse de Pey sur les pratiques orales de la poĂ©sie Ă la fin du 20e siĂšcle, soutenue en 1995, « dramatis[e] le rapport de lâĂ©criture et de lâoralité » (p. 79) et propose selon une tradition ovidienne plus que virgilienne une « vision tragique de la crĂ©ation poĂ©tique » (p. 82). Mais câest surtout avec la réécriture shakespearienne du mythe dans Titus Andronicus que la proximitĂ© est la plus grande. Une mĂȘme cruautĂ© fonde la poĂ©sie comme cri muet arrachĂ© par une blessure originelle. Ce cri devient alors, chez lâauteur de La Langue des chiens, cri de rĂ©volte contre toute forme de domination. Claude Debon et Patrick Quillier poursuivent la rĂ©flexion sur la question de la voix, Claude Debon en sâinterrogeant sur ses relations avec le visible et Patrick Quillier en analysant chez Serge Pey une expĂ©rience proprement chamanique de lâouĂŻe. Comme le souligne Claude Debon, le texte inscrit, fixĂ© sur un bĂąton ou imprimĂ© avec soin, garde une importance toute paradoxale chez cet auteur-acteur de performances. Serge Pey « sans aucun doute se situe du cĂŽtĂ© du texte » (p. 92), ce qui nâexclut pas quâon y entende la « voix-de-lâĂ©crit » selon une formule de Christian Prigent que Claude Debon rapproche ici de Pey. Câest Ă un semblable exercice dâĂ©coute fine que se livre Patrick Quillier dans « lâoreille chamanique de Serge Pey ». Nombreuses sont les notations de cette audition hallucinĂ©e qui tissent dans lâĆuvre un rĂ©seau de signifiance, nous invitant Ă percevoir acousmatiquement « tous les langages secrets du monde » (p. 102). Une profonde fraternitĂ© se noue pour finir, dans le dernier texte de cette partie, entre la voix de ces Indiens Huicholes du Mexique, desquels Serge Pey a reçu son initiation chamanique, et la voix de « lâhomme dâoc », selon JoĂ« Bousquet : Alain Freixe voit en Serge Pey, et « sa nostalgie de la totalitĂ© de lâabsolu » (p. 118), une incarnation de cette « rĂ©volte de lâhomme de midi » qui le conduit à « honorer tous les morts » et, en particulier, à « égrĂ©ner dans Nihil et consolamentum les noms des parfaits brĂ»lĂ©s Ă MontsĂ©gur » (p. 118).
7 Dâune maniĂšre au premier abord surprenante, la troisiĂšme section rĂ©unit, sous le titre « ThĂ©orie du poĂšme », des textes aussi bien poĂ©tiques que discursifs. Refusant de dissocier le poĂšme de sa thĂ©orie, cette partie illustre en rĂ©alitĂ© un postulat qui parcourt lâensemble de lâouvrage, et qui pourrait ĂȘtre formulĂ© dans les termes dâHenri Meschonnic : « Câest que le poĂšme et la pensĂ©e du poĂšme, et du poĂšte, sont insĂ©parables. » (p. 241). Cette rĂ©fĂ©rence est sans doute elle-mĂȘme dĂ©terminĂ©e par les affinitĂ©s significatives qui nouent lâĆuvre de Pey Ă celle dâHenri Meschonnic. AndrĂ©as Pfersmann rappelle dans son introduction combien ce dernier se retrouvait « dans cet aveu de son cadet : âJâaime le poĂšme de la pensĂ©eâ » (p. 19). Dans un long poĂšme en espagnol, exemple parmi dâautres du parti pris international de cette fratrie du rythme, Ă laquelle lâouvrage donne la parole, Ramiro Oviedo accorde la plus grande importance Ă la « poesia del pie » de Serge Pey, tout comme Yves Le Pestipon, jouant explicitement de la paronomase, dans son texte « Le pied et Pey » (p. 159). Câest que les pieds de Pey jouent un rĂŽle dĂ©cisif, non seulement parce quâils montent sur la scĂšne et battent rituellement le sol lors de ses performances, mais parce quâils sont partie prenante de lâaction produite par le poĂšme : « Pey procĂšde Ă la libĂ©ration considĂ©rable des parties. Il brise les liaisons ordinaires, obligatoires, statiques, quasi Ă©tatiques, de la biologie et des photos dâidentitĂ©, et il multiplie les glissements, les mĂ©tamorphoses, inventant ainsi, comme Rimbaud, un ordre neuf du corps, le âdĂ©gagement rĂȘvé⠻ (p. 161). Dans des registres diffĂ©rents, Philippe Marty et GĂ©rard Dessons prolongent en pensĂ©e du poĂšme leur Ă©coute de lâĆuvre de Serge Pey. Celle-ci invite le premier Ă dĂ©crire phĂ©nomĂ©nologiquement ce quâest la poĂ©sie, tandis quâelle engage le second Ă dire rythmiquement ce quâ « un poĂšte nâest pas » (p. 175). Laurent Mourey, Pierre Manuel et Alckmar Luiz dos Santos, enfin, concluent cette partie sur la thĂ©orie du poĂšme, lâun par une lettre adressĂ©e Ă Serge Pey, « de poĂšme Ă poĂšme, de sujet Ă sujet », car « quand Ă©crire est une relation, lâessai est une lettre » ; lâautre, par une rĂ©flexion sous forme de courtes notes parfois proches de lâaphorisme ; le dernier, par de longues « mĂ©ditations de poĂ©sie premiĂšre » qui sont autant de « prolĂ©gomĂšnes Ă une science dubitative du faire poĂ©tique » (p. 189).
8 Pour ce poĂšte, qui a, entre autres, militĂ© au Chili dans les annĂ©es soixante-dix, créé plusieurs actions pour la libĂ©ration de Vaclav Havel, pris la dĂ©fense de Salman Rushdie en 1989, dĂ©diĂ© son poĂšme Interrogatoire (1995) aux assassins de Tahar Djaout en AlgĂ©rie, Ă©crit un « PoĂšme oral contre la torture Ă©lectrique », et luttĂ©, rĂ©cemment, contre lâexpulsion de France des activistes italiens des annĂ©es de plomb, on ne pouvait omettre une partie sur lâĂ©thique et la politique du poĂšme. Comme dans la section prĂ©cĂ©dente, coexistent des textes de genres variĂ©s : une lettre de Daniel BensaĂŻd, un poĂšme de Philippe PaĂŻni, se prĂ©sentant comme une « contre-lettre » Ă Serge Pey, un rĂ©cit autobiographique dâAline Pailler, et des mĂ©ditations, de Jean-NoĂ«l Hilsen sur « lâimage et la symbolique du cercle » (p. 280), et de MichaĂ«l La Chance sur la violence silencieuse du langage dans la poĂ©sie action de Pey. Henri Meschonnic rappelle de son cĂŽtĂ© le combat de ce « solitaire solidaire » quâest Serge Pey. Combat qui sâappuie aussi bien sur une fraternitĂ© avec dâautres poĂštes, et avec dâautres langues, que sur la « cohĂ©rence dâun monde du langage que lui seul sâest créé, qui est insĂ©parablement son histoire et son invention » (p. 242). Meschonnic rend hommage au « dĂ©couvreur dâinconnu » oĂč se joue avec le langage un « rapport Ă©thique et non ludique » (p. 244). LâoralitĂ© nâa de mĂȘme, chez Serge Pey, rien dâun divertissement, dâune théùtralisation ou de la recherche dâeffets de voix. Câest un « envahissement du corps dans le langage », ou comme le dit Pey, « une mise en corps du sens » (p. 246) qui, changeant la reprĂ©sentation du langage, change par lĂ mĂȘme la reprĂ©sentation du politique et de lâĂ©thique, et donne au poĂšte la puissance dâun dire qui renverse les apparences pour dire « ce quâauparavant jamais on nâavait vu ni entendu » (p. 251). BĂ©atrice Bonhomme, de son cĂŽtĂ©, met lâaccent sur la part de mĂ©moire autobiographique des Aiguiseurs de couteaux, montrant combien la poĂ©sie de Pey, allant au fond dâune singularitĂ©, gagne en fait « une autre universalitĂ©, lâĂ©change des singuliers » (p. 271). Le poĂšme trace alors la voie dâun lyrisme tournĂ© vers lâautre, adressĂ©, en lâoccurrence au Señor JosĂ© MartĂn Elizondo, professeur dâEspagnol et premier passeur de poĂ©sie auprĂšs de Serge Pey enfant, qui se souvient avoir reçu de lui son premier poĂšme de Garcia Lorca et « peut-ĂȘtre par lĂ toute la poĂ©sie » (p. 273). Garcia Lorca devint alors pour Pey lâimage tutĂ©laire dâune poĂ©sie de rĂ©sistance et dâamour, symbole dâune mĂ©moire fraternelle de toutes les victimes de lâoppression politique.
9 Lâavant-derniĂšre partie, sous le titre de « La Parole des bĂątons », fait sa place Ă ces instruments tout Ă fait spĂ©cifiques des actions de Serge Pey que sont les bĂątons, gravĂ©s au crayon ou au couteau. LâĆuvre y dĂ©signe son appartenance Ă lâĂ©criture autant quâĂ lâoralitĂ©, Ă la calligraphie comme Ă la peinture, au rite aussi bien quâĂ lâ« attaque ». Jean-Jacques Lebel, dâabord, Ă©voque ces « outils de travail poĂ©tique », « cartes de navigation mentale Ă utiliser au cours des rituels chamaniques de sortie de soi trĂ©pidante » (p. 338), quâil situe dans la lignĂ©e dâArtaud et de Dada, soulignant avec force la puissance insurrectionnelle de cette « poĂ©sie directe ». Bernard Heidsieck, lui, dans un texte Ă©voquant une exposition au Centre dâArt et de LittĂ©rature de lâĂchelle, prĂšs de Charleville, rend hommage Ă la puissance magnĂ©tique et vertigineuse de ces bĂątons vibrant au rythme impulsĂ© par leur « MaĂźtre » (p. 353). Odile Gannier propose justement, dans cette section du livre, un rapprochement avec lâusage rituel des bĂątons dans dâautres civilisations : bĂątons supports de mĂ©moire des AmĂ©rindiens, bĂątons de tatouage de PolynĂ©sie, « rongorongo » de lâĂźle de PĂąques. De nombreuses affinitĂ©s lient la poĂ©sie de Serge Pey Ă la parole magique du rĂ©citant sacrĂ© de la PolynĂ©sie traditionnelle. Arlette Albert-Birot analyse, dans lâĂ©tude suivante, un recueil, Dieu est un chien dans les arbres, dont les poĂšmes sont, prĂ©cisĂ©ment, sous-titrĂ©s « La Parole des bĂątons ». Sây condensent tous les motifs de la poĂ©sie de Pey (le cercle, la maison, la marche, le rĂȘve, la porte) selon un principe dâĂ©criture qui « par la vertu du verbe change lâordre du monde » : la mĂ©taphore, notamment celle, principielle, de la porte devenue table, « nâest plus figure de style mais action, instrument de mĂ©tamorphose [âŠ] » (p. 350). Cette partie sâachĂšve avec une rĂ©flexion du traducteur hongrois Tibor BĂĄnföldi sur la possibilitĂ© de traduire le rythme.
10 De rythme et de rite il est question dans la derniĂšre section du livre, qui prolonge et Ă©largit la prĂ©cĂ©dente, en rassemblant des Ă©tudes et des poĂšmes consacrĂ©s aux performances de Serge Pey. Dans un trĂšs beau texte, Bernard NoĂ«l cherche Ă caractĂ©riser « cette action constamment nouvelle par le dĂ©veloppement de son Ă©nergie » (p. 435) : ni rituel « chamanique », ni « performance », la « cĂ©rĂ©monie cĂ©lĂ©brĂ©e par Serge Pey appartenait Ă la âpoĂ©sieâ mais avec une efficience particuliĂšre : elle dĂ©-nombrait ce que notre sociĂ©tĂ© est en train de rĂ©duire au ânombreâ et plus vulgairement au âchiffreâ â chiffre dâaffaire bien sĂ»r. [âŠ] Dans un monde vouĂ© Ă la consommation rayonnait soudain lâinutilitĂ© divine du poĂšte » (ibid.). Ă quoi rĂ©pond expressĂ©ment le poĂšme de Pey rĂ©citĂ© sur la tombe dâAndrĂ© Breton pour protester contre la vente aux enchĂšres Ă Drouot de la « collection Breton », et reproduit dans la mĂȘme section : « Appel aux survenants ! Contre lâArgent des temps âJe cherche lâOr du temps !â » (p. 461). BartolomĂ© Ferrando, dans un long poĂšme, oĂč se conjuguent la litanie et lâaphorisme, ainsi que Pascal Maillard, dans une rĂ©flexion sur « lâavenir profond de la poĂ©sie », cherchent Ă nommer « lâĂ©vĂ©nement » quâest la poĂ©sie orale dâaction de Serge Pey, Ă circonscrire la puissance de cette performance aprĂšs laquelle « le poĂšme, avec moi, Ă©tait devenu autre » (P. Maillard, p. 452). Câest encore sur la puissance du corps et de la voix que sâappuie Montserrat Prudon-Moral pour Ă©voquer, cette fois, la rencontre de la poĂ©sie de Serge Pey avec la danse flamenco. Un mĂȘme espace dâintensitĂ©, dâaffirmation et dâexorcisme est dessinĂ© par le rythme des pieds, chez le poĂšte comme chez la danseuse, quâadmirait Serge Pey, La Joselito. Explorant Ă son tour les affinitĂ©s de la poĂ©sie de Serge Pey avec les arts, Ghislaine Del Rey invoque la subversion des lignes de partage entre lâart et la vie chez les membres de « Fluxus » et chez Beuys, tandis que Raoul Sangla Ă©voque ses choix dâĂ©criture cinĂ©matographique lorsquâil eut Ă filmer Serge Pey. Lâartiste Richard Martel, enfin, capte lâirradiante Ă©nergie de la « transe fusion » (p. 474) des performances de Serge Pey ; Patrick Quillier, dialoguant en poĂšte avec Visages de lâĂchelle de la Chaise et du Feu, scande le deuil des visages aimĂ©s comme une traversĂ©e « oĂč dans le murmure et dans le cri par-delĂ lâĂ©lĂ©gie des visages renaĂźt la parturiance » (p. 485) ; Michel Hubert, Ă qui revient la tĂąche de signer lâenvoi du livre, fait don Ă Serge Pey dâune fiction intitulĂ©e Le « P » de Pey.
11 Entre chacune des ces grandes sections de lâouvrage se trouve une « halte », qui nâa rien dâune pause rĂ©crĂ©ative. Les textes dâune vingtaine de poĂštes, qui sont parfois les mĂȘmes auteurs que dans les autres sections du livre, dialoguent Ă intervalles rĂ©guliers avec les poĂšmes de Pey, sous la forme souvent explicite de lâadresse. Ainsi trouve-t-on des poĂšmes de Franc Ducros, Philippe Marty, Claude Maillard, ZĂ©no Bianu, Ăzdemir Ince, Pierre Ouellet, MichaĂ«l La Chance, Nanos Valaoritis, Mario Borillo, Jean-Paul Woodall, Patrick Dubost, SĂ©bastien Lespinasse, Laurent Mourey, Esther Ferrer, Dominique Maillard, Charles Pennequin, Jean-Claude Villain, Patrick Quillier et Michel Hubert. Largement prĂ©sents, on le voit, dans lâouvrage, « au mĂȘme titre » que les autres contributions, selon AndrĂ©as Pfersmann qui sâen explique dans la prĂ©face, ces textes de crĂ©ation non seulement « sĂ©crĂštent une connaissance qui leur est propre » (p. 12), mais tĂ©moignent de la continuitĂ© de lâacte de lecture Ă celui dâĂ©criture, ou pour parler dans les termes dâHenri Meschonnic, dâun continu de la thĂ©orie Ă la pratique.
12Aussi cet ouvrage, qui non seulement ouvre la voie des Ă©tudes sur Serge Pey, mais donne Ă entendre sa poĂ©sie dans la rĂ©sonance dâune fraternitĂ© infiniment riche dâautres voix poĂ©tiques, possĂšde-t-il, en outre, le grand mĂ©rite de donner leur place Ă diffĂ©rentes formes et registres de commentaires, et de nous inviter Ă©galement, par lĂ , Ă penser les possibles de la critique en poĂ©sie.

