Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 6
Nicole Michel-Grépat

Du duel au duo : Colette & sa mÚre

StĂ©phanie Michineau, Construction de l’image maternelle chez Colette de 1922 Ă  1936, Paris : Edilivre Aparis Universitaire, 2009, 120 p., ISBN : 978-2-8121-0677-4

1StĂ©phanie Michineau adresse aujourd’hui cet essai, repris d’un mĂ©moire de master rĂ©digĂ© en 2000, Ă  « un lecteur soucieux d’éclairer sa rĂ©flexion sur Colette et son Ɠuvre» (p. 9). C’est une louable entreprise mais qui tient du challenge critique car, qu’écrire de plus sur Colette aprĂšs le superbe hymne Ă  la jouissance que lui a accordĂ© Julia Kristeva en 20021 ? Ni la lettre jointe de Marguerite Boivin, institutrice Ă  Saint-Sauveur-en-Puisaye, ni les quelques reproductions plastiques de Florence Soltar, ni la bibliographie peu exhaustive et non actualisĂ©e n’obtiendront un satisfecit spĂ©cifique pour cette Ă©tude, somme toute trĂšs convenue et donc pĂ©rissable au sein de la plĂ©thore d’ouvrages critiques que suscite ce « gĂ©nie fĂ©minin » qu’est Colette, peut-ĂȘtre parce qu’elle « nous transmet un alphabet nouveau qui Ă©crit la chair du monde », selon Julia Kristeva et que chaque lecteur est en fait en cours d’alphabĂ©tisation !

2L’essai dĂ©bute par une Ă©pigraphe peu convaincante qui rappelle l’amour de Colette pour le papier bleu. L’introduction pose la problĂ©matique de la recherche : pourquoi ce reniement initial des personnages de mĂšre dans les premiers Ă©crits puis cette consĂ©cration de la figure maternelle, dix ans aprĂšs la mort de Sido, dans La Maison de Claudine, La naissance du jour, Sido et Mes apprentissages, de 1922 Ă  1936 ? En effet, il ne faudra pas moins de quatorze annĂ©es Ă  Colette pour transcender la mort de sa mĂšre et idĂ©aliser une image maternelle pour une catharsis essentielle. Mais n’oublions pas cependant les sentiments filiaux de Colette pour la marquise de Morny, alias Missy dans Les vrilles de la vigne en 1908 et prĂ©cisons toutefois que dans L’ingĂ©nue libertine en 1909, une mĂšre apparaĂźt, insignifiante mais affectueusement attachĂ©e Ă  sa fille. Un implicite maternel hante donc l’imaginaire de l’écrivaine bien avant 1922. Une rapide analyse de L’enfant et les sortilĂšges, Ă©crit en 1915, s’imposerait sous l’éclairage psychanalytique de MĂ©lanie Klein qui Ă©voque le matricide Ă  la fois dans son aspect douloureux mais aussi dans celui de la crĂ©ativitĂ©.

3L’essai se structure en trois parties, appelĂ©es d’ailleurs chapitres. Le chapitre 1 souligne, et c’est ce que le lecteur pressent, la culpabilitĂ© filiale, avec trois Ă©clairages possibles, d’abord l’art colettien de la dĂ©robade, puis Sido vue comme une mĂšre envahissante, et enfin la volontĂ© de rĂ©paration de l’écrivaine. Les titres programmatiques affichent d’emblĂ©e une visĂ©e didactique : StĂ©phanie Michineau dĂ©sire saisir des zones d’ombre, ce qu’elle fait Ă  n’en pas douter, mais elle ne les Ă©claire pas vraiment. Sa vĂ©rification de l’authenticitĂ© des faits par les lettres de Sido Ă  Colette, de 1905 Ă  1912, s’avĂšre parfois alĂ©atoire. Colette, nous affirme StĂ©phanie Michineau, dĂ©tourne la rĂ©alitĂ© puis la sublime. Certes, c’est le fait avĂ©rĂ© de chaque artiste. Les affirmations s’imposent donc assez pĂ©remptoires, car elles se nourrissent de citations trĂšs courtes et d’une premiĂšre lecture superficielle, alimentant l’éternel dĂ©bat de l’autofiction, celui de la lecture de l’Ɠuvre par la vie rĂ©elle de l’écrivaine : « comme la dĂ©sinvolture et l’inconsĂ©quence de l’ingrate fille Ă©clatent au grand jour dans ces quelques lignes et comme elles ont dĂ» la torturer a posteriori », nous assĂšne la chercheuse, sans autre forme de procĂšs (p. 24). MĂšre autoritaire dans La maison de Claudine, inquisitrice dans Sido, injuste et dĂ©vorante dans Mes apprentissages, une gĂ©nĂ©ralisation rapide et approximative se poursuit d’un ouvrage Ă  l’autre pour annoncer l’idĂ©e d’une volontĂ© de rĂ©parer par l’écriture.

4Le chapitre 2 s’intitule « Par–delĂ  la mort », avec trois directions d’étude, d’abord « le crĂ©ateur Colette » oĂč l’on apprend que Colette est obsĂ©dĂ©e par la fuite du temps et l’angoisse de la mort, ce qu’elle laisse volontairement apparaĂźtre dans La naissance du jour et dans Sido. Un rapprochement est bienvenu avec la mort d’Albertine et la distinction proustienne entre la disparition matĂ©rielle et l’oubli dĂ©finitif, ce qui oblige Ă  un temps retrouvĂ© par l’écriture : la madeleine du petit Marcel devient par analogie le goĂ»t du chocolat, le loquet de la grille de l’ancienne maison ou le trot du cheval pour Bel Gazou.. StĂ©phanie Michineau n’hĂ©site pas Ă  Ă©voquer l’atavisme pour tirer de l’oubli les morts, elle souligne les liens du sang comme leitmotiv rĂ©current dans La Maison de Claudine par le prix que Sido accorde Ă  la filiation. Elle repĂšre la paronomase suggestive de l’expression colettienne « l’apport de mon pĂšre, la part maternelle » (p. 47) qui prouve que Colette ne s’appartient pas, son frĂšre d’ailleurs est lui-mĂȘme « un ĂȘtre totalement dĂ©possĂ©dĂ© de lui-mĂȘme », les enfants du capitaine et de Sido sont donc « un peu comme si [les] ascendants [les] avaient totalement ‘vampirisĂ©s’» (p.49). La sauvagerie de Colette et de ses frĂšres annonce celle du premier mari de Sido. Le dĂ©sordre identitaire se poursuit par la tromperie onomastique des prĂ©noms : Bel Gazou dĂ©signe Colette ou sa propre fille, Colette est aussi un des prĂ©noms de Sido et de sa fille. « La reprise du “nom prĂ©nom Colette” ne nous donne-t-elle pas l’impression d’aspirer Ă  conjurer la mort en assurant la continuitĂ© de la lignĂ©e ?» (p. 52). Pour rĂ©pondre, citons Julia Kristeva : « nous ne pouvons imaginer l’autre qu’à condition de le perdre ; et la pensĂ©e, par consĂ©quent, est une capacitĂ© d’absenter autrui de soi et de le reconstruire, de le faire exister dans la reprĂ©sentation, par-delĂ  le deuil de cet abandon »2. Au temps linĂ©aire se substitue une structure de temps en spirale, selon l’étude de Francine Dugast-Portes. Un temps cosmique remplace le temps chronologique pour sacraliser le monde et diviniser Sido, « Sido passant de l’état de mĂšre naturelle Ă  celui de mĂšre universelle » (p. 54). Quant au manteau de Saphi rongĂ© par les mites, StĂ©phanie Michineau y voit, par le jeu homonymique, la naissance du mythe de Sido (pp.56-57). La recherche se met un peu trop aisĂ©ment au service des clichĂ©s habituels sur les relations mĂšre fille, une mĂšre et une fille seraient destinĂ©es Ă  se haĂŻr, pareilles et rivales, et sur la dualitĂ© stĂ©rĂ©otypĂ©e de la mĂšre et de l’écrivaine, beaucoup plus complexes qu’il n’y paraĂźt dans cet essai. Notons cependant la rĂ©fĂ©rence intĂ©ressante sur les enjeux de pouvoir entre mĂšre et fille de Marie-Françoise Berthu-Courtivron. Certes, le dĂ©sir d’immortaliser la mĂšre par l’écriture est de l’ordre de l’évidence, ce que souligne le portrait des mains de Sido qui emplissent inexorablement tout l’univers de Minet-ChĂ©ri. Sido est devenue points cardinaux dans une association mĂšre-terre relativement frĂ©quente en littĂ©rature de l’intime : la mĂšre apparaĂźt alors au-delĂ  du temps et au centre de l’univers.

5Le troisiĂšme chapitre sur « l’identitĂ© retrouvĂ©e grĂące Ă  la mĂšre » est sĂ©parĂ© du reste de l’ouvrage par la lettre de Madame Boivin, puis par une photographie personnelle de la chercheuse enfant dans les bras de sa propre mĂšre, aux cĂŽtĂ©s de sa sƓur aĂźnĂ©e, enfin les photographies des Ɠuvres plastiques de Florence Soltar reprennent les pistes de l’analyse dans les lĂ©gendes rĂ©fĂ©rences des tableaux citĂ©s, c’est-Ă -dire « la culpabilitĂ© filiale », « par-delĂ  la mort »,  « l’identitĂ© retrouvĂ©e grĂące Ă  la mĂšre », et « ocĂ©an-mĂšre » ; ainsi dĂ©file de façon lapidaire le rĂ©sumĂ© de l’argumentation dĂ©veloppĂ©e, c’est un peu dĂ©monstratif et dĂ©routant dans un travail universitaire. Ce dernier chapitre confirme les liens entre Ă©criture et connaissance de soi : StĂ©phanie Michineau se rĂ©fĂšre alors Ă  la prĂ©faciĂšre de La maison de Claudine, Nicole Ferrier-CaveriviĂšre, pour affirmer cet amour ambigu entre Colette et sa mĂšre, cette possessivitĂ© quasi maladive. L’approche amoureuse du corps maternel mĂ©riterait ici d’ĂȘtre abordĂ©e : il est notable que voix et parfums maternels ensorcellent Minet-ChĂ©ri dans La maison de Claudine. Et si la mĂšre est alors recréée pour se dĂ©culpabiliser et pour ĂȘtre Ă©rigĂ©e en modĂšle Ă  atteindre, c’est pour que finalement un Je Ă©merge entre rĂ©alitĂ© et fiction. L’écriture devient pour StĂ©phanie Michineau l’acte vital du mensonge vrai, la recherche de soi se rĂ©alisant dans le double de l’écrivaine que constituent les hĂ©roĂŻnes dans chaque Ɠuvre qui flirte alors avec le genre autobiographique. Sido reprĂ©sente l’interdit et comme l’on reconnaĂźt Ă  Colette cette aptitude Ă  pouvoir transgresser, la question de la rĂ©alitĂ© ou du subterfuge littĂ©raire se pose Ă  chaque page. C’est dans la mystique du pur et de l’impur colettiens que le lecteur trouvera la rĂ©ponse Ă  cette mise en scĂšne de la mĂšre dont l’imaginaire donne droit au mensonge, selon Kristeva, le dĂ©sir ne se nommant que par la mĂ©taphore : Sido et Colette, Sido est Colette, du duel au duo, le rĂ©cit chez cette « sƓur solaire de l’hystĂ©rique freudienne » est Ă  l’intersection d’une dĂ©pression, d’une perversion et d’une sublimation. L’ouvrage se termine sur l’identification et la distanciation face Ă  la mĂšre, l’homme effectue un retour impromptu et inespĂ©rĂ© et devient sous la symbolique du cactus rose, la crĂ©ature exorcisĂ©e de La Naissance du jour, mais aussi peut-ĂȘtre celle de la figure maternelle dissimulĂ©e.

6Pour conclure, soulignons que cet essai veut plus persuader que convaincre, les rĂ©fĂ©rences qui l’alimentent sont trop datĂ©es et leur typographie dans les titres soulignĂ©s  est un peu fantaisiste par rapport Ă  la doxa universitaire. Soulignons nĂ©anmoins l’enthousiasme efficient de cette recherche dĂ©butante et l’effort de structuration et d’articulation des idĂ©es Ă©mises ainsi que la concision de cet essai qui lĂ©gitiment de le recommander Ă  des lycĂ©ens pour leur permettre une premiĂšre rencontre avec Colette, ce beau visage littĂ©raire du XXĂš siĂšcle, libre, cruel et vagabond, dont la parole dĂ©sinhibĂ©e traduit une Ă©tonnante modernitĂ©. NĂ©anmoins la lecture de ce livre pourra utilement s’accompagner du bel essai de Julia Kristeva et de Colette, Lettres Ă  sa fille (1916-1953), rĂ©unies, prĂ©sentĂ©es et annotĂ©es par Anne de Jouvenel, Gallimard, Collection blanche, 2004, 540 p.

7Il faut ĂȘtre conscient que dorĂ©navant une nouvelle Ă©tude sur Colette se doit de surprendre et d’émouvoir car tant de choses ont Ă©tĂ© dites et si bien, que l’intĂ©rĂȘt ne peut surgir que de l’inattendu et du passionnel.