Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 6
Myriam White-Le Goff

Fratries médiévales : réelles et symboliques.

FrĂšres et sƓurs, MĂ©diĂ©vales 54, Presses Universitaires de Vincennes – Paris VIII, printemps 2008, 166 p., ISBN 978-2-84292-217-7.

1Le numĂ©ro 54 de la revue MĂ©diĂ©vales propose un dossier intitulĂ© « FrĂšres et sƓurs, ethnographie d’un lien de parenté » coordonnĂ© par Didier Lett. Il comporte six articles qui portent Ă  la fois sur les fratries rĂ©elles ou de sang et sur les fratries symboliques ou idĂ©ologiques. On le sait, les relations dites familiales voire affectives, longtemps nĂ©gligĂ©es par la recherche, sont l’objet d’ouvrages importants et intĂ©ressent des chercheurs de grand renom, depuis un certain nombre d’annĂ©es. On pense notamment au Sein du pĂšre, Abraham et la paternitĂ© dans l’Occident mĂ©diĂ©val, de JĂ©rĂŽme Baschet. MalgrĂ© l’intĂ©rĂȘt portĂ© Ă  ces sujets, Didier Lett dĂ©bute le dossier par un article intitulĂ© « Les frĂšres et sƓurs, ‘parents pauvres’ de la parenté » qui souligne combien le lien adelphique a peu Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©, Ă  propos de l’époque mĂ©diĂ©vale. Il affirme se placer au plan de la parentĂ© pratique qu’il dĂ©finit avec Florence Weber comme « l’ensemble d’obligations et de sentiments qui donne leur efficacitĂ© aux liens officiels de parentĂ© ou qui crĂ©e d’autres liens » (p. 7). Didier Lett fait le point de la recherche sur le sujet dans des champs voisins : anthropologie, psychologie, psychanalyse, sociologie ou histoire du droit. Il constate que l’indigence de la rĂ©flexion sur l’époque mĂ©diĂ©vale ne tient pas Ă  la pĂ©nurie de sources et montre que la germanitĂ© doit susciter davantage d’attention dans la mesure oĂč elle tient une place importante dans la sociĂ©tĂ© mĂ©diĂ©vale chrĂ©tienne. Cette relation est notamment liĂ©e Ă  deux grandes questions, celles du fratricide et de l’inceste. Didier Lett justifie en outre le choix de son lexique, en prĂ©cisant la prĂ©fĂ©rence pour l’adjectif « adelphique » plutĂŽt que « fraternel », plus connotĂ©, ou pour la prĂ©cision de « sororie » plutĂŽt que l’hyperonyme « fratrie », quand c’est nĂ©cessaire, par exemple. Il Ă©tend l’examen Ă  la fois Ă  ceux qui ont le mĂȘme pĂšre et la mĂȘme mĂšre, Ă  ceux qui ne partagent qu’un parent biologique, Ă  ceux dont la fraternitĂ© est sociale, qui vivent ensemble et aux frĂšres et sƓurs par alliance. Il propose d’ailleurs une suite Ă  ces travaux, dans l’étude du vocabulaire de la germanitĂ© au sein de la parentĂ© biologique et sociale. Didier Lett prĂ©sente ensuite l’ensemble du dossier qu’il coordonne par lequel il s’appuie sur le « systĂšme des attitudes » Ă©voquĂ© par Claude Levi-Strauss et entend contribuer au chantier de l’anthropologie de la parentĂ© par une approche empirique et l’étude de cas particuliers.

2L’article de ChloĂ© Maillet, « Bernard de Clairvaux et la fratrie recomposĂ©e », rappelle que, dans la littĂ©rature hagiographique, la parentĂ© symbolique ou religieuse est considĂ©rĂ©e supĂ©rieure Ă  la parentĂ© charnelle. Pourtant, Bernard de Clairvaux s’est employĂ© Ă  faire de ses frĂšres de sang des frĂšres en religion et explique que le lien familial ne fait que renforcer le lien spirituel qui est naturellement meilleur. Les sources de ChloĂ© Maillet sont Ă  la fois les Ă©crits de Bernard, en particulier ses sermons sur le cantique, les Vitae (Guillaume de saint Thierry, Alain de Lille
) consacrĂ©es au saint et l’iconographie des lĂ©gendiers enluminĂ©s dont des exemples sont fournis au lecteur. La sƓur de Bernard tient une place singuliĂšre, en tant que femme et, donc, de tentatrice. Son incorporation Ă  la fratrie spirituelle est ainsi particuliĂšrement significative de la valeur de Bernard.

3Dans « FrĂšres et sƓurs ennemis dans la Germanie du Xe siĂšcle », Laurence Leleu prend pour source Thietmar de Mersebourg et Ă©voque le conflit entre Gerberge, fills du roi Henri Ier de Germanie et sƓur d’Otton Ier, et ses frĂšres, l’exemple de Thankmar, rĂ©voltĂ© contre son demi-frĂšre Otton, qui pose le problĂšme de la filiation lĂ©gitime ou non ainsi que celui de Liudolf. L’auteur montre que ce type de conflit entre frĂšres et sƓurs peut conduire Ă  de vĂ©ritables faides familiales, comme celles des Billung ou des Hamaland.

4Didier Lett reprend ensuite la plume pour Ă©voquer « liens adelphiques et endogamie gĂ©ographique dans les marches de la premiĂšre moitiĂ© du XIVe siĂšcle ». Il cherche Ă  mesurer les incidences de la pratique du mariage virilocal ou patrilocal sur les relations entre frĂšres et sƓurs, en s’appuyant sur le procĂšs de canonisation de Nicolas de Tolentino (1325). Il s’agit d’évaluer la capacitĂ© de rĂ©sistance des liens de parentĂ© Ă  l’éloignement gĂ©ographique, en observant la prĂ©sence ou non des frĂšres et sƓurs des tĂ©moins lors du procĂšs de canonisation.

5Dans « Seules ou accompagnĂ©es ? », Caroline Jeanne s’intĂ©resse aux « veuves parisiennes et [Ă ] leurs fratries Ă  la fin du Moyen Âge ». Certaines veuves sont protĂ©gĂ©es par leurs frĂšres (Marguerite de Cresecques) ; d’autres, Ă  l’opposĂ©, sont leur ennemie. Elles sont trĂšs variablement des interlocutrices dans les affaires familiales, oscillant entre dĂ©pendance et autonomie.

6Dans le dernier article du dossier, Aude-Marie Certin Ă©tudie les « relations professionnelles et [les] relations fraternelles d’aprĂšs le journal de Lucas Rem, marchand d’Augsbourg (1481-1542) ». Elle montre le poids de la fratrie dans la dynamique commerciale et souligne la place dĂ©volue aux cadets et qu’ils s’emploient parfois Ă  contester.

7Ainsi, le dossier se prĂ©sente comme empirique. Or cette attention au cas particulier et Ă  l’exemple prĂ©cis se double d’un intĂ©rĂȘt pour les Ă©crits intimes ou personnels, soit pour le cƓur mĂȘme de l’expression de la relation inter-personnelle. On pourrait regretter, cependant, qu’on perde parfois de vue le plan international pourtant revendiquĂ©, sauf, peut-ĂȘtre sur la question du droit des aĂźnĂ©s. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on aurait pu encore davantage mettre en lumiĂšre les implications juridiques des problĂ©matiques adelphiques. Mais de telles limites s’expliquent par la logique mĂȘme d’un dossier thĂ©matique qui n’est en aucun cas une synthĂšse et qui est davantage une invitation Ă  la rĂ©flexion, ce qui fonctionne trĂšs bien ici.

8En tant que littĂ©raire, ses fratries m’en rappellent d’autres, romanesques ou poĂ©tiques. On pourrait encore rĂ©flĂ©chir sur le rĂŽle de la germanitĂ© dans le processus de crĂ©ation littĂ©raire, notamment dans le domaine arthurien oĂč l’on aime Ă  dĂ©voiler l’existence des frĂšres ou des sƓurs inconnus des grands hĂ©ros, Ă  mettre en scĂšne des reconnaissances, oĂč l’on s’interroge sur la gemmellitĂ© ou sur le secret des origines. On ne peut pas ne pas avoir Ă  l’esprit que Mordred est le frĂšre de Gauvain, qu’Arthur est rĂ©putĂ© avoir conçu ce triste fils avec sa sƓur, et que la relation adelphique est au cƓur de l’imaginaire littĂ©raire et mythique mĂ©diĂ©val. Pourquoi se plaĂźt-on Ă  inventer neuf sƓurs Ă  Morgane pour vivre avec elle en Avalon ?

9Dans un second temps, le volume propose deux articles placĂ©s sous le titre « essais et recherches ». Ils mettent tous deux en lumiĂšre des documents ou des institutions mal connues. Ainsi, Renato Lungarini traite de « l’hĂŽpital santa Maria Della Scala : une institution siennoise » et Sylvain Piron d’un « Avis retrouvĂ© de Jacques Fournier », pape sous le nom de BenoĂźt XII.

10La rubrique « point de vue » est occupĂ©e par Florian Mazel qui revient sur l’idĂ©e de « rĂ©volution fĂ©odale » mise en avant par l’Ɠuvre de Georges Duby, dans « pouvoir aristocratique et Ă©glise aux Xe-XIe siĂšcles ». Il rappelle que Duby revenait, lui, sur les travaux de Bloch, et qu’il s’inscrit dans cette lignĂ©e tout en l’affinant logiquement. Son article prend la forme d’un hommage, en mĂȘme temps que d’une rĂ©flexion critique. Il rappelle aussi les principes de ce qu’est une recherche qui repose Ă  la fois sur la stimulation intellectuelle et la rĂ©vision d’idĂ©es Ă©tablies. Il est d’ailleurs essentiellement question de mĂ©thode ou de dĂ©marche historique, notamment dans le constat de l’absence des clercs ou des moines dans le champ d’étude de Georges Duby, alors que le pouvoir aristocratique repose sur une imbrication des sphĂšres ecclĂ©siastique et laĂŻque. « La prise en considĂ©ration des enjeux ecclĂ©siologiques et spirituels du pouvoir aristocratique conduit nĂ©cessairement Ă  renoncer Ă  la thĂšse d’une rupture brutale et de grande ampleur au tournant de l’an mil. Elle n’implique pas pour autant de lui substituer une illusoire continuitĂ© de la fin du IXe au XIIe siĂšcle » (p. 152).

11De façon gĂ©nĂ©rale, au plan de la prĂ©sentation, on regrettera que l’on place les rĂ©sumĂ©s et mots-clĂ©s des articles Ă  leur fin. Il serait plus pratique de les trouver en tĂȘte.

12Les « notes de lectures » sont consacrées à :

13Gli AngiĂČ nell’Italia nord-occidentale (1259-1382), Ă©d. R. Comba (Simone Balossino)

14Christinization and the Rise of Christian Monarchy. Scandinavia, Central Europ and Rus’, c. 900-1200, Ă©d. Nora Berend (GeneviĂšve BĂŒhrer-Thierry)

15Le RÎle méconnu de la loi salique. La succession royale (XIVe-XVIe siÚcles), de Ralph E. Giesey (Anne-HelÚne Allirot)

16L’autoritĂ© des maĂźtres. Scolastique, normes et sociĂ©tĂ© au XIIIe siĂšcle d’Elsa Marmusztein (Claire Angotti)

17L’Islande des Vickings de Jesse Byock (GeneviĂšve BĂŒhrer-Thierry).