Fratries médiévales : réelles et symboliques.
1Le numĂ©ro 54 de la revue MĂ©diĂ©vales propose un dossier intitulĂ© « FrĂšres et sĆurs, ethnographie dâun lien de parenté » coordonnĂ© par Didier Lett. Il comporte six articles qui portent Ă la fois sur les fratries rĂ©elles ou de sang et sur les fratries symboliques ou idĂ©ologiques. On le sait, les relations dites familiales voire affectives, longtemps nĂ©gligĂ©es par la recherche, sont lâobjet dâouvrages importants et intĂ©ressent des chercheurs de grand renom, depuis un certain nombre dâannĂ©es. On pense notamment au Sein du pĂšre, Abraham et la paternitĂ© dans lâOccident mĂ©diĂ©val, de JĂ©rĂŽme Baschet. MalgrĂ© lâintĂ©rĂȘt portĂ© Ă ces sujets, Didier Lett dĂ©bute le dossier par un article intitulĂ© « Les frĂšres et sĆurs, âparents pauvresâ de la parenté » qui souligne combien le lien adelphique a peu Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©, Ă propos de lâĂ©poque mĂ©diĂ©vale. Il affirme se placer au plan de la parentĂ© pratique quâil dĂ©finit avec Florence Weber comme « lâensemble dâobligations et de sentiments qui donne leur efficacitĂ© aux liens officiels de parentĂ© ou qui crĂ©e dâautres liens » (p. 7). Didier Lett fait le point de la recherche sur le sujet dans des champs voisins : anthropologie, psychologie, psychanalyse, sociologie ou histoire du droit. Il constate que lâindigence de la rĂ©flexion sur lâĂ©poque mĂ©diĂ©vale ne tient pas Ă la pĂ©nurie de sources et montre que la germanitĂ© doit susciter davantage dâattention dans la mesure oĂč elle tient une place importante dans la sociĂ©tĂ© mĂ©diĂ©vale chrĂ©tienne. Cette relation est notamment liĂ©e Ă deux grandes questions, celles du fratricide et de lâinceste. Didier Lett justifie en outre le choix de son lexique, en prĂ©cisant la prĂ©fĂ©rence pour lâadjectif « adelphique » plutĂŽt que « fraternel », plus connotĂ©, ou pour la prĂ©cision de « sororie » plutĂŽt que lâhyperonyme « fratrie », quand câest nĂ©cessaire, par exemple. Il Ă©tend lâexamen Ă la fois Ă ceux qui ont le mĂȘme pĂšre et la mĂȘme mĂšre, Ă ceux qui ne partagent quâun parent biologique, Ă ceux dont la fraternitĂ© est sociale, qui vivent ensemble et aux frĂšres et sĆurs par alliance. Il propose dâailleurs une suite Ă ces travaux, dans lâĂ©tude du vocabulaire de la germanitĂ© au sein de la parentĂ© biologique et sociale. Didier Lett prĂ©sente ensuite lâensemble du dossier quâil coordonne par lequel il sâappuie sur le « systĂšme des attitudes » Ă©voquĂ© par Claude Levi-Strauss et entend contribuer au chantier de lâanthropologie de la parentĂ© par une approche empirique et lâĂ©tude de cas particuliers.
2Lâarticle de ChloĂ© Maillet, « Bernard de Clairvaux et la fratrie recomposĂ©e », rappelle que, dans la littĂ©rature hagiographique, la parentĂ© symbolique ou religieuse est considĂ©rĂ©e supĂ©rieure Ă la parentĂ© charnelle. Pourtant, Bernard de Clairvaux sâest employĂ© Ă faire de ses frĂšres de sang des frĂšres en religion et explique que le lien familial ne fait que renforcer le lien spirituel qui est naturellement meilleur. Les sources de ChloĂ© Maillet sont Ă la fois les Ă©crits de Bernard, en particulier ses sermons sur le cantique, les Vitae (Guillaume de saint Thierry, Alain de LilleâŠ) consacrĂ©es au saint et lâiconographie des lĂ©gendiers enluminĂ©s dont des exemples sont fournis au lecteur. La sĆur de Bernard tient une place singuliĂšre, en tant que femme et, donc, de tentatrice. Son incorporation Ă la fratrie spirituelle est ainsi particuliĂšrement significative de la valeur de Bernard.
3Dans « FrĂšres et sĆurs ennemis dans la Germanie du Xe siĂšcle », Laurence Leleu prend pour source Thietmar de Mersebourg et Ă©voque le conflit entre Gerberge, fills du roi Henri Ier de Germanie et sĆur dâOtton Ier, et ses frĂšres, lâexemple de Thankmar, rĂ©voltĂ© contre son demi-frĂšre Otton, qui pose le problĂšme de la filiation lĂ©gitime ou non ainsi que celui de Liudolf. Lâauteur montre que ce type de conflit entre frĂšres et sĆurs peut conduire Ă de vĂ©ritables faides familiales, comme celles des Billung ou des Hamaland.
4Didier Lett reprend ensuite la plume pour Ă©voquer « liens adelphiques et endogamie gĂ©ographique dans les marches de la premiĂšre moitiĂ© du XIVe siĂšcle ». Il cherche Ă mesurer les incidences de la pratique du mariage virilocal ou patrilocal sur les relations entre frĂšres et sĆurs, en sâappuyant sur le procĂšs de canonisation de Nicolas de Tolentino (1325). Il sâagit dâĂ©valuer la capacitĂ© de rĂ©sistance des liens de parentĂ© Ă lâĂ©loignement gĂ©ographique, en observant la prĂ©sence ou non des frĂšres et sĆurs des tĂ©moins lors du procĂšs de canonisation.
5Dans « Seules ou accompagnĂ©es ? », Caroline Jeanne sâintĂ©resse aux « veuves parisiennes et [Ă ] leurs fratries Ă la fin du Moyen Ăge ». Certaines veuves sont protĂ©gĂ©es par leurs frĂšres (Marguerite de Cresecques) ; dâautres, Ă lâopposĂ©, sont leur ennemie. Elles sont trĂšs variablement des interlocutrices dans les affaires familiales, oscillant entre dĂ©pendance et autonomie.
6Dans le dernier article du dossier, Aude-Marie Certin Ă©tudie les « relations professionnelles et [les] relations fraternelles dâaprĂšs le journal de Lucas Rem, marchand dâAugsbourg (1481-1542) ». Elle montre le poids de la fratrie dans la dynamique commerciale et souligne la place dĂ©volue aux cadets et quâils sâemploient parfois Ă contester.
7Ainsi, le dossier se prĂ©sente comme empirique. Or cette attention au cas particulier et Ă lâexemple prĂ©cis se double dâun intĂ©rĂȘt pour les Ă©crits intimes ou personnels, soit pour le cĆur mĂȘme de lâexpression de la relation inter-personnelle. On pourrait regretter, cependant, quâon perde parfois de vue le plan international pourtant revendiquĂ©, sauf, peut-ĂȘtre sur la question du droit des aĂźnĂ©s. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on aurait pu encore davantage mettre en lumiĂšre les implications juridiques des problĂ©matiques adelphiques. Mais de telles limites sâexpliquent par la logique mĂȘme dâun dossier thĂ©matique qui nâest en aucun cas une synthĂšse et qui est davantage une invitation Ă la rĂ©flexion, ce qui fonctionne trĂšs bien ici.
8En tant que littĂ©raire, ses fratries mâen rappellent dâautres, romanesques ou poĂ©tiques. On pourrait encore rĂ©flĂ©chir sur le rĂŽle de la germanitĂ© dans le processus de crĂ©ation littĂ©raire, notamment dans le domaine arthurien oĂč lâon aime Ă dĂ©voiler lâexistence des frĂšres ou des sĆurs inconnus des grands hĂ©ros, Ă mettre en scĂšne des reconnaissances, oĂč lâon sâinterroge sur la gemmellitĂ© ou sur le secret des origines. On ne peut pas ne pas avoir Ă lâesprit que Mordred est le frĂšre de Gauvain, quâArthur est rĂ©putĂ© avoir conçu ce triste fils avec sa sĆur, et que la relation adelphique est au cĆur de lâimaginaire littĂ©raire et mythique mĂ©diĂ©val. Pourquoi se plaĂźt-on Ă inventer neuf sĆurs Ă Morgane pour vivre avec elle en Avalon ?
9Dans un second temps, le volume propose deux articles placĂ©s sous le titre « essais et recherches ». Ils mettent tous deux en lumiĂšre des documents ou des institutions mal connues. Ainsi, Renato Lungarini traite de « lâhĂŽpital santa Maria Della Scala : une institution siennoise » et Sylvain Piron dâun « Avis retrouvĂ© de Jacques Fournier », pape sous le nom de BenoĂźt XII.
10La rubrique « point de vue » est occupĂ©e par Florian Mazel qui revient sur lâidĂ©e de « rĂ©volution fĂ©odale » mise en avant par lâĆuvre de Georges Duby, dans « pouvoir aristocratique et Ă©glise aux Xe-XIe siĂšcles ». Il rappelle que Duby revenait, lui, sur les travaux de Bloch, et quâil sâinscrit dans cette lignĂ©e tout en lâaffinant logiquement. Son article prend la forme dâun hommage, en mĂȘme temps que dâune rĂ©flexion critique. Il rappelle aussi les principes de ce quâest une recherche qui repose Ă la fois sur la stimulation intellectuelle et la rĂ©vision dâidĂ©es Ă©tablies. Il est dâailleurs essentiellement question de mĂ©thode ou de dĂ©marche historique, notamment dans le constat de lâabsence des clercs ou des moines dans le champ dâĂ©tude de Georges Duby, alors que le pouvoir aristocratique repose sur une imbrication des sphĂšres ecclĂ©siastique et laĂŻque. « La prise en considĂ©ration des enjeux ecclĂ©siologiques et spirituels du pouvoir aristocratique conduit nĂ©cessairement Ă renoncer Ă la thĂšse dâune rupture brutale et de grande ampleur au tournant de lâan mil. Elle nâimplique pas pour autant de lui substituer une illusoire continuitĂ© de la fin du IXe au XIIe siĂšcle » (p. 152).
11De façon gĂ©nĂ©rale, au plan de la prĂ©sentation, on regrettera que lâon place les rĂ©sumĂ©s et mots-clĂ©s des articles Ă leur fin. Il serait plus pratique de les trouver en tĂȘte.
12Les « notes de lectures » sont consacrées à  :
13Gli AngiĂČ nellâItalia nord-occidentale (1259-1382), Ă©d. R. Comba (Simone Balossino)
14Christinization and the Rise of Christian Monarchy. Scandinavia, Central Europ and Rusâ, c. 900-1200, Ă©d. Nora Berend (GeneviĂšve BĂŒhrer-Thierry)
15Le RÎle méconnu de la loi salique. La succession royale (XIVe-XVIe siÚcles), de Ralph E. Giesey (Anne-HelÚne Allirot)
16LâautoritĂ© des maĂźtres. Scolastique, normes et sociĂ©tĂ© au XIIIe siĂšcle dâElsa Marmusztein (Claire Angotti)
17LâIslande des Vickings de Jesse Byock (GeneviĂšve BĂŒhrer-Thierry).

