Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 6
Antoinette Gimaret

Les plasticitĂ©s du sublime : un parcours dans l’Ɠuvre fĂ©nelonienne, entre mystique, littĂ©rature et philosophie

François TrémoliÚres, Fénelon et le sublime. Littérature, anthropologie, spiritualité, Paris : Honoré Champion, coll. « LumiÚre classique », 2009, 727 p., EAN 9782745320209.

1L’ouvrage de F. TrĂ©moliĂšres, imposant par son ampleur et sa densitĂ©, rĂ©sulte de la mise en forme d’une thĂšse soutenue en 2002 sur les liens de FĂ©nelon au sublime et dont la publication est d’autant plus la bienvenue dans une annĂ©e oĂč le TĂ©lĂ©maque est au programme de l’agrĂ©gation de lettres. Comme le sous-titre l’indique explicitement, sa perspective n’est pas classiquement monographique mais vise Ă  inscrire l’Ɠuvre fĂ©nelonienne dans un contexte, Ă  faire le pari, Ă  partir de la notion de sublime, de sa cohĂ©rence, au prisme de l’histoire de la spiritualitĂ© et de l’histoire de l’anthropologie. F. TrĂ©moliĂšres se place en effet dans l’hĂ©ritage revendiquĂ© des travaux de J. Le Brun ou encore de M. de Certeau, la lecture de FĂ©nelon soulevant des enjeux qui peuvent regarder aussi l’histoire de la mystique, l’histoire de la rĂ©ception et de l’évolution du langage de la spiritualitĂ©, rĂ©flexions qui avaient dĂ©jĂ  portĂ© F. TrĂ©moliĂšres Ă  diriger l’édition revue et corrigĂ©e de l’Histoire littĂ©raire du sentiment religieux de l’abbĂ© BrĂ©mond (chez Millon en 2006). Historien de la spiritualitĂ©, se dĂ©marquant de la thĂ©ologie par la prise en compte de la dimension littĂ©raire ou langagiĂšre des Ɠuvres spirituelles, l’auteur propose un parcours dans les textes de FĂ©nelon qui s’enrichit de cette multiplicitĂ© des approches. De mĂȘme qu’il fait du sublime quelque chose qui dĂ©passe la simple rhĂ©torique et ne peut faire l’économie de la philosophie ou de la thĂ©ologie (rĂ©unies dans le titre sous le nom d’anthropologie), de mĂȘme il adopte une notion large de la littĂ©rature comme res litteraria1, ce qui place son ouvrage, Ă  l’image de l’Ɠuvre fĂ©nelonienne, « à la croisĂ©e des disciplines » (p. 22). Cette perspective Ă©largie n’empĂȘche pas que l’Ɠuvre paraisse dans une collection qui est bien littĂ©raire : il y a ici un ancrage clair dans le champ des Ă©tudes fĂ©neloniennes et des travaux sur la rhĂ©torique, dont l’auteur rappelle l’actualitĂ© et Ă  partir desquels il donne trĂšs fermement son positionnement critique2.

2La complexitĂ© et la richesse de l’ouvrage, l’équilibre de sa structure, viennent de la mise en avant de la notion de sublime. F. TrĂ©moliĂšres rappelant, dĂšs les premiĂšres lignes de l’introduction, qu’il y a dans l’histoire littĂ©raire une sorte d’évidence Ă  associer FĂ©nelon au sublime, depuis sa rĂ©ception Ă  la fin du XVIIe siĂšcle (p.17 : « c’est la rĂ©ception de FĂ©nelon comme auteur du TĂ©lĂ©maque qui a imposĂ© trĂšs tĂŽt l’association du sublime Ă  son nom ») jusqu’aux autoritĂ©s critiques plus rĂ©centes (ainsi M. Fumaroli invitant Ă  interroger le sublime fĂ©nelonien Ă  partir de la rhĂ©torique) : le sublime semble une « grille de lecture » commode et frĂ©quente dans la rĂ©ception de l’Ɠuvre. La notion est cependant beaucoup plus ambivalente qu’elle ne le paraĂźt (rappelons qu’elle fut utilisĂ©e par les adversaires des mystiques comme synonyme de confusion, d’enthousiasme illuminĂ©, et dans cette perspective, critiquĂ©e par FĂ©nelon lui-mĂȘme, voir p. 15) et surtout trĂšs complexe, aucune dĂ©finition existante ne pouvant correspondre Ă  l’ensemble de l’Ɠuvre. Face Ă  cette difficultĂ© initiale, la dĂ©marche de l’auteur paraĂźt trĂšs convaincante. « Consacrant notre enquĂȘte exclusivement Ă  FĂ©nelon, nous n’avons pas cherchĂ© hors de ses textes une dĂ©finition prĂ©liminaire » (p. 20) : contre une dĂ©finition a priori, il s’agit ici de mener une enquĂȘte Ă  partir des occurrences du mot « sublime » dans l’Ɠuvre, de leur contexte d’apparition et de leurs connotations, dĂ©marche qui permet d’exploiter pleinement la fĂ©conditĂ© du sublime comme « outil d’investigation » (p. 22). Loin de plaquer une dĂ©finition univoque sur une Ɠuvre trĂšs diverse, F. TrĂ©moliĂšres use habilement de la plasticitĂ© mĂȘme de la notion non comme d’un obstacle mais comme d’un atout lui permettant d’apporter un Ă©clairage sur l’ensemble des textes fĂ©neloniens et d’analyser les liens complexes de FĂ©nelon au sublime (le titre de l’ouvrage, loin d’ĂȘtre une Ă©vidence, devant se lire au contraire comme un problĂšme, voir la note 17 p. 22). Partant de ce relevĂ© des utilisations du mot « sublime » dans l’Ɠuvre, F. TrĂ©moliĂšres fait ainsi le constat d’un double champ d’occurrences relevant du domaine de la rhĂ©torique d’une part, de la spiritualitĂ© d’autre part, double champ lui permettant prĂ©cisĂ©ment de couvrir l’ensemble de l’Ɠuvre Ă©crite, depuis le premier texte connu (Dialogues sur l’éloquence) jusqu’au dernier (Lettre Ă  l’acadĂ©mie), en passant par les Ă©crits philosophiques et thĂ©ologiques, les textes mystiques, enfin les ouvrages de dĂ©votion et la fable du TĂ©lĂ©maque. Cette dĂ©marche, si elle comporte ses possibles Ă©cueils (Ă©voquĂ©s par l’auteur Ă  la fin de son introduction, en particulier la difficultĂ© Ă  intĂ©grer les dĂ©bats proprement philosophiques ou thĂ©ologiques dans le commentaire), assure la dynamique et l’intelligence du propos : il s’agit de « livrer au lecteur un Ă©tat de la rĂ©flexion » (p. 24), de privilĂ©gier la citation des sources et non pas d’écrire une somme sur la notion de sublime Ă  l’ñge classique.

3Ainsi, Ă  partir d’une notion complexe, Ă  mi-chemin de l’affectif, de l’esthĂ©tique et du thĂ©ologique, F. TrĂ©moliĂšres Ă©vite-t-il le risque de l’imprĂ©cision ou de l’impressionnisme de l’analyse, tournant en avantage un handicap de dĂ©part : la plasticitĂ© de la notion en fait un Ă©lĂ©ment moteur de rĂ©flexion, obligeant Ă  prendre en compte la diversitĂ© de l’Ɠuvre fĂ©nelonienne et permettant surtout de donner un sens Ă  cette diversitĂ© en faisant jouer cette seule notion de façon diffĂ©rentielle sur tous les domaines couverts par la vie et l’Ɠuvre de FĂ©nelon. De ce fait, l’auteur rĂ©ussit Ă  articuler entre elles les diffĂ©rentes Ɠuvres, dans un parcours mĂȘlant rĂ©flexion thĂ©orique et perspective diachronique et rĂ©vĂ©lant le rapport particulier, non gĂ©nĂ©ralisable, que chaque Ɠuvre entretient avec la « sublimité ». La cohĂ©rence d’ensemble de l’ouvrage, articulĂ© autour de six chapitres, se trouve ainsi explicitĂ©e : il s’agit de rĂ©flĂ©chir sur le sublime fĂ©nelonien, non pas en proposant un itinĂ©raire chronologique (comme ont pu en proposer d’autres spĂ©cialistes, ainsi J.L. GorĂ© dans son ouvrage L’ItinĂ©raire de FĂ©nelon, humanisme et spiritualitĂ©), mais en articulant toujours littĂ©rature, spiritualitĂ© et anthropologie. On trouve donc une disposition d’ensemble visant Ă  multiplier les points de vue sur l’Ɠuvre (Ă  partir de la rhĂ©torique, de la rĂ©flexion thĂ©ologique ou apologĂ©tique, de l’univers romanesque), l’auteur s’intĂ©ressant successivement Ă  des Ɠuvres Ă©clairant un usage diffĂ©renciĂ© du sublime, ainsi les Dialogues sur l’éloquence pour la rhĂ©torique sacrĂ©e, l’Explication des maximes des saints pour le sermo mysticus, TĂ©lĂ©maque pour le rapport entre sublime et poĂ©sie, etc. D’oĂč la pertinence d’un cheminement qui prĂ©sente d’abord FĂ©nelon « en situation » (chap. I) puis part de la dĂ©finition la plus Ă©vidente du sublime comme notion rhĂ©torique utilisĂ©e dans la prĂ©dication (chap. II) pour passer Ă  l’apologĂ©tique (chap. III), c’est-Ă -dire au sublime comme expression du mystĂšre divin, puis Ă  la mystique (chap. IV) comme versant sublime de la thĂ©ologie ou encore, comme indicible de l’expĂ©rience spirituelle. La mĂ©fiance que FĂ©nelon manifeste cependant pour les « élĂ©vations spirituelles » oblige Ă  expliciter le paradoxe d’un « sublime familier » (chap. VII) recommandĂ© par l’homme d’Église dans la conduite de la vie morale et la direction de conscience, ce qui permet d’explorer un versant plus « mondain » du sublime. L’Ɠuvre se clĂŽt enfin sur l’univers romanesque et les enjeux de la fable (chap. VIII). On observe donc une structure en tresse, oĂč la succession des modes d’énonciation (rhĂ©torique, philosophie, poĂ©sie) permet Ă  la fois une avancĂ©e dans l’exploration de l’Ɠuvre et un approfondissement thĂ©orique de la notion de sublime. On peut prĂ©ciser que chaque chapitre est rythmĂ© par des sous-titres et une conclusion-bilan qui assurent la cohĂ©rence argumentative et la fermetĂ© du cheminement. Ă  cela s’ajoute la prĂ©sence d’une bibliographie assez dĂ©taillĂ©e (p. 645-681) et clairement divisĂ©e en 3 rubriques (« ƒuvres de FĂ©nelon » ; « Études sur FĂ©nelon » ; « Autres ouvrages », cette derniĂšre rubrique se divisant elle-mĂȘme en 4 sous-catĂ©gories : « Corpus primaire jusqu’à FĂ©nelon » ; « Ouvrages gĂ©nĂ©raux » ; « Corpus secondaire sur le XVIIe siĂšcle » ; « Autres textes », ce dernier groupement paraissant un peu « fourre-tout », mais sans nuire Ă  la clartĂ© d’ensemble). Dans cette bibliographie, largement actualisĂ©e depuis la thĂšse, F. TrĂ©moliĂšres fait le choix de citer seulement les ouvrages qu’il a utilisĂ©s et non de constituer une bibliographie de rĂ©fĂ©rence, se contentant parfois de renvoyer Ă  d’autres bibliographies fĂ©neloniennes prĂ©sentes dans des ouvrages rĂ©cents, le programme d’agrĂ©gation ayant permis par ailleurs la mise Ă  jour de ces questions. On peut noter enfin la prĂ©sence d’un double index fort utile et souligner en particulier la grande prĂ©cision de l’index des matiĂšres, permettant d’illustrer au mieux la richesse de certaines notions (pour exemple, Ă  l’entrĂ©e « amour », on trouvera : « amour – de la vertu – de l’ordre – de sa patrie – dĂ©sintĂ©ressĂ© – de soi – divin – dominant – du Bien, etc. » ; pour « cƓur » : « – bouchĂ© – rĂ©trĂ©ci – adhĂ©sion du – Ă©loquence du – fond du – largesse du, etc. »). Quant aux notes de bas de page, elles manifestent la grande Ă©rudition de l’auteur et son souci de rigueur scientifique. Longues, toujours enrichies de rĂ©fĂ©rences bibliographiques prĂ©cieuses, elles constituent, comme F. TrĂ©moliĂšres le dit lui-mĂȘme, une sorte de second ouvrage dans l’ouvrage, l’auteur ayant choisi de repousser en marge du texte principal tout ce qui serait dĂ©veloppements sur le contexte, rĂ©fĂ©rences Ă©rudites, comparaisons avec d’autres auteurs. On sent ici la volontĂ© d’inscrire FĂ©nelon dans un champ de pensĂ©e et d’ouvrir de ce fait Ă  d’autres explorations. Pari rĂ©ussi
 mais aux dĂ©pens souvent de la fluiditĂ© de la lecture. Il reste difficile en effet de lire les notes, souvent trĂšs denses, en conservant le fil du raisonnement principal, seules deux lectures successives permettant de profiter pleinement de la dynamique intellectuelle offerte ici.

4Si la dĂ©marche initiale (chercher une dĂ©finition du sublime dans les rĂ©seaux sĂ©mantiques et les domaines d’application que FĂ©nelon lui-mĂȘme met en pratique) assure la crĂ©dibilitĂ© spĂ©cifique du projet, le premier chapitre, Ă  vocation panoramique (« Situation de FĂ©nelon », p. 25-95), permet par ailleurs Ă  F. TrĂ©moliĂšres d’aborder des questions plus topiques, ainsi la place de FĂ©nelon dans la querelle des Anciens et des Modernes, la spĂ©cificitĂ© de ses principes pĂ©dagogiques (« FĂ©nelon Ă©ducateur », p. 29), les alĂ©as de la rĂ©ception du TĂ©lĂ©maque. La suite de l’ouvrage permet la mise Ă  jour trĂšs convaincante des positionnements de FĂ©nelon dans le champ de la rhĂ©torique mais Ă©claire aussi ses rapports Ă  la philosophie et sa position mĂ©diane d’homme d’Église, partagĂ© entre le souci d’obĂ©issance et la valeur accordĂ©e aux expressions mystiques de la foi (voir la note 75 p. 366, oĂč F. TrĂ©moliĂšres rappelle que FĂ©nelon partage le souci d’orthodoxie de Bossuet mais dĂ©fend la mystique en la rapprochant de la foi ordinaire, ce qui l’amĂšnera prĂ©cisĂ©ment Ă  distinguer un sublime de l’enthousiasme et un « sublime familier »), la « clé » du sublime se rĂ©vĂ©lant vĂ©ritablement un sĂ©same pour explorer avec pertinence l’ensemble de ses Ă©crits.

5La dĂ©monstration de l’écart de sa pensĂ©e avec celle de Boileau, dans le rapprochement qu’il effectue entre morale et Ă©loquence (voir p. 58 sq.) permet Ă  F. TrĂ©moliĂšres de dĂ©montrer d’abord que le sublime fĂ©nelonien est Ă  lire comme un « principe » et non une caractĂ©ristique technique, capable d’opĂ©rer une moralisation de l’éloquence en mettant l’accent sur la simplicitĂ© comme vertu relevant Ă  la fois de la morale et du style. FĂ©nelon choisit non pas une caractĂ©risation technique du sublime mais une dĂ©finition critique permettant de dĂ©border tout style et participant alors d’une « mĂ©fiance gĂ©nĂ©rale envers l’éloquence d’apparat « (p. 66). F. TrĂ©moliĂšres met ainsi en lumiĂšre l’importance pour FĂ©nelon de la prĂ©dication comme seul lieu contemporain de l’éloquence vĂ©ritable (p. 98), l’utilisation de l’hĂ©ritage antique lui permettant de thĂ©oriser une pratique du discours s’opposant Ă  la prĂ©dication mondaine et privilĂ©giant l’instruction dĂ©sintĂ©ressĂ©e sur le bel esprit, le sublime Ă©tant un moteur d’adhĂ©sion : il fait aimer la morale, « ajoute la preuve Ă  l’émotion » (p. 112). Dans ce contexte, c’est la simplicitĂ© sublime de l’Écriture qui reste « l’étalon de toute Ă©loquence vĂ©ritable » (p. 135), le prĂ©dicateur Ă©tant nĂ©anmoins conscient de la distance qui le sĂ©pare de l’inspiration prophĂ©tique (voir p. 152, le parallĂšle fait avec Bossuet, dĂ©fendant au contraire une filiation directe du prophĂšte Ă  l’orateur).

6F. TrĂ©moliĂšres parvient ensuite Ă  montrer que cette dĂ©fense d’une vraie Ă©loquence conduit FĂ©nelon Ă  se positionner Ă©galement par rapport Ă  la philosophie dont il se mĂ©fie des « beaux raisonnements », rĂ©vĂ©lateurs d’une suffisance coupable de la Raison. Cela l’amĂšne Ă  dĂ©velopper alors, en des pages trĂšs denses mais toujours Ă©clairĂ©es par une abondance de citations, des parallĂšles fructueux entre les Ă©crits apologĂ©tiques fĂ©neloniens et les Ɠuvres de Malebranche, Descartes ou encore Pascal. Il peut ainsi rappeler que FĂ©nelon, loin de condamner strictement la philosophie comme Pascal, a recours Ă  une apologĂ©tique rationnelle et Ă  des formulations philosophiques (d’oĂč un recensement des interprĂ©tations de FĂ©nelon philosophe, dans la note 7 p. 193), ce qui n’aboutit cependant pas Ă  un rationalisme spirituel Ă  la Malebranche mais le porte Ă  distinguer une part « obscure » et une part « raisonnable » de la foi qui la distingue du « mouvement aveugle des fantasques ou faux inspirĂ©s » (p. 199), la dĂ©marche du chrĂ©tien n’étant pas de refuser la raison mais de soumettre volontairement la raison Ă  la foi. F. TrĂ©moliĂšres tente donc d’expliciter une philosophie (et en particulier un malebranchisme) Ă  l’Ɠuvre de façon implicite dans l’apologĂ©tique fĂ©nelonienne, tout en marquant la spĂ©cificitĂ© de la dĂ©marche de FĂ©nelon, en particulier son attachement Ă  l’idĂ©e de libertĂ© humaine (p. 218 sq.) et sa promotion de la volontĂ©, contre la « dĂ©lectation » jansĂ©niste (p. 221 sq.).

7AprĂšs l’apologĂ©tique et la philosophie, F. TrĂ©moliĂšres Ă©tend son enquĂȘte Ă  la spiritualitĂ© puis Ă  la morale et Ă  l’esthĂ©tique, soucieux en particulier de remettre en lumiĂšre la dimension de FĂ©nelon comme spirituel (dimension que le succĂšs du TĂ©lĂ©maque avait Ă©clipsĂ©e depuis le XVIIIe siĂšcle) et de dĂ©montrer une cohĂ©rence de ses Ă©crits en rappelant que « le sublime traverse toute l’Ɠuvre depuis son origine ». Ainsi donc, tout en Ă©clairant de façon nouvelle et judicieuse les positions d’un FĂ©nelon philosophe, mystique ou moraliste, F. TrĂ©moliĂšres parvient-il en mĂȘme temps Ă  enrichir l’approche du sublime, le sortant de la seule rhĂ©torique pour l’amener vers un autre contexte, celui de la spiritualitĂ© (le sublime renvoyant alors aussi bien au vocabulaire religieux de l’élĂ©vation, nĂ©cessitant un sermo mysticus dĂ©tachĂ© du langage commun, qu’à l’insuffisance du discours devant le MystĂšre et Ă  la conscience d’un Ă©cart grandissant entre langage et expĂ©rience, voir p. 373) ou encore celui de la morale ordinaire (c’est le sublime « si familier, si doux, si simple » Ă©voquĂ© dans le 5e chapitre) permettant la mise Ă  jour des « stratĂ©gies mondaines » de FĂ©nelon, soucieux de renouer les liens entre mystique et pĂ©dagogie, morale et politique, dĂ©votion et civilitĂ©. Ici, le sublime est perçu comme une « voie mondaine de la conversion » (p. 531), prĂŽnant le naturel contre le bel esprit, la simplicitĂ© contre l’amour-propre, Ă  la fois dans la vie sociale, dans la morale et dans le style, ce qui ouvre in fine Ă  des questions de poĂ©tique, que l’analyse du TĂ©lĂ©maque Ă©claire trĂšs pertinemment (voir en particulier les trĂšs belles pages sur la « dĂ©sespĂ©rance » comme mode d’accĂšs Ă  la vĂ©ritĂ© et figurĂ©e dans la rencontre de TĂ©lĂ©maque et ClĂ©omĂšne, p. 600 sq. ; voir aussi ce qui est dit p. 612 de l’effet de « dĂ©lusion » que doit opĂ©rer la fable).

8Au-delĂ  de cet enrichissement qu’il apporte aux Ă©tudes fĂ©neloniennes proprement dites, l’ouvrage multiplie donc les pistes de rĂ©flexion susceptibles de passionner aussi bien les spĂ©cialistes de l’ñge classique que les historiens de la spiritualitĂ©. Il revient ainsi Ă  plusieurs reprises sur la question du lien entre parole mystique et langage poĂ©tique (voir p. 380 sq., la lecture de Jean de la Croix par Diego de JĂ©sus), sur le rapport problĂ©matique de l’Église Ă  l’extraordinaire spirituel (le sublime comme « enthousiasme » devenant une arme des anti-mystiques) et sur les liens de la spiritualitĂ© avec la rationalitĂ© philosophique ou scientifique (d’oĂč la fĂ©conditĂ© des rapprochements, effectuĂ©s ici, entre le corpus fĂ©nelonien et les textes philosophiques, F. TrĂ©moliĂšres faisant le pari d’une forme de « rationalitĂ© mystique » de FĂ©nelon). L’Ɠuvre de FĂ©nelon s’éclaire Ă©galement d’une analyse des clivages entre profane et sacrĂ©, vus comme propres au classicisme, oĂč s’opĂ©rerait le divorce entre spiritualitĂ© et Belles Lettres, FĂ©nelon se donnant au contraire pour tĂąche de nourrir encore le lien entre morale et rhĂ©torique, fable et mystique (voir p. 40 sq.). L’ouvrage invite in fine Ă  rĂ©flĂ©chir, dans une histoire large de la spiritualitĂ©, aux dispositifs de croyance et Ă  leur rĂ©ception et apporte un Ă©clairage passionnant sur la notion d’expĂ©rience. En effet, la confrontation Ă  Malebranche (p. 209 sq.) permet Ă  F. TrĂ©moliĂšres d’évoquer la maniĂšre dont FĂ©nelon traite de la subjectivitĂ©, du mystĂšre de l’union de l’ñme et du corps et donc de la perception subjective du corps propre (voir p. 212, oĂč le performatif divin du Fiat lux offre Ă  FĂ©nelon « le modĂšle de la relation entre le mental et le corporel3 »). Il est ainsi amenĂ© Ă  mettre en avant la question de l’expĂ©rience, notion essentielle dans la mystique du XVIIe siĂšcle mais dont il souligne Ă©galement le caractĂšre central dans l’Ɠuvre de son auteur. Il y aurait un lien Ă©troit chez FĂ©nelon entre thĂ©ologie et expĂ©rience, donnant lieu Ă  un « sublime expĂ©rimental4 » qui met l’accent sur le rapport entre un sujet d’expĂ©rience et une vĂ©ritĂ© thĂ©ologique (p. 286 : « La dimension de vĂ©ritĂ© n’est pas sĂ©parable de la dimension de subjectivité »), dans une sorte de thĂ©ologie pratique privilĂ©giant l’orientation de la volontĂ© sur les dĂ©lectations sensibles. Le caractĂšre sublime de la mystique viendrait d’ailleurs de ce lien particulier entre doctrine et expĂ©rience, dans une volontĂ© de « revivre la lettre » de la doctrine, en corps et en texte5. Cependant, F. TrĂ©moliĂšres montre bien en mĂȘme temps que cet accent portĂ© sur l’expĂ©rience n’équivaut pas Ă  valoriser une mystique affective ou Ă  dĂ©fendre une « maniĂšre de parler6 ». Contre la dĂ©lectation seule, propice aux enthousiasmes illusoires, FĂ©nelon recommande l’union du cƓur et de l’esprit ; contre une culture du signe spirituel incarnĂ©, susceptible d’entraĂźner une marginalitĂ© religieuse, il recommande l’obĂ©issance extĂ©rieure et la dĂ©votion intĂ©rieure (voir p. 370, sur la prudence qu’il manifeste envers les pratiques « enthousiastes »), ce que F. TrĂ©moliĂšres explicite en opposition du public et du privĂ©, de l’exotĂ©rique (prĂ©dication, apologĂ©tique) et de l’ésotĂ©rique (Ă©crits spirituels), ce qui lui permet de donner sens Ă  la diversitĂ© des Ɠuvres fĂ©neloniennes et de les constituer en « systĂšme7 ». Le rĂŽle de l’homme d’Église est en effet, pour FĂ©nelon, d’ĂȘtre Ă  l’écoute des spirituels et de proposer la formulation publique « correcte » d’une expĂ©rience qui, sans la validation ecclĂ©siale, doit rester privĂ©e (p. 408). Ainsi le « systĂšme » du Pur Amour rĂ©sulterait-il, selon F. TrĂ©moliĂšres, de la nĂ©cessitĂ© de donner Ă  l’expĂ©rience mystique une version rationnelle, une traduction dogmatique (p. 412 sq.). Dans cette perspective, l’ambivalence du sublime sert l’entreprise de FĂ©nelon puisqu’il lui permet Ă  la fois d’associer et de distinguer Ă©lĂ©vation et indicible, vision bĂ©atifique et Ă©tat mystique, eschatologie et expĂ©rience (p. 432-433), ce que F. TrĂ©moliĂšres rĂ©sume en parlant d’une « expĂ©rience dĂ©ceptive du sublime » (p. 451).

9Dans ce bel ouvrage, F. TrĂ©moliĂšres, mobilisant des outils empruntĂ©s aussi bien Ă  l’historiographie qu’à l’analyse littĂ©raire ou philosophique, met donc son Ă©rudition au service d’une vĂ©ritable « thĂšse », la notion de sublime lui permettant de mettre en lumiĂšre une cohĂ©rence de l’Ɠuvre fĂ©nelonienne dans sa diversitĂ© mĂȘme. Il parvient de ce fait (et c’est un des grands apports de sa rĂ©flexion) Ă  construire un « systĂšme » fĂ©nelonien, qui fonctionne prĂ©cisĂ©ment parce qu’il n’est pas dogmatique et s’appuie sur une notion dynamique, fluctuante, opĂ©ratrice de conversions et de renversements paradoxaux. À partir d’un triple usage rhĂ©torique, spirituel et poĂ©tique du sublime, il dĂ©montre qu’en effet, mieux que la notion d’itinĂ©raire, c’est ce parcours Ă  la fois diachronique et critique dans les Ɠuvres fĂ©neloniennes qui permet d’en saisir la cohĂ©rence, le conduisant Ă  distinguer non pas de « pĂ©riodes » mais des « usages » diffĂ©renciĂ©s des textes (ainsi le clivage entre dehors et dedans, usage public et usage privĂ©) qui le rendent capable d’unir, sans en occulter les diffĂ©rences, le FĂ©nelon spirituel et le FĂ©nelon homme de lettres.