Les plasticitĂ©s du sublime : un parcours dans lâĆuvre fĂ©nelonienne, entre mystique, littĂ©rature et philosophie
1Lâouvrage de F. TrĂ©moliĂšres, imposant par son ampleur et sa densitĂ©, rĂ©sulte de la mise en forme dâune thĂšse soutenue en 2002 sur les liens de FĂ©nelon au sublime et dont la publication est dâautant plus la bienvenue dans une annĂ©e oĂč le TĂ©lĂ©maque est au programme de lâagrĂ©gation de lettres. Comme le sous-titre lâindique explicitement, sa perspective nâest pas classiquement monographique mais vise Ă inscrire lâĆuvre fĂ©nelonienne dans un contexte, Ă faire le pari, Ă partir de la notion de sublime, de sa cohĂ©rence, au prisme de lâhistoire de la spiritualitĂ© et de lâhistoire de lâanthropologie. F. TrĂ©moliĂšres se place en effet dans lâhĂ©ritage revendiquĂ© des travaux de J. Le Brun ou encore de M. de Certeau, la lecture de FĂ©nelon soulevant des enjeux qui peuvent regarder aussi lâhistoire de la mystique, lâhistoire de la rĂ©ception et de lâĂ©volution du langage de la spiritualitĂ©, rĂ©flexions qui avaient dĂ©jĂ portĂ© F. TrĂ©moliĂšres Ă diriger lâĂ©dition revue et corrigĂ©e de lâHistoire littĂ©raire du sentiment religieux de lâabbĂ© BrĂ©mond (chez Millon en 2006). Historien de la spiritualitĂ©, se dĂ©marquant de la thĂ©ologie par la prise en compte de la dimension littĂ©raire ou langagiĂšre des Ćuvres spirituelles, lâauteur propose un parcours dans les textes de FĂ©nelon qui sâenrichit de cette multiplicitĂ© des approches. De mĂȘme quâil fait du sublime quelque chose qui dĂ©passe la simple rhĂ©torique et ne peut faire lâĂ©conomie de la philosophie ou de la thĂ©ologie (rĂ©unies dans le titre sous le nom dâanthropologie), de mĂȘme il adopte une notion large de la littĂ©rature comme res litteraria1, ce qui place son ouvrage, Ă lâimage de lâĆuvre fĂ©nelonienne, « à la croisĂ©e des disciplines » (p. 22). Cette perspective Ă©largie nâempĂȘche pas que lâĆuvre paraisse dans une collection qui est bien littĂ©raire : il y a ici un ancrage clair dans le champ des Ă©tudes fĂ©neloniennes et des travaux sur la rhĂ©torique, dont lâauteur rappelle lâactualitĂ© et Ă partir desquels il donne trĂšs fermement son positionnement critique2.
2La complexitĂ© et la richesse de lâouvrage, lâĂ©quilibre de sa structure, viennent de la mise en avant de la notion de sublime. F. TrĂ©moliĂšres rappelant, dĂšs les premiĂšres lignes de lâintroduction, quâil y a dans lâhistoire littĂ©raire une sorte dâĂ©vidence Ă associer FĂ©nelon au sublime, depuis sa rĂ©ception Ă la fin du XVIIe siĂšcle (p.17 : « câest la rĂ©ception de FĂ©nelon comme auteur du TĂ©lĂ©maque qui a imposĂ© trĂšs tĂŽt lâassociation du sublime Ă son nom ») jusquâaux autoritĂ©s critiques plus rĂ©centes (ainsi M. Fumaroli invitant Ă interroger le sublime fĂ©nelonien Ă partir de la rhĂ©torique) : le sublime semble une « grille de lecture » commode et frĂ©quente dans la rĂ©ception de lâĆuvre. La notion est cependant beaucoup plus ambivalente quâelle ne le paraĂźt (rappelons quâelle fut utilisĂ©e par les adversaires des mystiques comme synonyme de confusion, dâenthousiasme illuminĂ©, et dans cette perspective, critiquĂ©e par FĂ©nelon lui-mĂȘme, voir p. 15) et surtout trĂšs complexe, aucune dĂ©finition existante ne pouvant correspondre Ă lâensemble de lâĆuvre. Face Ă cette difficultĂ© initiale, la dĂ©marche de lâauteur paraĂźt trĂšs convaincante. « Consacrant notre enquĂȘte exclusivement Ă FĂ©nelon, nous nâavons pas cherchĂ© hors de ses textes une dĂ©finition prĂ©liminaire » (p. 20) : contre une dĂ©finition a priori, il sâagit ici de mener une enquĂȘte Ă partir des occurrences du mot « sublime » dans lâĆuvre, de leur contexte dâapparition et de leurs connotations, dĂ©marche qui permet dâexploiter pleinement la fĂ©conditĂ© du sublime comme « outil dâinvestigation » (p. 22). Loin de plaquer une dĂ©finition univoque sur une Ćuvre trĂšs diverse, F. TrĂ©moliĂšres use habilement de la plasticitĂ© mĂȘme de la notion non comme dâun obstacle mais comme dâun atout lui permettant dâapporter un Ă©clairage sur lâensemble des textes fĂ©neloniens et dâanalyser les liens complexes de FĂ©nelon au sublime (le titre de lâouvrage, loin dâĂȘtre une Ă©vidence, devant se lire au contraire comme un problĂšme, voir la note 17 p. 22). Partant de ce relevĂ© des utilisations du mot « sublime » dans lâĆuvre, F. TrĂ©moliĂšres fait ainsi le constat dâun double champ dâoccurrences relevant du domaine de la rhĂ©torique dâune part, de la spiritualitĂ© dâautre part, double champ lui permettant prĂ©cisĂ©ment de couvrir lâensemble de lâĆuvre Ă©crite, depuis le premier texte connu (Dialogues sur lâĂ©loquence) jusquâau dernier (Lettre Ă lâacadĂ©mie), en passant par les Ă©crits philosophiques et thĂ©ologiques, les textes mystiques, enfin les ouvrages de dĂ©votion et la fable du TĂ©lĂ©maque. Cette dĂ©marche, si elle comporte ses possibles Ă©cueils (Ă©voquĂ©s par lâauteur Ă la fin de son introduction, en particulier la difficultĂ© Ă intĂ©grer les dĂ©bats proprement philosophiques ou thĂ©ologiques dans le commentaire), assure la dynamique et lâintelligence du propos : il sâagit de « livrer au lecteur un Ă©tat de la rĂ©flexion » (p. 24), de privilĂ©gier la citation des sources et non pas dâĂ©crire une somme sur la notion de sublime Ă lâĂąge classique.
3Ainsi, Ă partir dâune notion complexe, Ă mi-chemin de lâaffectif, de lâesthĂ©tique et du thĂ©ologique, F. TrĂ©moliĂšres Ă©vite-t-il le risque de lâimprĂ©cision ou de lâimpressionnisme de lâanalyse, tournant en avantage un handicap de dĂ©part : la plasticitĂ© de la notion en fait un Ă©lĂ©ment moteur de rĂ©flexion, obligeant Ă prendre en compte la diversitĂ© de lâĆuvre fĂ©nelonienne et permettant surtout de donner un sens Ă cette diversitĂ© en faisant jouer cette seule notion de façon diffĂ©rentielle sur tous les domaines couverts par la vie et lâĆuvre de FĂ©nelon. De ce fait, lâauteur rĂ©ussit Ă articuler entre elles les diffĂ©rentes Ćuvres, dans un parcours mĂȘlant rĂ©flexion thĂ©orique et perspective diachronique et rĂ©vĂ©lant le rapport particulier, non gĂ©nĂ©ralisable, que chaque Ćuvre entretient avec la « sublimité ». La cohĂ©rence dâensemble de lâouvrage, articulĂ© autour de six chapitres, se trouve ainsi explicitĂ©e : il sâagit de rĂ©flĂ©chir sur le sublime fĂ©nelonien, non pas en proposant un itinĂ©raire chronologique (comme ont pu en proposer dâautres spĂ©cialistes, ainsi J.L. GorĂ© dans son ouvrage LâItinĂ©raire de FĂ©nelon, humanisme et spiritualitĂ©), mais en articulant toujours littĂ©rature, spiritualitĂ© et anthropologie. On trouve donc une disposition dâensemble visant Ă multiplier les points de vue sur lâĆuvre (Ă partir de la rhĂ©torique, de la rĂ©flexion thĂ©ologique ou apologĂ©tique, de lâunivers romanesque), lâauteur sâintĂ©ressant successivement Ă des Ćuvres Ă©clairant un usage diffĂ©renciĂ© du sublime, ainsi les Dialogues sur lâĂ©loquence pour la rhĂ©torique sacrĂ©e, lâExplication des maximes des saints pour le sermo mysticus, TĂ©lĂ©maque pour le rapport entre sublime et poĂ©sie, etc. DâoĂč la pertinence dâun cheminement qui prĂ©sente dâabord FĂ©nelon « en situation » (chap. I) puis part de la dĂ©finition la plus Ă©vidente du sublime comme notion rhĂ©torique utilisĂ©e dans la prĂ©dication (chap. II) pour passer Ă lâapologĂ©tique (chap. III), câest-Ă -dire au sublime comme expression du mystĂšre divin, puis Ă la mystique (chap. IV) comme versant sublime de la thĂ©ologie ou encore, comme indicible de lâexpĂ©rience spirituelle. La mĂ©fiance que FĂ©nelon manifeste cependant pour les « élĂ©vations spirituelles » oblige Ă expliciter le paradoxe dâun « sublime familier » (chap. VII) recommandĂ© par lâhomme dâĂglise dans la conduite de la vie morale et la direction de conscience, ce qui permet dâexplorer un versant plus « mondain » du sublime. LâĆuvre se clĂŽt enfin sur lâunivers romanesque et les enjeux de la fable (chap. VIII). On observe donc une structure en tresse, oĂč la succession des modes dâĂ©nonciation (rhĂ©torique, philosophie, poĂ©sie) permet Ă la fois une avancĂ©e dans lâexploration de lâĆuvre et un approfondissement thĂ©orique de la notion de sublime. On peut prĂ©ciser que chaque chapitre est rythmĂ© par des sous-titres et une conclusion-bilan qui assurent la cohĂ©rence argumentative et la fermetĂ© du cheminement. Ă cela sâajoute la prĂ©sence dâune bibliographie assez dĂ©taillĂ©e (p. 645-681) et clairement divisĂ©e en 3 rubriques (« Ćuvres de FĂ©nelon » ; « Ătudes sur FĂ©nelon » ; « Autres ouvrages », cette derniĂšre rubrique se divisant elle-mĂȘme en 4 sous-catĂ©gories : « Corpus primaire jusquâĂ FĂ©nelon » ; « Ouvrages gĂ©nĂ©raux » ; « Corpus secondaire sur le XVIIe siĂšcle » ; « Autres textes », ce dernier groupement paraissant un peu « fourre-tout », mais sans nuire Ă la clartĂ© dâensemble). Dans cette bibliographie, largement actualisĂ©e depuis la thĂšse, F. TrĂ©moliĂšres fait le choix de citer seulement les ouvrages quâil a utilisĂ©s et non de constituer une bibliographie de rĂ©fĂ©rence, se contentant parfois de renvoyer Ă dâautres bibliographies fĂ©neloniennes prĂ©sentes dans des ouvrages rĂ©cents, le programme dâagrĂ©gation ayant permis par ailleurs la mise Ă jour de ces questions. On peut noter enfin la prĂ©sence dâun double index fort utile et souligner en particulier la grande prĂ©cision de lâindex des matiĂšres, permettant dâillustrer au mieux la richesse de certaines notions (pour exemple, Ă lâentrĂ©e « amour », on trouvera : « amour â de la vertu â de lâordre â de sa patrie â dĂ©sintĂ©ressĂ© â de soi â divin â dominant â du Bien, etc. » ; pour « cĆur » : « â bouchĂ© â rĂ©trĂ©ci â adhĂ©sion du â Ă©loquence du â fond du â largesse du, etc. »). Quant aux notes de bas de page, elles manifestent la grande Ă©rudition de lâauteur et son souci de rigueur scientifique. Longues, toujours enrichies de rĂ©fĂ©rences bibliographiques prĂ©cieuses, elles constituent, comme F. TrĂ©moliĂšres le dit lui-mĂȘme, une sorte de second ouvrage dans lâouvrage, lâauteur ayant choisi de repousser en marge du texte principal tout ce qui serait dĂ©veloppements sur le contexte, rĂ©fĂ©rences Ă©rudites, comparaisons avec dâautres auteurs. On sent ici la volontĂ© dâinscrire FĂ©nelon dans un champ de pensĂ©e et dâouvrir de ce fait Ă dâautres explorations. Pari rĂ©ussi⊠mais aux dĂ©pens souvent de la fluiditĂ© de la lecture. Il reste difficile en effet de lire les notes, souvent trĂšs denses, en conservant le fil du raisonnement principal, seules deux lectures successives permettant de profiter pleinement de la dynamique intellectuelle offerte ici.
4Si la dĂ©marche initiale (chercher une dĂ©finition du sublime dans les rĂ©seaux sĂ©mantiques et les domaines dâapplication que FĂ©nelon lui-mĂȘme met en pratique) assure la crĂ©dibilitĂ© spĂ©cifique du projet, le premier chapitre, Ă vocation panoramique (« Situation de FĂ©nelon », p. 25-95), permet par ailleurs Ă F. TrĂ©moliĂšres dâaborder des questions plus topiques, ainsi la place de FĂ©nelon dans la querelle des Anciens et des Modernes, la spĂ©cificitĂ© de ses principes pĂ©dagogiques (« FĂ©nelon Ă©ducateur », p. 29), les alĂ©as de la rĂ©ception du TĂ©lĂ©maque. La suite de lâouvrage permet la mise Ă jour trĂšs convaincante des positionnements de FĂ©nelon dans le champ de la rhĂ©torique mais Ă©claire aussi ses rapports Ă la philosophie et sa position mĂ©diane dâhomme dâĂglise, partagĂ© entre le souci dâobĂ©issance et la valeur accordĂ©e aux expressions mystiques de la foi (voir la note 75 p. 366, oĂč F. TrĂ©moliĂšres rappelle que FĂ©nelon partage le souci dâorthodoxie de Bossuet mais dĂ©fend la mystique en la rapprochant de la foi ordinaire, ce qui lâamĂšnera prĂ©cisĂ©ment Ă distinguer un sublime de lâenthousiasme et un « sublime familier »), la « clé » du sublime se rĂ©vĂ©lant vĂ©ritablement un sĂ©same pour explorer avec pertinence lâensemble de ses Ă©crits.
5La dĂ©monstration de lâĂ©cart de sa pensĂ©e avec celle de Boileau, dans le rapprochement quâil effectue entre morale et Ă©loquence (voir p. 58 sq.) permet Ă F. TrĂ©moliĂšres de dĂ©montrer dâabord que le sublime fĂ©nelonien est Ă lire comme un « principe » et non une caractĂ©ristique technique, capable dâopĂ©rer une moralisation de lâĂ©loquence en mettant lâaccent sur la simplicitĂ© comme vertu relevant Ă la fois de la morale et du style. FĂ©nelon choisit non pas une caractĂ©risation technique du sublime mais une dĂ©finition critique permettant de dĂ©border tout style et participant alors dâune « mĂ©fiance gĂ©nĂ©rale envers lâĂ©loquence dâapparat « (p. 66). F. TrĂ©moliĂšres met ainsi en lumiĂšre lâimportance pour FĂ©nelon de la prĂ©dication comme seul lieu contemporain de lâĂ©loquence vĂ©ritable (p. 98), lâutilisation de lâhĂ©ritage antique lui permettant de thĂ©oriser une pratique du discours sâopposant Ă la prĂ©dication mondaine et privilĂ©giant lâinstruction dĂ©sintĂ©ressĂ©e sur le bel esprit, le sublime Ă©tant un moteur dâadhĂ©sion : il fait aimer la morale, « ajoute la preuve Ă lâĂ©motion » (p. 112). Dans ce contexte, câest la simplicitĂ© sublime de lâĂcriture qui reste « lâĂ©talon de toute Ă©loquence vĂ©ritable » (p. 135), le prĂ©dicateur Ă©tant nĂ©anmoins conscient de la distance qui le sĂ©pare de lâinspiration prophĂ©tique (voir p. 152, le parallĂšle fait avec Bossuet, dĂ©fendant au contraire une filiation directe du prophĂšte Ă lâorateur).
6F. TrĂ©moliĂšres parvient ensuite Ă montrer que cette dĂ©fense dâune vraie Ă©loquence conduit FĂ©nelon Ă se positionner Ă©galement par rapport Ă la philosophie dont il se mĂ©fie des « beaux raisonnements », rĂ©vĂ©lateurs dâune suffisance coupable de la Raison. Cela lâamĂšne Ă dĂ©velopper alors, en des pages trĂšs denses mais toujours Ă©clairĂ©es par une abondance de citations, des parallĂšles fructueux entre les Ă©crits apologĂ©tiques fĂ©neloniens et les Ćuvres de Malebranche, Descartes ou encore Pascal. Il peut ainsi rappeler que FĂ©nelon, loin de condamner strictement la philosophie comme Pascal, a recours Ă une apologĂ©tique rationnelle et Ă des formulations philosophiques (dâoĂč un recensement des interprĂ©tations de FĂ©nelon philosophe, dans la note 7 p. 193), ce qui nâaboutit cependant pas Ă un rationalisme spirituel Ă la Malebranche mais le porte Ă distinguer une part « obscure » et une part « raisonnable » de la foi qui la distingue du « mouvement aveugle des fantasques ou faux inspirĂ©s » (p. 199), la dĂ©marche du chrĂ©tien nâĂ©tant pas de refuser la raison mais de soumettre volontairement la raison Ă la foi. F. TrĂ©moliĂšres tente donc dâexpliciter une philosophie (et en particulier un malebranchisme) Ă lâĆuvre de façon implicite dans lâapologĂ©tique fĂ©nelonienne, tout en marquant la spĂ©cificitĂ© de la dĂ©marche de FĂ©nelon, en particulier son attachement Ă lâidĂ©e de libertĂ© humaine (p. 218 sq.) et sa promotion de la volontĂ©, contre la « dĂ©lectation » jansĂ©niste (p. 221 sq.).
7AprĂšs lâapologĂ©tique et la philosophie, F. TrĂ©moliĂšres Ă©tend son enquĂȘte Ă la spiritualitĂ© puis Ă la morale et Ă lâesthĂ©tique, soucieux en particulier de remettre en lumiĂšre la dimension de FĂ©nelon comme spirituel (dimension que le succĂšs du TĂ©lĂ©maque avait Ă©clipsĂ©e depuis le XVIIIe siĂšcle) et de dĂ©montrer une cohĂ©rence de ses Ă©crits en rappelant que « le sublime traverse toute lâĆuvre depuis son origine ». Ainsi donc, tout en Ă©clairant de façon nouvelle et judicieuse les positions dâun FĂ©nelon philosophe, mystique ou moraliste, F. TrĂ©moliĂšres parvient-il en mĂȘme temps Ă enrichir lâapproche du sublime, le sortant de la seule rhĂ©torique pour lâamener vers un autre contexte, celui de la spiritualitĂ© (le sublime renvoyant alors aussi bien au vocabulaire religieux de lâĂ©lĂ©vation, nĂ©cessitant un sermo mysticus dĂ©tachĂ© du langage commun, quâĂ lâinsuffisance du discours devant le MystĂšre et Ă la conscience dâun Ă©cart grandissant entre langage et expĂ©rience, voir p. 373) ou encore celui de la morale ordinaire (câest le sublime « si familier, si doux, si simple » Ă©voquĂ© dans le 5e chapitre) permettant la mise Ă jour des « stratĂ©gies mondaines » de FĂ©nelon, soucieux de renouer les liens entre mystique et pĂ©dagogie, morale et politique, dĂ©votion et civilitĂ©. Ici, le sublime est perçu comme une « voie mondaine de la conversion » (p. 531), prĂŽnant le naturel contre le bel esprit, la simplicitĂ© contre lâamour-propre, Ă la fois dans la vie sociale, dans la morale et dans le style, ce qui ouvre in fine Ă des questions de poĂ©tique, que lâanalyse du TĂ©lĂ©maque Ă©claire trĂšs pertinemment (voir en particulier les trĂšs belles pages sur la « dĂ©sespĂ©rance » comme mode dâaccĂšs Ă la vĂ©ritĂ© et figurĂ©e dans la rencontre de TĂ©lĂ©maque et ClĂ©omĂšne, p. 600 sq. ; voir aussi ce qui est dit p. 612 de lâeffet de « dĂ©lusion » que doit opĂ©rer la fable).
8Au-delĂ de cet enrichissement quâil apporte aux Ă©tudes fĂ©neloniennes proprement dites, lâouvrage multiplie donc les pistes de rĂ©flexion susceptibles de passionner aussi bien les spĂ©cialistes de lâĂąge classique que les historiens de la spiritualitĂ©. Il revient ainsi Ă plusieurs reprises sur la question du lien entre parole mystique et langage poĂ©tique (voir p. 380 sq., la lecture de Jean de la Croix par Diego de JĂ©sus), sur le rapport problĂ©matique de lâĂglise Ă lâextraordinaire spirituel (le sublime comme « enthousiasme » devenant une arme des anti-mystiques) et sur les liens de la spiritualitĂ© avec la rationalitĂ© philosophique ou scientifique (dâoĂč la fĂ©conditĂ© des rapprochements, effectuĂ©s ici, entre le corpus fĂ©nelonien et les textes philosophiques, F. TrĂ©moliĂšres faisant le pari dâune forme de « rationalitĂ© mystique » de FĂ©nelon). LâĆuvre de FĂ©nelon sâĂ©claire Ă©galement dâune analyse des clivages entre profane et sacrĂ©, vus comme propres au classicisme, oĂč sâopĂ©rerait le divorce entre spiritualitĂ© et Belles Lettres, FĂ©nelon se donnant au contraire pour tĂąche de nourrir encore le lien entre morale et rhĂ©torique, fable et mystique (voir p. 40 sq.). Lâouvrage invite in fine Ă rĂ©flĂ©chir, dans une histoire large de la spiritualitĂ©, aux dispositifs de croyance et Ă leur rĂ©ception et apporte un Ă©clairage passionnant sur la notion dâexpĂ©rience. En effet, la confrontation Ă Malebranche (p. 209 sq.) permet Ă F. TrĂ©moliĂšres dâĂ©voquer la maniĂšre dont FĂ©nelon traite de la subjectivitĂ©, du mystĂšre de lâunion de lâĂąme et du corps et donc de la perception subjective du corps propre (voir p. 212, oĂč le performatif divin du Fiat lux offre Ă FĂ©nelon « le modĂšle de la relation entre le mental et le corporel3 »). Il est ainsi amenĂ© Ă mettre en avant la question de lâexpĂ©rience, notion essentielle dans la mystique du XVIIe siĂšcle mais dont il souligne Ă©galement le caractĂšre central dans lâĆuvre de son auteur. Il y aurait un lien Ă©troit chez FĂ©nelon entre thĂ©ologie et expĂ©rience, donnant lieu Ă un « sublime expĂ©rimental4 » qui met lâaccent sur le rapport entre un sujet dâexpĂ©rience et une vĂ©ritĂ© thĂ©ologique (p. 286 : « La dimension de vĂ©ritĂ© nâest pas sĂ©parable de la dimension de subjectivité »), dans une sorte de thĂ©ologie pratique privilĂ©giant lâorientation de la volontĂ© sur les dĂ©lectations sensibles. Le caractĂšre sublime de la mystique viendrait dâailleurs de ce lien particulier entre doctrine et expĂ©rience, dans une volontĂ© de « revivre la lettre » de la doctrine, en corps et en texte5. Cependant, F. TrĂ©moliĂšres montre bien en mĂȘme temps que cet accent portĂ© sur lâexpĂ©rience nâĂ©quivaut pas Ă valoriser une mystique affective ou Ă dĂ©fendre une « maniĂšre de parler6 ». Contre la dĂ©lectation seule, propice aux enthousiasmes illusoires, FĂ©nelon recommande lâunion du cĆur et de lâesprit ; contre une culture du signe spirituel incarnĂ©, susceptible dâentraĂźner une marginalitĂ© religieuse, il recommande lâobĂ©issance extĂ©rieure et la dĂ©votion intĂ©rieure (voir p. 370, sur la prudence quâil manifeste envers les pratiques « enthousiastes »), ce que F. TrĂ©moliĂšres explicite en opposition du public et du privĂ©, de lâexotĂ©rique (prĂ©dication, apologĂ©tique) et de lâĂ©sotĂ©rique (Ă©crits spirituels), ce qui lui permet de donner sens Ă la diversitĂ© des Ćuvres fĂ©neloniennes et de les constituer en « systĂšme7 ». Le rĂŽle de lâhomme dâĂglise est en effet, pour FĂ©nelon, dâĂȘtre Ă lâĂ©coute des spirituels et de proposer la formulation publique « correcte » dâune expĂ©rience qui, sans la validation ecclĂ©siale, doit rester privĂ©e (p. 408). Ainsi le « systĂšme » du Pur Amour rĂ©sulterait-il, selon F. TrĂ©moliĂšres, de la nĂ©cessitĂ© de donner Ă lâexpĂ©rience mystique une version rationnelle, une traduction dogmatique (p. 412 sq.). Dans cette perspective, lâambivalence du sublime sert lâentreprise de FĂ©nelon puisquâil lui permet Ă la fois dâassocier et de distinguer Ă©lĂ©vation et indicible, vision bĂ©atifique et Ă©tat mystique, eschatologie et expĂ©rience (p. 432-433), ce que F. TrĂ©moliĂšres rĂ©sume en parlant dâune « expĂ©rience dĂ©ceptive du sublime » (p. 451).
9Dans ce bel ouvrage, F. TrĂ©moliĂšres, mobilisant des outils empruntĂ©s aussi bien Ă lâhistoriographie quâĂ lâanalyse littĂ©raire ou philosophique, met donc son Ă©rudition au service dâune vĂ©ritable « thĂšse », la notion de sublime lui permettant de mettre en lumiĂšre une cohĂ©rence de lâĆuvre fĂ©nelonienne dans sa diversitĂ© mĂȘme. Il parvient de ce fait (et câest un des grands apports de sa rĂ©flexion) Ă construire un « systĂšme » fĂ©nelonien, qui fonctionne prĂ©cisĂ©ment parce quâil nâest pas dogmatique et sâappuie sur une notion dynamique, fluctuante, opĂ©ratrice de conversions et de renversements paradoxaux. Ă partir dâun triple usage rhĂ©torique, spirituel et poĂ©tique du sublime, il dĂ©montre quâen effet, mieux que la notion dâitinĂ©raire, câest ce parcours Ă la fois diachronique et critique dans les Ćuvres fĂ©neloniennes qui permet dâen saisir la cohĂ©rence, le conduisant Ă distinguer non pas de « pĂ©riodes » mais des « usages » diffĂ©renciĂ©s des textes (ainsi le clivage entre dehors et dedans, usage public et usage privĂ©) qui le rendent capable dâunir, sans en occulter les diffĂ©rences, le FĂ©nelon spirituel et le FĂ©nelon homme de lettres.

