Jean-Pierre Camus, homme révolté
« Il lui prit une fantaisie autrefois de faire des romans spirituels pour dĂ©tourner de lire les profanes. Cette vision lui vint quand lâAstrĂ©e commença Ă paraĂźtre. Il faisait un petit roman en une nuit, et il en a beaucoup fait. Câest un des hommes de France qui a le plus fait de volumes. »
Tallemant des Réaux, Historiettes
1Des quelques deux cent soixante-cinq ouvrages rĂ©digĂ©s par Jean-Pierre Camus, Ă©vĂȘque de Bellay et romancier (1584-1652), lâhistoire en aura Ă©garĂ© certains, les Ă©diteurs modernes nous en auront lĂ©guĂ© une demi-douzaine : deux ouvrages apologĂ©tiques1, trois recueils dâhistoires tragiques et dĂ©votes2, auxquels il faut dĂ©sormais ajouter la rĂ©cente Ă©dition critique des Evenemens Singuliers, par Max Vernet, Elodie Vignon et Bernard Barc3.
2Les Evenemens Singuliers qui paraissent pour la premiĂšre fois en 1628, la mĂȘme annĂ©e que les Succez Differens, marquent un tournant dans la carriĂšre  profane de Camus. Avec cette collection de nouvelles en effet, il abandonne le genre des volumineuses « histoires dĂ©votes4 » quâil pratiquait jusquâalors pour privilĂ©gier des formes brĂšves, disparates et variĂ©es, mieux adaptĂ©es au goĂ»t dâun public mondain et versatile, qui sâenthousiasme alors pour les compilations de rĂ©cits singuliers que mettent au jour, Ă la suite de Bandello et Belleforest, François de Rosset, Pierre Boitel, ou Claude Malingre. Mais si la forme des Ćuvres change, lâambition pastorale que Camus leur assigne demeure :
⊠convier [les lecteurs] Ă la vertu par les heureux succez & la recompense des [bonnes actions], & les retirer du vice par la crainte du chastiment qui marche tousjours Ă la suite des [mauvaises], (âŠ) câest lĂ le but de ce Recueil de nouvelles Histoires, que jâay tirĂ© du livre de mes pelerinages, des memoires de mes voyages, & de la pratique du monde, que jâay coustume dâappeler lâescole de la prudence. Câest icy un ouvrage Ă la MosaĂŻque, fait de pieces raportees, & comme une espece de Grotesque agreable par sa varietĂ©5.
3« MĂ©moires tirĂ©s de rĂ©alitĂ©s humaines6 », « Ramas tout nu de divers faits7 », les soixante-dix « évĂ©nements singuliers » publiĂ©s en 1628 Ă Lyon chez Caffin et Plaignard, rééditĂ©s en 1660 Ă Paris chez les Cotinet, sont ainsi pris dans la chĂąsse exemplaire dâun discours Ă©difiant, qui autorise Ă les lire, Ă certains Ă©gards, comme « lâOvide moralisĂ© de la contre-rĂ©forme8 ».
4La prĂ©sente Ă©dition tĂ©moigne dâun net regain dâintĂ©rĂȘt pour le genre des histoires tragiques9 et plus particuliĂšrement dâun nouvel engouement pour Jean-Pierre Camus. En attestent derniĂšrement la publication de nombreux travaux â par Max Vernet, Sylvie Robic, JoĂ«l Zufferey, etc. - et la tenue en 2009 dans lâAin, Ă lâinitiative de Sylvie Robic et Max Vernet, de trois journĂ©es dâĂ©tude, dont les actes seront prochainement publiĂ©s dans la revue XVIIe siĂšcle. Le temps semble donc bien rĂ©volu, oĂč un critique pouvait Ă©crire :
La tĂąche Ă©ducative que Camus assigne Ă son Ćuvre est Ă la base dâune grandiose monotonie qui fait que les narrĂ©s de Camus, en dĂ©pit de leur nombre considĂ©rable, sont des Ćuvres rĂ©trĂ©cies. Les romans de lâĂ©vĂȘque de Belley sont des textes plats parce que sans ambigĂŒitĂ©s, des Ćuvres fermĂ©es, non ouvertes10.
5Lâimposant ouvrage coordonnĂ© par Max Vernet veut offrir au lecteur le texte de Camus sans parti-pris dâinterprĂ©tation. Lâambitieuse introduction et lâapparat critique fourni qui encadrent Les Evenemens Singuliers dĂ©veloppent cependant un projet Ă©ditorial cohĂ©rent et original : « mettre en place les conditions de lecture nĂ©cessaires Ă ce que se reforme sous nos yeux lâĆuvre dâun authentique Ă©crivain11. »
6Revenant sur lâĂ©trange « disparition » de Jean-Pierre Camus, rejetĂ© du panthĂ©on littĂ©raire dĂšs la fin du XVIIe siĂšcle, lâintroduction de Max Vernet dĂ©voile les conditions rĂ©elles de lâentreprise littĂ©raire nostalgique, sinon rĂ©actionnaire, de lâĂ©vĂȘque romancier. Elle invite le lecteur moderne Ă redĂ©finir les modalitĂ©s de son expĂ©rience esthĂ©tique et Ă ne plus considĂ©rer comme allant de soi des notions apparemment aussi Ă©videntes que celles dâ « auteur », dâ« Ćuvre » ou de « lecture ». Ainsi pourra-t-il peut-ĂȘtre apprĂ©cier lâintĂ©rĂȘt et goĂ»ter les charmes dâune Ćuvre inactuelle plutĂŽt que dĂ©suĂšte. Camus, homme dâĂ©glise, militant de la Contre-RĂ©forme est un auteur sans autoritĂ©, animĂ© par la charitĂ© et lâeutrapĂ©lie. Il créé une Ćuvre sans originalitĂ© mais intĂ©ressĂ©e Ă la conversion de son lecteur, il produit des livres qui nâont dâautre fondement que leur fin, leur « évĂ©nement » : lâamendement moral de celui qui prend le risque de sây aventurer. Ă mille lieues donc de la conception autotĂ©lique de lâĆuvre-monument, Camus va, Ă©crit et prĂȘche Ă contre-courant, combattant avec la derniĂšre Ă©nergie les forces qui concourent, dĂšs le milieu du XVIIe siĂšcle, Ă lâinstauration puis Ă lâĂ©mancipation du « premier champ littĂ©raire» :
Or pour terrasser tant de Livres fabuleux, je nâentreprends pas mon combat de droict front, comme si je refutois des Heresies. (âŠ) De quelle façon est-ce donc que je tasche de deffaire mes Adversaires ? Câest par diversion (âŠ) Tous ces Evenemens que jâappelle Singuliers, tant pour estre rares & notables, que pour nâavoit point de connexitĂ© les uns avec les autres, chascun faisant son corps, ont comme Ă prix fait ou un vice Ă descrier, ou une vertu Ă paranympher, mon but estant (& câest aussi la fin de toute bonne Histoire) de retirer du mal & dâexciter au bien, de donner une sainte horreur des actions mauvaises, & un juste desir des bonnes, y adjoustant Ă tous propos des traicts courts, mais pressans comme autant dâaiguillons qui poussent Ă bien faire, & autant de mords qui retiennent de faire le mal. (âŠ)12
7« EvĂ©nements singuliers » - Camus a su forger un titre savamment Ă©quivoque, aux Ă©chos Ă©trangement contemporains, qui peut Ă©galement sâentendre comme le manifeste dâune « thĂ©orie de la contre-littĂ©rature » hautement revendiquĂ©e :
Camus arrive en fait Ă une conception du systĂšme auteur-texte-lecteur qui nâest ni celle de son Ă©poque ni celle de la nĂŽtre, mais quâil faut saisir dans sa singularitĂ© pour dĂ©cider, entre autres, de ce quâest exactement cette exemplaritĂ© quâil revendique, et qui semble-t-il lui a coĂ»tĂ© une place en LittĂ©rature.(âŠ) Il y a lĂ quelque chose de profondĂ©ment diffĂ©rent de ce que notre doxa pense ĂȘtre la relation de lecture ; lâauteur ne contrĂŽle pas le sens qui nâest pas dans le texte, qui nâest pas ce qui rassemble ce dernier sous une unitĂ© plus ou moins attribuable Ă lâAuteur, mais un Ă©vĂ©nement dans le lecteur. EvĂ©nement bien sĂ»r Ă chaque fois singulier, issue au coup par coup dâun petit combat singulier avec le Tentateur pour sauver une Ăąme13.
8Le riche apparat critique qui facilite lâaccĂšs aux Evenemens Singuliers est Ă©laborĂ© selon ces prĂ©supposĂ©s. Le texte est Ă©tabli sur lâĂ©dition originale de 1628 avec toute la rigueur philologique souhaitable. Lâappareil des notes infrapaginales fournit des indications contextuelles Ă©lĂ©mentaires et Ă©lucide en partie les allusions mythologiques et bibliques dont Camus truffe son texte. Les Ă©diteurs â et les chercheurs pourront sans doute le dĂ©plorer â ont volontairement limitĂ© leur enquĂȘte sur les sources des nouvelles historiques composĂ©es par Camus. Estimant en effet que la crĂ©ation littĂ©raire selon Camus ne saurait ĂȘtre jugĂ©e Ă lâaune de nos modernes critĂšres dâoriginalitĂ©, puisquâelle se veut essentiellement innutrition, contamination et dissĂ©mination, ils nâont relevĂ© et citĂ© que les emprunts, explicites et rĂ©pĂ©tĂ©s, faits au Thresor dâHistoires admirables et memorables de nostre temps (1610) de Simon Goulart (1543-1628) et ont nĂ©gligĂ© les influences plus tĂ©nues ou plus difficiles Ă assigner. Tisser des liens entre les Evenemens Singuliers, les nouvelles des nombreux autres recueils de Camus et les rĂ©cits des polygraphes qui lâont devancĂ© ou suivi, aurait pourtant permis dâesquisser une poĂ©tique et une topique comparĂ©es du genre de lâhistoire tragique, qui naĂźt de la confrontation entre tradition rhĂ©torique et actualitĂ©. Pareille mise en perspective aurait, en outre, Ă©tĂ© lâoccasion dâexpliquer, sinon de justifier, le choix dâĂ©diter les Evenemens Singuliers de prĂ©fĂ©rence Ă tout autre recueil de Camus, voire Ă une anthologie de textes.
9LâĂ©dition de Max Vernet met Ă©galement Ă la disposition du chercheur pressĂ© ou de lâamateur oublieux un rĂ©sumĂ© prĂ©cis de chacun des rĂ©cits, ainsi quâune bibliographie succincte. La plus grande attention en revanche a Ă©tĂ© apportĂ©e Ă lâexploration du lexique propre Ă Camus, puisquâ« il vaut mieux traiter la langue des Evenemens Singuliers comme un idiolecte, et constituer les sens Ă partir de la totalitĂ© de leurs occurrences14. » Le glossaire qui accompagne le texte fonctionne ainsi comme une table de concordances. Il dresse la « carte des sens » qui permet au lecteur de sâorienter efficacement sur les chemins sinueux de lâĂ©criture camusienne, en contournant les chausse-trappes sĂ©mantiques ou les « bifurcations » Ă©quivoques15.
10Avec la publication dirigĂ©e par Max Vernet, lâamateur comme le spĂ©cialiste disposent dĂ©sormais dâune Ă©dition critique fiable quoique non Ă©rudite des EvĂ©nements Singuliers. Nul doute quâelle ne sâimpose rapidement comme une rĂ©fĂ©rence. Loin de prĂ©tendre Ă la rĂ©habilitation, toujours incertaine, dâun chef dâĆuvre injustement mĂ©prisĂ©, elle invite modestement son diligent lecteur Ă dĂ©couvrir lâun des « oubliĂ©s » de lâhistoire littĂ©raire, lâesprit dĂ©gagĂ© de tout prĂ©jugĂ© positiviste.

