Les mĂšres et la mort
1Ces deux ouvrages de bonne facture, lâun en anglais, lâautre en français, font suite au colloque « Les mĂšres et la mort : enjeux Ă©thiques et esthĂ©tiques de la relation mortifĂšre mĂšre-enfant » organisĂ© fin 2005 Ă lâUniversitĂ© de Bordeaux 3 par le Groupe dâEtudes sur le Maternel (GEM). Le premier volume, Of Mothers and Death, contient dix articles rĂ©partis en quatre sections, « Historicizing Mothers and Death », « Writing Between Good and Evil », « Of Mothers and their Daughters » et « Overcoming Loss » ; le second, Les MĂšres et la Mort, qui comprend vingt-quatre textes, est organisĂ© selon trois axes : « Sciences humaines », « LittĂ©rature » et « Arts visuels ». Par la variĂ©tĂ© des supports Ă©tudiĂ©s, les deux opus offrent un Ă©ventail trĂšs large et permettent de replacer la figure maternelle dans un contexte socioculturel spĂ©cifique et dâĂ©tablir une relation entre maternitĂ© et mort.
2Le volume en anglais sâouvre sur une illustration de Yoshiko Hirasawa qui rappelle une autre peinture du mĂȘme artiste utilisĂ©e en couverture : chaque fois, la prĂ©sence dâune horloge dont lâaiguille sâest arrĂȘtĂ©e sur le 8 suggĂšre le douloureux passage du temps ou lâinterruption de la grossesse avant terme. Dans lâillustration de couverture, pourtant (reproduite dans son intĂ©gralitĂ© Ă la page 15), lâaiguille pointe vers un sablier, qui reprend la forme du 8 et oriente le regard vers lâangle gauche de la page : Ă nouveau, la prĂ©sence du 8 sâimpose car lâarriĂšre-plan est un quadrillage de huit carrĂ©s ; la mĂšre et son enfant sont comme emprisonnĂ©s dans un hors-temps, une brĂšche temporelle ouverte par la dĂ©chirure de lâarriĂšre-plan qui laisse apparaĂźtre lâhorloge. Les articles rĂ©unis dans cet ouvrage illustrent dâailleurs cette idĂ©e de brĂšche puisque chacun des artistes (Ă©crivains, cinĂ©astes, plasticiensâŠ) convoquĂ©s ici tente de conjuguer le passĂ© et le prĂ©sent de maniĂšre Ă entrevoir lâavenir. Lâillustration est suivie dâune prĂ©face de Stephen Cushman intitulĂ©e « Mother Tongue » dans laquelle lâauteur revient sur le thĂšme du colloque en expliquant le lien quâil Ă©tablit entre la mort, sa propre mĂšre et le langage : « Language is infanticide. Language acquisition kills off the infant in each of us » (13). Auteur de plusieurs volumes de poĂ©sie, il explique que sa mĂšre fut la premiĂšre Ă lui parler de la mort et que lorsque des ĂȘtres chers de son entourage ont disparu câest toujours vers elle quâil sâest tournĂ©. Pour rĂ©diger ses poĂšmes, il sâest plongĂ© dans ses souvenirs de maniĂšre Ă garder Ă lâesprit les mots de sa mĂšre.1
3Dans leur introduction, les Ă©ditrices annoncent la ligne directrice de lâouvrage : « This collection focuses on how artists envisage, consciously or not, the death of children, and how this issue is likely to influence their creative process and their vision of society » (17). La premiĂšre section, « Historicizing Mothers and Death », comporte deux chapitres : lâĂ©tude de Susan Barrett porte sur lâĆuvre dâOlive Schreiner, Ă©crivaine sud-africaine du XIXe siĂšcle. S. Barrett utilise des statistiques pour montrer combien le taux de mortalitĂ© infantile Ă©tait Ă©levĂ© et combien il Ă©tait traumatisant pour les femmes de savoir que lâavenir de leurs enfants Ă©tait en danger dĂšs leur venue au monde. Alors quâelle Ă©tait ĂągĂ©e de dix ans, Schreiner perdit sa jeune sĆur et, comme lâexplique S. Barrett, elle prit conscience du lien intime qui lie naissance et mort. MalgrĂ© de nombreuses tentatives, Schreiner nâeut jamais dâenfant et câest Ă travers la fiction quâelle parvint Ă extĂ©rioriser ses dĂ©mons. S. Barrett observe enfin que dans la fiction sud-africaine, « when the death of babies are seen as representing a lack of hope for the future, it comes as no surprise to discover that as the political situation in South Africa degenerated so the number of miscarriages and stillbirths in South African novels increased » (43). La mise Ă mort fictionnelle dâenfants a non seulement trait Ă lâexpĂ©rience personnelle de lâauteur mais aussi Ă son statut dâindividu dans une communautĂ© donnĂ©e. LâĂ©tude de Maria Mikolchak traite de « The Unconquered » de Somerset Maugham et fait Ă©cho Ă celle de Barrett dans sa thĂ©matique. La nouvelle se passe pendant la seconde guerre mondiale et porte sur les viols perpĂ©trĂ©s par les soldats nazis sur les jeunes filles françaises. Lâune des victimes tombe enceinte et doit malgrĂ© elle porter lâenfant Ă terme, mais elle le tuera peu aprĂšs lâaccouchement pour affirmer son identitĂ©. Ainsi, comme lâexplique M. Mikolchak, « infanticide becomes an act of salvation and heroism, tragically grand and inevitable, the sole humane act in a barbaric world » (53). Pour regagner son amour-propre, la jeune mĂšre sacrifie son enfant et livre un combat intime contre lâennemi â lâinfanticide revient Ă tuer le mal qui est entrĂ© en elle au moment du viol puisque le nouveau nĂ© symbolise Ă ses yeux lâextĂ©riorisation dâun traumatisme impossible Ă supporter.
4La seconde section, « Writing Between Good and Evil », se compose Ă©galement de deux chapitres. Celui de Jane Messer porte sur lâimpossibilitĂ© dâĂȘtre mĂšre qui ressort dans la vie et les textes de diverses auteures (notamment Charmian Clift, Louise Erdrich, Susan Johnson et Toni Morrison). J. Messer montre que si dans leurs Ă©crits certaines dâentre elles « make public the ambivalences and violences inherent to mothering », dâautres prĂ©fĂšrent avoir recours Ă la violence du non-dit (72). Le chapitre quâElisabeth Lamothe consacre Ă Nancy Huston, Margaret Atwood et Toni Morrison est centrĂ© sur les aspects crĂ©atifs liĂ©s Ă la maternitĂ© et au mal. E. Lamothe relĂšve la prĂ©sence de femmes malĂ©fiques dans les Ćuvres quâelle a sĂ©lectionnĂ©es et explique Ă propos dâun personnage de Huston : « She portrays herself as an evil creator, refusing literal pregnancy as she wills to create good literature » (79). Si chez Huston la prĂ©sence du mal tient Ă lâesthĂ©tique, chez Morrison elle est intimement liĂ©e Ă lâĂ©thique, Ă lâhistoire des Afro-AmĂ©ricains : « In Beloved, the central issue is the circular nature of evil. The evils endured by black mothers under the peculiar institution lead them to commit evil deeds that backfire, in the sense that they become haunted by them in return » (85).
5La troisiĂšme section, « Of Mothers and their Daughters », prĂ©sente trois lectures : Lucy Edwards suggĂšre que dans Mrs Dalloway, « [Virginia Woolf] gives body to the torturing omnipresent hatred that characterizes the exclusive love between mother and daughter through the expression of a direct aggressiveness between them » (92). Pascale Sardin sâintĂ©resse pour sa part Ă Footballs de Samuel Beckett et constate que « morbid symptoms of hysteria pervade [the play] suggesting the relationship linking the dying or dead mother and her ghost daughter is a delirious one » (104). Tout repose sur le ressassement et, comme lâindique P. Sardin, « no link between past and present is made possible, time can only be cyclical (âŠ), and reality can be but repetitive like Beckettâs text itself. Because separation is incomplete and true recognition remains unaccomplished, life is aborted » (110). Dans son Ă©tude de Behind the Scenes at the Museum de Kate Atkinson, Julie Sauvage explique que chez cette auteure, contrairement aux thĂ©ories dâAldo Naouri, ce nâest pas la prĂ©sence du pĂšre qui amĂšne la rĂ©solution finale mais « in an almost traditional, Freudian way, the absence of fathers [that] paves the way for an incestuous or pre-oedipal relationship between mothers and children » (120). Chez Atkinson, les mĂšres sont attirĂ©es par la mort (126) et câest seulement lorsquâelles acceptent la prĂ©sence de la mort dans leur vie quâelles peuvent Ă©voluer (128). Ruby, la narratrice, parvient grĂące Ă son rĂ©cit Ă dĂ©jouer les tours du destin, Ă trouver ce que J. Sauvage nomme « a transitional area that reveals (âŠ) the otherness creativity originates from » (135).
6La derniĂšre section, « Overcoming Loss », sâouvre avec un article fort intĂ©ressant de Serge Paul sur la notion de « replacement children », qui renvoie aux enfants nĂ©s aprĂšs la mort dâun frĂšre ou dâune sĆur. S. Paul travaille sur trois artistes, Van Gogh, Dali et Smithson, et montre combien les Ă©vĂ©nements qui ont prĂ©cĂ©dĂ© leur naissance ont influencĂ© leur imaginaire : « Replacement children are known to develop apocalyptic fantasies and what could be termed morbid topophilia » (153). Lâanalyse de S. Paul aboutit Ă la conclusion que les trois artistes « ultimately gained immortality, in a way fulfilling their mothersâ desire » (171). Dans une perspective assez proche, Nicole Ollier sâintĂ©resse Ă deux poĂšmes, lâun Ă©crit par Sylvia Plath (« Three Women »), lâautre par Anne Sexton (« The Death Baby »). Son propos est de montrer quâĂ travers leurs poĂšmes, Plath et Sexton dĂ©crivent « a mortiferous relationship to motherhood » (174). AprĂšs une analyse textuelle stimulante, N. Ollier conclut : « For the female artist, (âŠ) birth-giving can be repeated symbolically, almost in a fort und da play that convokes life and death alternately, as in creation, a prodigious mastery over destiny. Achieving oneâs death is sublimated in art as another act of creation, or of procreation » (186). Le volume se referme avec un article de Chantal Lapeyre-Desmaison sur trois femmes Ă©crivains : Camille Laurens, Annie Ernaux et Laure Adler. Chacune dâelles a Ă©crit un roman qui met en scĂšne une mĂšre confrontĂ©e Ă la mort dâun enfant. Dans les trois rĂ©cits, nous dit C. Lapeyre-Desmaison, « the event is (âŠ) experienced as an interruption in language, a questioning of words and a failure of knowledge. It leads to a reflection on femininity, its links to the experience of maternity, and its relationship with time » (190). Lâaccent est mis sur lâidĂ©e de fragmentation palpable Ă la fois dans la structure des textes et dans la caractĂ©risation des mĂšres (193). LâĂ©criture devient le symbole de lâacceptation de la mort et fonctionne comme une thĂ©rapie ; la mĂšre perçoit alors toutes les pertes quâelle a subies jusque-lĂ et qui ont Ă jamais altĂ©rĂ© son corps de femme â « loss does not affect the past but also controls the future, changing it, killing it even » (197). Ă lâinstar des autres contributions Ă ce premier volume, celle de C. Lapeyre-Desmaison suggĂšre que mĂȘme si la mort laisse des traces indĂ©lĂ©biles sur ceux qui la croisent, toute tentative de formuler lâimpossible a une chance de se transformer en art, de dire, par des suites dâimages interposĂ©es, ce qui ne peut plus ĂȘtre tu.
7Le volume en français est illustrĂ© par les Ćuvres de la plasticienne Marie-Danielle Koechlin, plus connue sous lâabrĂ©viation MDK. Une fois de plus, les Ă©ditrices ont choisi des illustrations qui cadrent parfaitement avec les grands thĂšmes abordĂ©s dans ce second volet : celle qui suit lâintroduction, « Limbes », annonce une Ă©tude en profondeur, dans un inconscient sombre. La premiĂšre section de lâouvrage, consacrĂ©e aux sciences humaines, sâouvre sur une reproduction de « LâAccouchĂ©e » de MDK et prĂ©sente divers aspects de la mortalitĂ© maternelle. Marie-France Morel sâintĂ©resse Ă lâĂ©volution du traitement des mĂšres enceintes entre le XVIIIe et le XXe siĂšcles en Europe et aux Ătats-Unis. StĂ©phanie Vella porte son attention sur lâinfanticide en Angleterre et en Inde du XVIIIe siĂšcle Ă nos jours et observe quâaujourdâhui encore, certaines castes indiennes pratiquent lâinfanticide pour rĂ©duire le nombre de filles et favoriser la « [production] de la diffĂ©rence » de maniĂšre à « [compenser] le malheur dâĂȘtre nĂ©e fille » (55). XaviĂšre Gauthier Ă©tudie la reprĂ©sentation dâavortements clandestins dans la littĂ©rature en la confrontant aux rĂ©actions quâelle a rassemblĂ©es dans son ouvrage Parole dâavortĂ©es (2004). Pour elle, de nombreuses « Ćuvres de fiction sont parfaitement en prise avec la rĂ©alitĂ© sociale, politique et le vĂ©cu fĂ©minin », aussi ont-elles « leur place dans lâĂ©laboration dâune conscience historique, voire Ă©mancipatrice » (72). Jean-Marie Delassus, auteur de deux opus sur la naissance (Le GĂ©nie du fĆtus en 2001 et Psychanalyse de la naissance en 2005), travaille pour sa part sur ce quâil nomme les « paradoxes de lâinconscient maternel » et suggĂšre que câest parce que toute mĂšre se trouve entre deux morts (celle de sa mĂšre et celle de son enfant) quâelle peut donner la vie (84). Eva Toussaint explore le cas des interruptions mĂ©dicales de grossesse et observe que « la rĂ©alitĂ© du fĆtus peut revenir sous la forme dâun âfantĂŽmeâ, signant le blocage du deuil Ă sa phase prĂ©liminaire et rĂ©alisant un deuil pathologique » (103). Marianne Baudin, psychologue clinicienne, sâinterroge sur lâaspect crĂ©ateur que peut engendrer une interruption volontaire de grossesse. Sâappuyant sur sa propre expĂ©rience en clinique, M. Baudin compare le cas dâune de ses patientes au rĂ©cit dâAnnie Ernaux dans LâĂvĂ©nement. Elle conclut que « câest Ă partir de mouvements de vie (âŠ) que sâest organisĂ© le contre-investissement des pulsions mortifĂšres, et que câest ce qui les a toutes les deux amenĂ©es, par des voies diffĂ©rentes, Ă Ă©laborer les souffrances passĂ©es et vĂ©cues dans le dĂ©chirement, pour accomplir lâarrachement Ă la mĂšre et Ă leurs positions infantiles » (116). Dans le dernier article de cette section, Annick Houel analyse la mort de la mĂšre et la relation mĂšre-fille Ă travers des textes de Marie Cardinal et NoĂ«lle ChĂątelet. Elle Ă©tudie les conflits entre fille et mĂšre en sâinspirant en premier lieu du roman de Simone de Beauvoir Une Mort trĂšs douce, qui met en valeur « lâaspect mortifĂšre inconscient » (119) chez la fille. Chez Marie Cardinal ce nâest quâĂ la fin de Les Mots pour le dire, alors que sa mĂšre est morte, que la fille se sent en mesure de lui dire son amour car la mort est pour elle synonyme de libertĂ© (122). En effet, la mort de la mĂšre signe la disparition de celle qui avait tentĂ© de faire disparaĂźtre le fĆtus en avortant, et Ă©carte donc tout danger de mort pour la fille. NoĂ«lle ChĂątelet, dans La DerniĂšre leçon, Ă©voque la fusion entre fille et mĂšre mĂȘme si elle met Ă©galement en valeur « lâoscillation entre lâamour et la haine » (125). A. Houel sâinterroge sur le fait que seule lâĂ©criture permet aux filles de dire leur amour Ă la mĂšre dans une sorte de « Lettre Ă la mĂšre » (126) qui ouvre les portes de la rĂ©conciliation (127). Câest sur le « Puits noir » de MDK que se referme la premiĂšre partie, avec sa spirale qui laisse prĂ©sager que la suite nous amĂšnera au cĆur de la problĂ©matique envisagĂ©e, Ă savoir la reprĂ©sentation de la mort, cette fois-ci dans la littĂ©rature.
8La reproduction de « Morcellements » de MDK sâoffre comme la porte dâentrĂ©e Ă des rĂ©flexions littĂ©raires. La premiĂšre contribution de cette partie rĂ©pond au titre de lâĆuvre de MDK en cela quâil sâagit de lâextrait dâun manuscrit de Marie Darrieussecq que les Ă©ditrices ont pris soin de reproduire dans une version manuscrite en regard avec une version dactylographiĂ©e. Câest ensuite que lâon trouve la traduction des poĂšmes de Stephen Cushman mentionnĂ©s en introduction Ă ce compte-rendu. Chantal Lapeyre-Desmaison contribue Ă ce volume avec un article dans lequel elle observe que la mort de lâenfant, dans Les AffinitĂ©s Ă©lectives de Goethe et La Femme de trente ans de Balzac, est « traitĂ©e sur le mode de lâellipse » (147). C. Lapeyre-Desmaison dĂ©montre avec beaucoup de finesse que « la mort de lâenfant peut apparaĂźtre (âŠ) comme une allĂ©gorie de la maternitĂ© impossible » (151) en explorant divers niveaux dâinterprĂ©tation. Anne-Isabelle François analyse pour sa part « la rĂ©demption de Marguerite » chez Goethe et Boulgakov. Elle voit la Marguerite de Boulgakov dans Le MaĂźtre et Marguerite comme lâhĂ©ritiĂšre de celle qui apparaĂźt notamment dans Faust I et Urfaust de Goethe. A.-I. François sâinterroge sur les solutions proposĂ©es par les deux Ă©crivains pour « dĂ©livrer lâinfanticide du tourment et de la folie provoquĂ©s par le geste de mort » (161). Au terme de son Ă©tude, elle note que le « mĂȘme schĂ©ma se rĂ©pĂšte : le texte passe sous silence lâacte innommable mĂȘme, mais en dĂ©montre les consĂ©quences funestes et dĂ©nonce les causes, stigmatisant la justice des hommes, la morale sociale sexiste » (176). Lâarticle de Pascal Noir nous invite Ă rĂ©flĂ©chir sur la littĂ©rature dĂ©cadente (1880-1900) qui, « refusant les normes, (âŠ) prĂŽne lâabsence ou la dislocation de la cellule familiale, la fin des illusions, tous les extrĂȘmes » (177). P. Noir illustre, avec des extraits dâĆuvres de Rachilde et de Jean Lorrain soigneusement choisis, que « lâesthĂ©tique dĂ©cadente prĂ©fĂšre lâart macabre, lâanĂ©mie, lâatrophie et les civilisations non pas prospĂšres mais en dĂ©composition, sur le dĂ©clin » (183). Sylvie Ducas fait Ă©cho Ă la contribution de Chantal Lapeyre-Desmaison dans le volume en anglais en analysant « lâavortement selon Annie Ernaux ». En comparant Les Armoires vides et LâĂvĂ©nement, quâelle ne manque pas de replacer dans lâĆuvre entiĂšre de lâauteure, S. Ducas nous dĂ©voile avec finesse la maniĂšre dont lâĂ©crivaine « [rend] compte dâun trauma fĂ©minin en dĂ©passant le cadre Ă©troit du personnel et de lâintime pour lâĂ©largir Ă la sĂ©rie intergĂ©nĂ©rationnelle de toutes les femmes avortĂ©es » (196). Nathalie Morello analyse les troubles de la personnalitĂ© de la mĂšre que dĂ©peint VĂ©ronique Olmi dans Bord de mer, roman court inspirĂ© dâun fait divers. Le jeu sonore entre « mĂšre » et « mer » est mis en Ă©vidence dans le texte dâOlmi qui parle de lâĂ©tendue dâeau comme dâun « grand cimetiĂšre flottant et froid » (citĂ© page 219). Câest dâailleurs prĂšs de la mer que le personnage dâOlmi Ă©touffera ses deux enfants pour se libĂ©rer de pressions sociales accablantes â mĂšre et mort, les deux termes associĂ©s par les Ă©ditrices du volume, prennent tout leur sens ici et, comme lâindique N. Morello, « on peut se rĂ©jouir quâun texte mette en mots des sentiments, des situations, des tentations qui caractĂ©risent dans un silence souvent honteux lâexpĂ©rience rĂ©elle de la maternité » (227). La contribution de Priscilla Wind porte sur le théùtre de lâĂ©crivaine autrichienne Elfriede Jelinek et montre que lâinfanticide renvoie à « un certain fĂ©minisme vouĂ© Ă lâĂ©chec » (230). E. Jelinek suggĂšre que « la femme artiste ne peut accoucher dâune Ćuvre totalement originale et crĂ©er son propre langage ; elle semble rĂ©duite Ă compiler des morceaux de cadavres littĂ©raires » (241). Aussi propose-t- elle Ă travers ses personnages de « dĂ©construire le mythe de la maternité » (242) pour mettre un terme Ă certaines idĂ©ologies. Nathalie Vincent-Arnaud nous plonge ensuite dans lâunivers fictionnel dâEva Figes pour nous en faire dĂ©couvrir « les silhouettes fantĂŽmes ». En revenant sur les origines de lâauteure (allemandes et juives), N. Vincent-Arnaud se propose dâexplorer « le terreau mouvant dâune identitĂ© doublement transplantĂ©e » (248) puisque Figes vit depuis lâĂąge de sept ans en Angleterre, Ă la suite du « matricide forcé » que constitue lâabandon de la langue maternelle au profit dâune autre. Tout est finalement question de transplantation et de « dĂ©formation dĂ©libĂ©rĂ©e de la vĂ©rité », comme lâĂ©crit Figes dans ses Tales of Innocence and Experience (citĂ© p. 248). Sâinspirant de sa propre expĂ©rience, Figes campe des « figures fĂ©minines et maternelles souffrantes et endeuillĂ©es » (254) et figure au fil des mots « la transmutation du silence et de lâabsence » (257). Le maternel se rĂ©vĂšle Ă©galement mortifĂšre chez Jamaica Kincaid, quâĂ©tudie Nadia Yassine-Diab, car la mĂšre est prĂ©sentĂ©e comme une meurtriĂšre, se rendant coupable « dâavortements rĂ©pĂ©tĂ©s » (261). Ainsi, chez Kincaid, le refus de devenir mĂšre va de pair avec le refus de venir Ă maturitĂ© et par lĂ mĂȘme dâaccepter de mourir (262). GrĂące Ă des citations tirĂ©es de plusieurs textes (souvent autobiographiques), N. Yassine-Diab montre que lâĆuvre entiĂšre sâapparente Ă un combat contre le temps biologique et que lâexil permet aux filles de renaĂźtre car, loin de leurs mĂšres, elles parviennent Ă se dĂ©finir (276-277). Lâarticle panoramique dâAugustine Asaah porte sur la littĂ©rature africaine francophone contemporaine et sur la reprĂ©sentation de la femme noire : tantĂŽt mĂšres dĂ©vorantes, tantĂŽt victimes ou complices â lorsquâelles savent que leurs enfants sont condamnĂ©s â mais toujours intĂ©grĂ©es Ă une culture particuliĂšre, soumises Ă des rĂšgles clairement dĂ©finies. Si les maladies sexuellement transmissibles trouvent une place particuliĂšre dans la fiction africaine, le patriarcat demeure le principal responsable des rapports mortifĂšres qui sâinstaurent entre mĂšre et enfant : « câest le code masculin, plutĂŽt que le gĂ©nie fĂ©minin, ou du moins maternel, qui dicte lâordre social en Afrique » (290). Lori Saint-Martin sâintĂ©resse pour sa part Ă la littĂ©rature quĂ©bĂ©coise contemporaine et Ă©tudie des questions proches de celles soulevĂ©es par A. Asaah. Pour elle, le rapport mĂšre-fille est « au carrefour des prescriptions sociales [âŠ] et de questions psychiques essentielles ». Aussi L. Saint-Martin lie-t-elle la question des mĂšres et de la mort Ă des prĂ©occupations Ă©thiques et à « des enjeux de symbolisation sociale » qui se retrouvent dans la fiction quĂ©bĂ©coise (291). Poursuivant des recherches qui se sont notamment concrĂ©tisĂ©es avec son ouvrage Le Nom de la MĂšre : MĂšres, filles et Ă©criture dans la littĂ©rature quĂ©bĂ©coise au fĂ©minin paru en 1999, L. Saint-Martin travaille sur LâObĂ©issance de Suzanne Jacob, Le Livre dâEmma de Marie-CĂ©lie Agnant et LâIngratitude de Ying Chen ; elle montre que matricide et infanticide sont intimement liĂ©s Ă la violence de lâHistoire et que la Loi du PĂšre est au cĆur des discordes entre mĂšres et filles (308). La section se clĂŽt sur « Le Rideau de plumes » de MDK, qui annonce la partie sur le cinĂ©ma tout en suggĂ©rant un espace intermĂ©diaire, sans doute celui qui sĂ©pare la fiction de la rĂ©alitĂ©.
9La troisiĂšme partie, consacrĂ©e aux arts visuels, est riche de cinq contributions Ă©crites et de deux illustrations de MDK : la premiĂšre, « Incarnation », prĂ©cĂšde les Ă©tudes et prĂ©sente en son centre une figure siamoise qui suggĂšre lâinterpĂ©nĂ©tration des mĂšres et de leurs enfants ; la seconde, sur laquelle se referme le volume, ne porte aucun titre mais le mot « victoire » est bien visible sur la toile et fait Ă©cho au texte autobiographique de la plasticienne qui le prĂ©cĂšde et dans lequel MDK explique que câest son art qui lui a permis de « [sâ]approprier, dâintĂ©grer [son] histoire » (388). Lâarticle de Jean-Michel Durafour traite du cinĂ©ma de Kenji Mizoguchi et plus particuliĂšrement de LâIntendant Sansho (1954). J.-M. Durafour observe que le statut de la mĂšre nâest que trĂšs rarement abordĂ© par Mizoguchi : « La mĂšre donne la vie ; or la femme mizoguchienne a quelque chose Ă voir avec la mort et avec le spectre » (316). Lâexploitation des images et des situations prĂ©sentĂ©es dans les films abordĂ©s permet Ă lâauteur de rappeler combien « la culture japonaise est une culture de lâinstant [âŠ]. Les arts privilĂ©giĂ©s y sont ceux du passage, du dĂ©pĂ©rissement, de lâexistence provisoire, dâune beautĂ© apprĂ©ciĂ©e parce quâelle est toujours dĂ©jĂ enfuie » (328). La mĂšre symbolise la souffrance et la mort (327), elle passe, sâabĂźme, et finit par nâĂȘtre plus quâun organe reproducteur, venu de lâombre et y retournant invariablement. Marguerite Chabrol analyse lâadaptation de la piĂšce de Tennessee Williams, Soudain lâĂ©tĂ© dernier, par J. L. Mankiewicz, et centre son Ă©tude sur deux thĂšmes tabous, lâhomosexualitĂ© et lâinceste. La mort dâun homme est au cĆur du film et hante non seulement sa mĂšre mais Ă©galement une femme qui a Ă©tĂ© tĂ©moin de lâaccident. Pour M. Chabrol, « la relation mĂšre-fils demande Ă ĂȘtre envisagĂ©e comme un processus complexe » (331) ; il y a non seulement du dĂ©ni, mais aussi de lâĂ©vitement. Force est cependant de constater que « le lien maternel [est] plus fort aprĂšs la mort [du fils] » (332) car la mĂšre peut dĂšs lors projeter librement sur son fils les aspirations quâelle avait pour lui. Le fils, quâil soit vivant ou mort, ne joue au final quâun rĂŽle, il est le figurant dâune vie que sa mĂšre a Ă©crite pour lui (335). En niant lâorientation sexuelle de son fils, la mĂšre entraĂźne la mort de celui-ci. Xavier Daverat nous fait partager sa connaissance encyclopĂ©dique du cinĂ©ma en proposant un panorama passionnant sur les « mĂšres et xĂ©nogenĂšses du cinĂ©ma amĂ©ricain » (347). LâĂ©tude porte principalement sur des films qui mettent en scĂšne des « grossesses dâorigine Ă©trangĂšre » ou des naissances « monstrueuses » (347) et elle est suivie dâun tableau rĂ©capitulatif de films dans lesquels les rapports entre mĂšre et mort sont prĂ©dominants. X. Daverat note que dans ces films, « ce qui est intra-utĂ©rin est sombre, sale, inquiĂ©tant, hostile, reprĂ©sentant la part tĂ©nĂ©breuse du sexe fĂ©minin » (357) et il apparaĂźt que « seule la mĂšre peut ĂȘtre meurtriĂšre de ses enfants » (359). Pascale Sardin sâintĂ©resse Ă deux cinĂ©astes françaises, Dominique Cabrera et Sandrine Veysset. Elle choisit deux films, Le Lait de la tendresse humaine et Y aura-t-il de la neige Ă NoĂ«l ?, qui « invitent Ă explorer les enjeux de la reprĂ©sentation dâune maternitĂ© dĂ©faillante et Ă [sâ]interroger sur le fĂ©minisme dâun cinĂ©ma de la fĂ©minitĂ© vu sous lâangle de la maternitĂ© et de la mort » (368). Les deux films montrent ce quâĂȘtre femme a dâeffrayant en mettant Ă profit divers aspects du langage cinĂ©matographique (383). Enfin, lâessai autobiographique de Marie-Danielle Koechlin donne un Ă©claircissement sur sa production de plasticienne. Elle nous prĂ©sente son parcours, la source de ses inspirations, et joue avec les mots des autres sur sa production artistique ; elle cite en effet des articles de journaux qui lui sont consacrĂ©s, comme pour faire dire aux autres ce quâelle ne peut formuler par des mots, prĂ©fĂ©rant laisser parler son art. PrĂ©sentĂ© au terme de ce voyage aux cĆur des humanitĂ©s, lâessai de MDK illustre le sous-titre du volume, « rĂ©alitĂ©s et reprĂ©sentations », et prouve que nâimporte quelle reprĂ©sentation est ancrĂ©e dans une rĂ©alitĂ© ou dans des peurs.
10Toute crĂ©ation est naissance, suggĂšrent les contributions Ă ces deux opus, et toute naissance figure la mort symbolique de la mĂšre ou du crĂ©ateur. En libĂ©rant sa crĂ©ativitĂ©, en Ă©laborant une Ćuvre dâart, tout auteur perd une part de lui, mais câest cette part manquante qui le fait accĂ©der Ă la postĂ©rité : la mort donne alors lieu Ă une succession de renaissances. Ă travers sa perception propre, chaque lecteur, chaque spectateur, donne une autre vie Ă ce qui nâest plus ; il devient la mĂšre de la mort.

