Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 9
Gérald Préher

Les mĂšres et la mort

Elisabeth Lamothe, Pascale Sardin, Julie Sauvage, dirs. Of Mothers and Death: From Procreation to Creation. Bordeaux : Presses Universitaires de Bordeaux, 2008, 210 pages ; et Les MÚres et la Mort: Réalités et représentations. Bordeaux : Presses Universitaires de Bordeaux, 2008, 396 pages.

1Ces deux ouvrages de bonne facture, l’un en anglais, l’autre en français, font suite au colloque « Les mĂšres et la mort : enjeux Ă©thiques et esthĂ©tiques de la relation mortifĂšre mĂšre-enfant » organisĂ© fin 2005 Ă  l’UniversitĂ© de Bordeaux 3 par le Groupe d’Etudes sur le Maternel (GEM). Le premier volume, Of Mothers and Death, contient dix articles rĂ©partis en quatre sections, « Historicizing Mothers and Death », « Writing Between Good and Evil », « Of Mothers and their Daughters » et « Overcoming Loss » ; le second, Les MĂšres et la Mort, qui comprend vingt-quatre textes, est organisĂ© selon trois axes : « Sciences humaines », « LittĂ©rature » et « Arts visuels ». Par la variĂ©tĂ© des supports Ă©tudiĂ©s, les deux opus offrent un Ă©ventail trĂšs large et permettent de replacer la figure maternelle dans un contexte socioculturel spĂ©cifique et d’établir une relation entre maternitĂ© et mort.

2Le volume en anglais s’ouvre sur une illustration de Yoshiko Hirasawa qui rappelle une autre peinture du mĂȘme artiste utilisĂ©e en couverture : chaque fois, la prĂ©sence d’une horloge dont l’aiguille s’est arrĂȘtĂ©e sur le 8 suggĂšre le douloureux passage du temps ou l’interruption de la grossesse avant terme. Dans l’illustration de couverture, pourtant (reproduite dans son intĂ©gralitĂ© Ă  la page 15), l’aiguille pointe vers un sablier, qui reprend la forme du 8 et oriente le regard vers l’angle gauche de la page : Ă  nouveau, la prĂ©sence du 8 s’impose car l’arriĂšre-plan est un quadrillage de huit carrĂ©s ; la mĂšre et son enfant sont comme emprisonnĂ©s dans un hors-temps, une brĂšche temporelle ouverte par la dĂ©chirure de l’arriĂšre-plan qui laisse apparaĂźtre l’horloge. Les articles rĂ©unis dans cet ouvrage illustrent d’ailleurs cette idĂ©e de brĂšche puisque chacun des artistes (Ă©crivains, cinĂ©astes, plasticiens
) convoquĂ©s ici tente de conjuguer le passĂ© et le prĂ©sent de maniĂšre Ă  entrevoir l’avenir. L’illustration est suivie d’une prĂ©face de Stephen Cushman intitulĂ©e « Mother Tongue » dans laquelle l’auteur revient sur le thĂšme du colloque en expliquant le lien qu’il Ă©tablit entre la mort, sa propre mĂšre et le langage : « Language is infanticide. Language acquisition kills off the infant in each of us » (13). Auteur de plusieurs volumes de poĂ©sie, il explique que sa mĂšre fut la premiĂšre Ă  lui parler de la mort et que lorsque des ĂȘtres chers de son entourage ont disparu c’est toujours vers elle qu’il s’est tournĂ©. Pour rĂ©diger ses poĂšmes, il s’est plongĂ© dans ses souvenirs de maniĂšre Ă  garder Ă  l’esprit les mots de sa mĂšre.1

3Dans leur introduction, les Ă©ditrices annoncent la ligne directrice de l’ouvrage : « This collection focuses on how artists envisage, consciously or not, the death of children, and how this issue is likely to influence their creative process and their vision of society » (17). La premiĂšre section, « Historicizing Mothers and Death », comporte deux chapitres : l’étude de Susan Barrett porte sur l’Ɠuvre d’Olive Schreiner, Ă©crivaine sud-africaine du XIXe siĂšcle. S. Barrett utilise des statistiques pour montrer combien le taux de mortalitĂ© infantile Ă©tait Ă©levĂ© et combien il Ă©tait traumatisant pour les femmes de savoir que l’avenir de leurs enfants Ă©tait en danger dĂšs leur venue au monde. Alors qu’elle Ă©tait ĂągĂ©e de dix ans, Schreiner perdit sa jeune sƓur et, comme l’explique S. Barrett, elle prit conscience du lien intime qui lie naissance et mort. MalgrĂ© de nombreuses tentatives, Schreiner n’eut jamais d’enfant et c’est Ă  travers la fiction qu’elle parvint Ă  extĂ©rioriser ses dĂ©mons. S. Barrett observe enfin que dans la fiction sud-africaine, « when the death of babies are seen as representing a lack of hope for the future, it comes as no surprise to discover that as the political situation in South Africa degenerated so the number of miscarriages and stillbirths in South African novels increased » (43). La mise Ă  mort fictionnelle d’enfants a non seulement trait Ă  l’expĂ©rience personnelle de l’auteur mais aussi Ă  son statut d’individu dans une communautĂ© donnĂ©e. L’étude de Maria Mikolchak traite de « The Unconquered » de Somerset Maugham et fait Ă©cho Ă  celle de Barrett dans sa thĂ©matique. La nouvelle se passe pendant la seconde guerre mondiale et porte sur les viols perpĂ©trĂ©s par les soldats nazis sur les jeunes filles françaises. L’une des victimes tombe enceinte et doit malgrĂ© elle porter l’enfant Ă  terme, mais elle le tuera peu aprĂšs l’accouchement pour affirmer son identitĂ©. Ainsi, comme l’explique M. Mikolchak, « infanticide becomes an act of salvation and heroism, tragically grand and inevitable, the sole humane act in a barbaric world » (53). Pour regagner son amour-propre, la jeune mĂšre sacrifie son enfant et livre un combat intime contre l’ennemi – l’infanticide revient Ă  tuer le mal qui est entrĂ© en elle au moment du viol puisque le nouveau nĂ© symbolise Ă  ses yeux l’extĂ©riorisation d’un traumatisme impossible Ă  supporter.

4La seconde section, « Writing Between Good and Evil », se compose Ă©galement de deux chapitres. Celui de Jane Messer porte sur l’impossibilitĂ© d’ĂȘtre mĂšre qui ressort dans la vie et les textes de diverses auteures (notamment Charmian Clift, Louise Erdrich, Susan Johnson et Toni Morrison). J. Messer montre que si dans leurs Ă©crits certaines d’entre elles « make public the ambivalences and violences inherent to mothering », d’autres prĂ©fĂšrent avoir recours Ă  la violence du non-dit (72). Le chapitre qu’Elisabeth Lamothe consacre Ă  Nancy Huston, Margaret Atwood et Toni Morrison est centrĂ© sur les aspects crĂ©atifs liĂ©s Ă  la maternitĂ© et au mal. E. Lamothe relĂšve la prĂ©sence de femmes malĂ©fiques dans les Ɠuvres qu’elle a sĂ©lectionnĂ©es et explique Ă  propos d’un personnage de Huston : « She portrays herself as an evil creator, refusing literal pregnancy as she wills to create good literature » (79). Si chez Huston la prĂ©sence du mal tient Ă  l’esthĂ©tique, chez Morrison elle est intimement liĂ©e Ă  l’éthique, Ă  l’histoire des Afro-AmĂ©ricains : « In Beloved, the central issue is the circular nature of evil. The evils endured by black mothers under the peculiar institution lead them to commit evil deeds that backfire, in the sense that they become haunted by them in return » (85).

5La troisiĂšme section, « Of Mothers and their Daughters », prĂ©sente trois lectures : Lucy Edwards suggĂšre que dans Mrs Dalloway, « [Virginia Woolf] gives body to the torturing omnipresent hatred that characterizes the exclusive love between mother and daughter through the expression of a direct aggressiveness between them » (92). Pascale Sardin s’intĂ©resse pour sa part Ă  Footballs de Samuel Beckett et constate que « morbid symptoms of hysteria pervade [the play] suggesting the relationship linking the dying or dead mother and her ghost daughter is a delirious one » (104). Tout repose sur le ressassement et, comme l’indique P. Sardin, « no link between past and present is made possible, time can only be cyclical (
), and reality can be but repetitive like Beckett’s text itself. Because separation is incomplete and true recognition remains unaccomplished, life is aborted » (110). Dans son Ă©tude de Behind the Scenes at the Museum de Kate Atkinson, Julie Sauvage explique que chez cette auteure, contrairement aux thĂ©ories d’Aldo Naouri, ce n’est pas la prĂ©sence du pĂšre qui amĂšne la rĂ©solution finale mais « in an almost traditional, Freudian way, the absence of fathers [that] paves the way for an incestuous or pre-oedipal relationship between mothers and children » (120). Chez Atkinson, les mĂšres sont attirĂ©es par la mort (126) et c’est seulement lorsqu’elles acceptent la prĂ©sence de la mort dans leur vie qu’elles peuvent Ă©voluer (128). Ruby, la narratrice, parvient grĂące Ă  son rĂ©cit Ă  dĂ©jouer les tours du destin, Ă  trouver ce que J. Sauvage nomme « a transitional area that reveals (
) the otherness creativity originates from » (135).

6La derniĂšre section, « Overcoming Loss », s’ouvre avec un article fort intĂ©ressant de Serge Paul sur la notion de « replacement children », qui renvoie aux enfants nĂ©s aprĂšs la mort d’un frĂšre ou d’une sƓur. S. Paul travaille sur trois artistes, Van Gogh, Dali et Smithson, et montre combien les Ă©vĂ©nements qui ont prĂ©cĂ©dĂ© leur naissance ont influencĂ© leur imaginaire : « Replacement children are known to develop apocalyptic fantasies and what could be termed morbid topophilia » (153). L’analyse de S. Paul aboutit Ă  la conclusion que les trois artistes « ultimately gained immortality, in a way fulfilling their mothers’ desire » (171). Dans une perspective assez proche, Nicole Ollier s’intĂ©resse Ă  deux poĂšmes, l’un Ă©crit par Sylvia Plath (« Three Women »), l’autre par Anne Sexton (« The Death Baby »). Son propos est de montrer qu’à travers leurs poĂšmes, Plath et Sexton dĂ©crivent « a mortiferous relationship to motherhood » (174). AprĂšs une analyse textuelle stimulante, N. Ollier conclut : « For the female artist, (
) birth-giving can be repeated symbolically, almost in a fort und da play that convokes life and death alternately, as in creation, a prodigious mastery over destiny. Achieving one’s death is sublimated in art as another act of creation, or of procreation » (186). Le volume se referme avec un article de Chantal Lapeyre-Desmaison sur trois femmes Ă©crivains : Camille Laurens, Annie Ernaux et Laure Adler. Chacune d’elles a Ă©crit un roman qui met en scĂšne une mĂšre confrontĂ©e Ă  la mort d’un enfant. Dans les trois rĂ©cits, nous dit C. Lapeyre-Desmaison, « the event is (
) experienced as an interruption in language, a questioning of words and a failure of knowledge. It leads to a reflection on femininity, its links to the experience of maternity, and its relationship with time » (190). L’accent est mis sur l’idĂ©e de fragmentation palpable Ă  la fois dans la structure des textes et dans la caractĂ©risation des mĂšres (193). L’écriture devient le symbole de l’acceptation de la mort et fonctionne comme une thĂ©rapie ; la mĂšre perçoit alors toutes les pertes qu’elle a subies jusque-lĂ  et qui ont Ă  jamais altĂ©rĂ© son corps de femme – « loss does not affect the past but also controls the future, changing it, killing it even » (197). À l’instar des autres contributions Ă  ce premier volume, celle de C. Lapeyre-Desmaison suggĂšre que mĂȘme si la mort laisse des traces indĂ©lĂ©biles sur ceux qui la croisent, toute tentative de formuler l’impossible a une chance de se transformer en art, de dire, par des suites d’images interposĂ©es, ce qui ne peut plus ĂȘtre tu.

7Le volume en français est illustrĂ© par les Ɠuvres de la plasticienne Marie-Danielle Koechlin, plus connue sous l’abrĂ©viation MDK. Une fois de plus, les Ă©ditrices ont choisi des illustrations qui cadrent parfaitement avec les grands thĂšmes abordĂ©s dans ce second volet : celle qui suit l’introduction, « Limbes », annonce une Ă©tude en profondeur, dans un inconscient sombre. La premiĂšre section de l’ouvrage, consacrĂ©e aux sciences humaines, s’ouvre sur une reproduction de « L’AccouchĂ©e » de MDK et prĂ©sente divers aspects de la mortalitĂ© maternelle. Marie-France Morel s’intĂ©resse Ă  l’évolution du traitement des mĂšres enceintes entre le XVIIIe et le XXe siĂšcles en Europe et aux États-Unis. StĂ©phanie Vella porte son attention sur l’infanticide en Angleterre et en Inde du XVIIIe siĂšcle Ă  nos jours et observe qu’aujourd’hui encore, certaines castes indiennes pratiquent l’infanticide pour rĂ©duire le nombre de filles et favoriser la « [production] de la diffĂ©rence » de maniĂšre Ă  « [compenser] le malheur d’ĂȘtre nĂ©e fille » (55). XaviĂšre Gauthier Ă©tudie la reprĂ©sentation d’avortements clandestins dans la littĂ©rature en la confrontant aux rĂ©actions qu’elle a rassemblĂ©es dans son ouvrage Parole d’avortĂ©es (2004). Pour elle, de nombreuses « Ɠuvres de fiction sont parfaitement en prise avec la rĂ©alitĂ© sociale, politique et le vĂ©cu fĂ©minin », aussi ont-elles « leur place dans l’élaboration d’une conscience historique, voire Ă©mancipatrice » (72). Jean-Marie Delassus, auteur de deux opus sur la naissance (Le GĂ©nie du fƓtus en 2001 et Psychanalyse de la naissance en 2005), travaille pour sa part sur ce qu’il nomme les « paradoxes de l’inconscient maternel » et suggĂšre que c’est parce que toute mĂšre se trouve entre deux morts (celle de sa mĂšre et celle de son enfant) qu’elle peut donner la vie (84). Eva Toussaint explore le cas des interruptions mĂ©dicales de grossesse et observe que « la rĂ©alitĂ© du fƓtus peut revenir sous la forme d’un ‘fantĂŽme’, signant le blocage du deuil Ă  sa phase prĂ©liminaire et rĂ©alisant un deuil pathologique » (103). Marianne Baudin, psychologue clinicienne, s’interroge sur l’aspect crĂ©ateur que peut engendrer une interruption volontaire de grossesse. S’appuyant sur sa propre expĂ©rience en clinique, M. Baudin compare le cas d’une de ses patientes au rĂ©cit d’Annie Ernaux dans L’ÉvĂ©nement. Elle conclut que « c’est Ă  partir de mouvements de vie (
) que s’est organisĂ© le contre-investissement des pulsions mortifĂšres, et que c’est ce qui les a toutes les deux amenĂ©es, par des voies diffĂ©rentes, Ă  Ă©laborer les souffrances passĂ©es et vĂ©cues dans le dĂ©chirement, pour accomplir l’arrachement Ă  la mĂšre et Ă  leurs positions infantiles » (116). Dans le dernier article de cette section, Annick Houel analyse la mort de la mĂšre et la relation mĂšre-fille Ă  travers des textes de Marie Cardinal et NoĂ«lle ChĂątelet. Elle Ă©tudie les conflits entre fille et mĂšre en s’inspirant en premier lieu du roman de Simone de Beauvoir Une Mort trĂšs douce, qui met en valeur « l’aspect mortifĂšre inconscient » (119) chez la fille. Chez Marie Cardinal ce n’est qu’à la fin de Les Mots pour le dire, alors que sa mĂšre est morte, que la fille se sent en mesure de lui dire son amour car la mort est pour elle synonyme de libertĂ© (122). En effet, la mort de la mĂšre signe la disparition de celle qui avait tentĂ© de faire disparaĂźtre le fƓtus en avortant, et Ă©carte donc tout danger de mort pour la fille. NoĂ«lle ChĂątelet, dans La DerniĂšre leçon, Ă©voque la fusion entre fille et mĂšre mĂȘme si elle met Ă©galement en valeur « l’oscillation entre l’amour et la haine » (125). A. Houel s’interroge sur le fait que seule l’écriture permet aux filles de dire leur amour Ă  la mĂšre dans une sorte de « Lettre Ă  la mĂšre » (126) qui ouvre les portes de la rĂ©conciliation (127). C’est sur le « Puits noir » de MDK que se referme la premiĂšre partie, avec sa spirale qui laisse prĂ©sager que la suite nous amĂšnera au cƓur de la problĂ©matique envisagĂ©e, Ă  savoir la reprĂ©sentation de la mort, cette fois-ci dans la littĂ©rature.

8La reproduction de « Morcellements » de MDK s’offre comme la porte d’entrĂ©e Ă  des rĂ©flexions littĂ©raires. La premiĂšre contribution de cette partie rĂ©pond au titre de l’Ɠuvre de MDK en cela qu’il s’agit de l’extrait d’un manuscrit de Marie Darrieussecq que les Ă©ditrices ont pris soin de reproduire dans une version manuscrite en regard avec une version dactylographiĂ©e. C’est ensuite que l’on trouve la traduction des poĂšmes de Stephen Cushman mentionnĂ©s en introduction Ă  ce compte-rendu. Chantal Lapeyre-Desmaison contribue Ă  ce volume avec un article dans lequel elle observe que la mort de l’enfant, dans Les AffinitĂ©s Ă©lectives de Goethe et La Femme de trente ans de Balzac, est « traitĂ©e sur le mode de l’ellipse » (147). C. Lapeyre-Desmaison dĂ©montre avec beaucoup de finesse que « la mort de l’enfant peut apparaĂźtre (
) comme une allĂ©gorie de la maternitĂ© impossible » (151) en explorant divers niveaux d’interprĂ©tation. Anne-Isabelle François analyse pour sa part « la rĂ©demption de Marguerite » chez Goethe et Boulgakov. Elle voit la Marguerite de Boulgakov dans Le MaĂźtre et Marguerite comme l’hĂ©ritiĂšre de celle qui apparaĂźt notamment dans Faust I et Urfaust de Goethe. A.-I. François s’interroge sur les solutions proposĂ©es par les deux Ă©crivains pour « dĂ©livrer l’infanticide du tourment et de la folie provoquĂ©s par le geste de mort » (161). Au terme de son Ă©tude, elle note que le « mĂȘme schĂ©ma se rĂ©pĂšte : le texte passe sous silence l’acte innommable mĂȘme, mais en dĂ©montre les consĂ©quences funestes et dĂ©nonce les causes, stigmatisant la justice des hommes, la morale sociale sexiste » (176). L’article de Pascal Noir nous invite Ă  rĂ©flĂ©chir sur la littĂ©rature dĂ©cadente (1880-1900) qui, « refusant les normes, (
) prĂŽne l’absence ou la dislocation de la cellule familiale, la fin des illusions, tous les extrĂȘmes » (177). P. Noir illustre, avec des extraits d’Ɠuvres de Rachilde et de Jean Lorrain soigneusement choisis, que « l’esthĂ©tique dĂ©cadente prĂ©fĂšre l’art macabre, l’anĂ©mie, l’atrophie et les civilisations non pas prospĂšres mais en dĂ©composition, sur le dĂ©clin » (183). Sylvie Ducas fait Ă©cho Ă  la contribution de Chantal Lapeyre-Desmaison dans le volume en anglais en analysant « l’avortement selon Annie Ernaux ». En comparant Les Armoires vides et L’ÉvĂ©nement, qu’elle ne manque pas de replacer dans l’Ɠuvre entiĂšre de l’auteure, S. Ducas nous dĂ©voile avec finesse la maniĂšre dont l’écrivaine « [rend] compte d’un trauma fĂ©minin en dĂ©passant le cadre Ă©troit du personnel et de l’intime pour l’élargir Ă  la sĂ©rie intergĂ©nĂ©rationnelle de toutes les femmes avortĂ©es » (196). Nathalie Morello analyse les troubles de la personnalitĂ© de la mĂšre que dĂ©peint VĂ©ronique Olmi dans Bord de mer, roman court inspirĂ© d’un fait divers. Le jeu sonore entre « mĂšre » et « mer » est mis en Ă©vidence dans le texte d’Olmi qui parle de l’étendue d’eau comme d’un « grand cimetiĂšre flottant et froid » (citĂ© page 219). C’est d’ailleurs prĂšs de la mer que le personnage d’Olmi Ă©touffera ses deux enfants pour se libĂ©rer de pressions sociales accablantes – mĂšre et mort, les deux termes associĂ©s par les Ă©ditrices du volume, prennent tout leur sens ici et, comme l’indique N. Morello, « on peut se rĂ©jouir qu’un texte mette en mots des sentiments, des situations, des tentations qui caractĂ©risent dans un silence souvent honteux l’expĂ©rience rĂ©elle de la maternité » (227). La contribution de Priscilla Wind porte sur le théùtre de l’écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek et montre que l’infanticide renvoie Ă  « un certain fĂ©minisme vouĂ© Ă  l’échec » (230). E. Jelinek suggĂšre que « la femme artiste ne peut accoucher d’une Ɠuvre totalement originale et crĂ©er son propre langage ; elle semble rĂ©duite Ă  compiler des morceaux de cadavres littĂ©raires » (241). Aussi propose-t- elle Ă  travers ses personnages de « dĂ©construire le mythe de la maternité » (242) pour mettre un terme Ă  certaines idĂ©ologies. Nathalie Vincent-Arnaud nous plonge ensuite dans l’univers fictionnel d’Eva Figes pour nous en faire dĂ©couvrir « les silhouettes fantĂŽmes ». En revenant sur les origines de l’auteure (allemandes et juives), N. Vincent-Arnaud se propose d’explorer « le terreau mouvant d’une identitĂ© doublement transplantĂ©e » (248) puisque Figes vit depuis l’ñge de sept ans en Angleterre, Ă  la suite du « matricide forcé » que constitue l’abandon de la langue maternelle au profit d’une autre. Tout est finalement question de transplantation et de « dĂ©formation dĂ©libĂ©rĂ©e de la vĂ©rité », comme l’écrit Figes dans ses Tales of Innocence and Experience (citĂ© p. 248). S’inspirant de sa propre expĂ©rience, Figes campe des « figures fĂ©minines et maternelles souffrantes et endeuillĂ©es » (254) et figure au fil des mots « la transmutation du silence et de l’absence » (257). Le maternel se rĂ©vĂšle Ă©galement mortifĂšre chez Jamaica Kincaid, qu’étudie Nadia Yassine-Diab, car la mĂšre est prĂ©sentĂ©e comme une meurtriĂšre, se rendant coupable « d’avortements rĂ©pĂ©tĂ©s » (261). Ainsi, chez Kincaid, le refus de devenir mĂšre va de pair avec le refus de venir Ă  maturitĂ© et par lĂ  mĂȘme d’accepter de mourir (262). GrĂące Ă  des citations tirĂ©es de plusieurs textes (souvent autobiographiques), N. Yassine-Diab montre que l’Ɠuvre entiĂšre s’apparente Ă  un combat contre le temps biologique et que l’exil permet aux filles de renaĂźtre car, loin de leurs mĂšres, elles parviennent Ă  se dĂ©finir (276-277). L’article panoramique d’Augustine Asaah porte sur la littĂ©rature africaine francophone contemporaine et sur la reprĂ©sentation de la femme noire : tantĂŽt mĂšres dĂ©vorantes, tantĂŽt victimes ou complices – lorsqu’elles savent que leurs enfants sont condamnĂ©s – mais toujours intĂ©grĂ©es Ă  une culture particuliĂšre, soumises Ă  des rĂšgles clairement dĂ©finies. Si les maladies sexuellement transmissibles trouvent une place particuliĂšre dans la fiction africaine, le patriarcat demeure le principal responsable des rapports mortifĂšres qui s’instaurent entre mĂšre et enfant : « c’est le code masculin, plutĂŽt que le gĂ©nie fĂ©minin, ou du moins maternel, qui dicte l’ordre social en Afrique » (290). Lori Saint-Martin s’intĂ©resse pour sa part Ă  la littĂ©rature quĂ©bĂ©coise contemporaine et Ă©tudie des questions proches de celles soulevĂ©es par A. Asaah. Pour elle, le rapport mĂšre-fille est « au carrefour des prescriptions sociales [
] et de questions psychiques essentielles ». Aussi L. Saint-Martin lie-t-elle la question des mĂšres et de la mort Ă  des prĂ©occupations Ă©thiques et Ă  « des enjeux de symbolisation sociale » qui se retrouvent dans la fiction quĂ©bĂ©coise (291). Poursuivant des recherches qui se sont notamment concrĂ©tisĂ©es avec son ouvrage Le Nom de la MĂšre : MĂšres, filles et Ă©criture dans la littĂ©rature quĂ©bĂ©coise au fĂ©minin paru en 1999, L. Saint-Martin travaille sur L’ObĂ©issance de Suzanne Jacob, Le Livre d’Emma de Marie-CĂ©lie Agnant et L’Ingratitude de Ying Chen ; elle montre que matricide et infanticide sont intimement liĂ©s Ă  la violence de l’Histoire et que la Loi du PĂšre est au cƓur des discordes entre mĂšres et filles (308). La section se clĂŽt sur « Le Rideau de plumes » de MDK, qui annonce la partie sur le cinĂ©ma tout en suggĂ©rant un espace intermĂ©diaire, sans doute celui qui sĂ©pare la fiction de la rĂ©alitĂ©.

9La troisiĂšme partie, consacrĂ©e aux arts visuels, est riche de cinq contributions Ă©crites et de deux illustrations de MDK : la premiĂšre, « Incarnation », prĂ©cĂšde les Ă©tudes et prĂ©sente en son centre une figure siamoise qui suggĂšre l’interpĂ©nĂ©tration des mĂšres et de leurs enfants ; la seconde, sur laquelle se referme le volume, ne porte aucun titre mais le mot « victoire » est bien visible sur la toile et fait Ă©cho au texte autobiographique de la plasticienne qui le prĂ©cĂšde et dans lequel MDK explique que c’est son art qui lui a permis de « [s’]approprier, d’intĂ©grer [son] histoire » (388). L’article de Jean-Michel Durafour traite du cinĂ©ma de Kenji Mizoguchi et plus particuliĂšrement de L’Intendant Sansho (1954). J.-M. Durafour observe que le statut de la mĂšre n’est que trĂšs rarement abordĂ© par Mizoguchi : « La mĂšre donne la vie ; or la femme mizoguchienne a quelque chose Ă  voir avec la mort et avec le spectre » (316). L’exploitation des images et des situations prĂ©sentĂ©es dans les films abordĂ©s permet Ă  l’auteur de rappeler combien « la culture japonaise est une culture de l’instant [
]. Les arts privilĂ©giĂ©s y sont ceux du passage, du dĂ©pĂ©rissement, de l’existence provisoire, d’une beautĂ© apprĂ©ciĂ©e parce qu’elle est toujours dĂ©jĂ  enfuie » (328). La mĂšre symbolise la souffrance et la mort (327), elle passe, s’abĂźme, et finit par n’ĂȘtre plus qu’un organe reproducteur, venu de l’ombre et y retournant invariablement. Marguerite Chabrol analyse l’adaptation de la piĂšce de Tennessee Williams, Soudain l’étĂ© dernier, par J. L. Mankiewicz, et centre son Ă©tude sur deux thĂšmes tabous, l’homosexualitĂ© et l’inceste. La mort d’un homme est au cƓur du film et hante non seulement sa mĂšre mais Ă©galement une femme qui a Ă©tĂ© tĂ©moin de l’accident. Pour M. Chabrol, « la relation mĂšre-fils demande Ă  ĂȘtre envisagĂ©e comme un processus complexe » (331) ; il y a non seulement du dĂ©ni, mais aussi de l’évitement. Force est cependant de constater que « le lien maternel [est] plus fort aprĂšs la mort [du fils] » (332) car la mĂšre peut dĂšs lors projeter librement sur son fils les aspirations qu’elle avait pour lui. Le fils, qu’il soit vivant ou mort, ne joue au final qu’un rĂŽle, il est le figurant d’une vie que sa mĂšre a Ă©crite pour lui (335). En niant l’orientation sexuelle de son fils, la mĂšre entraĂźne la mort de celui-ci. Xavier Daverat nous fait partager sa connaissance encyclopĂ©dique du cinĂ©ma en proposant un panorama passionnant sur les « mĂšres et xĂ©nogenĂšses du cinĂ©ma amĂ©ricain » (347). L’étude porte principalement sur des films qui mettent en scĂšne des « grossesses d’origine Ă©trangĂšre » ou des naissances « monstrueuses » (347) et elle est suivie d’un tableau rĂ©capitulatif de films dans lesquels les rapports entre mĂšre et mort sont prĂ©dominants. X. Daverat note que dans ces films, « ce qui est intra-utĂ©rin est sombre, sale, inquiĂ©tant, hostile, reprĂ©sentant la part tĂ©nĂ©breuse du sexe fĂ©minin » (357) et il apparaĂźt que « seule la mĂšre peut ĂȘtre meurtriĂšre de ses enfants » (359). Pascale Sardin s’intĂ©resse Ă  deux cinĂ©astes françaises, Dominique Cabrera et Sandrine Veysset. Elle choisit deux films, Le Lait de la tendresse humaine et Y aura-t-il de la neige Ă  NoĂ«l ?, qui « invitent Ă  explorer les enjeux de la reprĂ©sentation d’une maternitĂ© dĂ©faillante et Ă  [s’]interroger sur le fĂ©minisme d’un cinĂ©ma de la fĂ©minitĂ© vu sous l’angle de la maternitĂ© et de la mort » (368). Les deux films montrent ce qu’ĂȘtre femme a d’effrayant en mettant Ă  profit divers aspects du langage cinĂ©matographique (383). Enfin, l’essai autobiographique de Marie-Danielle Koechlin donne un Ă©claircissement sur sa production de plasticienne. Elle nous prĂ©sente son parcours, la source de ses inspirations, et joue avec les mots des autres sur sa production artistique ; elle cite en effet des articles de journaux qui lui sont consacrĂ©s, comme pour faire dire aux autres ce qu’elle ne peut formuler par des mots, prĂ©fĂ©rant laisser parler son art. PrĂ©sentĂ© au terme de ce voyage aux cƓur des humanitĂ©s, l’essai de MDK illustre le sous-titre du volume, « rĂ©alitĂ©s et reprĂ©sentations », et prouve que n’importe quelle reprĂ©sentation est ancrĂ©e dans une rĂ©alitĂ© ou dans des peurs.

10Toute crĂ©ation est naissance, suggĂšrent les contributions Ă  ces deux opus, et toute naissance figure la mort symbolique de la mĂšre ou du crĂ©ateur. En libĂ©rant sa crĂ©ativitĂ©, en Ă©laborant une Ɠuvre d’art, tout auteur perd une part de lui, mais c’est cette part manquante qui le fait accĂ©der Ă  la postĂ©rité : la mort donne alors lieu Ă  une succession de renaissances. À travers sa perception propre, chaque lecteur, chaque spectateur, donne une autre vie Ă  ce qui n’est plus ; il devient la mĂšre de la mort.