
Le corps comme signe
« Le corps humain rĂ©fĂ©rent des descriptions devient mĂ©tonymie ou mĂ©taphore de lâordre du monde. Le corps, mĂ©taphore de lâordre rĂȘvĂ©, est dans ses dĂ©faillances mĂ©taphore de tous les dĂ©sordres », Marie-Madeleine Fragonard1.
1Deux Ă©vĂšnements tĂ©moignent, en cette rentrĂ©e universitaire, de lâintĂ©rĂȘt toujours vif que porte la recherche littĂ©raire Ă la reprĂ©sentation du corps2. Davantage quâun simple motif thĂ©matique, le corps est en effet devenu un enjeu fondamental pour lâinvestigation scientifique des quarante derniĂšres annĂ©es si lâon en croit la vaste production qui le concerne. Câest forts de cette tradition quâont Ă©tĂ© publiĂ©s au printemps 2010 deux ouvrages collectifs portant sur le mĂȘme objet. Le premier, intitulĂ© Corps en jeu. De lâAntiquitĂ© Ă nos jours et paru sous la direction de Marie-HĂ©lĂšne Garelli et ValĂ©rie Visa-Ondarçuhu, se place dans la continuitĂ© de deux autres ouvrages publiĂ©s en 2006 par lâĂ©quipe du CRESCAM, Penser et reprĂ©senter le corps dans lâAntiquitĂ© (sous la direction de Francis Prost et JĂ©rĂŽme Wilgaux) et LâExpression des corps. Gestes, attitudes et regard dans lâiconographie antique (sous la direction de Lydie Bodiou, Dominique FrĂšre & VĂ©ronique Mehl). Le second, Corps sanglants, souffrants et macabres XVIe-XVIIe siĂšcles3 publiĂ© sous la direction de Charlotte Bouteille-Meister et Kjerstin Aukrust sâinscrit lui dans lâactuel programme de recherche de lâANR lancĂ© en 2006 sur le thĂšme « Conflits, guerres, violence (s) » qui avait dĂ©jĂ donnĂ© lieu Ă la publication aux PUR en 2009 du collectif Corps saccagĂ©s. Une histoire des violences corporelles des LumiĂšres jusquâĂ nos jours sous la direction de FrĂ©dĂ©ric Chauvaud.
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2En dĂ©pit de leurs diffĂ©rences aisĂ©ment identifiables, les deux ouvrages auxquels nous nous intĂ©ressons se construisent sur un socle idĂ©ologique commun. Tous deux insistent sur la difficultĂ© Ă cerner le corps qui, sâil se prĂ©sente en apparence comme un objet clos, nâest souvent dans les discours quâun signe renvoyant Ă autre chose quâĂ lui-mĂȘme. DĂ©jĂ dans lâintroduction au collectif Penser et reprĂ©senter le corps dans lâAntiquitĂ©, François Prost sâinterrogeait sur la nature de cet objet historique. DâaprĂšs lui, « le corps nâest en fait jamais un objet historique en tant que tel, mais est toujours dissĂ©minĂ© dans des tissus de relations qui le dĂ©passent ou le sous-tendent4. » Il sâagit dĂšs lors dâĂ©tudier un objet mouvant, pris dans un faisceau de regards. Les diffĂ©rentes formes de reprĂ©sentation du corps sont un mode dâaffirmation de lâidentitĂ© culturelle et sociale : le corps est naturellement « une voie privilĂ©giĂ©e dâĂ©tude des codes sociaux et des modes de pensĂ©e5. » Son apprĂ©hension reflĂšte les postures essentielles de notre sociĂ©tĂ©6.
3ConsĂ©quence directe, le corps est donc lâobjet de plusieurs disciplines : histoire, anthropologie, sĂ©miologie, littĂ©rature, arts du spectacleâŠCette nĂ©cessaire synergie avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© soulignĂ©e par JĂ©rĂŽme Wilgaux en conclusion de Penser et reprĂ©senter le corps dans lâAntiquité :
SituĂ© au point de confluence, entre autres, de lâhistoire des reprĂ©sentations et de lâhistoire des genres, le corps se prĂȘte volontiers Ă lâambition dĂ©clarĂ©e dâune recherche historique qui ne rejetterait a priori aucun aspect dâune culture et dâune sociĂ©tĂ© donnĂ©es et sâefforcerait dâen rendre compte dâune maniĂšre globale, tout en affirmant, prĂ©cisĂ©ment, lâhistoricitĂ© des phĂ©nomĂšnes considĂ©rĂ©s jusquâĂ prĂ©sent comme universels et immuables au motif quâils sont fondĂ©s sur des rĂ©alitĂ©s naturelles7.
4PrĂ©occupation et objectif que rejoint Charlotte Bouteille-Meister dans son introduction aux Corps sanglants : il ne sâagit pas seulement de dĂ©velopper une interrogation esthĂ©tique mais bien plutĂŽt de « cerner le sens de ces reprĂ©sentations dans une sociĂ©tĂ© donnĂ©e, travaillĂ©e par les prĂ©occupations dâordre religieux, mĂ©dical, et politique8 » grĂące Ă lâĂ©tude de la violence. LâĂ©tude repose donc sur diffĂ©rentes formes dâĂ©crits et de reprĂ©sentations graphiques tout comme dans lâouvrage publiĂ© par Marie-HĂ©lĂšne Garelli et ValĂ©rie Visa-Ondarçahu qui, malgrĂ© sa publication dans la collection Histoire des Presses universitaires de Rennes, fait appel Ă des supports trĂšs divers, croisant textes littĂ©raires, tĂ©moignages historiques et reprĂ©sentations iconographiques.  Dans la conclusion aux Corps sanglants, Marie-Madeleine Fragonard fait le constat de cette disparitĂ© aprĂšs avoir dressĂ© la liste des documents abordĂ©s :
Le spectacle du corps est enclos dans des modes de rĂ©cits et de figuration, mais il investit tous les genres, avec des codes oĂč chaque genre invente des seuils de tolĂ©rance et de prĂ©dilection9.
5Les problĂšmes mĂ©thodologiques posĂ©s par cette approche sont Ă©vidents. Il sâagit dâabord de trouver une perspective dâensemble qui Ă©vite lâĂ©miettement des points de vue, risque que soulignent les auteurs des deux ouvrages10. Cela est en partie rĂ©solu par le choix dâune pĂ©riode prĂ©cise, lâĂąge dit « baroque » qui recouvre la pĂ©riode des Guerres de Religion et la mise en place de lâĂtat moderne pour lâun, et lâAntiquitĂ© pour lâautre. Il est en effet intĂ©ressant de constater que les organisatrices du colloque sur le corps en jeu ont exclu, Ă quelques exceptions prĂšs11, toutes les communications qui dĂ©passaient le cadre de lâAntiquitĂ© ou nâapportaient pas un Ă©clairage nouveau sur celle-ci, renonçant en partie Ă leur projet comparatiste de retracer « le rĂŽle jouĂ© par les âimagesâ antiques du corps dans le processus dâĂ©laboration ou de contestation dâune idĂ©ologie du corps au fil des siĂšcles et de lâĂ©volution des modĂšles sociaux12. »
6Ă cette pĂ©riodisation plus ou moins serrĂ©e sâajoute donc le choix dâune problĂ©matique prĂ©cise, la violence pour le premier â ou plus exactement « la prĂ©sence du corps en transformation, en chemin visible vers sa destruction13 » et, pour le second, le « corps exposĂ© dans le cadre dâune reprĂ©sentation organisĂ©e comme la reprĂ©sentation théùtrale, les jeux sportifs, la prestation publique de lâorateur14. » Il faut souligner que ces deux problĂ©matiques ont le grand avantage de prendre en compte le caractĂšre fuyant de leur objet en analysant le corps en mouvement. Elles se dĂ©gagent du mĂȘme coup des nombreuses Ă©tudes sur lâhistoire de la normalisation du corps et des pratiques sociales15. Les auteurs de Corps en jeu soulignent leur volontĂ© de ne pas produire un discours « extĂ©rieur au corps lui-mĂȘme, mais bien sur ce quâil dit ou cherche Ă dire, lorsquâil entre en action et, plus prĂ©cisĂ©ment, Ă lâintention dâun public16 », sur la relation entre le langage du corps et sa rĂ©ception.
7Le travail dâinterprĂ©tation du corps et de ses codes repose enfin sur deux critĂšres hĂ©tĂ©rogĂšnes : la prise en compte de son contexte culturel et lâĂ©motion quâil suscite. Tout dâabord, le corps nâest pas un signe universellement univoque comme le rappelle Alain Ballabriga au sujet des « Exhibitions rituelles » de lâAntiquité : leur Ă©rotisme nâa pas la mĂȘme valeur dans un contexte funĂ©raire festif ou non, ou dans certains contextes carnavalesques17. Le chercheur est ainsi placĂ© face au danger de lâanachronisme : comment ne pas transfĂ©rer sur les athlĂštes antiques la figure idĂ©alisĂ©e que nous a livrĂ©e la tradition ? Ă ce risque inhĂ©rent Ă toute histoire culturelle sâen ajoute un autre, celui de lâĂ©motion.Ch. Bouteille-Meister parle ainsi Ă juste titre dâune « mobilitĂ© de notre seuil de tolĂ©rance18 » qui limite notre comprĂ©hension du phĂ©nomĂšne observĂ© et de la pĂ©riode choisie. Le corps nous conduit donc Ă reposer les conditions dâune apprĂ©hension objective de lâobjet historique et artistique comme le fait ValĂ©rie Auclair dans une analyse des interprĂ©tations des Massacres du triumvirat dâAntoine Caron. Son article, « Le sens Ă lâĂ©preuve du sang. Les interprĂ©tations des Massacres du Triumvirat dâAntoine Caron (1566) par Michel Leiris et Gustave Lebel », voit dans lâinterprĂ©tation du tableau par Leiris un anachronisme de lâordre du « fantasme » et dans celle de Lebel, un anachronisme de lâordre des sources historiques19. Si Leiris commente en partie le tableau sous formes dâimages, de souvenirs dâenfance suggĂ©rĂ©s par certaines scĂšnes cruelles et en dĂ©gage une conception de la mĂ©moire et de lâĂ©criture poĂ©tique, Lebel le lit comme une leçon humaniste dĂ©nonçant le pacte signĂ© entre les seigneurs catholiques Guise, Montmorency et Saint-AndrĂ©, et prĂ©figurant la Saint-BarthĂ©lĂ©my. Deux interprĂ©tations erronĂ©es qui combinent lâerreur historique et lâerreur Ă©motionnelle.
8La perspective dâensemble offerte par les deux ouvrages dont nous rendons compte ici est donc celle dâun corps signe qui sâinterprĂšte au grĂ© des combinaisons culturelles et dont la nature dĂ©pend principalement du corps de son observateur20.
« Le corps de lâĂąme »21
Corps mĂ©taphore de lâĂ©motion
9La reprĂ©sentation du corps semble, en littĂ©rature et dans les arts en gĂ©nĂ©ral, asservie Ă celle du sujet, de ses Ă©motions et de ses sentiments. On trouve ainsi, dĂšs lâAntiquitĂ©, une figuration corporelle ou une personnification des relations passionnelles sous la forme de nombreuses divinitĂ©s. Ezio Pellizer apporte lâexemple de la figure multiple dâEros :
Les Grecs font preuve dâune capacitĂ© inĂ©puisable Ă crĂ©er des formes corporelles (anthropomorphes) capables de reprĂ©senter et dâexprimer les dynamiques, les influences et les effets psychologiques de la communication passionnelle22.
10Câest aussi ce premier usage, dâun corps mĂ©taphore de lâĂ©motion, que relĂšvent Kjerstin Aukrust dans son article « Jâouvre mon estomac. Agrippa dâAubignĂ© ou le corps macabre » et RĂ©mi Vuillemin dans sa lecture des sonnets de Michel Drayton (1563-1631)23. Les deux poĂštes assument lâhĂ©ritage pĂ©trarquiste pour le renouveler par les motifs du corps souffrant. Ainsi le Printemps (1571-2), rĂ©digĂ© dans lâatmosphĂšre de la guerre civile, se nourrit de la violence vĂ©cue par lâauteur pour matĂ©rialiser la blessure sentimentale infligĂ©e par la dame. Kj. Aukrust parle Ă juste titre dâune « corporisation » des images « oĂč le corps se substitue Ă lâexpression figurĂ©e des sentiments24. » Cette substitution prend la forme dâune ouverture proche de la pratique anatomique : le poĂšte dissĂšque avec ostentation son corps et impose cette effroyable vue au destinataire. Revivification de la topique pĂ©trarquiste que recherche aussi Michel Dayton dans Ideas Mirrour (1594) : lâexistence de lâamant se rĂ©sume Ă son corps blessĂ© par le regard de sa dame divinisĂ©e. LocalisĂ©e dans lâestomac, la douleur du poĂšte lui permet aussi et surtout dâaffirmer son authenticitĂ© et de promouvoir son Ă©criture. NĂ©anmoins, cette exacerbation du pĂ©trarquisme peut aussi entrainer sa contradiction : au corps souffrant et violentĂ© de lâamant correspond celui de la dame, signe de sa culpabilitĂ© et de sa vanitĂ©.  Et le poĂšte de sâĂ©manciper dans la douleurâŠ
(Néo) platonismes
11LâĂ©lĂ©vation spirituelle Ă laquelle le poĂšte parvient dans la tradition pĂ©trarquiste repose en grande partie sur le nĂ©oplatonisme. La sĂ©paration du spirituel et du corporel, de lâĂąme et du corps est en effet introduite par la philosophie platonicienne25, ce que rappelle Emmanuelle JouĂ«t-PastrĂ© dans un article consacrĂ© au PhĂ©don26. Au-delĂ du dualisme radical qui caractĂ©rise le philosophe pour ses lecteurs, elle sâinterroge sur la théùtralisation du corps de Socrate au moment de sa mort. Tout au long du dialogue, Socrate accorde une importance particuliĂšre Ă ses sensations et ses positions. Il ne sâagit pas lĂ dâune contradiction de la part du philosophe mais bien de la dĂ©fense dâune philosophie « pratique » oĂč le corps est lâincarnation de ses choix, de son logos :
Lorsquâils voient le corps de Socrate, ses amis sont donc invitĂ©s Ă voir un corps obĂ©issant Ă la pensĂ©e du juste, un corps dont chaque mouvement, chaque geste, est lâexpression du noĂ»s qui peut juger du meilleur, le choisir et disposer le corps en consĂ©quence. Socrate nous invite Ă interroger son corps en posant la question du pourquoi et non du comment. (p. 83)
12 LâinterprĂ©tation de la philosophie platonicienne se fait pourtant dans le sens dâune division irrĂ©mĂ©diable. Jean-Luc Nardone prĂ©cise ainsi que Michel-Ange retient surtout de son Ă©ducation ficinienne la « certitude de la vanitĂ© fugace du corps27 ». Laideur et douleurs sont pour lui le pendant de la vieillesse et de lâĂąme pĂ©cheresse. Lâimage du corps nâest plus que lâenveloppe de lâĂąme : lâenjeu de tout autoportrait, poĂ©tique comme pictural, est donc de ramener cette enveloppe Ă son origine terrestre.
La « force dialectique de la chair 28»
Mortifications
13Comme on le voit, le dĂ©nigrement par Michel-Ange de son propre corps ne repose pas uniquement sur le nĂ©oplatonisme ficinien mais aussi sur le sentiment intime du pĂ©chĂ© dont lâenveloppe charnelle porte les stigmates. Signe du mal, la chair doit ĂȘtre mortifiĂ©e. La pratique de la pĂ©nitence caractĂ©rise la piĂ©tĂ© fĂ©minine depuis le xive siĂšcle et obĂ©it Ă une logique que met au jour Antoine Roullet :
La recherche de la douleur tĂ©moigne donc non seulement dâune logique de punition de la chair [âŠ] mais encore dâune logique de rĂ©vĂ©lation de la vĂ©ritable nature de la chair, la souffrance, Ă laquelle lâa condamnĂ© le pĂ©chĂ© originel29.
14Comment mesurer lâarrachement de lâĂąme ? Tout dâabord, par la douleur puis par le sang dont lâĂ©coulement, Ă©cho au sacrifice christique, matĂ©rialise lâexpulsion du pĂ©chĂ© et le dĂ©tachement de lâĂąme. Cette pratique, radicale chez les religieuses espagnoles, se retrouve chez les laĂŻcs dans les poĂšmes pĂ©nitentiaux qui mettent en place un « habitus dĂ©vot qui est aussi un modelage incessant du corps », de lâascĂšse Ă la maladie considĂ©rĂ©e comme une « irruption du divin dans le quotidien du converti30 ».
15La pĂ©riode de la Renaissance au dĂ©but du xviie siĂšcle se caractĂ©rise ainsi par lâimpossibilitĂ© de dĂ©gager le corps de toute emprise religieuse. Le corps peine Ă ĂȘtre considĂ©rĂ© pour lui-mĂȘme et Ă ĂȘtre conçu en dehors de son rapport avec lâĂąme, mĂȘme dans un cadre scientifique. Les contradictions du cĂ©lĂšbre anatomiste Jean Riolan (1580-1657) le dĂ©montrent : selon Lise Leibacher-Ouvrard, ses Ćuvres anatomiques (1629) sâouvrent sur lâaffirmation dâun vĂ©ritable dualisme mais elles nâĂ©chappent pas Ă la moralisation lorsquâil sâintĂ©resse aux corps fournis par les exĂ©cutions publiques31..Cette moralisation correspond au cadre juridique dans lequel sâexerce le supplice au xviie siĂšcle ; ce qui nous semble aujourdâhui une cruautĂ© insoutenable, est alors normalisĂ© par le principe juridique de lâinfamie. Ainsi,
la mort civile prĂ©cĂšde donc la mort physique : sans cette mort civile, la peine est criminelle et le supplice, de banal, devient scandale. Lâinfamie est lâoutil juridique qui provoque la mort civile et qui permet, en avilissant le condamnĂ©, de confisquer son corps au profit de la justice du roi32.
16Le corps subit le supplice tandis que lâĂąme peut entrer dans la voie du salut. Dans ces conditions, la dissection est aussi conçue par Riolan comme un rappel Ă lâordre, « supplĂ©ment dâinfamie ». Tout en confirmant la justice royale, lâanatomiste suggĂšre que la dissection est un rachat dâutilitĂ© sociale pour le criminel, et mĂȘme une possibilitĂ© de rĂ©demption.
Du corps réel au corps sacré
17Le cas trĂšs particulier du martyre, qui occupe une place importante dans la structure de Corps sanglants, permet dâĂ©tudier les nombreux ressorts de lâutilisation du corps dans les arts au xvie et xviie siĂšcles. Dans la perspective dualiste que nous avons rappelĂ©e ci-dessus, Paola Pacifici interprĂšte le recours Ă lâanatomie par lâiconographie martyrologique de cette Ă©poque comme un moyen de renforcer lâimage et donc lâĂ©motion religieuse. La vraisemblance de lâĂ©corchĂ© est indispensable Ă lâexpĂ©rience esthĂ©tique, elle-mĂȘme condition de lâexpĂ©rience religieuse. Lâimage anatomique est lue « comme la marque dâun parcours dâinterprĂ©tation qui court parallĂšlement Ă celui de lâhistoria et lâamplifie : la âchairâ vivante du personnage sâouvre Ă un sens propre et le corps devient lui-mĂȘme âhistoireâ, rĂ©cit de sa propre structure33. »
18Comment Ă©viter que le regard du chrĂ©tien ne soit complĂštement absorbĂ© par cette exhibition spectaculaire du corps souffrant ? Antoinette Gimaret sâinterroge sur lâimportance du visible dans la spiritualitĂ© de la fin du xvie siĂšcle et tout particuliĂšrement dans les recueils de poĂ©sie qui regorgent de ces douleurs exemplaires. Le spectacle macabre engage le lecteur dĂ©vot sur la voie de la conversion par le triple truchement de la vue, de lâimagination et de lâĂ©motion. Si lâimage de la souffrance sâoffre donc avec ostentation, elle doit ĂȘtre dĂ©passĂ©e : le macabre indique le « possible avĂšnement dâun visible, câest-Ă -dire la possibilitĂ© de voir, au-delĂ de lâĂ©vidence macabre, une autre scĂšne propice Ă la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne34. »
Les moyens du dĂ©passement (1) : lâallĂ©gorisation
19Dans le théùtre de lâEspagne du SiĂšcle dâOr, la mise en scĂšne du corps violentĂ© est toujours justifiĂ©e par son exemplaritĂ© « comme si lâon souhaitait dĂ©libĂ©rĂ©ment empĂȘcher que, dans la reprĂ©sentation de la violence, le pathos ne lâemporte sur lâethos35 » : la mort vaut alors comme chĂątiment ou comme sacrifice. Lâhorreur est gĂ©nĂ©ralement repoussĂ©e hors-scĂšne comme dans le cas prĂ©cis du théùtre hagiographique (comedia de santos) oĂč lâon privilĂ©gie « bien plutĂŽt la reprĂ©sentation du miracle capable de susciter lâĂ©merveillement, ou lâadmiration, du public, que la reprĂ©sentation complaisante de la violence faite au corps ». Il sâagit bien dâĂ©carter la fascination que peut exercer le spectacle de la brutalitĂ© sur le spectateur : le tribunal du Saint-Office suspend en 1643 les reprĂ©sentations du San CristĂłbal en raison de la trop grande prĂ©sence de machineries. Christophe Couderc cite en contre-exemple El niño inocente de la Guardia de Lope de Vega oĂč le sacrifice de lâenfant est assimilĂ© Ă la passion du Christ par la mise en scĂšne de vĂ©ritables stations, la prĂ©sence de figures allĂ©goriques de Raison et dâEntendement, comme par lâallĂ©gorisation des conduites.  La solution apportĂ©e par Lope de Vega consiste donc en lâencadrement du spectacle de la violence par davantage dâallĂ©gorisation, caractĂ©ristique du genre de lâautosacramental.
Les moyens du dĂ©passement (2) : le refus dâun pathos ostentatoire
20Les reprĂ©sentations de martyrs que le jĂ©suite Pedro de Bivero, thĂ©ologien espagnol (1572-1656), rĂ©unit dans son Sacrum sanctuarium Crucis (1631) se dĂ©marquent du spectacle de lâhorreur qui caractĂ©rise la pĂ©riode baroque. Le principe affichĂ© dâun tel ouvrage est en effet « lâostentation de la souffrance et sa transformation en compassion, en souffrance sympathiquement partagĂ©e, pour une sublimation36 ». Or Marie-Madeleine Fragonard dĂ©montre que lâiconographie jĂ©suite refuse le pathĂ©tique et lâexacerbation : les visages sont doux, les gestes de torture suspendus et les spectateurs souriants. « Quâest-ce quâune pastorale de la peur, sans pathos de la souffrances ? » (p.85) Deux interprĂ©tations possibles, celle dâun affaiblissement de la violence du martyre dĂ©sormais conçu comme une mort douce au milieu de la violence ordinaire ou « la revanche de lâart, qui tue le pathos dans la joliesse minutieuse, qui dĂ©place le regard de la terreur Ă la pitiĂ©, de la pitiĂ© Ă la beautĂ©, du beau Ă la sĂ©rĂ©nité ».
Les moyens du dépassement (3) : la juxtaposition de la violence & de la sérénité
21Christian Biet rappelle quâhistoriquement, le martyr nâest pas celui qui souffre, mais celui qui est puni pour faux tĂ©moignage : « la Cause prime a priori sur le sacrifice37. » Ce nâest quâaux xvie et xviie siĂšcles que le sacrifice, la souffrance deviennent les Ă©lĂ©ments principaux de sa dĂ©finition, et le martyre, un spectacle extraordinaire et pathĂ©tique. Cette théùtralisation est particuliĂšrement forte dans la « dramaturgie du stationendrama, de la galerie, de lâarrĂȘt sur des tableaux » qui culmine dans la scĂšne de torture : « le corps du comĂ©dien, devenant le corps souffrant du martyr, sâĂ©lĂšve par les moyens du spectacle [âŠ] Ă la figuration pratique de la sainteté ». Câest ce quâil appelle
la transsubstantiation théùtrale : la transformation dâĂ©lĂ©ments indiciaires, donnĂ©s comme bien rĂ©els et engageant une douleur, en Ă©lĂ©ments iconiques dĂ©couplĂ©s de cette douleur, puis en reprĂ©sentations symboliques, menant Ă une mĂ©ditation et Ă une rĂ©flexion possibles de la part du spectateur en adhĂ©sion.
22Le dĂ©passement par le martyr de la douleur physique parvient mĂȘme Ă transformer le corps violentĂ© en corps symbolique oĂč se manifeste un processus complexe de rĂ©unification : « il souffre et ne souffre pas, il est Ă la fois corps et Ăąme, douleur et sĂ©rĂ©nitĂ©, pris de corps par le judiciaire et miraculeusement Ă©levĂ© par la foi. » (p. 250) Aux degrĂ©s de cruautĂ© du bourreau correspondent les degrĂ©s de patience du martyr, constance qui parvient Ă Ă©branler le premier et Ă le convertir. Le constat de cette conversion par le spectateur ainsi que lâadmiration et la compassion quâil ressent pour la victime permettent dâunifier le groupe religieux dans une « pathie individuelle et collective ». Cette cĂ©rĂ©monie spectaculaire de la souffrance a donc pour but la refondation dâun groupe homogĂšne, conscient dâĂȘtre uni par le sang et la persĂ©cution passĂ©e, prĂ©sente et future (de celle du Christ, des premiers chrĂ©tiens Ă ceux de la Contre-RĂ©forme au creux des Guerres de religion). Comment, une fois de plus, mettre en Ă©vidence la double nature du spectacle du sacrifice et Ă©viter la trouble fascination pour lâhorreur sanglante ? Rappelons, sâil est nĂ©cessaire, que la violence a toujours lieu hors-scĂšne, rendue perceptible uniquement par les sons ou relayĂ©e par les rĂ©cits. De surcroĂźt, la violence est accompagnĂ©e dâun discours interprĂ©tatif du martyr lui-mĂȘme, qui explique quâil a Ă©tĂ© saisi par la constance et la sĂ©rĂ©nitĂ©. Mais selon Chr. Biet, la question du plaisir de la souffrance ressenti par le spectateur, celle de la « voluptĂ© de lâeffroi » reste ouverte.
Symbolisme du corps souffrant dans la littérature profane
23Le corps, dans ses excĂšs comme la souffrance, suscite donc des Ă©motions fortes quâil faut endiguer. Mariangela Tempera rappelle la frĂ©quente reprĂ©sentation des mutilations sur la scĂšne Ă©lisabĂ©thaine suscitĂ©e par le goĂ»t du public pour la violence corporelle. Shakespeare prend ainsi soin dâengager cette violence dans une cohĂ©rence Ă©motionnelle :
Le spectacle de la souffrance psychologique causĂ©e par la preuve macabre dâune douleur physique reprĂ©sentĂ©e par le corps dĂ©pecĂ© exige du public une rĂ©ponse plus nuancĂ©e que la reprĂ©sentation des actes de dĂ©membrement38.
24La reprĂ©sentation de la violence, de la cruautĂ©, est justifiĂ©e dans les histoires tragiques françaises par la volontĂ© de provoquer chez le lecteur lâhorreur du vice. Nicolas Cremona examine le rĂŽle du corps dans lâĂ©volution de leur esthĂ©tique au xviie siĂšcle. Au modĂšle tragique de ses prĂ©dĂ©cesseurs, Jean-Pierre Camus prĂ©fĂšre Les Spectacles dâhorreur, privilĂ©giant lâhypotypose et le rĂ©cit singulatif au prĂ©sent pour leur expressionisme. Câest par le choix de ce modĂšle pictural que le corps prend une importance particuliĂšre : il est vecteur dâĂ©motion parce quâil reprĂ©sente « de maniĂšre instransitive, directe, lâĂ©motion subie par le personnage » mais aussi parce que, reprĂ©sentĂ© dans tous les mouvements de sa souffrance, il produit un sentiment instantanĂ© chez le lecteur39.
Ambiguïtés de la figuration corporelle
25Comme nous lâavons vu, la figuration du corps dans lâiconographie religieuse est le plus souvent symbolique, signe dâun au-delĂ . Ce caractĂšre sĂ©miotique du corps est particuliĂšrement sensible dans les grandes crises iconoclastes qui secouent lâEurope du xvie siĂšcle. PremiĂšre Ă©tape dâune gradation dans la violence, la mutilation des reprĂ©sentations sacrĂ©es avait pour but de dĂ©fier le pouvoir des saints ou au contraire de le nier. Dans lâAngleterre de la Renaissance, les peintres eux-mĂȘmes, souvent catholiques, Ă©taient associĂ©s Ă un plaisir coupable de la reprĂ©sentation de la souffrance et Ă©taient susceptibles dâattaques40. Ce pouvoir de la reprĂ©sentation corporelle, iconographique, nâest pas sans ambiguĂŻtĂ© comme le souligne Frank Lestringant dans son article sur le martyre des jĂ©suites de Nouvelle-France41 : dans le martyre comme dans la profanation des objets saints, tout dĂ©pend du code partagĂ© par la victime et le bourreau. Ainsi les catholiques interprĂštent lâagression du crucifix comme celle du Christ lui-mĂȘme, selon le principe de « fusion mĂ©taphorique », alors que les huguenots profanateurs, distinguant signifiant et signifiĂ©, sâacharnent sur ce quâils ne voient guĂšre que comme un objet de bois. LâambiguĂŻtĂ© profonde de leur geste iconoclaste rĂ©side dans le fait que son acharnement peut aussi supposer une « efficace, une vertu et une Ă©nergie qui exigent en retour, pour ĂȘtre annihilĂ©es, une violence aussi disproportionnĂ©e que spectaculaire ». En dâautres termes, le geste iconoclaste peut produire lâeffet inverse et rendre Ă lâobjet son statut de « corps mystique ». La valeur sĂ©miotique que lâon accorde au corps dĂ©pend donc bien du contexte polĂ©mique dans lequel il se trouve.
Le corps, un signe politique & social équivoque
Propagande royale & théorie des deux corps
26Un excellent exemple de cette variation de degrĂ© du corps-signe se trouve bien Ă©videmment dans la reprĂ©sentation royale. DĂšs les tragĂ©dies de SĂ©nĂšque, le corps du roi possĂšde une nature Ă la fois « physique et symbolique » et devient « mĂ©taphore du rĂšgne ou de lâĂtat, mĂ©taphore du pouvoir » comme le rappelle Isabella Tondo42 Ă propos dâĆdipe ou de Thyeste. Dans ce cas prĂ©cis, il sâagit dâun corps monstrueux qui porte les marques de son caractĂšre exceptionnel et de ses passions : « Le tyran tragique, comme le hĂ©ros antique, ne se distingue pas par lâharmonie et la mesure, mais par le dĂ©sĂ©quilibre et lâexcĂšs ». La monstruositĂ© permet de figurer la malĂ©diction qui les frappe. Univoque dans le cas des tragĂ©dies de SĂ©nĂšque, le corps comme signe politique est sujet Ă des variations dâinterprĂ©tation en contexte polĂ©mique, ce que dĂ©montre Charlotte Bouteille-Meister au sujet des cadavres des frĂšres Guise assassinĂ©s sur les ordres dâHenri III en dĂ©cembre 1588. DĂšs lâannĂ©e suivante, leurs corps subissent un « rĂ©investissement symbolique et fantasmatique » dans la littĂ©rature ligueuse qui les prĂ©sente comme des corps martyrs, tĂ©moins de lâoppression dâun roi bourreau. Or cette mĂ©taphore politique subit des « variations théùtrales » puisquâelle pose le problĂšme de lâincarnation physique, remettant en question la thĂ©orie politique de lâunion mystique du royaume dans un grand corps. Certains auteurs comme Pierre Matthieu (1563-1621) dans La Guisiade (1582) tentent de maintenir cette mĂ©taphore « en refusant lâeffusion de sang sur scĂšne et la reprĂ©sentation par trop concrĂšte des menaces », ce qui nâest plus nĂ©cessaire pour les auteurs qui Ă©crivent aprĂšs le rĂ©gicide dâHenri III comme Simon BĂ©lyard qui met en scĂšne dans le Guysien (1592)un corps « dĂ©pourvu de toute transcendance politique ». MĂȘmes variations polĂ©miques lors du rĂ©gicide dâHenri III dont le corps incarne la puissance monarchique. Du cĂŽtĂ© ligueur, la violence du coup et lâeffusion de sang sont les signes de la colĂšre divine comme du comportement tyrannique du roi : Ă un rĂšgne violent correspond une mort violente. La localisation de la plaie, au ventre, permet mĂȘme de trivialiser le corps souverain. Ă lâopposĂ©, les fidĂšles Ă©cartent la description sanglante, le spectacle de la souffrance, pour valoriser lâĂ©loquence du roi, gage de sa bonne mort.
27Dernier exemple du symbolisme politique du corps du roi, la prĂ©sence de mannequins figurant les cadavres royaux sur scĂšne jusquâau dĂ©but du xviie siĂšcle. DâaprĂšs Fabien CavaillĂ©43, la figuration du corps naturel du roi doit convertir « lâĂ©motion suscitĂ©e par la mort dâun homme en Ă©motion pour lâinstitution monarchique ». Le mannequin est encore lieu de pitiĂ© et de piĂ©tĂ©. Or sa disparition au dĂ©but du xviie siĂšcle montre bien que lâhistoire du corps est intimement liĂ©e aux Ă©volutions affectives et idĂ©ologiques de la sociĂ©tĂ©.  Dâune part, lâaccessoire nâest plus conçu comme un support pathĂ©tique et on lui privilĂ©gie lâincarnation de lâĂ©motion par les acteurs ; dâautre part, la reprĂ©sentation du cadavre du roi est un rappel constant de la menace du rĂ©gicide et dâune piĂ©tĂ© insuffisante de la part de son peuple.
Corps rĂ©vĂ©lateur de lâethos du citoyen
28Au-delĂ de lâinvestissement symbolique bien connu des corps royaux, Sophie Gotteland et Gianna Petrone sâintĂ©ressent toutes deux Ă lâutilisation du corps par lâorateur antique. Art de la scĂšne, lâactio oratoire repose sur une cohĂ©rence entre les mots et les postures mais aussi sur lâidĂ©e dâune universalitĂ© des passions. Ce sont les ressorts dâune communication non verbale, du tacitus sermo de lâorateur. Mais ce dernier utilise aussi la physionomie des tĂ©moins et de ses adversaires comme preuve de la vĂ©racitĂ© de son discours44. Ainsi les orateurs attiques se rĂ©fĂšrent-ils au Physiognomonica du pseudo Aristote et analysent-ils la personnalitĂ© des hommes prĂ©sents sur lâAgora pour dĂ©terminer leur degrĂ© dâengagement dans la vie politique et plus largement dans la dĂ©mocratie45.
Corps signe social au théùtre
29Signe politique et social sur lâAgora, le corps lâest encore plus au théùtre. La comĂ©die grecque reprĂ©sente la rĂ©alitĂ© sous des traits grossis : ainsi la vie physique, sexuelle, est mise en scĂšne grĂące Ă lâoutrance des postiches masculins. Elle sâoppose en cela Ă la tragĂ©die qui efface la distinction sexuĂ©e pour nâutiliser le costume que comme signe du statut social des personnages46. Mais elle nâest pas pour autant rĂ©aliste : lâexemple des masques de la comĂ©die ancienne, komodoumenoi, le dĂ©montre. Alexa Piqueux les distingue du portrait qui repose sur la notion de ressemblance pour les dĂ©finir comme « des masques signes ou mĂ©taphore, donnant Ă voir immĂ©diatement certains traits caractĂ©ristiques des personnages moquĂ©s, et qui, loin de figer lâidentitĂ© de ces derniers, favorisaient au contraire leurs diverses mĂ©tamorphoses et permettaient des variations constantes au cours de la piĂšce de lâindividuel au gĂ©nĂ©ral, du rĂ©el Ă lâimaginaire47. »
Entre vraisemblance & idĂ©alisation, la possibilitĂ© dâune apprĂ©hension objective du corps dans les arts ?
30La reprĂ©sentation du corps en littĂ©rature et dans les arts reproduit sans cesse une tension entre quĂȘte de vĂ©ritĂ© et recherche esthĂ©tique. On retrouve au service de la premiĂšre une utilisation des savoirs scientifiques que sont la physiognomonie ou lâanatomie comme dans la peinture du martyr au xvie et au xviie siĂšcles48. Mais cette imitation de la rĂ©alitĂ© est moins au service dâune mise en valeur du corps comme objet dâintĂ©rĂȘt, que dâune rĂ©flexion ou dâun dĂ©fi esthĂ©tique lancĂ©s par ce dernier. Câest ce que prouvent, dans des genres opposĂ©s, le cabinet de curiositĂ©s du docteur Ruysch comme la laideur conventionnelle des personnages de la comĂ©die antique. Le premier, constituĂ© tout au long du deuxiĂšme xviie siĂšcle, exhibe une collection de compositions anatomiques, montagnes de calculs Ă©lĂ©gamment pourvues de squelettes et de vaisseaux. Ćuvre dâesthĂšte que Pierre Martin lit comme « lâexpression de quelque chose de plus complexe et de plus intime, qui tient Ă la proximitĂ©, matĂ©riellement rĂ©alisĂ©e dans lâespace de la composition, des concepts de vie et de mort »49. Dans un genre diffĂ©rent, Marie-HĂ©lĂšne Garelli sâinterroge sur la laideur dans la comĂ©die romaine grĂące au cas prĂ©cis de lâacteur Roscius Gallus (Ier siĂšcle av. JC) : elle la dĂ©finit comme une convention qui « ne provoque le rire quâĂ cette condition : un rĂ©alisme maĂźtrisĂ© et critique » et comme une « construction esthĂ©tique fondĂ©e sur lâassociation des Ă©lĂ©ments risibles que sont lâobscĂ©nitĂ© ou le dĂ©faut moral, et de lâapparence de lâacteur, dans le cadre dâune interaction de lâun sur lâautre »50. La laideur de lâacteur nâest donc pas rĂ©elle mais rĂ©sulte de son jeu.
31Or la recherche esthĂ©tique conduit souvent Ă lâidĂ©alisation du corps : dĂ©sireux de vanter lâharmonie de la physis comme de la psychĂ©, les poĂštes grecs du vie et du ve siĂšcles sâintĂ©ressent tout particuliĂšrement Ă la figure de lâathlĂšte. La poĂ©sie chorale fait ainsi lâĂ©loge de son eidos, miroir de sa santĂ© mentale. Elle Ă©volue nĂ©anmoins vers une reprĂ©sentation plus juste du corps par lâintĂ©gration de lâidentitĂ© spĂ©cifique de lâathlĂšte et par lâĂ©tude du mouvement51. La mĂȘme tension entre idĂ©al et rĂ©alitĂ©, gĂ©nĂ©ral et individuel, parcourt les Ă©loges et la statuaire de lâathlĂšte MĂ©lancomas Ă lâĂ©poque impĂ©riale52. Le corps dâathlĂ©tique est donc moins souvent lâobjet dâune description objective que dâune stratĂ©gie esthĂ©tique ou scientifique dans le cas de Galien qui lâobserve pour confirmer ses considĂ©rations diĂ©tĂ©tiques53. Ainsi, grĂące Ă son Ă©tude des reprĂ©sentations de lâathlĂšte romain ou Ă©trusque, Jean-Paul Thuillier souligne la distorsion entre la rĂ©alitĂ© et la figure idĂ©alisĂ©e de lâathlĂšte grec nu, bronzĂ© et longiligne qui ne correspondrait en rĂ©alitĂ© quâau discobole de la pĂ©riode classique. Choix limitĂ© qui se diffuse dans notre culture occidentale comme un modĂšle gĂ©nĂ©ral54.
La scÚne : des mots aux gestes
Primauté du langage
32Enfin, Corps en jeu permet au lecteur de sâinterroger plus particuliĂšrement sur la place du corps sur scĂšne. Si le théùtre apparaĂźt aujourdâhui comme un art Ă©minemment corporel, ce nâĂ©tait certainement pas le cas dans lâAntiquitĂ© mĂȘme chez Plaute. Selon Isabelle David, ses Ćuvres se caractĂ©risent en effet par deux tensions contradictoires, lâĂ©vocation concrĂšte du corps et une extrĂȘme dĂ©sincarnation des personnages. Sâopposent ainsi « les indices textuels et visuels de la prĂ©sence charnelle du personnage plautinien » et les passages mĂ©taphoriques qui le comparent Ă une ombre picturale. La rĂ©fĂ©rence Ă la peinture fait du personnage une « image dĂ©sincarnĂ©e » et semble appeler le spectateur Ă se mĂ©fier des apparences. Cette mĂ©fiance envers la fiction ne permet pas rĂ©ellement de rompre lâillusion théùtrale puisque les personnages « dĂ©sincarnĂ©s » sont exclusivement ceux qui jouent un rĂŽle devant les autres. Dâautre part, les conditions de la reprĂ©sentation théùtrale Ă Rome (gestuelle travaillĂ©e, costume, postiches, masques, etc.) sont un obstacle Ă un mimĂ©tisme rĂ©aliste et font plutĂŽt appel Ă lâimagination du lecteur : « lâefficace des mots » remplace ainsi parfois le spectacle. DĂšs lors, « les mots deviennent la chair du corps55. »
Intégration progressive du corps
33ParallĂšlement Ă la scĂšne comique, la tragĂ©die intĂšgre progressivement le corps comme un Ă©lĂ©ment essentiel de sa dramaturgie. Câest le constat que fait Michel Fartzoff en comparant les termes qui le dĂ©signent chez Eschyle, Sophocle et Euripide. Rarement Ă©voquĂ© chez le premier, trĂšs prĂ©sent chez Sophocle en lien avec la situation dramatique, il devient chez Euripide « un Ă©lĂ©ment que lâon dĂ©crit, et dont lâapparence et les attitudes rĂ©vĂšlent ou trahissent les sentiments des personnages, ou en dissimulent au contraire la valeur morale ». Le rĂŽle scĂ©nique du corps se double donc dâune rĂ©flexion philosophique56. Angela M. Andrisano rappelle aussi la place centrale du corps dans les premiers textes thĂ©oriques antiques et lâamĂ©lioration progressive de lâart de lâacteur qui sâimpose dans la deuxiĂšme moitiĂ© du ve siĂšcle. Le texte quâil prononce redouble ses postures car il dĂ©signe sans cesse le corps des personnages, eidola venus du mythe. Ă lâopposĂ©, les personnages issus dâun passĂ© plus lointain sont prĂ©sents sur scĂšne mais on rappelle leur statut de fantĂŽmes : « la parole scĂ©nique, qui donne lâĂ©vanescence au corps des fantĂŽmes, restitue la chair aux autres personnages57. » Or ces rĂ©fĂ©rences corporelles dĂ©pendent du contexte culturel : Angela M. Andrisano fait lâhypothĂšse dâun « glissement progressif de lâĂ©vocation des vĂȘtements [âŠ] vers celle des parties anatomiques », glissement parallĂšle Ă lâĂ©volution du rĂŽle de lâacteur comme Ă lâimportance culturelle de la mĂ©decine Ă partir de la deuxiĂšme moitiĂ© du ve siĂšcle.
La possibilitĂ© dâun langage corporelÂ
34Sâesquisse enfin la possibilitĂ© dâune scĂšne oĂč lâĂ©vocation du corps ne passe plus par les mots. Corps en jeu nous propose ainsi lâexemple du pantomime grecque dont Lucien vante le « corps protĂ©en » dans son ouvrage sur la danse. Seul, masquĂ©, le danseur reprĂ©sente une sĂ©rie de caractĂšres mythiques avec un accompagnement musical. Il se caractĂ©rise par sa perfectibilitĂ© et sa souplesse qui lui permettent, au terme dâun entrainement intensif, dâincarner tout type de personnage, humain, animal ou divin et leurs mĂ©tamorphoses58. Câest aussi un vĂ©ritable langage gestuel que parvient Ă acquĂ©rir le jeune acteur indien du kutiyattam, théùtre du Kerala. Dans la dramaturgie indienne, le corps de lâacteur doit dĂ©verser les Ă©motions suggĂ©rĂ©es par le texte. Pour cela, il se dote dâun « corps physique » et dâun « corps ludique » : sa formation repose sur le maintien de postures dans lesquelles il apprend le texte sans en comprendre le sens. Virginie Johan parle ainsi dâune « parole physique, organique, effective au-delĂ de son sens sĂ©mantique59. » Les rĂ©pĂ©titions permettent Ă lâacteur dâapprivoiser un « corps-esprit » : les gestes signifient des noms, le souffle et le visage constituent un code Ă©motionnel.
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35Au terme de cette lecture croisĂ©e du corps dans lâAntiquitĂ© et Ă la pliure des xvie et xviie siĂšcles, une Ă©vidence sâimpose : la difficultĂ© de se dĂ©faire dâune rĂ©ception sĂ©miotique. Dans lâhistoire de la culture occidentale, le corps nâest jamais un objet pris pour lui-mĂȘme ; son intĂ©rĂȘt repose sur son statut de signe. La perspective dâune corporalitĂ© dĂ©gagĂ©e de tout investissement psychologique ou mĂ©taphysique est rĂ©solument moderne. Tel est lâenseignement du dernier article de Corps en jeu oĂč JosĂ© Moure dĂ©finit, Ă lâaide des premiers thĂ©oriciens du cinĂ©ma, les contours dâun corps renouvelĂ© par ses rapports avec la technologie moderne ou la mĂ©canisation.

