Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 15, numéro 5
titre article
Cécile Toublet

Le corps comme signe

Corps sanglants, souffrants et macabres XVIe-XVIIe siĂšcles, sous la direction de Charlotte Bouteille-Meister et Kjerstin Aukrust, Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 2010, 376 p., EAN 9782878544893 & Corps en jeu. De l’AntiquitĂ© Ă  nos jours, sous la direction de Marie-HĂ©lĂšne Garelli et ValĂ©rie Visa-Ondarçuhu, Rennes : Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2010, 378 p., EAN 9782753509894.

« Le corps humain rĂ©fĂ©rent des descriptions devient mĂ©tonymie ou mĂ©taphore de l’ordre du monde. Le corps, mĂ©taphore de l’ordre rĂȘvĂ©, est dans ses dĂ©faillances mĂ©taphore de tous les dĂ©sordres », Marie-Madeleine Fragonard1.

1Deux Ă©vĂšnements tĂ©moignent, en cette rentrĂ©e universitaire, de l’intĂ©rĂȘt toujours vif que porte la recherche littĂ©raire Ă  la reprĂ©sentation du corps2. Davantage qu’un simple motif thĂ©matique, le corps est en effet devenu un enjeu fondamental pour l’investigation scientifique des quarante derniĂšres annĂ©es si l’on en croit la vaste production qui le concerne. C’est forts de cette tradition qu’ont Ă©tĂ© publiĂ©s au printemps 2010 deux ouvrages collectifs portant sur le mĂȘme objet. Le premier, intitulĂ© Corps en jeu. De l’AntiquitĂ© Ă  nos jours et paru sous la direction de Marie-HĂ©lĂšne Garelli et ValĂ©rie Visa-Ondarçuhu, se place dans la continuitĂ© de deux autres ouvrages publiĂ©s en 2006 par l’équipe du CRESCAM, Penser et reprĂ©senter le corps dans l’AntiquitĂ© (sous la direction de Francis Prost et JĂ©rĂŽme Wilgaux) et L’Expression des corps. Gestes, attitudes et regard dans l’iconographie antique (sous la direction de Lydie Bodiou, Dominique FrĂšre & VĂ©ronique Mehl). Le second, Corps sanglants, souffrants et macabres XVIe-XVIIe siĂšcles3 publiĂ© sous la direction de Charlotte Bouteille-Meister et Kjerstin Aukrust s’inscrit lui dans l’actuel programme de recherche de l’ANR lancĂ© en 2006 sur le thĂšme « Conflits, guerres, violence (s) » qui avait dĂ©jĂ  donnĂ© lieu Ă  la publication aux PUR en 2009 du collectif Corps saccagĂ©s. Une histoire des violences corporelles des LumiĂšres jusqu’à nos jours sous la direction de FrĂ©dĂ©ric Chauvaud.


***

2En dĂ©pit de leurs diffĂ©rences aisĂ©ment identifiables, les deux ouvrages auxquels nous nous intĂ©ressons se construisent sur un socle idĂ©ologique commun. Tous deux insistent sur la difficultĂ© Ă  cerner le corps qui, s’il se prĂ©sente en apparence comme un objet clos, n’est souvent dans les discours qu’un signe renvoyant Ă  autre chose qu’à lui-mĂȘme. DĂ©jĂ  dans l’introduction au collectif Penser et reprĂ©senter le corps dans l’AntiquitĂ©, François Prost s’interrogeait sur la nature de cet objet historique. D’aprĂšs lui, « le corps n’est en fait jamais un objet historique en tant que tel, mais est toujours dissĂ©minĂ© dans des tissus de relations qui le dĂ©passent ou le sous-tendent4. » Il s’agit dĂšs lors d’étudier un objet mouvant, pris dans un faisceau de regards. Les diffĂ©rentes formes de reprĂ©sentation du corps sont un mode d’affirmation de l’identitĂ© culturelle et sociale : le corps est naturellement « une voie privilĂ©giĂ©e d’étude des codes sociaux et des modes de pensĂ©e5. » Son apprĂ©hension reflĂšte les postures essentielles de notre sociĂ©tĂ©6.

3ConsĂ©quence directe, le corps est donc l’objet de plusieurs disciplines : histoire, anthropologie, sĂ©miologie, littĂ©rature, arts du spectacle
Cette nĂ©cessaire synergie avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© soulignĂ©e par JĂ©rĂŽme Wilgaux en conclusion de Penser et reprĂ©senter le corps dans l’Antiquité :

SituĂ© au point de confluence, entre autres, de l’histoire des reprĂ©sentations et de l’histoire des genres, le corps se prĂȘte volontiers Ă  l’ambition dĂ©clarĂ©e d’une recherche historique qui ne rejetterait a priori aucun aspect d’une culture et d’une sociĂ©tĂ© donnĂ©es et s’efforcerait d’en rendre compte d’une maniĂšre globale, tout en affirmant, prĂ©cisĂ©ment, l’historicitĂ© des phĂ©nomĂšnes considĂ©rĂ©s jusqu’à prĂ©sent comme universels et immuables au motif qu’ils sont fondĂ©s sur des rĂ©alitĂ©s naturelles7.

4PrĂ©occupation et objectif que rejoint Charlotte Bouteille-Meister dans son introduction aux Corps sanglants : il ne s’agit pas seulement de dĂ©velopper une interrogation esthĂ©tique mais bien plutĂŽt de « cerner le sens de ces reprĂ©sentations dans une sociĂ©tĂ© donnĂ©e, travaillĂ©e par les prĂ©occupations d’ordre religieux, mĂ©dical, et politique8 » grĂące Ă  l’étude de la violence. L’étude repose donc sur diffĂ©rentes formes d’écrits et de reprĂ©sentations graphiques tout comme dans l’ouvrage publiĂ© par Marie-HĂ©lĂšne Garelli et ValĂ©rie Visa-Ondarçahu qui, malgrĂ© sa publication dans la collection Histoire des Presses universitaires de Rennes, fait appel Ă  des supports trĂšs divers, croisant textes littĂ©raires, tĂ©moignages historiques et reprĂ©sentations iconographiques.  Dans la conclusion aux Corps sanglants, Marie-Madeleine Fragonard fait le constat de cette disparitĂ© aprĂšs avoir dressĂ© la liste des documents abordĂ©s :

Le spectacle du corps est enclos dans des modes de rĂ©cits et de figuration, mais il investit tous les genres, avec des codes oĂč chaque genre invente des seuils de tolĂ©rance et de prĂ©dilection9.

5Les problĂšmes mĂ©thodologiques posĂ©s par cette approche sont Ă©vidents. Il s’agit d’abord de trouver une perspective d’ensemble qui Ă©vite l’émiettement des points de vue, risque que soulignent les auteurs des deux ouvrages10. Cela est en partie rĂ©solu par le choix d’une pĂ©riode prĂ©cise, l’ñge dit « baroque » qui recouvre la pĂ©riode des Guerres de Religion et la mise en place de l’État moderne pour l’un, et l’AntiquitĂ© pour l’autre. Il est en effet intĂ©ressant de constater que les organisatrices du colloque sur le corps en jeu ont exclu, Ă  quelques exceptions prĂšs11, toutes les communications qui dĂ©passaient le cadre de l’AntiquitĂ© ou n’apportaient pas un Ă©clairage nouveau sur celle-ci, renonçant en partie Ă  leur projet comparatiste de retracer « le rĂŽle jouĂ© par les “images” antiques du corps dans le processus d’élaboration ou de contestation d’une idĂ©ologie du corps au fil des siĂšcles et de l’évolution des modĂšles sociaux12. »

6À cette pĂ©riodisation plus ou moins serrĂ©e s’ajoute donc le choix d’une problĂ©matique prĂ©cise, la violence pour le premier — ou plus exactement « la prĂ©sence du corps en transformation, en chemin visible vers sa destruction13 » et, pour le second, le « corps exposĂ© dans le cadre d’une reprĂ©sentation organisĂ©e comme la reprĂ©sentation théùtrale, les jeux sportifs, la prestation publique de l’orateur14. » Il faut souligner que ces deux problĂ©matiques ont le grand avantage de prendre en compte le caractĂšre fuyant de leur objet en analysant le corps en mouvement. Elles se dĂ©gagent du mĂȘme coup des nombreuses Ă©tudes sur l’histoire de la normalisation du corps et des pratiques sociales15. Les auteurs de Corps en jeu soulignent leur volontĂ© de ne pas produire un discours « extĂ©rieur au corps lui-mĂȘme, mais bien sur ce qu’il dit ou cherche Ă  dire, lorsqu’il entre en action et, plus prĂ©cisĂ©ment, Ă  l’intention d’un public16 », sur la relation entre le langage du corps et sa rĂ©ception.

7Le travail d’interprĂ©tation du corps et de ses codes repose enfin sur deux critĂšres hĂ©tĂ©rogĂšnes : la prise en compte de son contexte culturel et l’émotion qu’il suscite. Tout d’abord, le corps n’est pas un signe universellement univoque comme le rappelle Alain Ballabriga au sujet des « Exhibitions rituelles » de l’Antiquité : leur Ă©rotisme n’a pas la mĂȘme valeur dans un contexte funĂ©raire festif ou non, ou dans certains contextes carnavalesques17. Le chercheur est ainsi placĂ© face au danger de l’anachronisme : comment ne pas transfĂ©rer sur les athlĂštes antiques la figure idĂ©alisĂ©e que nous a livrĂ©e la tradition ? À ce risque inhĂ©rent Ă  toute histoire culturelle s’en ajoute un autre, celui de l’émotion.Ch. Bouteille-Meister parle ainsi Ă  juste titre d’une « mobilitĂ© de notre seuil de tolĂ©rance18 » qui limite notre comprĂ©hension du phĂ©nomĂšne observĂ© et de la pĂ©riode choisie. Le corps nous conduit donc Ă  reposer les conditions d’une apprĂ©hension objective de l’objet historique et artistique comme le fait ValĂ©rie Auclair dans une analyse des interprĂ©tations des Massacres du triumvirat d’Antoine Caron. Son article, « Le sens Ă  l’épreuve du sang. Les interprĂ©tations des Massacres du Triumvirat d’Antoine Caron (1566) par Michel Leiris et Gustave Lebel », voit dans l’interprĂ©tation du tableau par Leiris un anachronisme de l’ordre du « fantasme » et dans celle de Lebel, un anachronisme de l’ordre des sources historiques19. Si Leiris commente en partie le tableau sous formes d’images, de souvenirs d’enfance suggĂ©rĂ©s par certaines scĂšnes cruelles et en dĂ©gage une conception de la mĂ©moire et de l’écriture poĂ©tique, Lebel le lit comme une leçon humaniste dĂ©nonçant le pacte signĂ© entre les seigneurs catholiques Guise, Montmorency et Saint-AndrĂ©, et prĂ©figurant la Saint-BarthĂ©lĂ©my. Deux interprĂ©tations erronĂ©es qui combinent l’erreur historique et l’erreur Ă©motionnelle.

8La perspective d’ensemble offerte par les deux ouvrages dont nous rendons compte ici est donc celle d’un corps signe qui s’interprĂšte au grĂ© des combinaisons culturelles et dont la nature dĂ©pend principalement du corps de son observateur20.

« Le corps de l’ñme »21

Corps mĂ©taphore de l’émotion

9La reprĂ©sentation du corps semble, en littĂ©rature et dans les arts en gĂ©nĂ©ral, asservie Ă  celle du sujet, de ses Ă©motions et de ses sentiments. On trouve ainsi, dĂšs l’AntiquitĂ©, une figuration corporelle ou une personnification des relations passionnelles sous la forme de nombreuses divinitĂ©s. Ezio Pellizer apporte l’exemple de la figure multiple d’Eros :

Les Grecs font preuve d’une capacitĂ© inĂ©puisable Ă  crĂ©er des formes corporelles (anthropomorphes) capables de reprĂ©senter et d’exprimer les dynamiques, les influences et les effets psychologiques de la communication passionnelle22.

10C’est aussi ce premier usage, d’un corps mĂ©taphore de l’émotion, que relĂšvent Kjerstin Aukrust dans son article « J’ouvre mon estomac. Agrippa d’AubignĂ© ou le corps macabre » et RĂ©mi Vuillemin dans sa lecture des sonnets de Michel Drayton (1563-1631)23. Les deux poĂštes assument l’hĂ©ritage pĂ©trarquiste pour le renouveler par les motifs du corps souffrant. Ainsi le Printemps (1571-2), rĂ©digĂ© dans l’atmosphĂšre de la guerre civile, se nourrit de la violence vĂ©cue par l’auteur pour matĂ©rialiser la blessure sentimentale infligĂ©e par la dame. Kj. Aukrust parle Ă  juste titre d’une « corporisation » des images « oĂč le corps se substitue Ă  l’expression figurĂ©e des sentiments24. » Cette substitution prend la forme d’une ouverture proche de la pratique anatomique : le poĂšte dissĂšque avec ostentation son corps et impose cette effroyable vue au destinataire. Revivification de la topique pĂ©trarquiste que recherche aussi Michel Dayton dans Ideas Mirrour (1594) : l’existence de l’amant se rĂ©sume Ă  son corps blessĂ© par le regard de sa dame divinisĂ©e. LocalisĂ©e dans l’estomac, la douleur du poĂšte lui permet aussi et surtout d’affirmer son authenticitĂ© et de promouvoir son Ă©criture. NĂ©anmoins, cette exacerbation du pĂ©trarquisme peut aussi entrainer sa contradiction : au corps souffrant et violentĂ© de l’amant correspond celui de la dame, signe de sa culpabilitĂ© et de sa vanitĂ©.  Et le poĂšte de s’émanciper dans la douleur


(Néo) platonismes

11L’élĂ©vation spirituelle Ă  laquelle le poĂšte parvient dans la tradition pĂ©trarquiste repose en grande partie sur le nĂ©oplatonisme. La sĂ©paration du spirituel et du corporel, de l’ñme et du corps est en effet introduite par la philosophie platonicienne25, ce que rappelle Emmanuelle JouĂ«t-PastrĂ© dans un article consacrĂ© au PhĂ©don26. Au-delĂ  du dualisme radical qui caractĂ©rise le philosophe pour ses lecteurs, elle s’interroge sur la théùtralisation du corps de Socrate au moment de sa mort. Tout au long du dialogue, Socrate accorde une importance particuliĂšre Ă  ses sensations et ses positions. Il ne s’agit pas lĂ  d’une contradiction de la part du philosophe mais bien de la dĂ©fense d’une philosophie « pratique » oĂč le corps est l’incarnation de ses choix, de son logos :

Lorsqu’ils voient le corps de Socrate, ses amis sont donc invitĂ©s Ă  voir un corps obĂ©issant Ă  la pensĂ©e du juste, un corps dont chaque mouvement, chaque geste, est l’expression du noĂ»s qui peut juger du meilleur, le choisir et disposer le corps en consĂ©quence. Socrate nous invite Ă  interroger son corps en posant la question du pourquoi et non du comment. (p. 83)

12 L’interprĂ©tation de la philosophie platonicienne se fait pourtant dans le sens d’une division irrĂ©mĂ©diable. Jean-Luc Nardone prĂ©cise ainsi que Michel-Ange retient surtout de son Ă©ducation ficinienne la « certitude de la vanitĂ© fugace du corps27 ». Laideur et douleurs sont pour lui le pendant de la vieillesse et de l’ñme pĂ©cheresse. L’image du corps n’est plus que l’enveloppe de l’ñme : l’enjeu de tout autoportrait, poĂ©tique comme pictural, est donc de ramener cette enveloppe Ă  son origine terrestre.

La « force dialectique de la chair 28»

Mortifications

13Comme on le voit, le dĂ©nigrement par Michel-Ange de son propre corps ne repose pas uniquement sur le nĂ©oplatonisme ficinien mais aussi sur le sentiment intime du pĂ©chĂ© dont l’enveloppe charnelle porte les stigmates. Signe du mal, la chair doit ĂȘtre mortifiĂ©e. La pratique de la pĂ©nitence caractĂ©rise la piĂ©tĂ© fĂ©minine depuis le xive siĂšcle et obĂ©it Ă  une logique que met au jour Antoine Roullet :

La recherche de la douleur tĂ©moigne donc non seulement d’une logique de punition de la chair [
] mais encore d’une logique de rĂ©vĂ©lation de la vĂ©ritable nature de la chair, la souffrance, Ă  laquelle l’a condamnĂ© le pĂ©chĂ© originel29.

14Comment mesurer l’arrachement de l’ñme ? Tout d’abord, par la douleur puis par le sang dont l’écoulement, Ă©cho au sacrifice christique, matĂ©rialise l’expulsion du pĂ©chĂ© et le dĂ©tachement de l’ñme. Cette pratique, radicale chez les religieuses espagnoles, se retrouve chez les laĂŻcs dans les poĂšmes pĂ©nitentiaux qui mettent en place un « habitus dĂ©vot qui est aussi un modelage incessant du corps », de l’ascĂšse Ă  la maladie considĂ©rĂ©e comme une « irruption du divin dans le quotidien du converti30 ».

15La pĂ©riode de la Renaissance au dĂ©but du xviie siĂšcle se caractĂ©rise ainsi par l’impossibilitĂ© de dĂ©gager le corps de toute emprise religieuse. Le corps peine Ă  ĂȘtre considĂ©rĂ© pour lui-mĂȘme et Ă  ĂȘtre conçu en dehors de son rapport avec l’ñme, mĂȘme dans un cadre scientifique. Les contradictions du cĂ©lĂšbre anatomiste Jean Riolan (1580-1657) le dĂ©montrent : selon Lise Leibacher-Ouvrard, ses ƒuvres anatomiques (1629) s’ouvrent sur l’affirmation d’un vĂ©ritable dualisme mais elles n’échappent pas Ă  la moralisation lorsqu’il s’intĂ©resse aux corps fournis par les exĂ©cutions publiques31..Cette moralisation correspond au cadre juridique dans lequel s’exerce le supplice au xviie siĂšcle ; ce qui nous semble aujourd’hui une cruautĂ© insoutenable, est alors normalisĂ© par le principe juridique de l’infamie. Ainsi,

la mort civile prĂ©cĂšde donc la mort physique : sans cette mort civile, la peine est criminelle et le supplice, de banal, devient scandale. L’infamie est l’outil juridique qui provoque la mort civile et qui permet, en avilissant le condamnĂ©, de confisquer son corps au profit de la justice du roi32.

16Le corps subit le supplice tandis que l’ñme peut entrer dans la voie du salut. Dans ces conditions, la dissection est aussi conçue par Riolan comme un rappel Ă  l’ordre, « supplĂ©ment d’infamie ». Tout en confirmant la justice royale, l’anatomiste suggĂšre que la dissection est un rachat d’utilitĂ© sociale pour le criminel, et mĂȘme une possibilitĂ© de rĂ©demption.

Du corps réel au corps sacré

17Le cas trĂšs particulier du martyre, qui occupe une place importante dans la structure de Corps sanglants, permet d’étudier les nombreux ressorts de l’utilisation du corps dans les arts au xvie et xviie siĂšcles. Dans la perspective dualiste que nous avons rappelĂ©e ci-dessus, Paola Pacifici interprĂšte le recours Ă  l’anatomie par l’iconographie martyrologique de cette Ă©poque comme un moyen de renforcer l’image et donc l’émotion religieuse. La vraisemblance de l’écorchĂ© est indispensable Ă  l’expĂ©rience esthĂ©tique, elle-mĂȘme condition de l’expĂ©rience religieuse. L’image anatomique est lue « comme la marque d’un parcours d’interprĂ©tation qui court parallĂšlement Ă  celui de l’historia et l’amplifie : la “chair” vivante du personnage s’ouvre Ă  un sens propre et le corps devient lui-mĂȘme “histoire”, rĂ©cit de sa propre structure33. »

18Comment Ă©viter que le regard du chrĂ©tien ne soit complĂštement absorbĂ© par cette exhibition spectaculaire du corps souffrant ? Antoinette Gimaret s’interroge sur l’importance du visible dans la spiritualitĂ© de la fin du xvie siĂšcle et tout particuliĂšrement dans les recueils de poĂ©sie qui regorgent de ces douleurs exemplaires. Le spectacle macabre engage le lecteur dĂ©vot sur la voie de la conversion par le triple truchement de la vue, de l’imagination et de l’émotion. Si l’image de la souffrance s’offre donc avec ostentation, elle doit ĂȘtre dĂ©passĂ©e : le macabre indique le « possible avĂšnement d’un visible, c’est-Ă -dire la possibilitĂ© de voir, au-delĂ  de l’évidence macabre, une autre scĂšne propice Ă  la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne34. »

Les moyens du dĂ©passement (1) : l’allĂ©gorisation

19Dans le théùtre de l’Espagne du SiĂšcle d’Or, la mise en scĂšne du corps violentĂ© est toujours justifiĂ©e par son exemplaritĂ© « comme si l’on souhaitait dĂ©libĂ©rĂ©ment empĂȘcher que, dans la reprĂ©sentation de la violence, le pathos ne l’emporte sur l’ethos35 » : la mort vaut alors comme chĂątiment ou comme sacrifice. L’horreur est gĂ©nĂ©ralement repoussĂ©e hors-scĂšne comme dans le cas prĂ©cis du théùtre hagiographique (comedia de santos) oĂč l’on privilĂ©gie « bien plutĂŽt la reprĂ©sentation du miracle capable de susciter l’émerveillement, ou l’admiration, du public, que la reprĂ©sentation complaisante de la violence faite au corps ». Il s’agit bien d’écarter la fascination que peut exercer le spectacle de la brutalitĂ© sur le spectateur : le tribunal du Saint-Office suspend en 1643 les reprĂ©sentations du San CristĂłbal en raison de la trop grande prĂ©sence de machineries. Christophe Couderc cite en contre-exemple El niño inocente de la Guardia de Lope de Vega oĂč le sacrifice de l’enfant est assimilĂ© Ă  la passion du Christ par la mise en scĂšne de vĂ©ritables stations, la prĂ©sence de figures allĂ©goriques de Raison et d’Entendement, comme par l’allĂ©gorisation des conduites.  La solution apportĂ©e par Lope de Vega consiste donc en l’encadrement du spectacle de la violence par davantage d’allĂ©gorisation, caractĂ©ristique du genre de l’autosacramental.

Les moyens du dĂ©passement (2) : le refus d’un pathos ostentatoire

20Les reprĂ©sentations de martyrs que le jĂ©suite Pedro de Bivero, thĂ©ologien espagnol (1572-1656), rĂ©unit dans son Sacrum sanctuarium Crucis (1631) se dĂ©marquent du spectacle de l’horreur qui caractĂ©rise la pĂ©riode baroque. Le principe affichĂ© d’un tel ouvrage est en effet « l’ostentation de la souffrance et sa transformation en compassion, en souffrance sympathiquement partagĂ©e, pour une sublimation36 ». Or Marie-Madeleine Fragonard dĂ©montre que l’iconographie jĂ©suite refuse le pathĂ©tique et l’exacerbation : les visages sont doux, les gestes de torture suspendus et les spectateurs souriants. « Qu’est-ce qu’une pastorale de la peur, sans pathos de la souffrances ? » (p.85) Deux interprĂ©tations possibles, celle d’un affaiblissement de la violence du martyre dĂ©sormais conçu comme une mort douce au milieu de la violence ordinaire ou « la revanche de l’art, qui tue le pathos dans la joliesse minutieuse, qui dĂ©place le regard de la terreur Ă  la pitiĂ©, de la pitiĂ© Ă  la beautĂ©, du beau Ă  la sĂ©rĂ©nité ».

Les moyens du dépassement (3) : la juxtaposition de la violence & de la sérénité

21Christian Biet rappelle qu’historiquement, le martyr n’est pas celui qui souffre, mais celui qui est puni pour faux tĂ©moignage : « la Cause prime a priori sur le sacrifice37. » Ce n’est qu’aux xvie et xviie siĂšcles que le sacrifice, la souffrance deviennent les Ă©lĂ©ments principaux de sa dĂ©finition, et le martyre, un spectacle extraordinaire et pathĂ©tique. Cette théùtralisation est particuliĂšrement forte dans la « dramaturgie du stationendrama, de la galerie, de l’arrĂȘt sur des tableaux » qui culmine dans la scĂšne de torture : « le corps du comĂ©dien, devenant le corps souffrant du martyr, s’élĂšve par les moyens du spectacle [
] Ă  la figuration pratique de la sainteté ». C’est ce qu’il appelle

la transsubstantiation théùtrale : la transformation d’élĂ©ments indiciaires, donnĂ©s comme bien rĂ©els et engageant une douleur, en Ă©lĂ©ments iconiques dĂ©couplĂ©s de cette douleur, puis en reprĂ©sentations symboliques, menant Ă  une mĂ©ditation et Ă  une rĂ©flexion possibles de la part du spectateur en adhĂ©sion.

22Le dĂ©passement par le martyr de la douleur physique parvient mĂȘme Ă  transformer le corps violentĂ© en corps symbolique oĂč se manifeste un processus complexe de rĂ©unification : « il souffre et ne souffre pas, il est Ă  la fois corps et Ăąme, douleur et sĂ©rĂ©nitĂ©, pris de corps par le judiciaire et miraculeusement Ă©levĂ© par la foi. » (p. 250) Aux degrĂ©s de cruautĂ© du bourreau correspondent les degrĂ©s de patience du martyr, constance qui parvient Ă  Ă©branler le premier et Ă  le convertir. Le constat de cette conversion par le spectateur ainsi que l’admiration et la compassion qu’il ressent pour la victime permettent d’unifier le groupe religieux dans une « pathie individuelle et collective ». Cette cĂ©rĂ©monie spectaculaire de la souffrance a donc pour but la refondation d’un groupe homogĂšne, conscient d’ĂȘtre uni par le sang et la persĂ©cution passĂ©e, prĂ©sente et future (de celle du Christ, des premiers chrĂ©tiens Ă  ceux de la Contre-RĂ©forme au creux des Guerres de religion). Comment, une fois de plus, mettre en Ă©vidence la double nature du spectacle du sacrifice et Ă©viter la trouble fascination pour l’horreur sanglante ? Rappelons, s’il est nĂ©cessaire, que la violence a toujours lieu hors-scĂšne, rendue perceptible uniquement par les sons ou relayĂ©e par les rĂ©cits. De surcroĂźt, la violence est accompagnĂ©e d’un discours interprĂ©tatif du martyr lui-mĂȘme, qui explique qu’il a Ă©tĂ© saisi par la constance et la sĂ©rĂ©nitĂ©. Mais selon Chr. Biet, la question du plaisir de la souffrance ressenti par le spectateur, celle de la « voluptĂ© de l’effroi » reste ouverte.

Symbolisme du corps souffrant dans la littérature profane

23Le corps, dans ses excĂšs comme la souffrance, suscite donc des Ă©motions fortes qu’il faut endiguer. Mariangela Tempera rappelle la frĂ©quente reprĂ©sentation des mutilations sur la scĂšne Ă©lisabĂ©thaine suscitĂ©e par le goĂ»t du public pour la violence corporelle. Shakespeare prend ainsi soin d’engager cette violence dans une cohĂ©rence Ă©motionnelle :

Le spectacle de la souffrance psychologique causĂ©e par la preuve macabre d’une douleur physique reprĂ©sentĂ©e par le corps dĂ©pecĂ© exige du public une rĂ©ponse plus nuancĂ©e que la reprĂ©sentation des actes de dĂ©membrement38.

24La reprĂ©sentation de la violence, de la cruautĂ©, est justifiĂ©e dans les histoires tragiques françaises par la volontĂ© de provoquer chez le lecteur l’horreur du vice. Nicolas Cremona examine le rĂŽle du corps dans l’évolution de leur esthĂ©tique au xviie siĂšcle. Au modĂšle tragique de ses prĂ©dĂ©cesseurs, Jean-Pierre Camus prĂ©fĂšre Les Spectacles d’horreur, privilĂ©giant l’hypotypose et le rĂ©cit singulatif au prĂ©sent pour leur expressionisme. C’est par le choix de ce modĂšle pictural que le corps prend une importance particuliĂšre : il est vecteur d’émotion parce qu’il reprĂ©sente « de maniĂšre instransitive, directe, l’émotion subie par le personnage » mais aussi parce que, reprĂ©sentĂ© dans tous les mouvements de sa souffrance, il produit un sentiment instantanĂ© chez le lecteur39.

Ambiguïtés de la figuration corporelle

25Comme nous l’avons vu, la figuration du corps dans l’iconographie religieuse est le plus souvent symbolique, signe d’un au-delĂ . Ce caractĂšre sĂ©miotique du corps est particuliĂšrement sensible dans les grandes crises iconoclastes qui secouent l’Europe du xvie siĂšcle. PremiĂšre Ă©tape d’une gradation dans la violence, la mutilation des reprĂ©sentations sacrĂ©es avait pour but de dĂ©fier le pouvoir des saints ou au contraire de le nier. Dans l’Angleterre de la Renaissance, les peintres eux-mĂȘmes, souvent catholiques, Ă©taient associĂ©s Ă  un plaisir coupable de la reprĂ©sentation de la souffrance et Ă©taient susceptibles d’attaques40. Ce pouvoir de la reprĂ©sentation corporelle, iconographique, n’est pas sans ambiguĂŻtĂ© comme le souligne Frank Lestringant dans son article sur le martyre des jĂ©suites de Nouvelle-France41 : dans le martyre comme dans la profanation des objets saints, tout dĂ©pend du code partagĂ© par la victime et le bourreau. Ainsi les catholiques interprĂštent l’agression du crucifix comme celle du Christ lui-mĂȘme, selon le principe de « fusion mĂ©taphorique », alors que les huguenots profanateurs, distinguant signifiant et signifiĂ©, s’acharnent sur ce qu’ils ne voient guĂšre que comme un objet de bois. L’ambiguĂŻtĂ© profonde de leur geste iconoclaste rĂ©side dans le fait que son acharnement peut aussi supposer une « efficace, une vertu et une Ă©nergie qui exigent en retour, pour ĂȘtre annihilĂ©es, une violence aussi disproportionnĂ©e que spectaculaire ». En d’autres termes, le geste iconoclaste peut produire l’effet inverse et rendre Ă  l’objet son statut de « corps mystique ». La valeur sĂ©miotique que l’on accorde au corps dĂ©pend donc bien du contexte polĂ©mique dans lequel il se trouve.

Le corps, un signe politique & social équivoque

Propagande royale & théorie des deux corps

26Un excellent exemple de cette variation de degrĂ© du corps-signe se trouve bien Ă©videmment dans la reprĂ©sentation royale. DĂšs les tragĂ©dies de SĂ©nĂšque, le corps du roi possĂšde une nature Ă  la fois « physique et symbolique » et devient « mĂ©taphore du rĂšgne ou de l’État, mĂ©taphore du pouvoir » comme le rappelle Isabella Tondo42 Ă  propos d’ƒdipe ou de Thyeste. Dans ce cas prĂ©cis, il s’agit d’un corps monstrueux qui porte les marques de son caractĂšre exceptionnel et de ses passions : « Le tyran tragique, comme le hĂ©ros antique, ne se distingue pas par l’harmonie et la mesure, mais par le dĂ©sĂ©quilibre et l’excĂšs ». La monstruositĂ© permet de figurer la malĂ©diction qui les frappe. Univoque dans le cas des tragĂ©dies de SĂ©nĂšque, le corps comme signe politique est sujet Ă  des variations d’interprĂ©tation en contexte polĂ©mique, ce que dĂ©montre Charlotte Bouteille-Meister au sujet des cadavres des frĂšres Guise assassinĂ©s sur les ordres d’Henri III en dĂ©cembre 1588. DĂšs l’annĂ©e suivante, leurs corps subissent un « rĂ©investissement symbolique et fantasmatique » dans la littĂ©rature ligueuse qui les prĂ©sente comme des corps martyrs, tĂ©moins de l’oppression d’un roi bourreau. Or cette mĂ©taphore politique subit des « variations théùtrales » puisqu’elle pose le problĂšme de l’incarnation physique, remettant en question la thĂ©orie politique de l’union mystique du royaume dans un grand corps. Certains auteurs comme Pierre Matthieu (1563-1621) dans La Guisiade (1582) tentent de maintenir cette mĂ©taphore « en refusant l’effusion de sang sur scĂšne et la reprĂ©sentation par trop concrĂšte des menaces », ce qui n’est plus nĂ©cessaire pour les auteurs qui Ă©crivent aprĂšs le rĂ©gicide d’Henri III comme Simon BĂ©lyard qui met en scĂšne dans le Guysien (1592)un corps « dĂ©pourvu de toute transcendance politique ». MĂȘmes variations polĂ©miques lors du rĂ©gicide d’Henri III dont le corps incarne la puissance monarchique. Du cĂŽtĂ© ligueur, la violence du coup et l’effusion de sang sont les signes de la colĂšre divine comme du comportement tyrannique du roi : Ă  un rĂšgne violent correspond une mort violente. La localisation de la plaie, au ventre, permet mĂȘme de trivialiser le corps souverain. À l’opposĂ©, les fidĂšles Ă©cartent la description sanglante, le spectacle de la souffrance, pour valoriser l’éloquence du roi, gage de sa bonne mort.

27Dernier exemple du symbolisme politique du corps du roi, la prĂ©sence de mannequins figurant les cadavres royaux sur scĂšne jusqu’au dĂ©but du xviie siĂšcle. D’aprĂšs Fabien CavaillĂ©43, la figuration du corps naturel du roi doit convertir « l’émotion suscitĂ©e par la mort d’un homme en Ă©motion pour l’institution monarchique ». Le mannequin est encore lieu de pitiĂ© et de piĂ©tĂ©. Or sa disparition au dĂ©but du xviie siĂšcle montre bien que l’histoire du corps est intimement liĂ©e aux Ă©volutions affectives et idĂ©ologiques de la sociĂ©tĂ©.  D’une part, l’accessoire n’est plus conçu comme un support pathĂ©tique et on lui privilĂ©gie l’incarnation de l’émotion par les acteurs ; d’autre part, la reprĂ©sentation du cadavre du roi est un rappel constant de la menace du rĂ©gicide et d’une piĂ©tĂ© insuffisante de la part de son peuple.

Corps rĂ©vĂ©lateur de l’ethos du citoyen

28Au-delĂ  de l’investissement symbolique bien connu des corps royaux, Sophie Gotteland et Gianna Petrone s’intĂ©ressent toutes deux Ă  l’utilisation du corps par l’orateur antique. Art de la scĂšne, l’actio oratoire repose sur une cohĂ©rence entre les mots et les postures mais aussi sur l’idĂ©e d’une universalitĂ© des passions. Ce sont les ressorts d’une communication non verbale, du tacitus sermo de l’orateur. Mais ce dernier utilise aussi la physionomie des tĂ©moins et de ses adversaires comme preuve de la vĂ©racitĂ© de son discours44. Ainsi les orateurs attiques se rĂ©fĂšrent-ils au Physiognomonica du pseudo Aristote et analysent-ils la personnalitĂ© des hommes prĂ©sents sur l’Agora pour dĂ©terminer leur degrĂ© d’engagement dans la vie politique et plus largement dans la dĂ©mocratie45.

Corps signe social au théùtre

29Signe politique et social sur l’Agora, le corps l’est encore plus au théùtre. La comĂ©die grecque reprĂ©sente la rĂ©alitĂ© sous des traits grossis : ainsi la vie physique, sexuelle, est mise en scĂšne grĂące Ă  l’outrance des postiches masculins. Elle s’oppose en cela Ă  la tragĂ©die qui efface la distinction sexuĂ©e pour n’utiliser le costume que comme signe du statut social des personnages46. Mais elle n’est pas pour autant rĂ©aliste : l’exemple des masques de la comĂ©die ancienne, komodoumenoi, le dĂ©montre. Alexa Piqueux les distingue du portrait qui repose sur la notion de ressemblance pour les dĂ©finir comme « des masques signes ou mĂ©taphore, donnant Ă  voir immĂ©diatement certains traits caractĂ©ristiques des personnages moquĂ©s, et qui, loin de figer l’identitĂ© de ces derniers, favorisaient au contraire leurs diverses mĂ©tamorphoses et permettaient des variations constantes au cours de la piĂšce de l’individuel au gĂ©nĂ©ral, du rĂ©el Ă  l’imaginaire47. »

Entre vraisemblance & idĂ©alisation, la possibilitĂ© d’une apprĂ©hension objective du corps dans les arts ?

30La reprĂ©sentation du corps en littĂ©rature et dans les arts reproduit sans cesse une tension entre quĂȘte de vĂ©ritĂ© et recherche esthĂ©tique. On retrouve au service de la premiĂšre une utilisation des savoirs scientifiques que sont la physiognomonie ou l’anatomie comme dans la peinture du martyr au xvie et au xviie siĂšcles48. Mais cette imitation de la rĂ©alitĂ© est moins au service d’une mise en valeur du corps comme objet d’intĂ©rĂȘt, que d’une rĂ©flexion ou d’un dĂ©fi esthĂ©tique lancĂ©s par ce dernier. C’est ce que prouvent, dans des genres opposĂ©s, le cabinet de curiositĂ©s du docteur Ruysch comme la laideur conventionnelle des personnages de la comĂ©die antique. Le premier, constituĂ© tout au long du deuxiĂšme xviie siĂšcle, exhibe une collection de compositions anatomiques, montagnes de calculs Ă©lĂ©gamment pourvues de squelettes et de vaisseaux. ƒuvre d’esthĂšte que Pierre Martin lit comme « l’expression de quelque chose de plus complexe et de plus intime, qui tient Ă  la proximitĂ©, matĂ©riellement rĂ©alisĂ©e dans l’espace de la composition, des concepts de vie et de mort »49. Dans un genre diffĂ©rent, Marie-HĂ©lĂšne Garelli s’interroge sur la laideur dans la comĂ©die romaine grĂące au cas prĂ©cis de l’acteur Roscius Gallus (Ier siĂšcle av. JC) : elle la dĂ©finit comme une convention qui « ne provoque le rire qu’à cette condition : un rĂ©alisme maĂźtrisĂ© et critique » et comme une « construction esthĂ©tique fondĂ©e sur l’association des Ă©lĂ©ments risibles que sont l’obscĂ©nitĂ© ou le dĂ©faut moral, et de l’apparence de l’acteur, dans le cadre d’une interaction de l’un sur l’autre »50. La laideur de l’acteur n’est donc pas rĂ©elle mais rĂ©sulte de son jeu.

31Or la recherche esthĂ©tique conduit souvent Ă  l’idĂ©alisation du corps : dĂ©sireux de vanter l’harmonie de la physis comme de la psychĂ©, les poĂštes grecs du vie et du ve siĂšcles s’intĂ©ressent tout particuliĂšrement Ă  la figure de l’athlĂšte. La poĂ©sie chorale fait ainsi l’éloge de son eidos, miroir de sa santĂ© mentale. Elle Ă©volue nĂ©anmoins vers une reprĂ©sentation plus juste du corps par l’intĂ©gration de l’identitĂ© spĂ©cifique de l’athlĂšte et par l’étude du mouvement51. La mĂȘme tension entre idĂ©al et rĂ©alitĂ©, gĂ©nĂ©ral et individuel, parcourt les Ă©loges et la statuaire de l’athlĂšte MĂ©lancomas Ă  l’époque impĂ©riale52. Le corps d’athlĂ©tique est donc moins souvent l’objet d’une description objective que d’une stratĂ©gie esthĂ©tique ou scientifique dans le cas de Galien qui l’observe pour confirmer ses considĂ©rations diĂ©tĂ©tiques53. Ainsi, grĂące Ă  son Ă©tude des reprĂ©sentations de l’athlĂšte romain ou Ă©trusque, Jean-Paul Thuillier souligne la distorsion entre la rĂ©alitĂ© et la figure idĂ©alisĂ©e de l’athlĂšte grec nu, bronzĂ© et longiligne qui ne correspondrait en rĂ©alitĂ© qu’au discobole de la pĂ©riode classique. Choix limitĂ© qui se diffuse dans notre culture occidentale comme un modĂšle gĂ©nĂ©ral54.

La scÚne : des mots aux gestes

Primauté du langage

32Enfin, Corps en jeu permet au lecteur de s’interroger plus particuliĂšrement sur la place du corps sur scĂšne. Si le théùtre apparaĂźt aujourd’hui comme un art Ă©minemment corporel, ce n’était certainement pas le cas dans l’AntiquitĂ© mĂȘme chez Plaute. Selon Isabelle David, ses Ɠuvres se caractĂ©risent en effet par deux tensions contradictoires, l’évocation concrĂšte du corps et une extrĂȘme dĂ©sincarnation des personnages. S’opposent ainsi « les indices textuels et visuels de la prĂ©sence charnelle du personnage plautinien » et les passages mĂ©taphoriques qui le comparent Ă  une ombre picturale. La rĂ©fĂ©rence Ă  la peinture fait du personnage une « image dĂ©sincarnĂ©e » et semble appeler le spectateur Ă  se mĂ©fier des apparences. Cette mĂ©fiance envers la fiction ne permet pas rĂ©ellement de rompre l’illusion théùtrale puisque les personnages « dĂ©sincarnĂ©s » sont exclusivement ceux qui jouent un rĂŽle devant les autres. D’autre part, les conditions de la reprĂ©sentation théùtrale Ă  Rome (gestuelle travaillĂ©e, costume, postiches, masques, etc.) sont un obstacle Ă  un mimĂ©tisme rĂ©aliste et font plutĂŽt appel Ă  l’imagination du lecteur : « l’efficace des mots » remplace ainsi parfois le spectacle. DĂšs lors, « les mots deviennent la chair du corps55. »

Intégration progressive du corps

33ParallĂšlement Ă  la scĂšne comique, la tragĂ©die intĂšgre progressivement le corps comme un Ă©lĂ©ment essentiel de sa dramaturgie. C’est le constat que fait Michel Fartzoff en comparant les termes qui le dĂ©signent chez Eschyle, Sophocle et Euripide. Rarement Ă©voquĂ© chez le premier, trĂšs prĂ©sent chez Sophocle en lien avec la situation dramatique, il devient chez Euripide « un Ă©lĂ©ment que l’on dĂ©crit, et dont l’apparence et les attitudes rĂ©vĂšlent ou trahissent les sentiments des personnages, ou en dissimulent au contraire la valeur morale ». Le rĂŽle scĂ©nique du corps se double donc d’une rĂ©flexion philosophique56. Angela M. Andrisano rappelle aussi la place centrale du corps dans les premiers textes thĂ©oriques antiques et l’amĂ©lioration progressive de l’art de l’acteur qui s’impose dans la deuxiĂšme moitiĂ© du ve siĂšcle. Le texte qu’il prononce redouble ses postures car il dĂ©signe sans cesse le corps des personnages, eidola venus du mythe. À l’opposĂ©, les personnages issus d’un passĂ© plus lointain sont prĂ©sents sur scĂšne mais on rappelle leur statut de fantĂŽmes : « la parole scĂ©nique, qui donne l’évanescence au corps des fantĂŽmes, restitue la chair aux autres personnages57. » Or ces rĂ©fĂ©rences corporelles dĂ©pendent du contexte culturel : Angela M. Andrisano fait l’hypothĂšse d’un « glissement progressif de l’évocation des vĂȘtements [
] vers celle des parties anatomiques », glissement parallĂšle Ă  l’évolution du rĂŽle de l’acteur comme Ă  l’importance culturelle de la mĂ©decine Ă  partir de la deuxiĂšme moitiĂ© du ve siĂšcle.

La possibilitĂ© d’un langage corporel 

34S’esquisse enfin la possibilitĂ© d’une scĂšne oĂč l’évocation du corps ne passe plus par les mots. Corps en jeu nous propose ainsi l’exemple du pantomime grecque dont Lucien vante le « corps protĂ©en » dans son ouvrage sur la danse. Seul, masquĂ©, le danseur reprĂ©sente une sĂ©rie de caractĂšres mythiques avec un accompagnement musical. Il se caractĂ©rise par sa perfectibilitĂ© et sa souplesse qui lui permettent, au terme d’un entrainement intensif, d’incarner tout type de personnage, humain, animal ou divin et leurs mĂ©tamorphoses58. C’est aussi un vĂ©ritable langage gestuel que parvient Ă  acquĂ©rir le jeune acteur indien du kutiyattam, théùtre du Kerala. Dans la dramaturgie indienne, le corps de l’acteur doit dĂ©verser les Ă©motions suggĂ©rĂ©es par le texte. Pour cela, il se dote d’un « corps physique » et d’un « corps ludique » : sa formation repose sur le maintien de postures dans lesquelles il apprend le texte sans en comprendre le sens. Virginie Johan parle ainsi d’une « parole physique, organique, effective au-delĂ  de son sens sĂ©mantique59. » Les rĂ©pĂ©titions permettent Ă  l’acteur d’apprivoiser un « corps-esprit » : les gestes signifient des noms, le souffle et le visage constituent un code Ă©motionnel.


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35Au terme de cette lecture croisĂ©e du corps dans l’AntiquitĂ© et Ă  la pliure des xvie et xviie siĂšcles, une Ă©vidence s’impose : la difficultĂ© de se dĂ©faire d’une rĂ©ception sĂ©miotique. Dans l’histoire de la culture occidentale, le corps n’est jamais un objet pris pour lui-mĂȘme ; son intĂ©rĂȘt repose sur son statut de signe. La perspective d’une corporalitĂ© dĂ©gagĂ©e de tout investissement psychologique ou mĂ©taphysique est rĂ©solument moderne. Tel est l’enseignement du dernier article de Corps en jeu oĂč JosĂ© Moure dĂ©finit, Ă  l’aide des premiers thĂ©oriciens du cinĂ©ma, les contours d’un corps renouvelĂ© par ses rapports avec la technologie moderne ou la mĂ©canisation.