Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 9
Marie Baudry

Les portraits de Todorov : entre humanisme des lumiÚres et idéologie juste-milieu

Tzvetan Todorov, La Signature humaine. Essais 1983-2008, Paris : Le Seuil, 2009, EAN 9782020993265.

1« La signature humaine » qui donne son titre Ă  ce recueil de textes de Tzvetan Todorov cherche Ă  comprendre des destins singuliers, de Goethe Ă  Germaine Tillion, en passant par Bakhtine ou Primo Levi par exemple, Ă  retranscrire l’homme qui se cache derriĂšre l’Ɠuvre. Quelle que soit la section que l’on choisisse, « Portraits », « Histoires » ou « Lectures », il s’agit presque toujours d’esquisser une biographie intellectuelle, oĂč l’ĂȘtre n’apparaĂźt pas dans sa solitude, mais est toujours pris dans son rapport au monde, Ă  la sociĂ©tĂ© (mĂȘme quand c’est pour porter un sombre jugement sur elle, comme chez La Rochefoucauld), et, pour ce qui est des « Portraits » et « Histoires », dans son rapport Ă  l’histoire contemporaine. Cette « relation entre ‘‘vie’’ et ‘‘Ɠuvre’’ » que cherche Ă  Ă©tablir Todorov, est moins peut-ĂȘtre d’« inversion, ou de compensation, ou de complĂ©mentarité » (p. 12) comme il l’écrit, que celle de la façon dont les circonstances extĂ©rieures peuvent venir façonner, mĂȘme de façon discrĂšte comme c’est le cas chez Bakhtine, l’Ɠuvre autant que la vie de ses « personnages » (ainsi qu’il qualifie Jakobson et Bakhtine p. 129). Aussi tous ces textes, bien que biographiques, sont-ils avant tout des rĂ©cits, auxquels Todorov donne parfois la structure de « Bildungsroman » (p. 22), parce que, surtout, il voudrait en faire des « histoires exemplaires » (p. 13). Bref, en dĂ©gager une « morale » dont on verra plus loin en quoi elle consiste et ce qui peut la rendre problĂ©matique.

2Ce que cherche T. Todorov, Ă  travers ces portraits, c’est d’abord et avant tout l’entremĂȘlement du politique et de l’art, du politique et de la pensĂ©e, du politique et de la thĂ©orie ; c’est lui qui donne sa trĂšs forte cohĂ©rence Ă  cet ensemble dont l’auteur redoutait Ă  tort « l’effet un peu Ă©trange que p[ourrait] produire le rapprochement de ces figures tutĂ©laires entre elles » (p. 14). C’est Ă©videmment dans ses portraits (de G. Tillion – avec l’AlgĂ©rie, puis la dĂ©portation, de Aron – avec le nazisme et le stalinisme, de Said – avec la cause palestinienne) que transparaĂźt le mieux cette incursion du politique dans la vie humaine, qui vient bouleverser vie, pensĂ©e et thĂ©orie : la pensĂ©e de l’un ou de l’autre n’eĂ»t pas Ă©tĂ© celle qu’elle est, sans cette incursion, toujours brutale, du politique dans sa vie. Cette question, qui ne cesse de parcourir l’ensemble de La Signature humaine, dresse Ă©videmment en creux un portrait, une biographie politico-intellectuelle de T. Todorov, un « portrait chinois » Ă©crit-il, que la prĂ©face ne faisait qu’esquisser, en rappelant le parcours bouleversĂ© de l’étudiant bulgare, de passage pour un an Ă  Paris Ă  la fin de ses Ă©tudes, et qui s’y installera finalement dĂ©finitivement (p. 9-12). C’est ainsi par exemple, outre qu’il rappelle souvent les circonstances de ses rencontres, avec Tillion ou Said, l’occasion pour lui d’établir des parallĂ©lismes entre sa propre vie et celle des auteurs qui l’intĂ©ressent ici : la double appartenance de Said et la sienne, ainsi que leur double casquette de critique littĂ©raire et d’historien amĂšne T. Todorov Ă  dresser une sorte de diptyque dans lequel on le reconnaĂźt pour partie (p. 86 sqq).

3Mais assez paradoxalement, si c’est bien la façon dont une situation politique peut venir bouleverser une vie et une Ɠuvre qui occupent T. Todorov, c’est pour aller vers un discours qui prĂŽne le non-engagement politique au profit de la seule action individuelle. Ainsi de l’admiration pour G. Tillion, parce qu’« elle ne s’engage pas du cĂŽtĂ© du FLN (elle ne portera pas de valise), ni du cĂŽtĂ© de ‘‘l’AlgĂ©rie française’’, mais essaiera de sauver du pire quelques individus » (p. 49). Ainsi encore de la dĂ©fiance bienveillante Ă  l’égard de l’engagement pro-palestinien de Said (p. 94-95), de la valorisation de « l’absence d’engagement dans le conflit des partis politiques » d’Aron (p. 63) et de la condamnation, non sans mĂ©chancetĂ©, de Sartre (p. 66), ou encore de la prĂ©sentation de l’action individuelle et rĂ©ussie d’un Dimitar Pechev dans le « Sauvetage des juifs bulgares » (p. 171). Autrement dit, mais nous y reviendrons, cette entrĂ©e du politique dans le biographique est toujours l’occasion pour T. Todorov de prĂŽner une forme d’apolitisme « juste-milieu », d’éthique libĂ©rale oĂč l’individu doit toujours primer sur les institutions et toute forme d’engagement.

4Ce refus de l’engagement politique est ainsi Ă  l’aune de l’idĂ©ologie de Todorov, une idĂ©ologie du « juste-milieu », hĂ©ritiĂšre d’un humanisme des LumiĂšres qui s’opposerait farouchement au Romantisme et Ă  ses consĂ©quences politiques.

5Si le politique tient une place si importante dans la vie de T. Todorov, cela ne va donc pas sans une forte empreinte idĂ©ologique dans son discours : farouche adversaire des totalitarismes (mais qui ne le serait pas ?), et en particulier du nazisme et du stalinisme (que T. Todorov prĂ©fĂšre systĂ©matiquement nommer « communisme », au risque de caricaturer son propos), il l’est au nom d’une opposition plus gĂ©nĂ©rale Ă  toute utopie rĂ©volutionnaire, tout projet trop « romantique » de sociĂ©tĂ© idĂ©ale. Ainsi ne lui est-il pas trop difficile de ranger, tout en rappelant certaines diffĂ©rences formelles, sous la mĂȘme banniĂšre, nazisme et ce qu’il nomme « communisme ».

6Et on ne sera pas Ă©tonnĂ© que la voie prĂŽnĂ©e par T. Todorov, soit une voie censĂ©e ĂȘtre « mĂ©diane », celle de la dĂ©mocratie libĂ©rale (p. 59), qu’il faut, Ă  la façon d’Aron, critiquer, au « nom de l’idĂ©al dĂ©mocratique lui-mĂȘme », ainsi qu’il le fait, et de façon intĂ©ressante, quand il s’interroge sur la pertinence du tribunal pĂ©nal international (p. 231 sqq). Voie mĂ©diane, il cherche alors Ă  aplanir les sujets de discorde : ainsi Aron ne serait « plus de droite » mais incarnerait « dĂ©sormais le consensus dĂ©mocratique » (p. 79) et Said, une fois qu’on lui retranche son goĂ»t discutable pour les « modes » du « marxisme et du nitzschĂ©isme » typique de la French theory aux États-Unis, partagerait avec T. Todorov un « humanisme » bienvenu (p. 99). Bref, T. Todorov ne cesse de le rĂ©pĂ©ter : « MĂ©fions-nous des deux extrĂȘmes : nous n’avons pas Ă  rougir de choisir cette voie moyenne » (p. 244).

7Cette voie mĂ©diane, ce refus des extrĂȘmes devient toutefois trĂšs discutable dans les positions idĂ©ologiques de l’auteur, parce qu’il ne la tient absolument pas. T. Todorov s’élĂšve donc Ă  de multiples reprises contre la phrase de Marx selon laquelle il n’est plus temps de comprendre mais de transformer le monde (p. 63, p. 228). Il ne s’agit pas seulement lĂ  d’une formule, mais d’un programme bien connu : pour T. Todorov, dĂšs lors que l’art — au XXe siĂšcle, mais cela est dĂ©jĂ  contenu en germe dans le Romantisme du XIXe siĂšcle — aspire Ă  changer le monde, il est sur la pente dangereuse du totalitarisme. On arrive ici Ă  l’un des articles les plus polĂ©miques de l’essai, « Artistes et Dictateurs », oĂč le conservatisme politique de T. Todorov Ă©clate au grand jour. La citation liminaire de Tocqueville dit assez l’orientation idĂ©ologique qui sera celle de l’article (p. 193). Il s’agit d’y montrer comment la promotion (romantique puis wagnĂ©rienne) de l’Ɠuvre d’art totale, conduisant aux avant-gardes radicales russe, italienne et allemande, viendra servir, Ă  un moment ou Ă  un autre, les rĂ©gimes totalitaires qui se mettent en place. MĂȘme si l’analyse du futurisme italien y est souvent passionnante, la thĂšse plus gĂ©nĂ©rale qui veut que les dictateurs (Mussolini, Hitler et Staline) soient finalement considĂ©rĂ©s comme les continuateurs des artistes (MaĂŻakovski, Marinetti, le Bahaus, tous mis sur le mĂȘme plan), aboutit Ă  des phrases comme celle-ci : « cette fois-ci, le rĂȘve de Wagner est en train de se rĂ©aliser » quand enfin Hitler fait de son Ɠuvre politique une crĂ©ation artistique qui le mettrait, selon les idĂ©ologues nazis, au premier rang des artistes allemands (p. 217). DĂšs lors, c’est la caricature qui domine le propos : Benjamin est Ă©cartĂ© en une phrase parce qu’il ose montrer ce qui sĂ©pare le nazisme du stalinisme (p. 226), Trotsky est carrĂ©ment accusĂ© d’anticiper, dans l’idĂ©e, les pratiques eugĂ©niques des nazis (p. 225) ! Outre ces propos d’une mauvaise foi plus que douteuse, le conservatisme de T. Todorov se trahit encore dans son exaltation des « valeurs fĂ©minines », qu’il oppose plus que rapidement Ă  la promotion des valeurs viriles dans les totalitarismes europĂ©ens (p. 227). La position pourrait alors se rĂ©sumer Ă  ce thĂ©orĂšme, il faut un art qui ne change rien dans le monde, n’ait aucune vellĂ©itĂ© de transformation, quelle soit-elle, car alors, puisqu’on risque toujours de retrouver la formule de Marx, c’est qu’on est toujours prĂšs Ă  sauter dans le totalitarisme (p. 228).

8Si l’on peut s’indigner contre cette idĂ©ologie souvent rĂ©actionnaire, tout le discours de T. Todorov rappelle que, quoiqu’il veuille prĂŽner le contraire de toute force, l’art est politique. Si ce n’est qu’il oublie que ceci n’est pas forcĂ©ment un « Mal ». Si ce n’est aussi que, censĂ© ĂȘtre le farouche dĂ©fenseur d’une voie « mĂ©diane », il ne cesse de crĂ©er la polĂ©mique, d’ĂȘtre Ă  la limite de la contre-vĂ©ritĂ©, ou tout du moins d’élever des barriĂšres incommensurables entre romantisme et humanisme hĂ©ritĂ© des lumiĂšres, quand il ne caricature pas Ă  l’extrĂȘme son propos en faisant du romantisme et des « sinistres agissements de LĂ©nine et Staline, de Mussolini et Hitler », deux tenants qui « procĂšdent d'une mĂȘme vision du monde » (p. 229) !

9Si les termes de romantisme et d’humanisme peuvent Ă  tout le moins sembler vieillis pour parler de la politique contemporaine, ils recouvrent chez T. Todorov une peur aveugle pour tout ce qui pourrait rappeler ou conduire au totalitarisme, et l’empĂȘche de voir que le totalitarisme contemporain a peut-ĂȘtre revĂȘtu des « habits neufs » (pour reprendre en partie le titre d’un des essais de Wendy Brown) et des parures dĂ©mocratiques qui ne le rende pas moins inquiĂ©tant.

10Cet aspect idĂ©ologique, qui pourra heurter, est toutefois moins important sans doute que la volontĂ© qu’a T. Todorov d’indiquer en creux de ses « portraits » et « histoires » (cela est moins palpable dans ses « lectures ») une Ă©thique qui pourra elle aussi sembler un peu trop simple : clairement fondĂ©e sur une opposition entre le bien et le mal, son manichĂ©isme n’est tempĂ©rĂ© que par le fait que la voie du « mal », loin d’ĂȘtre retranchĂ©e de l’humanitĂ©, est toujours invoquĂ©e comme une des voies toujours possibles que peut emprunter n’importe quelle vie humaine. L’éthique individuelle que promeut T. Todorov est Ă  l’aune de ce qu’il se reconnaĂźt de parentĂ© avec Goethe, dans son « profil » : une continuitĂ© avec l’esprit des lumiĂšres (aussi valorisĂ© dans le portrait d’Aron, p. 80), une recherche permanente du « bien » contre le « mal » qui est en nous. Cette « naĂŻvetĂ© philosophique » (qu’il voyait en Said, p. 100) permet de comprendre pourquoi T. Todorov choisit le plus souvent de dresser des portraits et de s’intĂ©resser Ă  la biographie plus qu’à l’Ɠuvre (ou pour ĂȘtre plus juste Ă  l’entremĂȘlement du biographique et de l’Ɠuvre) de figures individuelles exemplaires, de « justes », comme G. Tillion, dont le portrait ouvre le recueil, ou de Pechev. Et explique aussi sa rĂ©serve (Said) voire son agressivitĂ© (Sartre, MaĂŻakovski) Ă  l’égard des individus engagĂ©s.

11Aussi ses essais courent-ils toujours le risque d’attribuer les bons (Aron, qui le premier a su s’opposer au stalinisme, p. 62) et les mauvais points, de se poser en juge de l’histoire (malgrĂ© toute sa dĂ©fiance justifiĂ©e Ă  l’égard de l’institution judiciaire et de sa volontĂ© de prendre la place de l’histoire, p. 236 sqq), mĂȘme s’il rappelle rĂ©guliĂšrement qu’« aspirer Ă  ĂȘtre juste ne signifie pas non plus qu’on se considĂšre comme chargĂ© d’une mission, celle de faire la morale aux autres » (p. 44). Ainsi de l’histoire qu’il relate du « sauvetage des juifs bulgares », passionnante, puisque la Bulgarie est le seul État, avec le Danemark, Ă  avoir su protĂ©ger une grande partie de sa population juive de la dĂ©portation, et puisque aussi Todorov fait appel Ă  une historiographie en anglais et en bulgare. PlutĂŽt que de reconstruire une histoire Ă©difiante, il s’agit ici de montrer toute la complexitĂ© de ce sauvetage et surtout de l’attribution d’un « mĂ©rite » Ă  un seul homme ou parti : les choses sont plus complexes, faites de hasards, de tergiversations, de quelques courages individuels (Dimitar Pechev, certains membres de l’Église orthodoxe), de quelques figures plus ambiguĂ«s (le roi). Bref, tout est plus indĂ©cidable comme le montre bien T. Todorov. On ne peut alors que regretter la conclusion bien naĂŻve Ă  une histoire aussi complexe :

Il faut tout cela [cette somme d’évĂ©nements complexes] pour que le bien puisse advenir, en un lieu, pendant un moment [
]. Il semble qu’une fois introduit dans la vie politique, le mal se perpĂ©tue avec une grande facilitĂ©, alors que le bien reste difficile, rare, fragile. Et pourtant possible (p. 172).

12Ceci est Ă  l’aune d’une conception gĂ©nĂ©rale de l’existence du bien et du mal, hĂ©ritĂ©es d’une vision chrĂ©tienne un peu trop simple, considĂ©rĂ©s comme des instances qui se partageraient en chaque homme, conception qui aplanit chaque fois les choses : outre le sauvetage des juifs bulgares, on la retrouve dans « La mĂ©moire comme remĂšde contre le mal », quand Todorov s’interroge sur la possibilitĂ© de juger du tortionnaire cambodgien Douch. En repartant de l’analyse complexe, ambiguĂ« et passionnante de François Bizot dans Le Portail, T. Todorov en conclut Ă  la rĂ©versibilitĂ© du bien et du mal, parce que le prisonnier (Bizot) a pu un temps « torturer » son geĂŽlier (Douch). RĂ©duire les actions humaines en terme de « bien » et de « mal », mĂȘme quand c’est pour reconnaĂźtre que rien n’est tout blanc ou tout noir, c’est s’engager dans une vision trĂšs simplifiĂ©e de l’histoire, c’est aplanir tout problĂšme, comme lorsque dans son texte sur Primo Levi, T. Todorov Ă©crit :

Le mal, serait-il diluĂ©, se retrouve sur toute la surface du globe – accompli parfois au nom d’un passĂ© glorieux de combat contre le fascisme ou de rĂ©sistance contre le communisme (p. 248).

13Une telle Ă©thique, manichĂ©enne et rĂ©duite Ă  l’individu, trouve sans doute son explication dans le refus de tout engagement politique. Reste alors une mĂ©thode, et mĂȘme une approche disciplinaire, propre Ă  T. Todorov, sans doute moins polĂ©mique, et plus riche.

14Inutile de dire ici que le lecteur qui se serait arrĂȘtĂ© au premier Todorov, thĂ©oricien structuraliste, ne retrouvera pas ici les analyses littĂ©raires auxquelles il pourrait s’attendre. Les portraits sont d’historiens, de penseurs, de thĂ©oriciens, d’écrivains (La Rochefoucauld, Stendhal, Beckett), de musiciens (Mozart), parfois d’acteurs de l’histoire (comme Gueorgui Dimitrov, proche de Staline, dans un article qui n’apporte pas grand chose sur le dictateur), ou de dĂ©couvreurs (« La dĂ©couverte de l’AmĂ©rique »). À cette pluralitĂ© d’hommes, et de disciplines, on l’a dĂ©jĂ  dit, le souci constant de T. Todorov concerne la liaison entre la vie et l’Ɠuvre. Aussi a-t-il le plus souvent recours Ă  leurs MĂ©moires (Aron), leurs journaux (Dimitrov), ou correspondances (Goethe).

15Mais ceci est bien Ă  l’aune d’une mĂ©thode, ou du moins d’une façon d’envisager un moyen terme dans le discours scientifique et thĂ©orique. Une belle phrase de G. Tillion, citĂ©e par T. Todorov, illustrera mieux ce point : il faudrait parvenir Ă  conjuguer « la grande lumiĂšre blanche de l’enquĂȘte historique, qui illumine de toute part les reliefs et les couleurs, avec l’obscur rayon de l’expĂ©rience qui traverse les Ă©paisseurs de la matiĂšre » (p. 37). Ce n’est que dans cet entrelacement subtil, et que T. Todorov applique Ă  l’ensemble de ses textes, qu’une matiĂšre vivante pourra Ă©merger. Chez T. Todorov, elle pourrait prendre le nom de dialogue, terme qui revient souvent sous sa plume, nĂ©cessairement quand il est question de Bakhtine, mĂȘme si ce n’est peut-ĂȘtre pas lĂ  que la notion est la mieux Ă©clairĂ©e, mais aussi dans tous ses autres textes : il s’agit toujours d’établir un dialogue, un pont, qui fasse sortir l’individu enclos sur lui-mĂȘme pour le comprendre du dehors, depuis un « tu ». On retrouve ici, mĂȘme si c’est sous une allure moins systĂ©matique, tout l’intĂ©rĂȘt de T. Todorov pour la linguistique, et plus gĂ©nĂ©ralement pour la langue, qu’il s’agisse de montrer les pouvoirs de la nomination, qui fait dĂ©couverte (ainsi de l’AmĂ©rique nommĂ©e et donc « dĂ©couverte » par Martin WaldseemĂŒller Ă  Saint-DiĂ© en 1507, p. 287), qu’il s’agisse d’exalter la façon que Goethe a toujours de se considĂ©rer « soi-mĂȘme comme un autre » (notamment dans sa relation Ă  Schiller, p. 426 sq.) ou qu’il s’agisse de reconnaĂźtre la mĂ©thode propre Ă  Constant quand il Ă©crit De la religion, et anticipe en quelque sorte sur l’anthropologie structurale et la sociologie (p. 367). Cela Ă©clate encore, finalement, dans la lecture que T. Todorov propose du DĂ©peupleur et de Compagnie de Beckett : l’univers clos, rĂ©glĂ© et absurde du DĂ©peupleur, bien que semblant donner une image de notre monde, est finalement vu par un ĂȘtre qui lui est extĂ©rieur (l’auteur), et qui s’adresse Ă  un autre qui lui est tout aussi Ă©tranger (le lecteur). Autrement dit, il y a toujours du dehors, du « tu », de l’adresse, et donc, de l’espoir (p. 399).

16On l’aura compris, Ă  moins de partager parfaitement les vues idĂ©ologiques de T. Todorov, on ne saurait goĂ»ter pleinement La Signature humaine, mais y glaner cependant les prĂ©mices d’une mĂ©thode non systĂ©matique et retrouver avec plaisir quelques belles figures du XXe siĂšcle.