Les portraits de Todorov : entre humanisme des lumiÚres et idéologie juste-milieu
1« La signature humaine » qui donne son titre Ă ce recueil de textes de Tzvetan Todorov cherche Ă comprendre des destins singuliers, de Goethe Ă Germaine Tillion, en passant par Bakhtine ou Primo Levi par exemple, Ă retranscrire lâhomme qui se cache derriĂšre lâĆuvre. Quelle que soit la section que lâon choisisse, « Portraits », « Histoires » ou « Lectures », il sâagit presque toujours dâesquisser une biographie intellectuelle, oĂč lâĂȘtre nâapparaĂźt pas dans sa solitude, mais est toujours pris dans son rapport au monde, Ă la sociĂ©tĂ© (mĂȘme quand câest pour porter un sombre jugement sur elle, comme chez La Rochefoucauld), et, pour ce qui est des « Portraits » et « Histoires », dans son rapport Ă lâhistoire contemporaine. Cette « relation entre ââvieââ et ââĆuvreââ » que cherche Ă Ă©tablir Todorov, est moins peut-ĂȘtre dâ« inversion, ou de compensation, ou de complĂ©mentarité » (p. 12) comme il lâĂ©crit, que celle de la façon dont les circonstances extĂ©rieures peuvent venir façonner, mĂȘme de façon discrĂšte comme câest le cas chez Bakhtine, lâĆuvre autant que la vie de ses « personnages » (ainsi quâil qualifie Jakobson et Bakhtine p. 129). Aussi tous ces textes, bien que biographiques, sont-ils avant tout des rĂ©cits, auxquels Todorov donne parfois la structure de « Bildungsroman » (p. 22), parce que, surtout, il voudrait en faire des « histoires exemplaires » (p. 13). Bref, en dĂ©gager une « morale » dont on verra plus loin en quoi elle consiste et ce qui peut la rendre problĂ©matique.
2Ce que cherche T. Todorov, Ă travers ces portraits, câest dâabord et avant tout lâentremĂȘlement du politique et de lâart, du politique et de la pensĂ©e, du politique et de la thĂ©orie ; câest lui qui donne sa trĂšs forte cohĂ©rence Ă cet ensemble dont lâauteur redoutait Ă tort « lâeffet un peu Ă©trange que p[ourrait] produire le rapprochement de ces figures tutĂ©laires entre elles » (p. 14). Câest Ă©videmment dans ses portraits (de G. Tillion â avec lâAlgĂ©rie, puis la dĂ©portation, de Aron â avec le nazisme et le stalinisme, de Said â avec la cause palestinienne) que transparaĂźt le mieux cette incursion du politique dans la vie humaine, qui vient bouleverser vie, pensĂ©e et thĂ©orie : la pensĂ©e de lâun ou de lâautre nâeĂ»t pas Ă©tĂ© celle quâelle est, sans cette incursion, toujours brutale, du politique dans sa vie. Cette question, qui ne cesse de parcourir lâensemble de La Signature humaine, dresse Ă©videmment en creux un portrait, une biographie politico-intellectuelle de T. Todorov, un « portrait chinois » Ă©crit-il, que la prĂ©face ne faisait quâesquisser, en rappelant le parcours bouleversĂ© de lâĂ©tudiant bulgare, de passage pour un an Ă Paris Ă la fin de ses Ă©tudes, et qui sây installera finalement dĂ©finitivement (p. 9-12). Câest ainsi par exemple, outre quâil rappelle souvent les circonstances de ses rencontres, avec Tillion ou Said, lâoccasion pour lui dâĂ©tablir des parallĂ©lismes entre sa propre vie et celle des auteurs qui lâintĂ©ressent ici : la double appartenance de Said et la sienne, ainsi que leur double casquette de critique littĂ©raire et dâhistorien amĂšne T. Todorov Ă dresser une sorte de diptyque dans lequel on le reconnaĂźt pour partie (p. 86 sqq).
3Mais assez paradoxalement, si câest bien la façon dont une situation politique peut venir bouleverser une vie et une Ćuvre qui occupent T. Todorov, câest pour aller vers un discours qui prĂŽne le non-engagement politique au profit de la seule action individuelle. Ainsi de lâadmiration pour G. Tillion, parce quâ« elle ne sâengage pas du cĂŽtĂ© du FLN (elle ne portera pas de valise), ni du cĂŽtĂ© de ââlâAlgĂ©rie françaiseââ, mais essaiera de sauver du pire quelques individus » (p. 49). Ainsi encore de la dĂ©fiance bienveillante Ă lâĂ©gard de lâengagement pro-palestinien de Said (p. 94-95), de la valorisation de « lâabsence dâengagement dans le conflit des partis politiques » dâAron (p. 63) et de la condamnation, non sans mĂ©chancetĂ©, de Sartre (p. 66), ou encore de la prĂ©sentation de lâaction individuelle et rĂ©ussie dâun Dimitar Pechev dans le « Sauvetage des juifs bulgares » (p. 171). Autrement dit, mais nous y reviendrons, cette entrĂ©e du politique dans le biographique est toujours lâoccasion pour T. Todorov de prĂŽner une forme dâapolitisme « juste-milieu », dâĂ©thique libĂ©rale oĂč lâindividu doit toujours primer sur les institutions et toute forme dâengagement.
4Ce refus de lâengagement politique est ainsi Ă lâaune de lâidĂ©ologie de Todorov, une idĂ©ologie du « juste-milieu », hĂ©ritiĂšre dâun humanisme des LumiĂšres qui sâopposerait farouchement au Romantisme et Ă ses consĂ©quences politiques.
5Si le politique tient une place si importante dans la vie de T. Todorov, cela ne va donc pas sans une forte empreinte idĂ©ologique dans son discours : farouche adversaire des totalitarismes (mais qui ne le serait pas ?), et en particulier du nazisme et du stalinisme (que T. Todorov prĂ©fĂšre systĂ©matiquement nommer « communisme », au risque de caricaturer son propos), il lâest au nom dâune opposition plus gĂ©nĂ©rale Ă toute utopie rĂ©volutionnaire, tout projet trop « romantique » de sociĂ©tĂ© idĂ©ale. Ainsi ne lui est-il pas trop difficile de ranger, tout en rappelant certaines diffĂ©rences formelles, sous la mĂȘme banniĂšre, nazisme et ce quâil nomme « communisme ».
6Et on ne sera pas Ă©tonnĂ© que la voie prĂŽnĂ©e par T. Todorov, soit une voie censĂ©e ĂȘtre « mĂ©diane », celle de la dĂ©mocratie libĂ©rale (p. 59), quâil faut, Ă la façon dâAron, critiquer, au « nom de lâidĂ©al dĂ©mocratique lui-mĂȘme », ainsi quâil le fait, et de façon intĂ©ressante, quand il sâinterroge sur la pertinence du tribunal pĂ©nal international (p. 231 sqq). Voie mĂ©diane, il cherche alors Ă aplanir les sujets de discorde : ainsi Aron ne serait « plus de droite » mais incarnerait « dĂ©sormais le consensus dĂ©mocratique » (p. 79) et Said, une fois quâon lui retranche son goĂ»t discutable pour les « modes » du « marxisme et du nitzschĂ©isme » typique de la French theory aux Ătats-Unis, partagerait avec T. Todorov un « humanisme » bienvenu (p. 99). Bref, T. Todorov ne cesse de le rĂ©pĂ©ter : « MĂ©fions-nous des deux extrĂȘmes : nous nâavons pas Ă rougir de choisir cette voie moyenne » (p. 244).
7Cette voie mĂ©diane, ce refus des extrĂȘmes devient toutefois trĂšs discutable dans les positions idĂ©ologiques de lâauteur, parce quâil ne la tient absolument pas. T. Todorov sâĂ©lĂšve donc Ă de multiples reprises contre la phrase de Marx selon laquelle il nâest plus temps de comprendre mais de transformer le monde (p. 63, p. 228). Il ne sâagit pas seulement lĂ dâune formule, mais dâun programme bien connu : pour T. Todorov, dĂšs lors que lâart â au XXe siĂšcle, mais cela est dĂ©jĂ contenu en germe dans le Romantisme du XIXe siĂšcle â aspire Ă changer le monde, il est sur la pente dangereuse du totalitarisme. On arrive ici Ă lâun des articles les plus polĂ©miques de lâessai, « Artistes et Dictateurs », oĂč le conservatisme politique de T. Todorov Ă©clate au grand jour. La citation liminaire de Tocqueville dit assez lâorientation idĂ©ologique qui sera celle de lâarticle (p. 193). Il sâagit dây montrer comment la promotion (romantique puis wagnĂ©rienne) de lâĆuvre dâart totale, conduisant aux avant-gardes radicales russe, italienne et allemande, viendra servir, Ă un moment ou Ă un autre, les rĂ©gimes totalitaires qui se mettent en place. MĂȘme si lâanalyse du futurisme italien y est souvent passionnante, la thĂšse plus gĂ©nĂ©rale qui veut que les dictateurs (Mussolini, Hitler et Staline) soient finalement considĂ©rĂ©s comme les continuateurs des artistes (MaĂŻakovski, Marinetti, le Bahaus, tous mis sur le mĂȘme plan), aboutit Ă des phrases comme celle-ci : « cette fois-ci, le rĂȘve de Wagner est en train de se rĂ©aliser » quand enfin Hitler fait de son Ćuvre politique une crĂ©ation artistique qui le mettrait, selon les idĂ©ologues nazis, au premier rang des artistes allemands (p. 217). DĂšs lors, câest la caricature qui domine le propos : Benjamin est Ă©cartĂ© en une phrase parce quâil ose montrer ce qui sĂ©pare le nazisme du stalinisme (p. 226), Trotsky est carrĂ©ment accusĂ© dâanticiper, dans lâidĂ©e, les pratiques eugĂ©niques des nazis (p. 225) ! Outre ces propos dâune mauvaise foi plus que douteuse, le conservatisme de T. Todorov se trahit encore dans son exaltation des « valeurs fĂ©minines », quâil oppose plus que rapidement Ă la promotion des valeurs viriles dans les totalitarismes europĂ©ens (p. 227). La position pourrait alors se rĂ©sumer Ă ce thĂ©orĂšme, il faut un art qui ne change rien dans le monde, nâait aucune vellĂ©itĂ© de transformation, quelle soit-elle, car alors, puisquâon risque toujours de retrouver la formule de Marx, câest quâon est toujours prĂšs Ă sauter dans le totalitarisme (p. 228).
8Si lâon peut sâindigner contre cette idĂ©ologie souvent rĂ©actionnaire, tout le discours de T. Todorov rappelle que, quoiquâil veuille prĂŽner le contraire de toute force, lâart est politique. Si ce nâest quâil oublie que ceci nâest pas forcĂ©ment un « Mal ». Si ce nâest aussi que, censĂ© ĂȘtre le farouche dĂ©fenseur dâune voie « mĂ©diane », il ne cesse de crĂ©er la polĂ©mique, dâĂȘtre Ă la limite de la contre-vĂ©ritĂ©, ou tout du moins dâĂ©lever des barriĂšres incommensurables entre romantisme et humanisme hĂ©ritĂ© des lumiĂšres, quand il ne caricature pas Ă lâextrĂȘme son propos en faisant du romantisme et des « sinistres agissements de LĂ©nine et Staline, de Mussolini et Hitler », deux tenants qui « procĂšdent d'une mĂȘme vision du monde » (p. 229) !
9Si les termes de romantisme et dâhumanisme peuvent Ă tout le moins sembler vieillis pour parler de la politique contemporaine, ils recouvrent chez T. Todorov une peur aveugle pour tout ce qui pourrait rappeler ou conduire au totalitarisme, et lâempĂȘche de voir que le totalitarisme contemporain a peut-ĂȘtre revĂȘtu des « habits neufs » (pour reprendre en partie le titre dâun des essais de Wendy Brown) et des parures dĂ©mocratiques qui ne le rende pas moins inquiĂ©tant.
10Cet aspect idĂ©ologique, qui pourra heurter, est toutefois moins important sans doute que la volontĂ© quâa T. Todorov dâindiquer en creux de ses « portraits » et « histoires » (cela est moins palpable dans ses « lectures ») une Ă©thique qui pourra elle aussi sembler un peu trop simple : clairement fondĂ©e sur une opposition entre le bien et le mal, son manichĂ©isme nâest tempĂ©rĂ© que par le fait que la voie du « mal », loin dâĂȘtre retranchĂ©e de lâhumanitĂ©, est toujours invoquĂ©e comme une des voies toujours possibles que peut emprunter nâimporte quelle vie humaine. LâĂ©thique individuelle que promeut T. Todorov est Ă lâaune de ce quâil se reconnaĂźt de parentĂ© avec Goethe, dans son « profil » : une continuitĂ© avec lâesprit des lumiĂšres (aussi valorisĂ© dans le portrait dâAron, p. 80), une recherche permanente du « bien » contre le « mal » qui est en nous. Cette « naĂŻvetĂ© philosophique » (quâil voyait en Said, p. 100) permet de comprendre pourquoi T. Todorov choisit le plus souvent de dresser des portraits et de sâintĂ©resser Ă la biographie plus quâĂ lâĆuvre (ou pour ĂȘtre plus juste Ă lâentremĂȘlement du biographique et de lâĆuvre) de figures individuelles exemplaires, de « justes », comme G. Tillion, dont le portrait ouvre le recueil, ou de Pechev. Et explique aussi sa rĂ©serve (Said) voire son agressivitĂ© (Sartre, MaĂŻakovski) Ă lâĂ©gard des individus engagĂ©s.
11Aussi ses essais courent-ils toujours le risque dâattribuer les bons (Aron, qui le premier a su sâopposer au stalinisme, p. 62) et les mauvais points, de se poser en juge de lâhistoire (malgrĂ© toute sa dĂ©fiance justifiĂ©e Ă lâĂ©gard de lâinstitution judiciaire et de sa volontĂ© de prendre la place de lâhistoire, p. 236 sqq), mĂȘme sâil rappelle rĂ©guliĂšrement quâ« aspirer Ă ĂȘtre juste ne signifie pas non plus quâon se considĂšre comme chargĂ© dâune mission, celle de faire la morale aux autres » (p. 44). Ainsi de lâhistoire quâil relate du « sauvetage des juifs bulgares », passionnante, puisque la Bulgarie est le seul Ătat, avec le Danemark, Ă avoir su protĂ©ger une grande partie de sa population juive de la dĂ©portation, et puisque aussi Todorov fait appel Ă une historiographie en anglais et en bulgare. PlutĂŽt que de reconstruire une histoire Ă©difiante, il sâagit ici de montrer toute la complexitĂ© de ce sauvetage et surtout de lâattribution dâun « mĂ©rite » Ă un seul homme ou parti : les choses sont plus complexes, faites de hasards, de tergiversations, de quelques courages individuels (Dimitar Pechev, certains membres de lâĂglise orthodoxe), de quelques figures plus ambiguĂ«s (le roi). Bref, tout est plus indĂ©cidable comme le montre bien T. Todorov. On ne peut alors que regretter la conclusion bien naĂŻve Ă une histoire aussi complexe :
Il faut tout cela [cette somme dâĂ©vĂ©nements complexes] pour que le bien puisse advenir, en un lieu, pendant un moment [âŠ]. Il semble quâune fois introduit dans la vie politique, le mal se perpĂ©tue avec une grande facilitĂ©, alors que le bien reste difficile, rare, fragile. Et pourtant possible (p. 172).
12Ceci est Ă lâaune dâune conception gĂ©nĂ©rale de lâexistence du bien et du mal, hĂ©ritĂ©es dâune vision chrĂ©tienne un peu trop simple, considĂ©rĂ©s comme des instances qui se partageraient en chaque homme, conception qui aplanit chaque fois les choses : outre le sauvetage des juifs bulgares, on la retrouve dans « La mĂ©moire comme remĂšde contre le mal », quand Todorov sâinterroge sur la possibilitĂ© de juger du tortionnaire cambodgien Douch. En repartant de lâanalyse complexe, ambiguĂ« et passionnante de François Bizot dans Le Portail, T. Todorov en conclut Ă la rĂ©versibilitĂ© du bien et du mal, parce que le prisonnier (Bizot) a pu un temps « torturer » son geĂŽlier (Douch). RĂ©duire les actions humaines en terme de « bien » et de « mal », mĂȘme quand câest pour reconnaĂźtre que rien nâest tout blanc ou tout noir, câest sâengager dans une vision trĂšs simplifiĂ©e de lâhistoire, câest aplanir tout problĂšme, comme lorsque dans son texte sur Primo Levi, T. Todorov Ă©crit :
Le mal, serait-il diluĂ©, se retrouve sur toute la surface du globe â accompli parfois au nom dâun passĂ© glorieux de combat contre le fascisme ou de rĂ©sistance contre le communisme (p. 248).
13Une telle Ă©thique, manichĂ©enne et rĂ©duite Ă lâindividu, trouve sans doute son explication dans le refus de tout engagement politique. Reste alors une mĂ©thode, et mĂȘme une approche disciplinaire, propre Ă T. Todorov, sans doute moins polĂ©mique, et plus riche.
14Inutile de dire ici que le lecteur qui se serait arrĂȘtĂ© au premier Todorov, thĂ©oricien structuraliste, ne retrouvera pas ici les analyses littĂ©raires auxquelles il pourrait sâattendre. Les portraits sont dâhistoriens, de penseurs, de thĂ©oriciens, dâĂ©crivains (La Rochefoucauld, Stendhal, Beckett), de musiciens (Mozart), parfois dâacteurs de lâhistoire (comme Gueorgui Dimitrov, proche de Staline, dans un article qui nâapporte pas grand chose sur le dictateur), ou de dĂ©couvreurs (« La dĂ©couverte de lâAmĂ©rique »). Ă cette pluralitĂ© dâhommes, et de disciplines, on lâa dĂ©jĂ dit, le souci constant de T. Todorov concerne la liaison entre la vie et lâĆuvre. Aussi a-t-il le plus souvent recours Ă leurs MĂ©moires (Aron), leurs journaux (Dimitrov), ou correspondances (Goethe).
15Mais ceci est bien Ă lâaune dâune mĂ©thode, ou du moins dâune façon dâenvisager un moyen terme dans le discours scientifique et thĂ©orique. Une belle phrase de G. Tillion, citĂ©e par T. Todorov, illustrera mieux ce point : il faudrait parvenir Ă conjuguer « la grande lumiĂšre blanche de lâenquĂȘte historique, qui illumine de toute part les reliefs et les couleurs, avec lâobscur rayon de lâexpĂ©rience qui traverse les Ă©paisseurs de la matiĂšre » (p. 37). Ce nâest que dans cet entrelacement subtil, et que T. Todorov applique Ă lâensemble de ses textes, quâune matiĂšre vivante pourra Ă©merger. Chez T. Todorov, elle pourrait prendre le nom de dialogue, terme qui revient souvent sous sa plume, nĂ©cessairement quand il est question de Bakhtine, mĂȘme si ce nâest peut-ĂȘtre pas lĂ que la notion est la mieux Ă©clairĂ©e, mais aussi dans tous ses autres textes : il sâagit toujours dâĂ©tablir un dialogue, un pont, qui fasse sortir lâindividu enclos sur lui-mĂȘme pour le comprendre du dehors, depuis un « tu ». On retrouve ici, mĂȘme si câest sous une allure moins systĂ©matique, tout lâintĂ©rĂȘt de T. Todorov pour la linguistique, et plus gĂ©nĂ©ralement pour la langue, quâil sâagisse de montrer les pouvoirs de la nomination, qui fait dĂ©couverte (ainsi de lâAmĂ©rique nommĂ©e et donc « dĂ©couverte » par Martin WaldseemĂŒller Ă Saint-DiĂ© en 1507, p. 287), quâil sâagisse dâexalter la façon que Goethe a toujours de se considĂ©rer « soi-mĂȘme comme un autre » (notamment dans sa relation Ă Schiller, p. 426 sq.) ou quâil sâagisse de reconnaĂźtre la mĂ©thode propre Ă Constant quand il Ă©crit De la religion, et anticipe en quelque sorte sur lâanthropologie structurale et la sociologie (p. 367). Cela Ă©clate encore, finalement, dans la lecture que T. Todorov propose du DĂ©peupleur et de Compagnie de Beckett : lâunivers clos, rĂ©glĂ© et absurde du DĂ©peupleur, bien que semblant donner une image de notre monde, est finalement vu par un ĂȘtre qui lui est extĂ©rieur (lâauteur), et qui sâadresse Ă un autre qui lui est tout aussi Ă©tranger (le lecteur). Autrement dit, il y a toujours du dehors, du « tu », de lâadresse, et donc, de lâespoir (p. 399).
16On lâaura compris, Ă moins de partager parfaitement les vues idĂ©ologiques de T. Todorov, on ne saurait goĂ»ter pleinement La Signature humaine, mais y glaner cependant les prĂ©mices dâune mĂ©thode non systĂ©matique et retrouver avec plaisir quelques belles figures du XXe siĂšcle.

