Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 9
Laure Depretto

SĂ©vignĂ©, mĂšre de l’autofiction ?

Nathalie Freidel, La ConquĂȘte de l’intime. Public et privĂ© dans la Correspondance de Mme de SĂ©vignĂ©, Paris : HonorĂ© Champion, coll. "LumiĂšres classiques", 2009, 732 p., EAN 9782745320056.

Je me suis laissée aller à la tentation de parler de moi à bride abattue, sans retenue et sans mesure.

Lettre à Bussy-Rabutin du 13 novembre 1687, cité p. 521

Cette Ɠuvre qu’on voulut d’abord faire passer pour un avatar de la Gazette, trouverait peut-ĂȘtre davantage sa place parmi les grandes autofictions de notre littĂ©rature.

N. Freidel, p. 18

1DĂšs qu’on s’intĂ©resse de prĂšs Ă  SĂ©vignĂ©, il est presque impossible d’ignorer la fameuse querelle qui opposa d’un cĂŽtĂ© les tenants de la spontanĂ©itĂ© absolue d’une Ă©pistoliĂšre ne pensant pas Ă  publication, de l’autre les partisans d’un « systĂšme Ă©pistolaire » (B. Bray), d’une intentionnalitĂ© littĂ©raire1. ÉpistoliĂšre contre auteur Ă©pistolaire, selon la terminologie de Roger DuchĂȘne. DĂšs lors, plusieurs solutions : soit choisir son camp et lire SĂ©vignĂ© selon l’une ou l’autre de ces deux grilles, soit faire un pas de cĂŽtĂ© et dĂ©cider d’ignorer, justement, une question Ă  jamais sans rĂ©ponse, soit, enfin, et c’est le partis pris par N. Freidel, tenter une rĂ©conciliation, proposer un compromis, rendant l’alternative non exclusive2.

2Pour ce faire, le choix d’une analyse des rapports entre public et privĂ© est un angle d’approche pertinent, particuliĂšrement fructueux dans le cas de cet objet littĂ©raire complexe que sont les lettres de SĂ©vignĂ© (correspondance privĂ©e d’une personne privĂ©e, n’écrivant pas par ailleurs de livres publiĂ©s, devenue progressivement publique au XVIIIe siĂšcle, traitant Ă  la fois d’évĂ©nements publics et connus et de rĂ©alitĂ©s intimes). Ce champ d’études, par ailleurs en vogue3 est celui qu’a choisi Nathalie Freidel, dans sa thĂšse publiĂ©e aujourd’hui chez HonorĂ© Champion, pour relire l’ensemble de la correspondance de Mme de SĂ©vignĂ©. Sa proposition initiale qui pourra surprendre, mais qui n’est pas sans intĂ©rĂȘt dans la tentative de dĂ©passement de la querelle critique est la suivante : on pourrait aprĂšs tout considĂ©rer que la correspondance de SĂ©vignĂ© appartient au genre de l’autofiction. Non pas au sens genettien, et plus restreint, du terme4 mais sans doute au sens volontairement flou et contradictoire que lui donna son inventeur5, Serge Doubrovsky, en 1977 sur la fameuse quatriĂšme de couverture de Fils. Cette crĂ©ation thĂ©orique rĂ©cente elle-mĂȘme instable permet de tenir l’équilibre toujours prĂ©caire entre la considĂ©ration des sentiments dĂ©clarĂ©s par l’épistoliĂšre, leur prise en compte (et prise au sĂ©rieux) et l’analyse des stratĂ©gies discursives mises en Ɠuvre dans la mise en scĂšne de soi. L’autofiction permettrait de tenir ensemble la communication et l’écriture, l’idĂ©e d’une Ă©mergence de l’expression de la sensibilitĂ©, du sentiment intĂ©rieur et la recherche d’une langue adĂ©quate Ă  l’exprimer. Ce livre fait par ailleurs en permanence le choix du compromis, sur le modĂšle de l’alternance ou du mĂ©lange, du tantĂŽt tantĂŽt ou du Ă  la fois. On en prendra deux exemples, en fin d’ouvrage :

le regard sĂ©vignĂ©en est toujours double. TantĂŽt l’épistoliĂšre fait chƓur avec le public et sa voix semble s’insĂ©rer dans un discours collectif, participer au consensus. TantĂŽt elle se tient Ă  distance, esquisse un mouvement de recul qui suffit Ă  donner Ă  son point de vue une dimension critique et ironique, p. 667

Or l’ambivalence savamment entretenue par l’épistoliĂšre entre le proche et le lointain, la prĂ©sence et l’absence, ainsi que le constant brouillage temporel et stylistique auquel elle se livre, sont les vĂ©ritables conditions d’émergence du texte littĂ©raire et ce qui lui permet de transcender les circonstances de sa composition, p. 681

3Cette « duplicité » (p. 668) attribuĂ©e Ă  l’épistoliĂšre est ainsi pour Freidel le facteur permettant d’expliquer les dĂ©saccords de la critique Ă  son sujet. Si personne n’est d’accord sur le statut Ă  accorder Ă  cette correspondance, c’est parce qu’elle revĂȘt tour Ă  tour plusieurs formes, qu’elle est en permanente mĂ©tamorphose, qu’elle n’a pas d’unitĂ©. Ou plutĂŽt si : son unitĂ© rĂ©side dans la recherche et la maĂźtrise progressive d’un discours de l’intime, le choix du titre laissant penser que pĂšserait sur l’épistoliĂšre un certain nombre de contraintes contre lesquelles elle aurait eu Ă  lutter pour faire Ă©merger, au sein de relations Ă©pistolaires privĂ©es et codifiĂ©es, une expression libre des sentiments les plus intĂ©rieurs. On pourrait aussi, en s’appuyant sur la dĂ©finition que donne FuretiĂšre du mot « intime » (« Intime. Adj m. & f. & substantif. Amy particulier & Ă  qui on descouvre son cƓur & ses affaires plus confidemment qu’à tout autre »), que cette conquĂȘte n’est pas seulement celle d’un contenu de discours mais celle d’un interlocuteur privilĂ©gié : la correspondance comme recherche de l’ « amy particulier ». Si le livre ne fait que mentionner en introduction la question de l’autofiction, son propos est plus manifestement de retracer un parcours orientĂ© par la privatisation progressive de la correspondance baptisĂ©e ici conquĂȘte, Ă  la fois appropriation d’un discours sur soi et sĂ©duction de l’autre. Il est constituĂ© de quatre grandes parties : 1. la ligne de fracture du public et du privĂ© au XVIIe siĂšcle, 2. espace public, espace privĂ©, 3. individu et sociĂ©tĂ© Ă  travers la correspondance et 4. Ă©crire l’intime, d’une bibliographie, d’un (prĂ©cieux) index des lettres et d’un index des noms. La premiĂšre partie, La ligne de fracture du public et du privĂ© au XVIIe siĂšcle, s’appuyant sur les travaux de rĂ©fĂ©rence de JĂŒrgen Habermas, Philippe AriĂšs et HĂ©lĂšne Merlin, explore les diffĂ©rentes facettes de la progressive distinction des domaines public et privé :

41. dans la sphĂšre du pouvoir (chapitre 1). Y sont Ă©voquĂ©es, entre autres, quelques affaires cĂ©lĂšbres dont le procĂšs Fouquet, les dĂ©marches pour l’obtention de charges, les dĂ©ceptions politiques
 MalgrĂ© cette « ligne de fracture », N. Freidel constate une porositĂ© des ordres dans la correspondance sĂ©vignĂ©enne : « dans la conception sĂ©vignĂ©enne de la vie politique, les barriĂšres entre la vie domestique et la vie publique ne sont en effet pas Ă©tanches » (p. 43). Elle remarque notamment qu’il n’y a pas de hiĂ©rarchie dans l’ordre des rubriques de la lettre, que le mĂȘme terme, « nouvelle », est employĂ© pour les deux types d’informations, publiques comme privĂ©es. C’est Ă©galement dans ce chapitre que sont analysĂ©es les diffĂ©rentes Ă©vocations du roi dans la correspondance.

52. dans la sphĂšre religieuse (chapitre 2). Freidel commence par lister les lectures pieuses de la marquise, puis elle rappelle son assistance Ă  de nombreux sermons, ceux de Bourdaloue par exemple, avant d’étudier son usage du vocabulaire empruntĂ© aux lectures, de Pascal en particulier et son rapport Ă  la providence6. Concernant les lectures, ce chapitre a l’intĂ©rĂȘt de ne pas se limiter Ă  l’étude de la lecture de saint Augustin, et de rappeler l’importance des lectures des grands textes mystiques (p. 77).

63. Les deux derniers chapitres de cette premiĂšre partie s’intĂ©ressent pour l’un Ă  la littĂ©rature en voie de constitution, Ă  la suite des travaux d’Alain Viala et d’HĂ©lĂšne Merlin notamment, pour l’autre au statut particulier de « la littĂ©rature Ă©pistolaire à la croisĂ©e des chemins », ) et Ă  la question de l’émergence de la « lettre familiĂšre ». Un des points du dĂ©bat critique Ă©voquĂ© plus haut concerne en particulier la question du public premier des lettres : y a-t-il eu  circulation des lettres de la marquise et diffusion Ă  un ensemble plus ou moins vaste de lecteurs ? N. Freidel se rallie ici Ă  la position de l’éditeur de SĂ©vigné : « Roger DuchĂȘne a cependant raison de souligner la raretĂ© de ces divulgations, quasiment accidentelles dans l’immense Ă©tendue de la correspondance » (p. 174), ou encore « les quelques courriers (environ une dizaine) semblant avoir bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une circulation plus large en dehors du cercle familial, ne font que confirmer cette rĂšgle par leur caractĂšre exceptionnel », (p. 187). Ce saut dĂ©ductif est contestable : est-ce parce que les indices d’une telle diffusion sont rares qu’il faut en conclure Ă  la raretĂ© de la pratique de lectures Ă  plusieurs ?

7C’est Ă  la fin de cette premiĂšre partie que N. Freidel propose trois critĂšres pour dĂ©finir la lettre intime :

81. Elle doit Ă©maner d’un cadre privĂ© et rendre compte de circonstances prĂ©cises et personnelles, avoir un contenu intime (par diffĂ©rence avec la lettre humaniste, qui ne dĂ©peint pas un cadre intimiste, ne contient aucune mention de rĂ©alitĂ©s prosaĂŻques)

92. Elle doit contenir l’expression subjective d’un destinateur particulier (par opposition à la lettre mondaine, qui comporte peu d’expression des affects)

103. Elle doit ĂȘtre adressĂ©e Ă  un destinataire unique et fortement prĂ©sent (par contraste avec la lettre amoureuse qui tend au monologue par effacement progressif de la prĂ©sence du destinataire)

11La deuxiĂšme partie, Espace public, espace privĂ© qui comporte Ă©galement quatre chapitres s’intĂ©resse aux espaces de la correspondance, ou plus exactement Ă  diffĂ©rents types d’espace : les espaces de rĂ©daction (soit les diffĂ©rents lieux de rĂ©sidence de l’épistoliĂšre), les espaces d’évocation (la cour, le champ de bataille
), les espaces de destination (les dĂ©placements de l’épistoliĂšre, ses visites Ă  la cour, ses retraites
)

12Le chapitre 1 revient sur les rapports de SĂ©vignĂ© Ă  la cour de façon chronologique et Ă©numĂšre ses diffĂ©rentes visites, la derniĂšre Ă©tant la cĂ©lĂšbre reprĂ©sentation d’Esther Ă  Saint-Cyr en 1689. Il Ă©voque ensuite ses diffĂ©rentes relations, lui permettant un accĂšs si ce n’est Ă  la cour, du moins Ă  ce qui s’y passe : le duc de Chaulnes, Mme de Soubise, Mme de Vins. Une fois encore, N. Freidel se rallie Ă  DuchĂȘne : « À l’évidence, la fonction informative de ces relations est seconde » (p. 218). On trouve Ă©galement dans ce chapitre une proposition intĂ©ressante dans les pages 220 et suivantes : « Mais plutĂŽt qu’à des cercles concentriques, schĂ©ma dans lequel les nouvelles publiques se trouvent le plus Ă©loignĂ©es des informations personnelles, il nous semble que nous avons affaire Ă  un entrelacement beaucoup plus flou et moins hiĂ©rarchisé ». Est esquissĂ©e briĂšvement une comparaison avec une autre correspondance fĂ©minine, plus tardive, celle de Mme de Maintenon avec Mmes de Caylus et de Dangeau7, oĂč la vie de cour est quasiment absente (p. 231). Cet exercice comparatif est  pratiquĂ© une seconde fois, cette fois avec les lettres  de Mme de Villedieu ou de la prĂ©sidente Ferrand (p. 600). Cet exercice mĂ©riterait d’ailleurs toute sa place et de plus longs dĂ©veloppements dans les Ă©tudes sĂ©vignĂ©ennes.

13Par la suite, Freidel Ă©voque les espaces de sociabilitĂ© de la ville, ses « micro-sociĂ©tĂ©s » : « Sa Ville est celle des hĂŽtels particuliers, des portes closes et des jardins abritĂ©s, loin des foules » (p. 243). Le chapitre 2 Ă©tudie les influences du lieu sur l’écriture et tout particuliĂšrement la correspondance lorsqu’elle s’écrit de Bretagne, de Provence
 Le chapitre 3 revient sur les grandes retraites, les exilĂ©s, les dĂ©chus, les ermites cĂ©lĂšbres (la retraite Ă©clatante de Retz, Port-Royal, La ValliĂšre...) Le chapitre 4 convoque les recherches historiques portant sur la dĂ©coration intĂ©rieure et sur l’habitat de l’époque (J.-P. Babelon, A. MĂ©rot, L. Mumford), pour dĂ©crire le progressif repli de SĂ©vignĂ© sur les espaces intimes, qu’ils soient intĂ©rieurs (la chambre, le cabinet) ou extĂ©rieurs (le parc, les allĂ©es de la demeure des Rochers). Cependant, cette privatisation des espaces n’empĂȘche pas, pour Freidel, le maintien d’« espaces hybrides » :

Loin de se rĂ©duire Ă  une opposition fixe entre espace public et espace privĂ©, la disposition en diptyques (la cour/la ville ; Paris/la province) met plutĂŽt en Ă©vidence l’instabilitĂ©, la confusion qui caractĂ©risent la condition de l’homme au XVIIe siĂšcle, p. 374

14La troisiĂšme partie intitulĂ©e Individu et sociĂ©tĂ© Ă  travers la Correspondance  s’intĂ©resse Ă  la dimension sociale de l’épistolaire, et Ă©tudie successivement les diffĂ©rents « cercles concentriques de relations plus ou moins lĂąches » qu’entretenait SĂ©vigné : d’abord la sphĂšre mondaine (chap. 1) et le badinage inhĂ©rent Ă  ce cercle, rattachĂ© principalement aux premiĂšres lettres de SĂ©vigné ; ensuite le cercle d’amis (chap. 2). C’est dans ce chapitre cependant que sont faites des propositions concernant les stratĂ©gies sociales :

Alors qu’on ne retient souvent de cette premiĂšre correspondance que le badinage et les jeux galants, il nous semble qu’elle revĂȘt Ă©galement une dimension essentielle de justification de sa place dans le monde par la jeune marquise, privĂ©e des appuis familiaux nĂ©cessaires, p. 436

15C’est que l’amitiĂ© est aussi un mĂ©tier8: « On voit ainsi, selon l’expression d’Éric MĂ©choulan, “osciller l’amitiĂ© sous les vents contraires du privĂ© et du public“ » (p. 439). Ces frĂ©quentations multiples, parfois stratĂ©giquement entretenues, se rĂ©partissent sur diffĂ©rents lieux de sociabilité : l’hĂŽtel de Rambouillet, l’hĂŽtel de CondĂ©, l’hĂŽtel de Nevers
 On pourra s’étonner que Mme de Grignan figure dans ce chapitre, alors que le suivant s’intitule « l’univers familial ». Cette partition des chapitres contrevient surtout, nous semble-t-il, au projet initial qui Ă©tait de montrer plutĂŽt les interfĂ©rences entre sphĂšres, le caractĂšre fluctuant et mouvant des relations. Elle est d’ailleurs remise en cause par l’auteur elle-mĂȘme au dĂ©but du chapitre 3 : « La distinction est beaucoup moins nette chez Mme de SĂ©vignĂ© pour qui les deux sphĂšres semblent souvent se confondre  [
] On retrouve la mĂȘme superposition des liens amicaux et familiaux dans l’évocation du clan Grignan » (p. 471)

16Le chapitre 4 « La nĂ©buleuse du moi » propose d’intĂ©ressantes analyses notamment sur les passages oĂč le mĂ©tadiscours de l’épistoliĂšre vient couvrir une transgression de fait de l’interdit de parler de soi. Il analyse Ă©galement les diffĂ©rents autoportraits prĂ©sents dans les lettres. Freidel remarque la multiplication des marques du je dans la chronique du procĂšs Fouquet notamment, montrant ainsi comment la « relation » sĂ©vignĂ©enne s’émancipe du modĂšle de la gazette par la primautĂ© accordĂ©e Ă  ses propres perceptions.

17La quatriĂšme et derniĂšre partie, Écrire l’intime, s’ouvre sur les rapports entre la lettre et le secret (chap. 1). Dans le chapitre 2, N. Freidel s’intĂ©resse Ă  l’expression de la sensibilitĂ©, notamment Ă  la richesse et aux variations du vocabulaire sĂ©vignĂ©en des affects. Le chapitre 3 revient sur les mouvements de la correspondance, temporels et spatiaux : rapport Ă  l’éloignement gĂ©ographique, multiples temporalitĂ©s propres Ă  l’épistolaire et discontinuitĂ© des Ă©changes. Cependant l’affirmation selon laquelle les Ă©vĂ©nements ne seraient jamais mis en rapport les uns avec les autres est sans doute Ă  nuancer (p. 651) : il arrive frĂ©quemment au contraire qu’un Ă©vĂ©nement de cour en rappelle un autre, qu’un Ă©vĂ©nement lie des lettres entre elles sous la forme du feuilleton Ă  Ă©pisodes. En outre, dans un certain nombre de lettres l’impression de dĂ©sordre et de transitions hasardeuses ne rĂ©siste pas toujours Ă  une seconde lecture. Enfin, N. Freidel rĂ©examine les rapports de SĂ©vignĂ© Ă  la norme Ă©crite, Ă  la rhĂ©torique, aux modĂšles d’écriture. Ce dernier chapitre est assez difficile Ă  rĂ©sumer, tant y abondent les mentions du paradoxe, de l’ambivalence, du brouillage, de la confusion, des fluctuations


18La conclusion revient sur le fil conducteur de ce livre : la correspondance est le rĂ©sultat d’un parcours de vie Ă©volutif, des annĂ©es d’apprentissage de la sociabilitĂ© (soit les premiĂšres lettres Ă  Bussy, MĂ©nage
) Ă  l’ñge de la maĂźtrise, de la crĂ©ation de nouveaux codes Ă©pistolaires, qui sont les siens propres et non ceux des secrĂ©taires et manuels Ă©pistolaires. Sans tout Ă  fait couper la vie de SĂ©vignĂ© entre un avant et un aprĂšs le dĂ©part de Mme de Grignan pour la Provence, comme le faisait DuchĂȘne, le travail de N. Freidel prĂ©suppose une conception linĂ©aire et continue de l’existence9, progression directement reliĂ©e Ă  la pratique Ă©pistolaire qui en donne l’image. Cette pensĂ©e de la correspondance comme progression est perceptible dans l’image qui revient le plus souvent, celle du « chemin parcouru ». On en donnera quelques exemples :

Heureusement, ce genre d’expressions, qui « frise la prĂ©ciositĂ© ridicule », et illustre les excĂšs des combats de civilitĂ©, disparaĂźt de la suite de la Correspondance et l’on peut mesurer le chemin parcouru lorsque, Ă  peine deux annĂ©es plus tard, Mme de SĂ©vignĂ© annonce Ă  sa fille la mort du chevalier de Grignan, p. 398

À la mĂšre dĂ©pouillĂ©e, la tragique NiobĂ© des dĂ©buts de la Correspondance, succĂšde une mĂšre nourriciĂšre et Ă©panouie, la prodigue CĂ©rĂšs, partagĂ©e non plus entre le dĂ©sespoir des sĂ©parations et l’euphorie des retrouvailles, mais Ă©quitablement entre ses deux enfants, p. 499

Comme dans le « parcours hĂ©roĂŻque » cornĂ©lien analysĂ© par J. Rousset, l’épistoliĂšre semble ĂȘtre parvenue au terme de sa « mĂ©tamorphose », p. 656

19Ce livre tĂ©moigne en outre de la difficultĂ© Ă  renoncer Ă  la psychologie dans les Ă©tudes sĂ©vignĂ©ennes : mĂȘme quand on la chasse par la porte, elle aura une fĂącheuse tendance Ă  revenir par la fenĂȘtre. Ainsi N. Freidel, se dĂ©clarant rĂ©solument du cĂŽtĂ© de Roger DuchĂȘne, mais faisant un pas de cĂŽtĂ©, de l’analyse des sentiments Ă  l’analyse de leur expression10, ne s’interdit pas certaines interprĂ©tations psychologiques : « claustrophobie et claustrophobie semblent des caractĂ©ristiques Ă©galement dĂ©terminantes du tempĂ©rament sĂ©vignĂ©en » (p. 356) ; « cyclothimie sĂ©vignĂ©enne » (p. 551) ; « obsession du camouflage » (p. 599) ; « obsession fluviale » (p. 628) ; « Il est difficile de ne pas faire le lien entre la dĂ©tresse de la marquise Ă  chaque nouvelle sĂ©paration, vĂ©cue comme un abandon, et la disparition prĂ©coce des figures parentales » (p. 514). Cette tendance prend aussi d’autres formes, dont certaines Ă©taient dĂ©jĂ  visibles dans les travaux de Roger DuchĂȘne. Nous en donnerons deux exemples :

201. l’identification est parfois telle que lorsque l’épistoliĂšre Ă©crit quelque chose qui choque le lecteur contemporain ou qui n’est pas Ă  son honneur (son Ă©loge de la rĂ©vocation de l’édit de Nantes, son rĂ©cit des rĂ©voltes de Bretagne
), le critique va avoir tendance Ă  justifier le phĂ©nomĂšne, Ă  l’excuser. Une variante de cette pratique se dĂ©cline aussi dans les corrections successives qui sont apportĂ©es aux jugements critiques antĂ©rieurs dĂšs lors qu’ils Ă©taient nĂ©gatifs. Il s’agira alors de corriger une interprĂ©tation jugĂ©e erronĂ©e parce que nĂ©gative :

cette prĂ©occupation pour le sort rĂ©servĂ© Ă  ses petits-enfants, ce versant pĂ©dagogique de la Correspondance souvent interprĂ©tĂ© comme une ingĂ©rence excessive de la part de l’épistoliĂšre, p. 497

Sa fonction [le badinage], loin de la gratuitĂ© qu’on lui attribue gĂ©nĂ©ralement, n’est pas de camoufler le vide du message mais au contraire d’en attĂ©nuer la violence, p. 396

212. Autre tendance : prĂȘter Ă  l’épistoliĂšre des arriĂšre-pensĂ©es, des sentiments qui seraient en fait les vrais mais que camoufleraient les dĂ©clarations Ă©pistolaires. Ainsi, pour N. Freidel, comme pour DuchĂȘne, la plaisanterie sĂ©vignĂ©enne est toujours le masque de la gravitĂ©, le badinage a toujours une fonction compensatoire (p. 402)

il semble que la marquise n’ait trouvĂ© que le ton de la plaisanterie pour dĂ©clarer qu’elle ne plaisante pas, p. 395 

une maniĂšre Ă©vidente de faire diversion plutĂŽt qu’une marque infĂąme de manque de cƓur, p. 490

22Pourquoi est-il si difficile d’accepter (mais est-ce d’ailleurs Ă  « accepter » ?) qu’une plaisanterie est une plaisanterie, qu’elle peut ĂȘtre cruelle, qu’un auteur (si SĂ©vignĂ© en est un) n’a pas nĂ©cessairement Ă  ĂȘtre aimable?

23Quoi qu’il en soit, ce livre constitue une synthĂšse sĂ©rieuse sur un grand nombre d’aspects de la correspondance, ainsi qu’une riche mise en contexte de celle-ci au sein des autres formes d’écriture et de communication de l’époque. Il convoque un nombre remarquable de lettres peu souvent lues ou commentĂ©es et prend en compte l’intĂ©gralitĂ© de la pĂ©riode d’écriture. Il resitue SĂ©vignĂ© dans les divers rĂ©seaux de sociabilitĂ© qu’elle frĂ©quentait et met l’accent sur l’importance de la lettre dans la vie mondaine, familiale
 Il rend visible surtout Ă  quel point les rapports entre public et privĂ© tels qu’ils se nĂ©gocient en permanence dans la correspondance de SĂ©vignĂ© ne relĂšvent pas d’un partage en deux champs progressivement distincts mais d’un large spectre aux nuances multiples, Ă  l’image de la richesse lexicale qui existait Ă  l’époque : domestique, particulier, familier, secret, 
 Partant, les trois termes public/privĂ©/intime se rĂ©vĂšlent inadĂ©quats Ă  rendre compte de ces fameux espaces indĂ©cidables, hybrides. C’est cette porositĂ© de frontiĂšres jamais tout Ă  fait Ă©tanches qui constitue le cƓur de l’analyse. À cet Ă©gard, la rĂ©ception de SĂ©vignĂ© est riche d’enseignements : si on se penche aujourd’hui sur la dimension intime des lettres, les premiers Ă©diteurs de SĂ©vignĂ© en revanche cherchĂšrent Ă  l’escamoter, comme le montre cette dĂ©claration de Perrin, Ă  l’occasion de son Ă©dition de 1754 : « Je me crus autorisĂ© Ă  supprimer quelques dĂ©tails ou purement domestiques ou peu intĂ©ressants pour le public ». La thĂšse de N. Freidel tĂ©moigne, s’il en Ă©tait besoin, que l’on a bien changĂ© de paradigme11.