SĂ©vignĂ©, mĂšre de lâautofiction ?
Je me suis laissée aller à la tentation de parler de moi à bride abattue, sans retenue et sans mesure.
Lettre à Bussy-Rabutin du 13 novembre 1687, cité p. 521
Cette Ćuvre quâon voulut dâabord faire passer pour un avatar de la Gazette, trouverait peut-ĂȘtre davantage sa place parmi les grandes autofictions de notre littĂ©rature.
N. Freidel, p. 18
1DĂšs quâon sâintĂ©resse de prĂšs Ă SĂ©vignĂ©, il est presque impossible dâignorer la fameuse querelle qui opposa dâun cĂŽtĂ© les tenants de la spontanĂ©itĂ© absolue dâune Ă©pistoliĂšre ne pensant pas Ă publication, de lâautre les partisans dâun « systĂšme Ă©pistolaire » (B. Bray), dâune intentionnalitĂ© littĂ©raire1. ĂpistoliĂšre contre auteur Ă©pistolaire, selon la terminologie de Roger DuchĂȘne. DĂšs lors, plusieurs solutions : soit choisir son camp et lire SĂ©vignĂ© selon lâune ou lâautre de ces deux grilles, soit faire un pas de cĂŽtĂ© et dĂ©cider dâignorer, justement, une question Ă jamais sans rĂ©ponse, soit, enfin, et câest le partis pris par N. Freidel, tenter une rĂ©conciliation, proposer un compromis, rendant lâalternative non exclusive2.
2Pour ce faire, le choix dâune analyse des rapports entre public et privĂ© est un angle dâapproche pertinent, particuliĂšrement fructueux dans le cas de cet objet littĂ©raire complexe que sont les lettres de SĂ©vignĂ© (correspondance privĂ©e dâune personne privĂ©e, nâĂ©crivant pas par ailleurs de livres publiĂ©s, devenue progressivement publique au XVIIIe siĂšcle, traitant Ă la fois dâĂ©vĂ©nements publics et connus et de rĂ©alitĂ©s intimes). Ce champ dâĂ©tudes, par ailleurs en vogue3 est celui quâa choisi Nathalie Freidel, dans sa thĂšse publiĂ©e aujourdâhui chez HonorĂ© Champion, pour relire lâensemble de la correspondance de Mme de SĂ©vignĂ©. Sa proposition initiale qui pourra surprendre, mais qui nâest pas sans intĂ©rĂȘt dans la tentative de dĂ©passement de la querelle critique est la suivante : on pourrait aprĂšs tout considĂ©rer que la correspondance de SĂ©vignĂ© appartient au genre de lâautofiction. Non pas au sens genettien, et plus restreint, du terme4 mais sans doute au sens volontairement flou et contradictoire que lui donna son inventeur5, Serge Doubrovsky, en 1977 sur la fameuse quatriĂšme de couverture de Fils. Cette crĂ©ation thĂ©orique rĂ©cente elle-mĂȘme instable permet de tenir lâĂ©quilibre toujours prĂ©caire entre la considĂ©ration des sentiments dĂ©clarĂ©s par lâĂ©pistoliĂšre, leur prise en compte (et prise au sĂ©rieux) et lâanalyse des stratĂ©gies discursives mises en Ćuvre dans la mise en scĂšne de soi. Lâautofiction permettrait de tenir ensemble la communication et lâĂ©criture, lâidĂ©e dâune Ă©mergence de lâexpression de la sensibilitĂ©, du sentiment intĂ©rieur et la recherche dâune langue adĂ©quate Ă lâexprimer. Ce livre fait par ailleurs en permanence le choix du compromis, sur le modĂšle de lâalternance ou du mĂ©lange, du tantĂŽt tantĂŽt ou du Ă la fois. On en prendra deux exemples, en fin dâouvrage :
le regard sĂ©vignĂ©en est toujours double. TantĂŽt lâĂ©pistoliĂšre fait chĆur avec le public et sa voix semble sâinsĂ©rer dans un discours collectif, participer au consensus. TantĂŽt elle se tient Ă distance, esquisse un mouvement de recul qui suffit Ă donner Ă son point de vue une dimension critique et ironique, p. 667
Or lâambivalence savamment entretenue par lâĂ©pistoliĂšre entre le proche et le lointain, la prĂ©sence et lâabsence, ainsi que le constant brouillage temporel et stylistique auquel elle se livre, sont les vĂ©ritables conditions dâĂ©mergence du texte littĂ©raire et ce qui lui permet de transcender les circonstances de sa composition, p. 681
3Cette « duplicité » (p. 668) attribuĂ©e Ă lâĂ©pistoliĂšre est ainsi pour Freidel le facteur permettant dâexpliquer les dĂ©saccords de la critique Ă son sujet. Si personne nâest dâaccord sur le statut Ă accorder Ă cette correspondance, câest parce quâelle revĂȘt tour Ă tour plusieurs formes, quâelle est en permanente mĂ©tamorphose, quâelle nâa pas dâunitĂ©. Ou plutĂŽt si : son unitĂ© rĂ©side dans la recherche et la maĂźtrise progressive dâun discours de lâintime, le choix du titre laissant penser que pĂšserait sur lâĂ©pistoliĂšre un certain nombre de contraintes contre lesquelles elle aurait eu Ă lutter pour faire Ă©merger, au sein de relations Ă©pistolaires privĂ©es et codifiĂ©es, une expression libre des sentiments les plus intĂ©rieurs. On pourrait aussi, en sâappuyant sur la dĂ©finition que donne FuretiĂšre du mot « intime » (« Intime. Adj m. & f. & substantif. Amy particulier & Ă qui on descouvre son cĆur & ses affaires plus confidemment quâĂ tout autre »), que cette conquĂȘte nâest pas seulement celle dâun contenu de discours mais celle dâun interlocuteur privilĂ©gié : la correspondance comme recherche de lâ « amy particulier ». Si le livre ne fait que mentionner en introduction la question de lâautofiction, son propos est plus manifestement de retracer un parcours orientĂ© par la privatisation progressive de la correspondance baptisĂ©e ici conquĂȘte, Ă la fois appropriation dâun discours sur soi et sĂ©duction de lâautre. Il est constituĂ© de quatre grandes parties : 1. la ligne de fracture du public et du privĂ© au XVIIe siĂšcle, 2. espace public, espace privĂ©, 3. individu et sociĂ©tĂ© Ă travers la correspondance et 4. Ă©crire lâintime, dâune bibliographie, dâun (prĂ©cieux) index des lettres et dâun index des noms. La premiĂšre partie, La ligne de fracture du public et du privĂ© au XVIIe siĂšcle, sâappuyant sur les travaux de rĂ©fĂ©rence de JĂŒrgen Habermas, Philippe AriĂšs et HĂ©lĂšne Merlin, explore les diffĂ©rentes facettes de la progressive distinction des domaines public et privé :
41. dans la sphĂšre du pouvoir (chapitre 1). Y sont Ă©voquĂ©es, entre autres, quelques affaires cĂ©lĂšbres dont le procĂšs Fouquet, les dĂ©marches pour lâobtention de charges, les dĂ©ceptions politiques⊠MalgrĂ© cette « ligne de fracture », N. Freidel constate une porositĂ© des ordres dans la correspondance sĂ©vignĂ©enne : « dans la conception sĂ©vignĂ©enne de la vie politique, les barriĂšres entre la vie domestique et la vie publique ne sont en effet pas Ă©tanches » (p. 43). Elle remarque notamment quâil nây a pas de hiĂ©rarchie dans lâordre des rubriques de la lettre, que le mĂȘme terme, « nouvelle », est employĂ© pour les deux types dâinformations, publiques comme privĂ©es. Câest Ă©galement dans ce chapitre que sont analysĂ©es les diffĂ©rentes Ă©vocations du roi dans la correspondance.
52. dans la sphĂšre religieuse (chapitre 2). Freidel commence par lister les lectures pieuses de la marquise, puis elle rappelle son assistance Ă de nombreux sermons, ceux de Bourdaloue par exemple, avant dâĂ©tudier son usage du vocabulaire empruntĂ© aux lectures, de Pascal en particulier et son rapport Ă la providence6. Concernant les lectures, ce chapitre a lâintĂ©rĂȘt de ne pas se limiter Ă lâĂ©tude de la lecture de saint Augustin, et de rappeler lâimportance des lectures des grands textes mystiques (p. 77).
63. Les deux derniers chapitres de cette premiĂšre partie sâintĂ©ressent pour lâun Ă la littĂ©rature en voie de constitution, Ă la suite des travaux dâAlain Viala et dâHĂ©lĂšne Merlin notamment, pour lâautre au statut particulier de « la littĂ©rature Ă©pistolaire à la croisĂ©e des chemins », ) et Ă la question de lâĂ©mergence de la « lettre familiĂšre ». Un des points du dĂ©bat critique Ă©voquĂ© plus haut concerne en particulier la question du public premier des lettres : y a-t-il eu  circulation des lettres de la marquise et diffusion Ă un ensemble plus ou moins vaste de lecteurs ? N. Freidel se rallie ici Ă la position de lâĂ©diteur de SĂ©vigné : « Roger DuchĂȘne a cependant raison de souligner la raretĂ© de ces divulgations, quasiment accidentelles dans lâimmense Ă©tendue de la correspondance » (p. 174), ou encore « les quelques courriers (environ une dizaine) semblant avoir bĂ©nĂ©ficiĂ© dâune circulation plus large en dehors du cercle familial, ne font que confirmer cette rĂšgle par leur caractĂšre exceptionnel », (p. 187). Ce saut dĂ©ductif est contestable : est-ce parce que les indices dâune telle diffusion sont rares quâil faut en conclure Ă la raretĂ© de la pratique de lectures Ă plusieurs ?
7Câest Ă la fin de cette premiĂšre partie que N. Freidel propose trois critĂšres pour dĂ©finir la lettre intime :
81. Elle doit Ă©maner dâun cadre privĂ© et rendre compte de circonstances prĂ©cises et personnelles, avoir un contenu intime (par diffĂ©rence avec la lettre humaniste, qui ne dĂ©peint pas un cadre intimiste, ne contient aucune mention de rĂ©alitĂ©s prosaĂŻques)
92. Elle doit contenir lâexpression subjective dâun destinateur particulier (par opposition Ă la lettre mondaine, qui comporte peu dâexpression des affects)
103. Elle doit ĂȘtre adressĂ©e Ă un destinataire unique et fortement prĂ©sent (par contraste avec la lettre amoureuse qui tend au monologue par effacement progressif de la prĂ©sence du destinataire)
11La deuxiĂšme partie, Espace public, espace privĂ© qui comporte Ă©galement quatre chapitres sâintĂ©resse aux espaces de la correspondance, ou plus exactement Ă diffĂ©rents types dâespace : les espaces de rĂ©daction (soit les diffĂ©rents lieux de rĂ©sidence de lâĂ©pistoliĂšre), les espaces dâĂ©vocation (la cour, le champ de batailleâŠ), les espaces de destination (les dĂ©placements de lâĂ©pistoliĂšre, ses visites Ă la cour, ses retraitesâŠ)
12Le chapitre 1 revient sur les rapports de SĂ©vignĂ© Ă la cour de façon chronologique et Ă©numĂšre ses diffĂ©rentes visites, la derniĂšre Ă©tant la cĂ©lĂšbre reprĂ©sentation dâEsther Ă Saint-Cyr en 1689. Il Ă©voque ensuite ses diffĂ©rentes relations, lui permettant un accĂšs si ce nâest Ă la cour, du moins Ă ce qui sây passe : le duc de Chaulnes, Mme de Soubise, Mme de Vins. Une fois encore, N. Freidel se rallie Ă DuchĂȘne : « à lâĂ©vidence, la fonction informative de ces relations est seconde » (p. 218). On trouve Ă©galement dans ce chapitre une proposition intĂ©ressante dans les pages 220 et suivantes : « Mais plutĂŽt quâĂ des cercles concentriques, schĂ©ma dans lequel les nouvelles publiques se trouvent le plus Ă©loignĂ©es des informations personnelles, il nous semble que nous avons affaire Ă un entrelacement beaucoup plus flou et moins hiĂ©rarchisé ». Est esquissĂ©e briĂšvement une comparaison avec une autre correspondance fĂ©minine, plus tardive, celle de Mme de Maintenon avec Mmes de Caylus et de Dangeau7, oĂč la vie de cour est quasiment absente (p. 231). Cet exercice comparatif est  pratiquĂ© une seconde fois, cette fois avec les lettres  de Mme de Villedieu ou de la prĂ©sidente Ferrand (p. 600). Cet exercice mĂ©riterait dâailleurs toute sa place et de plus longs dĂ©veloppements dans les Ă©tudes sĂ©vignĂ©ennes.
13Par la suite, Freidel Ă©voque les espaces de sociabilitĂ© de la ville, ses « micro-sociĂ©tĂ©s » : « Sa Ville est celle des hĂŽtels particuliers, des portes closes et des jardins abritĂ©s, loin des foules » (p. 243). Le chapitre 2 Ă©tudie les influences du lieu sur lâĂ©criture et tout particuliĂšrement la correspondance lorsquâelle sâĂ©crit de Bretagne, de Provence⊠Le chapitre 3 revient sur les grandes retraites, les exilĂ©s, les dĂ©chus, les ermites cĂ©lĂšbres (la retraite Ă©clatante de Retz, Port-Royal, La ValliĂšre...) Le chapitre 4 convoque les recherches historiques portant sur la dĂ©coration intĂ©rieure et sur lâhabitat de lâĂ©poque (J.-P. Babelon, A. MĂ©rot, L. Mumford), pour dĂ©crire le progressif repli de SĂ©vignĂ© sur les espaces intimes, quâils soient intĂ©rieurs (la chambre, le cabinet) ou extĂ©rieurs (le parc, les allĂ©es de la demeure des Rochers). Cependant, cette privatisation des espaces nâempĂȘche pas, pour Freidel, le maintien dâ« espaces hybrides » :
Loin de se rĂ©duire Ă une opposition fixe entre espace public et espace privĂ©, la disposition en diptyques (la cour/la ville ; Paris/la province) met plutĂŽt en Ă©vidence lâinstabilitĂ©, la confusion qui caractĂ©risent la condition de lâhomme au XVIIe siĂšcle, p. 374
14La troisiĂšme partie intitulĂ©e Individu et sociĂ©tĂ© Ă travers la Correspondance sâintĂ©resse Ă la dimension sociale de lâĂ©pistolaire, et Ă©tudie successivement les diffĂ©rents « cercles concentriques de relations plus ou moins lĂąches » quâentretenait SĂ©vigné : dâabord la sphĂšre mondaine (chap. 1) et le badinage inhĂ©rent Ă ce cercle, rattachĂ© principalement aux premiĂšres lettres de SĂ©vigné ; ensuite le cercle dâamis (chap. 2). Câest dans ce chapitre cependant que sont faites des propositions concernant les stratĂ©gies sociales :
Alors quâon ne retient souvent de cette premiĂšre correspondance que le badinage et les jeux galants, il nous semble quâelle revĂȘt Ă©galement une dimension essentielle de justification de sa place dans le monde par la jeune marquise, privĂ©e des appuis familiaux nĂ©cessaires, p. 436
15Câest que lâamitiĂ© est aussi un mĂ©tier8: « On voit ainsi, selon lâexpression dâĂric MĂ©choulan, âosciller lâamitiĂ© sous les vents contraires du privĂ© et du publicâ » (p. 439). Ces frĂ©quentations multiples, parfois stratĂ©giquement entretenues, se rĂ©partissent sur diffĂ©rents lieux de sociabilité : lâhĂŽtel de Rambouillet, lâhĂŽtel de CondĂ©, lâhĂŽtel de Nevers⊠On pourra sâĂ©tonner que Mme de Grignan figure dans ce chapitre, alors que le suivant sâintitule « lâunivers familial ». Cette partition des chapitres contrevient surtout, nous semble-t-il, au projet initial qui Ă©tait de montrer plutĂŽt les interfĂ©rences entre sphĂšres, le caractĂšre fluctuant et mouvant des relations. Elle est dâailleurs remise en cause par lâauteur elle-mĂȘme au dĂ©but du chapitre 3 : « La distinction est beaucoup moins nette chez Mme de SĂ©vignĂ© pour qui les deux sphĂšres semblent souvent se confondre [âŠ] On retrouve la mĂȘme superposition des liens amicaux et familiaux dans lâĂ©vocation du clan Grignan » (p. 471)
16Le chapitre 4 « La nĂ©buleuse du moi » propose dâintĂ©ressantes analyses notamment sur les passages oĂč le mĂ©tadiscours de lâĂ©pistoliĂšre vient couvrir une transgression de fait de lâinterdit de parler de soi. Il analyse Ă©galement les diffĂ©rents autoportraits prĂ©sents dans les lettres. Freidel remarque la multiplication des marques du je dans la chronique du procĂšs Fouquet notamment, montrant ainsi comment la « relation » sĂ©vignĂ©enne sâĂ©mancipe du modĂšle de la gazette par la primautĂ© accordĂ©e Ă ses propres perceptions.
17La quatriĂšme et derniĂšre partie, Ăcrire lâintime, sâouvre sur les rapports entre la lettre et le secret (chap. 1). Dans le chapitre 2, N. Freidel sâintĂ©resse Ă lâexpression de la sensibilitĂ©, notamment Ă la richesse et aux variations du vocabulaire sĂ©vignĂ©en des affects. Le chapitre 3 revient sur les mouvements de la correspondance, temporels et spatiaux : rapport Ă lâĂ©loignement gĂ©ographique, multiples temporalitĂ©s propres Ă lâĂ©pistolaire et discontinuitĂ© des Ă©changes. Cependant lâaffirmation selon laquelle les Ă©vĂ©nements ne seraient jamais mis en rapport les uns avec les autres est sans doute Ă nuancer (p. 651) : il arrive frĂ©quemment au contraire quâun Ă©vĂ©nement de cour en rappelle un autre, quâun Ă©vĂ©nement lie des lettres entre elles sous la forme du feuilleton Ă Ă©pisodes. En outre, dans un certain nombre de lettres lâimpression de dĂ©sordre et de transitions hasardeuses ne rĂ©siste pas toujours Ă une seconde lecture. Enfin, N. Freidel rĂ©examine les rapports de SĂ©vignĂ© Ă la norme Ă©crite, Ă la rhĂ©torique, aux modĂšles dâĂ©criture. Ce dernier chapitre est assez difficile Ă rĂ©sumer, tant y abondent les mentions du paradoxe, de lâambivalence, du brouillage, de la confusion, des fluctuationsâŠ
18La conclusion revient sur le fil conducteur de ce livre : la correspondance est le rĂ©sultat dâun parcours de vie Ă©volutif, des annĂ©es dâapprentissage de la sociabilitĂ© (soit les premiĂšres lettres Ă Bussy, MĂ©nageâŠ) Ă lâĂąge de la maĂźtrise, de la crĂ©ation de nouveaux codes Ă©pistolaires, qui sont les siens propres et non ceux des secrĂ©taires et manuels Ă©pistolaires. Sans tout Ă fait couper la vie de SĂ©vignĂ© entre un avant et un aprĂšs le dĂ©part de Mme de Grignan pour la Provence, comme le faisait DuchĂȘne, le travail de N. Freidel prĂ©suppose une conception linĂ©aire et continue de lâexistence9, progression directement reliĂ©e Ă la pratique Ă©pistolaire qui en donne lâimage. Cette pensĂ©e de la correspondance comme progression est perceptible dans lâimage qui revient le plus souvent, celle du « chemin parcouru ». On en donnera quelques exemples :
Heureusement, ce genre dâexpressions, qui « frise la prĂ©ciositĂ© ridicule », et illustre les excĂšs des combats de civilitĂ©, disparaĂźt de la suite de la Correspondance et lâon peut mesurer le chemin parcouru lorsque, Ă peine deux annĂ©es plus tard, Mme de SĂ©vignĂ© annonce Ă sa fille la mort du chevalier de Grignan, p. 398
Ă la mĂšre dĂ©pouillĂ©e, la tragique NiobĂ© des dĂ©buts de la Correspondance, succĂšde une mĂšre nourriciĂšre et Ă©panouie, la prodigue CĂ©rĂšs, partagĂ©e non plus entre le dĂ©sespoir des sĂ©parations et lâeuphorie des retrouvailles, mais Ă©quitablement entre ses deux enfants, p. 499
Comme dans le « parcours hĂ©roĂŻque » cornĂ©lien analysĂ© par J. Rousset, lâĂ©pistoliĂšre semble ĂȘtre parvenue au terme de sa « mĂ©tamorphose », p. 656
19Ce livre tĂ©moigne en outre de la difficultĂ© Ă renoncer Ă la psychologie dans les Ă©tudes sĂ©vignĂ©ennes : mĂȘme quand on la chasse par la porte, elle aura une fĂącheuse tendance Ă revenir par la fenĂȘtre. Ainsi N. Freidel, se dĂ©clarant rĂ©solument du cĂŽtĂ© de Roger DuchĂȘne, mais faisant un pas de cĂŽtĂ©, de lâanalyse des sentiments Ă lâanalyse de leur expression10, ne sâinterdit pas certaines interprĂ©tations psychologiques : « claustrophobie et claustrophobie semblent des caractĂ©ristiques Ă©galement dĂ©terminantes du tempĂ©rament sĂ©vignĂ©en » (p. 356) ; « cyclothimie sĂ©vignĂ©enne » (p. 551) ; « obsession du camouflage » (p. 599) ; « obsession fluviale » (p. 628) ; « Il est difficile de ne pas faire le lien entre la dĂ©tresse de la marquise Ă chaque nouvelle sĂ©paration, vĂ©cue comme un abandon, et la disparition prĂ©coce des figures parentales » (p. 514). Cette tendance prend aussi dâautres formes, dont certaines Ă©taient dĂ©jĂ visibles dans les travaux de Roger DuchĂȘne. Nous en donnerons deux exemples :
201. lâidentification est parfois telle que lorsque lâĂ©pistoliĂšre Ă©crit quelque chose qui choque le lecteur contemporain ou qui nâest pas Ă son honneur (son Ă©loge de la rĂ©vocation de lâĂ©dit de Nantes, son rĂ©cit des rĂ©voltes de BretagneâŠ), le critique va avoir tendance Ă justifier le phĂ©nomĂšne, Ă lâexcuser. Une variante de cette pratique se dĂ©cline aussi dans les corrections successives qui sont apportĂ©es aux jugements critiques antĂ©rieurs dĂšs lors quâils Ă©taient nĂ©gatifs. Il sâagira alors de corriger une interprĂ©tation jugĂ©e erronĂ©e parce que nĂ©gative :
cette prĂ©occupation pour le sort rĂ©servĂ© Ă ses petits-enfants, ce versant pĂ©dagogique de la Correspondance souvent interprĂ©tĂ© comme une ingĂ©rence excessive de la part de lâĂ©pistoliĂšre, p. 497
Sa fonction [le badinage], loin de la gratuitĂ© quâon lui attribue gĂ©nĂ©ralement, nâest pas de camoufler le vide du message mais au contraire dâen attĂ©nuer la violence, p. 396
212. Autre tendance : prĂȘter Ă lâĂ©pistoliĂšre des arriĂšre-pensĂ©es, des sentiments qui seraient en fait les vrais mais que camoufleraient les dĂ©clarations Ă©pistolaires. Ainsi, pour N. Freidel, comme pour DuchĂȘne, la plaisanterie sĂ©vignĂ©enne est toujours le masque de la gravitĂ©, le badinage a toujours une fonction compensatoire (p. 402)
il semble que la marquise nâait trouvĂ© que le ton de la plaisanterie pour dĂ©clarer quâelle ne plaisante pas, p. 395Â
une maniĂšre Ă©vidente de faire diversion plutĂŽt quâune marque infĂąme de manque de cĆur, p. 490
22Pourquoi est-il si difficile dâaccepter (mais est-ce dâailleurs à « accepter » ?) quâune plaisanterie est une plaisanterie, quâelle peut ĂȘtre cruelle, quâun auteur (si SĂ©vignĂ© en est un) nâa pas nĂ©cessairement Ă ĂȘtre aimable?
23Quoi quâil en soit, ce livre constitue une synthĂšse sĂ©rieuse sur un grand nombre dâaspects de la correspondance, ainsi quâune riche mise en contexte de celle-ci au sein des autres formes dâĂ©criture et de communication de lâĂ©poque. Il convoque un nombre remarquable de lettres peu souvent lues ou commentĂ©es et prend en compte lâintĂ©gralitĂ© de la pĂ©riode dâĂ©criture. Il resitue SĂ©vignĂ© dans les divers rĂ©seaux de sociabilitĂ© quâelle frĂ©quentait et met lâaccent sur lâimportance de la lettre dans la vie mondaine, familiale⊠Il rend visible surtout Ă quel point les rapports entre public et privĂ© tels quâils se nĂ©gocient en permanence dans la correspondance de SĂ©vignĂ© ne relĂšvent pas dâun partage en deux champs progressivement distincts mais dâun large spectre aux nuances multiples, Ă lâimage de la richesse lexicale qui existait Ă lâĂ©poque : domestique, particulier, familier, secret, ⊠Partant, les trois termes public/privĂ©/intime se rĂ©vĂšlent inadĂ©quats Ă rendre compte de ces fameux espaces indĂ©cidables, hybrides. Câest cette porositĂ© de frontiĂšres jamais tout Ă fait Ă©tanches qui constitue le cĆur de lâanalyse. Ă cet Ă©gard, la rĂ©ception de SĂ©vignĂ© est riche dâenseignements : si on se penche aujourdâhui sur la dimension intime des lettres, les premiers Ă©diteurs de SĂ©vignĂ© en revanche cherchĂšrent Ă lâescamoter, comme le montre cette dĂ©claration de Perrin, Ă lâoccasion de son Ă©dition de 1754 : « Je me crus autorisĂ© Ă supprimer quelques dĂ©tails ou purement domestiques ou peu intĂ©ressants pour le public ». La thĂšse de N. Freidel tĂ©moigne, sâil en Ă©tait besoin, que lâon a bien changĂ© de paradigme11.

