Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 9
Dominique Casimiro

Au seuil de la mort. Discours de mourants dans le roman espagnol contemporain

Natalie Noyaret, Au seuil de la mort. Discours de mourants dans le roman espagnol contemporain, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. "Mondes hispanophones", 2009, 255 p. EAN 9782753509221.

1Les textes composant le corpus de cette ouvrage rĂ©alisĂ© par Natalie Noyaret (agrĂ©gĂ©e d’espagnol, Professeur des UniversitĂ© Ă  Caen, spĂ©cialiste de littĂ©rature contemporaine espagnole), tĂ©moignent Ă  travers une attention constante Ă  la lettre, de la grande acuitĂ© avec laquelle les romanciers et dramaturges espagnols des annĂ©es 1980 traitent de la mort, abordĂ©e selon plusieurs optiques rĂ©vĂ©latrices de diverses attitudes de l’homme devant « le pouvoir ĂȘtre le plus propre, absolu, indĂ©passable »1, pour reprendre les termes de Martin Heidegger.

2Toutefois, l’analyse de Natalie Noyaret adopte un axe problĂ©matique particuliĂšrement fĂ©cond et original puisqu’elle va au-delĂ  des classiques reprĂ©sentations de la mort dans la crĂ©ation littĂ©raire espagnole de la Transition dĂ©mocratique : l’objectif de cette Ă©tude est de dĂ©montrer la singularitĂ© Ă©nonciative du discours du mourant. Face Ă  la gageure que se veut ĂȘtre l’expression de la mort –eu Ă©gard Ă  la difficultĂ© Ă  la penser et Ă  la dire–, Natalie Noyaret se fait ainsi Ă©cho Ă  la rĂ©flexion de Vladimir JankĂ©lĂ©vitch, qui souligne Ă  quel point « l’inconcevable de la mort Ă©chappe Ă  nos concepts »2, car le phĂ©nomĂšne lĂ©tal, inconnaissable et insaisissable, ne peut s’apprĂ©hender que sur fond de mystĂšre. Traiter de la mort au travers du discourir de l’homme Ă  l’instant mĂȘme de sa propre mort figure un vĂ©ritable tour de force et Natalie Noyaret parvient, dans cet ouvrage, Ă  illustrer son propos avec efficacitĂ©, dĂ©montrant, par lĂ  mĂȘme, la puissance d’une tradition espagnole du narrateur Ă  l’article de la mort et d’une volontĂ© de sonder la limite entre la vie et la mort par la voie de la fiction. Sa rĂ©flexion se construira ainsi autour des interrogations suivantes : Comment la mise en scĂšne d’un narrateur entre vie et mort ne saurait-elle avoir d’incidences sur l’agencement structurel de l’Ɠuvre ? Ou encore sur la reprĂ©sentation du temps qui y est offerte, puisque raconter au seuil de la mort, c’est rĂ©duire la durĂ©e Ă  l’instant dernier ? Quel rapport ce choix Ă©nonciatif, qui est censĂ© Ă©vacuer l’action du cadre du prĂ©sent de narration, entretient-il notamment avec l’Histoire, en particulier avec celle dont le narrateur mourant fut l’un des acteurs ?

3L’acharnement des auteurs Ă©tudiĂ©s3 par Natalie Noyaret Ă  mettre en mots l’agonie et la mort future donne la mesure de l’enjeu ontologique inhĂ©rent Ă  leur projet d’écriture, de mĂȘme qu’il rĂ©vĂšle la nĂ©cessitĂ© de vaincre les obstacles que leur oppose le langage, dĂ©montrant de la sorte que « le caractĂšre Ă©vasif de la finitude mortelle est comme un dĂ©fi au logos »4. Aussi Noyaret a-t-elle choisi de dĂ©marrer sa rĂ©flexion par un premier mouvement centrĂ© sur ces limites et les stratĂ©gies narratologiques et Ă©nonciatives mises en place afin de les contourner : manifestations de la limite en soi, usage des mĂ©taphores de la limite et du passage, motif de l’ouverture, traversĂ©es de miroirs et autres envols, effet de cadre, le brouillage entre fin et commencement, narrations post mortem
 Le concept de passage semble consubstantiel Ă  la situation Ă©nonciative considĂ©rĂ©e et le franchissement de frontiĂšre, plus essentiel que le trĂ©pas.

4Les Ɠuvres prĂ©sentĂ©es et analysĂ©es par Natalie Noyaret –dont les traductions sont toutes, lorsqu’il n’existe aucune version française du texte, constamment traduites par Noyaret elle-mĂȘme– attestent Ă  la fois le caractĂšre crucial du questionnement sur la mort et la peine qu’éprouve la conscience, dĂ©sorientĂ©e par ses multiples paradoxes, Ă  envisager le terme de la vie humaine. Si la mort s’inscrit dans la rĂ©alitĂ© empirique en tant que phĂ©nomĂšne biologique marquant le passage de l’organique Ă  l’inorganique, elle n’en demeure pas moins dĂ©concertante par sa nature fuyante, qui rĂ©siste Ă  toute tentative de comprĂ©hension. JankĂ©lĂ©vitch dĂ©finit la mort comme « l’ordre extraordinaire »5 par excellence, puisqu’en dĂ©pit de son universalitĂ© elle « garde mystĂ©rieusement pour chacun un caractĂšre intime et impersonnel »6, comme un « fait insolite et banal »7 qui, tout en Ă©tant absolument prĂ©visible, n’en suscite pas moins un Ă©tonnement toujours inĂ©dit, un sentiment de scandale toujours aussi exacerbĂ©.

5La difficultĂ© d’une phĂ©nomĂ©nologie du dernier souffle de vie, dont le travail de Natalie Noyaret fait ressortir le caractĂšre vertigineux, rĂ©side surtout dans la possibilitĂ© paradoxale de penser l’instant mortel, qui demeure « hors catĂ©gories »8 tant il interrompt brutalement la continuation de l’ĂȘtre. Comme l’écrit si justement Heidegger, l’homme ne peut expĂ©rimenter le « passage au ne-plus-ĂȘtre-Là »9, ni le « comprendre en tant qu’il l’expĂ©rimente »10. La mort et la conscience s’excluent mutuellement et irrĂ©mĂ©diablement : « oĂč je suis la mort, n’est pas ; et quand la mort est lĂ , c’est moi qui n’y suis plus »11. La fulgurance de l’instant lĂ©tal est d’autant plus saisissante qu’elle fait basculer l’ĂȘtre dans le non-ĂȘtre dans un processus de nihilisation si soudain qu’il rend vaine toute vellĂ©itĂ© de narration. La fonction des discours et rites funĂ©raires qui suivent le dĂ©cĂšs n’est-elle pas avant tout, comme l’affirme JankĂ©lĂ©vitch, de recouvrir « le vide sinistre du nĂ©ant »12, d’occulter la « bĂ©ante discontinuitĂ© du trĂ©pas »13 ? Le second mouvement du travail de Noyaret illustre prĂ©cisĂ©ment les pouvoirs paradoxaux du narrateur Ă  l’agonie : l’exemple le plus probant est dĂ©finitivement celui du protagoniste-narrateur de Barzakh (1988) de Juan Goytisolo qui annonce son dĂ©cĂšs d’entrĂ©e de jeu, pour se consacrer ensuite pleinement au rĂ©cit de son vagabondage entre vie et mort. La lluvia amarilla (1988) de Julio Llamazares dĂ©montre que le monologue d’un vieil homme qui se meurt parvient Ă  illustrer la toute-puissance du narrateur au travers d’une Ă©criture de l’intime : « la ‘voix’ du personnage atteint la limite possible de son autonomie : le prĂ©sent de l’activitĂ© mentale du je-personnage est le seul point d’ancrage »14.  

6Le poĂšme du mexicain Octavio Paz intitulĂ© « ElegĂ­a interrumpida » traduit l’impossibilitĂ© oĂč nous nous trouvons de partager l’expĂ©rience du mourir de l’autre et rend sensible la « poignante solitude de la mort »15 dont parle JankĂ©lĂ©vitch. Le « je » ne peut assister qu’en tĂ©moin Ă  l’agonie du moribond, Ă  sa propre agonie, il ne lui est d’aucun secours pour franchir le seuil qui sĂ©pare l’en-deçà de l’au-delĂ . L’impuissance de l’agonisant Ă  trouver prise dans le regard du proche creuse l’abĂźme16 sĂ©parant irrĂ©vocablement les ĂȘtres sur le fil de l’instant final. Comme le dit si bien Heidegger : « Nul ne peut prendre son mourir Ă  autrui. [
] La mort, pour autant qu’elle ‘soit’, est toujours essentiellement mienne »17.

7Dans son dernier moment de rĂ©flexion, Natalie Noyaret examine subtilement les stratĂ©gies en vertu desquelles les Ă©crivains tentent de banaliser la mort pour maĂźtriser l’angoisse qui les Ă©treint. Une observation des pratiques textuelles Ă  l’Ɠuvre dans le corpus initial de ces cinq Ɠuvres, une observation et une analyse du faire et du dire du texte dĂ©montrent qu’en dĂ©pit du caractĂšre exclusif de l’expĂ©rience de la mort-propre, qui concerne chaque ĂȘtre dans son irrĂ©ductible individualitĂ©, et de la nature originaire de l’a priori mortel, qui promet l’homme Ă  la mort dĂšs la naissance18, l’attitude la plus commune face Ă  la mort consiste en la manifestation d’une tendance revisiter l’Histoire, Ă  exhumer le passĂ© historique, Ă  reconsidĂ©rer la chronologie et surtout Ă  valoriser l’instant. Freud postulait, dans son essai, intitulĂ© « ConsidĂ©rations actuelles sur la guerre et sur la mort »19 (1915) l’absence de reprĂ©sentation de la mort dans l’inconscient, « qui se conduit comme s’il Ă©tait immortel »20, et rattache ce dĂ©ni Ă  « l’intention de ravir Ă  la mort sa signification d’abolition de la vie »21. Dans le corpus Ă©tudiĂ© par Natalie Noyaret, il n’en est rien ! L’ĂȘtre quotidien pour la mort (Heidegger), ici Ă©tudiĂ©, n’adopte pas devant la mort le « mode de l’esquive »22 lorsqu’il cĂšde Ă  la « tentation de se recouvrir l’ĂȘtre le plus propre pour la mort »23. « On finit bien par mourir, mais provisoirement, ce n’est pas encore le cas [
] un jour, mais pour l’instant pas encore »24.  

8Ce dernier mouvement traitant de la mort-propre comme horizon de l’ĂȘtre-pour-la-mort acquiert une acuitĂ© particuliĂšre en exposant comment, malgrĂ© son dĂ©sir de voiler Ă  soi-mĂȘme la rĂ©alitĂ© de son devenir ultime, l’homme se sent personnellement et intimement concernĂ© par la mort lorsque se profile l’imminence de la derniĂšre heure. La « subjectivitĂ© tragique »25 de la premiĂšre personne caractĂ©ristique de ces cinq Ɠuvres majeures s’impose quand « l’homme rĂ©alise sa mort, et la rĂ©alise dans l’angoisse lorsqu’il comprend que le dernier avenir [
] est fait lui aussi, aprĂšs tout, pour advenir »26. L’expĂ©rience de la maladie, le processus du vieillissement me font prendre conscience de l’effectivitĂ© de la mort : « Je suis traqué »27. L’usure du temps, la succession de morts partielles qui ponctuent le cours de l’existence me font ressentir la mort comme une rĂ©alitĂ© intĂ©rieure tapie au plus profond de moi, ce que JankĂ©lĂ©vitch appelle la « mort intra-vitale »28. La dĂ©couverte de la tĂąche de destruction Ă  l’Ɠuvre dans le corps humain donne lieu Ă  diverses stratĂ©gies d’écriture, qui disent crĂ»ment le processus de dĂ©gradation de la chair ou subliment les stigmates de la maladie, mais qui toutes sont le produit de l’angoisse de l’ĂȘtre-pour-la-mort. L’angoisse dĂ©nude la mort, la dĂ©pouillant de tout voile pour laisser place Ă  un « ĂȘtre pour la mort authentique »29, ouvert Ă  son « pouvoir-ĂȘtre extrĂȘme le plus propre »30.   Les narrateurs-protagonistes retenus s’installe donc dans une domination du temps et un ajournement indĂ©fini de la mort sous le couvert du « pas encore » qui fera reculer, l’espace d’un instant, l’imminence de la mort. La crĂ©ation littĂ©raire est sauve !             

9Le rĂŽle cathartique de l’écriture occupe une place importante dans le travail final de Natalie Noyaret qui s’ouvrira, en fin de parcours, Ă  d’autres littĂ©ratures dans le but avouĂ© de dĂ©montrer l’existence et la pertinence d’une tradition esthĂ©tique. Le phĂ©nomĂšne Ă©tudiĂ© ici n’est pas le fait des seules lettres espagnoles des annĂ©es 1980 : la chercheuse citera, entre autres, La Mort de Virgile (1945) d’Hermann Broch, La mort d’Artemio Cruz (1962) du mexicain Carlos Fuentes, l’Ɠuvre de Juan Rulfo, l’empreinte de Jean Cocteau, celle de Lewis Carroll
 On ne s’en Ă©tonnera pas, car, comme le souligne Freud :

Dans le domaine de la fiction, nous trouvons cette pluralitĂ© de vies dont nous avons besoin. Nous mourons en nous identifiant avec tel hĂ©ros, mais pourtant nous lui survivons et sommes prĂȘts Ă  mourir une seconde fois, toujours sans dommage, avec un autre hĂ©ros.31

10Le pĂšre de la psychanalyse considĂšre l’Ɠuvre de fiction comme l’espace imaginaire oĂč nous cherchons un « substitut Ă  ce que la vie nous fait perdre »32, faute de pouvoir la risquer par crainte de mourir. La littĂ©rature est le lieu privilĂ©giĂ© oĂč l’écriture s’efforce de combler, grĂące Ă  ses Ă©laborations symboliques, le « trou dans le rĂ©el »33 que provoque, selon Lacan, la mort d’un proche, vĂ©cue comme une « perte intolĂ©rable »34. Dans la lignĂ©e de Lacan –qui dĂ©signe le travail de deuil comme un « travail accompli au niveau du logos »35 –, Julia Kristeva souligne l’importance du processus de transposition ou de traduction du langage dans la capacitĂ© d’élaborer un deuil, puisque l’ĂȘtre parlant, en acceptant la perte de l’objet, peut le retrouver « dans les signes »36 en accĂ©dant au symbolique, alors que le mĂ©lancolique, en restant attachĂ© Ă  l’objet perdu, finit par sombrer dans le silence, victime de la dĂ©faillance du signifiant : « si je ne suis plus capable de traduire ou de mĂ©taphoriser, je me tais et je meurs »37. Le projet d’écriture de la mort naĂźt donc d’une dĂ©chirure causĂ©e par la perte, que les mots tentent encore et toujours de rĂ©parer, dans leur combat perdu d’avance contre le nĂ©ant, mais dont l’enjeu essentiel est de maintenir en vie l’instance du discours.

11L’analyse fine et prĂ©cise de Natalie Noyaret du « rĂ©cit impossible »38 aura mis en lumiĂšre les multiples implications existentielles et ontologiques dans la littĂ©rature de langue espagnole des annĂ©es 1980.

Retenir la plus « limite » de toutes les « expĂ©riences-limites » qu’est le trĂ©pas comme situation d’énonciation, oser faire du corps gisant la scĂšne mĂȘme de l’énonciation, est sans doute un geste littĂ©raire des plus graves et des plus impressionnants, des plus efficaces aussi, si tant est que l’on vise Ă  questionner, voire Ă  mettre Ă  bas, un certain nombre de principes Ă©tablis.39    

12En se situant Ă  un trĂšs haut niveau d’exigence conceptuelle, cette Ă©tude montre combien l’écriture s’élĂšve contre la mort, afin que le nĂ©ant n’ait pas le dernier mot, avec toute la force de conjuration dont elle est capable, comme s’il Ă©tait indispensable de devenir « auteur » pour faire barrage au temps « Îteur »40. L’écriture constitue, en effet, une tentative de rĂ©cupĂ©ration de l’objet perdu par l’intermĂ©diaire du langage, mis au service de la mĂ©moire, dans une interminable quĂȘte du sens dont cet ouvrage Au seuil de la mort. Discours de mourants dans le roman espagnol contemporain, croyons-nous, tĂ©moigne.