
Ce que Bourdieu fait à la littérature
1IntĂ©ressante entreprise que ce collectif qui, huit ans aprĂšs la mort de Pierre Bourdieu, se propose de croiser diffĂ©rents regards pour revenir sur les thĂ©ories dĂ©veloppĂ©es par le sociologue Ă partir de son exploration du monde des lettres, et interroger ce quâil en reste aujourdâhui. Entreprise dĂ©licate aussi, tant cette intervention de lâun des intellectuels les plus influents du xxe siĂšcle dans un domaine que dâaucuns estimaient ne pas lui appartenir1 a suscitĂ© la controverse. Lâarticle liminaire du volume, dĂ» Ă son directeur, rend compte avec finesse de cette rĂ©ception que lâon pourrait pratiquement qualifier de manquĂ©e. Sous le titre « Bourdieu le dĂ©senchanteur », cet avant-propos possĂšde lui-mĂȘme quelque chose de dĂ©senchanté : prenant acte de la mĂ©connaissance gĂ©nĂ©rale des thĂ©ories bourdieusiennes chez les littĂ©raires, lâauteur esquisse une petite archĂ©ologie du rejet, qui montre bien comment les travaux du sociologue sur la littĂ©rature, en prenant Ă revers les conceptions dĂ©votes de cet objet particulier, mettaient moins Ă mal ce dernier que la croyance de ceux qui lâenseignent au « gĂ©nie » qui le gĂ©nĂšre. Postulant lâexistence dâun « champ littĂ©raire » inscrit dans une sociĂ©tĂ© plus large et dont la progression dâune autonomie relative, aux alentours de 1850, se vĂ©rifiait par le dĂ©veloppement interne dâune double logique Ă©conomique (lâune immatĂ©rielle â fonctionnant au « capital symbolique » distribuĂ© entre et par les pairs â, lâautre matĂ©rielle â la « sphĂšre de grande production », visant un large public) inflĂ©chissant directement les conditions de production des Ćuvres, Bourdieu jetait un « pavĂ© dans la mare du textualisme » (p. 15), Ă©gratignait ce quâil appelait la « raison scolastique »2 et, comme le dit plus loin dans le volume Fatima Youssef, ouvrait par ricochet la voie Ă une « nouvelle approche de lâhistoire littĂ©raire » (p. 173). Pour autant, comme le constate Jean-Pierre Martin, ce refus de dĂ©fĂ©rence Ă la seule esthĂ©tique de lâĆuvre et la perspective mĂ©thodologique sur laquelle celui-ci dĂ©bouchait sont aujourdâhui frĂ©quemment dĂ©nigrĂ©s, sinon rĂ©duits de façon caricaturale par nombre de reprĂ©sentants du monde universitaire3. MesurĂ©, le propos du directeur du collectif aurait gagnĂ© en puissance (mais aussi, inĂ©luctablement, en teneur polĂ©mique) si lâauteur avait nuancĂ© son tableau en tenant compte de lâĂ©mergence pĂ©riphĂ©rique de groupes de recherche qui, Ă la suite de Bourdieu, explorent la littĂ©rature avec un « Ćil sociologue »4. La double opposition gĂ©ographique et institutionnelle que mettrait en lumiĂšre une telle topographie de la recherche en littĂ©rature permettrait sans aucun doute de renforcer les conclusions amorcĂ©es par Martin quant Ă lâintĂ©rĂȘt de certains chercheurs au conservatisme en vue, pour le dire aussi vite que froidement, de maintenir des acquis positionnels au dĂ©triment de vĂ©ritables enjeux scientifiques.
2Ce sont, du reste, ces enjeux que lâouvrage Bourdieu et la littĂ©rature entend principalement interroger, en se prĂ©sentant comme un espace pour « aborder de front » et « examiner librement » les rapports entre le sociologue et la littĂ©rature. Donnant la parole Ă des spĂ©cialistes de la sociologie de la littĂ©rature relativement proches de la pensĂ©e de Bourdieu (comme GisĂšle Sapiro, Jacques Dubois, Anna Boschetti, Bernard Lahire ou JĂ©rĂŽme Meizoz), le volume cherche Ă dĂ©cloisonner la discussion et rĂ©unit Ă©galement, en plus des tĂ©moignages de deux Ă©crivains5 et dâune interview de Bourdieu par Pierre-Marc de Biasi6, les avis de chercheurs sâĂ©tant montrĂ©s plus rĂ©ticents aux thĂ©ories bourdieusiennes ou manifestant une certaine circonspection Ă leur Ă©gard, Ă lâimage de Michel Jarrety ou dâHĂ©lĂšne Merlin-Kajman. Dans lâensemble, le double objectif critique et prospectif est largement atteint par lâouvrage, les synthĂšses mĂ©tacritiques sâarticulant idĂ©alement Ă des propositions mĂ©thodologiques visant Ă dĂ©passer les acquis (et, parfois, les faiblesses) de lâimmixtion de Bourdieu dans lâunivers des lettres.
3Parmi les contributions Ă caractĂšre synthĂ©tique, on soulignera celles, brillantes et efficaces, de GisĂšle Sapiro, de Marielle MacĂ© et dâAnna Boschetti, qui constituent des travaux prĂ©cieux pour les sociologues de la littĂ©rature autant que pour les chercheurs moins familiers de la dĂ©marche et qui, sans se contenter dâen reformuler les grandes lignes, invitent Ă une relecture neuve de certaines notions et perspectives mĂ©thodologiques bourdieusiennes. Mettant en Ă©vidence les limites impliquĂ©es par la dĂ©licate question de lâautonomie et les reconfigurations quâelle suppose en fonction des pĂ©riodes, G. Sapiro dĂ©montre de la sorte comment cette problĂ©matique, directement liĂ©e au concept de « champ », a, dans le cas de la littĂ©rature, permis Ă Bourdieu de questionner par la bande les mĂ©canismes de constitution et les structures dâautres champs, parmi lesquels, en particulier, le champ scientifique. M. MacĂ©, rĂ©agissant Ă lâaccusation frĂ©quente dâ« inattention » portĂ©e par Bourdieu aux Ćuvres (accusation que Jacques Dubois invalide Ă©lĂ©gamment plus loin dans le prĂ©sent collectif et qui, du reste, vole en Ă©clats quand on tend Ă ceux qui la portent un exemplaire de LâOntologie politique de Martin Heidegger), revient quant Ă elle sur trois Ă©lĂ©ments constitutifs dâune thĂ©orie des styles, Ă travers les concepts de distinction, dâhabitus et de maniĂšre, que lâauteure, sâautorisant à « hĂ©riter [de Bourdieu] juste Ă cĂŽté » (p. 65), reprend pour montrer, entre autres, ce quâils permettent de dire de certaines pages de Proust. A. Boschetti, enfin, casse lâimage doxique faisant de Bourdieu un thĂ©oricien de la reproduction sociale et reconstitue rĂ©trospectivement les modes logiques dâune explication cohĂ©rente du changement qui se dessinent plus quâen creux dans les Ă©crits du sociologue avec, dans le cas de la littĂ©rature, la nĂ©cessitĂ© dâinterroger les mouvements du champ Ă lâaune dâau moins quatre grandes catĂ©gories de faits (le rĂ©gime politique, le marchĂ©, le journalisme et lâespace de la production intellectuelle et artistique, p. 99 sq), dont lâauteure mesure les influences respectives et Ă propos de lâexamen desquelles elle cible quelques Ă©cueils mĂ©thodologiques Ă Ă©viter.
4Dans « Ce que prĂ©facer veut dire », JĂ©rĂŽme Meizoz revient quant Ă lui sur la genĂšse de la prĂ©face rĂ©digĂ©e par Bourdieu au moment de la publication de sa thĂšse et sur les effets de cette derniĂšre7, pour dresser ensuite une typologie des avant-propos rĂ©digĂ©s par le sociologue et livrer une efficace synthĂšse concernant lâeffet de lĂ©gitimation mĂ©tonymique (le nom de lâauteur importe davantage, dans ces cas-lĂ , que le contenu du discours) que ceux-ci provoquent8. Soulignant que Bourdieu fut parmi les premiers Ă dĂ©gager les enjeux stratĂ©giques de ce type de discours dâescorte dans le champ littĂ©raire, J. Meizoz montre comment le sociologue sâest lui-mĂȘme prĂȘtĂ© Ă ce jeu dont il avait Ă©tudiĂ© les logiques, notamment en vue de faire Ă©merger les travaux de jeunes chercheurs susceptibles de « faire progresser sa thĂ©orie, quâil savait trĂšs gĂ©nĂ©ralisante » (p. 204). Passant du tĂ©moignage Ă lâanalyse, cette contribution vaut Ă©galement pour la rĂ©flexion Ă©pistĂ©mologique quâelle propose en lisant dans lâinvestissement de Bourdieu dans le genre prĂ©faciel une illustration dâun paradoxe scientifique en vertu duquel « lâobservateur nâest jamais totalement absent de lâobjet de son observation ». Pour autant, poursuit J. Meizoz, « Il ne sâagit pas [âŠ] de cesser dâagir pour dĂ©crire, ni de renoncer Ă sâengager dans la pratique » (p. 203).
5Jacques Dubois, qui avait dĂ©jĂ remis en question la pertinence de la dialectique de lâĆuvre dĂ©voilante-revoilante9, prolonge cette rĂ©flexion dans lâarticle « Flaubert analyste de Bourdieu » et donne Ă voir la tĂ©nuitĂ© de la distance sĂ©parant le sociologue de lâĂ©crivain. Explorant le prologue des RĂšgles de lâart (intitulĂ©, pour rappel, « Flaubert analyste de Flaubert. Une lecture de LâĂducation sentimentale »), oĂč Bourdieu appliquait au roman une grille de lecture sociologique (en mobilisant notamment la notion dâ« espace des possibles » pour traiter des choix trajectoriels plus ou moins heureux de FrĂ©dĂ©ric Moreau) et en venait indirectement Ă avancer la primautĂ© du sociologue sur lâĂ©crivain, J. Dubois nuance cette hiĂ©rarchisation quâil juge trop tranchĂ©e. Le postulat bourdieusien selon lequel lâĆuvre, par le mĂȘme geste quâelle dĂ©voile une vĂ©ritĂ© sociale redissimule celle-ci (parce quâelle ne relate quâune « aventure singuliĂšre » et que lâillusion romanesque qui la supporte ne pourrait souffrir un dĂ©senchantement excessif), explique lâauteur de LâInstitution de la littĂ©rature, ne tient pas vraiment la route dans ce cas-ci (quâon pourrait dire mal choisi, tant LâĂducation sentimentale est, au fond, dysphorique) et, si le travail de Flaubert (riche en plans, Ă©tudes de caractĂšres et autres reprises signifiantes de structures narratives) annonce en quelque sorte celui de Bourdieu, on peut sâautoriser Ă lire dans le prologue des RĂšgles de lâart une maniĂšre de réécriture complice, redisant lâĆuvre en la complĂ©tant au moyen des outils et concepts dont ne pouvait disposer lâĂ©crivain10. AuâdelĂ de lâĂ©tude de cas virtuose, qui contribue Ă lâeffacement du portrait de Bourdieu en sociologue distant des Ćuvres, on retiendra ici le stimulant manifeste pour une sociologie romanesque (dĂ©jĂ Ă©prouvĂ©e ailleurs11) qui sâĂ©crit entre les lignes.
6Câest Ă©galement la dialectique dâune littĂ©rature revoilant par le prisme de la fiction ce quâelle permet de dĂ©voiler Ă propos dâun certain Ă©tat de la sociĂ©tĂ© quâinterroge Dominique RabatĂ©. Lâauteur explique comment Bourdieu, en cherchant Ă objectiver les processus dâobjectivation, rejoue non seulement sur un air sociologique lâentreprise flaubertienne, mais se fait Ă©galement crypteur lui-mĂȘme en respectant « la politique dâune rĂ©vĂ©lation pour initiĂ©s » (p. 39) dont lâillustration la plus probante rĂ©side dans la convocation de lâexemple mallarmĂ©en. Une rĂ©serve subsiste toutefois quant Ă la portĂ©e de cette analyse puisque, si lâon peut choisir de voir dans lâactualisation bourdieusienne de ce dĂ©cryptage cryptĂ© un exemple tendant Ă lâidĂ©altype, il semble que la logique heuristique ici dĂ©crite est quasi-universelle. Selon des degrĂ©s plus ou moins divers, elle pourrait en effet sâappliquer à une grande partie des individus engagĂ©s dans la recherche, et ne serait en somme que lâune des composantes de lâillusio les plus patentes propres Ă une partie du champ universitaire (on sera libre dâavancer ici que le sociologue nâĂ©tait sans doute pas parvenu Ă sâen dĂ©partir complĂštement, et de voir en cela une illustration du paradoxe dĂ©crit par J. Meizoz).
7AprĂšs avoir proposĂ© des rapprochements entre la thĂ©orie du sociologue et lâhistoire littĂ©raire Ă la Lanson pour mieux distinguer les deux perspectives, Michel Jarrety, qui avoue dâemblĂ©e une certaine rĂ©ticence Ă lâĂ©gard de la thĂ©orie bourdieusienne (tant « pour des raisons de fond » que « de forme », p. 183), cherche Ă en souligner certains points faibles. Il sâagit, dâune part, du fait que Bourdieu se limite essentiellement Ă interroger le hors-texte pour mesurer la « nĂ©cessité » de lâĆuvre Ă lâaune des donnĂ©es socio-historiques qui ont permis son Ă©mergence (sans trop se prĂ©occuper des « lois de fonctionnement interne » de lâĆuvre, ce qui, dâaprĂšs lâauteur, conduit le sociologue à « surfaire la fonction de la sociĂ©tĂ© dans lâautonomisation du champ littĂ©raire », p. 188) et, dâautre part, de ce que M. Jarrety voit comme une dichotomisation trop radicale entre littĂ©rature et sociĂ©tĂ©, laquelle procĂ©derait de lâattention spĂ©cifiquement accordĂ©e par Bourdieu Ă ce que Julien Gracq appelait des « Ćuvres de rupture » (p. 191). Reste que ces remarques, critiquables et formulĂ©es autrefois en dâautres lieux, ont dĂ©jĂ permis dâaffiner un modĂšle dont Bourdieu connaissait les limites et par lequel il entendait plutĂŽt bousculer les reprĂ©sentations sclĂ©rosantes du littĂ©raire et non instaurer un nouveau dogme, comme il le disait lui-mĂȘme et comme le rappelle J. Meizoz dans lâarticle susmentionnĂ©.
8Parmi ces chercheurs qui se sont proposĂ©s de prolonger en les discutant les travaux de Bourdieu sur la littĂ©rature, Bernard Lahire sâest, au cours des derniĂšres annĂ©es, distinguĂ© par ses rĂ©flexions sur lâadĂ©quation du concept de « champ » au domaine littĂ©raire. Dans un article qui peut se lire en vis-Ă -vis de celui de G. Sapiro, B. Lahire rassemble certaines conclusions de ses travaux antĂ©rieurs12 pour forger le concept de « jeu littĂ©raire » comme alternative Ă celui de « champ ». Cette proposition est justifiĂ©e par une analyse croisĂ©e du statut mĂȘme de lâĂ©crivain (activitĂ© gĂ©nĂ©ralement non-professionnelle et vĂ©cue Ă temps partiel) et de lâautonomie trĂšs relative dâun monde des lettres qui, comme le montre lâexemple de Kafka â dont le style et les thĂ©matiques subissent lâinfluence du « second mĂ©tier » de lâauteur â, est souvent tributaire des placements et dĂ©placements des auteurs dans la rĂ©alitĂ© (professionnelle, familiale) qui les occupe la plupart du temps. Cernant bien la singularitĂ© dâun statut problĂ©matique, le concept de « jeu » ne semble pourtant pas abolir celui de « champ » : sâil invite justement Ă repenser lâautonomie relative de lâunivers littĂ©raire, il nâefface pas les structures particuliĂšres de celui-ci et son dĂ©veloppement au sein dâun univers social plus large. De plus, se passer de la puissante mĂ©taphore Ă©lectromagnĂ©tique du « champ » reviendrait Ă perdre lâutile description de lâinfluence exercĂ©e et subie par lâagent Ă©voluant dans lâunivers littĂ©raire qui, fonctionnant comme un Ă©lectron agi et agissant, permet de dĂ©finir la position de ses homologues de la mĂȘme façon que ceux-ci dĂ©terminent la sienne. En dĂ©finitive, le « jeu » thĂ©orisĂ© par B. Lahire se rapproche davantage du concept dâillusio, quâil ne recouvre pas complĂštement, mais quâil pourrait sans doute contribuer Ă prĂ©ciser.
9Lâarticle dâHĂ©lĂšne Merlin-Kajman, enfin, entend dĂ©construire un pan de cette rhĂ©torique bourdieusienne dont Pierre Macherey dit quâelle mobilise un « style constamment offensif » (p. 113). Lâauteure dissĂšque Ă cet effet lâusage dâun tour dont le sociologue est coutumier : la locution restrictive « nâest que »13, dont lâeffet de clĂŽture est toujours dĂ©prĂ©ciatif. Sans sâattarder ici sur lâanalogie suspecte que propose lâauteure entre la dĂ©marche de ceux que Serge Daney appelait les « enfants de Bourdieu » et la politique sarkozyste14 et qui mĂ©riterait un commentaire plus approfondi, on prĂ©fĂ©rera revenir sur la portĂ©e gĂ©nĂ©rale de cette contribution. H. Merlin-Kajman, qui avait dĂ©jĂ pris ses distances avec le sociologue dans son ouvrage sur « le fascisme de la langue »15, cherche ici Ă montrer, par lâanalyse du tour susmentionnĂ©, comment sans ĂȘtre « rĂ©ductrice sur le plan Ă©pistĂ©mologique, lâĆuvre de Bourdieu lâest [âŠ] bel et bien sur le plan moral et rhĂ©torique » (p. 165). Si cette condamnation intrigue, il en va de mĂȘme de la dĂ©marche qui permet dây aboutir : la mobilisation de lectures fines de La Rochefoucauld et La Fontaine, que lâauteure connaĂźt parfaitement, comme points de comparaison avec lâĂ©criture bourdieusienne implique en effet un double dĂ©calage, Ă la fois sur le plan chronologique et en ce qui concerne les « scĂšnes englobantes » respectives â comme dirait Dominique Maingueneau16 â de ces discours (lâune littĂ©raire, lâautre scientifique). Repartant du traitement rĂ©servĂ© par Bourdieu Ă la cĂ©lĂšbre citation de DaniĂšle Sallenave que le sociologue avait placĂ©e au seuil des RĂšgles de lâart pour dĂ©montrer toute la vacuitĂ© du discours anti-sociologique17, lâarticle dâH. Merlin-Kajman se prĂ©sente en somme comme un manifeste contre « les limites de toute pensĂ©e de la âdĂ©sacralisationâ » (p. 172). Encore fautâil sâentendre sur ce quâon entend par « dĂ©sacralisation » : lâaffirmation de lâauteure selon laquelle « ni la littĂ©rature, ni le plaisir quâelle procure ne sont exactement des illusions » (ibid.) nâest en rĂ©alitĂ© contredite par personne, et certainement pas par Bourdieu ou par les chercheurs qui travaillent dans son sillage18. Ce que le sociologue de La Distinction affirmait plutĂŽt, câest que le fait littĂ©raire ne doit pas forcĂ©ment ĂȘtre installĂ© sur un piĂ©destal et quâil peut ĂȘtre explorĂ© de façon concrĂšte et scientifique. Sans souscrire Ă la totalitĂ© des dĂ©veloppements de cet article, on retiendra la façon dont, Ă lâimage de la contribution de J. Dubois, il donne Ă voir certains des liens qui rapprochent, en un sens et malgrĂ© lui, Pierre Bourdieu de ces Ă©crivains dont il souhaitait objectiver les placements et dĂ©placements.
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10En dĂ©finitive, comme nous lâavons Ă©crit plus haut, cet ouvrage parvient, malgrĂ© la dimension disparate liĂ©e Ă sa rĂ©daction collective, Ă proposer Ă la fois un intĂ©ressant tour dâhorizon synthĂ©tique des avancĂ©es permises par les travaux de Bourdieu consacrĂ©s Ă la littĂ©rature, diverses critiques de ces derniers et quelques pistes mĂ©thodologiques Ă©clairĂ©es, de prĂšs ou de loin, par les feux et contre-feux allumĂ©s par le sociologue. Sans faire doublon avec les travaux mĂ©tacritiques dĂ©jĂ consacrĂ©s Ă lâauteur des RĂšgles de lâart, ce volume sây ajoute donc en les complĂ©tant, et en tĂ©moignant une nouvelle fois de lâimportance dâun hĂ©ritage bourdieusien dont les dĂ©marches et les idĂ©es continuent Ă susciter le dĂ©bat, jusque dans les facultĂ©s de Lettres et bien au-delĂ .

