Styles du dandysme
1Lâa-t-on croisĂ© au sortir dâun dĂ©filĂ© de mode, frappĂ© par son Ă©lĂ©gance, se pavanait-il Ă la terrasse dâun cafĂ© en vogue ou dans une allĂ©e du Luxembourg ? Ătait-il hautain, dĂ©daigneux, fat ? Lâa-t-on peut-ĂȘtre lu, surpris par le « faisandĂ© » de sa plume, ou lâarrogance de son ton ? Ou nâĂ©tait-ce quâun succĂ©danĂ©, un imitateur, un aspirant ne mĂ©ritant pas son titre ? Ăvoluant dans des univers aussi diffĂ©rents que ceux des arts, de la mode ou de la critique, phĂ©nomĂšne sociologique, historique, littĂ©raire ou anthropologique, le dandy sâavĂšre ĂȘtre un ProtĂ©e aux styles aussi nombreux que ses masques. Si bien quâil paraĂźt aujourdâhui difficile dâen arrĂȘter une stricte dĂ©finition. De fait, sait-on encore reconnaĂźtre un dandy ? Question corollaire : ce dandy, possĂšde-t-il des caractĂ©ristiques distinctes et immuables qui permettent de le cerner, dâen dresser un contour permanent qui traverserait les Ă©poques ? En sâarrĂȘtant sur ces questions, on a tĂŽt fait dâoublier que ce dandy a un passĂ©, quoique traversĂ© de zones dâombre, et que cette « institution vague », pour reprendre les termes de Baudelaire, a formĂ© autant de disciples que de dĂ©tracteurs.
2Le dandysme est avant tout un phĂ©nomĂšne historiquement localisable. On connaĂźt, peu ou prou, son lieu de naissance et ses premiers pas ; on peut en retracer les mĂ©tamorphoses successives par autant de hauts faits et dâanecdotes. Câest ce Ă quoi sâemploie Karin Becker dans son Ă©tude Le Dandysme littĂ©raire. Ce livre propose un parcours chronologique en six chapitres, des dĂ©buts britanniques de ce phĂ©nomĂšne, Ă sa disparition dans les derniĂšres annĂ©es du XIXe siĂšcle. Aux origines, on trouve naturellement Beau Brummell, « arbitre des Ă©lĂ©gances », premier dandy dont on retient lâart du nĆud de cravate, ses gants ou encore ses bons mots. Figure tutĂ©laire, sa lĂ©gende en fait lâ« incarnation atemporelle du dandy », lâinimitable imitĂ©, rĂ©fĂ©rence absolue et pĂšre dâune longue descendance. La mode prend ; Brummell fait des Ă©mules qui traversent la Manche et sâimplantent dans les meilleurs cercles parisiens. Dâune capitale Ă lâautre, Alfred dâOrsay fait alors office dâ« intermĂ©diaire entre les cultures », alimentant les milieux français des nouvelles tendances venant de Londres. Mais la bifurcation entre dandysme mondain et dandysme littĂ©raire intervient avec Byron : lâ« interdĂ©pendance du dandysme et de lâĂ©criture » est alors scellĂ©e. Tout en insistant sur leur lien profond, K. Becker prend bien soin de sĂ©parer, dĂšs le dĂ©part, le dandy Ă la vie luxueuse et oisive de celui qui se voue Ă la littĂ©rature, en nous rappelant que « le dandysme littĂ©raire est issu du dandysme mondain ». Mais au chapitre suivant, elle les regroupe pourtant sous une mĂȘme banniĂšre : le style. En effet, la maniĂšre de vivre du mondain, son « style de vie », contamine le style de lâĂ©crivainâdandy, « style original censĂ© surprendre, Ă©tonner sinon choquer son public », sans plus de nuance. Chateaubriand, Musset ou EugĂšne Sue font alors lâobjet de chapitres examinant cette transition. Le dandysme nâest plus seulement considĂ©rĂ© comme un effet de mode se bornant Ă lâexigence dâune mise impeccable : « La dignitĂ© du dandysme littĂ©raire, sa conviction dâĂȘtre une âcrĂ©ature dâĂ©liteâ repose dĂ©sormais sur la conscience de sa noblesse intellectuelle. »
3AprĂšs avoir suivi des dandys de chair, K. Becker prend ensuite le parti de consacrer un bref chapitre aux dandys de papier. « Nouveau champ expĂ©rimental » pour le romancier, le personnage du dandy est compris comme un « alter ego », le pendant Ă son expĂ©rience dâĂ©lĂ©gance. Ainsi, Julien Sorel se trouve promu « dandy Ă©gotiste », tout comme son auteur, car, selon K. Becker, dâaprĂšs « le bilan des critiques », on est autorisĂ© à « qualifier de dandy la personnalitĂ© de Stendhal »⊠De la mĂȘme maniĂšre, les quelques dandys qui parcourent la ComĂ©die humaine, sont autant de reflets du « dandysme raté » de Balzac.
4DĂšs 1845, aprĂšs ses dĂ©buts flamboyants, entre son incursion dans la haute sociĂ©tĂ© et son Ă©tablissement dans le champ littĂ©raire, le dandysme est pour la premiĂšre fois lâobjet de traitĂ©s importants. Jules Barbey dâAurevilly, dâabord, avec Du dandysme et de George Brummell, puis, peu aprĂšs, Charles Baudelaire dans divers textes, du Peintre de la vie moderne aux FusĂ©es, se chargent de donner une assise thĂ©orique Ă ce personnage devenu type. AprĂšs Baudelaire, le dandysme, selon K. Becker, pĂ©riclite. Arrive le symbolisme, la dĂ©cadence fin de siĂšcle : Ă rebours de Huysmans et LâĂve future de Villiers de LâIsle-Adam en sont les symptĂŽmes. Ă la fin du XIXe siĂšcle, le phĂ©nomĂšne est Ă bout de souffle, lâastre dĂ©cline et meurt. Oscar Wilde et Marcel Proust se chargent de fermer la marche.
5Outre son plan sans surprise, cette classique histoire du dandysme se rĂ©fugie dans un « biographisme » trop appliquĂ©, souvent simpliste. Sans doute est-il nĂ©cessaire de se rĂ©fĂ©rer Ă la vie de lâauteur, de retracer les diffĂ©rents Ă©vĂ©nements de son quotidien qui ont peut-ĂȘtre prĂ©sidĂ© Ă telle ou telle autre dĂ©cision. Mais de lĂ Ă verser dans un psychologisme rĂ©ducteur (« dans son rapport avec les femmes, [la] conduite [de Baudelaire] est dĂ©terminĂ©e par sa frustration prĂ©coce, due Ă la « trahison » de sa mĂšre »), on risque de ne rien prouver du tout.
6De plus, dans ce livre, on ne sait jamais trop oĂč se situer par rapport au texte ; tantĂŽt lâon gravite au-dessus, dans lâempyrĂ©e des auteurs et les tumultes de leurs jours, tantĂŽt lâon se trouve plongĂ© en pleine fiction, suivant Julien Sorel ou Henri de Marsay, tantĂŽt lâon passe de lâun Ă lâautre sans transition, de Montesquiou Ă Charlus. Ou, pire encore, on « retrouve » les sources de la fiction dans la rĂ©alitĂ© : câest Mme Cosmelly, dans La Fanfarlo, qui « ressemble Ă©trangement Ă Apollonie Sabatier ».
7K. Becker conclut ainsi son Ă©tude par un constat sans appel : le dandy, tel que le concevait lâĂ©poque qui le vit naĂźtre, est mort et enterrĂ©. Que ce soit la « jet-set », « les cĂ©lĂ©britĂ©s de la scĂšne internationale », ou encore les « fashionables du XXe siĂšcle », nuls ne sauraient appliquer les immortels principes de Baudelaire, les maximes de Barbey ou les allures de Brummell.
8Daniel Salvatore Schiffer prend, dans Le dandysme, dernier Ă©clat dâhĂ©roĂŻsme, le contre-pied exact de ce constat. Son livre commence, telle une grande revue de presse, par multiplier les rĂ©centes occurrences dâune conception du dandysme aussi trouble quâĂ©lastique. Poursuivant un travail entrepris dans un premier volume (Philosophie du dandysme, PUF, 2008), ce livre « actualise » le dandy dans le monde contemporain. Compris comme un « acte de rĂ©sistance face Ă lâĂ©mergence, au sein du monde moderne, de nouvelles formes de barbarie », le dandysme dont D. S. Schiffer se fait le porte-parole tient tout Ă la fois de la dĂ©fense dâun mythe et de sa perpĂ©tuation. ComposĂ© dâune premiĂšre partie historique, qui retrace les alĂ©as du phĂ©nomĂšne, des conceptions « classiques » aux plus rĂ©centes tentatives de dĂ©finition, lâessai sâarrĂȘte sur quatre figures phares â Brummell, Barbey, Baudelaire et Wilde â puis aborde successivement le problĂšme des femmes-dandys, du maquillage et de lâandrogynie.
9La seconde partie, plus « philosophique », reprend lâidĂ©e dâune « esthĂ©tique de lâĂąme et du corps » qui avait dĂ©jĂ occupĂ© lâauteur dans son prĂ©cĂ©dent ouvrage. Cette nouvelle « phĂ©nomĂ©nologie », « synthĂšse parachevĂ©e [âŠ] dâhĂ©donisme Ă©picurien et dâascĂšse stoĂŻcienne », vient alors Ă traiter les questions de lâamoralisme du dandy, de son individualisme, et de son rapport Ă lâĂ©rotisme et Ă la religion. Lâessai se conclut sur un manifeste « à lâintention des gĂ©nĂ©rations futures » : « Pour un dandy prismatique, ou le prismatisme en guise dâesthĂ©tique ».
10On regrette que la justesse de certaines remarques ne fasse pas lâĂ©conomie dâexpressions telles que « CQFD » en conclusion dâun raisonnement, ou de ruptures de tons qui coupent subitement lâĂ©lan de lâanalyse par une remarque de circonstance. Lâargument que suit lâauteur nâen devient que plus trouble, si bien que lâon peine Ă suivre le chemin qui le mĂšne du dandy historique â « figure complexe attachante et mystĂ©rieuse » â aux (trop) nombreuses incarnations contemporaines, de Barack Obama Ă Roger Federer en passant par Michel Houellebecq.
11Aucune figure nâa autant que le dandy fait adhĂ©rer le style Ă la vie ; rien ne les sĂ©pare, pour ainsi dire. Cherchant Ă tout prix lâextrĂȘme originalitĂ©, le dandy ne saurait suivre un style car il est style Ă part entiĂšre, sans nulle restriction, de la dĂ©marche Ă lâallure, de lâhabit Ă la rĂ©partie. Il ne pourrait guĂšre, par consĂ©quent, se conformer Ă une norme quelconque puisquâil la crĂ©e, il lâĂ©nonce en ses termes, Ă sa mesure singuliĂšre. Par surcroĂźt de style, il devient Ćuvre Ă part entiĂšre. Françoise Coblence, dans un livre essentiel sur le sujet (Le Dandysme, obligation dâincertitude, PUF, 1988), avait prĂ©cisĂ©ment montrĂ© que telle Ă©tait sa fonction :
La perfection du personnage opĂšre la capture de lâinstant ; elle est crĂ©ation toujours recommencĂ©e. Le dandy fait Ćuvre de lâĂ©phĂ©mĂšre, et Ćuvre elle-mĂȘme Ă©phĂ©mĂšre1.
12Or, Ă force de voir des dandys partout, des magazines de mode aux scĂšnes de rock, de lire des « styles dandys » dans les colonnes de journaux branchĂ©s, ou encore dâentendre parler de « coupes dandy » et de « corps dandy », on en vient Ă oublier ce que le mot dĂ©signe, et si une mĂȘme pensĂ©e de lâĆuvre travaille encore ces avatars. Son histoire est ensevelie par lâusage inconsidĂ©rĂ© que la langue courante lui a fait prendre. Est dandy lâarrogant, lâĂ©lĂ©gant, qui cultive sa nonchalance et sa froideur, sans plus de question. La notion sâadapte Ă toute marge, englobe et reprend toute originalitĂ©. Si bien quâon en vient Ă penser que qualifier une attitude, une pose ou un style de « dandy » revient Ă ne rien dire du tout, puisque on peut y loger Ă peu prĂšs ce que lâon veut. Ce nâest pas parce que nous nommons, par dĂ©cret, lâĂ©poque dans laquelle nous vivons comme « transitoire », quâil faut dâemblĂ©e, en suivant Baudelaire Ă la lettre, voir lâapparition de dandys. Sans doute aura-t-on affaire Ă de nouveaux types et de nouvelles figures particuliĂšres⊠mais pourquoi, en tenant compte de lâinstabilitĂ© de la dĂ©finition, les dĂ©signer nĂ©cessairement par le nom de « dandys » ? On pourrait croire que, de la mĂȘme maniĂšre que pour le style, victime dâun emploi excessif et dâune identique banalisation, il ne faudrait pas abandonner cette notion qui a encore une valeur certaine. Il devient cependant tentant de le faire.
13Comment le dandy pourrait-il maintenir sa distinction si elle est immĂ©diatement agrĂ©gĂ©e Ă la mode ? Comment parviendrait-il Ă redonner au mot son sens premier, qui nâest pas celui de lâusage ? En conquĂ©rant le nom, on ne gagne pas pour autant le statut. Peut-ĂȘtre pourra-t-on se faire baptiser « dandy », mais de lĂ Ă assumer tout le poids politique et subversif de la position, rien nâest moins sĂ»r. Une fois la mode Ă©tablie, il y aura la cohorte des « suiveurs », les faux dandys qui se targue de lâĂȘtre, ceux qui « par leur impuissance », pour reprendre Baudelaire, « Ă©lĂšv[ent] le poncif aux honneurs du style »2.
14Pourtant, si lâon voulait ĂȘtre en accord avec les principes que Barbey ou Baudelaire avaient Ă©noncĂ©s, ĂȘtre dandy ce ne serait pas tant accĂ©der Ă une notoriĂ©tĂ© certaine mais plutĂŽt se rĂ©soudre dans un anonymat souverain, aussi invisible quâinfluent. Sous les feux dâune rampe privilĂ©giant le clinquant et lâextraordinaire, le pseudo-dandy contemporain oublie que sa moitiĂ© historique est faite de banal et de commun. Et que câest par lâalliance oxymorique de ces deux pĂŽles, moitiĂ© emphase, moitiĂ© ascĂšse, quâil gagne son essence singuliĂšre. Les anecdotes de Brummell, que, dans les premiĂšres dĂ©cennies du XIXe siĂšcle, William Hazlitt prit tant de soin Ă restituer, en font Ă©tat : seul, « le plus grand des petits esprits » (« the greatest of small wits ») pouvait relever lâimportance de « sa jambe prĂ©fĂ©rĂ©e » ou dâun bon mot qui « frĂŽle lâextrĂȘme bord de la vacuité »3. MĂȘme lorsquâon vient Ă parler de dandysme littĂ©raire, il y a dĂ©jĂ entrave Ă la notion de dandysme pur, telle que Brummell la personnifiait. En daignant prendre la plume et se plier Ă des contraintes de formes, lâauteur devient un peu moins futile, un peu moins indiffĂ©rent et sâengage dans un chemin oĂč la nonchalance nâa plus cours. Le livre est encore une rĂ©sistance Ă la disparition vers laquelle tendait la conception absolue de Brummell.
15Le dandysme, comme tout effet de mode, a fait lâobjet dâune rĂ©cupĂ©ration qui rĂ©sorbe toute singularitĂ©. Plus son dĂ©veloppement a pris de lâampleur, plus on a vu que le message subversif quâil portait a complĂštement changĂ© de sens. Ătant devenu synonyme strict de la mode, sa position marginale, inattaquable et inaliĂ©nable, qui avait Ă©tĂ© conquise de haute lutte au sortir de la Restauration, a complĂštement disparu. Ce « caractĂšre dâopposition et de rĂ©volte » que Baudelaire pouvait encore voir nâa pu ĂȘtre maintenu dĂšs lors quâil fut pris comme un mot dâordre banalisĂ©. Roland Barthes, sâattachant au seul vĂȘtement, ne sâĂ©tait pas trompĂ© lorsquâil annonçait, dans un article de 1962, que câĂ©tait la Mode elle-mĂȘme qui avait mis Ă mort le dandy :
Inoculer, Ă travers la Mode, un peu de dandysme Ă tout le vĂȘtement contemporain, câĂ©tait fatalement tuer le dandysme lui-mĂȘme, puisque, par essence, il Ă©tait condamnĂ© Ă ĂȘtre radical ou Ă nâĂȘtre pas4.
16Le verdict reste aujourdâhui inchangĂ©. Il en va du dandy contemporain comme de la perte dâaurĂ©ole ; un Ă©lĂ©gant traverse le boulevard, ses insignes tombent dans la boue et, nâayant pas le courage de les ramasser, les laisse Ă dâautres qui pourront toujours sâen coiffer impudemment.

