Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 11, numéro 9
Marielle Macé

Valeurs du style

Éric Bordas, « Style ». Un mot et des discours, Paris : Éditions KimĂ©, 2008, 306 p., EAN 9782841744541.

1ConsacrĂ© aux reprĂ©sentations contemporaines du style, ce livre est essentiel par le diagnostic qu’il Ă©tablit, patiemment et sans complaisance, mais aussi par ses propres points de rĂ©sistance Ă  ce diagnostic. La thĂšse est ferme, trĂšs neuve, et emporte fortement l’adhĂ©sion : tĂ©moignant d’une omniprĂ©sence, rassemblant des usages flous mais socialement puissants et des pratiques dispersĂ©es, l’auteur montre combien le terme « style » constitue aujourd’hui un lieu essentiel de « construction idĂ©ologique », et dĂ©gage un vĂ©ritable « fĂ©tichisme » du style dans l’espace des discours sociaux ; cette perspective ouvre Ă  une vĂ©ritable rĂ©novation des approches stylistiques et culturelles. Les rĂ©sistances tiennent Ă  la formulation d’un dĂ©sir de style malgrĂ© tout, et aux confirmations inattendues d’un authentique besoin qui s’éprouve en dĂ©pit du geste de dĂ©voilement idĂ©ologique ; ces rĂ©sistances manifestent elles aussi, mais sur un autre mode, ce qui fait du style une « valeur », qui investit tout sentiment de soi et tout sentiment du contemporain.

2Nous baignons dans un triomphe du « style », mais aussi dans une sorte de dĂ©ni des valeurs qu’il active et qu’il ne peut pas ne pas activer, pour le meilleur et pour le pire. Afin de mettre au jour ce paradoxe contemporain, Éric Bordas a choisi comme terrain d’observation l’ensemble des usages du mot « style » en ce dĂ©but de xxie siĂšcle (c’était dĂ©jĂ  la dĂ©marche de la rĂ©flexion qu’il avait consacrĂ©e au « rythme », autre mot-fĂ©tiche, dans un volume lui aussi important1). L’étude s’appuie donc sur toutes sortes d’occurrences et d’espaces discursifs : les manuels scolaires et extra-scolaires, le discours critique, les Ă©noncĂ©s de la publicitĂ©, les commentaires politiques, les Ă©changes qui circulent sur Internet
 Des slogans aux « bureaux de style » (solidaires et voisins des agences de storytelling), les exemples sont passionnants, dĂ©routants, dĂ©solants. Devant ces apparitions omniprĂ©sentes, dispersĂ©es et souvent floues, un constat s’affermit : « style » est un mot-repĂšre de la culture contemporaine, qui doit sa force pragmatique Ă  l’imprĂ©cision de sa dĂ©finition ; il fonctionne essentiellement comme un marqueur de valeurs, et de valeurs contradictoires, largement indĂ©cidĂ©es : correction ou diffĂ©renciation, norme ou singularitĂ©, Ă©litisme ou illusion de partage. Ce faisant, l’auteur dĂ©gage puissamment la question du style des frontiĂšres disciplinaires et en manifeste toute la portĂ©e sociale, participant de la reconnaissance nĂ©cessaire de l’extension du domaine du style, invitant Ă  la comprĂ©hension des enjeux de l’une des valeurs dominantes de la culture actuelle.

3Le geste est double : É. Bordas met Ă  la fois au jour la saturation des usages et des valorisations sociales du mot « style », et la dĂ©mission rĂ©cente de l’école dans la comprĂ©hension et la mise au jour de ces forces culturelles dont il est nĂ©cessairement chargé ; comme si l’école laissait Ă  la publicitĂ© et au journalisme le soin de nommer cette valeur qui est au centre de la culture contemporaine et des rapports de force qui s’y jouent. Les conclusions de cette analyse constituent une vraie sommation Ă  la responsabilitĂ© des enseignants. Le premier chapitre de l’ouvrage rĂ©vĂšle en effet une sorte de tour de passe-passe des discours scolaires : aprĂšs avoir Ă©tĂ© omniprĂ©sent dans les manuels, « le style » en a Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©, au profit de concepts plus savants qui ne veulent plus prendre en charge les reprĂ©sentations dont la notion est investie : « condamnĂ© pour son flou conceptuel, l’objet “style’’, valeur indĂ©finissable mais rĂ©fĂ©rence absolue de l’école de la TroisiĂšme RĂ©publique, subit toutes les thĂ©ories du texte et de l’énonciation qui n’avaient qu’un but : prouver son inanitĂ©. Écriture, idiolecte, voire forme ou genre, tour Ă  tour synonymes ou antonymes ; Ă©taient prĂ©fĂ©rables » (p. 10). On y a sans doute gagnĂ© des outils opĂ©ratoires donc, mais on y a perdu une conscience culturelle, car « on n’élimine pas le style par un fiat » ; on finit donc par trouver des « conseils de style », Ă©noncĂ©s sans maĂźtrise ni scrupules, partout ailleurs qu’à l’école (dans tous les Comment Ă©crire ou les injonctions Ă  l’achat — « Style ton portable avec nos sonneries  »).

Ce qui Ă©tait l’objet mĂȘme du discours scolaire de 1880 Ă  1970 environ a Ă©tĂ© Ă©radiquĂ© des programmes ; le problĂšme, c’est que le besoin d’une normativitĂ© Ă©nonciative continue Ă  exister, et que, de toute Ă©vidence, il y a un marchĂ© pour des ouvrages mĂ©thodologiques qui feront ce que l’école ne fait plus, mais que la sociĂ©tĂ© continue Ă  exiger. (p. 43)

4La conscience des diffĂ©rences de style s’établit ainsi en marge de l’enseignement, dans une hĂ©sitation permanente entre normativitĂ© et singularité : « on a abouti Ă  l’emploi le plus banalisĂ© du mot style, comme synonyme d’un chic un peu snob, Ă©litiste et sĂ©duisant » (p. 74), ou, dans un tourniquet immaĂźtrisable, comme « superficialitĂ© extĂ©rieure suspecte, artifice » (p. 95), obsessions confuses de notre Ă©poque de mĂ©diatisation et d’exposition gĂ©nĂ©ralisĂ©e.

5On mesure l’importance de l’analyse : pour la premiĂšre fois, dans un pragmatisme de mieux en mieux assumĂ© par les rĂ©flexions littĂ©raires et par les approches esthĂ©tiques, la complexitĂ© de la notion de style est momentanĂ©ment arrachĂ©e aux querelles dĂ©finitionnelles, pour permettre la reconnaissance de ce qui est au cƓur du mot, ou plutĂŽt du fonctionnement de sa mention en contexte : sa puissance de valorisation ou de dĂ©valorisation. L’important n’est plus tellement de s’entendre entre spĂ©cialistes sur le contenu sĂ©mantique d’un concept, mais de mesurer ce qu’a de socialement classant le seul recours Ă  un mot d’autant plus « disponible » qu’il reste flou : « “le style’’ est la mention qui conclut en se dispensant d’expliquer, qui renvoie Ă  des prĂ©supposĂ©s culturels gĂ©nĂ©raux qui sont censĂ©s faire sens » (p. 108) ; on est alors dans le domaine des reprĂ©sentations sociales les moins prĂ©cisĂ©es, donc les plus opĂ©ratoires, c’est-Ă -dire dans le domaine du « clichage », de la rĂ©pĂ©tition obligatoire, et de la construction des idĂ©ologies.

6Cette perspective explique que l’analyse croise Ă  plusieurs reprises la pensĂ©e et les outils de Bourdieu. La conclusion d’É. Bordas est sans appel, son vocabulaire est fortement axiologique et une vĂ©ritable colĂšre s’entend dans l’argumentation : le discours du style est dĂ©crit comme un discours d’intimidation, de normativitĂ©, de reconduction des inĂ©galitĂ©s sociales et identitaires. J’essaierai de dire plus loin les rĂ©ticences que l’on peut avoir devant cette adoption des concepts-valeurs de la sociologie de la domination (car c’est un tout autre ensemble de valeurs qui se fera entendre dans la derniĂšre partie du livre, dans une rĂ©sistance de l’auteur Ă  l’efficacitĂ© de son propre geste de dĂ©voilement), mais l’analyse est dĂ©cisive et dĂ©capante : pour une fois, le style ne sera pas la notion aveugle qui permet de conclure tout discours par un jugement aussi lourd qu’énigmatique (« finalement tout est affaire de style »), mais un mot prĂ©cisĂ©ment rapportĂ© Ă  son poids pragmatique et Ă  ses effets. Autrement dit, « le style » est ici une histoire de distinction ; c’est pour Ă©viter ce piĂšge social que tel ou tel manuel (qui met pourtant nĂ©cessairement les Ă©lĂšves au contact de phĂ©nomĂšnes littĂ©raires, donc de styles) se retient de parler style
 laissant le mot-tabou revenir brutalement dans les autres supports discursifs (publicitĂ©, journalisme).

7AprĂšs avoir dĂ©voilĂ© avec force cette puissance performative tous azimuts des emplois du mot « style », É. Bordas reconstitue un champ de significations ordonnĂ©, en dĂ©gageant une sĂ©rie de couplages sĂ©mantiques structurants : style et expression, style et maniĂšre, style et ton, style et genre, etc. L’ensemble forme une cartographie trĂšs efficace des dĂ©bats de fond sur la notion de style, ressaisissant la majoritĂ© des grandes oppositions thĂ©oriques, de Spitzer Ă  Goodman, rassemblant les emplois savants issus de disciplines dispersĂ©es, de la rhĂ©torique Ă  la musicologie (avec une belle analyse du conflit des styles d’une transposition baroque ratĂ©e des chansons des Beatles
), et les replaçant dans sa perspective propre, celle des effets produits par l’usage d’un mot.

8Parmi les mises au point prĂ©cieuses qui scandent cette cartographie, citons-en deux. La premiĂšre consiste en une rĂ©flexion importante sur les prĂ©supposĂ©s engagĂ©s par la notion d’« expression » (prĂ©supposĂ© de l’antĂ©rioritĂ© de la pensĂ©e sur le mot, Ă©galement dĂ©fait par d’autres thĂ©oriciens2, et prĂ©supposĂ© du caractĂšre organique et essentialiste des rĂ©alisations stylistiques) ; elle est dĂ©terminante pour qui s’intĂ©resse Ă  l’articulation des phĂ©nomĂšnes de style et des questions d’individualitĂ©. La seconde revient Ă  dĂ©placer rĂ©solument la question du style d’une ontologie Ă  une historicitĂ© des catĂ©gories du goĂ»t et du jugement : Ă  la diffĂ©rence par exemple de la « maniĂšre » (qui dĂ©signe la singularitĂ© d’un geste producteur, comme y a insistĂ© de façon dĂ©cisive GĂ©rard Dessons3) ou de l’« idiolecte » (fiction linguistique finalement dĂ©gagĂ©e de toute perspective subjective), le style est fondamentalement une catĂ©gorie du jugement ; il ne s’agit pas, en disant cela, de rapporter les phĂ©nomĂšnes de style Ă  un impressionnisme vague, mais de souligner que le jugement stylistique engage fortement un sujet (son tact, son goĂ»t, sa disponibilitĂ© Ă  la nuance) ; c’est ce qui explique que l’essentiel du sens du mot « style » se joue dans sa valeur performative ; c’est aussi ce qui justifie que les apports les plus prĂ©cieux Ă  la comprĂ©hension thĂ©orique du style se soient appuyĂ©s pour une grande part sur la phĂ©nomĂ©nologie de la perception de Merleau-Ponty. Cette insistance sur l’engagement d’un jugement est une autre façon de souligner que le style est une « valeur », et de prendre position contre l’idĂ©e (issue des reconstructions descriptives de la pensĂ©e analytique) que toute forme a un style4 : c’est une chose de reconnaĂźtre que toute forme a effectivement un aspect, c’est-Ă -dire qu’elle se prĂ©sente nĂ©cessairement sous un certain profil, pourvue de certains traits ; c’en est une autre de s’intĂ©resser en elle Ă  l’évĂ©nementialitĂ© d’un style, c’est-Ă -dire Ă  des phĂ©nomĂšnes d’accentuation, de diffĂ©renciation en acte, de valorisation interne et externe. La mise en avant du style comme catĂ©gorie esthĂ©tique souligne parfaitement que « le style » est d’abord la « prise en charge des expĂ©riences du vĂ©cu du rĂ©cepteur » (p. 141), c’est-Ă -dire qu’il est l’affaire d’un sujet. Que le style prenne ainsi en charge toute une idĂ©e du sujet, c’est aussi la leçon de l’histoire de la notion.

9Peut-ĂȘtre l’analyse tend-elle pourtant trop Ă  tourner cette question pragmatique vers l’idĂ©e d’une « construction intellectuelle », d’une « option de pensĂ©e » forcĂ©ment suspecte (l’auteur souligne Ă  nouveau que le mot n’a de sens « que comme action, pragmatique intimidante, outil de distinction, voire de discrimination »), car on pourrait diriger autrement les promesses du style ; c’est ce que je vais essayer de faire, Ă  vrai dire autorisĂ©e Ă  cet Ă©largissement par le livre lui-mĂȘme.

10Pour ma part, je crois en effet qu’il ne faut pas hĂ©siter Ă  reprendre au discours mĂ©diatique notre bien ; c’est-Ă -dire, Ă  partir du diagnostic d’É. Bordas, ne pas hĂ©siter Ă  arracher la notion de « style » aux pratiques de distinction ; autrement dit, qu’il ne faut pas craindre la force du style mais au contraire se rĂ©emparer de cette force pour la diriger autrement et libĂ©rer en nous des possibilitĂ©s de pratique et de pensĂ©e. Le livre montre avec force que tout est question de « valeur ». Mais le mot « valeur » est lui aussi intimidant, surtout lorsqu’il passe au sas de la sociologie de la domination, dont le scepticisme en termes de valeurs blesse le sujet tout autant que ce qu’il dĂ©nonce. Je crois que la force du style (cette « valorisation », cette « accentuation » que dĂ©gage si nettement l’analyse) n’est pas seulement la violence d’évaluation ou de dĂ©valuation qui s’y exerce, c’est aussi la puissance d’invention et/ou la capacitĂ© perceptive que les phĂ©nomĂšnes stylistiques encouragent, enseignent et protĂšgent ; c’est Ă  cette redirection volontaire des questions de style que je me suis, en ce qui me concerne, employĂ©e5. Il n’y a en effet peut-ĂȘtre pas seulement, dans une pragmatique du style, Ă  se dĂ©fendre d’une force (de domination), mais Ă  se rĂ©emparer d’une force (d’une capacitĂ© d’ĂȘtre et de devenir), et Ă  la rediriger ; il ne faut pas mĂȘme hĂ©siter Ă  inscrire la littĂ©rature comme valeur et comme modĂšle Ă  l’intĂ©rieur de cette promesse et de cette puissance, car on peut reconnaĂźtre Ă  l’attention littĂ©raire une capacitĂ© d’initiative en ces matiĂšres. Deux choses, donc : d’abord reconnaĂźtre une puissance, une qualitĂ© de prĂ©sence (dans le sillage des « intensitĂ©s » deleuziennes par exemple) et une invitation Ă  la libĂ©ration des usages qui est l’effet mĂȘme du style, en affĂ»tant (dans l’enseignement) une capacitĂ© Ă  percevoir cette puissance, sans la laisser confisquer par les phĂ©nomĂšnes de « luxe » ou de « prestige » ; ensuite, affirmer qu’il en va d’une force de cet ordre dans la valeur littĂ©raire ; les passages que « Style ». Un mot et des discours consacre Ă  la littĂ©rature me semblent en effet craindre Ă  leur tour d’user d’un mot-tabou, et risquent de dĂ©nier une autre valeur, par exemple lorsque l’auteur s’inquiĂšte d’un critĂšre qualitatif, et cherche Ă  s’éloigner de ce qu’il perçoit, chez les stylisticiens les plus conscients de l’évĂ©nementialitĂ© esthĂ©tique comme une « conception bien Ă©troite, et excessivement livresque, de la notion de ‘’littĂ©raire’’ ramenĂ©e Ă  une ‘’Ɠuvre’’ de rĂ©fĂ©rence » (p. 216). Pourquoi pas, s’il s’agit justement d’assumer des forces et des intensitĂ©s ?

11La sociologie du champ, dont les analyses sont ici mises Ă  profit, rĂ©flĂ©chit avant tout Ă  la fabrique de la valeur (en particulier de la valeur littĂ©raire), voire Ă  son truquage, et nous ouvre les yeux sur les mĂ©canismes effectivement intimidants de sa circulation ; mais peut-ĂȘtre est-ce la vĂ©ritĂ© de l’aura littĂ©raire qui est aussi Ă  penser : vĂ©ritĂ© de son effet sur la vie, le langage et la pensĂ©e, vĂ©ritĂ© de sa portĂ©e et de la façon dont nous trouvons appui (intellectuel et existentiel) sur sa force propre. J’ai dĂ©jĂ  tentĂ© de formuler cela dans une lecture de l’ouvrage Pascale Casanova (La RĂ©publique mondiale des lettres), lui aussi hĂ©ritier de la pensĂ©e et du vocabulaire de Bourdieu ; ce livre, trĂšs important Ă  bien des titres, me semblait pourtant hĂ©siter de la mĂȘme façon Ă  assumer l’aura de la littĂ©rature, tout en ne pouvant Ă©viter de la reconnaĂźtre et mĂȘme de la faire vivre, si juste est le besoin6. La belle analyse qu’HĂ©lĂšne Merlin-Kajman a rĂ©cemment consacrĂ©e aux enjeux axiologiques du scepticisme de Bourdieu irait peut-ĂȘtre dans le mĂȘme sens :

Non rĂ©ductrice sur le plan Ă©pistĂ©mologique, l’Ɠuvre de Bourdieu l’est donc bien sur un plan moral [
] Étrange connaissance que celle qui se gagne Ă  un tel prix (
) Mais alors, une conclusion s’impose peut-ĂȘtre : ni la littĂ©rature, ni le plaisir qu’elle procure, ne sont exactement des illusions7.

12Cette complexitĂ© de ce que l’on peut faire avec une « valeur » me semble se manifester fortement dans la troisiĂšme partie de l’ouvrage d’É. Bordas. Aussi rigoureuse et convaincante que les deux premiĂšres, aussi ferme dans sa mesure des usages, elle encourage pourtant d’autres conclusions, et d’autres tĂąches intellectuelles, en partie inconciliables avec la mĂ©fiance ou les blessures auxquelles invitaient nĂ©cessairement les prĂ©cĂ©dentes. C’est Ă  une description de l’évĂ©nementialitĂ© rĂ©elle et de la rĂ©elle energeia du style qu’elle s’emploie en effet, en soulignant (et en aimant) dans les phĂ©nomĂšnes stylistiques (souvent littĂ©raires cette fois) l’enjeu d’une « rĂ©alisation de l’individuel ». Le livre, de ce point de vue, oppose de façon complexe une sorte d’acte de foi Ă  sa propre mĂ©fiance. Les points inconfortables d’une analyse qui met si fortement au jour la puissance d’une valeur me semblent en fait tĂ©moigner de l’impossibilitĂ© de maintenir un point de vue sceptique, indemne de valeurs et d’espĂ©rances, sur ce qui constitue non pas seulement un lieu d’intimidation ou un instrument de domination, mais aussi, pour tout individu, un horizon ineffaçable de constitution de soi, une ressource et une possibilitĂ© de vie. De ce point de vue, il faut faire nĂŽtre la formule de Barthes qu’É. Bordas cite mais dont il ne souhaite conserver que la premiĂšre partie, prudente et indemne de valeurs : « C’est donc une image que je veux interroger ou, plus exactement, une vision : comment voyons-nous le style ? Quelle est l’image du style qui me gĂȘne, quelle est celle que je souhaite ? » (cit. 19) ; gĂȘne, mais aussi souhait : il faut maintenir un « souhait », en effet, car on ne peut faire l’économie du dĂ©sir d’ĂȘtre et de pensĂ©e dans l’attention portĂ©e aux phĂ©nomĂšnes stylistiques, dans le fait mĂȘme de cette attention. On le voit, les interrogations qu’il soulĂšve, les dĂ©bats qu’il suscite, et jusqu’aux rĂ©actions puissamment affectives qu’il provoque — justement parce qu’il ne se cache pas que c’est toute une reprĂ©sentation de la subjectivitĂ© dĂ©mocratique et des possibilitĂ©s d’ĂȘtre qui est en jeu dans la question sociale et morale du style — sont tout Ă  l’honneur de ce livre.