Valeurs du style
1ConsacrĂ© aux reprĂ©sentations contemporaines du style, ce livre est essentiel par le diagnostic quâil Ă©tablit, patiemment et sans complaisance, mais aussi par ses propres points de rĂ©sistance Ă ce diagnostic. La thĂšse est ferme, trĂšs neuve, et emporte fortement lâadhĂ©sion : tĂ©moignant dâune omniprĂ©sence, rassemblant des usages flous mais socialement puissants et des pratiques dispersĂ©es, lâauteur montre combien le terme « style » constitue aujourdâhui un lieu essentiel de « construction idĂ©ologique », et dĂ©gage un vĂ©ritable « fĂ©tichisme » du style dans lâespace des discours sociaux ; cette perspective ouvre Ă une vĂ©ritable rĂ©novation des approches stylistiques et culturelles. Les rĂ©sistances tiennent Ă la formulation dâun dĂ©sir de style malgrĂ© tout, et aux confirmations inattendues dâun authentique besoin qui sâĂ©prouve en dĂ©pit du geste de dĂ©voilement idĂ©ologique ; ces rĂ©sistances manifestent elles aussi, mais sur un autre mode, ce qui fait du style une « valeur », qui investit tout sentiment de soi et tout sentiment du contemporain.
2Nous baignons dans un triomphe du « style », mais aussi dans une sorte de dĂ©ni des valeurs quâil active et quâil ne peut pas ne pas activer, pour le meilleur et pour le pire. Afin de mettre au jour ce paradoxe contemporain, Ăric Bordas a choisi comme terrain dâobservation lâensemble des usages du mot « style » en ce dĂ©but de xxie siĂšcle (câĂ©tait dĂ©jĂ la dĂ©marche de la rĂ©flexion quâil avait consacrĂ©e au « rythme », autre mot-fĂ©tiche, dans un volume lui aussi important1). LâĂ©tude sâappuie donc sur toutes sortes dâoccurrences et dâespaces discursifs : les manuels scolaires et extra-scolaires, le discours critique, les Ă©noncĂ©s de la publicitĂ©, les commentaires politiques, les Ă©changes qui circulent sur Internet⊠Des slogans aux « bureaux de style » (solidaires et voisins des agences de storytelling), les exemples sont passionnants, dĂ©routants, dĂ©solants. Devant ces apparitions omniprĂ©sentes, dispersĂ©es et souvent floues, un constat sâaffermit : « style » est un mot-repĂšre de la culture contemporaine, qui doit sa force pragmatique Ă lâimprĂ©cision de sa dĂ©finition ; il fonctionne essentiellement comme un marqueur de valeurs, et de valeurs contradictoires, largement indĂ©cidĂ©es : correction ou diffĂ©renciation, norme ou singularitĂ©, Ă©litisme ou illusion de partage. Ce faisant, lâauteur dĂ©gage puissamment la question du style des frontiĂšres disciplinaires et en manifeste toute la portĂ©e sociale, participant de la reconnaissance nĂ©cessaire de lâextension du domaine du style, invitant Ă la comprĂ©hension des enjeux de lâune des valeurs dominantes de la culture actuelle.
3Le geste est double : Ă. Bordas met Ă la fois au jour la saturation des usages et des valorisations sociales du mot « style », et la dĂ©mission rĂ©cente de lâĂ©cole dans la comprĂ©hension et la mise au jour de ces forces culturelles dont il est nĂ©cessairement chargé ; comme si lâĂ©cole laissait Ă la publicitĂ© et au journalisme le soin de nommer cette valeur qui est au centre de la culture contemporaine et des rapports de force qui sây jouent. Les conclusions de cette analyse constituent une vraie sommation Ă la responsabilitĂ© des enseignants. Le premier chapitre de lâouvrage rĂ©vĂšle en effet une sorte de tour de passe-passe des discours scolaires : aprĂšs avoir Ă©tĂ© omniprĂ©sent dans les manuels, « le style » en a Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©, au profit de concepts plus savants qui ne veulent plus prendre en charge les reprĂ©sentations dont la notion est investie : « condamnĂ© pour son flou conceptuel, lâobjet âstyleââ, valeur indĂ©finissable mais rĂ©fĂ©rence absolue de lâĂ©cole de la TroisiĂšme RĂ©publique, subit toutes les thĂ©ories du texte et de lâĂ©nonciation qui nâavaient quâun but : prouver son inanitĂ©. Ăcriture, idiolecte, voire forme ou genre, tour Ă tour synonymes ou antonymes ; Ă©taient prĂ©fĂ©rables » (p. 10). On y a sans doute gagnĂ© des outils opĂ©ratoires donc, mais on y a perdu une conscience culturelle, car « on nâĂ©limine pas le style par un fiat » ; on finit donc par trouver des « conseils de style », Ă©noncĂ©s sans maĂźtrise ni scrupules, partout ailleurs quâĂ lâĂ©cole (dans tous les Comment Ă©crire ou les injonctions Ă lâachat â « Style ton portable avec nos sonneriesâŠÂ »).
Ce qui Ă©tait lâobjet mĂȘme du discours scolaire de 1880 Ă 1970 environ a Ă©tĂ© Ă©radiquĂ© des programmes ; le problĂšme, câest que le besoin dâune normativitĂ© Ă©nonciative continue Ă exister, et que, de toute Ă©vidence, il y a un marchĂ© pour des ouvrages mĂ©thodologiques qui feront ce que lâĂ©cole ne fait plus, mais que la sociĂ©tĂ© continue Ă exiger. (p. 43)
4La conscience des diffĂ©rences de style sâĂ©tablit ainsi en marge de lâenseignement, dans une hĂ©sitation permanente entre normativitĂ© et singularité : « on a abouti Ă lâemploi le plus banalisĂ© du mot style, comme synonyme dâun chic un peu snob, Ă©litiste et sĂ©duisant » (p. 74), ou, dans un tourniquet immaĂźtrisable, comme « superficialitĂ© extĂ©rieure suspecte, artifice » (p. 95), obsessions confuses de notre Ă©poque de mĂ©diatisation et dâexposition gĂ©nĂ©ralisĂ©e.
5On mesure lâimportance de lâanalyse : pour la premiĂšre fois, dans un pragmatisme de mieux en mieux assumĂ© par les rĂ©flexions littĂ©raires et par les approches esthĂ©tiques, la complexitĂ© de la notion de style est momentanĂ©ment arrachĂ©e aux querelles dĂ©finitionnelles, pour permettre la reconnaissance de ce qui est au cĆur du mot, ou plutĂŽt du fonctionnement de sa mention en contexte : sa puissance de valorisation ou de dĂ©valorisation. Lâimportant nâest plus tellement de sâentendre entre spĂ©cialistes sur le contenu sĂ©mantique dâun concept, mais de mesurer ce quâa de socialement classant le seul recours Ă un mot dâautant plus « disponible » quâil reste flou : « âle styleââ est la mention qui conclut en se dispensant dâexpliquer, qui renvoie Ă des prĂ©supposĂ©s culturels gĂ©nĂ©raux qui sont censĂ©s faire sens » (p. 108) ; on est alors dans le domaine des reprĂ©sentations sociales les moins prĂ©cisĂ©es, donc les plus opĂ©ratoires, câest-Ă -dire dans le domaine du « clichage », de la rĂ©pĂ©tition obligatoire, et de la construction des idĂ©ologies.
6Cette perspective explique que lâanalyse croise Ă plusieurs reprises la pensĂ©e et les outils de Bourdieu. La conclusion dâĂ. Bordas est sans appel, son vocabulaire est fortement axiologique et une vĂ©ritable colĂšre sâentend dans lâargumentation : le discours du style est dĂ©crit comme un discours dâintimidation, de normativitĂ©, de reconduction des inĂ©galitĂ©s sociales et identitaires. Jâessaierai de dire plus loin les rĂ©ticences que lâon peut avoir devant cette adoption des concepts-valeurs de la sociologie de la domination (car câest un tout autre ensemble de valeurs qui se fera entendre dans la derniĂšre partie du livre, dans une rĂ©sistance de lâauteur Ă lâefficacitĂ© de son propre geste de dĂ©voilement), mais lâanalyse est dĂ©cisive et dĂ©capante : pour une fois, le style ne sera pas la notion aveugle qui permet de conclure tout discours par un jugement aussi lourd quâĂ©nigmatique (« finalement tout est affaire de style »), mais un mot prĂ©cisĂ©ment rapportĂ© Ă son poids pragmatique et Ă ses effets. Autrement dit, « le style » est ici une histoire de distinction ; câest pour Ă©viter ce piĂšge social que tel ou tel manuel (qui met pourtant nĂ©cessairement les Ă©lĂšves au contact de phĂ©nomĂšnes littĂ©raires, donc de styles) se retient de parler style⊠laissant le mot-tabou revenir brutalement dans les autres supports discursifs (publicitĂ©, journalisme).
7AprĂšs avoir dĂ©voilĂ© avec force cette puissance performative tous azimuts des emplois du mot « style », Ă. Bordas reconstitue un champ de significations ordonnĂ©, en dĂ©gageant une sĂ©rie de couplages sĂ©mantiques structurants : style et expression, style et maniĂšre, style et ton, style et genre, etc. Lâensemble forme une cartographie trĂšs efficace des dĂ©bats de fond sur la notion de style, ressaisissant la majoritĂ© des grandes oppositions thĂ©oriques, de Spitzer Ă Goodman, rassemblant les emplois savants issus de disciplines dispersĂ©es, de la rhĂ©torique Ă la musicologie (avec une belle analyse du conflit des styles dâune transposition baroque ratĂ©e des chansons des BeatlesâŠ), et les replaçant dans sa perspective propre, celle des effets produits par lâusage dâun mot.
8Parmi les mises au point prĂ©cieuses qui scandent cette cartographie, citons-en deux. La premiĂšre consiste en une rĂ©flexion importante sur les prĂ©supposĂ©s engagĂ©s par la notion dâ« expression » (prĂ©supposĂ© de lâantĂ©rioritĂ© de la pensĂ©e sur le mot, Ă©galement dĂ©fait par dâautres thĂ©oriciens2, et prĂ©supposĂ© du caractĂšre organique et essentialiste des rĂ©alisations stylistiques) ; elle est dĂ©terminante pour qui sâintĂ©resse Ă lâarticulation des phĂ©nomĂšnes de style et des questions dâindividualitĂ©. La seconde revient Ă dĂ©placer rĂ©solument la question du style dâune ontologie Ă une historicitĂ© des catĂ©gories du goĂ»t et du jugement : Ă la diffĂ©rence par exemple de la « maniĂšre » (qui dĂ©signe la singularitĂ© dâun geste producteur, comme y a insistĂ© de façon dĂ©cisive GĂ©rard Dessons3) ou de lâ« idiolecte » (fiction linguistique finalement dĂ©gagĂ©e de toute perspective subjective), le style est fondamentalement une catĂ©gorie du jugement ; il ne sâagit pas, en disant cela, de rapporter les phĂ©nomĂšnes de style Ă un impressionnisme vague, mais de souligner que le jugement stylistique engage fortement un sujet (son tact, son goĂ»t, sa disponibilitĂ© Ă la nuance) ; câest ce qui explique que lâessentiel du sens du mot « style » se joue dans sa valeur performative ; câest aussi ce qui justifie que les apports les plus prĂ©cieux Ă la comprĂ©hension thĂ©orique du style se soient appuyĂ©s pour une grande part sur la phĂ©nomĂ©nologie de la perception de Merleau-Ponty. Cette insistance sur lâengagement dâun jugement est une autre façon de souligner que le style est une « valeur », et de prendre position contre lâidĂ©e (issue des reconstructions descriptives de la pensĂ©e analytique) que toute forme a un style4 : câest une chose de reconnaĂźtre que toute forme a effectivement un aspect, câest-Ă -dire quâelle se prĂ©sente nĂ©cessairement sous un certain profil, pourvue de certains traits ; câen est une autre de sâintĂ©resser en elle Ă lâĂ©vĂ©nementialitĂ© dâun style, câest-Ă -dire Ă des phĂ©nomĂšnes dâaccentuation, de diffĂ©renciation en acte, de valorisation interne et externe. La mise en avant du style comme catĂ©gorie esthĂ©tique souligne parfaitement que « le style » est dâabord la « prise en charge des expĂ©riences du vĂ©cu du rĂ©cepteur » (p. 141), câest-Ă -dire quâil est lâaffaire dâun sujet. Que le style prenne ainsi en charge toute une idĂ©e du sujet, câest aussi la leçon de lâhistoire de la notion.
9Peut-ĂȘtre lâanalyse tend-elle pourtant trop Ă tourner cette question pragmatique vers lâidĂ©e dâune « construction intellectuelle », dâune « option de pensĂ©e » forcĂ©ment suspecte (lâauteur souligne Ă nouveau que le mot nâa de sens « que comme action, pragmatique intimidante, outil de distinction, voire de discrimination »), car on pourrait diriger autrement les promesses du style ; câest ce que je vais essayer de faire, Ă vrai dire autorisĂ©e Ă cet Ă©largissement par le livre lui-mĂȘme.
10Pour ma part, je crois en effet quâil ne faut pas hĂ©siter Ă reprendre au discours mĂ©diatique notre bien ; câest-Ă -dire, Ă partir du diagnostic dâĂ. Bordas, ne pas hĂ©siter Ă arracher la notion de « style » aux pratiques de distinction ; autrement dit, quâil ne faut pas craindre la force du style mais au contraire se rĂ©emparer de cette force pour la diriger autrement et libĂ©rer en nous des possibilitĂ©s de pratique et de pensĂ©e. Le livre montre avec force que tout est question de « valeur ». Mais le mot « valeur » est lui aussi intimidant, surtout lorsquâil passe au sas de la sociologie de la domination, dont le scepticisme en termes de valeurs blesse le sujet tout autant que ce quâil dĂ©nonce. Je crois que la force du style (cette « valorisation », cette « accentuation » que dĂ©gage si nettement lâanalyse) nâest pas seulement la violence dâĂ©valuation ou de dĂ©valuation qui sây exerce, câest aussi la puissance dâinvention et/ou la capacitĂ© perceptive que les phĂ©nomĂšnes stylistiques encouragent, enseignent et protĂšgent ; câest Ă cette redirection volontaire des questions de style que je me suis, en ce qui me concerne, employĂ©e5. Il nây a en effet peut-ĂȘtre pas seulement, dans une pragmatique du style, Ă se dĂ©fendre dâune force (de domination), mais Ă se rĂ©emparer dâune force (dâune capacitĂ© dâĂȘtre et de devenir), et Ă la rediriger ; il ne faut pas mĂȘme hĂ©siter Ă inscrire la littĂ©rature comme valeur et comme modĂšle Ă lâintĂ©rieur de cette promesse et de cette puissance, car on peut reconnaĂźtre Ă lâattention littĂ©raire une capacitĂ© dâinitiative en ces matiĂšres. Deux choses, donc : dâabord reconnaĂźtre une puissance, une qualitĂ© de prĂ©sence (dans le sillage des « intensitĂ©s » deleuziennes par exemple) et une invitation Ă la libĂ©ration des usages qui est lâeffet mĂȘme du style, en affĂ»tant (dans lâenseignement) une capacitĂ© Ă percevoir cette puissance, sans la laisser confisquer par les phĂ©nomĂšnes de « luxe » ou de « prestige » ; ensuite, affirmer quâil en va dâune force de cet ordre dans la valeur littĂ©raire ; les passages que « Style ». Un mot et des discours consacre Ă la littĂ©rature me semblent en effet craindre Ă leur tour dâuser dâun mot-tabou, et risquent de dĂ©nier une autre valeur, par exemple lorsque lâauteur sâinquiĂšte dâun critĂšre qualitatif, et cherche Ă sâĂ©loigner de ce quâil perçoit, chez les stylisticiens les plus conscients de lâĂ©vĂ©nementialitĂ© esthĂ©tique comme une « conception bien Ă©troite, et excessivement livresque, de la notion de ââlittĂ©raireââ ramenĂ©e Ă une ââĆuvreââ de rĂ©fĂ©rence » (p. 216). Pourquoi pas, sâil sâagit justement dâassumer des forces et des intensitĂ©s ?
11La sociologie du champ, dont les analyses sont ici mises Ă profit, rĂ©flĂ©chit avant tout Ă la fabrique de la valeur (en particulier de la valeur littĂ©raire), voire Ă son truquage, et nous ouvre les yeux sur les mĂ©canismes effectivement intimidants de sa circulation ; mais peut-ĂȘtre est-ce la vĂ©ritĂ© de lâaura littĂ©raire qui est aussi Ă penser : vĂ©ritĂ© de son effet sur la vie, le langage et la pensĂ©e, vĂ©ritĂ© de sa portĂ©e et de la façon dont nous trouvons appui (intellectuel et existentiel) sur sa force propre. Jâai dĂ©jĂ tentĂ© de formuler cela dans une lecture de lâouvrage Pascale Casanova (La RĂ©publique mondiale des lettres), lui aussi hĂ©ritier de la pensĂ©e et du vocabulaire de Bourdieu ; ce livre, trĂšs important Ă bien des titres, me semblait pourtant hĂ©siter de la mĂȘme façon Ă assumer lâaura de la littĂ©rature, tout en ne pouvant Ă©viter de la reconnaĂźtre et mĂȘme de la faire vivre, si juste est le besoin6. La belle analyse quâHĂ©lĂšne Merlin-Kajman a rĂ©cemment consacrĂ©e aux enjeux axiologiques du scepticisme de Bourdieu irait peut-ĂȘtre dans le mĂȘme sens :
Non rĂ©ductrice sur le plan Ă©pistĂ©mologique, lâĆuvre de Bourdieu lâest donc bien sur un plan moral [âŠ] Ătrange connaissance que celle qui se gagne Ă un tel prix (âŠ) Mais alors, une conclusion sâimpose peut-ĂȘtre : ni la littĂ©rature, ni le plaisir quâelle procure, ne sont exactement des illusions7.
12Cette complexitĂ© de ce que lâon peut faire avec une « valeur » me semble se manifester fortement dans la troisiĂšme partie de lâouvrage dâĂ. Bordas. Aussi rigoureuse et convaincante que les deux premiĂšres, aussi ferme dans sa mesure des usages, elle encourage pourtant dâautres conclusions, et dâautres tĂąches intellectuelles, en partie inconciliables avec la mĂ©fiance ou les blessures auxquelles invitaient nĂ©cessairement les prĂ©cĂ©dentes. Câest Ă une description de lâĂ©vĂ©nementialitĂ© rĂ©elle et de la rĂ©elle energeia du style quâelle sâemploie en effet, en soulignant (et en aimant) dans les phĂ©nomĂšnes stylistiques (souvent littĂ©raires cette fois) lâenjeu dâune « rĂ©alisation de lâindividuel ». Le livre, de ce point de vue, oppose de façon complexe une sorte dâacte de foi Ă sa propre mĂ©fiance. Les points inconfortables dâune analyse qui met si fortement au jour la puissance dâune valeur me semblent en fait tĂ©moigner de lâimpossibilitĂ© de maintenir un point de vue sceptique, indemne de valeurs et dâespĂ©rances, sur ce qui constitue non pas seulement un lieu dâintimidation ou un instrument de domination, mais aussi, pour tout individu, un horizon ineffaçable de constitution de soi, une ressource et une possibilitĂ© de vie. De ce point de vue, il faut faire nĂŽtre la formule de Barthes quâĂ. Bordas cite mais dont il ne souhaite conserver que la premiĂšre partie, prudente et indemne de valeurs : « Câest donc une image que je veux interroger ou, plus exactement, une vision : comment voyons-nous le style ? Quelle est lâimage du style qui me gĂȘne, quelle est celle que je souhaite ? » (cit. 19) ; gĂȘne, mais aussi souhait : il faut maintenir un « souhait », en effet, car on ne peut faire lâĂ©conomie du dĂ©sir dâĂȘtre et de pensĂ©e dans lâattention portĂ©e aux phĂ©nomĂšnes stylistiques, dans le fait mĂȘme de cette attention. On le voit, les interrogations quâil soulĂšve, les dĂ©bats quâil suscite, et jusquâaux rĂ©actions puissamment affectives quâil provoque â justement parce quâil ne se cache pas que câest toute une reprĂ©sentation de la subjectivitĂ© dĂ©mocratique et des possibilitĂ©s dâĂȘtre qui est en jeu dans la question sociale et morale du style â sont tout Ă lâhonneur de ce livre.

