Le style, un mot nécessaire
1Du livre trĂšs documentĂ© dâĂric Bordas, « Style » : un mot et des discours (20081) se dĂ©gage le constat somme toute un peu mĂ©lancolique que le style, comme lâamour, nâest pas aimé⊠VĂ©ritable « mot mana » de la culture contemporaine, le style nâen est pas moins mĂ©connu par les discours qui lui rendent un hommage aussi empressĂ© que suspect. Mais le style semble aussi avoir quelques difficultĂ©s Ă se faire reconnaĂźtre et apprĂ©cier du monde intellectuel ; ce dernier nourrit Ă son sujet une suspicion dont le livre dâĂ. Bordas donne les raisons. Elles mĂ©ritent Ă mon sens dâĂȘtre entendues et dĂ©battues, mais aussi dĂ©passĂ©es. Aimer un mot â et lâusage presque quotidien quâon en fait â donne Ă©videmment quelque envie de le dĂ©fendre ; mais je crois quâil en donne aussi les moyens. Je voudrais donc ici faire valoir les services que le simple mot, si peu savant, de style peut rendre, y compris Ă un esprit rationnel et soucieux de faire partager autre chose quâune croyance ou quâun affect. Ces quelques rĂ©flexions voudraient disposer le lecteur Ă surmonter la perplexitĂ© ou la dĂ©fiance que le mot de style suscite, Ă bon droit sans doute, chez les spĂ©cialistes des textes littĂ©raires. Il se trouve que jâemprunterai lâessentiel de mon argumentation Ă un excellent numĂ©ro de la revue Romantisme dirigĂ© par Ăric Bordas (2010), et consacrĂ© Ă la notion de « style dâauteur ». Nây a-t-il pas lĂ comme une sorte de diptyque ? Câest du moins lâhypothĂšse que je souhaite dĂ©fendre. Une fois Ă©cartĂ©s, grĂące Ă lâindispensable discipline critique, les malentendus ou les abus engendrĂ©s par le succĂšs mĂȘme de la notion, la « valeur » et « la vertu » oĂč rĂ©sident le sens le plus profond et la justification du mot style sâexemplifient dans la notion de « style dâauteur » ; celle-ci me semble bien ĂȘtre le meilleur des candidats pour rĂ©habiliter, au sein des Ă©tudes littĂ©raires, la notion jugĂ©e parfois gĂȘnante de « style ».
2Le style souffre, il faut bien le reconnaĂźtre, de ce quâon pourrait appeler « le complexe de la dent dâor ». Comment se soustraire Ă lâexigence que rappelle cet apologue rationaliste ? Il est certes dĂ©raisonnable dâĂ©tudier un objet qui nâexiste pas, et de dĂ©terminer une mĂ©thode pour enquĂȘter sur ce qui nâexiste pas. Or le style passe parfois pour ĂȘtre la dent dâor des Ă©tudes littĂ©raires. Il a la rĂ©putation dâĂȘtre une notion prĂ©thĂ©orique. Le flou conceptuel qui lâentoure en ferait un mot indĂ©finissable. Cette accusation ne semble quâen partie recevable ; car elle condamne la notion de style au nom dâun idĂ©al dĂ©finitionnel â la terminologie â qui, dans les sciences humaines, nâest pourtant rĂ©alisĂ© que de maniĂšre trĂšs exceptionnelle. Le mot style nâest certes pas plus ou pas mieux dĂ©fini que dâautres artefacts Ă©pistĂ©mologiques comme « histoire », « sociĂ©té » ou « culture », notions dont lâindĂ©termination ne pĂ©rime pas pour autant les travaux des historiens, des sociologues ou des ethnologues. Que la dĂ©finition dâun mot fasse, dans un domaine donnĂ©, lâobjet de dĂ©bats, que ce mot ait plusieurs acceptions, voilĂ qui invite certes Ă la prudence ; mais cela ne saurait constituer un obstacle insurmontable. Le mot « style » nâest ni plus ni moins indĂ©finissable que des notions esthĂ©tiques comme « roman » ou « romanesque », comme « classicisme » ou « baroque » ou « romantisme » ; câest prĂ©cisĂ©ment leur relative labilitĂ© qui fait lâintĂ©rĂȘt de ces notions ; elles relancent lâesprit de recherche, qui nâen a jamais fini avec elles. Or, de ce point de vue, ce qui me frappe le plus Ă la lecture du livre dâĂ. Bordas, câest non ce quâil nomme « lâillusion dĂ©finitionnelle2 » engendrĂ©e par lâimpressionnante collecte des diffĂ©rents emplois du mot « style » quâil a recensĂ©s, mais bien plutĂŽt la stabilitĂ© et la rĂ©currence des quelques Ă©lĂ©ments de sens qui organisent la plasticitĂ© de la notion. Câest Ă cette proposition de mise en ordre, rapide mais que jâespĂšre utile, que se consacrera mon premier point : « dĂ©crire le style ».
3Une fois levĂ© lâobstacle Ă©pistĂ©mologique surgit un obstacle Ă©thique, auquel, je lâavoue, je ne mâattendais guĂšre.
Du fait de la confusion sĂ©mantique dont il est lâobjet et de sa fortune Ă©nonciative populaire, style nâa de sens, en emploi, que comme pragmatique intimidante, outil de distinction, voire de discrimination, de sĂ©lection, pour le moins3.
4ReconnaĂźtre lâexistence du style, ce serait stigmatiser lâensemble des ĂȘtres ou des objets Ă qui cette qualitĂ© ferait dĂ©faut. Câest pourquoi ma deuxiĂšme partie, intitulĂ©e « Juger le style », vise Ă lever lâhypothĂšque du jugement qui obĂšre la notion de style et fait obstacle Ă un usage serein et fructueux. Je montrerai que la catĂ©gorie du jugement, sans doute inĂ©vitable dans lâinstitution scolaire oĂč elle « sanctionne » lâapprentissage de la correction de lâexpression, est en revanche irrecevable dans le domaine de la crĂ©ation littĂ©raire, oĂč le mot style se rĂ©vĂšle irremplaçable. En faisant allusion aux « contradictions de Batteux pour distinguer le goĂ»t comme facultĂ© de jugement du goĂ»t comme facultĂ© crĂ©atrice4 », Ă. Bordas indique lui-mĂȘme la voie Ă suivre en ce qui concerne le style. Une telle distinction sâavĂšre nĂ©cessaire â et elle paraĂźt possible.
5La derniĂšre partie, intitulĂ©e, « penser le style » relĂšve quant Ă elle le dĂ©fi que lance la phrase incisive dâĂ. Bordas :
Style est certainement le chef-dâĆuvre de cette tendance intellectuelle, qui, dâun mot, mobilise et utilise sa capacitĂ© Ă produire de lâimaginaire et cherche Ă faire cet imaginaire pour de la connaissance rationnelle5.
6De quel imaginaire intellectuel le mot style est-il le nom ? Dans ce quâelle a de plus stimulant pour lâesprit, la notion de style, loin de promouvoir la gĂ©nĂ©ralitĂ©, prĂ©tend au contraire la tenir en Ă©chec. Une telle prĂ©tention a certes de quoi irriter. Mais son mĂ©rite tient, je crois, Ă ce quâelle invite Ă penser en termes rationnels ce qui relĂšve du singulier.
Dans le dĂ©bat somme toute conventionnel entre la subjectivitĂ© et la science, jâen venais Ă cette idĂ©e bizarre : pourquoi nây aurait-il pas, en quelque sorte, une science nouvelle par objet ? Une Mathesis singularis (et non plus universalis)6 ?
7Le livre de Barthes renonce Ă constituer cette « science impossible de lâĂȘtre unique7 » qui sâaccomplit pour lui dans un objet culte, « la Photographie du Jardin dâHiver ». Je dĂ©fendrai lâidĂ©e que lâĂ©tude du style peut prendre en charge ce programme barthĂ©sien : la stylistique â ou Ă©tude des styles â serait la science attentive Ă ce qui, dans lâobjet, le signale comme nouveau, comme singulier, dans la classe des objets oĂč, malgrĂ© sa nouveautĂ©, il se laisse apprĂ©hender. Câest lĂ lâintĂ©rĂȘt majeur de la notion de « style dâauteur ».
8Dans une section de Des clous dans la Joconde, savoureusement intitulĂ©e « Jeu dâĂ©checs et crĂšme anglaise », Jean Bazin rapporte la distinction que Wittgenstein fait entre deux sĂ©ries dâactions : « savoir jouer ïaux Ă©checsï, ce nâest pas nĂ©cessairement savoir bien jouer, alors que savoir faire la crĂšme anglaise, câest savoir en faire une bonne8 ». Je ne suis pas sĂ»r, pour ma part, que la confection dâune simple crĂšme anglaise ne suscite des dĂ©bats passionnĂ©s sur ce quâest ou doit ĂȘtre une « bonne » crĂšme anglaise ; mais il me paraĂźt en revanche tout Ă fait bienvenu dâopposer deux modalitĂ©s de lâaction. Dans certains cas, il suffit en effet de se conformer Ă une rĂšgle pour atteindre Ă lâexcellence visĂ©e ; dans dâautres cas, pour que lâaction effectuĂ©e soit jugĂ©e favorablement, il faut ajouter Ă la connaissance des rĂšgles des qualitĂ©s personnelles, inĂ©galement rĂ©parties chez les individus, et qui attesteront lâexistence dâun style. Certes, il est sans doute discutable de prĂ©tendre que la capacitĂ© de comprendre et dâappliquer une rĂšgle soit universelle et que nâimporte qui manifeste une Ă©gale aptitude Ă mettre en Ćuvre nâimporte quelle rĂšgle. Il nâempĂȘche que toute action qui excĂšde le domaine de la rĂšgle pour exemplifier un certain nombre dâaptitudes â quâon les nomme dons, compĂ©tences, habiletĂ©s, talents â peut ĂȘtre commentĂ©e en terme de style. Câest pourquoi il est question de style dans des domaines aussi variĂ©s que le sport, la politique, lâĂ©ducation, lâart, etc. Au-delĂ de cette chatoyante diversitĂ©, on voit bien ce que vise la notion de style : elle interprĂšte une action comme la manifestation de capacitĂ©s dont la source sâorigine chez lâindividu ou le groupe dâindividu qui les met en Ćuvre. DĂ©jĂ sâindique le principal cardinal de toute analyse stylistique â ou si lâon prĂ©fĂšre, de tout commentaire qui se rĂ©fĂšre Ă la notion de style : il sâagit de remonter dâune visibilitĂ© â manifestation ou rĂ©vĂ©lation â vers la source invisible qui lâexplique ou prĂ©tend lâexpliquer. La notion de style illustre lâidĂ©e quâune action â en tant quâelle est lâĆuvre dâun ĂȘtre vivant â porte lâempreinte non de la personnalitĂ© de celui ou celle qui lâaccomplit mais des pouvoirs propres dont il ou elle dispose. LâidĂ©e de style a donc un fort ancrage dans lâempirie ; elle ne prĂ©suppose en rien quâune intimitĂ© intraduisible, quâune altĂ©ritĂ© indicible se feraient jour, par on ne sait trop quel mystĂšre. Il semble par ailleurs assez difficile de rattacher lâexistence dâun style Ă la manifestation dâun « caractĂšre » : cette derniĂšre notion implique en effet une permanence Ă soi, une stabilitĂ© identitaire qui rĂ©siste souvent mal Ă ce quâapprend lâexpĂ©rience commune. « On est quelquefois aussi diffĂ©rent de soi-mĂȘme que des autres » notait La Rochefoucauld (maxime 135). De fait, il suffit parfois dâune seule lĂąchetĂ© pour que lâindividu courageux perde Ă jamais le noble caractĂšre qui semblait devoir le dĂ©finir pour toujours. Par ailleurs, le lien avĂ©rĂ© entre style et action rend oiseuse la question de savoir qui a du style, et qui nâen a pas. Dans un rĂ©gime dĂ©mocratique, tous les individus se saisissent comme porteurs dâun certain nombre de droits ; et parmi eux, on peut compter lâaspiration Ă se voir reconnus comme des ĂȘtres uniques, comme des ĂȘtres originaux. Que cette aspiration soit largement entretenue par le commerce ne suffit pas Ă la disqualifier. Pour ma part, je ne trouve rien de scandaleux dans lâidĂ©e quâune sociĂ©tĂ© juste, bien rĂ©glĂ©e, serait celle oĂč chaque individu, au lieu de se battre pour sa survie, et de perdre sa vie Ă la gagner, pourrait faire valoir et reconnaĂźtre, dans les activitĂ©s de son choix, le style qui lui est propre.
9La notion de style ne se rapporte pas seulement Ă des actions ; elle caractĂ©rise aussi des objets. Elle relĂšve alors de la capacitĂ© de lâesprit Ă catĂ©goriser. Un ensemble dâunitĂ©s descriptives â traits, marques, dĂ©terminations, faits de style, etc. â permet de dĂ©terminer un objet, de dire ce quâil est. Pour un meuble, on peut parler de style Louis XV, Empire ou « annĂ©es 30 ». Le style BMW nâest pas celui des Alfa ou des Jaguar. « Dâordre composite », la casquette de Charles Bovary sâoffre comme objet Ă dĂ©crire, dĂ©finissant un nouveau territoire du romancier, prĂ©cisĂ©ment en ce quâelle ne se rattache Ă aucun « style » prĂ©existant. Le style est encore une fois liĂ© Ă la saillance dâune visibilité : mais lâapparence extĂ©rieure nâest plus rattachĂ©e Ă une capacitĂ© humaine, mais Ă lâexistence dâune « classe » dĂ©finissable au sein de laquelle lâobjet trouve (ou non) sa place. Ce rapide survol montre dĂ©jĂ la situation « instable » du commentaire de style, dans les Ă©tudes universitaires de lettres. Le texte Ă analyser est en effet Ă la fois donnĂ© comme un « objet » dont il faut reconnaĂźtre la classe, et comme rĂ©sultat dâun processus, accompli par un Ă©crivain. Dans le premier cas, le texte, perçu comme narratif ou descriptif, comme comique ou argumentatif, exemplifiera les propriĂ©tĂ©s formelles du rĂ©cit ou de la description, illustrera les procĂ©dĂ©s destinĂ©s Ă susciter le rire ou la persuasion. Câest la voie sĂ»re et sans risque du commentaire de style â celle qui permet de trouver quoi dire en rattachant lâobjet singulier Ă la classe dont il relĂšve. Dans le second cas, il faudrait interprĂ©ter des propriĂ©tĂ©s formelles comme rĂ©vĂ©latrices des qualitĂ©s dâun auteur, de ce quâon nomme en gĂ©nĂ©ral sa vision du monde. Câest la voie pĂ©rilleuse qui mĂšne au style dâauteur.
10On a dĂ©crit toute proposition portant sur le style comme faisant Ă©tat dâun jugement : il sâagit en effet de rapporter une visibilitĂ© singuliĂšre â une action ou un objet â Ă un principe explicatif ou Ă une catĂ©gorie que la manifestation porte avec elle sans ĂȘtre elle-mĂȘme capable de lâexprimer explicitement ; il nây a donc pas de style qui ne rĂ©sulte dâun jugement, dâune apprĂ©ciation portĂ©e sur un segment du monde. Mais cette activitĂ© de jugement se trouve Ă son tour jugĂ©e, car tout jugement sâexpose Ă ĂȘtre dĂ©noncĂ© pour son illĂ©gitimitĂ©, pour son arbitraire : au nom de quoi juger ? Le jugement nâest-il pas ce coup de force permanent par lequel le pouvoir des dominants sâexerce et se prolonge ? Le style peut-il Ă©chapper Ă ce « mauvais paradigme » du jugement ?
11Dans la somme dâĂ. Bordas, la problĂ©matique du jugement sâintroduit par le biais de la rĂ©flexion sur lâinstitution scolaire ; câest en elle que sâenracine lâidĂ©e de correction, qui irradie ensuite dans lâensemble du champ littĂ©raire. Le style est en effet ce qui se corrige ; avoir du style, avoir un style, câest avoir un bon style, Ă telle enseigne que, pour Ă. Bordas, lâidĂ©e de style « se dĂ©cline autour dâun axe de base », celui de la « correction9 ». LâĂ©cole subit lâassaut dâune double critique ; si elle impose aux Ă©lĂšves des normes langagiĂšres de correction, elle est accusĂ©e dâĂȘtre autoritaire et rĂ©pressive ; si elle renonce Ă les enseigner, le sens commun suffit Ă montrer que les enfants des milieux populaires seront les premiers Ă subir les consĂ©quences sociales de son laxisme. Il nâest donc pas illĂ©gitime de penser que lâapprentissage des normes grammaticales et rĂ©dactionnelles est la condition sans laquelle il est presque impossible de sâinscrire dans lâespace public. Mais ce qui est lĂ©gitime Ă lâĂ©cole ne lâest plus du tout dans le champ de la crĂ©ation littĂ©raire ; câest alors quâĂ©clate lâabsurditĂ© dâune conception du style comme « norme » susceptible de fonder un jugement.
12RapportĂ©e au style, lâidĂ©e de jugement implique trois propositions ; tout dâabord, le scripteur doit ĂȘtre placĂ© dans une situation de libertĂ©, condition sans laquelle il ne saurait exercer de choix. Il est Ă©videmment impossible de sanctionner un sujet qui ne serait pas libre ni responsable de ses choix, Ă qui on ne pourrait pas imputer ses erreurs. Le scripteur est donc mis en situation de devoir choisir entre diffĂ©rents mots, diffĂ©rents tours, pour rendre la mĂȘme idĂ©e. Mais cette libertĂ© nâest quâun leurre, quâil convient de dĂ©passer (deuxiĂšme proposition), car le jugement stylistique ne peut sâexercer que sâil postule quâil nây a quâune et quâune seule expression capable de traduire la rĂ©alitĂ© Ă exprimer. MĂȘme sâil ne dĂ©tient pas lui-mĂȘme cette expression idĂ©ale, le juge peut nĂ©anmoins dire si la performance stylistique est adĂ©quate Ă lâobjet quâelle se donne, chaque rĂ©alisation discursive portant en elle la figure idĂ©ale quâelle incarne ou quâelle trahit. Le juge enregistre cette adĂ©quation ou cet Ă©cart (troisiĂšme proposition). InstituĂ© comme tribunal, le style autorise le professeur Ă juger lâĂ©colier, et le public ou le critique Ă juger lâĂ©crivain. Si le style permet de discriminer les bons et les mauvais Ă©lĂšves, il autorise aussi Ă dĂ©partager les divers prĂ©tendants au statut dâĂ©crivain.
13Les plus grands artistes ont dĂ» dĂ©ployer toutes sortes de stratĂ©gies pour tenir Ă distance cet encombrant tribunal. La ruse de Flaubert est Ă©tonnante : elle consiste Ă intĂ©rioriser le surmoi stylistique du juge pour sâĂ©riger lui-mĂȘme comme le seul juge de sa prose. Qui, mieux que Flaubert, plus sĂ©vĂšrement que lui, pourrait en effet juger de la qualitĂ© de son style ? « Il n'imaginait pas », rapporte Maupassant, « des âstylesâ comme une sĂ©rie de moules particuliers dont chacun porte la marque d'un Ă©crivain et dans lequel on coule toutes ses idĂ©es ; mais il croyait au style, c'est-Ă -dire Ă une maniĂšre unique, absolue, d'exprimer une chose dans toute sa couleur et son intensitĂ©10. » La croyance en lâabsolu du style Ă©nonce un idĂ©al de lâexpression qui permet Ă lâĂ©crivain de conquĂ©rir son autonomie, dâĂ©chapper Ă la relativitĂ© des jugements. Le juge nâest donc plus ce tiers Ă©tranger Ă lâĂ©criture qui pourrait mesurer de lâextĂ©rieur la distance entre les mots et la chose. PassĂ© par lâĂ©preuve du travail â rature et gueuloir â, le style a incorporĂ©, dans sa lente genĂšse, ce juge impitoyable :
ObsĂ©dĂ© par cette croyance absolue quâil nâexiste quâune maniĂšre dâexprimer une chose, un mot pour la dire, un adjectif pour la qualifier et un verbe pour lâanimer, il se livrait Ă un labeur surhumain pour dĂ©couvrir, Ă chaque phrase, ce mot, cette Ă©pithĂšte et ce verbe. Il croyait ainsi Ă une harmonie mystĂ©rieuse des expressions, et quand un terme juste ne lui semblait point euphonique, il en cherchait un autre avec une invincible patience, certain qu'il ne tenait pas le vrai, l'unique11.
14LâĂ©crivain sâappuie sur les souffrances quâil sâinflige pour prĂ©tendre coĂŻncider avec cet idĂ©al quâil porte en lui et quâil reconnaĂźt chez les maĂźtres â ses pairs :
La profonde et dĂ©licieuse jouissance qui vous monte au cĆur devant certaines pages, devant certaines phrases, ne vient pas seulement de ce qu'elles disent : elle vient d'une accordance absolue de l'expression avec l'idĂ©e, d'une sensation d'harmonie, de beautĂ© secrĂšte, Ă©chappant la plupart du temps au jugement des foules12.
15La jouissance de lâartiste nâest pas seulement dâordre esthĂ©tique â elle est aussi politique : le style qui « échappe au jugement des foules » libĂšre lâĂ©crivain, le rend irrattrapable ; elle fait de lui le maĂźtre et le possesseur exclusif de son art.
16Câest aux artistes du XIXe siĂšcle que nous devons aujourdâhui de percevoir, sur le mode de lâĂ©vidence, lâabsurditĂ© dâune conception du style jugement. Hugo dĂ©monte la pierre angulaire qui soutient lâĂ©difice :
La forme importe dans les arts. La forme est chose beaucoup plus absolue quâon ne pense. Câest une erreur de croire quâune mĂȘme pensĂ©e peut sâĂ©crire de plusieurs maniĂšres, quâune mĂȘme idĂ©e peut avoir plusieurs formes13.
17LĂ oĂč la synonymie existe, le style nâa rien Ă faire, comme le prouve cette liste (non exhaustive, mais dĂ©jĂ lassante) de trois Ă©noncĂ©s forgĂ©s pour les besoins de la cause :
E1Â : je te fais signe lorsque jâarrive.
E2Â : dĂšs que jâarrive, je te contacte.
E3 : dÚs mon arrivée, je te préviens.
18En revanche, chaque fois que des questions de style se posent, la question de la synonymie sâĂ©vanouit. RĂ©cuser lâexistence de la synonymie comme condition de possibilitĂ© du style nâinvalide certes pas lâintĂ©rĂȘt heuristique et pĂ©dagogique, pour lâanalyse stylistique, de la paraphrase (qui fonde lâexistence de certains tropes comme lâhyperbole ou la pĂ©riphrase) ou de lâĂ©tude des expressions corĂ©fĂ©rentielles dans un texte. En revanche, nul ne peut plus rendre compte de la phrase inaugurale de la Recherche â « Longtemps, je me suis couchĂ© de bonne heure » â ou la mĂ©taphore moderniste dâApollinaire dans « Zone » â « BergĂšre ĂŽ Tour Eiffel le troupeau de tes ponts bĂȘle ce matin » en sâefforçant de reconstituer un rĂ©seau de phrases synonymes. Chacune de ses deux rĂ©alisations discursives dĂ©courage la paraphrase : non que lâune serait trop simple, et lâautre trop complexe, mais parce que toutes les deux ont Ă©tĂ© reconnues comme exemplifiant un style dâauteur.
19La question du « style dâauteur » permet dâinscrire fermement la question du style dans le champ de la crĂ©ation artistique. Je nâaborderai cette problĂ©matique que du seul point de vue de la littĂ©rature ; les lecteurs plus aguerris que moi, sâils le souhaitent, pourront dĂ©cider si les considĂ©rations qui mâont paru pertinentes pour la littĂ©rature peuvent contribuer Ă Ă©clairer les rapports selon moi dĂ©cisifs entre style et art. Le passage par lâart nâest pas un dĂ©tour pour envisager le statut du style ; câest au contraire la voie par laquelle on atteint le cĆur du problĂšme. Seul lâart permet dâapprĂ©hender les deux dimensions essentielles du style : dâune part, le style, comme processus de transformation dâune matiĂšre (en lâoccurrence le langage) en une forme investie de valeur esthĂ©tique ; dâautre part, le style comme institution dâune prĂ©sence de lâartiste (en lâoccurrence lâauteur) au cĆur de son Ćuvre. Cette valeur esthĂ©tique, quâest-ce qui la fonde ? Cette prĂ©sence auctoriale, quâest-ce qui la suscite ? Peut-on penser ensemble, comment articuler, ces deux dimensions du style ? Ne sâagit-il pas lĂ de deux illusions, qui feraient du style une imposture, un mythe, au mauvais sens du terme ? Non sans humour, Ă. Bordas rappelle cette phrase de Bouvard et PĂ©cuchet : « Alors, ils se demandĂšrent en quoi consiste prĂ©cisĂ©ment le style ? â et grĂące Ă des auteurs indiquĂ©s par Dumouchel, ils apprirent le secret de tous ses genres14 ». OĂč passe, dans cette phrase, la frontiĂšre (sâil y en a une) entre lâironie et le sĂ©rieux ? La naĂŻvetĂ© un peu grandiloquente de la question et la demande â si lĂ©gitime â de prĂ©cision me semblent pouvoir ĂȘtre mises au crĂ©dit des personnages ; dussĂš-je passer pour stupide, je crois reconnaĂźtre dans leur candeur le reflet de la prĂ©occupation qui unit Flaubert et ses lecteurs. En revanche, lâironie Ă©clate, irrĂ©cusable, dans la deuxiĂšme proposition ; le tourniquet du « et » substitue Ă lâinterrogation ontologique â « quâest-ce que le style ? » â une taxinomie rhĂ©torique qui Ă©lude la question, en mĂ©connaĂźt la portĂ©e. La bĂȘtise, sans doute, ne consiste pas Ă se poser une grande question, fĂ»t-elle insoluble, mais Ă se satisfaire dâune petite rĂ©ponse.
20Pour savoir en quoi « prĂ©cisĂ©ment » consiste le style, il ne me paraĂźt pas infondĂ© de se demander Ă quel type de besoin, Ă quelle curiositĂ©, il rĂ©pond. En opposant les procĂšs « imiter » et « crĂ©er », Proust montre que lâidĂ©e de style permet de penser le surgissement dâune nouveautĂ© qui Ă©tonne :
ïâŠï quand on lisait une page de Bergotte, elle nâĂ©tait jamais ce quâaurait Ă©crit nâimporte lequel de ces plats imitateurs qui pourtant ïâŠï ornaient leur prose de tant dâimages « à la Bergotte ». Cette diffĂ©rence dans le style venait de ce que « le Bergotte » Ă©tait avant tout quelque Ă©lĂ©ment prĂ©cieux et vrai, cachĂ© au cĆur de chaque chose, puis extrait dâelle par ce grand Ă©crivain grĂące Ă son gĂ©nie ïâŠï15.
21Le style est bien ici le « lieu » oĂč sâapprĂ©hende la diffĂ©rence entre lâessence dâun gĂ©nie dâĂ©crivain, et sa copie. Or bien que le style soit irrĂ©futablement affaire de langage, il ne saurait ĂȘtre question de rĂ©duire le style Ă un pur jeu formel. Ce nâest certes pas une idĂ©e propre Ă Proust ; dans lâintroduction au numĂ©ro que Romantisme consacre au style dâauteur, Ă. Bordas rappelle cette idĂ©e de Mme de StaĂ«l : « Le style ne consiste point seulement dans les tournures grammaticales : il tient au fond des idĂ©es, Ă la nature des esprits ; il nâest point une simple forme16 ». Le style manifeste la prĂ©sence, au cĆur du langage, dâune rĂ©alitĂ© qui excĂšde le langage : la prĂ©sence de lâauteur lui-mĂȘme, apprĂ©hendĂ© par le biais de la relation quâil entretient au monde. Un Ă©crivain contemporain, Renaud Camus, souscrit encore pleinement Ă cette reprĂ©sentation du style :
Les moyens dâexpression, si par lĂ on veut dĂ©signer le vocabulaire, la syntaxe, la forme, sont mal nommĂ©s. Câest moyens dâĂȘtre, quâil faudrait dire, et encore avant cela moyens de perception, dâapprĂ©hension et de prĂ©hension du monde17.
22LâexpĂ©rience de la lecture, telle que Proust lâanalyse, fait apparaĂźtre deux Ă©lans affectifs bien diffĂ©rents, dont le second seul nous renseigne sur ce quâest le style. En lisant un roman, il est certes possible â et relativement banal â de sâidentifier aux personnages de la fiction, de vivre leurs aventures par procuration. Mais le hĂ©ros de La Recherche ne sâen tient pas lĂ Â : « sentant combien il y avait de parties de lâunivers que ma perception infirme ne distinguerait pas sâil ne les rapprochait de moi, jâaurais voulu possĂ©der une opinion de lui, une mĂ©taphore de lui, sur toutes choses ïâŠï18 ». LâĂ©crivain Bergotte fait « exploser dans une image » toute la « beauté » du monde. La rĂ©alitĂ© du style est attestĂ©e par lâeffet quâelle produit sur le lecteur ; se dĂ©sintĂ©ressant de lâaventure racontĂ©e, le hĂ©ros veut sâapproprier la sensibilitĂ©, la « vision », de lâĂ©crivain ; le style met donc le lecteur en relation non avec un homme, un caractĂšre, mais avec lâappareil en lui qui lui permet de reconfigurer le monde pour ses lecteurs. Si le style est une valeur, câest prĂ©cisĂ©ment en ce quâil crĂ©e des valeurs : aux lecteurs, il offre lâexpĂ©rience mĂȘme du dĂ©sirable.
23Cette phĂ©nomĂ©nologie de la lecture atteste la rĂ©alitĂ© du style par son apparaĂźtre Ă la conscience de lâenfant sensible et dĂ©jĂ lettrĂ©. Elle nâa rien Ă avoir, il faut bien lâavouer, avec les considĂ©rations de Buffon sur le style, telle quâelles sont Ă©noncĂ©es dans le fameux Discours sur le style, prononcĂ© Ă lâAcadĂ©mie le 25 aoĂ»t 1753. Un monde les sĂ©pare : Buffon et Proust, employant le mĂȘme mot, ne parlent pas de la mĂȘme chose. Pour Buffon, le mot de style permet dâopposer la mauvaise Ă©loquence â celle qui sâadresse Ă la chair « par une impression purement mĂ©canique » â et la bonne, qui persuade « lâesprit ». Sans le style, la pensĂ©e de lâauteur ne saurait atteindre son destinataire. Si le style est, selon Buffon, « lâhomme mĂȘme », le naturaliste nâenvisage cet homme que rĂ©duit Ă ses seules facultĂ©s intellectuelles. Mais ce nâest pas seulement parce quâelle ignore la chair que la conception de Buffon nous semble aujourdâhui obsolĂšte ; câest aussi et surtout parce quâelle reconduit lâimage classique du style comme pure traduction des opĂ©rations de lâesprit, censĂ©es prĂ©cĂ©der lâintervention du langage et sâeffectuer sans lui, hors de lui. En revanche, de Flaubert Ă Proust, il y a dâĂ©videntes continuitĂ©s ; ce jeu dâĂ©chos, le lecteur contemporain en Ă©prouve encore lâactualitĂ©, incapable quâil est dâopposer aux analyses des maĂźtres le tĂ©moignage contraire dâune expĂ©rience quâils contribuent encore Ă modeler.
24Pour Proust comme pour Flaubert, le style nâest nullement la simple extĂ©riorisation dâun travail de la pensĂ©e ; il est plutĂŽt, pour lâĂ©crivain, la condition mĂȘme de possibilitĂ© de la pensĂ©e :
Quand on Ă©crit bien, on a contre soi deux ennemis : 1° le public parce que le style le contraint Ă penser, lâoblige Ă un travail ; et 2° le gouvernement, parce quâil sent en vous une force, et que le pouvoir nâaime pas un autre pouvoir19.
25« Le style contraint Ă penser » ; Ă cĂŽtĂ© du concept, crĂ©ation du philosophe, Deleuze et Guattari ont reconnu lâexistence de « percepts », qui sont lâĆuvre des artistes20. Un « percept » nâest nullement la reprĂ©sentation dâune perception ; il sâagit pour lâĂ©crivain dâinventer des sensations qui elles-mĂȘmes inventent des mondes et de nouveaux modes de relations entre les ĂȘtres. Dans le silence de la ferme des Bertaux, Flaubert, apparemment assujetti au code du rĂ©alisme le plus trivial, fait entendre le bourdonnement des mouches montant « le long des verres qui avaient servi » et « se noyant au fond, dans le cidre versĂ©21 ». En imaginant cette dĂ©pense et cette extĂ©nuation de la vie, cette ivresse qui sâĂ©puise entre dâinfrangibles parois de verre, Flaubert pose une Ă©tonnante continuitĂ© entre lâexistence des mouches et celles des hommes : la contiguĂŻtĂ© entre les futurs conjoints et la vie animale rĂ©pandue autour dâeux sâimpose pour le lecteur Ă la maniĂšre dâune Ă©vidence dont les personnages sont tragiquement exclus. Cette Ă©trange implication de lâunion et de la sĂ©paration, cette solidaritĂ© des existences couplĂ©e Ă un rĂ©gime dâindiffĂ©rence mutuelle, tout cela, enveloppĂ© dans le percept des mouches, porte la marque irrĂ©futable dâune pensĂ©e â et dâune trĂšs grande pensĂ©e, ce que confirme le tĂ©moignage de Maupassant :
Il avait une conception du style qui lui faisait enfermer dans ce mot toutes les qualitĂ©s qui font en mĂȘme temps un penseur et un Ă©crivain. Aussi, quand il dĂ©clarait : « Il n'y a que le style », il ne faut pas croire qu'il entendit : « Il n'y a que la sonoritĂ© ou l'harmonie des mots22. »
26Câest prĂ©cisĂ©ment cette implication dâune pensĂ©e dâauteur â fĂ»t-ce dans une Ă©criture impersonnelle, se refusant rĂ©solument aux sĂ©ductions du lyrisme ou de la digression philosophique â qui explique lâexistence de micro-communautĂ©s lectrices, faisant lâexpĂ©rience partagĂ©e de la rĂ©alitĂ© du style :
Au siĂšcle dernier, au contraire, le public, juge difficile et raffinĂ©, poussait Ă l'extrĂȘme ce sens artiste qui disparaĂźt. Il se passionnait pour une phrase, pour un vers, pour une Ă©pithĂšte ingĂ©nieuse ou hardie. Vingt lignes, une page, un portrait, un Ă©pisode, lui suffisaient pour juger et classer un Ă©crivain. Il cherchait les dessous, les dedans des mots, pĂ©nĂ©trait les raisons secrĂštes de l'auteur, lisait lentement, sans rien passer, cherchant, aprĂšs avoir compris la phrase, s'il ne restait plus rien Ă pĂ©nĂ©trer. Car les esprits, lentement prĂ©parĂ©s aux sensations littĂ©raires, subissaient l'influence secrĂšte de cette puissance mystĂ©rieuse qui met une Ăąme dans les Ćuvres23.
27Cette « puissance mystĂ©rieuse », câest Ă©videmment le style. Le mystĂšre tient ici Ă lâinscription dâune prĂ©sence « spirituelle » au cĆur mĂȘme dâune absence matĂ©rielle avĂ©rĂ©e. On peut certes invoquer la rĂ©manence dâun imaginaire chrĂ©tien ; mais je ne crois pas que cette influence bien rĂ©elle â et qui ne ferait dâailleurs que souligner la vĂ©ritĂ© strictement anthropologique qui rĂ©side au fond des religions â suffise Ă discrĂ©diter lâexpĂ©rience collective ainsi rapportĂ©e. Si le style dâauteur existe, câest prĂ©cisĂ©ment parce que la prĂ©sence spirituelle dâun auteur absent se rĂ©alise par les voies matĂ©rielles dâun langage Ă interprĂ©ter, Ă partager, sous ses espĂšces les plus grammaticales : phrases, vers, Ă©pithĂštes. AttestĂ©e par la recherche hermĂ©neutique quâelle suscite, la valeur esthĂ©tique de la forme est indissociable de la prĂ©sence quâelle suscite. Câest la dĂ©finition mĂȘme dâun style dâauteur.
28Pour rendre compte de la bĂ©ance poĂ©tique et Ă©pistĂ©mologique qui sĂ©pare Buffon, tout engoncĂ© dans des certitudes qui nous sont devenues Ă©trangĂšres, de Flaubert ou Proust, on peut se rĂ©fĂ©rer Ă lâarticle inaugural dâAlain Vaillant qui est, Ă nâen pas douter, le joyau du recueil24. Câest autour de 1830, avec lâapparition de la presse Ă grand tirage, que survient un profond changement. Avant 1830, la littĂ©rature se prĂ©sente comme « la mise en forme esthĂ©tique dâun discours », virtuellement adressĂ© Ă un destinataire. LâĂ©crivain dispose dâune voix, quâil doit certes parfois masquer sous les replis de lâironie, mais qui nâen reste pas moins autorisĂ©e Ă parler. LâavĂšnement de la nouvelle presse frappe dâobsolescence cette tradition ; la littĂ©rature se consomme dĂ©sormais comme un texte muet offert Ă un lectorat indiffĂ©renciĂ©. La voix de lâauteur, rendue inactuelle par les structures de lâimprimĂ©, se mue en instance impersonnelle. Interdite dâapparaĂźtre sur la nouvelle scĂšne littĂ©raire, la figure de lâauteur sâinvestit de maniĂšre clandestine et diffuse dans toutes les dimensions du texte, y compris les plus matĂ©rielles, comme la mise en livre. Le travail sur la forme devient le lieu principal oĂč se rĂ©fugie et sâĂ©labore la subjectivitĂ© auctoriale ; celle-ci signale sa dissidence en instituant un nouveau rĂ©gime de littĂ©raritĂ©. La clĂ© de voĂ»te de cette poĂ©tique moderne, câest la prĂ©dilection pour lâopacitĂ©, pour la crĂ©ation dâeffets savamment calculĂ©s dâindĂ©cidabilitĂ© interprĂ©tative, lesquels obligent le lecteur Ă sâinvestir dans un patient travail de dĂ©chiffrement. Cette esthĂ©tique littĂ©raire ne se rĂ©vĂšle jamais mieux que dans le rire : une ironie instable gĂ©nĂ©ralisĂ©e fait tourner tous les Ă©noncĂ©s convoquĂ©s dans la vaste poĂȘle Ă frire de la citation parodique ; le calembour rĂ©introduit en contrebande la voix volontiers gouailleuse, voire obscĂšne, dâun auteur dĂ©sireux de se venger du rĂ©gime de lâimpersonnalitĂ© auquel il est contraint. AprĂšs le rire, la mĂ©taphore incongrue, volontairement non didactique, constitue lâautre procĂ©dĂ© oĂč sâinscrit de maniĂšre exemplaire cette nouvelle figure de lâauteur. Lâapport dĂ©cisif dâAlain Vaillant, pour notre sujet, tient Ă la façon dont il dĂ©finit le style comme lâensemble des processus de subjectivation en rĂ©gime littĂ©raire ; le style nâest pas autre chose que la manifestation textuelle dâune figure auctoriale dĂ©possĂ©dĂ©e de sa voix, et donc apte Ă accueillir, Ă contrefaire toutes les voix. Dans chaque rĂ©alisation stylistique sâatteste la prĂ©sence souvent dĂ©routante dâun auteur cachĂ© sous les masques formels quâil se construit, et qui suppose, pour ĂȘtre dĂ©couvert, un lecteur complice. Dans ce jeu de « figures textuelles », ce dernier est invitĂ© Ă reconnaĂźtre les quatre dimensions de la « figure auctoriale ». Outre son effet signature, la figure stylistique contribue Ă lâarchitecture dâune Ćuvre identifiĂ©e, par son dĂ©ploiement mĂȘme, Ă la puissance crĂ©atrice qui la fait exister. Elle participe Ă la reprĂ©sentation du monde perçu, imaginĂ©, construit par lâĂ©crivain, Ă©tant entendu que toute reprĂ©sentation reprĂ©sente aussi (et peut-ĂȘtre surtout) la conscience reprĂ©sentante ; enfin, elle Ă©labore un « discours rĂ©flexif », mĂ©tapoĂ©tique, qui redouble le texte. Ce sont toutes ces dimensions de cette « poĂ©tique de la subjectivation » impliquĂ©es de la figure de style, que dĂ©plie, avec amour, le lecteur.
29NâĂ©tant pas moi-mĂȘme historien, jâadmire le soin avec lequel Alain Vaillant repĂšre la naissance de ce quâil dĂ©crit si justement sous le nom de « style ». Mais sâil mâĂ©tait permis dâajouter Ă cet article si dense le mot de lâinterprĂšte, je dirais que le « moment 1830 » me semble plutĂŽt avoir la vertu de cristalliser et donc de rĂ©vĂ©ler les propriĂ©tĂ©s jusquâici latentes du style â et dont je serais pour ma part enclin quâelles appartiennent Ă la trĂšs longue durĂ©e de la littĂ©rature occidentale. Je ne prendrais que lâexemple de La Fontaine â en me demandant si « lâhypothĂšse rĂ©pressive » quâAlain Vaillant fait si justement jouer Ă propos de la presse ne pourrait pas sâappliquer aussi Ă ce quâil nomme le « dialogisme policĂ© de lâAncien RĂ©gime ». Sâadressant Ă un public lettrĂ© et mondain, la « voix » de la Fontaine est en effet contrainte Ă amĂ©nager des effets permanents de brouillage qui la rendent insaisissable, au point que Rousseau, dans Ămile, au terme dâune analyse stylistique aussi cĂ©lĂšbre que serrĂ©e, avoue prĂ©fĂ©rer ne pas faire lire les fables Ă son Ă©lĂšve : la morale et lâhumour en sont trop mĂȘlĂ©s, les figures trop complexes. Lâaristocratique et immoral « MaĂźtre Renard » Ă qui le fabuliste dĂ©lĂšgue le soin de prĂ©senter la morale de lâapologue â « cette leçon vaut bien un fromage sans doute » â nâest-il pas le masque cynique par lequel le poĂšte conseillerait Ă ses lecteurs, dĂšs le dĂ©but de lâĆuvre, de se mĂ©fier de son propre discours, tant il est vrai que « les fables ne sont pas ce quâelles semblent ĂȘtre » ?
30Au terme de cette analyse, il apparaĂźt clairement que la notion de « style dâauteur » peut prĂ©tendre exemplifier la notion de style en tant que catĂ©gorie esthĂ©tique. Le style dâauteur dĂ©borde lâapproche purement rhĂ©torique du style ; celle-ci rĂ©duit le style Ă la mise en Ćuvre dâune sĂ©rie de « techniques » dâajustement, visant Ă adapter une rĂ©alisation discursive Ă ses divers « dehors » : le public visĂ©, le sujet traitĂ©, le cadre gĂ©nĂ©rique oĂč elle sâinscrit. Le parcours accompli permet de rĂ©pondre Ă la question des rapports entre « style » et « art » : si nos deux premiĂšres parties attestent quâil est Ă©videmment impossible de « territorialiser » le style en lâenfermant dans les seules frontiĂšres de lâart, il nâen reste pas moins que lâart entretient avec le style un rapport privilĂ©giĂ©. LĂ encore la littĂ©rature, art du langage, peut nous servir de guide. La crĂ©ativitĂ© langagiĂšre nâest certes pas lâapanage de la littĂ©rature ; Jakobson lâa bien montrĂ© avec sa cĂ©lĂšbre fonction poĂ©tique. De fait, des slogans publicitaires comme « Au volant, la vue, câest la vie », ou encore « Nutella, câest du bonheur Ă tartiner » seraient justifiables dâanalyse stylistiques ; elles mettraient au jour la prĂ©sence de voix anonymes qui, au moyen dâagencements rythmiques, syntaxiques et tropologiques (pour le 2Ăšme exemple), sâadressent au destinataire, sur un mode explicitement didactique (1er exemple) ou plus sĂ©ducteur (2Ăšme exemple). Tout Ă©noncĂ©, parce quâil a une forme quâon peut dĂ©crire, parce quâil correspond Ă un Ă©vĂ©nement quâon peut interprĂ©ter, actualise donc, avec plus ou moins de bonheur et de systĂ©maticitĂ©, un style. Ă lâĂ©poque oĂč la frange de la population qui pouvait lire et Ă©crire des « ouvrages de lâesprit » nâexcĂ©dait pas quelques centaines de personnes, Richelet pouvait dire avec certitude quâil y a autant de styles que de personnes qui Ă©crivent ; il nâest pas impossible quâil les connĂ»t toutes. LâĂąge dĂ©mocratique nâa pas invalidĂ© cette intuition. Mais il nâempĂȘche que seule la littĂ©rature est capable de crĂ©er, de fĂ©dĂ©rer autour dâun texte, un monde, une communautĂ© oĂč il va de soi, pour des lecteurs hermĂ©neutes, quâil vaut la peine dâinterroger passionnĂ©ment lâexpression langagiĂšre de la subjectivitĂ© auctoriale, de traquer les inflexions dâune voix difractĂ©e dans les replis du style. De ce point de vue, ce nâest pas le style qui constitue un Ă©cart par rapport aux normes langagiĂšres dont les variations saturent notre quotidien ; câest la littĂ©rature qui institue cet Ă©cart et qui donne Ă des phrases apparemment si simples, si dĂ©pourvues de figures saillantes, comme « Longtemps, je me suis couchĂ© de bonne heure » ou « Aujourdâhui, maman est morte », le caractĂšre dâĂ©nigmes inĂ©puisables.

