De quelques « recettes » de la fiction ?
1La fiction ne peut sâempĂȘcher de se regarder elle-mĂȘme : loin de nâĂȘtre que le miroir que Rousseau promĂšne le long des routes boueuses, elle se reflĂšte en train de « rĂ©flĂ©chir » les chemins quâelle capte dans sa lumiĂšre. Telle est au fond la conviction Ă laquelle nous conduit lâensemble des Ă©tudes prĂ©sentĂ©es dans le 38Ăšme numĂ©ro de La RĂ©publique des Lettres sous le titre « Lâassiette des fictions â EnquĂȘtes sur lâautorĂ©flexivitĂ© romanesque » par Jan Herman, Adrien Paschoud, Paul Pelckmans et François Rosset.
2La richesse de ce recueil nâa sans doute dâĂ©gale que son ambition. En choisissant de relire nombre de textes de lâAncien RĂ©gime sous lâangle de lâautorĂ©flexivitĂ©, les contributeurs nâont pas ouvert Ă la critique une mais de multiples portes, sur lesquelles il convient, Ă la suite de Jan Herman dans son article de synthĂšse « Lâassiette des fictions. Un mode dâemploi »1, de revenir. Rappelons tout dâabord le propos initial du double colloque organisĂ© aux UniversitĂ©s de Lausanne et de Leuven en 2007 : il sâagissait, comme le prĂ©cise la prĂ©sentation de lâouvrage, dâaborder le phĂ©nomĂšne de lâautorĂ©flexivitĂ© comprise comme « cette propriĂ©tĂ© des fictions qui les pousse Ă reflĂ©ter, dans le cours mĂȘme des histoires quâelles Ă©laborent et racontent, les Ă©lĂ©ments qui la constituent comme fiction, indĂ©pendamment des intrigues qui sây dĂ©veloppent. Les questions que suscite lâautorĂ©flexivitĂ© ainsi comprise relĂšvent alors moins de la rhĂ©torique et de la discursivitĂ© que de la reprĂ©sentation »2. Quatre pistes dâapproche Ă©taient proposĂ©es aux contributeurs pour tenter de rĂ©pondre Ă cette question du comment (« cette propriĂ©tĂ© des fictions ») et surtout du pourquoi (« qui les pousse ») la fiction se met elle-mĂȘme en scĂšne : il sâagissait de saisir le fonctionnement et les enjeux dâun certain nombre de motifs porteurs en eux-mĂȘme dâautorĂ©flexivitĂ©, Ă savoir certaines « figures qui incarnent la reprĂ©sentation elle-mĂȘme » (crĂ©ateurs, devisants, personnages surnaturels), des dĂ©cors « constituĂ©s pour servir de cadre Ă lâexpĂ©rience des limites du rĂ©el », des objets Ă forte dimension symbolique tels que le miroir, la fausse monnaie, le livre ou le portrait bien sĂ»r, mais aussi dâautres moins attendus comme la valise par exemple; et enfin des sĂ©quences narratives « particuliĂšrement aptes Ă reprĂ©senter lâexpĂ©rience subjective de celui qui est confrontĂ© Ă la coprĂ©sence ou Ă la superposition de deux univers »3. Le programme fut largement rempli â et dans nombre de cas dĂ©passĂ© â par les diffĂ©rentes Ă©tudes prĂ©sentĂ©es dans ce recueil, qui fait le choix, dans la mesure oĂč ces approches se croisent Ă plus dâun carrefour, dâune prĂ©sentation chronologique des Ćuvres et des auteurs Ă©tudiĂ©s. Face Ă la densitĂ© dâun tel travail, notre propos visera donc moins Ă rendre compte ici de la spĂ©cificitĂ© de chacune de ces contributions, qui, en sâintĂ©ressant plus particuliĂšrement Ă un auteur, un thĂšme ou un genre, nous conduisent Ă chaque fois dans un univers bien prĂ©cis, que de tenter de dĂ©gager ce qui se tisse dâune Ă©tude Ă lâautre, ce qui se dit, entre les articles, de la fiction romanesque telle quâelle sâest constituĂ©e dans son histoire.
3Notons de fait tout dâabord que le cadre historique posĂ© nâest pas indiffĂ©rent : il sâagissait de traiter des phĂ©nomĂšnes dâautorĂ©flexivitĂ© dans des Ćuvres de fiction des XVIe, XVIIe et XVIIIe, câest-Ă -dire Ă la pĂ©riode prĂ©cisĂ©ment oĂč le romanesque se constitue et sâaffirme comme tel au sein de la RĂ©publique des Lettres. DĂšs lors le miroir quâil se tend Ă lui-mĂȘme apparaĂźt bien comme nĂ©cessaire Ă sa propre production et ce jusquâau siĂšcle des LumiĂšres, « la fiction pure, absolument autonome, sans aucune forme dâautorĂ©flexivitĂ© [semblant] encore impensable au dix-huitiĂšme siĂšcle, dans la mesure oĂč la fiction nâa pas de lĂ©gitimitĂ© en-dehors du cadre rhĂ©torique et plus particuliĂšrement pragmatique qui serre lâentreprise littĂ©raire : il faut que la fiction serve, se justifie par un but, et ce but est dâordre moral »4. De fait, une grande majoritĂ© des articles proposĂ©s adopte cette perspective : il sâagit de savoir comment la fiction se donne Ă voir en train de se construire, quelles sont les conditions et les mĂ©canismes de production du rĂ©cit, quelles en sont aussi parfois les motivations, et ce dĂšs lâorigine du roman comme le souligne encore Jan Herman dans son Ă©tude de la figure sĂ©minale de Merlin, autour duquel «sâĂ©labore la grille Ă©lĂ©mentaire dâun rĂ©cit gĂ©nĂ©tique, câest-Ă -dire un rĂ©cit qui Ă©voque et problĂ©matise les conditions de possibilitĂ© de sa propre existence. Cette grille se compose de trois vecteurs variablement articulĂ©s : un dĂ©miurge, un univers et un livre»5. Toutefois, si la question est posĂ©e, au sein mĂȘme de la production romanesque, dĂšs ses commencements, elle sâexprime sous des formes diverses au fil de son histoire : de ce point de vue, lâĆuvre de Marivaux est particuliĂšrement rĂ©vĂ©latrice des Ă©volutions et des adaptations auxquelles doit faire face la fiction ; pour Ugo Dionne, lâinachĂšvement constitutif, et Ă nombre dâĂ©gards autorĂ©flexif, du roman pĂ©riodique au XVIIIĂšme siĂšcle a directement partie liĂ©e avec les conditions matĂ©rielles de production et dâĂ©dition des textes6. Pour Marc Escola, plus structurellement, câest la gradualitĂ© inhĂ©rente Ă toute fictionnalisation qui permet dâintroduire des moments, eux-mĂȘmes graduels, dâautorĂ©flexivitĂ© au sein du texte romanesque, en fonction des enjeux recherchĂ©s, gradualitĂ© qui a elle-mĂȘme partie liĂ©e, Ă son tour, avec lâhistoire de la fiction7. Ainsi les procĂ©dĂ©s de retour sur soi seront-ils plus ou moins accentuĂ©s, en fonction des genres bien sĂ»r, mais aussi de lâintertextualitĂ© sous-jacente au texte, et de son inscription dans lâhistoire du roman8.
4De ce point de vue, le motif du livre traduit et/ou du manuscrit trouvĂ© â qui est une variante du premier â Ă©tudiĂ© par VĂ©ronique DuchĂ©-Gravet est emblĂ©matique des diffĂ©rents processus de construction mis en Ćuvre : exhibition des sources, notamment orales, comme garantes dâauthenticitĂ©, jeu du montage narratif, dĂ©rĂ©alisation et/ou artificialisation du  cadre spatio-temporel, tissage de lâintertextualitĂ©, multiplication des voix narratives, et mĂȘme utilisation de lâillustration graphique des volumes, autant de maniĂšres pour toute une littĂ©rature de prendre conscience dâelle-mĂȘme et de ses lecteurs9. Lâexemple de la composition du Manuscrit trouvĂ© Ă Saragosse proposĂ© par Cendrine Pagani-Naudet, dont elle montre la proximitĂ© avec lâesthĂ©tique rococo, est Ă cet Ă©gard rĂ©vĂ©lateur dâune autorĂ©flexivitĂ© au service de lâobservation du romanesque10. Le thĂšme de lâexpĂ©rience alchimique auquel sâintĂ©resse plus particuliĂšrement Anne-Elisabeth Spica opĂšre Ă©galement dans ce sens en « [attirant] spĂ©cifiquement lâattention sur la fabrique du texte »11. Dâautres « motifs » dessinent en creux de la fiction un modĂšle de son fonctionnement, quâil soit esthĂ©tique ou narratif : câest le cas de la sĂ©duction de la poupĂ©e sylphide Ă©tudiĂ©e par Nathalie Kremer12, de la reprĂ©sentation des couvents et dĂ©guisements de femmes sur lesquels se penche Monika Kulesza13, ou encore du prodige moral dans les contes et romans de Marmontel tel que le prĂ©sente Nicolas Veysman14. Ainsi Michel Fournier dĂ©montre-t-il en quoi le traitement de la figure du revenant dans les histoires comiques du XVIIĂšme siĂšcle donne Ă voir la transformation de la croyance en fiction, la mĂ©tamorphose du surnaturel en romanesque, qui nâest possible que dans la mesure oĂč ce dernier repose lui-mĂȘme sur un rapport particulier Ă lâirrĂ©el et Ă lâirrationnel15. De mĂȘme le statut de lâimage sacrĂ©e se trouve-t-il remis en question dĂšs lors, comme le montre Barbara Selmeci-Castioni, quâil se trouve insĂ©rĂ© dans la fiction, au sein de laquelle il se rapproche du portrait mondain ; or un tel rapprochement du profane et du sacrĂ© est ambigu : « leur autorĂ©flexivitĂ© potentielle est-elle susceptible de servir un projet littĂ©raire dĂ©vot, ou au contraire les procĂ©dĂ©s autorĂ©flexifs ramenant constamment les yeux du lecteur vers le monde constituent-ils un obstacle Ă lâascension de son regard vers le ciel ? »16
5Au terme de ce premier parcours, une conclusion nous semble devoir sâimposer : câest que lâautorĂ©flexivitĂ© romanesque apparaĂźt moins elle-mĂȘme comme un enjeu ou un motif de la fiction de lâAncien RĂ©gime que comme un outil de la rĂ©flexion moderne, un instrument de la recherche. LĂ se trouve lâun des principaux apports de cet ouvrage : la typologie des phĂ©nomĂšnes dâautorĂ©flexivitĂ© que Paul Pelckmans appelle de ses vĆux sâesquisse bien ici, et un certain nombre de concepts opĂ©ratoires Ă©mergent de la confrontation avec les textes.
6Soulignons tout dâabord la clarification du phĂ©nomĂšne dâautorĂ©flexivitĂ© lui-mĂȘme qui sâaffirme au fil des articles et qui fait lâobjet de plusieurs propositions de dĂ©finition congruentes et complĂ©mentaires. La « rĂ©flexion » quâopĂšre ainsi la fiction sur elle-mĂȘme peut sâentendre au double sens du terme : soit elle est avant tout spĂ©culaire, soit elle est dâordre cognitif. Pour Matthieu Brunet toutefois, on ne peut parler dâautorĂ©flexivitĂ© que si ces deux dimensions se superposent lâune Ă lâautre, la mise en abyme du rĂ©cit, que ce soit dans ses motifs ou ses processus de production, ne devant pas se limiter Ă une autoreprĂ©sentation qui ne ferait pas sens17. Dans le mĂȘme ordre dâidĂ©e, il convient Ă©galement selon Nathalie Kremer de distinguer une « rĂ©flexion » de la fiction par elle-mĂȘme dâune simple « exhibition »18. Cette distinction en recouvre partiellement une autre, mise en avant par StĂ©phane Lojkine, qui rappelle notamment que lâautorĂ©flexivitĂ© peut porter soit sur la narration, soit sur le texte en soi, dans la mesure notamment oĂč la «fiction» dĂ©signe Ă la fois le produit fini et la production elle-mĂȘme19. Enfin, signalons au sein des procĂ©dĂ©s de lâautorĂ©flexivitĂ© narrative identifiĂ©s, la notion fort intĂ©ressante de rĂ©cursivitĂ© posĂ©e par Max Vernet20 : se rĂ©fĂ©rant au vocabulaire informatique et logique, il nous rappelle que la rĂ©cursivitĂ© est
une dĂ©marche sui consiste Ă faire rĂ©fĂ©rence Ă ce qui fait lâobjet de la dĂ©marche : ainsi câest le fait de dĂ©crire un processus dĂ©pendant de donnĂ©es en faisant appel Ă ce mĂȘme processus sur dâautres donnĂ©es plus simples, de montrer une image contenant des images similaires, ou de dĂ©finir un concept en invoquant le mĂȘme concept21.
7LâintĂ©rĂȘt de substituer un tel concept Ă celui de mise en abyme est de mettre lâaccent sur le « processus » ainsi impliquĂ©, le « par-cours » Ă opĂ©rer, lĂ oĂč la seconde nous renvoie davantage Ă une image et et se rĂ©vĂšle « trop immobile dans sa spĂ©cularité »22. Or la dimension programmatique de lâautorĂ©flexivitĂ© â en ce quâelle implique notamment lâengagement du lecteur â nous semble, au terme de la lecture de ce recueil, un Ă©lĂ©ment majeur de toute production romanesque.
8DĂšs lors, si lâangle de vue du lecteur nâembrasse pas exactement les mĂȘmes objets, cela tient Ă la position de lâobjectif : Jan Herman rappelle trĂšs justement que lâautorĂ©flexivitĂ© peut ĂȘtre assumĂ©e soit directement par le narrateur, de façon exogĂšne, Ă travers la mise en place dâun appareil de commentaires extĂ©rieurs au texte proprement dit et qui se concentrera ainsi dans les prĂ©faces et autres piĂšces liminaires qui accompagnent ce dernier (les diffĂ©rents « seuils » genettiens), soit de façon endogĂšne, par le lecteur, qui est alors mis en demeure de maniĂšre plus ou moins explicite de dĂ©chiffrer la notice de lâobjectif qui lui est proposĂ© et dây apposer son Ćil critique... Notons toutefois que câest essentiellement sur cette seule autorĂ©flexivitĂ© endogĂšne que se sont portĂ©es les interrogations des diffĂ©rents auteurs du recueil23. François Rosset montre dâailleurs notamment comment, dans lâhistoire des diffĂ©rentes versions de la Vraie histoire comique de Francion, cette interrogation a glissĂ© de la rhĂ©torique prĂ©facielle Ă la mise en scĂšne dâun Ă©pisode autorĂ©flexif particuliĂšrement rĂ©vĂ©lateur â une histoire de faux-monnayeurs, autre figure emblĂ©matique de lâillusion et de la tromperie, mais aussi (sinon surtout) de lâauteur24. De fait cette autorĂ©flexivitĂ© endogĂšne â que nos auteurs ont dĂ©signĂ© comme lâ« assiette des fictions » â se rĂ©vĂšle particuliĂšrement riche de sens dans la mesure oĂč, en instaurant au sein de la diĂ©gĂšse et/ou de la narration un instrument de mise Ă distance, elle crĂ©e soit un dĂ©doublement (Ă travers le miroir) soit une brĂšche par laquelle non seulement peut sâintroduire le regard du lecteur, mais aussi et surtout qui renvoie comme en Ă©cho Ă la (aux) fissure(s) que la fiction semble se donner pour ambition de dire, sinon de combler.
9Tel est en effet le point dâhorizon qui nous semble se dessiner Ă la lecture de ce recueil... Or la premiĂšre de ces ruptures25 induites par la fiction tient au statut mĂȘme de la voix narrative, Ă sa lĂ©gitimitĂ©. Ce sera lâun des procĂ©dĂ©s les plus prolifiques en matiĂšre dâexhibition et dâexploration des mĂ©canismes fictionnels que celui du travail de cette voix : la faire entendre, de façon Ă©clatante ou insidieuse, constitue lâun des modes privilĂ©giĂ©s de lâautorĂ©flexivitĂ©. Il peut sâagir de briser lâillusion romanesque en jouant des intrusions du narrateur comme le dĂ©montre MichĂšle Bokobza-Kahan dans son Ă©tude sur « La mĂ©talepse dans la fiction des LumiĂšres » : en effet, note-t-elle, « dĂšs lors que la dimension de lâingĂ©rence devient ostentatoire, nous ne sommes plus devant une volontĂ© de lier le texte mais au contraire de le dĂ©lier, câest-Ă -dire de casser lâeffet illusionniste de la fiction et/ou de dĂ©voiler les coulisses oĂč se fabrique le rĂ©cit »26 ce qui permettra ensuite de dĂ©velopper « une rĂ©flexion critique sur une esthĂ©tique de lâexcĂšs »27. Une telle « logique de lâaccumulation » mais aussi « de lâabsurditĂ©, et de la permutabilitĂ© des signes » est au cĆur pour Matthieu Brunet de tout mĂ©canisme dâautorĂ©flexivitĂ©28, dans ce quâil a de paradoxal mĂȘme, puisquâil relĂšve selon lui dâune mise en confrontation â sinon en opposition â du texte face au sens ; or celle-ci passe par « la reprĂ©sentation insistante du geste scriptural » qui vaut plus, et cela ne laissera pas de surprendre le lecteur moderne, comme une invitation Ă ne pas lire ! « La littĂ©rature du refus » quâHĂ©lĂšne Cussac devine entre les lignes de lâHistoire de Gil Blas de Santillane participe de la mĂȘme mise Ă distance du romanesque, et avec lui dâune « rĂ©ception aveugle »29. La nouvelle « Mathilde », Ă©tudiĂ©e par Camille Esmein-Sarrazin, fonctionne au sein des Nouvelles françaises de Segrais comme un contrepoint relevant de la mĂȘme logique : en adoptant une structure et une rhĂ©torique plus proches du roman hĂ©roĂŻque que de la nouvelle historique, lâauteur donne Ă voir, dans lâexcĂšs mĂȘme de lâesthĂ©tique, le « jeu » (au double sens dâĂ©cart et de pirouette) du roman entre illusion et distanciation30. Catherine Ramond revient quant Ă elle sur les rapports qui sâinstaurent entre théùtre et roman, notamment au XVIIIĂšme siĂšcle, pour insister sur le fait que si ceux-ci prennent des formes diverses (lâespace du théùtre comme dĂ©cor, reprĂ©sentation enchĂąssĂ©e, intertextualitĂ©, etc...), ils prĂ©sentent toujours « une fiction au second degrĂ©, qui nous invite Ă une lecture distanciĂ©e »31.
10Pour nombre de nos auteurs, en effet, il sâagit dâapprendre Ă lire cette «fiction» toute nouvelle, qui se fait dans lâintimitĂ© du cabinet et explore toujours plus avant les fonds du cĆur humain : câest en ce sens que lâon peut comprendre, Ă la suite de Youmna Charara, le dĂ©bat qui traverse le roman de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie : quel mode de lecture, entre celui qui se conforme Ă la nature et Ă la vertu, et celui qui accepte la logique de la reprĂ©sentation, convient le mieux ? Quel est moralement le plus salutaire32 ? Pour Rousseau, lâambiguĂŻtĂ© de la sĂ©duction romanesque demeure : si lâexpĂ©rience du miroir peut sâavĂ©rer formatrice et permettre dâĂ©voluer vers une certaine maturitĂ© psychologique, comme câest le cas pour Saint-Preux, la fascination du romanesque reste souvent pleine et entiĂšre, gĂ©nĂ©ratrice elle aussi dâillusion33. Lâart poĂ©tique de la nouvelle historique, telle que celle-ci se construit au milieu du XVIIĂšme siĂšcle, est encore traversĂ©, selon Christian Zonza, par les mĂȘmes interrogations : comment se situer entre histoire et fiction, entre vĂ©ritĂ© et mensonge ?34 Son Ă©tude des divers « artifices », miniatures, peintures et tapisseries, mais aussi livres, lettres, billets ou reprĂ©sentations théùtrales, en ce quâils constituent autant dâobjets autorĂ©flexifs, lui permet dâinsister Ă son tour sur la tension dynamique qui anime la fiction entre lâ « excĂšs dâartifice » qui viendrait « apporter de la vraisemblance » dâune part, et la « vraisemblance de la diction » qui viendrait quant Ă elle « compenser les invraisemblances de la fiction »35.
11Dans cette perspective, lâarticle de Yen-MaĂŻ Tran-Gervat apporte cependant un contrepoint particuliĂšrement stimulant en montrant quâĂ travers la figure de Don Quichotte, â autre figure sĂ©minale sâil en est, aprĂšs celle de Merlin, dans la logique qui est la nĂŽtre aujourdâhui â câest moins lâautoreprĂ©sentation du narrateur qui est mise en Ćuvre que lâ« autocrĂ©ation du personnage ». Or ce dĂ©placement va moins dans le sens dâune dĂ©nonciation de lâillusion romanesque que dans celui dâun renforcement de son affirmation :
Le narcissisme narratif attire lâattention sur la littĂ©raritĂ© de lâĆuvre romanesque et de ses procĂ©dĂ©s, ainsi que sur le romancier comme artisan modelant son objet Ă sa guise, alors que le miroir offert par le personnage au lecteur insiste sur lâexpĂ©rience artistique et humaine qui rĂ©sulte de ce travail, sans toujours ĂȘtre perceptible par le lecteur : on a montrĂ© que cette rĂ©flexion-en-action (lâacte de lecture mĂȘme) non seulement conforte plus quâelle ne critique la nĂ©cessitĂ© de lâillusion et du rĂ©cit dans le roman, mais affirme et illustre la nĂ©cessitĂ© humaniste du roman comme fiction « vraie » aux XVIIe et XVIIIe siĂšcles36.
12Tels sont de fait les deux pĂŽles symĂ©triques entre lesquels oscille lâinterrogation suscitĂ©e par lâautorĂ©flexivitĂ© au sein de la fiction : entre dĂ©nonciation de lâillusion et affirmation dâune nĂ©cessaire lecture critique dâune part, utilitĂ© du « masque » romanesque pour faire passer un discours dâun autre ordre, essentiellement moral, dâautre part... Entre « immersion et mise Ă distance »37. Au comment succĂšde ainsi la question du pourquoi : pourquoi en effet exhiber de tels mĂ©canismes au lieu de les effacer ou de les maintenir dissimulĂ©s au sein du texte lui-mĂȘme ? Quel est lâenjeu dâune telle projection ? De nouveau, le statut mal dĂ©fini de la fiction et du romanesque Ă ce moment de son histoire est en jeu, et avec elle la question, plus fondamentale encore en cette pĂ©riode, de crise des reprĂ©sentations de la lecture du monde et des signes.
13Ce qui ne fait pas encore sens, en effet, câest la lĂ©gitimitĂ© mĂȘme de la fiction : que peut-elle dire dĂšs lors quâelle sâaffirme dâemblĂ©e, non contraire Ă la vĂ©ritĂ©, mais tout de mĂȘme distincte dâelle ? Quâa-t-elle Ă dire ? De ce point de vue, les phĂ©nomĂšnes dâautorĂ©flexivitĂ© mis en Ćuvre dans les textes ici Ă©tudiĂ©s mettent en avant deux « autres » de la fiction, deux modes du «dire» dont elle doit se dĂ©gager pour trouver sa voie propre : celui de lâoral tout dâabord, celui du silence ensuite.
14La dimension Ă©crite de la fiction romanesque peut sembler aller parfaitement de soi au lecteur moderne pour qui la littĂ©rature est, dâabord et avant tout, transmission de papier, au point que ce soit au contraire la littĂ©rature vivante â théùtre, poĂ©sie, mise en voix â qui rencontre des difficultĂ©s Ă se faire entendre aujourdâhui. Mais rien de tel en cette pĂ©riode dâAncien RĂ©gime : Max Vernet dĂ©montre ainsi que cette «évaporation de lâoral» du rĂ©cit mis en voix pose problĂšme pour Michel de Pure qui, dans son roman La Pretieuse ou le mystere des ruelles en fait selon lui « le centre de sa rĂ©flexion sur lâautorĂ©flexivité »38. Lâordre naturel, nous rappelle Max Vernet, est alors
celui de la conversation, orale et en coprĂ©sence. Câest donc lâĂ©crit en gĂ©nĂ©ral qui menace la distinction prĂ©cieuse, tant en littĂ©rature que dans la sociĂ©tĂ© mĂȘme, et on comprend que la conversation soit ce mixte difficilement saisissable pour nous de littĂ©rature et de sociabilitĂ©, et que La PrĂ©tieuse tente cette entreprise impossible qui consisterait Ă Ă©crire la conversation39.
15Câest en cela dâailleurs que le roman de de Pure peut ĂȘtre considĂ©rĂ© selon le critique comme un hapax. Mais ce caractĂšre dâexception nâĂŽte rien Ă la portĂ©e gĂ©nĂ©rale dâun tel enjeu : il suffit pour sâen convaincre de noter Ă quel point les jeux autorĂ©flexifs sâappuient frĂ©quemment sur la mise en scĂšne de lâoralitĂ© et de la conversation, dont la souplesse sâoppose encore fortement Ă la rigiditĂ© prĂ©supposĂ©e de lâĂ©crit. Paul Pelckmans note par exemple que la spĂ©cificitĂ© de lâhistoire insĂ©rĂ©e des « Amours dâArtaxandre » dans la ClĂ©lie quâil choisit dâĂ©tudier est dâemblĂ©e signalĂ©e par le changement de ton â fort surprenant dans le cadre du roman â du narrateur intradiĂ©gĂ©tique qui prend le rĂ©cit en charge40. De fait la mouvance de la parole orale permet Ă©galement sa mĂ©tamorphose, ses glissements, sa multiplicitĂ©. La mise en scĂšne de la parole et du langage dans le Roman comique de Scarron, souvent violente au demeurant, est rĂ©vĂ©latrice selon Michel Arouimi, dâune scission de lâUn, dâune perte de lâHarmonie dont la fascination sâorigine prĂ©cisĂ©ment dans un « dĂ©chirement de lâĂȘtre » qui est dâabord et avant tout, dans ce cas prĂ©cis, celui de lâauteur41. Ainsi la parole, notamment orale, se dĂ©ploie-t-elle Ă partir dâune brĂšche, dâun « silence » initial, dâun vide, dâune absence que le dĂ©sir de parole doit venir combler et qui enclenche le rĂ©cit.
16Tel est en effet le second mode de « dire » Ă partir duquel se construit la fiction : celui du silence, du « pas encore dit ». Plusieurs contributions dĂ©couvrent au cĆur du processus de lâautorĂ©flexivitĂ© cette prĂ©sence du vide, du creux, Ă partir duquel le rĂ©cit se dĂ©ploie. Câest notamment le cas dans lâĆuvre de Diderot, Jacques le Fataliste, traversĂ©e par ce que StĂ©phane Lojkine nomme « la scĂšne absente », scĂšne matrice du rĂ©cit mais qui reste toujours encore Ă dire, dâoĂč les multiples intrusions de lâauteur et les bifurcations intempestives de la narration. Or cette scĂšne absente est dâabord et avant tout dâordre « picturale » : Ă la tension de lâoral et de lâĂ©crit sâajoute ici un flux tendu entre saisie visuelle par lâimaginaire et linĂ©aritĂ© de la mise en mots qui toujours cherche Ă faire tenir ensemble les Ă©lĂ©ments du tableau quand elle ne peut les saisir que dans le dĂ©roulement du rĂ©cit42. LâĂ©tude du Fils naturel proposĂ©e par Christian Angelet va dans le mĂȘme sens :
Ce que pointent les Entretiens avec Dorval, câest le rĂ©el qui serait avant la fiction, son origine et sa source, son antĂ©rioritĂ© insaisissable. Si spĂ©cularitĂ© il y a, elle va de lâune Ă lâautre piĂšce, de celle qui fut publiĂ©e et que nous pouvons lire Ă celle que nous ne verrons jamais43.
17Mais il revient Ă Yves Citton dans son article sur « trois fois riens : roman, galanterie, scrupule (Bougeant, Bastide, CharriĂšre) » de mettre en relief les enjeux dâun tel substrat de ce quâil nomme « lâauto-genĂšse de la matiĂšre littĂ©raire » mais aussi avec elle de lâ« auto-genĂšse des rĂ©alitĂ©s culturelles »44. En mettant en scĂšne « trois fois riens », en montrant, grĂące aux mĂ©canismes dâautorĂ©flexivitĂ©, son masque du doigt, la fiction rĂ©vĂšle non seulement son vide essentiel mais aussi et surtout sa capacitĂ© dâ« auto-organisation » qui revĂȘt, dans le contexte du XVIIe siĂšcle, un enjeu philosophique :
Au-delĂ de la revendication dâordre esthĂ©tique quâincarne lâambition dâĂ©crire un roman sur (des) rien (s), on peut voir sâesquisser des enjeux ontologiques : crĂ©er quelque chose Ă partir de rien, câest apparemment dĂ©fier les lois les plus fondamentales de la nature. Câest surtout jouer avec le motif de lâauto-production, qui hante tout un imaginaire philosophique Ă travers lequel lâĂąge classique bascule dans la conscience de soi moderne45.
18Lâhomme, en devenant, « auteur », sâaffirme comme crĂ©ateur. Entendons-nous toutefois ; il sâagit moins de produire une matiĂšre nouvelle que de refaçonner celle qui lâentoure : « Le texte littĂ©raire est Ă la fois tissu et tisserand dâaffects. Il ne crĂ©e pas de matiĂšre propre : le papier, lâencre, les mains, les yeux, les cerveaux, les connexions cognitives nĂ©cessaires Ă son fonctionnement lui prĂ©existent Ă©videmment. Mais il contribue Ă donner de nouvelles formes Ă cette matiĂšre prĂ©existante, Ă frayer de nouvelles voies dâassociation entre connaissances et affects, Ă tisser de nouvelles connexions et de nouveaux rĂ©seaux »46. Câest en ce sens surtout que lâautorĂ©flexivitĂ© donne lieu Ă une rĂ©flexion plus large sur le monde comme signe, non seulement Ă dĂ©chiffrer mais Ă reprĂ©senter.
19Câest ainsi que Le Voyage des Princes fortunĂ©s de BĂ©roalde de Verville nous conduit selon Martial Martin Ă une inĂ©vitable perplexitĂ© face Ă un monde qui sâaffirme avant tout comme une Ă©nigme : en effet, en multipliant les foyers de rĂ©flexion dans lâĆuvre, lâauteur construit une sĂ©rie de faux repĂšres qui empĂȘche toute formulation possible dâune rĂ©ponse : « à force de tout dire, [lâautorĂ©flexivitĂ©] ne parle plus »47. De mĂȘme les « jeux de trompe-lâĆil » dans le Roman comique de Paul Scarron, Ă©tudiĂ©s par Dagmar PichovĂ 48, ou la tradition alchimique telle que la revisite Cyrano de Bergerac dans son Autre Monde soulignent la « relativisation des phĂ©nomĂšnes »49 et la « non-fixitĂ© du langage et des signes »50. La mĂ©taphore chez Mme Riccoboni fonctionne de mĂȘme dâaprĂšs Marianne Charrier-Vozel : en renvoyant « en miroir au lecteur son propre reflet », « [lâautorĂ©flexivitĂ©] contient Ă©galement une interrogation sur la validitĂ© du signe et sur sa mort »51. Car un tel discours fait appel au lecteur « malĂ©vole » que Scarron appelle de ses vĆux52, Ă ce lecteur critique qui, grĂące au jeu de lâautorĂ©flexivitĂ©, interroge en mĂȘme temps que le contenu du rĂ©cit le regard quâil porte sur la fiction : tel est le ressort fondamental dâun certain nombre de romans, et notamment de romans-mĂ©moires du XVIIIe siĂšcle prĂ©sentĂ©s par Dominique Orsini dans son article « Mal voir, trop bien voir, ne pas voir (PrĂ©vost, Olivier, Marivaux et Simon). De lâimagination du personnage Ă celle du lecteur » : lĂ encore la fiction sâaffirme comme une « image » qui donne Ă voir « ce qui nâest pas », soulevant par lĂ mĂȘme « la question de lâillusion, du rĂ©fĂ©rent, de lâĂ©laboration comme de la rĂ©ception de la fiction romanesque »53. Et lĂ encore se dĂ©couvre derriĂšre une substance apparente un vide qui attire lâattention « sur la rĂ©alitĂ© quâil faut interroger »54. La question de la perception va de pair avec celle de la crĂ©ation, celle-ci ne pouvant exister que pour celui qui la reçoit comme telle. De ce point de vue, signalons lâintĂ©ressante Ă©tude de la « fiction sadienne, ou lâargumentation par une mimĂ©sis fantasmĂ©e » rĂ©alisĂ©e par Mladen Kozul : en effet, lâauteur montre que cette production dâillusion que constitue lâĂ©criture romanesque nâest pas pour autant un pur jeu gratuit mais revĂȘt bien une dimension pragmatique, psychologique et/ou morale. Par le biais de lâĂ©criture du scĂ©nario fantasmatique, celui-ci trouve en effet chez Sade moyen de se « rĂ©aliser », de devenir rĂ©el au sens oĂč il produit une jouissance des sens et de lâesprit qui, elle, est rĂ©elle. De mĂȘme, Ă©crit Mladen Kozul, « lâillusion poĂ©tique se place Ă la source dâun savoir certain »55.
20Nous ne saurions trop, pour conclure, recommander la lecture de lâarticle de Jean-Paul Sermain, « Trois champs de lecture rĂ©flexive dans le roman de don Quichotte Ă Madame Bovary : le mode fictionnel, les symboles de lâhistoire et les relations inter-littĂ©raires » qui permet dâopĂ©rer un premier « classement » parmi ces troubles fictionnels, eux-mĂȘmes rĂ©vĂ©lateurs, nous lâavons vu, de ruptures inhĂ©rentes, non seulement Ă toute fiction, mais â telle est du moins lâintuition et lâhypothĂšse qui se dĂ©gage ici â Ă toute reprĂ©sentation. Si le romanesque constitue un instrument privilĂ©giĂ© dâobservation et dâexpression de ces ruptures, câest parce quâil ne doit pas ĂȘtre considĂ©rĂ© seulement « comme une proposition de fiction mais par les dĂ©marches hermĂ©neutiques quâil demande au lecteur, qui doit prendre en charge la reprĂ©sentation et sâinterroger sur ses conditions, ses effets, son prix et ses bĂ©nĂ©fices »56 ; et lâauteur dâexpliquer que
Si lâon considĂšre que ce sentiment de fictivitĂ© menace notre rapport sain au monde, implique un trouble de la rĂ©alitĂ©, de la connaissance et de la reprĂ©sentation, câest en avivant de tels troubles jusquâĂ provoquer le malaise ou le rire que le roman oriente le regard sur les conditions de possibilitĂ© de vision et dâexpression57.
21Jean-Paul Sermain distingue trois registres dans cette modalitĂ© du trouble fictionnel, Ă savoir celui du vraisemblable (dans son effort pour se rapprocher, tout en sâen distinguant, du vrai), celui de lâimaginaire (dans ce qui le relie notamment au dĂ©sir du lecteur) et celui de lâillusion ou de lâerreur58. Ces trois mĂ©canismes, propres au rĂ©gime de la fiction, croisent et rejoignent ceux des symboles de lâhistoire et des relations inter-littĂ©raires, câest-Ă -dire les logiques de la reprĂ©sentation. Car comme le rappelle encore Jean-Paul Sermain, « câest au sein de notre expĂ©rience de nous-mĂȘmes, des autres, des mots et de leur insuffisance que naĂźt un dĂ©sir dâunitĂ©, de fixitĂ© et de signification, qui est Ă la source du rĂ©cit et des reprĂ©sentations comme de leur illusion »59.
22La quĂȘte du sens, dont le Graal est lâ« objet spĂ©culaire et emblĂ©matique »60, comme le rappelle Jan Herman en conclusion du recueil, se trouve ainsi pleinement rĂ©affirmĂ©e au terme de ce parcours, lĂ mĂȘme oĂč le processus dâautorĂ©flexivitĂ© aurait pu parfois apparaĂźtre comme un jeu de miroirs ne valant que pour lui-mĂȘme.

