Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 10
Sophie Feller

De quelques « recettes » de la fiction ?

L’Assiette des fictions. EnquĂȘtes sur l’autorĂ©flexivitĂ© romanesque. Études rĂ©unies et prĂ©sentĂ©es par Jan Herman, Adrien Pachoud, Paul Pelckmans et François Rosset, Louvains-la-Neuve : Peeters, coll. « La RĂ©publique des Lettres », 2010, 485 p., EAN 9789042921962.

1La fiction ne peut s’empĂȘcher de se regarder elle-mĂȘme : loin de n’ĂȘtre que le miroir que Rousseau promĂšne le long des routes boueuses, elle se reflĂšte en train de « rĂ©flĂ©chir » les chemins qu’elle capte dans sa lumiĂšre. Telle est au fond la conviction Ă  laquelle nous conduit l’ensemble des Ă©tudes prĂ©sentĂ©es dans le 38Ăšme numĂ©ro de La RĂ©publique des Lettres sous le titre « L’assiette des fictions — EnquĂȘtes sur l’autorĂ©flexivitĂ© romanesque » par Jan Herman, Adrien Paschoud, Paul Pelckmans et François Rosset.

2La richesse de ce recueil n’a sans doute d’égale que son ambition. En choisissant de relire nombre de textes de l’Ancien RĂ©gime sous l’angle de l’autorĂ©flexivitĂ©, les contributeurs n’ont pas ouvert Ă  la critique une mais de multiples portes, sur lesquelles il convient, Ă  la suite de Jan Herman dans son article de synthĂšse « L’assiette des fictions. Un mode d’emploi »1, de revenir. Rappelons tout d’abord le propos initial du double colloque organisĂ© aux UniversitĂ©s de Lausanne et de Leuven en 2007 : il s’agissait, comme le prĂ©cise la prĂ©sentation de l’ouvrage, d’aborder le phĂ©nomĂšne de l’autorĂ©flexivitĂ© comprise comme « cette propriĂ©tĂ© des fictions qui les pousse Ă  reflĂ©ter, dans le cours mĂȘme des histoires qu’elles Ă©laborent et racontent, les Ă©lĂ©ments qui la constituent comme fiction, indĂ©pendamment des intrigues qui s’y dĂ©veloppent. Les questions que suscite l’autorĂ©flexivitĂ© ainsi comprise relĂšvent alors moins de la rhĂ©torique et de la discursivitĂ© que de la reprĂ©sentation »2. Quatre pistes d’approche Ă©taient proposĂ©es aux contributeurs pour tenter de rĂ©pondre Ă  cette question du comment (« cette propriĂ©tĂ© des fictions ») et surtout du pourquoi (« qui les pousse ») la fiction se met elle-mĂȘme en scĂšne : il s’agissait de saisir le fonctionnement et les enjeux d’un certain nombre de motifs porteurs en eux-mĂȘme d’autorĂ©flexivitĂ©, Ă  savoir certaines « figures qui incarnent la reprĂ©sentation elle-mĂȘme » (crĂ©ateurs, devisants, personnages surnaturels), des dĂ©cors « constituĂ©s pour servir de cadre Ă  l’expĂ©rience des limites du rĂ©el », des objets Ă  forte dimension symbolique tels que le miroir, la fausse monnaie, le livre ou le portrait bien sĂ»r, mais aussi d’autres moins attendus comme la valise par exemple; et enfin des sĂ©quences narratives « particuliĂšrement aptes Ă  reprĂ©senter l’expĂ©rience subjective de celui qui est confrontĂ© Ă  la coprĂ©sence ou Ă  la superposition de deux univers »3. Le programme fut largement rempli — et dans nombre de cas dĂ©passĂ© — par les diffĂ©rentes Ă©tudes prĂ©sentĂ©es dans ce recueil, qui fait le choix, dans la mesure oĂč ces approches se croisent Ă  plus d’un carrefour, d’une prĂ©sentation chronologique des Ɠuvres et des auteurs Ă©tudiĂ©s. Face Ă  la densitĂ© d’un tel travail, notre propos visera donc moins Ă  rendre compte ici de la spĂ©cificitĂ© de chacune de ces contributions, qui, en s’intĂ©ressant plus particuliĂšrement Ă  un auteur, un thĂšme ou un genre, nous conduisent Ă  chaque fois dans un univers bien prĂ©cis, que de tenter de dĂ©gager ce qui se tisse d’une Ă©tude Ă  l’autre, ce qui se dit, entre les articles, de la fiction romanesque telle qu’elle s’est constituĂ©e dans son histoire.

3Notons de fait tout d’abord que le cadre historique posĂ© n’est pas indiffĂ©rent : il s’agissait de traiter des phĂ©nomĂšnes d’autorĂ©flexivitĂ© dans des Ɠuvres de fiction des XVIe, XVIIe et XVIIIe, c’est-Ă -dire Ă  la pĂ©riode prĂ©cisĂ©ment oĂč le romanesque se constitue et s’affirme comme tel au sein de la RĂ©publique des Lettres. DĂšs lors le miroir qu’il se tend Ă  lui-mĂȘme apparaĂźt bien comme nĂ©cessaire Ă  sa propre production et ce jusqu’au siĂšcle des LumiĂšres, « la fiction pure, absolument autonome, sans aucune forme d’autorĂ©flexivitĂ© [semblant] encore impensable au dix-huitiĂšme siĂšcle, dans la mesure oĂč la fiction n’a pas de lĂ©gitimitĂ© en-dehors du cadre rhĂ©torique et plus particuliĂšrement pragmatique qui serre l’entreprise littĂ©raire : il faut que la fiction serve, se justifie par un but, et ce but est d’ordre moral »4. De fait, une grande majoritĂ© des articles proposĂ©s adopte cette perspective : il s’agit de savoir comment la fiction se donne Ă  voir en train de se construire, quelles sont les conditions et les mĂ©canismes de production du rĂ©cit, quelles en sont aussi parfois les motivations, et ce dĂšs l’origine du roman comme le souligne encore Jan Herman dans son Ă©tude de la figure sĂ©minale de Merlin, autour duquel «s’élabore la grille Ă©lĂ©mentaire d’un rĂ©cit gĂ©nĂ©tique, c’est-Ă -dire un rĂ©cit qui Ă©voque et problĂ©matise les conditions de possibilitĂ© de sa propre existence. Cette grille se compose de trois vecteurs variablement articulĂ©s : un dĂ©miurge, un univers et un livre»5. Toutefois, si la question est posĂ©e, au sein mĂȘme de la production romanesque, dĂšs ses commencements, elle s’exprime sous des formes diverses au fil de son histoire : de ce point de vue, l’Ɠuvre de Marivaux est particuliĂšrement rĂ©vĂ©latrice des Ă©volutions et des adaptations auxquelles doit faire face la fiction ; pour Ugo Dionne, l’inachĂšvement constitutif, et Ă  nombre d’égards autorĂ©flexif, du roman pĂ©riodique au XVIIIĂšme siĂšcle a directement partie liĂ©e avec les conditions matĂ©rielles de production et d’édition des textes6. Pour Marc Escola, plus structurellement, c’est la gradualitĂ© inhĂ©rente Ă  toute fictionnalisation qui permet d’introduire des moments, eux-mĂȘmes graduels, d’autorĂ©flexivitĂ© au sein du texte romanesque, en fonction des enjeux recherchĂ©s, gradualitĂ© qui a elle-mĂȘme partie liĂ©e, Ă  son tour, avec l’histoire de la fiction7. Ainsi les procĂ©dĂ©s de retour sur soi seront-ils plus ou moins accentuĂ©s, en fonction des genres bien sĂ»r, mais aussi de l’intertextualitĂ© sous-jacente au texte, et de son inscription dans l’histoire du roman8.

4De ce point de vue, le motif du livre traduit et/ou du manuscrit trouvĂ© — qui est une variante du premier — Ă©tudiĂ© par VĂ©ronique DuchĂ©-Gravet est emblĂ©matique des diffĂ©rents processus de construction mis en Ɠuvre : exhibition des sources, notamment orales, comme garantes d’authenticitĂ©, jeu du montage narratif, dĂ©rĂ©alisation et/ou artificialisation du  cadre spatio-temporel, tissage de l’intertextualitĂ©, multiplication des voix narratives, et mĂȘme utilisation de l’illustration graphique des volumes, autant de maniĂšres pour toute une littĂ©rature de prendre conscience d’elle-mĂȘme et de ses lecteurs9. L’exemple de la composition du Manuscrit trouvĂ© Ă  Saragosse proposĂ© par Cendrine Pagani-Naudet, dont elle montre la proximitĂ© avec l’esthĂ©tique rococo, est Ă  cet Ă©gard rĂ©vĂ©lateur d’une autorĂ©flexivitĂ© au service de l’observation du romanesque10. Le thĂšme de l’expĂ©rience alchimique auquel s’intĂ©resse plus particuliĂšrement Anne-Elisabeth Spica opĂšre Ă©galement dans ce sens en « [attirant] spĂ©cifiquement l’attention sur la fabrique du texte »11. D’autres « motifs » dessinent en creux de la fiction un modĂšle de son fonctionnement, qu’il soit esthĂ©tique ou narratif : c’est le cas de la sĂ©duction de la poupĂ©e sylphide Ă©tudiĂ©e par Nathalie Kremer12, de la reprĂ©sentation des couvents et dĂ©guisements de femmes sur lesquels se penche Monika Kulesza13, ou encore du prodige moral dans les contes et romans de Marmontel tel que le prĂ©sente Nicolas Veysman14. Ainsi Michel Fournier dĂ©montre-t-il en quoi le traitement de la figure du revenant dans les histoires comiques du XVIIĂšme siĂšcle donne Ă  voir la transformation de la croyance en fiction, la mĂ©tamorphose du surnaturel en romanesque, qui n’est possible que dans la mesure oĂč ce dernier repose lui-mĂȘme sur un rapport particulier Ă  l’irrĂ©el et Ă  l’irrationnel15. De mĂȘme le statut de l’image sacrĂ©e se trouve-t-il remis en question dĂšs lors, comme le montre Barbara Selmeci-Castioni, qu’il se trouve insĂ©rĂ© dans la fiction, au sein de laquelle il se rapproche du portrait mondain ; or un tel rapprochement du profane et du sacrĂ© est ambigu : « leur autorĂ©flexivitĂ© potentielle est-elle susceptible de servir un projet littĂ©raire dĂ©vot, ou au contraire les procĂ©dĂ©s autorĂ©flexifs ramenant constamment les yeux du lecteur vers le monde constituent-ils un obstacle Ă  l’ascension de son regard vers le ciel ? »16

5Au terme de ce premier parcours, une conclusion nous semble devoir s’imposer : c’est que l’autorĂ©flexivitĂ© romanesque apparaĂźt moins elle-mĂȘme comme un enjeu ou un motif de la fiction de l’Ancien RĂ©gime que comme un outil de la rĂ©flexion moderne, un instrument de la recherche. LĂ  se trouve l’un des principaux apports de cet ouvrage : la typologie des phĂ©nomĂšnes d’autorĂ©flexivitĂ© que Paul Pelckmans appelle de ses vƓux s’esquisse bien ici, et un certain nombre de concepts opĂ©ratoires Ă©mergent de la confrontation avec les textes.

6Soulignons tout d’abord la clarification du phĂ©nomĂšne d’autorĂ©flexivitĂ© lui-mĂȘme qui s’affirme au fil des articles et qui fait l’objet de plusieurs propositions de dĂ©finition congruentes et complĂ©mentaires. La « rĂ©flexion » qu’opĂšre ainsi la fiction sur elle-mĂȘme peut s’entendre au double sens du terme : soit elle est avant tout spĂ©culaire, soit elle est d’ordre cognitif. Pour Matthieu Brunet toutefois, on ne peut parler d’autorĂ©flexivitĂ© que si ces deux dimensions se superposent l’une Ă  l’autre, la mise en abyme du rĂ©cit, que ce soit dans ses motifs ou ses processus de production, ne devant pas se limiter Ă  une autoreprĂ©sentation qui ne ferait pas sens17. Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©e, il convient Ă©galement selon Nathalie Kremer de distinguer une « rĂ©flexion » de la fiction par elle-mĂȘme d’une simple « exhibition »18. Cette distinction en recouvre partiellement une autre, mise en avant par StĂ©phane Lojkine, qui rappelle notamment que l’autorĂ©flexivitĂ© peut porter soit sur la narration, soit sur le texte en soi, dans la mesure notamment oĂč la «fiction» dĂ©signe Ă  la fois le produit fini et la production elle-mĂȘme19. Enfin, signalons au sein des procĂ©dĂ©s de l’autorĂ©flexivitĂ© narrative identifiĂ©s, la notion fort intĂ©ressante de rĂ©cursivitĂ© posĂ©e par Max Vernet20 : se rĂ©fĂ©rant au vocabulaire informatique et logique, il nous rappelle que la rĂ©cursivitĂ© est

une dĂ©marche sui consiste Ă  faire rĂ©fĂ©rence Ă  ce qui fait l’objet de la dĂ©marche : ainsi c’est le fait de dĂ©crire un processus dĂ©pendant de donnĂ©es en faisant appel Ă  ce mĂȘme processus sur d’autres donnĂ©es plus simples, de montrer une image contenant des images similaires, ou de dĂ©finir un concept en invoquant le mĂȘme concept21.

7L’intĂ©rĂȘt de substituer un tel concept Ă  celui de mise en abyme est de mettre l’accent sur le « processus » ainsi impliquĂ©, le « par-cours » Ă  opĂ©rer, lĂ  oĂč la seconde nous renvoie davantage Ă  une image et et se rĂ©vĂšle « trop immobile dans sa spĂ©cularité »22. Or la dimension programmatique de l’autorĂ©flexivitĂ© — en ce qu’elle implique notamment l’engagement du lecteur — nous semble, au terme de la lecture de ce recueil, un Ă©lĂ©ment majeur de toute production romanesque.

8DĂšs lors, si l’angle de vue du lecteur n’embrasse pas exactement les mĂȘmes objets, cela tient Ă  la position de l’objectif : Jan Herman rappelle trĂšs justement que l’autorĂ©flexivitĂ© peut ĂȘtre assumĂ©e soit directement par le narrateur, de façon exogĂšne, Ă  travers la mise en place d’un appareil de commentaires extĂ©rieurs au texte proprement dit et qui se concentrera ainsi dans les prĂ©faces et autres piĂšces liminaires qui accompagnent ce dernier (les diffĂ©rents « seuils » genettiens), soit de façon endogĂšne, par le lecteur, qui est alors mis en demeure de maniĂšre plus ou moins explicite de dĂ©chiffrer la notice de l’objectif qui lui est proposĂ© et d’y apposer son Ɠil critique... Notons toutefois que c’est essentiellement sur cette seule autorĂ©flexivitĂ© endogĂšne que se sont portĂ©es les interrogations des diffĂ©rents auteurs du recueil23. François Rosset montre d’ailleurs notamment comment, dans l’histoire des diffĂ©rentes versions de la Vraie histoire comique de Francion, cette interrogation a glissĂ© de la rhĂ©torique prĂ©facielle Ă  la mise en scĂšne d’un Ă©pisode autorĂ©flexif particuliĂšrement rĂ©vĂ©lateur — une histoire de faux-monnayeurs, autre figure emblĂ©matique de l’illusion et de la tromperie, mais aussi (sinon surtout) de l’auteur24. De fait cette autorĂ©flexivitĂ© endogĂšne — que nos auteurs ont dĂ©signĂ© comme l’« assiette des fictions » — se rĂ©vĂšle particuliĂšrement riche de sens dans la mesure oĂč, en instaurant au sein de la diĂ©gĂšse et/ou de la narration un instrument de mise Ă  distance, elle crĂ©e soit un dĂ©doublement (Ă  travers le miroir) soit une brĂšche par laquelle non seulement peut s’introduire le regard du lecteur, mais aussi et surtout qui renvoie comme en Ă©cho Ă  la (aux) fissure(s) que la fiction semble se donner pour ambition de dire, sinon de combler.

9Tel est en effet le point d’horizon qui nous semble se dessiner Ă  la lecture de ce recueil... Or la premiĂšre de ces ruptures25 induites par la fiction tient au statut mĂȘme de la voix narrative, Ă  sa lĂ©gitimitĂ©. Ce sera l’un des procĂ©dĂ©s les plus prolifiques en matiĂšre d’exhibition et d’exploration des mĂ©canismes fictionnels que celui du travail de cette voix : la faire entendre, de façon Ă©clatante ou insidieuse, constitue l’un des modes privilĂ©giĂ©s de l’autorĂ©flexivitĂ©. Il peut s’agir de briser l’illusion romanesque en jouant des intrusions du narrateur comme le dĂ©montre MichĂšle Bokobza-Kahan dans son Ă©tude sur « La mĂ©talepse dans la fiction des LumiĂšres » : en effet, note-t-elle, « dĂšs lors que la dimension de l’ingĂ©rence devient ostentatoire, nous ne sommes plus devant une volontĂ© de lier le texte mais au contraire de le dĂ©lier, c’est-Ă -dire de casser l’effet illusionniste de la fiction et/ou de dĂ©voiler les coulisses oĂč se fabrique le rĂ©cit »26 ce qui permettra ensuite de dĂ©velopper « une rĂ©flexion critique sur une esthĂ©tique de l’excĂšs »27. Une telle « logique de l’accumulation » mais aussi « de l’absurditĂ©, et de la permutabilitĂ© des signes » est au cƓur pour Matthieu Brunet de tout mĂ©canisme d’autorĂ©flexivitĂ©28, dans ce qu’il a de paradoxal mĂȘme, puisqu’il relĂšve selon lui d’une mise en confrontation — sinon en opposition — du texte face au sens ; or celle-ci passe par « la reprĂ©sentation insistante du geste scriptural » qui vaut plus, et cela ne laissera pas de surprendre le lecteur moderne, comme une invitation Ă  ne pas lire ! « La littĂ©rature du refus » qu’HĂ©lĂšne Cussac devine entre les lignes de l’Histoire de Gil Blas de Santillane participe de la mĂȘme mise Ă  distance du romanesque, et avec lui d’une « rĂ©ception aveugle »29. La nouvelle « Mathilde », Ă©tudiĂ©e par Camille Esmein-Sarrazin, fonctionne au sein des Nouvelles françaises de Segrais comme un contrepoint relevant de la mĂȘme logique : en adoptant une structure et une rhĂ©torique plus proches du roman hĂ©roĂŻque que de la nouvelle historique, l’auteur donne Ă  voir, dans l’excĂšs mĂȘme de l’esthĂ©tique, le « jeu » (au double sens d’écart et de pirouette) du roman entre illusion et distanciation30. Catherine Ramond revient quant Ă  elle sur les rapports qui s’instaurent entre théùtre et roman, notamment au XVIIIĂšme siĂšcle, pour insister sur le fait que si ceux-ci prennent des formes diverses (l’espace du théùtre comme dĂ©cor, reprĂ©sentation enchĂąssĂ©e, intertextualitĂ©, etc...), ils prĂ©sentent toujours « une fiction au second degrĂ©, qui nous invite Ă  une lecture distanciĂ©e »31.

10Pour nombre de nos auteurs, en effet, il s’agit d’apprendre Ă  lire cette «fiction» toute nouvelle, qui se fait dans l’intimitĂ© du cabinet et explore toujours plus avant les fonds du cƓur humain : c’est en ce sens que l’on peut comprendre, Ă  la suite de Youmna Charara, le dĂ©bat qui traverse le roman de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie : quel mode de lecture, entre celui qui se conforme Ă  la nature et Ă  la vertu, et celui qui accepte la logique de la reprĂ©sentation, convient le mieux ? Quel est moralement le plus salutaire32 ? Pour Rousseau, l’ambiguĂŻtĂ© de la sĂ©duction romanesque demeure : si l’expĂ©rience du miroir peut s’avĂ©rer formatrice et permettre d’évoluer vers une certaine maturitĂ© psychologique, comme c’est le cas pour Saint-Preux, la fascination du romanesque reste souvent pleine et entiĂšre, gĂ©nĂ©ratrice elle aussi d’illusion33. L’art poĂ©tique de la nouvelle historique, telle que celle-ci se construit au milieu du XVIIĂšme siĂšcle, est encore traversĂ©, selon Christian Zonza, par les mĂȘmes interrogations : comment se situer entre histoire et fiction, entre vĂ©ritĂ© et mensonge ?34 Son Ă©tude des divers « artifices », miniatures, peintures et tapisseries, mais aussi livres, lettres, billets ou reprĂ©sentations théùtrales, en ce qu’ils constituent autant d’objets autorĂ©flexifs, lui permet d’insister Ă  son tour sur la tension dynamique qui anime la fiction entre l’ « excĂšs d’artifice » qui viendrait « apporter de la vraisemblance » d’une part, et la « vraisemblance de la diction » qui viendrait quant Ă  elle « compenser les invraisemblances de la fiction »35.

11Dans cette perspective, l’article de Yen-MaĂŻ Tran-Gervat apporte cependant un contrepoint particuliĂšrement stimulant en montrant qu’à travers la figure de Don Quichotte, — autre figure sĂ©minale s’il en est, aprĂšs celle de Merlin, dans la logique qui est la nĂŽtre aujourd’hui — c’est moins l’autoreprĂ©sentation du narrateur qui est mise en Ɠuvre que l’« autocrĂ©ation du personnage ». Or ce dĂ©placement va moins dans le sens d’une dĂ©nonciation de l’illusion romanesque que dans celui d’un renforcement de son affirmation :

Le narcissisme narratif attire l’attention sur la littĂ©raritĂ© de l’Ɠuvre romanesque et de ses procĂ©dĂ©s, ainsi que sur le romancier comme artisan modelant son objet Ă  sa guise, alors que le miroir offert par le personnage au lecteur insiste sur l’expĂ©rience artistique et humaine qui rĂ©sulte de ce travail, sans toujours ĂȘtre perceptible par le lecteur : on a montrĂ© que cette rĂ©flexion-en-action (l’acte de lecture mĂȘme) non seulement conforte plus qu’elle ne critique la nĂ©cessitĂ© de l’illusion et du rĂ©cit dans le roman, mais affirme et illustre la nĂ©cessitĂ© humaniste du roman comme fiction « vraie » aux XVIIe et XVIIIe siĂšcles36.

12Tels sont de fait les deux pĂŽles symĂ©triques entre lesquels oscille l’interrogation suscitĂ©e par l’autorĂ©flexivitĂ© au sein de la fiction : entre dĂ©nonciation de l’illusion et affirmation d’une nĂ©cessaire lecture critique d’une part, utilitĂ© du « masque » romanesque pour faire passer un discours d’un autre ordre, essentiellement moral, d’autre part... Entre « immersion et mise Ă  distance »37. Au comment succĂšde ainsi la question du pourquoi : pourquoi en effet exhiber de tels mĂ©canismes au lieu de les effacer ou de les maintenir dissimulĂ©s au sein du texte lui-mĂȘme ? Quel est l’enjeu d’une telle projection ? De nouveau, le statut mal dĂ©fini de la fiction et du romanesque Ă  ce moment de son histoire est en jeu, et avec elle la question, plus fondamentale encore en cette pĂ©riode, de crise des reprĂ©sentations de la lecture du monde et des signes.

13Ce qui ne fait pas encore sens, en effet, c’est la lĂ©gitimitĂ© mĂȘme de la fiction : que peut-elle dire dĂšs lors qu’elle s’affirme d’emblĂ©e, non contraire Ă  la vĂ©ritĂ©, mais tout de mĂȘme distincte d’elle ? Qu’a-t-elle Ă  dire ? De ce point de vue, les phĂ©nomĂšnes d’autorĂ©flexivitĂ© mis en Ɠuvre dans les textes ici Ă©tudiĂ©s mettent en avant deux « autres » de la fiction, deux modes du «dire» dont elle doit se dĂ©gager pour trouver sa voie propre : celui de l’oral tout d’abord, celui du silence ensuite.

14La dimension Ă©crite de la fiction romanesque peut sembler aller parfaitement de soi au lecteur moderne pour qui la littĂ©rature est, d’abord et avant tout, transmission de papier, au point que ce soit au contraire la littĂ©rature vivante — théùtre, poĂ©sie, mise en voix — qui rencontre des difficultĂ©s Ă  se faire entendre aujourd’hui. Mais rien de tel en cette pĂ©riode d’Ancien RĂ©gime : Max Vernet dĂ©montre ainsi que cette «évaporation de l’oral» du rĂ©cit mis en voix pose problĂšme pour Michel de Pure qui, dans son roman La Pretieuse ou le mystere des ruelles en fait selon lui « le centre de sa rĂ©flexion sur l’autorĂ©flexivité »38. L’ordre naturel, nous rappelle Max Vernet, est alors

celui de la conversation, orale et en coprĂ©sence. C’est donc l’écrit en gĂ©nĂ©ral qui menace la distinction prĂ©cieuse, tant en littĂ©rature que dans la sociĂ©tĂ© mĂȘme, et on comprend que la conversation soit ce mixte difficilement saisissable pour nous de littĂ©rature et de sociabilitĂ©, et que La PrĂ©tieuse tente cette entreprise impossible qui consisterait Ă  Ă©crire la conversation39.

15C’est en cela d’ailleurs que le roman de de Pure peut ĂȘtre considĂ©rĂ© selon le critique comme un hapax. Mais ce caractĂšre d’exception n’îte rien Ă  la portĂ©e gĂ©nĂ©rale d’un tel enjeu : il suffit pour s’en convaincre de noter Ă  quel point les jeux autorĂ©flexifs s’appuient frĂ©quemment sur la mise en scĂšne de l’oralitĂ© et de la conversation, dont la souplesse s’oppose encore fortement Ă  la rigiditĂ© prĂ©supposĂ©e de l’écrit. Paul Pelckmans note par exemple que la spĂ©cificitĂ© de l’histoire insĂ©rĂ©e des « Amours d’Artaxandre » dans la ClĂ©lie qu’il choisit d’étudier est d’emblĂ©e signalĂ©e par le changement de ton — fort surprenant dans le cadre du roman — du narrateur intradiĂ©gĂ©tique qui prend le rĂ©cit en charge40. De fait la mouvance de la parole orale permet Ă©galement sa mĂ©tamorphose, ses glissements, sa multiplicitĂ©. La mise en scĂšne de la parole et du langage dans le Roman comique de Scarron, souvent violente au demeurant, est rĂ©vĂ©latrice selon Michel Arouimi, d’une scission de l’Un, d’une perte de l’Harmonie dont la fascination s’origine prĂ©cisĂ©ment dans un « dĂ©chirement de l’ĂȘtre » qui est d’abord et avant tout, dans ce cas prĂ©cis, celui de l’auteur41. Ainsi la parole, notamment orale, se dĂ©ploie-t-elle Ă  partir d’une brĂšche, d’un « silence » initial, d’un vide, d’une absence que le dĂ©sir de parole doit venir combler et qui enclenche le rĂ©cit.

16Tel est en effet le second mode de « dire » Ă  partir duquel se construit la fiction : celui du silence, du « pas encore dit ». Plusieurs contributions dĂ©couvrent au cƓur du processus de l’autorĂ©flexivitĂ© cette prĂ©sence du vide, du creux, Ă  partir duquel le rĂ©cit se dĂ©ploie. C’est notamment le cas dans l’Ɠuvre de Diderot, Jacques le Fataliste, traversĂ©e par ce que StĂ©phane Lojkine nomme « la scĂšne absente », scĂšne matrice du rĂ©cit mais qui reste toujours encore Ă  dire, d’oĂč les multiples intrusions de l’auteur et les bifurcations intempestives de la narration. Or cette scĂšne absente est d’abord et avant tout d’ordre « picturale » : Ă  la tension de l’oral et de l’écrit s’ajoute ici un flux tendu entre saisie visuelle par l’imaginaire et linĂ©aritĂ© de la mise en mots qui toujours cherche Ă  faire tenir ensemble les Ă©lĂ©ments du tableau quand elle ne peut les saisir que dans le dĂ©roulement du rĂ©cit42. L’étude du Fils naturel proposĂ©e par Christian Angelet va dans le mĂȘme sens :

Ce que pointent les Entretiens avec Dorval, c’est le rĂ©el qui serait avant la fiction, son origine et sa source, son antĂ©rioritĂ© insaisissable. Si spĂ©cularitĂ© il y a, elle va de l’une Ă  l’autre piĂšce, de celle qui fut publiĂ©e et que nous pouvons lire Ă  celle que nous ne verrons jamais43.

17Mais il revient Ă  Yves Citton dans son article sur « trois fois riens : roman, galanterie, scrupule (Bougeant, Bastide, CharriĂšre) » de mettre en relief les enjeux d’un tel substrat de ce qu’il nomme « l’auto-genĂšse de la matiĂšre littĂ©raire » mais aussi avec elle de l’« auto-genĂšse des rĂ©alitĂ©s culturelles »44. En mettant en scĂšne « trois fois riens », en montrant, grĂące aux mĂ©canismes d’autorĂ©flexivitĂ©, son masque du doigt, la fiction rĂ©vĂšle non seulement son vide essentiel mais aussi et surtout sa capacitĂ© d’« auto-organisation » qui revĂȘt, dans le contexte du XVIIe siĂšcle, un enjeu philosophique :

Au-delĂ  de la revendication d’ordre esthĂ©tique qu’incarne l’ambition d’écrire un roman sur (des) rien (s), on peut voir s’esquisser des enjeux ontologiques : crĂ©er quelque chose Ă  partir de rien, c’est apparemment dĂ©fier les lois les plus fondamentales de la nature. C’est surtout jouer avec le motif de l’auto-production, qui hante tout un imaginaire philosophique Ă  travers lequel l’ñge classique bascule dans la conscience de soi moderne45.

18L’homme, en devenant, « auteur », s’affirme comme crĂ©ateur. Entendons-nous toutefois ; il s’agit moins de produire une matiĂšre nouvelle que de refaçonner celle qui l’entoure : « Le texte littĂ©raire est Ă  la fois tissu et tisserand d’affects. Il ne crĂ©e pas de matiĂšre propre : le papier, l’encre, les mains, les yeux, les cerveaux, les connexions cognitives nĂ©cessaires Ă  son fonctionnement lui prĂ©existent Ă©videmment. Mais il contribue Ă  donner de nouvelles formes Ă  cette matiĂšre prĂ©existante, Ă  frayer de nouvelles voies d’association entre connaissances et affects, Ă  tisser de nouvelles connexions et de nouveaux rĂ©seaux »46. C’est en ce sens surtout que l’autorĂ©flexivitĂ© donne lieu Ă  une rĂ©flexion plus large sur le monde comme signe, non seulement Ă  dĂ©chiffrer mais Ă  reprĂ©senter.

19C’est ainsi que Le Voyage des Princes fortunĂ©s de BĂ©roalde de Verville nous conduit selon Martial Martin Ă  une inĂ©vitable perplexitĂ© face Ă  un monde qui s’affirme avant tout comme une Ă©nigme : en effet, en multipliant les foyers de rĂ©flexion dans l’Ɠuvre, l’auteur construit une sĂ©rie de faux repĂšres qui empĂȘche toute formulation possible d’une rĂ©ponse : « à force de tout dire, [l’autorĂ©flexivitĂ©] ne parle plus »47. De mĂȘme les « jeux de trompe-l’Ɠil » dans le Roman comique de Paul Scarron, Ă©tudiĂ©s par Dagmar PichovĂ 48, ou la tradition alchimique telle que la revisite Cyrano de Bergerac dans son Autre Monde soulignent la « relativisation des phĂ©nomĂšnes »49 et la « non-fixitĂ© du langage et des signes »50. La mĂ©taphore chez Mme Riccoboni fonctionne de mĂȘme d’aprĂšs Marianne Charrier-Vozel : en renvoyant « en miroir au lecteur son propre reflet », « [l’autorĂ©flexivitĂ©] contient Ă©galement une interrogation sur la validitĂ© du signe et sur sa mort »51. Car un tel discours fait appel au lecteur « malĂ©vole » que Scarron appelle de ses vƓux52, Ă  ce lecteur critique qui, grĂące au jeu de l’autorĂ©flexivitĂ©, interroge en mĂȘme temps que le contenu du rĂ©cit le regard qu’il porte sur la fiction : tel est le ressort fondamental d’un certain nombre de romans, et notamment de romans-mĂ©moires du XVIIIe siĂšcle prĂ©sentĂ©s par Dominique Orsini dans son article « Mal voir, trop bien voir, ne pas voir (PrĂ©vost, Olivier, Marivaux et Simon). De l’imagination du personnage Ă  celle du lecteur » : lĂ  encore la fiction s’affirme comme une « image » qui donne Ă  voir « ce qui n’est pas », soulevant par lĂ  mĂȘme « la question de l’illusion, du rĂ©fĂ©rent, de l’élaboration comme de la rĂ©ception de la fiction romanesque »53. Et lĂ  encore se dĂ©couvre derriĂšre une substance apparente un vide qui attire l’attention « sur la rĂ©alitĂ© qu’il faut interroger »54. La question de la perception va de pair avec celle de la crĂ©ation, celle-ci ne pouvant exister que pour celui qui la reçoit comme telle. De ce point de vue, signalons l’intĂ©ressante Ă©tude de la « fiction sadienne, ou l’argumentation par une mimĂ©sis fantasmĂ©e » rĂ©alisĂ©e par Mladen Kozul : en effet, l’auteur montre que cette production d’illusion que constitue l’écriture romanesque n’est pas pour autant un pur jeu gratuit mais revĂȘt bien une dimension pragmatique, psychologique et/ou morale. Par le biais de l’écriture du scĂ©nario fantasmatique, celui-ci trouve en effet chez Sade moyen de se « rĂ©aliser », de devenir rĂ©el au sens oĂč il produit une jouissance des sens et de l’esprit qui, elle, est rĂ©elle. De mĂȘme, Ă©crit Mladen Kozul, « l’illusion poĂ©tique se place Ă  la source d’un savoir certain »55.

20Nous ne saurions trop, pour conclure, recommander la lecture de l’article de Jean-Paul Sermain, « Trois champs de lecture rĂ©flexive dans le roman de don Quichotte Ă  Madame Bovary : le mode fictionnel, les symboles de l’histoire et les relations inter-littĂ©raires » qui permet d’opĂ©rer un premier « classement » parmi ces troubles fictionnels, eux-mĂȘmes rĂ©vĂ©lateurs, nous l’avons vu, de ruptures inhĂ©rentes, non seulement Ă  toute fiction, mais — telle est du moins l’intuition et l’hypothĂšse qui se dĂ©gage ici — Ă  toute reprĂ©sentation. Si le romanesque constitue un instrument privilĂ©giĂ© d’observation et d’expression de ces ruptures, c’est parce qu’il ne doit pas ĂȘtre considĂ©rĂ© seulement « comme une proposition de fiction mais par les dĂ©marches hermĂ©neutiques qu’il demande au lecteur, qui doit prendre en charge la reprĂ©sentation et s’interroger sur ses conditions, ses effets, son prix et ses bĂ©nĂ©fices »56 ; et l’auteur d’expliquer que

Si l’on considĂšre que ce sentiment de fictivitĂ© menace notre rapport sain au monde, implique un trouble de la rĂ©alitĂ©, de la connaissance et de la reprĂ©sentation, c’est en avivant de tels troubles jusqu’à provoquer le malaise ou le rire que le roman oriente le regard sur les conditions de possibilitĂ© de vision et d’expression57.

21Jean-Paul Sermain distingue trois registres dans cette modalitĂ© du trouble fictionnel, Ă  savoir celui du vraisemblable (dans son effort pour se rapprocher, tout en s’en distinguant, du vrai), celui de l’imaginaire (dans ce qui le relie notamment au dĂ©sir du lecteur) et celui de l’illusion ou de l’erreur58. Ces trois mĂ©canismes, propres au rĂ©gime de la fiction, croisent et rejoignent ceux des symboles de l’histoire et des relations inter-littĂ©raires, c’est-Ă -dire les logiques de la reprĂ©sentation. Car comme le rappelle encore Jean-Paul Sermain, « c’est au sein de notre expĂ©rience de nous-mĂȘmes, des autres, des mots et de leur insuffisance que naĂźt un dĂ©sir d’unitĂ©, de fixitĂ© et de signification, qui est Ă  la source du rĂ©cit et des reprĂ©sentations comme de leur illusion »59.

22La quĂȘte du sens, dont le Graal est l’« objet spĂ©culaire et emblĂ©matique »60, comme le rappelle Jan Herman en conclusion du recueil, se trouve ainsi pleinement rĂ©affirmĂ©e au terme de ce parcours, lĂ  mĂȘme oĂč le processus d’autorĂ©flexivitĂ© aurait pu parfois apparaĂźtre comme un jeu de miroirs ne valant que pour lui-mĂȘme.