Le collage : une lecture épistémocritique du réel
1Olivier Quintyn, agrĂ©gĂ© de lettres modernes, Ă©crivain le jour, est aussi connu pour ses expĂ©rimentations sonores plutĂŽt nocturnes. Dispositifs/dislocations porte en lui-mĂȘme donc le fruit dâune double vie qui dĂ©veloppe alternativement les compositions poĂ©tiques et lâĂ©chantillonnage musical jusquâĂ ce quâun dispositif vienne les rĂ©concilier. Lâapproche Ă©pistĂ©mocritique dâO. Quintyn a pour but dâancrer le collage dans la critique philosophique de la culture moderne, en proposant une lecture pragmatique inspirĂ©e de Nelson Goodman.
2Le point de dĂ©part des dispositifs modernes surgissent dans lâopĂ©ration de collage, apparue au dĂ©but du XXe siĂšcle avec les avant-gardes selon trois modalitĂ©s plastiques rappelĂ©e par O. Quintyn : le collage, lâassemblage et le « ready-made ». Ces modalitĂ©s dâassemblage dâĂ©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes en deux ou trois dimensions semblent en ce sens historiquement datĂ©s alors que la pratique du dispositif collagiste a perdurĂ© tout au long du siĂšcle jusquâĂ ĂȘtre encore rĂ©actualisĂ©e Ă lâĂšre numĂ©rique. La dimension philosophique du collage (dĂ©jĂ annoncĂ©e par Aragon en 1965 dans Les Collages, Paris, Hermann) mĂ©rite donc dâĂȘtre considĂ©rĂ©e comme phĂ©nomĂšne propre Ă la modernité : O. Quintyn considĂšre quâil recouvre une « opĂ©ration de symbolisation â qui prend nĂ©cessairement une dimension cognitive » (p. 21). Il sâagit donc pour lâauteur de dĂ©monter un problĂšme Ă©pistĂ©mologique majeur dans la reprĂ©sentation du monde Ă partir du collage, sâappuyant sur la thĂ©orie de lâincommensurabilitĂ© Ă©noncĂ©e par Paul Karl Feyerabend pour tenter de dĂ©montrer que le collage en est la manifestation plastique.
3Lâassemblage de deux unitĂ©s autonomes produit en effet un conflit : seul le dispositif, qui les englobe de façon plus large, peut leur mĂ©nager un sens, mĂȘme si ce sens dĂ©nonce lâabsurditĂ© des assemblages. « Cette logique implique quâil nây a pas un seul monde vrai, mais plusieurs modes de construction de mondes possibles simultanĂ©s, en conflit, que seuls un ou plusieurs effets de dispositio logiquement et gĂ©nĂ©tiquement postĂ©rieurs peuvent articuler » conclut O. Quintyn (p. 25). Ce principe trouve aussi sa validitĂ© dans dâautres domaines du savoir (Michel Foucault parle de dispositif de sexualitĂ©, Francis Ponge consacre un article sur le dispositif poĂ©tique de LautrĂ©amont) et tĂ©moigne de la nĂ©cessitĂ© dâarticuler lâhĂ©tĂ©rogĂšne dans un systĂšme. LâhypothĂšse dâO. Quintyn est que le collage est un « mĂ©canisme de construction de sens Ă partir de relations dâentitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes » (p. 28) et quâil faut le considĂ©rer dâun point de vue sĂ©miotique pour saisir son ambivalence.
4Rejetant lâidĂ©e quâun collage serait une simple citation, mĂȘme abstraite, O. Quintyn prĂ©fĂšre la notion de trace indicielle laissĂ©e brute dans le collage. La partie prĂ©levĂ©e et collĂ©e dans le dispositif sĂ©miotique figurerait donc un « échantillon » destinĂ© Ă ĂȘtre articulĂ© suivant une « syntaxe prĂ©cise dans une Ćuvre » (p. 36), notamment dans les compositions musicales. LâĂ©chantillon a valeur dâexemple : il signifie la totalitĂ© absente, tout en ayant la forme dâun fragment. Tout le jeu de lâĂ©chantillonnage consisterait donc Ă implĂ©menter ces fragments selon un rythme qui accentue lâintensitĂ© du « prĂ©lĂšvement ». Toutefois, « la pensĂ©e de lâĂ©chantillon est encore profondĂ©ment enracinĂ©e dans une modernitĂ© nĂ©gative de lâimpuretĂ© et du mĂ©lange : celle des papiers collĂ©s cubistes et des Combine Paintings de Rauschenberg » (p. 45).
5En guise de grille de lecture des dispositifs collagistes, O. Quintyn propose une classification à travers leur valeur dâexemplification, dâimplĂ©mentation, ou de synthĂšse intermĂ©diaire qui va dĂ©terminer sa lecture des Ćuvres en fonction de leur dominante (concept empruntĂ© Ă Roman Jakobson dans Questions de poĂ©tique). La tension constitutive du dispositif, Ă©voquĂ©e en introduction, ne se rĂ©sout pas pour autant : elle entraĂźne une forme dâĂ©pochĂš, une suspension du sens et met en scĂšne un « diffĂ©rend profond, dans la nature de lâĂ©chantillon, entre matĂ©riau et sens, entre saisie phĂ©nomĂ©nologique et saisie sĂ©mantique » (p. 49).
6O. Quintyn sâintĂ©resse dans un chapitre intitulĂ© « Dispositifs analytiques, dispositifs synthĂ©tiques » au principe du photomontage, qui gomme la dimension matĂ©rielle de lâassemblage. Si lâon garde Ă lâesprit le caractĂšre indiciel de la photographie1, le photocollage pratiquĂ© par les constructivistes russes dont Rodtchenko ou El Lissitzky se distingue nettement des assemblages Merz de Kurt Schwitters ou dâArman. Pour ces derniers, pas de « synthĂšse du percept » (p. 52) mais une « pulvĂ©risation, sa dissĂ©mination en une multiplicitĂ© dâeffets non congruents » (p. 53). En effet, les photocollages crĂ©ent un « effet de disposition iconique final qui reconstruit une totalité » (p. 54) qui gomment les jointures entre les documents, Ă lâinstar des compositions de John Heartfield, lâinitiateur du photomontage. Ces « synthĂšses iconiques » constituent des « équivalents visuels des mĂ©taphores verbales » (p. 55), comme le souligne lâauteur en reprenant le vocabulaire des figures de styles (tels que les procĂ©dĂ©s mĂ©tonymiques ou paratactiques, appliquĂ©s aux Ćuvres plastiques). Le collage est en tout cas considĂ©rĂ© comme un « retraitement de mĂ©diations », câest-Ă -dire quâil traite des Ă©chantillons, dĂ©jĂ eux-mĂȘmes mĂ©diateurs dâune in-formation (« mise en forme »), pour les reconfigurer selon une codification, voire une idĂ©ologie nouvelle.
7Bien entendu, le collage contient une dimension critique de ces canaux de mĂ©diations, en subvertissant leur in-formation dâorigine. Le montage met Ă©galement en scĂšne ces bouts de sens informes, les dramatise selon « un mode dâaction symbolique global : un dispositif » (p. 65).
8Dans la deuxiĂšme partie de son ouvrage, intitulĂ©e « Collage, nĂ©gativitĂ©, ultra-allĂ©gorie », O. Quintyn observe le collage du point de vue des premiĂšres analyses qui ont accompagnĂ© son apparition. Principalement concentrĂ©es en Allemagne, elles ont Ă©laborĂ© une « thĂ©orie critique de la culture contemporaine » (p. 69), une « analyse Ă©pochale » dont le sens sâapplique autant Ă lâĂ©tude dâune Ă©poque quâĂ la suspension du jugement, lâĂ©pochĂš. Chez Theodor Adorno, Ernst Bloch et plus encore Siegfried Kracauer, le collage est considĂ©rĂ© comme symptomatique dâun Zeitgeist, tout particuliĂšrement dans lâopĂ©ration de montage cinĂ©matographique. Ăre moderne de la dĂ©liaison, de la fin des « grandes articulations naturelles » et du « dĂ©sordre non maĂźtrisĂ© du monde », elle est celle qui voit la « dĂ©mythologisation » de cette sociĂ©tĂ© capitaliste anti-naturelle. Le montage/collage engendre une nouvelle forme de lecture dialectique du monde, fondĂ©e sur une rationalitĂ© qui re-dispose « la vie mutilĂ©e de lâhomme moderne » (p. 73). Mais que ce soit pour Kracauer ou Adorno, le matĂ©riau de cette reconfiguration de la vie moderne se doit lui-mĂȘme dâĂȘtre tirĂ© de la rĂ©alitĂ© « épochale », au risque de lâaporie, au cĆur de lâesthĂ©tique adornienne.
9Ainsi le collage est avant tout un dĂ©montage dâune rĂ©alitĂ© donnĂ©e comme faussement naturelle, et critique le « kitsch » de cette rĂ©alitĂ© qui a toutes les apparences de lâunitĂ©. O. Quintyn dĂ©veloppe et rappelle dans ce chapitre que, dans sa ThĂ©orie esthĂ©tique, Adorno considĂšre ce processus Ă la fois « marginal et central » (p. 76), et quâil constitue une vĂ©ritable matrice thĂ©orique de sa critique de lâart moderne, posant de façon concrĂšte la dialectique entre le « Tout et la partie ». Sâappuyant ensuite sur un parallĂšle entre collage dadaĂŻste et allĂ©gorie baroque, O. Quintyn suggĂšre que la lecture morcelĂ©e du rĂ©el opĂ©rĂ©e par le collage aurait pour effet de rĂ©activer la figure de lâallĂ©gorie baroque, telle que Walter Benjamin lâa prĂ©sentĂ©e dans Trauerspiel en 1925 (Origine du drame baroque allemand, Flammarion, trad. Sylvie Muller, 1984). Ce texte qui voit apparaĂźtre la notion dâ« image dialectique » fait subtilement Ă©cho Ă la « chaotologie » dada qui a pour objectif de dĂ©construire les idĂ©aux, selon le mode du « dĂ©senchantement » : « les dadaĂŻstes, comme les baroques tardifs, ont conscience de vivre dans une Ă©poque de dĂ©cadence, prĂ©cipitĂ©s tardifs dâune Europe laminĂ©e par la guerre, et dâune civilisation technicienne » (p. 88), nous rappelle O. Quintyn. Ce remontage historique opĂ©rĂ© par Heartfield, Schwitters ou Höch nâest pas sans Ă©voquer lâactivitĂ© du rhapsode grec qui cousait les Ă©pisodes Ă©piques entre eux, et abonde dans le sens dâune lecture historique symbolique de lâĂ©poque, tout en remotivant ses signes Ă travers la disruption paratactique.
10Pour conclure ce chapitre, O. Quintyn rejoint la pensĂ©e dâErnest Bloch en affirmant le caractĂšre prĂ©caire du collage et du montage, malgrĂ© sa dimension « ultra-allĂ©gorique ». En choisissant le chaos du collage, lâentreprise dadaĂŻste de reconfiguration du rĂ©el aboutit Ă la crĂ©ation dâun instantanĂ©, celle des surrĂ©alistes fait une lecture du monde Ă contretemps : toujours elle-mĂȘme en dĂ©calage avec sa visĂ©e totalisante. Il faudrait alors regarder le monde Ă travers le prisme du collage, comme sâil sâagissait dâune anamorphose « du monde en mondes â pluriels, hĂ©tĂ©rogĂšnes, incommensurables » (p. 94).
11Dans lâavant-dernier chapitre de son livre, O. Quintyn analyse une Ćuvre poĂ©tique radicale de Denis Roche, DĂ©pĂŽts de savoir et de technique (Fiction & Cie, Seuil, 1980), dans lequel ce dernier expĂ©rimente la technique du cut-up. RepĂ©rant dans ce travail de composition poĂ©tique et dâĂ©chantillonnage un palimpseste photographique (« Clicksân cuts », comme lâannonce le chapitre), O. Quintyn considĂšre lâopĂ©ration poĂ©tique comme un « photomontage textuel » (p. 101). Le dispositif rochien fait, selon le principe de « dĂ©pĂŽts », alterner citations et indices sur lâauteur, arbitrairement coupĂ©s Ă 61 signes par lignes. Le tout forme un autoportrait incomplet, incomprĂ©hensible, qui prend la forme dâun long poĂšme samplĂ©, oĂč chaque ligne fonctionne comme un « photogramme » et qui rapproche en effet le cut-up textuel du photomontage photographique.
12Le dernier chapitre sur la « Culture de masse et les stratĂ©gies dâimplĂ©mentation », O. Quintyn rĂ©affirme la puissance du collage comme dispositif de critique Ă©pistĂ©mique et de construction de « mondes symboliques incommensurables » (p. 115), aboutissant Ă la crĂ©ation dâune « culture » spĂ©cifique de lâassemblage des formes dans une Ă©poque moderne caractĂ©risĂ©e par la masse.  Appliquant lui-mĂȘme la technique du montage, lâauteur insĂšre des encarts digressifs (« Alternate take ») sur le futurisme italien ou lâartiste pop Jasper Johns. Il ressort de son cheminement entre les dĂ©bris recomposĂ©s du rĂ©el une affirmation par le collage dâun monde utopique, littĂ©ralement reconstruit dans lâĆuvre comme sâil sâagissait dâun plan architectural et sociĂ©tal, Ă lâinstar des constructivistes russes. Lâauteur rĂ©habilite, en faisant converger esthĂ©tique collagiste et stratĂ©gie productiviste, lâidĂ©al du « Proletkult », une forme de culture alliant art et idĂ©ologie dĂ©finie par Walter Benjamin dans une confĂ©rence prononcĂ©e en 1934 et intitulĂ©e « LâAuteur comme producteur ». O. Quintyn en dĂ©cĂšle dâailleurs « une survivance light dans le poids croissant accordĂ© au design et Ă lâart appliquĂ© tout au long du siĂšcle » (p. 123) et identifie cette stratĂ©gie culturelle dans plusieurs mouvements artistiques du Bauhaus Ă Support/Surface en passant par le Popâart et les situationnistes. Concluant sur la valeur ethnographique du geste collagiste, O. Quintyn met au jour la valeur de « lâimplĂ©mentation documentaire » (p. 131) qui surgit dans les accumulations ou collections dâartistes. Cette juxtaposition exponentielle dâobjets hĂ©tĂ©roclites renvoie Ă lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© constitutive de notre Ă©poque globalisĂ©e. La dĂ©marche est donc Ă la fois rĂ©vĂ©latrice et critique, tout se prĂ©servant une marge tactique qui ne prend pas au premier degrĂ© lâapproche critique. Lâauteur prĂ©fĂšre le terme dâĂ©pistĂ©mocritique pour qualifier ce geste qui produit des dispositifs signifiants par nature transitoires mais ontologiquement liĂ©s au rĂ©el.

