Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 10
Magali Nachtergael

Le collage : une lecture épistémocritique du réel

Olivier Quintyn, Dispositifs/dislocations, Lyon : Al Dante / Questions théoriques, coll. « Forbidden beach, », 2007, 144 p., EAN 9782849571156.

1Olivier Quintyn, agrĂ©gĂ© de lettres modernes, Ă©crivain le jour, est aussi connu pour ses expĂ©rimentations sonores plutĂŽt nocturnes. Dispositifs/dislocations porte en lui-mĂȘme donc le fruit d’une double vie qui dĂ©veloppe alternativement les compositions poĂ©tiques et l’échantillonnage musical jusqu’à ce qu’un dispositif vienne les rĂ©concilier. L’approche Ă©pistĂ©mocritique d’O. Quintyn a pour but d’ancrer le collage dans la critique philosophique de la culture moderne, en proposant une lecture pragmatique inspirĂ©e de Nelson Goodman.

2Le point de dĂ©part des dispositifs modernes surgissent dans l’opĂ©ration de collage, apparue au dĂ©but du XXe siĂšcle avec les avant-gardes selon trois modalitĂ©s plastiques rappelĂ©e par O. Quintyn : le collage, l’assemblage et le « ready-made ». Ces modalitĂ©s d’assemblage d’élĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes en deux ou trois dimensions semblent en ce sens historiquement datĂ©s alors que la pratique du dispositif collagiste a perdurĂ© tout au long du siĂšcle jusqu’à ĂȘtre encore rĂ©actualisĂ©e Ă  l’ùre numĂ©rique. La dimension philosophique du collage (dĂ©jĂ  annoncĂ©e par Aragon en 1965 dans Les Collages, Paris, Hermann) mĂ©rite donc d’ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme phĂ©nomĂšne propre Ă  la modernité : O. Quintyn considĂšre qu’il recouvre une « opĂ©ration de symbolisation — qui prend nĂ©cessairement une dimension cognitive » (p. 21). Il s’agit donc pour l’auteur de dĂ©monter un problĂšme Ă©pistĂ©mologique majeur dans la reprĂ©sentation du monde Ă  partir du collage, s’appuyant sur la thĂ©orie de l’incommensurabilitĂ© Ă©noncĂ©e par Paul Karl Feyerabend pour tenter de dĂ©montrer que le collage en est la manifestation plastique.

3L’assemblage de deux unitĂ©s autonomes produit en effet un conflit : seul le dispositif, qui les englobe de façon plus large, peut leur mĂ©nager un sens, mĂȘme si ce sens dĂ©nonce l’absurditĂ© des assemblages. « Cette logique implique qu’il n’y a pas un seul monde vrai, mais plusieurs modes de construction de mondes possibles simultanĂ©s, en conflit, que seuls un ou plusieurs effets de dispositio logiquement et gĂ©nĂ©tiquement postĂ©rieurs peuvent articuler » conclut O. Quintyn (p. 25). Ce principe trouve aussi sa validitĂ© dans d’autres domaines du savoir (Michel Foucault parle de dispositif de sexualitĂ©, Francis Ponge consacre un article sur le dispositif poĂ©tique de LautrĂ©amont) et tĂ©moigne de la nĂ©cessitĂ© d’articuler l’hĂ©tĂ©rogĂšne dans un systĂšme. L’hypothĂšse d’O. Quintyn est que le collage est un « mĂ©canisme de construction de sens Ă  partir de relations d’entitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes » (p. 28) et qu’il faut le considĂ©rer d’un point de vue sĂ©miotique pour saisir son ambivalence.

4Rejetant l’idĂ©e qu’un collage serait une simple citation, mĂȘme abstraite, O. Quintyn prĂ©fĂšre la notion de trace indicielle laissĂ©e brute dans le collage. La partie prĂ©levĂ©e et collĂ©e dans le dispositif sĂ©miotique figurerait donc un « échantillon » destinĂ© Ă  ĂȘtre articulĂ© suivant une « syntaxe prĂ©cise dans une Ɠuvre » (p. 36), notamment dans les compositions musicales. L’échantillon a valeur d’exemple : il signifie la totalitĂ© absente, tout en ayant la forme d’un fragment. Tout le jeu de l’échantillonnage consisterait donc Ă  implĂ©menter ces fragments selon un rythme qui accentue l’intensitĂ© du « prĂ©lĂšvement ». Toutefois, « la pensĂ©e de l’échantillon est encore profondĂ©ment enracinĂ©e dans une modernitĂ© nĂ©gative de l’impuretĂ© et du mĂ©lange : celle des papiers collĂ©s cubistes et des Combine Paintings de Rauschenberg » (p. 45).

5En guise de grille de lecture des dispositifs collagistes, O. Quintyn propose une classification à travers leur valeur d’exemplification, d’implĂ©mentation, ou de synthĂšse intermĂ©diaire qui va dĂ©terminer sa lecture des Ɠuvres en fonction de leur dominante (concept empruntĂ© Ă  Roman Jakobson dans Questions de poĂ©tique). La tension constitutive du dispositif, Ă©voquĂ©e en introduction, ne se rĂ©sout pas pour autant : elle entraĂźne une forme d’épochĂš, une suspension du sens et met en scĂšne un « diffĂ©rend profond, dans la nature de l’échantillon, entre matĂ©riau et sens, entre saisie phĂ©nomĂ©nologique et saisie sĂ©mantique » (p. 49).

6O. Quintyn s’intĂ©resse dans un chapitre intitulĂ© « Dispositifs analytiques, dispositifs synthĂ©tiques » au principe du photomontage, qui gomme la dimension matĂ©rielle de l’assemblage. Si l’on garde Ă  l’esprit le caractĂšre indiciel de la photographie1, le photocollage pratiquĂ© par les constructivistes russes dont Rodtchenko ou El Lissitzky se distingue nettement des assemblages Merz de Kurt Schwitters ou d’Arman. Pour ces derniers, pas de « synthĂšse du percept » (p. 52) mais une « pulvĂ©risation, sa dissĂ©mination en une multiplicitĂ© d’effets non congruents » (p. 53). En effet, les photocollages crĂ©ent un « effet de disposition iconique final qui reconstruit une totalité » (p. 54) qui gomment les jointures entre les documents, Ă  l’instar des compositions de John Heartfield, l’initiateur du photomontage. Ces « synthĂšses iconiques » constituent des « équivalents visuels des mĂ©taphores verbales » (p. 55), comme le souligne l’auteur en reprenant le vocabulaire des figures de styles (tels que les procĂ©dĂ©s mĂ©tonymiques ou paratactiques, appliquĂ©s aux Ɠuvres plastiques). Le collage est en tout cas considĂ©rĂ© comme un « retraitement de mĂ©diations », c’est-Ă -dire qu’il traite des Ă©chantillons, dĂ©jĂ  eux-mĂȘmes mĂ©diateurs d’une in-formation (« mise en forme »), pour les reconfigurer selon une codification, voire une idĂ©ologie nouvelle.

7Bien entendu, le collage contient une dimension critique de ces canaux de mĂ©diations, en subvertissant leur in-formation d’origine. Le montage met Ă©galement en scĂšne ces bouts de sens informes, les dramatise selon « un mode d’action symbolique global : un dispositif » (p. 65).

8Dans la deuxiĂšme partie de son ouvrage, intitulĂ©e « Collage, nĂ©gativitĂ©, ultra-allĂ©gorie », O. Quintyn observe le collage du point de vue des premiĂšres analyses qui ont accompagnĂ© son apparition. Principalement concentrĂ©es en Allemagne, elles ont Ă©laborĂ© une « thĂ©orie critique de la culture contemporaine » (p. 69), une « analyse Ă©pochale » dont le sens s’applique autant Ă  l’étude d’une Ă©poque qu’à la suspension du jugement, l’épochĂš. Chez Theodor Adorno, Ernst Bloch et plus encore Siegfried Kracauer, le collage est considĂ©rĂ© comme symptomatique d’un Zeitgeist, tout particuliĂšrement dans l’opĂ©ration de montage cinĂ©matographique. Ère moderne de la dĂ©liaison, de la fin des « grandes articulations naturelles » et du « dĂ©sordre non maĂźtrisĂ© du monde », elle est celle qui voit la « dĂ©mythologisation » de cette sociĂ©tĂ© capitaliste anti-naturelle. Le montage/collage engendre une nouvelle forme de lecture dialectique du monde, fondĂ©e sur une rationalitĂ© qui re-dispose « la vie mutilĂ©e de l’homme moderne » (p. 73). Mais que ce soit pour Kracauer ou Adorno, le matĂ©riau de cette reconfiguration de la vie moderne se doit lui-mĂȘme d’ĂȘtre tirĂ© de la rĂ©alitĂ© « épochale », au risque de l’aporie, au cƓur de l’esthĂ©tique adornienne.

9Ainsi le collage est avant tout un dĂ©montage d’une rĂ©alitĂ© donnĂ©e comme faussement naturelle, et critique le « kitsch » de cette rĂ©alitĂ© qui a toutes les apparences de l’unitĂ©. O. Quintyn dĂ©veloppe et rappelle dans ce chapitre que, dans sa ThĂ©orie esthĂ©tique, Adorno considĂšre ce processus Ă  la fois « marginal et central » (p. 76), et qu’il constitue une vĂ©ritable matrice thĂ©orique de sa critique de l’art moderne, posant de façon concrĂšte la dialectique entre le « Tout et la partie ». S’appuyant ensuite sur un parallĂšle entre collage dadaĂŻste et allĂ©gorie baroque, O. Quintyn suggĂšre que la lecture morcelĂ©e du rĂ©el opĂ©rĂ©e par le collage aurait pour effet de rĂ©activer la figure de l’allĂ©gorie baroque, telle que Walter Benjamin l’a prĂ©sentĂ©e dans Trauerspiel en 1925 (Origine du drame baroque allemand, Flammarion, trad. Sylvie Muller, 1984). Ce texte qui voit apparaĂźtre la notion d’« image dialectique » fait subtilement Ă©cho Ă  la « chaotologie » dada qui a pour objectif de dĂ©construire les idĂ©aux, selon le mode du « dĂ©senchantement » : « les dadaĂŻstes, comme les baroques tardifs, ont conscience de vivre dans une Ă©poque de dĂ©cadence, prĂ©cipitĂ©s tardifs d’une Europe laminĂ©e par la guerre, et d’une civilisation technicienne » (p. 88), nous rappelle O. Quintyn. Ce remontage historique opĂ©rĂ© par Heartfield, Schwitters ou Höch n’est pas sans Ă©voquer l’activitĂ© du rhapsode grec qui cousait les Ă©pisodes Ă©piques entre eux, et abonde dans le sens d’une lecture historique symbolique de l’époque, tout en remotivant ses signes Ă  travers la disruption paratactique.

10Pour conclure ce chapitre, O. Quintyn rejoint la pensĂ©e d’Ernest Bloch en affirmant le caractĂšre prĂ©caire du collage et du montage, malgrĂ© sa dimension « ultra-allĂ©gorique ». En choisissant le chaos du collage, l’entreprise dadaĂŻste de reconfiguration du rĂ©el aboutit Ă  la crĂ©ation d’un instantanĂ©, celle des surrĂ©alistes fait une lecture du monde Ă  contretemps : toujours elle-mĂȘme en dĂ©calage avec sa visĂ©e totalisante. Il faudrait alors regarder le monde Ă  travers le prisme du collage, comme s’il s’agissait d’une anamorphose « du monde en mondes – pluriels, hĂ©tĂ©rogĂšnes, incommensurables » (p. 94).

11Dans l’avant-dernier chapitre de son livre, O. Quintyn analyse une Ɠuvre poĂ©tique radicale de Denis Roche, DĂ©pĂŽts de savoir et de technique (Fiction & Cie, Seuil, 1980), dans lequel ce dernier expĂ©rimente la technique du cut-up. RepĂ©rant dans ce travail de composition poĂ©tique et d’échantillonnage un palimpseste photographique (« Clicks’n cuts », comme l’annonce le chapitre), O. Quintyn considĂšre l’opĂ©ration poĂ©tique comme un « photomontage textuel » (p. 101). Le dispositif rochien fait, selon le principe de « dĂ©pĂŽts », alterner citations et indices sur l’auteur, arbitrairement coupĂ©s Ă  61 signes par lignes. Le tout forme un autoportrait incomplet, incomprĂ©hensible, qui prend la forme d’un long poĂšme samplĂ©, oĂč chaque ligne fonctionne comme un « photogramme » et qui rapproche en effet le cut-up textuel du photomontage photographique.

12Le dernier chapitre sur la « Culture de masse et les stratĂ©gies d’implĂ©mentation », O. Quintyn rĂ©affirme la puissance du collage comme dispositif de critique Ă©pistĂ©mique et de construction de « mondes symboliques incommensurables » (p. 115), aboutissant Ă  la crĂ©ation d’une « culture » spĂ©cifique de l’assemblage des formes dans une Ă©poque moderne caractĂ©risĂ©e par la masse.  Appliquant lui-mĂȘme la technique du montage, l’auteur insĂšre des encarts digressifs (« Alternate take ») sur le futurisme italien ou l’artiste pop Jasper Johns. Il ressort de son cheminement entre les dĂ©bris recomposĂ©s du rĂ©el une affirmation par le collage d’un monde utopique, littĂ©ralement reconstruit dans l’Ɠuvre comme s’il s’agissait d’un plan architectural et sociĂ©tal, Ă  l’instar des constructivistes russes. L’auteur rĂ©habilite, en faisant converger esthĂ©tique collagiste et stratĂ©gie productiviste, l’idĂ©al du « Proletkult », une forme de culture alliant art et idĂ©ologie dĂ©finie par Walter Benjamin dans une confĂ©rence prononcĂ©e en 1934 et intitulĂ©e « L’Auteur comme producteur ». O. Quintyn en dĂ©cĂšle d’ailleurs « une survivance light dans le poids croissant accordĂ© au design et Ă  l’art appliquĂ© tout au long du siĂšcle » (p. 123) et identifie cette stratĂ©gie culturelle dans plusieurs mouvements artistiques du Bauhaus Ă  Support/Surface en passant par le Pop’art et les situationnistes. Concluant sur la valeur ethnographique du geste collagiste, O. Quintyn met au jour la valeur de « l’implĂ©mentation documentaire » (p. 131) qui surgit dans les accumulations ou collections d’artistes. Cette juxtaposition exponentielle d’objets hĂ©tĂ©roclites renvoie Ă  l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© constitutive de notre Ă©poque globalisĂ©e. La dĂ©marche est donc Ă  la fois rĂ©vĂ©latrice et critique, tout se prĂ©servant une marge tactique qui ne prend pas au premier degrĂ© l’approche critique. L’auteur prĂ©fĂšre le terme d’épistĂ©mocritique pour qualifier ce geste qui produit des dispositifs signifiants par nature transitoires mais ontologiquement liĂ©s au rĂ©el.