Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 11, numéro 10
Anne Bourse

Quand le traducteur se rebiffe

Claro, Le Clavier cannibale, Paris : Inculte, coll. « Temps réel », 2009, 336 p., EAN 9782916940151 & Brice Matthieussent, Vengeance du traducteur, Paris : P.O.L, 2009, 320 p., EAN 9782846823340.

« On ne devrait jamais passer sous silence la question de la langue dans laquelle se pose la question de la langue et se traduit un discours de la traduction. »

Jacques Derrida, Des tours de Babel.

1« Il y a quelque chose de pourri au royaume de Traduktmark »1 : c’est sur ce virulent constat de dĂ©crĂ©pitude et de soupçon jetĂ© sur l’activitĂ© traductrice que reposent deux ouvrages parus Ă  quelques mois d’intervalles, Le Clavier cannibale et Vengeance du traducteur, Ă©crits par deux traducteurs et Ă©diteurs français parmi les plus renommĂ©s de la littĂ©rature anglo-saxonne contemporaine2. En dĂ©pit de leur commune reconnaissance institutionnelle et publique, la rĂ©volte gronde. Si la question de se faire un nom ne se pose plus vraiment pour Claro et Brice Matthieussent, ils entendent nĂ©anmoins « donner de la voix » et amener Ă  la lumiĂšre un certain nombre de problĂšmes liĂ©s Ă  la lĂ©gitimitĂ© de la traduction, Ă  la complexitĂ© de sa dĂ©finition, Ă  ses contingences Ă©conomiques et Ă©ditoriales, Ă  l’étrangetĂ© irrĂ©ductible dont elle dote une langue nationale en mĂȘme temps qu’à la patrimonialisation littĂ©raire qu’elle institue :

La traduction change un texte étranger en texte familier. Le livre traduit fait alors partie de notre tradition de lecture. On lit Madame Bovary un jour, et le lendemain Moby Dick, tous les deux en français, et ces expériences de lectures se stratifient et fermentent, demeurant égales en intensité, réussissant le vrai pari qui est de faire passer la littérature, coûte que coûte, en force.3

2Habituellement en retrait, idĂ©alement invisible, parfois mĂ©prisĂ©, souvent oubliĂ©, le traducteur se rebiffe et s’affirme ici avec verve, pertinence, chaleur, « moult jubilation et distance »4. Mais Ă  chacun ses armes. Les deux livres ne relĂšvent pas du mĂȘme registre et n’emploient pas tout Ă  fait les mĂȘmes procĂ©dĂ©s pour mener le combat. Le Clavier cannibale est un recueil d’essais, de confĂ©rences et d’articles, prĂ©alablement publiĂ©s par Claro dans diverses revues (Les Épisodes, Topo, Le Sofa, L’Imprononçable, R de RĂ©el, Inculte, Technikart) et rĂ©agencĂ©s en fonction de trois grandes problĂ©matiques : « I. Figures et frĂ©quences », « II. Faire et dĂ©faire », « III. Fabrique ». Seule la deuxiĂšme partie du recueil est explicitement consacrĂ©e Ă  la traduction et entame bille en tĂȘte les hostilitĂ©s avec un texte magistral, ironiquement intitulĂ© « De la traduction considĂ©rĂ©e comme un dĂ©sastre » (pp. 161-184). Une fois envoyĂ©s ces premiers coups et exposĂ©es les conditions de la lutte (« Panoplie du toton baragouineur — cours d’éducation textuelle Ă  l’usage des acheteurs prĂ©coces »5), le chapitre laisse place Ă  des considĂ©rations en apparence plus classiques sur deux grands topoĂŻ de la traductologie (« Traduire : du drame au pari » (pp. 205-213) et « L’intraduisible : mythe ou rĂ©alité » (pp. 215-228)) ainsi qu’à l’évocation d’exemples trĂšs prĂ©cis tirĂ©s de l’activitĂ© prolifique de Claro : « Traduire Agape Agape : d’une bĂ©ance l’autre » (pp. 185-203) tĂ©moigne avec beaucoup de gĂ©nĂ©rositĂ© de l’expĂ©rience dĂ©stabilisante que fut la traduction de cette Ɠuvre de William Gaddis — notamment liĂ©e aux obsessions de l’auteur pour les « puissances du faux » et la vertigineuse reproductibilitĂ© de toute chose ; tandis que « Vers la grĂące » (pp. 231-247) livre au lecteur quelques unes des extraordinaires « contorsions mentales », « noyades » et « pĂ©pites »6 auxquelles s’est trouvĂ© confrontĂ© le traducteur du dernier roman de Thomas Pynchon, Contre-Jour (2008).

3Le ton de Claro est vif, ouvertement militant, le style de ses analyses on ne peut plus tranchant, et Le Clavier cannibale — que prolonge Ă©galement une version numĂ©rique : Le Clavier cannibale II7 — forge un genre d’essai tout Ă  fait singulier. Le mĂ©tadiscours critique y est en effet constamment dĂ©bordĂ© et enrichi (au sens rabelaisien du terme) par une formidable expĂ©rimentation de la langue. Bien qu’il soit, des deux ouvrages Ă©tudiĂ©s ici, celui qui emprunte le plus sa forme Ă  une rĂ©flexion thĂ©orique sur la traduction8, Le Clavier cannibale participe amplement du mouvement deleuzien de « dĂ©territorialisation » qui fait peu Ă  peu pousser le discours du traducteur au beau milieu de la fiction.

4Vengeance du traducteur lui emboĂźte plus radicalement le pas, comme en tĂ©moignent le sous-titre « Roman » ainsi que la maison d’édition elle-mĂȘme (P.O.L). ImaginĂ© il y a prĂšs d’une quinzaine d’annĂ©es, cet ouvrage met en scĂšne le dĂ©licat passage de frontiĂšre du domaine de la traduction Ă  celui de la fiction en se focalisant sur la rĂ©bellion d’un traducteur contre son auteur, le fantasmatique « pĂšre du texte ». Bavard et dĂ©chaĂźnĂ©, « Zorro masqué » vouĂ© corps et Ăąme Ă  la reconnaissance de son statut, le personnage principal du livre de Brice Matthieussent est un traducteur français travaillant sur un roman amĂ©ricain dont la situation est symĂ©trique de la sienne. Ce texte dans le texte, intitulĂ© Translator’s Revenge, relate les mĂ©saventures de David Grey, lui-mĂȘme attelĂ© Ă  traduction de (N.d.T.), le roman d’un tyrannique auteur français judicieusement nommĂ© Abel Prote. Aux innombrables contraintes de transposition que ce dernier impose sans vergogne Ă  David Grey (l’auteur exige que soient notamment « dĂ©localisĂ©es » Ă  New York toutes les composantes de cette fiction typiquement parisienne9), le narrateur de Vengeance du traducteur rĂ©pond par le sabotage minutieux, le « caviardage systĂ©matique et unilatĂ©ral » du texte original, dont nous ne saurons finalement que les entours et interstices, rassemblĂ©s en marge sous l’infĂąmante « ligne de flottaison » qui sĂ©pare hiĂ©rarchiquement la sphĂšre auctoriale de son appareil de notes. Depuis sa sombre taniĂšre, le traducteur « hĂ©rĂ©tique » de Translator’s Revenge prend Ă  tĂ©moin le lecteur et se livre avec exultation Ă  tous les actes de vandalisme littĂ©raire habituellement proscrits : suppression rageuse des adjectifs et des adverbes, sabrage intensif des indications scĂ©niques et des mĂ©taphores, ajout intempestif de passages de son cru et surenchĂšre de commentaires dĂ©prĂ©ciatifs sur le style de l’auteur :

* L’estimĂ© lecteur aura remarquĂ© que depuis le dĂ©but du prĂ©sent chapitre aucun adjectif ne vient plus encombrer la prose pataude de mon auteur. Il ne s’agit pas d’une dĂ©cision de ce dernier, mais [
] d’une sorte d’oukase dĂ©crĂ©tĂ© par moi seul. Je sais bien que pareilles suppressions sont peu dĂ©fendables du point de vue dĂ©ontologique (quel vilain mot !), mais, cher lecteur, reconnais qu’aprĂšs ce robuste Ă©lagage, sa prose gagne en Ă©lĂ©gance et en fluiditĂ©. Finies ces lourdeurs insupportables, ces agglutinations d’adjectifs dont on ne voyait pas la fin ! Quelle lĂ©gĂšreté ! Il devient presque bon, le bougre. Comme il parle Ă  peine français, il n’y verra que du feu [
]. Et si maintenant je sucrais les adverbes ? (Nuisance du Taraudeur)10

5Ces interventions frĂ©nĂ©tiques vident progressivement Translator’s Revenge de toute substance, tandis que s’enflent dĂ©mesurĂ©ment les notes de bas de page et que la parole contestataire du traducteur contamine tout le roman :

Voici donc — enfin ? —  un traducteur tentĂ© de tuer son auteur : un hidebehind tout prĂȘt Ă  passer Ă  l’acte. Quant Ă  ma propre vengeance, elle n’implique aucune arme de poing, d’estoc ni de taille, mais une croissance rĂ©guliĂšre, obstinĂ©e, singuliĂšrement Ă  l’abri de toute poursuite judiciaire, une lente montĂ©e — non pas des eaux, ni de l’adrĂ©naline, ni du dĂ©sir, mais des seules lignes — une invasion discrĂšte qui provoquera forcĂ©ment la fureur de l’écrivain lĂ©sĂ©, expulsĂ© hors de son espace vital (Noirceur du Zigouilleur).

Le ver est dans le fruit. Le virus dans la machine, rongeur.

                                                                             Z                                      11

6La dramaturgie agonistique de Vengeance du traducteur est soulignĂ©e par le titre de quelques chapitres (« OĂč le traducteur entre en scĂšne » ; « Entracte ») mais elle est surtout rendue sensible sur le terrain mĂȘme du livre : les pages sont typographiquement investies de maniĂšre Ă  figurer visuellement la lutte acharnĂ©e du traducteur renĂ©gat en vue de conquĂ©rir l’espace noble du texte, les hauteurs illuminĂ©es de la parole auctoriale — coup de force qu’il parvient Ă  opĂ©rer dans la seconde partie du livre, Ă  partir du chapitre 12 « Le vol » :

D’habitude je ne reçois personne, je reste invisible et muet, assignĂ© Ă  rĂ©sidence exiguĂ«, relĂ©guĂ© sous terre. LĂ -haut, Ă  l’air libre, au-dessus de cette barre, de ce couvercle Ă©tanche pour moi infranchissable, je suis certes partout prĂ©sent, mais sur un mode que je ne comprends pas trĂšs bien moi-mĂȘme, sous une forme bizarre, ectoplasmique et contrainte. J’évolue incognito, dĂ©sincarnĂ©, fantĂŽme obĂ©issant et fidĂšle comme l’ombre demeure rivĂ©e au corps, coulĂ© depuis toujours dans le moule de l’autre, de ce voisin bruyant qui s’exhibe en pleine lumiĂšre [
].

* C’est fait. À dix mille mĂštres au-dessus de la houle atlantique, profitant de la boule de cristal ou de ce primitif Ă©cran radar oĂč nage la nuĂ©e d’astĂ©risques pĂąles lentement sillonnĂ©e par un couple d’étoiles clignotantes vert et rouge, grĂące au bol divinatoire oĂč se croisent deux trajectoires opposĂ©e sous les yeux incrĂ©dules de David, je fais le pas et franchis la barre pour m’envoler Ă  mon tour [
]. J’abandonne derriĂšre moi l’astĂ©risque infĂ©rieur Ă  son triste sort, pour bondir sans regret vers son double supĂ©rieur.12

7Dans ce grand roman virtuose, « anti-livre » qui rappelle aussi bien les commentaires Ă  tiroirs de Charles Kinbote dans Feu pĂąle, les jeux de miroirs borgĂ©siens (« Tlön Uqbar Orbis Tertius », « Examen de l’Ɠuvre d’Herbert Quain », « L’approche d’Almotasim »), l’étonnante DĂ©confite gigantale du sĂ©rieux d’Arno Bertina13 que les cĂ©lĂšbres textes de Barthes et de Foucault sur la « mort de l’auteur » ou les travaux historiographiques d’Anthony Grafton sur l’érudition14, Br. Matthieussent dĂ©ploie jusqu’au vertige l’interminable querelle d’autoritĂ© qui se joue entre le texte et son paratexte, le crĂ©ateur et son glosateur, l’écrivain et son hypothĂ©tique « lecteur absolu »15.

8Varius, multiplex, multiformis : la sĂ©rie d’épithĂštes dont Anne Rolet se sert pour qualifier la figure mythologique de ProtĂ©e17 conviendrait Ă©galement au changeant traducteur dĂ©peint par Le Clavier cannibale et Vengeance du traducteur. En effet, celui-ci n’y apparaĂźt jamais « tel qu’en lui-mĂȘme » et la difficultĂ© Ă  saisir le propre de son activitĂ© se donne Ă  lire dans l’inquiĂ©tante prolifĂ©ration des comparaisons et des mĂ©taphores, auxquelles s’ajoutent la mise en abyme et les effets de renversements, ainsi que le poids toujours plus envahissant de rĂ©fĂ©rences illustres (Chateaubriand, Baudelaire, Benjamin, Nabokov, Beckett, Maurice-Edgar Coindreau, Antoine Berman, Claude Riehl, Paul RicƓur, etc.)

9Les ouvrages de Claro et de Br. Matthieussent convergent ainsi en un point aussi aporĂ©tique qu’exaltant : comment nommer la traduction autrement qu’en la traduisant elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire autrement qu’en la comparant Ă  d’autres opĂ©rations de la pensĂ©e qui consistent Ă  la fois Ă  rapprocher des choses hĂ©tĂ©rogĂšnes et Ă  en saisir les secrĂštes correspondances — ce que Benjamin appelait des « ressemblances non sensibles » (unsinnliche Ähnlichkeiten)18 ? Dans Vengeance du traducteur — plus encore que dans Le Clavier cannibale —, non seulement le nom de « traduction » ne semble plus suffire Ă  en circonscrire la nature, mais la systĂ©matique mise en Ă©quivalence de la traduction avec d’innombrables « autres » (version, transposition, translation, transfert, passage, etc.), censĂ©e pallier l’écueil de la dĂ©finition, se retrouve elle-mĂȘme vouĂ©e Ă  la confusion et au dĂ©bordement. Comparer et mĂ©taphoriser Ă  outrance la traduction, lui donner mille noms et mille visages, devient alors autant un obstacle Ă  sa saisie — toujours diffĂ©rĂ©e, toujours compliquĂ©e de nouvelles images — que sa dynamique la plus prometteuse
 Comme le souligne Claro, l’« archĂ©ologie de la traduction » rĂ©active nĂ©cessairement le mythe babĂ©lien de la pluralitĂ© des langues et restitue ainsi le traduire Ă  l’inachĂšvement constitutif de la pensĂ©e :

Vacarme, pataquĂšs, risĂ©e : le texte s’avancerait nu au milieu de l’arĂšne pailletĂ© de sciure, maculĂ© de honte grasse, le nez rougi par la confusion, son sexe bifide tout rabougri sous les lumiĂšres crues de la lecture. Le rideau ne cesserait de tomber, comme un couperet, une inepte wasserfall, le volet d’un obturateur capricieux. L’entreprise exigerait de nombreux volumes, et chaque volume ressemblerait Ă  une poche de chair explosĂ©e. On n’en sortirait pas. Non, vraiment, on n’en sortirait pas.19

10« Comment s’en sortir sans sortir ? »20 (GhĂ©rasim Luca), comment poser la question de la traduction dans la langue mĂȘme, forcĂ©ment humaine, disparate et infiniment variable, de la traduction ? À l’instar de l’activitĂ© comparatiste qui implique une perpĂ©tuelle mobilitĂ© du langage, Claro et Br. Matthieussent nous rappellent que la tĂąche de la traduction est elle aussi virtuellement interminable et indĂ©finiment hĂ©ritable, infiniment « reprisable ». Faux-pas ludiques, irrĂ©gularitĂ©s concertĂ©es, variations homonymiques et nĂ©ologismes intarissables : c’est donc en tordant la langue française et en provoquant le trĂ©buchement gĂ©nĂ©ralisĂ© du sens que les deux auteurs tĂ©moignent le mieux de leur pratique. En ouverture de son texte sur le « dĂ©sastre » de la traduction, Claro dĂ©chaĂźne les puissances de la mĂ©taphore et de la pĂ©riphrase pour nous livrer un anti-portrait cocasse de la problĂ©matique figure du « TRADUCTEUR » :

Celui qui a dĂ©cidĂ© de complaire Ă  la crĂ©ation tel le savetier de Platon Ă  l’entitĂ© souliĂ©resque, celui qui, ombre parmi les ombres, a pliĂ© sa langue aux diktats de l’étrangĂšre clameur, homme seul, et qui par sa solitude atteint Ă  des sommets d’abnĂ©gation crĂ©atrice : vassal amĂšne, porteur furtif [
], loyal translateur des bagous, aumĂŽnier de la pentecĂŽte, rĂŽtisseur des innombrables palabres incendiaires qui chatouillent les apĂŽtres du dire [
]. Traductor Ier — l’éternel mal-aimĂ©, le rĂ©munĂ©rĂ© au signe [
], le doubleur, le sous-titreur, l’amer ventriloque dont le nom Ă©crit Ă  l’encre pathĂ©tique s’efface comme empreinte sur le sable de toutes les couvertures de tous les livres que recouvre la mariĂ©e Ă©ditoriale. LE TRADUCTEUR ! Oui, le plaignant, le gĂ©misseur [
], l’écrivain incompris (ahah), le crĂ©ateur insoupçonnĂ© (?), le baroque banalisĂ©, l’interprĂšte court-circuitĂ©, le bĂšgue irrĂ©ductible [
].21

11Outre ses accents nervaliens, cette fatrasie d’équivalences a pour Claro un but bien prĂ©cis : il s’agit, par anaphore et accumulation, de dynamiter la mĂ©taphore traditionnelle du « passeur »22, au profit de la roublardise du « contrebandier » voire du fieffĂ© « faussaire » :

Ce Narcisse Ă  la dĂ©marche bancale, ce Virgile bafouilleur, ce Charon nanti des lettres de recommandation les plus louches, ce taxilinguiste qu’on ne voit presque jamais, qu’on entend rarement, mais dont la plaiiiiiiiinte, toujours sourd d’entre les tombes des damnĂ©s spoliĂ©s, cette « victime de la littĂ©rature », cet incompris des grands prix, ce paria des mĂ©dias, ce sous-payĂ©, ce lumpen-Ă©crivant, n’est, allons, disons-le, malgrĂ© son imminente sanctification et possible martyrium, non pas un subtil passeur mĂ©sestimĂ© (tel qu’il voudrait se faire « passer » justement) mais, trĂšs souvent et plus que jamais, un FUCKING ***FAUSSAIRE*** : oui ! un sacrĂ© arnaqueur, un gai branleur (quoique souvent sinistre), un Ă©nergumĂšne escamoteur.23

12Chez Br. Matthieussent, faire du traducteur un vengeur masquĂ© ouvre Ă©galement la voie Ă  une critique en rĂšgle de l’alternative simpliste selon laquelle la traduction serait soit une abominable « trahison » soit un respectueux « passage ». Artisanat, esclavage, censure, fouille archĂ©ologique, exploitation miniĂšre, frappes chirurgicales, violente intrusion, cambriolage, voyage semĂ© d’embĂ»ches, maladroit import-export
24 (ce ne sont lĂ  que quelques exemples, tant la liste se renouvelle Ă  chaque page du roman, de mĂȘme que les variations dadaĂŻstes de Br. Matthieussent sur le fameux N.d.T.25) : la dĂ©multiplication des mĂ©taphores et des comparaisons atteint une telle profusion qu’elle en vient Ă  frapper d’ineptie la volontĂ© de figer « une fois pour toutes » l’identitĂ© (ou pire : « l’essence ») de la traduction, relançant au contraire Ă  l’infini la possibilitĂ© mĂȘme de la traduction des Ɠuvres.

13Dans cette dĂ©fense du caractĂšre multiple du traduire, Claro va peut-ĂȘtre encore plus loin : tout en dĂ©nonçant les problĂšmes Ă©conomiques et gĂ©opolitiques26 posĂ©s par la non-reconnaissance du traducteur, il s’en prend au douteux fantasme de « transparence » (Ă©galement connu sous le nom plus perfide d’« IdD » : « ImpĂ©ratif de discrĂ©tion ») qui conduit certains Ă©diteurs Ă  refuser de prendre en compte la langue « dans sa matĂ©rialitĂ©, c’est-Ă -dire comme production du corps, et non comme valeur d’échange »27 :

L’éditeur lui parle de langue au niveau contractuel. Et nous dit : la langue est lĂ , elle ne disparaĂźt pas (jamais ! mĂȘme chez les cons, les aphasiques et les laurĂ©ats), elle subit une lĂ©gĂšre opĂ©ration esthĂ©tique, c’est tout [
] !

Alors qu’en fait elle

                                 est

                                           défigurée de

         part

                     en

                               part

par le traducteur, qui lui substitue une autre langue [
]. C’est justement par sa maĂźtrise des puissances du faux qu’il parvient Ă  réécrire dans une autre langue. On dit souvent que tel traducteur a bien su rendre les « nuances » et « subtilitĂ©s » de la langue d’origine. Mais ces faramineuses nuances et subtilitĂ©s n’existent que dans le fantasme qu’on certains d’une langue vive.

Tout n’est que langue langue langue.

Et derriÚre : corps corps corps28

14Car, pour les lecteurs autant que pour les auteurs de Le Clavier cannibale et de Vengeance du traducteur, il s’agit avant tout de se confronter Ă  la matiĂšre organique du verbe, de s’immerger dans sa plasticitĂ©29. Processus de mise en dĂ©sĂ©quilibre, bĂ©gaiement dans sa propre langue, dĂ©voration mĂȘme de la langue, la traduction est, comme toute Ă©criture, un « risque tendu au corps »30. Si le « polymorphisme » du traducteur illustre ainsi Ă  merveille « la tĂąche nĂ©cessaire et impossible de la traduction, sa nĂ©cessitĂ© comme impossibilité »31, il fait surtout Ă©cho Ă  la thĂšse bien connue de Benjamin concernant la « survie » des Ɠuvres littĂ©raires au moyen de la traduction. Rejetant toute conception imitative du langage, Benjamin exige du traducteur qu’il transforme l’original afin d’assurer sa transmission et de rendre justice Ă  son « intention ». Seule l’épreuve matĂ©rielle de l’étrangement, de l’écart linguistique et de la dissemblance formelle permettent ainsi d’ouvrir l’Ɠuvre au « renouveau du vivant » :

[
] on peut prouver qu’aucune traduction ne serait possible si son essence ultime Ă©tait de vouloir ressembler Ă  l’original. Car dans sa survie, qui ne mĂ©riterait pas ce nom si elle n’était mutation et renouveau du vivant, l’original se modifie. MĂȘme les mots bien dĂ©finis continuent Ă  mĂ»rir. Ce qui, du temps d’un auteur, a pu ĂȘtre une tendance de son langage littĂ©raire peut ĂȘtre Ă©puisĂ© par la suite ; des tendances immanentes peuvent surgir Ă  neuf de la forme créée.32

15Comme le rappelle Claro (qui a toujours menĂ© en parallĂšle une activitĂ© d’écriture33), « traduire une certaine littĂ©rature amĂ©ricaine — c’est avant tout traduire ce qui manque Ă  notre langue, et triturer cette derniĂšre pour qu’elle dise, aussi, ce qu’elle ne dit pas quand ses lĂšvres s’ouvrent un peu trop ‘‘mĂ©caniquement’’34. » On se souvient qu’en conclusion de son essai sur la Nouvelle Critique, Barthes faisait appel au « changement de dĂ©sir » que se devait d’accomplir le lecteur devenu critique35. Au-delĂ  des simples « mystĂšres » de l’opĂ©ration traductrice, Claro et Brice Matthieussent mettent ainsi l’accent sur la nature profondĂ©ment dĂ©sirante de leur travail et nous offrent avec Le Clavier cannibale et Vengeance du traducteur deux vibrants tĂ©moignages du « devenir-Ă©crivain » de chaque traducteur Ă  chaque nouvelle traduction.