Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 10
Jacques-Louis Lantoine

Crier, écrire, créer

Alain Milon, La FĂȘlure du cri : violence et Ă©criture, Paris : Les Belles Lettres, coll. « encre marine », 2010, 136 p., EAN 9782350880341.

1On peut Ă©crire pour exprimer un Ă©tat d’ñme : tristesse, colĂšre, joie
 On peut Ă©crire pour raconter une histoire, rĂ©elle ou fictive : celle de son enfance, celle de personnages inventĂ©s
 On peut Ă©crire aussi pour communiquer une vision du monde : conspuer l’injustice, convertir, persuader ou convaincre que le rĂ©el est tel qu’on le pense
 Autant de justifications de l’acte d’écrire que l’on retrouve habituellement dans les fins que l’on assigne Ă  l’art en gĂ©nĂ©ral : moyen pour l’artiste d’exprimer ses sentiments, de divertir ou de transmettre un message, l’écriture, l’inscription de caractĂšres quels qu’ils soient, ne serait au fond qu’une entreprise de communication. Le modĂšle de la communication est constituĂ© d’un Ă©metteur, qui s’exprime dans un code, d’un code, qui en est indĂ©pendant, et d’un rĂ©cepteur, qui traduit le code. Ce qui est transmis, c’est une information, sur le monde ou sur le sujet qui communique. UnitĂ© et prĂ©existence du sujet communiquant, transparence du code qui reflĂšte la rĂ©alitĂ© ou la subjectivitĂ© de l’émetteur, assimilation de toute pensĂ©e Ă  une information, tels sont donc les prĂ©supposĂ©s du modĂšle. DĂšs lors, tout « raté » dans l’acte d’écriture ne peut qu’ĂȘtre situĂ© dans l’erreur et le mensonge, ou dans le manque de maĂźtrise de la langue.

2Mais enfin, s’il vaut la peine (et c’est bien souvent en effet une peine) d’écrire, encore faut-il avoir quelque chose Ă  dire. Or, et c’est lĂ  un paradoxe bien connu mais qui ne doit cesser de nous Ă©tonner, c’est que bien souvent, nous parlons pour ne rien dire. Tel cet individu qu’évoque Barthes dans la prĂ©face des Essais critiques, qui doit Ă©crire une lettre Ă  un ami suite au dĂ©cĂšs d’un de ses proches, et bute sur la formule trop anonyme des « condolĂ©ances » ; ce que nous prononçons bien souvent n’est jamais fait que de paroles toutes faites, purs clichĂ©s conventionnels qui ne disent rien de la singularitĂ© de l’évĂ©nement, de l’état d’ñme, bref, du rĂ©el. Mais si, en soi, parler pour ne rien dire n’est pas bien grave — « ça nous occupe » — ce qui l’est plus, c’est d’avoir l’ambition d’écrire ce que l’on croit avoir Ă  dire. Penser l’écriture, au sens trĂšs gĂ©nĂ©ral de l’inscription de caractĂšres, comme acte communicationnel, n’est-ce pas justement rater ce qui fait la singularitĂ© de l’écriture ?

3Si Alain Milon, dans son dernier ouvrage La FĂȘlure du cri : violence et Ă©criture, ne fait pas de la (mise en) question de la communication sa prĂ©occupation centrale, en revanche il se donne bien pour tĂąche de dĂ©terminer ce que c’est qu’écrire, en portant tout particuliĂšrement son attention sur la poĂ©sie, avec pour principaux compagnons d’investigation Artaud, Ponge, Char et Michaux. On se gardera cependant de rĂ©duire ce livre Ă  un livre sur l’écriture poĂ©tique comme genre : c’est davantage sur la fonction poĂ©tique que se porte la rĂ©flexion de l’auteur ; bien plus, on peut aller jusqu’à dire qu’il ne s’agit pas tant de penser l’écriture comme « acte scriptural », inscription de caractĂšres alphabĂ©tiques, que penser l’écriture comme processus de crĂ©ation dont les formes sont plurielles : trait pictural, parole, phrase musicale1. Cependant, la poĂ©sie reste l’objet privilĂ©giĂ© de cet ouvrage, en ce qu’il s’agit ici d’interroger le rapport du mot et de la langue au rĂ©el. Dans Bacon, l’effroyable viande2, l’auteur a dĂ©jĂ  abordĂ©, au travers de la peinture de Francis Bacon, une autre forme de processus d’expression de la rĂ©alitĂ©. Au fond, on pourrait penser que dans celui-ci, A. Milon s’était attachĂ© Ă  dĂ©gager l’essence du corps, et plus gĂ©nĂ©ralement du rĂ©el, par le biais de l’Ɠuvre du peintre ; dans le dernier ouvrage, il est davantage question de saisir ce que l’on peut en dire, par le biais, donc, de la crĂ©ation poĂ©tique. Ces deux ouvrages sont donc en quelque sorte deux points de vue sur la rĂ©alitĂ©, l’étendue et la pensĂ©e ; sorte de parallĂ©lisme spinoziste oĂč il n’est pas question de distinguer corps et langage ou de penser leur correspondance, mais d’affirmer qu’ils « sont le mĂȘme au sens oĂč ils sont deux mises en perspective diffĂ©rentes de la mĂȘme figure de l’homme »3.

4Cette derniĂšre affirmation rend compte du fait qu’il n’est pas question pour l’auteur de reprendre tel quel ce « vieux dĂ©bat : adĂ©quation ou inadĂ©quation du mot et de la chose »4, mais plutĂŽt de questionner l’idĂ©e mĂȘme selon laquelle le mot aurait pour fonction de formuler, traduire, signifier la chose. Le cƓur de l’ouvrage consiste justement Ă  en appeler Ă  une langue poĂ©tique qui renonce Ă  dire sans reste le rĂ©el, parce qu’elle aurait compris qu’il est impossible de le saisir au travers de mots et de formules dont la signification mĂȘme, qui implique la correction syntaxique et la fixation du signifiĂ©, est une nĂ©gation de l’évĂ©nement en tant qu’il est « ce qui advient »5 dans une construction permanente, et non pas « ce qui est » dans une immobilitĂ© factuelle.

5Que reste-t-il alors Ă  faire ? Se taire et se recueillir dans un silence mystique, en quĂȘte d’une unitĂ© perdue que nous aspirerions Ă  retrouver? Rien n’est plus Ă©loignĂ© de l’intention de l’auteur. Celui-ci insiste au contraire sur la vitalitĂ© mĂȘme qu’engendre la conscience de cet Ă©cart infini entre le mot ou la phrase pris conventionnellement et la chose. C’est cette distance que va travailler l’écrivain, « agent d’écart »6, selon l’expression de ValĂ©ry citĂ© par A. Milon, qui voit dans le « parti pris des choses » de Ponge une exploration des possibles qu’ouvre le mot, en deçà de sa signification fixe et dĂ©terminĂ©e, afin de « laisser vivre l’espace de fabrication de la formulation » et de « laisser vivre » les choses7. Et c’est de cette exploration des « souterrains » qu’émerge le « cri », « cause de l’écriture quand elle s’interroge — sa rage de l’expression »8. Le cri jouera ici le rĂŽle de concept opĂ©ratoire pour saisir ce que c’est qu’écrire. Le cri, c’est autant ce qui s’oppose au silence mystique que s’imposerait le dĂ©sespĂ©rĂ© du langage, que ce qui s’oppose Ă  la bavarde et raisonneuse communication que nous imposent les hĂ©rauts de l’ordre Ă©tabli.

6Le cri ne doit pas, prĂ©vient l’auteur, ĂȘtre rĂ©duit Ă  un effet psychologique (cri de joie ou d’effroi), rĂ©action Ă  une cause ; mais il ne doit pas non plus ĂȘtre pensĂ© comme cause de l’écriture au sens d’une antĂ©rioritĂ© chronologique oĂč l’écrivain aurait Ă  traduire dans la langue commune un beuglement primitif et inarticulĂ© de colĂšre, de joie ou de dĂ©sespoir. Le cri est ce qui vient signaler l’illusion de pouvoir saisir le rĂ©el par le mot, et en ce sens, « en hurlant contre la langue, il lutte contre la chimĂšre du mot qui s’imagine pouvoir restituer l’objet dans sa nature » ; mais il est aussi et pour cela ce qui vient rĂ©veiller la nĂ©cessitĂ© de la poĂ©sie « dont la nature premiĂšre est de distordre la phrase pour faire remonter Ă  la surface le corps cachĂ© du langage »9. C’est dire que le cri est antĂ©rieur ontologiquement au mot, il en est presque la justification, en tout cas, il en est la « raison d’ĂȘtre »10 . Comment Ă©crire en effet, comment mĂȘme parler, si l’on accepte de rĂ©duire l’écriture et la parole Ă  des Ă©changes conventionnels de pensĂ©es toutes faites dans des formules clichĂ©s ? On ne peut Ă©crire qu’en Ă©tant animĂ© par un cri qui vient signaler l’impossibilitĂ© pour les mots de signifier un rĂ©el incertain. Le cri est « rĂ©sistance Ă  la langue », et cause au sens ontologique de l’écriture comme poĂ©sie.

7La poĂ©sie n’est pas le beau style ou le beau parler, l’écriture est d’abord « expĂ©rience de la violence ». Mais l’écriture n’entretient pas, selon A. Milon, un rapport anecdotique avec la violence rĂ©duite Ă  son effet, au coup qu’elle porte, par exemple dans le pamphlet (qui peut bien ĂȘtre au contraire, dans sa virulence, rassurant : « il pense comme moi ! »), la diatribe, ou bien encore dans la description de ses souffrances intĂ©rieures ; le rapport de l’écriture Ă  la violence est un rapport essentiel, ontologique encore une fois, nĂ© de la rencontre entre une « rage de l’expression » d’une part, et l’obstacle qu’est le mot d’autre part, rencontre qui n’est jamais que l’occasion du combat et du travail poĂ©tique. Car le cri n’en reste pas Ă  beugler, et s’il refuse d’ĂȘtre exprimĂ© dans une langue majoritaire et polie, il est ce qui vient travailler violemment cette langue pour lui faire dire quelque chose, et d’abord « ce qu’elle n’a pas encore vu : des possibles en Ă©tat d’advenirs singuliers »11.

8Car il s’agit bien, au final, de dire quelque chose, dire le rĂ©el. Mais au lieu de prĂ©tendre saisir les choses par des mots, le poĂšte sera celui qui prĂ©tendra « effleurer » les choses, « toucher » au plus prĂšs le rĂ©el, sans jamais pouvoir l’épuiser. C’est pour cela que toute Ă©criture est violence : on ne pourra rendre au rĂ©el sa richesse et sa complexitĂ© qu’en combattant et rĂ©sistant aux sirĂšnes et aux chimĂšres du mot, en l’expurgeant de ses certitudes12. CrĂ©er une « parole minoritaire », faire bĂ©gayer la langue, Ă©crire comme « dans une sorte de langue Ă©trangĂšre » (Proust citĂ© par A. Milon)13, avoir du style, autrement dit, passer « d’une langue commune, sorte de zone sociale, Ă  une langue-affect que le cri de l’espace du dedans module »14, c’est prĂ©cisĂ©ment « creuser » les mots et la langue pour « mordre dans les choses »15.

9C’est lĂ  qu’il faut comprendre que le cri n’a rien du cri de dĂ©sespoir et que la violence n’a rien de la rĂ©action : de mĂȘme que le rĂ©el dont on veut parler est davantage « ce qui advient », une puissance de production qu’est la nature naturante de Spinoza-Klee, plutĂŽt que « L’Être » ou « Le Devenir », mort car figé ; de mĂȘme la parole authentique et l’écriture vive doivent ĂȘtre animĂ©s par cette « puissance d’exister » active qu’est le cri, qui est l’évĂ©nement mĂȘme qui annonce Ă  la fois les restrictions du mot, et en mĂȘme temps les « champs de possible » cachĂ©s dans les « souterrains16 » du langage. La violence n’est pas Ă  l’origine de la destruction, le cri n’annonce pas la fin, tous deux au contraire sont au dĂ©part d’une « modulation » que l’écriture doit suivre. Prenant appui sur la « boule Ă  cri » d’Artaud, A. Milon nous explique que la dĂ©sorganisation de l’organisme au profit d’un corps sans organe traversĂ© d’intensitĂ©s, corps « modulant », est ce qui vient donner Ă  l’écriture sa puissance d’expression17. De mĂȘme que la peinture de Bacon montrait le corps rĂ©el en tant qu’évĂ©nement, en tant que « ce qui advient », modulation d’une « forme formante » et non pas modalitĂ© d’« une forme formĂ©e »18, la poĂ©sie doit dire ou exprimer non pas les pensĂ©es toutes faites du poĂšte, mais le rĂ©el en train de se faire, le cri dont les modulations font varier la langue, qui devient musique19. Le cri et ses modulations sont donc une « force d’existence », une puissance d’exister, plutĂŽt qu’une rĂ©action. Tout comme les cris dans les tableaux de Bacon ne sont pas des cris d’effroi, mais des points de condensation d’énergie20, le cri dont il est ici question est un cri profondĂ©ment affirmatif, qui exprime la vie. Et c’est justement Ă  l’écriture de suivre ses variations, car Ă©couter le cri, c’est « pĂ©nĂ©trer le mouvement intĂ©rieur des choses21. »

10Si le cri et la violence dont il est question ne sont pas proprement un cri bruyant et tapageur ou une violence du choc et de la rĂ©action, ils sont bien pourtant ce qui rattache l’écriture au corps, tout en la maintenant dans son rapport Ă  un langage. Non plus signifier le corps et les choses, mais exprimer l’« infiguré »22. Le cri, c’est ce qui opĂšre le passage de la phrase qui prĂ©tend saisir un corps et une rĂ©alitĂ©, figĂ©s et niĂ©s dans leur singularitĂ© d’évĂ©nement, Ă  l’expression poĂ©tique du corps et du rĂ©el en tant qu’ils se font. Il n’est pas nĂ©cessaire de retomber cependant dans l’idĂ©e selon laquelle la poĂ©sie nous donnerait accĂšs aux choses cachĂ©es, aux « choses en soi », au rĂ©el tel qu’il est vraiment. MĂȘme si l’auteur a parfois tendance Ă  s’exprimer dans des termes qui le laissent penser, la « saisie » de « la rĂ©alitĂ© dans ses qualitĂ©s probatoires », la « rĂ©vĂ©lation » d’un « monde inconnu »23 par une « parole authentique »24, n’est jamais une question de vĂ©ritĂ© comme adĂ©quation de l’énoncĂ© Ă  l’objet. Cette prĂ©tention Ă  l’adĂ©quation que souligne mĂȘme la plainte de l’inadĂ©quation est absolument vaine et illusoire. Bien au contraire, ce que l’écriture poĂ©tique parvient Ă  rendre, c’est que le rĂ©el n’est que « le monde des apparences »25, qu’il n’y a pas de « monde-vĂ©rité » : « le cri est une question qui n’attend aucune rĂ©ponse26 ».

11Nietzsche, souvent citĂ© par l’auteur, avait bien compris que le langage Ă©tait ce qui nous faisait croire en la RĂ©alitĂ©, en la VĂ©ritĂ©, en la Raison, en l’UnitĂ©. Et si A. Milon insiste sur la violence et le caractĂšre effrayant du cri, c’est qu’il y va de nos convictions (de nos « rĂ©ponses ») les plus rassurantes27 : la « fabulation » met en Ă©vidence que ce que nous appelons le rĂ©el n’est jamais qu’une construction possible sans forme dĂ©finitive28. Seule la poĂ©sie est capable de nous libĂ©rer de la prison de la langue en Ă©coutant le cri qui « creuse la chose non pour la signifier — lui donner une signification — mais pour la dire en la fissurant » : le cri, « en fissurant le mot », nous permet « d’entrevoir les choses dans leur Ă©paisseur et leur profondeur »29. De mĂȘme que la sculpture grecque nie « la viande » en statufiant le corps dans une belle apparence, de mĂȘme, le mot « statufie » une rĂ©alitĂ© mouvante et qui advient30.

12Le culte de la langue bien faite est aussi le refus de l’« écho » qui fait moduler le cri, le refus d’une voix qui n’est jamais qu’altĂ©ration. En faisant emprunter Ă  la langue « des cheminements imprĂ©vus », des « bifurcations », l’écho, qui ne doit pas ĂȘtre ici rĂ©duit au simple phĂ©nomĂšne acoustique d’une baisse de degrĂ©s d’intensitĂ©, est ce qui fait naĂźtre dans le redoublement la diffĂ©rence. S’il est « ce qui met au jour la complexitĂ© des choses »31, et donc ce qui rĂ©vĂšle qu’aucune fin, aucune vĂ©ritĂ© ne jaillira de la parole, l’écho est aussi ce qui altĂšre le sujet qui parle et Ă©crit : si s’exprimer c’est traduire, alors l’écho qu’est la traduction rĂ©vĂšle le morcellement du sujet (Ă  moins justement de nier cette diffĂ©rence qu’inscrit l’écho dans ma voix). Écrire, c’est si peu parler de soi Ă  soi ou Ă  un quelconque sujet d’une rĂ©alitĂ© stable dans des formules toutes faites, qu’on ne peut Ă©crire et parler sans « se fĂȘler », « se fissurer », « s’étranger », « se mĂ©tisser » : il n’y a pas d’ĂȘtre, de sujet pensant, d’unitĂ© substantielle, il n’y a qu’une « rĂ©alitĂ© en dĂ©placement, une rĂ©alitĂ© impossible Ă  dĂ©crire sinon sous l’angle d’une perspective qui ne vaut que le temps de sa description »32. L’« intĂ©rioritĂ© mise en Ă©cho » se rĂ©vĂšle ĂȘtre hĂ©tĂ©rogĂšne, mĂ©tissĂ©e, et celui qui s’exprime voit se fissurer cette identitĂ© illusoire confĂ©rĂ©e notamment par le mot « Moi »33.

13Ce qui remonte ainsi Ă  la surface, faisant exploser les mots, et avec eux, l’unitĂ© et la stabilitĂ© du sujet et du rĂ©el, c’est « le corps Ă©tranger » qui nous est bien moins extĂ©rieur que nous le voudrions. Ce corps Ă©tranger n’est rien d’autre que le cri, Ă©tranger de la langue et de mon corps familier, et pourtant qui n’est pas l’extĂ©rioritĂ© et l’autre. Le cri est ce qui scinde la belle et illusoire forme formĂ©e de la langue et des choses, et surtout de notre corps, mettant au jour ce « lointain intĂ©rieur », notion qu’A. Milon emprunte Ă  Michaux. Loin d’ĂȘtre un simple outil de communication, la voix, si nous laissons dĂ©river notre attention du contenu du message vers les « bifurcations » qui y sont perpĂ©tuellement Ă  l’Ɠuvre, rĂ©vĂšle que nous sommes Ă©trangers Ă  nous-mĂȘmes, et que ce nous-mĂȘmes n’est jamais un. A. Milon l’exprime encore autrement, par une analyse de la souillure : tandis que la pensĂ©e qui nomme, classe et hiĂ©rarchise ne peut Ɠuvrer qu’en refusant la mixitĂ©, l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, la multiplicitĂ©, la diffĂ©rence au profit de l’opposition, de l’unitĂ©, de l’homogĂ©nĂ©itĂ© et de la puretĂ©, l’écriture poĂ©tique comme « pensĂ©e du neutre »34 s’enracine dans un cri premier (mais pas primaire ou de primate) comme « souillure de la langue », qui est moins une contamination qui renverrait l’homme Ă  sa bestialitĂ© que mise en mouvement de la langue, accueil de l’étranger, de l’altĂ©ritĂ©. Toute poĂ©sie est en ce sens rĂ©sistance Ă  l’ordre Ă©tabli, en ce que celui-ci repose toujours sur le culte d’une langue dont les mots et la grammaire sont dĂ©finis par leur puretĂ©.

14C’est donc Ă  une vĂ©ritable exploration du sens qu’il y a Ă  Ă©crire que nous invite A. Milon : contre un usage strictement instrumental du langage et des mots, bien moins innocent qu’il n’y paraĂźt car il charrie toujours un ensemble de valeurs, d’illusions, une nĂ©gation de la vie et du rĂ©el tels qu’ils se font, la poĂ©sie est cette instance qui rĂ©siste par la crĂ©ation d’une langue, minoritaire ou Ă©trangĂšre dans sa propre langue, rĂ©sistance qui finalement n’est jamais que l’invention d’un style. A. Milon explique ainsi qu’« avoir du style, c’est retrouver cette zone intĂ©rieure d’un au-delĂ  de la langue que le cri annonce »35. Il s’agit donc de « prendre Ă  parti les mots pour les pousser dans leur impossibilitĂ© Ă  dire quoi que ce soit », plutĂŽt que « s’évertuer Ă  en faire des outils de communication »36. L’écriture poĂ©tique n’a pas pour idĂ©al d’ĂȘtre une langue parfaite qui parviendrait Ă  dire sans reste le rĂ©el ; elle est davantage ce qui met au jour la rĂ©alitĂ© des choses en tant que cette tĂąche est impossible et vouĂ©e Ă  l’échec, et c’est en cela mĂȘme qu’elle a plus de vĂ©ritĂ©. Le cri est ce qui vient donner du mouvement Ă  la langue, et qui par lĂ , en renonçant mĂȘme Ă  signifier, parvient peut-ĂȘtre Ă  libĂ©rer une parole qui ferait corps avec le monde, et surtout avec le corps.

15La poĂ©sie, et plus gĂ©nĂ©ralement, l’écriture, est donc ce lieu oĂč s’opĂšre l’explosion de la langue bien faite de la communication, maĂźtrisĂ©e par un sujet unitaire et fixe parlant d’une rĂ©alitĂ© figĂ©e. Le « raté », dans l’écriture, n’est certainement pas l’erreur ou le mensonge, et encore moins la confusion, mais c’est plutĂŽt l’usage conventionnel de formules toutes faites qui ne disent rien en prĂ©tendant dire tout. Alors mĂȘme que nous semblons rĂȘver d’un espace public oĂč tous les rapports de force seraient mĂ©diatisĂ©s et conciliĂ©s dans l’échange de mots et la transmission d’informations, oĂč toute violence mĂȘme verbale n’est qu’affaire d’« incomprĂ©hension », d’insuffisantes « nĂ©gociations », ou d’« irresponsabilité » ; alors qu’au mĂȘme moment, nous sentons comme jamais que le langage, les mots, ne cessent de perdre leur sens pour ne plus valoir que comme signification, c’est-Ă -dire mot d’ordre (« nous vous signifions ce qu’il faut penser »), il faut nous souvenir que la libĂ©ration ne passe pas par la communication, mais par l’écriture poĂ©tique comme espace de rĂ©sistance Ă  la langue majoritaire, qui est toujours celle du pouvoir, et plus largement, par toutes ces instances de crĂ©ation qui ont pour elles de crier leur refus dans la violence, sans pourtant faire violence Ă  qui que ce soit.

16L’ouvrage d’Alain Milon, prolongeant par lĂ  son travail sur Bacon, dĂ©passe ainsi l’enjeu annoncé : il ne s’agit pas seulement d’un bon ouvrage d’esthĂ©tique, en l’occurrence d’esthĂ©tique de la poĂ©sie. Certes, on trouve des analyses trĂšs Ă©clairantes sur le style, sur les poĂštes que sont Ponge, Artaud, Char et quelques autres, sur les rapports de la langue des poĂštes et la langue commune. Il s’agit donc bien d’interroger l’écriture ; mais par cette interrogation, c’est de l’homme et de son rapport au langage et au rĂ©el dont il s’agit. Une esthĂ©tique pure n’a pas de sens, toute esthĂ©tique est une anthropologie, voire une ontologie, et une Ă©thique ou une politique, insĂ©parablement : voilĂ  l’enseignement le plus gĂ©nĂ©ral que nous apporte A. Milon. C’est donc lĂ  un ouvrage oĂč l’on apprend beaucoup, mais surtout, qui interpelle et interroge. C’est lĂ  encore une grande qualitĂ©, qui parfois aussi peut donner lieu Ă  des incertitudes : l’auteur se garde bien de fournir une sorte de traitĂ© scolastique et prĂ©fĂšre, conformĂ©ment au contenu mĂȘme de son livre, Ă©crire par rĂ©sonnances davantage que par raisonnements, par bifurcations plutĂŽt que par transitions, par modulations plutĂŽt que par Ă©tapes, par Ă©chos plutĂŽt que par dĂ©finitions, restant ainsi en perpĂ©tuel dĂ©sĂ©quilibre (ce qui n’est pas un dĂ©faut) entre la philosophie et l’écriture littĂ©raire. Une limite Ă  l’idĂ©e mĂȘme de cette recension, c’est qu’il nous semble devoir devenir nous-mĂȘmes l’ennemi dĂ©noncĂ© dans ce livre, et que nous nous demandons : avions-nous bien quelque chose Ă  dire qui justifiĂąt qu’on l’écrive ? Il ne s’agissait, au fond, de rien d’autre que de signaler cet ouvrage Ă  votre attention, et non pas de vous signifier (ce) qu’il faut (y) lire.