Crier, écrire, créer
1On peut Ă©crire pour exprimer un Ă©tat dâĂąme : tristesse, colĂšre, joie⊠On peut Ă©crire pour raconter une histoire, rĂ©elle ou fictive : celle de son enfance, celle de personnages inventĂ©s⊠On peut Ă©crire aussi pour communiquer une vision du monde : conspuer lâinjustice, convertir, persuader ou convaincre que le rĂ©el est tel quâon le pense⊠Autant de justifications de lâacte dâĂ©crire que lâon retrouve habituellement dans les fins que lâon assigne Ă lâart en gĂ©nĂ©ral : moyen pour lâartiste dâexprimer ses sentiments, de divertir ou de transmettre un message, lâĂ©criture, lâinscription de caractĂšres quels quâils soient, ne serait au fond quâune entreprise de communication. Le modĂšle de la communication est constituĂ© dâun Ă©metteur, qui sâexprime dans un code, dâun code, qui en est indĂ©pendant, et dâun rĂ©cepteur, qui traduit le code. Ce qui est transmis, câest une information, sur le monde ou sur le sujet qui communique. UnitĂ© et prĂ©existence du sujet communiquant, transparence du code qui reflĂšte la rĂ©alitĂ© ou la subjectivitĂ© de lâĂ©metteur, assimilation de toute pensĂ©e Ă une information, tels sont donc les prĂ©supposĂ©s du modĂšle. DĂšs lors, tout « raté » dans lâacte dâĂ©criture ne peut quâĂȘtre situĂ© dans lâerreur et le mensonge, ou dans le manque de maĂźtrise de la langue.
2Mais enfin, sâil vaut la peine (et câest bien souvent en effet une peine) dâĂ©crire, encore faut-il avoir quelque chose Ă dire. Or, et câest lĂ un paradoxe bien connu mais qui ne doit cesser de nous Ă©tonner, câest que bien souvent, nous parlons pour ne rien dire. Tel cet individu quâĂ©voque Barthes dans la prĂ©face des Essais critiques, qui doit Ă©crire une lettre Ă un ami suite au dĂ©cĂšs dâun de ses proches, et bute sur la formule trop anonyme des « condolĂ©ances » ; ce que nous prononçons bien souvent nâest jamais fait que de paroles toutes faites, purs clichĂ©s conventionnels qui ne disent rien de la singularitĂ© de lâĂ©vĂ©nement, de lâĂ©tat dâĂąme, bref, du rĂ©el. Mais si, en soi, parler pour ne rien dire nâest pas bien grave â « ça nous occupe » â ce qui lâest plus, câest dâavoir lâambition dâĂ©crire ce que lâon croit avoir Ă dire. Penser lâĂ©criture, au sens trĂšs gĂ©nĂ©ral de lâinscription de caractĂšres, comme acte communicationnel, nâest-ce pas justement rater ce qui fait la singularitĂ© de lâĂ©criture ?
3Si Alain Milon, dans son dernier ouvrage La FĂȘlure du cri : violence et Ă©criture, ne fait pas de la (mise en) question de la communication sa prĂ©occupation centrale, en revanche il se donne bien pour tĂąche de dĂ©terminer ce que câest quâĂ©crire, en portant tout particuliĂšrement son attention sur la poĂ©sie, avec pour principaux compagnons dâinvestigation Artaud, Ponge, Char et Michaux. On se gardera cependant de rĂ©duire ce livre Ă un livre sur lâĂ©criture poĂ©tique comme genre : câest davantage sur la fonction poĂ©tique que se porte la rĂ©flexion de lâauteur ; bien plus, on peut aller jusquâĂ dire quâil ne sâagit pas tant de penser lâĂ©criture comme « acte scriptural », inscription de caractĂšres alphabĂ©tiques, que penser lâĂ©criture comme processus de crĂ©ation dont les formes sont plurielles : trait pictural, parole, phrase musicale1. Cependant, la poĂ©sie reste lâobjet privilĂ©giĂ© de cet ouvrage, en ce quâil sâagit ici dâinterroger le rapport du mot et de la langue au rĂ©el. Dans Bacon, lâeffroyable viande2, lâauteur a dĂ©jĂ abordĂ©, au travers de la peinture de Francis Bacon, une autre forme de processus dâexpression de la rĂ©alitĂ©. Au fond, on pourrait penser que dans celui-ci, A. Milon sâĂ©tait attachĂ© Ă dĂ©gager lâessence du corps, et plus gĂ©nĂ©ralement du rĂ©el, par le biais de lâĆuvre du peintre ; dans le dernier ouvrage, il est davantage question de saisir ce que lâon peut en dire, par le biais, donc, de la crĂ©ation poĂ©tique. Ces deux ouvrages sont donc en quelque sorte deux points de vue sur la rĂ©alitĂ©, lâĂ©tendue et la pensĂ©e ; sorte de parallĂ©lisme spinoziste oĂč il nâest pas question de distinguer corps et langage ou de penser leur correspondance, mais dâaffirmer quâils « sont le mĂȘme au sens oĂč ils sont deux mises en perspective diffĂ©rentes de la mĂȘme figure de lâhomme »3.
4Cette derniĂšre affirmation rend compte du fait quâil nâest pas question pour lâauteur de reprendre tel quel ce « vieux dĂ©bat : adĂ©quation ou inadĂ©quation du mot et de la chose »4, mais plutĂŽt de questionner lâidĂ©e mĂȘme selon laquelle le mot aurait pour fonction de formuler, traduire, signifier la chose. Le cĆur de lâouvrage consiste justement Ă en appeler Ă une langue poĂ©tique qui renonce Ă dire sans reste le rĂ©el, parce quâelle aurait compris quâil est impossible de le saisir au travers de mots et de formules dont la signification mĂȘme, qui implique la correction syntaxique et la fixation du signifiĂ©, est une nĂ©gation de lâĂ©vĂ©nement en tant quâil est « ce qui advient »5 dans une construction permanente, et non pas « ce qui est » dans une immobilitĂ© factuelle.
5Que reste-t-il alors Ă faire ? Se taire et se recueillir dans un silence mystique, en quĂȘte dâune unitĂ© perdue que nous aspirerions Ă retrouver? Rien nâest plus Ă©loignĂ© de lâintention de lâauteur. Celui-ci insiste au contraire sur la vitalitĂ© mĂȘme quâengendre la conscience de cet Ă©cart infini entre le mot ou la phrase pris conventionnellement et la chose. Câest cette distance que va travailler lâĂ©crivain, « agent dâĂ©cart »6, selon lâexpression de ValĂ©ry citĂ© par A. Milon, qui voit dans le « parti pris des choses » de Ponge une exploration des possibles quâouvre le mot, en deçà de sa signification fixe et dĂ©terminĂ©e, afin de « laisser vivre lâespace de fabrication de la formulation » et de « laisser vivre » les choses7. Et câest de cette exploration des « souterrains » quâĂ©merge le « cri », « cause de lâĂ©criture quand elle sâinterroge â sa rage de lâexpression »8. Le cri jouera ici le rĂŽle de concept opĂ©ratoire pour saisir ce que câest quâĂ©crire. Le cri, câest autant ce qui sâoppose au silence mystique que sâimposerait le dĂ©sespĂ©rĂ© du langage, que ce qui sâoppose Ă la bavarde et raisonneuse communication que nous imposent les hĂ©rauts de lâordre Ă©tabli.
6Le cri ne doit pas, prĂ©vient lâauteur, ĂȘtre rĂ©duit Ă un effet psychologique (cri de joie ou dâeffroi), rĂ©action Ă une cause ; mais il ne doit pas non plus ĂȘtre pensĂ© comme cause de lâĂ©criture au sens dâune antĂ©rioritĂ© chronologique oĂč lâĂ©crivain aurait Ă traduire dans la langue commune un beuglement primitif et inarticulĂ© de colĂšre, de joie ou de dĂ©sespoir. Le cri est ce qui vient signaler lâillusion de pouvoir saisir le rĂ©el par le mot, et en ce sens, « en hurlant contre la langue, il lutte contre la chimĂšre du mot qui sâimagine pouvoir restituer lâobjet dans sa nature » ; mais il est aussi et pour cela ce qui vient rĂ©veiller la nĂ©cessitĂ© de la poĂ©sie « dont la nature premiĂšre est de distordre la phrase pour faire remonter Ă la surface le corps cachĂ© du langage »9. Câest dire que le cri est antĂ©rieur ontologiquement au mot, il en est presque la justification, en tout cas, il en est la « raison dâĂȘtre »10 . Comment Ă©crire en effet, comment mĂȘme parler, si lâon accepte de rĂ©duire lâĂ©criture et la parole Ă des Ă©changes conventionnels de pensĂ©es toutes faites dans des formules clichĂ©s ? On ne peut Ă©crire quâen Ă©tant animĂ© par un cri qui vient signaler lâimpossibilitĂ© pour les mots de signifier un rĂ©el incertain. Le cri est « rĂ©sistance Ă la langue », et cause au sens ontologique de lâĂ©criture comme poĂ©sie.
7La poĂ©sie nâest pas le beau style ou le beau parler, lâĂ©criture est dâabord « expĂ©rience de la violence ». Mais lâĂ©criture nâentretient pas, selon A. Milon, un rapport anecdotique avec la violence rĂ©duite Ă son effet, au coup quâelle porte, par exemple dans le pamphlet (qui peut bien ĂȘtre au contraire, dans sa virulence, rassurant : « il pense comme moi ! »), la diatribe, ou bien encore dans la description de ses souffrances intĂ©rieures ; le rapport de lâĂ©criture Ă la violence est un rapport essentiel, ontologique encore une fois, nĂ© de la rencontre entre une « rage de lâexpression » dâune part, et lâobstacle quâest le mot dâautre part, rencontre qui nâest jamais que lâoccasion du combat et du travail poĂ©tique. Car le cri nâen reste pas Ă beugler, et sâil refuse dâĂȘtre exprimĂ© dans une langue majoritaire et polie, il est ce qui vient travailler violemment cette langue pour lui faire dire quelque chose, et dâabord « ce quâelle nâa pas encore vu : des possibles en Ă©tat dâadvenirs singuliers »11.
8Car il sâagit bien, au final, de dire quelque chose, dire le rĂ©el. Mais au lieu de prĂ©tendre saisir les choses par des mots, le poĂšte sera celui qui prĂ©tendra « effleurer » les choses, « toucher » au plus prĂšs le rĂ©el, sans jamais pouvoir lâĂ©puiser. Câest pour cela que toute Ă©criture est violence : on ne pourra rendre au rĂ©el sa richesse et sa complexitĂ© quâen combattant et rĂ©sistant aux sirĂšnes et aux chimĂšres du mot, en lâexpurgeant de ses certitudes12. CrĂ©er une « parole minoritaire », faire bĂ©gayer la langue, Ă©crire comme « dans une sorte de langue Ă©trangĂšre » (Proust citĂ© par A. Milon)13, avoir du style, autrement dit, passer « dâune langue commune, sorte de zone sociale, Ă une langue-affect que le cri de lâespace du dedans module »14, câest prĂ©cisĂ©ment « creuser » les mots et la langue pour « mordre dans les choses »15.
9Câest lĂ quâil faut comprendre que le cri nâa rien du cri de dĂ©sespoir et que la violence nâa rien de la rĂ©action : de mĂȘme que le rĂ©el dont on veut parler est davantage « ce qui advient », une puissance de production quâest la nature naturante de Spinoza-Klee, plutĂŽt que « LâĂtre » ou « Le Devenir », mort car figé ; de mĂȘme la parole authentique et lâĂ©criture vive doivent ĂȘtre animĂ©s par cette « puissance dâexister » active quâest le cri, qui est lâĂ©vĂ©nement mĂȘme qui annonce Ă la fois les restrictions du mot, et en mĂȘme temps les « champs de possible » cachĂ©s dans les « souterrains16 » du langage. La violence nâest pas Ă lâorigine de la destruction, le cri nâannonce pas la fin, tous deux au contraire sont au dĂ©part dâune « modulation » que lâĂ©criture doit suivre. Prenant appui sur la « boule Ă cri » dâArtaud, A. Milon nous explique que la dĂ©sorganisation de lâorganisme au profit dâun corps sans organe traversĂ© dâintensitĂ©s, corps « modulant », est ce qui vient donner Ă lâĂ©criture sa puissance dâexpression17. De mĂȘme que la peinture de Bacon montrait le corps rĂ©el en tant quâĂ©vĂ©nement, en tant que « ce qui advient », modulation dâune « forme formante » et non pas modalitĂ© dâ« une forme formĂ©e »18, la poĂ©sie doit dire ou exprimer non pas les pensĂ©es toutes faites du poĂšte, mais le rĂ©el en train de se faire, le cri dont les modulations font varier la langue, qui devient musique19. Le cri et ses modulations sont donc une « force dâexistence », une puissance dâexister, plutĂŽt quâune rĂ©action. Tout comme les cris dans les tableaux de Bacon ne sont pas des cris dâeffroi, mais des points de condensation dâĂ©nergie20, le cri dont il est ici question est un cri profondĂ©ment affirmatif, qui exprime la vie. Et câest justement Ă lâĂ©criture de suivre ses variations, car Ă©couter le cri, câest « pĂ©nĂ©trer le mouvement intĂ©rieur des choses21. »
10Si le cri et la violence dont il est question ne sont pas proprement un cri bruyant et tapageur ou une violence du choc et de la rĂ©action, ils sont bien pourtant ce qui rattache lâĂ©criture au corps, tout en la maintenant dans son rapport Ă un langage. Non plus signifier le corps et les choses, mais exprimer lâ« infiguré »22. Le cri, câest ce qui opĂšre le passage de la phrase qui prĂ©tend saisir un corps et une rĂ©alitĂ©, figĂ©s et niĂ©s dans leur singularitĂ© dâĂ©vĂ©nement, Ă lâexpression poĂ©tique du corps et du rĂ©el en tant quâils se font. Il nâest pas nĂ©cessaire de retomber cependant dans lâidĂ©e selon laquelle la poĂ©sie nous donnerait accĂšs aux choses cachĂ©es, aux « choses en soi », au rĂ©el tel quâil est vraiment. MĂȘme si lâauteur a parfois tendance Ă sâexprimer dans des termes qui le laissent penser, la « saisie » de « la rĂ©alitĂ© dans ses qualitĂ©s probatoires », la « rĂ©vĂ©lation » dâun « monde inconnu »23 par une « parole authentique »24, nâest jamais une question de vĂ©ritĂ© comme adĂ©quation de lâĂ©noncĂ© Ă lâobjet. Cette prĂ©tention Ă lâadĂ©quation que souligne mĂȘme la plainte de lâinadĂ©quation est absolument vaine et illusoire. Bien au contraire, ce que lâĂ©criture poĂ©tique parvient Ă rendre, câest que le rĂ©el nâest que « le monde des apparences »25, quâil nây a pas de « monde-vĂ©rité » : « le cri est une question qui nâattend aucune rĂ©ponse26 ».
11Nietzsche, souvent citĂ© par lâauteur, avait bien compris que le langage Ă©tait ce qui nous faisait croire en la RĂ©alitĂ©, en la VĂ©ritĂ©, en la Raison, en lâUnitĂ©. Et si A. Milon insiste sur la violence et le caractĂšre effrayant du cri, câest quâil y va de nos convictions (de nos « rĂ©ponses ») les plus rassurantes27 : la « fabulation » met en Ă©vidence que ce que nous appelons le rĂ©el nâest jamais quâune construction possible sans forme dĂ©finitive28. Seule la poĂ©sie est capable de nous libĂ©rer de la prison de la langue en Ă©coutant le cri qui « creuse la chose non pour la signifier â lui donner une signification â mais pour la dire en la fissurant » : le cri, « en fissurant le mot », nous permet « dâentrevoir les choses dans leur Ă©paisseur et leur profondeur »29. De mĂȘme que la sculpture grecque nie « la viande » en statufiant le corps dans une belle apparence, de mĂȘme, le mot « statufie » une rĂ©alitĂ© mouvante et qui advient30.
12Le culte de la langue bien faite est aussi le refus de lâ« écho » qui fait moduler le cri, le refus dâune voix qui nâest jamais quâaltĂ©ration. En faisant emprunter Ă la langue « des cheminements imprĂ©vus », des « bifurcations », lâĂ©cho, qui ne doit pas ĂȘtre ici rĂ©duit au simple phĂ©nomĂšne acoustique dâune baisse de degrĂ©s dâintensitĂ©, est ce qui fait naĂźtre dans le redoublement la diffĂ©rence. Sâil est « ce qui met au jour la complexitĂ© des choses »31, et donc ce qui rĂ©vĂšle quâaucune fin, aucune vĂ©ritĂ© ne jaillira de la parole, lâĂ©cho est aussi ce qui altĂšre le sujet qui parle et Ă©crit : si sâexprimer câest traduire, alors lâĂ©cho quâest la traduction rĂ©vĂšle le morcellement du sujet (Ă moins justement de nier cette diffĂ©rence quâinscrit lâĂ©cho dans ma voix). Ăcrire, câest si peu parler de soi Ă soi ou Ă un quelconque sujet dâune rĂ©alitĂ© stable dans des formules toutes faites, quâon ne peut Ă©crire et parler sans « se fĂȘler », « se fissurer », « sâĂ©tranger », « se mĂ©tisser » : il nây a pas dâĂȘtre, de sujet pensant, dâunitĂ© substantielle, il nây a quâune « rĂ©alitĂ© en dĂ©placement, une rĂ©alitĂ© impossible Ă dĂ©crire sinon sous lâangle dâune perspective qui ne vaut que le temps de sa description »32. Lâ« intĂ©rioritĂ© mise en Ă©cho » se rĂ©vĂšle ĂȘtre hĂ©tĂ©rogĂšne, mĂ©tissĂ©e, et celui qui sâexprime voit se fissurer cette identitĂ© illusoire confĂ©rĂ©e notamment par le mot « Moi »33.
13Ce qui remonte ainsi Ă la surface, faisant exploser les mots, et avec eux, lâunitĂ© et la stabilitĂ© du sujet et du rĂ©el, câest « le corps Ă©tranger » qui nous est bien moins extĂ©rieur que nous le voudrions. Ce corps Ă©tranger nâest rien dâautre que le cri, Ă©tranger de la langue et de mon corps familier, et pourtant qui nâest pas lâextĂ©rioritĂ© et lâautre. Le cri est ce qui scinde la belle et illusoire forme formĂ©e de la langue et des choses, et surtout de notre corps, mettant au jour ce « lointain intĂ©rieur », notion quâA. Milon emprunte Ă Michaux. Loin dâĂȘtre un simple outil de communication, la voix, si nous laissons dĂ©river notre attention du contenu du message vers les « bifurcations » qui y sont perpĂ©tuellement Ă lâĆuvre, rĂ©vĂšle que nous sommes Ă©trangers Ă nous-mĂȘmes, et que ce nous-mĂȘmes nâest jamais un. A. Milon lâexprime encore autrement, par une analyse de la souillure : tandis que la pensĂ©e qui nomme, classe et hiĂ©rarchise ne peut Ćuvrer quâen refusant la mixitĂ©, lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, la multiplicitĂ©, la diffĂ©rence au profit de lâopposition, de lâunitĂ©, de lâhomogĂ©nĂ©itĂ© et de la puretĂ©, lâĂ©criture poĂ©tique comme « pensĂ©e du neutre »34 sâenracine dans un cri premier (mais pas primaire ou de primate) comme « souillure de la langue », qui est moins une contamination qui renverrait lâhomme Ă sa bestialitĂ© que mise en mouvement de la langue, accueil de lâĂ©tranger, de lâaltĂ©ritĂ©. Toute poĂ©sie est en ce sens rĂ©sistance Ă lâordre Ă©tabli, en ce que celui-ci repose toujours sur le culte dâune langue dont les mots et la grammaire sont dĂ©finis par leur puretĂ©.
14Câest donc Ă une vĂ©ritable exploration du sens quâil y a Ă Ă©crire que nous invite A. Milon : contre un usage strictement instrumental du langage et des mots, bien moins innocent quâil nây paraĂźt car il charrie toujours un ensemble de valeurs, dâillusions, une nĂ©gation de la vie et du rĂ©el tels quâils se font, la poĂ©sie est cette instance qui rĂ©siste par la crĂ©ation dâune langue, minoritaire ou Ă©trangĂšre dans sa propre langue, rĂ©sistance qui finalement nâest jamais que lâinvention dâun style. A. Milon explique ainsi quâ« avoir du style, câest retrouver cette zone intĂ©rieure dâun au-delĂ de la langue que le cri annonce »35. Il sâagit donc de « prendre Ă parti ïles motsï pour les pousser dans leur impossibilitĂ© Ă dire quoi que ce soit », plutĂŽt que « sâĂ©vertuer Ă en faire des outils de communication »36. LâĂ©criture poĂ©tique nâa pas pour idĂ©al dâĂȘtre une langue parfaite qui parviendrait Ă dire sans reste le rĂ©el ; elle est davantage ce qui met au jour la rĂ©alitĂ© des choses en tant que cette tĂąche est impossible et vouĂ©e Ă lâĂ©chec, et câest en cela mĂȘme quâelle a plus de vĂ©ritĂ©. Le cri est ce qui vient donner du mouvement Ă la langue, et qui par lĂ , en renonçant mĂȘme Ă signifier, parvient peut-ĂȘtre Ă libĂ©rer une parole qui ferait corps avec le monde, et surtout avec le corps.
15La poĂ©sie, et plus gĂ©nĂ©ralement, lâĂ©criture, est donc ce lieu oĂč sâopĂšre lâexplosion de la langue bien faite de la communication, maĂźtrisĂ©e par un sujet unitaire et fixe parlant dâune rĂ©alitĂ© figĂ©e. Le « raté », dans lâĂ©criture, nâest certainement pas lâerreur ou le mensonge, et encore moins la confusion, mais câest plutĂŽt lâusage conventionnel de formules toutes faites qui ne disent rien en prĂ©tendant dire tout. Alors mĂȘme que nous semblons rĂȘver dâun espace public oĂč tous les rapports de force seraient mĂ©diatisĂ©s et conciliĂ©s dans lâĂ©change de mots et la transmission dâinformations, oĂč toute violence mĂȘme verbale nâest quâaffaire dâ« incomprĂ©hension », dâinsuffisantes « nĂ©gociations », ou dâ« irresponsabilité » ; alors quâau mĂȘme moment, nous sentons comme jamais que le langage, les mots, ne cessent de perdre leur sens pour ne plus valoir que comme signification, câest-Ă -dire mot dâordre (« nous vous signifions ce quâil faut penser »), il faut nous souvenir que la libĂ©ration ne passe pas par la communication, mais par lâĂ©criture poĂ©tique comme espace de rĂ©sistance Ă la langue majoritaire, qui est toujours celle du pouvoir, et plus largement, par toutes ces instances de crĂ©ation qui ont pour elles de crier leur refus dans la violence, sans pourtant faire violence Ă qui que ce soit.
16Lâouvrage dâAlain Milon, prolongeant par lĂ son travail sur Bacon, dĂ©passe ainsi lâenjeu annoncé : il ne sâagit pas seulement dâun bon ouvrage dâesthĂ©tique, en lâoccurrence dâesthĂ©tique de la poĂ©sie. Certes, on trouve des analyses trĂšs Ă©clairantes sur le style, sur les poĂštes que sont Ponge, Artaud, Char et quelques autres, sur les rapports de la langue des poĂštes et la langue commune. Il sâagit donc bien dâinterroger lâĂ©criture ; mais par cette interrogation, câest de lâhomme et de son rapport au langage et au rĂ©el dont il sâagit. Une esthĂ©tique pure nâa pas de sens, toute esthĂ©tique est une anthropologie, voire une ontologie, et une Ă©thique ou une politique, insĂ©parablement : voilĂ lâenseignement le plus gĂ©nĂ©ral que nous apporte A. Milon. Câest donc lĂ un ouvrage oĂč lâon apprend beaucoup, mais surtout, qui interpelle et interroge. Câest lĂ encore une grande qualitĂ©, qui parfois aussi peut donner lieu Ă des incertitudes : lâauteur se garde bien de fournir une sorte de traitĂ© scolastique et prĂ©fĂšre, conformĂ©ment au contenu mĂȘme de son livre, Ă©crire par rĂ©sonnances davantage que par raisonnements, par bifurcations plutĂŽt que par transitions, par modulations plutĂŽt que par Ă©tapes, par Ă©chos plutĂŽt que par dĂ©finitions, restant ainsi en perpĂ©tuel dĂ©sĂ©quilibre (ce qui nâest pas un dĂ©faut) entre la philosophie et lâĂ©criture littĂ©raire. Une limite Ă lâidĂ©e mĂȘme de cette recension, câest quâil nous semble devoir devenir nous-mĂȘmes lâennemi dĂ©noncĂ© dans ce livre, et que nous nous demandons : avions-nous bien quelque chose Ă dire qui justifiĂąt quâon lâĂ©crive ? Il ne sâagissait, au fond, de rien dâautre que de signaler cet ouvrage Ă votre attention, et non pas de vous signifier (ce) quâil faut (y) lire.

