Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 12, numéro 2
Dominique Massonnaud

Balzac : un imaginaire typologique en situation

JérÎme David, Balzac, une éthique de la description, Paris : Honoré Champion, coll. « Romantisme et modernités », 2010, 305 p., EAN 9782745320391.

1L’ouvrage de JĂ©rĂŽme David est issu d’une partie de sa thĂšse, soutenue Ă  l’universitĂ© de Lausanne en 2006 ; elle portait sur « la naissance de l'imagination typologique en France, dans le roman et la sociologie (1820-1860) ». Visant ainsi la saisie des formes et des enjeux des Éthiques de la description du monde social qui se mettent en place dans la pĂ©riode — et de l’ontologie qu’elles engagent — la perspective proposĂ©e est originale et riche de promesses lorsqu’elle s’attache ici Ă  la production de Balzac et, en particulier, Ă  l’ensemble de La ComĂ©die humaine. L’Ɠuvre est donnĂ©e comme une entreprise typologique singuliĂšre, qui porte les traces d’une Ă©volution historique liĂ©e au type et qui contribue Ă  sa reconfiguration, en particulier dans la dĂ©cennie 1830-1840. Cette approche permet de suivre des chemins que d’excessifs clivages disciplinaires avaient pu autrefois trop borner. J. David paraĂźt s’inscrire dans l’exemple qu’offrent de nombreux travaux rĂ©cents : ceux qui rĂ©vĂšlent ce que l’art fait Ă  la sociologie1 ou les ouvrages de Judith Lyon-Caen qui montrent ce qu’une position historienne, trĂšs prĂ©cisĂ©ment dĂ©finie, permet de comprendre, lorsque la littĂ©rature devient « l’objet et non le moyen du questionnement historique2 ».

2Ici, le livre propose de « sociologiser la trajectoire du romancier » et saisir le texte balzacien comme « un dispositif instituant du rĂ©el selon des critĂšres variables de descriptibilitĂ©3 » ; l’objet Ă©tudiĂ© est alors construit moins comme « texte » que comme « pratique d’écriture » engageant « des pratiques de lecture spĂ©cifiĂ©es » plus que « l’infinitĂ© des interprĂ©tations4 ». L’auteur se situe, ainsi. Il raidit peut ĂȘtre un peu les postures « littĂ©raires » qu’il aborde rapidement pour s’en dĂ©tacher — « formalisme » et « esthĂ©tique » caractĂ©risant un peu vite la « poĂ©tique », si l’on pense Ă  ce qu’est la poĂ©tique historique, bakhtinienne par exemple. Cependant, il s’agit de se dĂ©gager de l’existant pour construire une dĂ©marche singuliĂšre : La ComĂ©die humaine rĂ©vĂšle alors un rapport spĂ©cifique entretenu avec les valeurs prĂ©sentes, dans les cadres fluctuants de l’expĂ©rience sociale post rĂ©volutionnaire. La question porte donc sur ce que l’Ɠuvre de Balzac « fait au monde de ses lecteurs » — comme l’indique la quatriĂšme de couverture. Pour y rĂ©pondre, il s’agit de la situer : dans le champ des fictions littĂ©raires, des textes relevant de la littĂ©rature panoramique, des Ă©crits historiographiques et scientifiques. L’auteur peut donc mettre en Ă©vidence des formes d’évolution et d’interactions de processus qui conduisent Ă  la publication de La ComĂ©die humaine. Ce projet est abordĂ© Ă  partir d’une position prĂ©cisĂ©ment dĂ©terminĂ©e, en introduction, et permet un authentique renouvellement des perspectives. À terme, il apparaĂźt que l’éthique de la description balzacienne propose Ă  la communautĂ© de lecteurs qu’elle institue des rĂšgles Ă©thiques discernables, qui paraissent ainsi marquer de façon singuliĂšre le passage Ă  l’ñge dĂ©mocratique : pour les formuler en termes diffĂ©rents de ceux choisis par J. David — qui choisit de mimer les Ă©noncĂ©s du dĂ©calogue — le lecteur serait appelĂ© Ă  une « observation participante » — telle qu’elle a ensuite Ă©tĂ© pensĂ©e par l’ethnologie — et Ă  une vertu, que j’appellerai une forme de « prudence » — celle qui est prĂ©sente dans l’Éthique Ă  Nicomaque5 — en matiĂšre de gĂ©nĂ©ralisation et de jugement.

3 

4On ne peut que souscrire aux principes mĂ©thodiques Ă©noncĂ©s d’emblĂ©e : lorsqu’il s’agit de ne pas effectuer une analyse Ă  rebours et de ne pas lire dans l’objet Ă©tudiĂ© « les prolĂ©gomĂšnes confus d’une modernitĂ© Ă  venir dont les seuils auraient Ă©tĂ© l’aboutissement flaubertien d’une lente conquĂȘte de la littĂ©raritĂ© et le basculement durkheimien d’un savoir encore inabouti dans la scientificitĂ© vĂ©ritable6 ». Comme le rappelait Henri Meschonnic, en une formule efficace, il ne s’agit effectivement pas pour l’analyste de « voir l’aprĂšs dans l’avant » : J. David se propose donc de conserver Ă  cet Ă©gard l’heureuse vigilance que nous avons hĂ©ritĂ©e de Canguilhem. L’efficacitĂ© et la pertinence du choix du « type » pour saisir les singularitĂ©s de La ComĂ©die humaine comme « description du monde social » est manifeste : la notion est effectivement symboliquement centrale dans le premier xixe siĂšcle et elle est variable — ce que j’appellerai un « rĂ©fĂ©rent flottant7 » — comme l’est, de fait, la notion de « rĂ©alisme » dans la mĂȘme pĂ©riode. Il importait donc, comme l’a choisi l’auteur, de ne pas la figer d’emblĂ©e8 mais de dĂ©gager ses acceptions et leurs enjeux, dans une approche dynamique qui fasse place Ă  des observations saisies dans une plus longue durĂ©e. J. David suit ainsi la leçon de Bourdieu, lorsqu’il critiquait l’emploi naĂŻf des catĂ©gories de la perception :

Communes Ă  tous les locuteurs d’une mĂȘme langue [elles] permettent donc une forme apparente de communication, elles restent toujours marquĂ©es, mĂȘme dans l’usage qu’en font les professionnels, par une incertitude et une flexibilitĂ© extrĂȘmes qui, comme le remarquait Wittgenstein, les rendent tout Ă  fait rĂ©fractaires Ă  la dĂ©finition essentielle9.

5L’auteur reprend donc ici les textes et catĂ©gories d’Ancien RĂ©gime, propose de situer Balzac dans ses rapports et ses liens avec Diderot, Buffon ou Goethe et fait place aux travaux des historiens de la nature, aux mutations de l’historiographie ou des catĂ©gorisations hĂ©ritĂ©es des Belles-lettres dans le premier xixe siĂšcle pour cerner le « type », en mouvement. Cinq chapitres permettent d’accomplir un parcours vers une « analytique du jugement romanesque » au terme de l’ouvrage.

6Le premier chapitre s’intitule « Grouper les dĂ©tails » et s’attache donc Ă  cette « notion stratĂ©gique »10, postulant d’emblĂ©e qu’elle permet de croiser deux conceptions de la vĂ©rité : une « vĂ©ritĂ© mimĂ©tique » — entendue comme « vĂ©ritĂ©-correspondance » ou « authenticité » — et une « vĂ©ritĂ© littĂ©raire » liĂ©e au principe de cohĂ©sion, Ă  l’Ɠuvre dans l’ordre du narratif. On pourrait reconnaĂźtre ici une parentĂ© avec la dĂ©monstration prĂ©sente dans le remarquable essai — assez rĂ©cemment traduit — History. The Last things before the Last qui proposait en 1969 de voir une homologie entre l’Histoire et les « arts de la camĂ©ra » (cinĂ©ma et photographie). L’homologie Ă©tait fondĂ©e sur une tension prĂ©sente dans les deux domaines, relevant d’un mĂȘme fondement ontologique : la tension entre une vĂ©ritĂ© fidĂšle Ă  la rĂ©alitĂ© dont on rend compte et une vĂ©ritĂ© « formative » liĂ©e Ă  la fonction crĂ©atrice ou re-crĂ©atrice11. L’ambivalence postulĂ©e ici par J. David lui permet d’installer le principe d’une binaritĂ© Ă  l’Ɠuvre dans le travail balzacien sur le type : tension ou oscillation que reprend dans la dĂ©monstration le couple de forces constituĂ© par le roman sentimental et le roman historique. Le renouvellement des critĂšres, dans le premier xixe siĂšcle, permet alors de distinguer la spĂ©cificitĂ© de l’engagement ontologique du roman.

7La section suivante prend pour point de dĂ©part l’« Avant-propos » de 1842 qui « articule des savoirs divers12 » afin de situer la position balzacienne Ă  leur Ă©gard. La confiance accordĂ©e aux assertions balzaciennes est lĂ©gitimĂ©e par la prĂ©sence, dans l’ensemble des textes de La ComĂ©die humaine, d’emprunts aux domaines de la connaissance contemporaine, tels qu’ils les a convoquĂ©s dans l’« Avant-propos ». Entre des lectures qui n’y verraient que des « mots d’ordre brandis comme cautions savantes » ou des « modĂšles que l’art aurait tentĂ© d’imiter », J. David fait le choix tout Ă  fait judicieux d’entendre l’« Avant-propos » comme un texte Ă©manant d’un Ă©nonciateur digne de confiance. Ces « savoirs attachĂ©s Ă  la notion de typicité » sont donc considĂ©rĂ©s comme des « adjuvants intellectuels13 » dont il s’agit de comprendre le rĂŽle et l’interaction14. Ils permettent de situer la comprĂ©hension balzacienne des savoirs mentionnĂ©s et la typicitĂ© caractĂ©ristique qui s’en dĂ©gage. L’analyse permet d’aborder trois domaines, l’histoire naturelle, la science mĂ©dicale naissante et l’historiographie. Ainsi, pour en rester — dans l’espace de ce compte-rendu — aux prĂ©cisions apportĂ©es concernant les historiens de la nature, J. David s’attache Ă  resituer la position balzacienne Ă  l’égard des thĂšses de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier, telles que le dĂ©bat de mars 1830 les a portĂ©es Ă  la connaissance du grand public. Entre ces deux pĂŽles, J. David propose une sorte de moyen terme et rĂ©affirme l’importance de Buffon pour Balzac. Sur ce point, je ferai quelques remarques : on pourrait regretter une saisie trop partielle des travaux d’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. En effet, seuls sont mentionnĂ©s dans l’ouvrage les textes postĂ©rieurs Ă  1830. Le travail en embryologie et tĂ©ratologie15 accompli entre 1811 et 1830, avec Antoine Serres ou la Philosophie anatomique des organes respiratoires, parue en 1818, importent aussi pour situer l’apport de cette pensĂ©e dans la construction de la typicitĂ© balzacienne. On peut Ă©galement comprendre de plus prĂšs en quoi l’auteur de l’« Avant-propos » affirme « avoir Ă©tĂ© pĂ©nĂ©trĂ© de ce systĂšme bien avant » la querelle avec Cuvier si l’on n’oublie pas le chaĂźnon entre Balzac et la pensĂ©e transformiste que constitue, dĂšs 1825, la Duchesse d’AbrantĂšs16. La rĂ©fĂ©rence balzacienne au rĂšgne vĂ©gĂ©tal — comme champ d’extension possible de l’idĂ©e d’unitĂ© de composition — n’est pas saisie ici dans sa rĂ©fĂ©rence Ă  Pyrame de Candolle : Madeleine AmbriĂšre-Fargeau a pourtant rappelĂ© l’admiration et la connaissance prĂ©coce qu’a Balzac des travaux de ce botaniste transformiste17. On regrette peut-ĂȘtre surtout que l’analyse ne tienne pas la promesse faite en introduction et nĂ©glige Ă  son tour d’élucider la rĂ©fĂ©rence Ă  Goethe qui figure Ă  la seconde page de l’« Avant-propos ». En effet, la lecture du « dernier article du grand Goethe »18 permettrait sans doute de considĂ©rer que Balzac ne choisit pas : ni entre Cuvier ni entre Geoffroy ou Buffon ; les trois seraient alors prĂ©sents dans le dispositif que constitue La ComĂ©die humaine mais sur des plans diffĂ©rents19. MalgrĂ© ces quelques rĂ©serves, l’incontestable mĂ©rite du travail effectuĂ© dans ces pages est de mettre clairement en Ă©vidence la rĂ©sistance du texte balzacien face Ă  tout systĂ©matisme dĂ©monstratif monologique.

8De fait, la lĂ©gitime dĂ©fiance Ă  l’égard des tentations « de situer l’Ɠuvre de Balzac du cĂŽtĂ© du tableau univoque et de la maxime universelle » ou — Ă  l’inverse — « de la dĂ©membrer dans un hĂ©tĂ©roclisme pittoresque20 » conduit ensuite l’auteur Ă  analyser fort prĂ©cisĂ©ment « les entraves Ă  la probabilitĂ© classique » que propose l’écriture balzacienne. Le type est Ă  prĂ©sent situĂ©, par rapport aux caractĂšres, Ă  la maxime, telles que les Belles-lettres les ont dĂ©finis. Dans cette alternative autre qui est ainsi posĂ©e — entre maxime ou principe — apparaissent certaines des transformations que subissent avec Balzac les modalitĂ©s de la gĂ©nĂ©ralitĂ© hĂ©ritĂ©es des classiques. La pratique d’écriture instaure alors une communautĂ© de lecteurs dont « le bal de noces » de La Cousine Bette donne l’exemple. J. David montre qu’une attention plus grande aux facteurs sociaux « leste la typicitĂ© dans les derniers romans21 ». Pour poursuivre le trajet entrepris, le chapitre IV propose alors de mettre en regard le travail balzacien sur le type et les « registres d’exemplaritĂ© romanesque ». On peut ici retenir, en particulier, le lien annoncĂ© entre l’hybridation des genres et la mise en sĂ©rie, qui est soulignĂ©e, Ă  partir de l’inscription de Pierrette dans la sĂ©rie des « peintures du cĂ©libataire ». De fait, il apparaĂźt que le lecteur de La ComĂ©die humaine — ou des Études balzaciennes ? — est sollicitĂ© pour accomplir un travail de lecture comparative, qui fonde la figuralitĂ©. Si une « typicitĂ© clinique » marque les personnages balzaciens et prend les formes d’une « maladie morale » dans les romans des annĂ©es 1830, ce registre moral paraĂźt insĂ©parable du donnĂ© social au cours de la dĂ©cennie suivante. Une « diffĂ©renciation coordonnĂ©e des domaines de pertinence de la description romanesque » peut ainsi ĂȘtre mise en Ă©vidence22. Elle prĂ©sente un caractĂšre endogĂšne, liĂ© au rythme d’écriture dans la pĂ©riode. Le dernier chapitre se propose de repĂ©rer la prĂ©sence d’une causalitĂ© exogĂšne, Ă  l’Ɠuvre dans cette dynamique.

9L’analyse s’attache alors aux « sociabilitĂ©s littĂ©raires et marquages politiques de l’écriture » et permet de situer Balzac dans son « insertion simultanĂ©e » dans plusieurs « mondes de la littĂ©rature », la formule faisant bien sĂ»r Ă©cho aux « mondes de l’art » tels qu’Howard Becker les a mis en Ă©vidence23. La particularitĂ© balzacienne d’une reconfiguration du type est cernĂ©e Ă  partir de l’analyse comparĂ©e de trois positions : celle de Nodier, en 1830 — Ă  partir d’un article paru dans La Revue de Paris, celle d’EugĂšne Maron — avec un article de La Phalange en 1845 — et celle qui apparaĂźt ensuite dans un article d’EugĂšne MontĂ©gut donnĂ© Ă  La Revue des Deux Mondes en 1858. La lecture comparĂ©e permet Ă  J. David de dĂ©terminer que « le repĂ©rage des situations analogues » permet au lecteur de La ComĂ©die humaine d’aboutir Ă  un effet de « gĂ©nĂ©ralisation romanesque »24. La pratique balzacienne proposant cette gĂ©nĂ©ralisation « à partir de saillances indexĂ©es » sur une prééminence du monde social25, les « typifications romanesques » Ă©tant elles-mĂȘmes ajustĂ©es « aux horizons d’attente de publics eux-mĂȘmes typifiĂ©s26 ». La mise en rapport de l’écriture panoramique et des romans balzaciens permet de complĂ©ter cette description. Les modalitĂ©s de la description sandienne sont ensuite abordĂ©es — en particulier Ă  propos d’Horace — afin de prĂ©ciser ce qui serait une « thĂ©orie sandienne du type » fondĂ©e sur « une gĂ©nĂ©ralisation prĂ©caire des instincts27 » ; le « roman sentimental » associĂ© Ă  George Sand devenant dans la durĂ©e, selon J. David, un « roman sentimental social » sous l’influence de son engagement politique. Notons que s’il importait de donner toute sa place Ă  Sand, on ne peut s’empĂȘcher de penser qu’elle est peut-ĂȘtre ici un peu trop figĂ©e et rĂ©duite, par le souci dĂ©monstratif : on pense alors Ă  la complexitĂ© des Ă©critures sandiennes, mise en Ă©vidence — par exemple — dans les travaux de Lucienne Frappier-Mazur ou de Nicole Mozet28 — ainsi que dans les dossiers constituĂ©s pour les volumes dĂ©jĂ  parus des ƒuvres complĂštes, dirigĂ©es par BĂ©atrice Didier, chez Champion. L’analyse proposĂ©e tend en effet Ă  situer une nouvelle fois Balzac par rapport au pĂŽle du roman sentimental et de son historicisation. Comme l’indique la fin du chapitre, Balzac est « dans ses activitĂ©s de journaliste et dans sa pratique de romancier » pris dans une tension binaire : un « effet de tenaille29 », pour citer J. David. NĂ©anmoins, cette section du livre est particuliĂšrement riche et rĂ©ussie30. L’ouvrage conduit dans sa conclusion Ă  une efficace mise en cause de la posture d’omniscience, scolairement attachĂ©e Ă  Balzac ; elle est Ă  terme invalidĂ©e par les principes de cette Ă©thique du type, manifestĂ©e dans l’Ɠuvre :

L’omniscience prĂ©suppose un surplomb d’oĂč s’énonce un point de vue dĂ©tachĂ© de tout ancrage moral, politique, historique et social. Or, le dispositif balzacien procĂšde Ă  l’inverse : il nourrit sa vraisemblance, et peut-ĂȘtre plus encore la vĂ©racitĂ© d’ensemble de son « tableau », de la disparitĂ© des systĂšmes de valeur que la France post rĂ©volutionnaire prĂ©sente aux yeux du romancier, et il repose sur l’inscription radicale de l’auteur dans cette communautĂ© syncrĂ©tique. (p. 286)

10J’ajouterai Ă  prĂ©sent quelques commentaires, liĂ©s au statut un peu indistinct du livre, qui hĂ©site entre histoire culturelle, approche sociologique et critique littĂ©raire : il serait de bien mauvais aloi de faire Ă  cette Ă©tude le reproche de mĂ©connaĂźtre tel ou tel texte des « balzaciens » — souvent mentionnĂ©s par ce terme dans le livre — alors que celui qui Ă©crit le fait depuis une place autre, dans une approche dont on a dit la singularitĂ©. Cependant, il faut avouer que la parution de l’ouvrage dans la collection « Romantisme et modernitĂ©s » chez Champion peut induire une attente que le texte dĂ©place ensuite, sans pour autant la dĂ©cevoir. Le titre paraĂźt en effet proposer une Ă©tude de Balzac — et de la description — dans une perspective qui pourrait ĂȘtre celle d’une « critique littĂ©raire », avec laquelle le travail flirte parfois. C’est donc simplement au nom de cet ancrage disciplinaire — qui est institutionnellement le mien — et de ce dĂ©placement de l’attente suscitĂ©e chez les lecteurs de l’ouvrage, qu’il convient d’ajouter quelques points. Les travaux des « balzaciens » sont parfois envisagĂ©s par J. David en masse — encore une fois, pour qui dĂ©bute en Balzacie, le massif impressionnant que constituent de si nombreuses et souvent remarquables Ă©tudes peut y conduire, Ă  l’évidence. Mais on peut regretter de trop visibles manques ainsi que les mentions — parfois un peu rapidement critiques — faites Ă  partir d’un article seulement, sans prise en compte des ouvrages dans leur entier31. Surtout — pour ĂȘtre fidĂšle aux principes mĂ©thodiques revendiquĂ©s — on pourrait considĂ©rer que la critique balzacienne est mentionnĂ©e sans perspective suffisamment diffĂ©rentielle, en particulier sur les plans socio-historique, Ă©pistĂ©mologique et surtout chronologique : la mise en situation proposĂ©e de La ComĂ©die humaine aurait pu ĂȘtre attentive aussi Ă  ces Balzac successifs ou simultanĂ©s que des lecteurs — et lectures critiques fort diverses — ont construits et construisent encore.

11Pour en rester Ă  l’ouvrage tel qu’il est donnĂ© Ă  lire, quelques apports auraient pu contribuer Ă  faire avancer J. David dans le programme mĂȘme qu’il se propose de suivre. Ainsi l’introduction insiste, Ă  juste titre, sur la nĂ©cessaire dĂ©prise de la lecture tainienne qui pĂšse encore parfois sur l’approche de Balzac — et j’ajouterai une dĂ©fiance nĂ©cessaire Ă  l’égard de « l’effet-Zola » sur nos lectures. On regrette alors que J. David n’évite pas lui-mĂȘme un piĂšge un peu grossier, qui dĂ©pare dans un travail de cette qualité : on le lit souvent, il est vrai, mais La ComĂ©die humaine n’est pas un ensemble de romans, comme il est affirmĂ© Ă  maintes reprises — la fin de l’ouvrage mentionne cependant l’existence de « romans et nouvelles ». On retrouve dans cette rĂ©duction l’écho de l’Essai sur Balzac32 et son prĂ©supposé : cette systĂ©matisation gĂ©nĂ©rique et philosophique, unifiant les idĂ©es balzaciennes, faite par Taine et valorisĂ©e ensuite par BrunetiĂšre33. La prĂ©sence de textes fictionnels variĂ©s et de textes factuels participe de la disparate propre Ă  l’ensemble et invite Ă  chercher ailleurs des facteurs d’unitĂ©. Tout comme les Ă©noncĂ©s discursifs auctoriaux, qui font sortir le lecteur de l’espace-temps diĂ©gĂ©tique au sein des fictions narratives — ou inversement, les anecdotes ou exempla de la Physiologie du Mariage — participent de l’élaboration d’une « éthique balzacienne de la description ».

12Alors que la tension entre roman sentimental et roman historique est un principe explicatif rĂ©current dans l’ouvrage pour analyser la spĂ©cificitĂ© balzacienne en matiĂšre de configuration d’un type, les deux catĂ©gories gĂ©nĂ©riques sont tout de mĂȘme surtout saisies comme des pĂŽles marquĂ©s et — Ă  ce titre — figĂ©s dans une stabilitĂ© relative au long de la pĂ©riode 1820‑1840. L’étude plus prĂ©cise des effets de bougĂ©, qui dĂ©stabilisent la catĂ©gorie fixe du genre littĂ©raire telle qu’elle reste souvent entendue dans l’ouvrage, aurait pu enrichir la perspective : on pense aux travaux de Marie-Ève ThĂ©renty qui mettent en Ă©vidence une « poĂ©tique du support »34, prenant en compte les transformations textuelles dues aux conditions de parution dans la presse. Il serait possible d’y ajouter les effets liĂ©s au domaine de l’édition : l’existence de collections de textes historiques, les collections de mĂ©moires par exemple, puisqu’il est question dans l’ouvrage de l’écriture historiographique et de ses variations. Alors que Jean‑Michel Adam est citĂ© en note, on pense aux travaux — dĂ©veloppĂ©s avec Ute Heidmann — sur la notion de « gĂ©nĂ©ricité » et l’on se prend alors Ă  souhaiter que cette catĂ©gorie ait pu aider Ă  approfondir les approches proposĂ©es. De mĂȘme, un travail plus dĂ©veloppĂ© sur les réécritures des textes balzaciens aurait pu accompagner et ajouter encore Ă  la dĂ©marche proposĂ©e par J. David : entre des textes parus dans la presse tels qu’ils sont disponibles dans la remarquable Ă©dition d’Isabelle Tournier35 et ceux qui constituent ensuite La ComĂ©die humaine, dans leurs Ă©tats successifs. Le travail est effectivement conduit au chapitre V, Ă  partir des deux versions de l’« Épicier »36 — La Silhouette (1830) et Les Français peints par eux-mĂȘmes (1840) — et fait regretter qu’une telle approche n’ait pas Ă©tĂ© plus prĂ©cisĂ©ment menĂ©e dans les sections qui prĂ©cĂ©dent.

13Enfin, des travaux « littĂ©raires » — au sens large — ouvrent aussi le chemin d’une productive rencontre disciplinaire37, en particulier avec la sociologie : je pense aux approches qui dĂ©finissent « l’analyse de discours » en lui donnant « pour but d’articuler la double dimension sociale et textuelle des pratiques discursives ». En ce cas, « l’analyse de discours se dĂ©finit [...] moins comme une nouvelle discipline que comme un champ de recherche interdisciplinaire38 ». L’ouvrage collectif dont je cite ici l’introduction : Sciences du texte et analyse de discours. Enjeux d’une interdisciplinaritĂ© (2005) propose Ă  la fois des outils thĂ©oriques et des dĂ©marches pratiques. On peut retenir en particulier la possibilitĂ© de renouveler la notion d’ethos discursif grĂące Ă  une reconfiguration du concept de « posture » — hĂ©ritĂ© de Bourdieu — telle que la propose JĂ©rĂŽme Meizoz : « dans la mesure oĂč les discours (littĂ©raires ou non) sont relatifs Ă  des postures, leur spĂ©cificitĂ© formelle relĂšve alors non seulement de la poĂ©tique, mais aussi de la sociologie de la culture39 ». L’interaction disciplinaire paraĂźt alors Ă©minemment productive. Le livre de J. David reste, dans sa « posture », un petit peu en deçà de cette interaction effective, dont il donne pourtant l’idĂ©e : Ă  la lisiĂšre, donc. La cause en est peut-ĂȘtre un excĂšs de dĂ©fiance Ă  l’égard de la poĂ©tique...

14À terme, ces quelques rĂ©serves — qui sont aussi des suggestions de prolongements — ne doivent pas faire oublier les grands mĂ©rites d’un ouvrage original, intelligent et particuliĂšrement stimulant. Il porte sans doute quelques traces des contraintes — de temps, en particulier — liĂ©es Ă  ce que sont aujourd’hui les thĂšses en sciences humaines mais montre, une fois encore, la force de l’Ɠuvre balzacienne pour la pensĂ©e ainsi que la validitĂ© des saisies d’un Balzac en situation et « en mouvement ».