Papa, Maman, la bonne & Huysmans
1Ainsi que le rappelle dans sa prĂ©face Ăngels Santa, qui dirigea la thĂšse Ă lâorigine de cet ouvrage en espagnol, ce dernier prĂ©tend sâinscrire pleinement dans lâensemble critique ayant cherchĂ© ces derniĂšres annĂ©es Ă redonner Ă Huysmans et Ă son Ćuvre une unitĂ© et une cohĂ©rence qui rendent compte Ă la fois du naturaliste des dĂ©buts et du mystique des derniers opus1. Il adopte pour ce faire une mĂ©thode fondĂ©e conjointement sur les gender studies et lâapproche psychanalytique, alliant la dĂ©marche de Judith Butler dâun cĂŽtĂ© Ă celle de Charles Mauron de lâautre. La thĂšse maintes fois rappelĂ©e et reformulĂ©e au fur et Ă mesure du dĂ©veloppement et de lâargumentation est claire, et en appelle, quant Ă elle, Ă Freud et Ă Marthe Robert : Huysmans, plus et mieux que tout autre Ă©crivain, viserait, Ă travers son Ćuvre, Ă rien moins que la réécriture de sa propre existence. Plus prĂ©cisĂ©ment encore, lâĂ©criture serait Ă concevoir chez lui comme une thĂ©rapie, un moyen de corriger une biographie Ă jamais marquĂ©e par la mort du pĂšre vĂ©ritable et le remariage de sa mĂšre avec le protestant Jules Og, Ă travers lâĂ©laboration dâune autobiographie romanesque dont les diffĂ©rents personnages ne seraient que les masques de leur crĂ©ateur. Câest en ce sens quâelle se comprendrait comme un gigantesque « roman familial » freudien , dont lâauteur se classerait dans la catĂ©gorie des enfants prodigues, enfants trouvĂ©s ou abandonnĂ©s que Marthe Robert opposait aux bĂątards rĂ©alistes dans son maĂźtre ouvrage Roman des origines et origines du roman. DĂšs lors, il sâagit pour Fr. D. GonzĂĄlez dâinterroger lâidentitĂ© sexuelle et de questionner la construction du genre chez Huysmans â dont on sait en effet quâils ont suscitĂ© nombre dâinterrogations chez la critique â, sans que lâon sache toujours trĂšs bien sâil sâagit dâexpliquer lâĆuvre par la biographie ou la biographie par lâĆuvre. Toujours est-il que la production huysmansienne y gagne une lecture neuve, tant cette approche a jusque lĂ Ă©tĂ© assez peu pratiquĂ©e, et des commentaires fĂ©conds, bien que dissĂ©minĂ©s dans un ouvrage qui dĂ©borde largement au-delĂ du seul objet constituĂ© par la personne de Huysmans.
2La dĂ©marche adoptĂ©e, dont tĂ©moignent le sommaire et sa construction, rĂ©vĂšle en effet une ambition encyclopĂ©dique embrassant aussi bien lâhistoire du roman que lâhistoire sociale de la masculinitĂ© au xixe siĂšcle, perspectives on ne peut plus lĂ©gitimes et susceptibles dâintĂ©resser le lecteur français, et lâamateur huysmansien en particulier. Mais paraĂźtront peut-ĂȘtre moins indispensables les longs dĂ©veloppements oĂč il nâest jamais question de Huysmans que de trĂšs loin et qui reprĂ©sentent une bonne moitiĂ© de lâouvrage : une deuxiĂšme partie (en rĂ©alitĂ© la premiĂšre, lâintroduction comptant pour une) consacrĂ©e Ă la masculinitĂ© Ă travers la figure de NapolĂ©on â jamais mentionnĂ© chez Huysmans, mais entraĂźnant de multiples rĂ©fĂ©rences Ă Stendhal et Ă Balzac (mais pas Ă Bloy, pourtant plus comparable Ă Huysmans, si ce nâest que lâexĂ©gĂšse de Bloy ne cadre sans doute pas avec la dĂ©monstration) ; Ă la misogynie et Ă la figure de la femme fatale, de Balzac aux Goncourt, en passant par Gautier et Barbey ; au dandysme et Ă toute son histoire, ce qui incrimine Chateaubriand, Stendhal, Baudelaire, Barbey, Camus, et dâautres encore, tandis que la troisiĂšme partie, pourtant intitulĂ©e « Huysmans et la masculinitĂ© coupable », ne manque pas de commencer par un exposĂ© exhaustif de lâhistoire du roman français au xixe siĂšcle avant que dâen venir enfin Ă lâauteur dâĂ rebours. Tout cela se justifie du fait quâil sâagit pour lâauteur de poser le contexte historique et social dans lequel prend place la nĂ©vrose huysmansienne : un siĂšcle dans lequel la masculinitĂ© se construit dâabord sur le modĂšle du bĂątard napolĂ©onien, homme libre et sans pĂšre, se voulant lâauteur de sa propre rĂ©ussite, exaltant une nouvelle virilitĂ© ne devant rien Ă lâhĂ©ritage et sâaccompagnant dâune misogynie exacerbĂ©e, relĂ©guant lâhonnĂȘte femme au foyer et lâopposant Ă la prostituĂ©e en lui dĂ©niant toute sexualitĂ©. Surgissent alors les deux types qui permettront certes de comprendre le personnage huysmansien : la femme fatale et le dandy.
3Câest nĂ©anmoins dans ladite troisiĂšme partie que se trouvent les pages les plus importantes et les plus novatrices, celles qui, peut-ĂȘtre, auraient Ă©tĂ© la cause dâune polĂ©mique en ces temps pas si Ă©loignĂ©s oĂč une partie de la correspondance huysmansienne Ă©tait encore gardĂ©e secrĂšte et oĂč les exĂ©cuteurs testamentaires de lâĂ©crivain (Lucien Descaves) comme ses thurifĂ©raires (les fondateurs de la premiĂšre SociĂ©tĂ© Huysmans) faisaient bonne garde. Mais nous nâen sommes plus lĂ , et sans doute estâil souhaitable aujourdâhui de commencer Ă nuancer lâimage par trop lisse qui nous a Ă©tĂ© lĂ©guĂ©e de lâauteur de LĂ -bas, dont lâĆuvre tĂ©moigne pourtant de lâanti-bĂ©gueulisme absolu. Ainsi Fr. D. GonzĂĄlez brosseâtâil le portrait dâun Huysmans travaillĂ© par un conflit Ćdipien nĂ© de la disparition du pĂšre, dont la figure sâen serait trouvĂ© dĂ©gradĂ©e, tandis quâau contraire la figure maternelle aurait Ă©tĂ© surĂ©valuĂ©e et surinvestie, objet de ce que la psychanalyse appelle une « fixation ». Câest ainsi que sâexpliquerait la sexualitĂ© problĂ©matique de lâauteur, lâimage quâen construit lâĆuvre, celle dâun homme et de ses doubles fictionnels, caractĂ©risĂ©s par le rejet du mariage, la solitude, en butte Ă un Ă©chec aux figures multiples : masturbation, fĂ©tichisme, culpabilitĂ©, recours Ă la prostitution, et finalement homosexualitĂ© refoulĂ©e, car câest lĂ le fin mot de lâhistoire2. Pour lâauteur, lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ© de Huysmans et de ses doubles fictionnels masquerait une frustration nĂ©e du rapport dĂ©cevant Ă la mĂšre, qui se lirait Ă travers les figures fĂ©minines de lâĆuvre3 : femmes fatales, prostituĂ©es, bonnes, etc. DĂšs lors, le retour Ă la religion quâest la conversion nâa plus Ă ĂȘtre rĂ©interprĂ©tĂ© que comme rĂ©conciliation avec le PĂšre et la MĂšre, non plus au sens thĂ©ologique, mais bien psychanalytique, dâune confusion entre le premier et Dieu, la seconde et la Vierge.
4Lâauteur sâinterroge, dans sa conclusion, sur lâapport et la contribution de son travail Ă la critique huysmansienne. Il rĂ©side, pour le lecteur français, dans cette description dâun Huysmans que tout le monde connaĂźt ou, Ă tout le moins, pressent, notamment grĂące Ă une correspondance en grande partie inĂ©dite, mais que peu de lecteurs reconnaissent pleinement. Dans sa prĂ©cision et son exhaustivitĂ©, dans sa partialitĂ© â qui tend parfois Ă prĂ©senter les choses dâun point de vue presque politique (Huysmans en victime dâune sociĂ©tĂ© normative condamnant une homosexualitĂ© quâil ne peut plus dĂšs lors que refouler malgrĂ© lui) â, invitant Ă la contestation et au dĂ©bat, elle permet sans aucun doute de renouveler non seulement lâimage que lâon se fait de lâĂ©crivain, mais encore et surtout la perception et la lecture que lâon peut et doit faire de son Ćuvre, qui apparaĂźt bien, ainsi que lâavait dĂšs longtemps perçu Jean-Marie Seillan, comme « lâempire du fantasme4 ».

