Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 12, numéro 2
Gaël Prigent

Papa, Maman, la bonne & Huysmans

Francisco Domínguez Gonzålez, Huysmans : identidad y género, Saragosse : Prensas universitarias de Zaragoza, 2009, 521 p., EAN 9788477331414.

1Ainsi que le rappelle dans sa prĂ©face Ángels Santa, qui dirigea la thĂšse Ă  l’origine de cet ouvrage en espagnol, ce dernier prĂ©tend s’inscrire pleinement dans l’ensemble critique ayant cherchĂ© ces derniĂšres annĂ©es Ă  redonner Ă  Huysmans et Ă  son Ɠuvre une unitĂ© et une cohĂ©rence qui rendent compte Ă  la fois du naturaliste des dĂ©buts et du mystique des derniers opus1. Il adopte pour ce faire une mĂ©thode fondĂ©e conjointement sur les gender studies et l’approche psychanalytique, alliant la dĂ©marche de Judith Butler d’un cĂŽtĂ© Ă  celle de Charles Mauron de l’autre. La thĂšse maintes fois rappelĂ©e et reformulĂ©e au fur et Ă  mesure du dĂ©veloppement et de l’argumentation est claire, et en appelle, quant Ă  elle, Ă  Freud et Ă  Marthe Robert : Huysmans, plus et mieux que tout autre Ă©crivain, viserait, Ă  travers son Ɠuvre, Ă  rien moins que la réécriture de sa propre existence. Plus prĂ©cisĂ©ment encore, l’écriture serait Ă  concevoir chez lui comme une thĂ©rapie, un moyen de corriger une biographie Ă  jamais marquĂ©e par la mort du pĂšre vĂ©ritable et le remariage de sa mĂšre avec le protestant Jules Og, Ă  travers l’élaboration d’une autobiographie romanesque dont les diffĂ©rents personnages ne seraient que les masques de leur crĂ©ateur. C’est en ce sens qu’elle se comprendrait comme un gigantesque « roman familial » freudien , dont l’auteur se classerait dans la catĂ©gorie des enfants prodigues, enfants trouvĂ©s ou abandonnĂ©s que Marthe Robert opposait aux bĂątards rĂ©alistes dans son maĂźtre ouvrage Roman des origines et origines du roman. DĂšs lors, il s’agit pour Fr. D. GonzĂĄlez d’interroger l’identitĂ© sexuelle et de questionner la construction du genre chez Huysmans — dont on sait en effet qu’ils ont suscitĂ© nombre d’interrogations chez la critique —, sans que l’on sache toujours trĂšs bien s’il s’agit d’expliquer l’Ɠuvre par la biographie ou la biographie par l’Ɠuvre. Toujours est-il que la production huysmansienne y gagne une lecture neuve, tant cette approche a jusque lĂ  Ă©tĂ© assez peu pratiquĂ©e, et des commentaires fĂ©conds, bien que dissĂ©minĂ©s dans un ouvrage qui dĂ©borde largement au-delĂ  du seul objet constituĂ© par la personne de Huysmans.

2La dĂ©marche adoptĂ©e, dont tĂ©moignent le sommaire et sa construction, rĂ©vĂšle en effet une ambition encyclopĂ©dique embrassant aussi bien l’histoire du roman que l’histoire sociale de la masculinitĂ© au xixe siĂšcle, perspectives on ne peut plus lĂ©gitimes et susceptibles d’intĂ©resser le lecteur français, et l’amateur huysmansien en particulier. Mais paraĂźtront peut-ĂȘtre moins indispensables les longs dĂ©veloppements oĂč il n’est jamais question de Huysmans que de trĂšs loin et qui reprĂ©sentent une bonne moitiĂ© de l’ouvrage : une deuxiĂšme partie (en rĂ©alitĂ© la premiĂšre, l’introduction comptant pour une) consacrĂ©e Ă  la masculinitĂ© Ă  travers la figure de NapolĂ©on — jamais mentionnĂ© chez Huysmans, mais entraĂźnant de multiples rĂ©fĂ©rences Ă  Stendhal et Ă  Balzac (mais pas Ă  Bloy, pourtant plus comparable Ă  Huysmans, si ce n’est que l’exĂ©gĂšse de Bloy ne cadre sans doute pas avec la dĂ©monstration) ; Ă  la misogynie et Ă  la figure de la femme fatale, de Balzac aux Goncourt, en passant par Gautier et Barbey ; au dandysme et Ă  toute son histoire, ce qui incrimine Chateaubriand, Stendhal, Baudelaire, Barbey, Camus, et d’autres encore, tandis que la troisiĂšme partie, pourtant intitulĂ©e « Huysmans et la masculinitĂ© coupable », ne manque pas de commencer par un exposĂ© exhaustif de l’histoire du roman français au xixe siĂšcle avant que d’en venir enfin Ă  l’auteur d’À rebours. Tout cela se justifie du fait qu’il s’agit pour l’auteur de poser le contexte historique et social dans lequel prend place la nĂ©vrose huysmansienne : un siĂšcle dans lequel la masculinitĂ© se construit d’abord sur le modĂšle du bĂątard napolĂ©onien, homme libre et sans pĂšre, se voulant l’auteur de sa propre rĂ©ussite, exaltant une nouvelle virilitĂ© ne devant rien Ă  l’hĂ©ritage et s’accompagnant d’une misogynie exacerbĂ©e, relĂ©guant l’honnĂȘte femme au foyer et l’opposant Ă  la prostituĂ©e en lui dĂ©niant toute sexualitĂ©. Surgissent alors les deux types qui permettront certes de comprendre le personnage huysmansien : la femme fatale et le dandy.

3C’est nĂ©anmoins dans ladite troisiĂšme partie que se trouvent les pages les plus importantes et les plus novatrices, celles qui, peut-ĂȘtre, auraient Ă©tĂ© la cause d’une polĂ©mique en ces temps pas si Ă©loignĂ©s oĂč une partie de la correspondance huysmansienne Ă©tait encore gardĂ©e secrĂšte et oĂč les exĂ©cuteurs testamentaires de l’écrivain (Lucien Descaves) comme ses thurifĂ©raires (les fondateurs de la premiĂšre SociĂ©tĂ© Huysmans) faisaient bonne garde. Mais nous n’en sommes plus lĂ , et sans doute est‑il souhaitable aujourd’hui de commencer Ă  nuancer l’image par trop lisse qui nous a Ă©tĂ© lĂ©guĂ©e de l’auteur de LĂ -bas, dont l’Ɠuvre tĂ©moigne pourtant de l’anti-bĂ©gueulisme absolu. Ainsi Fr. D. GonzĂĄlez brosse‑t‑il le portrait d’un Huysmans travaillĂ© par un conflit Ɠdipien nĂ© de la disparition du pĂšre, dont la figure s’en serait trouvĂ© dĂ©gradĂ©e, tandis qu’au contraire la figure maternelle aurait Ă©tĂ© surĂ©valuĂ©e et surinvestie, objet de ce que la psychanalyse appelle une « fixation ». C’est ainsi que s’expliquerait la sexualitĂ© problĂ©matique de l’auteur, l’image qu’en construit l’Ɠuvre, celle d’un homme et de ses doubles fictionnels, caractĂ©risĂ©s par le rejet du mariage, la solitude, en butte Ă  un Ă©chec aux figures multiples : masturbation, fĂ©tichisme, culpabilitĂ©, recours Ă  la prostitution, et finalement homosexualitĂ© refoulĂ©e, car c’est lĂ  le fin mot de l’histoire2. Pour l’auteur, l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ© de Huysmans et de ses doubles fictionnels masquerait une frustration nĂ©e du rapport dĂ©cevant Ă  la mĂšre, qui se lirait Ă  travers les figures fĂ©minines de l’Ɠuvre3 : femmes fatales, prostituĂ©es, bonnes, etc. DĂšs lors, le retour Ă  la religion qu’est la conversion n’a plus Ă  ĂȘtre rĂ©interprĂ©tĂ© que comme rĂ©conciliation avec le PĂšre et la MĂšre, non plus au sens thĂ©ologique, mais bien psychanalytique, d’une confusion entre le premier et Dieu, la seconde et la Vierge.

4L’auteur s’interroge, dans sa conclusion, sur l’apport et la contribution de son travail Ă  la critique huysmansienne. Il rĂ©side, pour le lecteur français, dans cette description d’un Huysmans que tout le monde connaĂźt ou, Ă  tout le moins, pressent, notamment grĂące Ă  une correspondance en grande partie inĂ©dite, mais que peu de lecteurs reconnaissent pleinement. Dans sa prĂ©cision et son exhaustivitĂ©, dans sa partialitĂ© — qui tend parfois Ă  prĂ©senter les choses d’un point de vue presque politique (Huysmans en victime d’une sociĂ©tĂ© normative condamnant une homosexualitĂ© qu’il ne peut plus dĂšs lors que refouler malgrĂ© lui) —, invitant Ă  la contestation et au dĂ©bat, elle permet sans aucun doute de renouveler non seulement l’image que l’on se fait de l’écrivain, mais encore et surtout la perception et la lecture que l’on peut et doit faire de son Ɠuvre, qui apparaĂźt bien, ainsi que l’avait dĂšs longtemps perçu Jean-Marie Seillan, comme « l’empire du fantasme4 ».