Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 12, numéro 5
titre article
Tiphaine Samoyault

Morts récentes & vies nouvelles de la littérature comparée

Gayatri Chakravorty Spivak, Death of a Discipline, New York : Columbia University Press, 2003, 136 p., EAN 9780231129442.

Le prĂ©sent article constitue le texte, restĂ© jusqu’ici inĂ©dit, d’une confĂ©rence de Tiphaine Samoyault lors d’une communication Ă  la journĂ©e d’études : « ModĂšles interprĂ©tatifs des post-colonial Studies » qui s’est tenu Ă  l’École normale supĂ©rieure, le 17 mai 2008. L’analyse proposĂ©e de l’ouvrage de Spivak se situe dans le droit fil de la rĂ©flexion sur le partage des disciplines qui est au cƓur de la huitiĂšme livraison de Fabula-LHT.
Au centre de plusieurs polĂ©miques, Death of a Discipline avait dĂ©jĂ  fait l’objet dans Acta fabula d’un premier compte rendu « Votum mortis » par Didier Coste.

1On n’en finirait pas de relever toutes les expressions de l’inquiĂ©tude suscitĂ©e pour la pratique comparatiste et la discipline de la littĂ©rature comparĂ©e par la mondialisation, par l’extension grandissante des interactions, des circulations et des croisements, comme si, plus que d’autres disciplines, la littĂ©rature comparĂ©e devait se plier Ă  des impĂ©ratifs Ă©conomiques, comme si sa courbe ou sa destinĂ©e devait prĂ©senter une homologie avec celles du monde comme il va ou comme on le dessine1. Jusqu’à l’arrĂȘt de mort prononcĂ© par Gayatri Chakravorty Spivak en 2003 avec Death of a Discipline2, on distingue plusieurs moments dans l’expression de cette perturbation, qui correspondent peut-ĂȘtre Ă  plusieurs façons politiques et mĂ©thodologiques de le penser. Le premier, qui prĂ©cĂšde le tournant du siĂšcle ou qui coĂŻncide avec la fin du millĂ©naire et le sentiment de cette fin, et mĂȘme si on peut l’identifier comme le moment du Cultural turn, est caractĂ©risĂ© par une ambivalence : c’est celui dont tĂ©moigne le premier rapport de l’ACLA (American Comparative Literature Association) publiĂ© par Charles Bernheimer sous le titre Comparative Literature in the Age of Multiculturalism oĂč, tout en Ă©voquant le caractĂšre anxiogĂšne d’une discipline forcĂ©e de renoncer Ă  ses centres stables et Ă  ses points de repĂšres traditionnels sous l’effet de la dĂ©multiplication et des textes Ă  considĂ©rer et des modes d’approche pour le faire, signalait aussi l’euphorie de cette ouverture transnationale qui offrait Ă  la discipline une nouvelle raison d’ĂȘtre, une pertinence critique indĂ©niable3. C’est aussi le sens du propos d’Eva Kushner Ă  l’AILC (Association internationale de LittĂ©rature comparĂ©e) en 1994, qui parle Ă  la fois des faiblesses d’une discipline qui veut toujours ĂȘtre au plus prĂšs des Ă©volutions et novations scientifiques et disciplinaires de son temps et de la force critique et pragmatique que lui donne le changement de nature de son champ de connaissance, qui implique qu’elle soit une discipline dĂ©cisive pour poursuivre et Ă©tendre les explorations de cultures autres et pour renouveler les articulations entre ces cultures4. Dans le cadre de ce premier moment, la discipline paraĂźt pouvoir invoquer Ă  la fois un souci politique et un affranchissement du soupçon d’accointance ou de crispation idĂ©ologiques. Sa mĂ©thodologie paraĂźt ĂȘtre une rĂ©ponse aux enfermements problĂ©matiques dans la langue ou dans la nation ; elle permettrait aussi de rompre la liaison de l’identitĂ© nationale et de l’identitĂ© linguistique. Un deuxiĂšme moment voit la littĂ©rature comparĂ©e plus nettement en crise, mĂȘme si, Claire Joubert le rappelle, le terme de crise est toujours employĂ© Ă  son propos, notamment en AmĂ©rique du Nord oĂč la discipline, nĂ©e en 1947, est toujours dite « in permanent Crisis », au point que celle-ci apparaĂźt comme son programme critique5 : dans ce deuxiĂšme moment, la mondialisation (globalization en anglais et dans beaucoup d’autres langues, y compris trĂšs souvent en français) apparaĂźt moins comme une ouverture positive ou un transnationalisme faisant fond sur le multiple mais comme une chape uniformisante et l’imposition de nouvelles normes de domination : alors il semble qu’il faille rectifier de nouveau les assises Ă©pistĂ©mologiques de la discipline qui paraĂźt idĂ©ologiquement un peu embarrassĂ©e. Dix ans aprĂšs le premier rapport de l’ACLA, le second, issu du congrĂšs de 2004, cette fois intitulĂ© Comparative Literature in an Age of Globalization (on voit le passage du divers Ă  l’un-tout, de « multiculturalism » Ă  « globalization »), exprime par quantitĂ© de voies et de voix diffĂ©rentes, cette nĂ©cessitĂ© d’une reprise, « Looking back at “literary theory” », aprĂšs le « cultural turn » des annĂ©es 1990, comme le propose Richard Rorty, ou en reprenant la premiĂšre phrase d’un des chapitres du Petit traitĂ© d’inesthĂ©tique d’Alain Badiou “je ne crois pas beaucoup Ă  la littĂ©rature comparĂ©e” (Emily Apter), en posant la question de ce qu’est ou pourrait ĂȘtre un comparatisme post-colonial, post-canonique, non exclusivement culturel. Dans son introduction, Haun Saussy expose les raisons de la fragilitĂ© identitaire du comparatisme (inversement proportionnelle, au moment oĂč il Ă©crit, Ă  son assise institutionnelle) en les reliant Ă  des indĂ©terminations d’époque : « recent mutations in the political and institutional structures within we practice leave little unaffected.6 » Cette Ă©poque « monodirectionnelle », ou « monopolarisé » (« An Age of Unipolarity »), inĂ©galitaire (« An Age of Inequality »), marquĂ©e par la transformation des institutions, liĂ©e Ă  l’affaiblissement des nations et Ă  l’essor d’une Ă©conomie globale intĂ©grĂ©e, (« An Age of Institutional Transformation »), par l’Information (« An Age of Information », « so the current “space of comparison”, rather than requiring that different works or traditions be deliberately wired up to communicate, sees them as always already connected ; the question is just how7. »), est peut-ĂȘtre l’époque de la littĂ©rature comparĂ©e pour qui, comme l’avait rappelĂ© Emily Apter, le manque d’ancrage, de lieu fixe est aussi caractĂ©ristique de la discipline8. Il s’agit de rouvrir constamment la question de la comparabilitĂ©, de la possibilitĂ© mĂȘme de la comparaison, de postuler une identitĂ© fantomatique de la littĂ©rature comparĂ©e, de mettre en Ă©vidence, de façon plus ou moins honteuse ou assumĂ©e, un malentendu scientifique. Ce dĂ©faut d’identitĂ© est — ou n’est pas — compensĂ© par un excĂšs de lĂ©gitimation en aval de la discipline : son succĂšs acadĂ©mique ou critique. C’est ce qui explique l’éventuel retournement axiologique, relevĂ© par Claire Joubert dans Comparer l’étranger :

Le projet serait de retourner la valeur de cet Ă©tat critique de la discipline, comme non plus seulement le symptĂŽme mais le moteur de son efficace critique : transmuter son caractĂšre flottant en une labilitĂ© stratĂ©gique, et faire valoir le comparatisme comme lieu de transfert et plaque tournante des sciences humaines, indispensables comme « mĂ©ta-discipline », dit Saussy, et mĂȘme « contre-discipline ». [
] L’état de crise prend valeur de capacitĂ© transformatrice, et le comparatisme peut se construire comme savoir du passage, et milieu de passage des savoirs9.

2C’est dans le cadre de cette tension paradoxale, qui fait le dynamisme de ce deuxiĂšme moment que j’ai indiquĂ©, qu’il faut lire et comprendre Death of a Discipline [La Mort d’une discipline],de G. Ch. Spivak, qui proclame cette fois de façon provocatrice et sans doute un peu abusive, eu Ă©gard Ă  l’ensemble de la dĂ©monstration, la fin de la littĂ©rature comparĂ©e. L’auteur veut donner de nouvelles bases Ă  une discipline dont la « mort » ne serait effective que si celle-ci continuait, dans le droit fil de son histoire europĂ©enne, Ă  considĂ©rer les langues et les littĂ©ratures occidentales hĂ©gĂ©moniques comme points de rĂ©fĂ©rence. Mais c’est surtout en tant que discipline que cette mort peut ĂȘtre annoncĂ©e (moins la mort de la littĂ©rature comparĂ©e, donc, que de la littĂ©rature comparĂ©e comme discipline) : pour les raisons Ă©voquĂ©es Ă  l’instant, qui tiennent aux principes de renouvellement de la littĂ©rature comparĂ©e, cette derniĂšre ne peut survivre qu’en se fragilisant comme discipline : les principes de ce renouvellement sont premiĂšrement la rencontre avec d’autres disciplines parmi celles qui se sont dĂ©veloppĂ©es dans les cinquante derniĂšres annĂ©es aux États-Unis, les « Area Studies » (Ă©tudes des grandes aires gĂ©o-politico-culturelles) et, dans une moindre mesure, les « Ethnic Studies » et les « Cultural Studies » (= fragilisation par contamination disciplinaire) ; deuxiĂšmement, il faut selon l’auteur qui a Ă©tĂ© sa premiĂšre traductrice aux Etats-Unis, retenir la leçon de Jacques Derrida et ne pas considĂ©rer les concepts comme universels (= fragilisation du langage de la discipline) ; le troisiĂšme principe consiste Ă  refuser les modalitĂ©s actuelles de la mondialisation qui renforcent l’hĂ©gĂ©monie des langages hĂ©gĂ©moniques (= fragilisation par la remise en cause du lieu mĂȘme du renouvellement, la mondialisation justifiant en effet la redĂ©finition) : Ă  ces modalitĂ©s, il faut selon G. Ch. Spivak substituer un principe de « planĂ©tarité » qui apparaĂźt, dans ce discours, comme le rĂ©ancrage dans la rĂ©alitĂ© des langues et de la diversitĂ© mais sans le piĂšge du discours sur l’altĂ©ritĂ©. C’est avec ce concept de « planetarity », titre du dernier chapitre de l’ouvrage, que se dĂ©ploie la thĂšse politique et intellectuelle de l’auteur : Ă  l’inverse de toutes les pratiques comparatistes traditionnelles, quels qu’aient Ă©tĂ© leur domaine d’application (anthropologie, ethnologie, littĂ©rature, histoire des religions, etc.), un travail fondĂ© sur cette notion implique de ne plus identifier l’autre comme autre, Ă  ne plus adopter de point de rĂ©fĂ©rence ou de comparaison mais Ă  tout considĂ©rer selon le principe de l’inclusion10. Les principaux bĂ©nĂ©ficiaires de cette nouvelle approche sont bien entendu les littĂ©ratures et les langues « subalternes » (le terme de subalterne, hĂ©ritĂ© de Gramsci qui nommait ainsi les prolĂ©taires pour dĂ©jouer la censure, est, on le sait, extrĂȘmement important dans le systĂšme de G. Ch. Spivak11), qui se trouvent alors Ă  la fois reterritorialisĂ©es et dĂ©gagĂ©es de tout effet de minorisation.

3En vertu du mĂȘme renversement axiologique entrevu tout Ă  l’heure, cette « mort » laisse donc place immĂ©diatement Ă  une « vie nouvelle ». C’est la nouveautĂ© de cette vie nouvelle que l’on peut commencer par interroger, tout comme l’efficacitĂ©, et l’éventuelle labilitĂ© du modĂšle proposĂ© (sa valeur critique effective). Je voudrais partir de lĂ  pour indiquer quelques effets ou implications de cette proposition refondatrice pour l’idĂ©e mĂȘme de discipline et envisager les raisons pour lesquelles il est plus intĂ©ressant de la considĂ©rer en la travaillant et en la modulant plutĂŽt que de l’ignorer comme l’UniversitĂ© française l’a souvent fait des modĂšles post-coloniaux ou les discours hĂ©ritĂ©s de ces derniers (mĂȘme si les Ă©ditions Amsterdam et Payot ont fait rĂ©cemment un travail de rattrapage traductif). Le rejet pur et simple prive en effet de la discussion critique.

4Bien qu’issue de la rĂ©vision du canon menĂ©e par les Ă©tudes post-coloniales aux États-Unis, la rĂ©flexion de G. Ch. Spivak apporte incontestablement des Ă©lĂ©ments nouveaux. On pourrait lui objecter qu’une reterritorialisation telle qu’elle l’appelle de ses vƓux implique forcĂ©ment le retour d’un point de vue centrĂ© — mĂȘme si le centre s’est dĂ©placĂ©. On pourrait aussi lui faire remarquer que cette valorisation du « mineur » ou du « subalterne » s’inscrit dans le mĂȘme horizon politiquement correct que celui prĂŽnĂ©e par la rĂ©flexion dite post-coloniale. Or il me semble que sa proposition est bien diffĂ©rente et pas si correcte politiquement qu’on pourrait le croire : il ne s’agit plus d’inverser les pĂŽles de reconnaissance ou de lĂ©gitimation mais de souligner que tout effort allant dans ce sens, qu’il provienne des pĂŽles majeurs et culpabilisĂ©s ou bien qu’il soit prĂŽnĂ© de l’intĂ©rieur des cultures mineures ou dominĂ©es, vise Ă  rĂ©inscrire une position de subordination — et c’est dans ce sens qu’elle critique les « Subalternes » indiens. En dĂ©construisant ce discours, elle propose une pensĂ©e du divers et des passages qui n’est plus soumise Ă  la « comparaison » (en ce sens la discipline, ainsi renouvelĂ©e, peut effectivement mourir) mais Ă  une nĂ©cessaire juxtaposition. La derniĂšre critique qu’on pourrait lui adresser, comme Ă  tous ceux qui tentent de saisir un objet absolument extensif, c’est la gĂ©nĂ©ralisation et l’absence de travail concret sur les textes. Or, mĂȘme si les dimensions de ce livre ne cadrent pas avec de longues analyses, la mĂ©thode consiste bien Ă  penser Ă  partir des textes et non sans eux (comme le fait Ă  l’inverse Franco Moretti lorsqu’il parle de littĂ©rature mondiale) : ainsi, elle reste l’hĂ©ritiĂšre revendiquĂ©e de la littĂ©rature comparĂ©e traditionnelle tout en proposant une alternative forte au discours post-colonial dominant. Il est donc faux de dire que toute la Comparative literature travaillĂ©e par le modĂšle post-colonial instrumentalise la littĂ©rature Ă  des fins culturalistes. Il faut plutĂŽt comprendre que d’une part cette rĂ©flexion rĂ©cente s’inscrit dans un second moment, qui est une remise en cause du tournant culturel et que, par consĂ©quent, elle implique d’autre part une redĂ©finition de ce que l’on entend par culture (terme qu’on a fortement tendance Ă  dĂ©valoriser, en français). La littĂ©rature n’est pas plus le produit dĂ©terminĂ© ou logique d’une culture (ce qui en ferait l’illustration de celle-ci) qu’elle n’échappe totalement Ă  son contexte linguistique, national et culturel au nom d’une idĂ©e gĂ©nĂ©rale et universalisante de LittĂ©rature (qui seule permettrait que l’on compare « quand mĂȘme »). L’intĂ©rĂȘt de la littĂ©rature comparĂ©e est de ne pas rĂ©duire cette diversitĂ©, de rapporter la littĂ©rature Ă  la particularitĂ© d’une situation que l’on peut dire culturelle en pensant la culture comme l’articulation du langage, du politique et de l’art, ce qui implique Ă©videmment d’éviter quelques Ă©cueils : de ne pas rĂ©duire le champ Ă  un corpus de « great works » et de ne pas figer le concept de culture12. C’est seulement en considĂ©rant que la littĂ©rature a pour fonction de dĂ©placer la pensĂ©e de la culture, de faire bouger la culture elle-mĂȘme qu’une Ă©tude « culturelle » de la littĂ©rature, attentive Ă  des questions de langue et, Ă  travers elles, de communautĂ©, de peuple13, de nation, se justifie. Ainsi comparer « quand mĂȘme », comme on traduit « quand mĂȘme », par delĂ  tous les constats d’intraduisibilitĂ©, c’est tenir l’équilibre entre d’un cĂŽtĂ©, une singularitĂ© irrĂ©ductible et de l’autre, une multiplicitĂ© tout aussi irrĂ©ductible. C’est une idĂ©e qu’E. Apter dĂ©veloppe Ă  partir de G. Ch. Spivak et qui me paraĂźt importante : le dĂ©fi de la littĂ©rature comparĂ©e consiste aussi Ă  considĂ©rer l’autre sans avoir peur de ne pas le comprendre, Ă  substituer Ă  l’impĂ©ratif Ă©thique un impĂ©ratif traductif. Il ne faut pas avoir peur de mal traduire l’autre parce que cela devient vite une nouvelle frilosité : on justifierait aisĂ©ment son monolinguisme et son repli en continuant d’affirmer que la poĂ©sie est intraduisible et en affirmant cela seulement14. On peut tenir Ă  la fois qu’elle est intraduisible et que c’est la raison mĂȘme pour laquelle il faut la traduire.

5 Les autres espaces de rĂ©flexion ouverts par Death of a Discipline ou plus gĂ©nĂ©ralement par cette « re-vie », ce « re-renouvellement » de la littĂ©rature comparĂ©e (que j’ai caractĂ©risĂ©es comme un « second moment » de la redĂ©finition rĂ©cente) me semblent concerner l’idĂ©e mĂȘme de discipline et celle de mondialisation (et le lien que peuvent nouer ces deux idĂ©es). Le dĂ©bat sur la littĂ©rature comparĂ©e comme discipline et l’inquiĂ©tude suscitĂ©e par ses constantes remises en cause n’est pas propre Ă  l’institution nord-amĂ©ricaine. Toujours en quĂȘte d’individualitĂ© scientifique, elle apparaĂźt partout comme un champ, comme une mĂ©thode ou comme un geste critique. Comme le dit Yves Chevrel dans son « Que sais-je » sur La littĂ©rature comparĂ©e — et on retrouverait des formulations comparables dans les rapports de l’ACLA :

Il ne semble pas, en tout cas, que les comparatistes soient en Ă©tat de proposer une thĂ©orie de la littĂ©rature. Mais s’il n’y a pas de thĂ©orie de l’objet Ă©tudiĂ©, y en a t-il une du mode d’étude lui-mĂȘme ? Les comparatistes prĂ©fĂšreront sans doute parler de mĂ©thode15.

6En d’autres termes, s’il n’y a pas de thĂ©orie possible de l’objet, il n’y a pas de discipline. La proximitĂ© que la littĂ©rature comparĂ©e entretient traditionnellement avec d’autres disciplines, son souci interdisciplinaire, procĂšdent soit d’un dĂ©faut, soit d’une confusion : entre fait transculturel et geste transculturel, entre fait interlinguistique ou interculturel et saisie voire pensĂ©e des contacts et des croisements. Pour se constituer en discipline des disciplines, comme la littĂ©rature comparĂ©e prĂ©tend souvent pouvoir le faire, elle est contrainte de problĂ©matiser les espaces de l’entre sur lesquels elle peut se tenir : frontiĂšre, liminalitĂ© (Homi Bhabha), seuil, zone, traduction, ou Ă  des notions comme celles de mĂ©tissage ou d’hybriditĂ©, propres Ă  dĂ©faire les enracinements (Ă  quoi la littĂ©rature comparĂ©e en France n’est pas toujours prĂȘte). Les modĂšles proposĂ©s par les Ă©tudes post-coloniales restent dĂ©terminants pour les repĂ©rer, les nommer, en faire parfois des outils critiques. Mais ils restent impropres Ă  caractĂ©riser suffisamment le mondial pour en faire un vĂ©ritable instrument thĂ©orique. Or il me semble que c’est par lĂ  que la littĂ©rature comparĂ©e pourrait retrouver un statut de discipline, en parvenant Ă  penser le mondial, en contribuant Ă  la rĂ©flexion sur la mondialisation ; et qu’elle peut apporter par lĂ  Ă  d’autres disciplines et notamment Ă  l’anthropologie qui a plus de mal, semble-t-il, Ă  sortir de dĂ©finitions essentialisantes du « local » ou de la « culture ».

7Certes, le mondial n’a pas attendu la situation particuliĂšre d’aujourd’hui pour ĂȘtre pensĂ© par diffĂ©rentes disciplines (comme le montre l’histoire du concept de Weltliteratur que travaille actuellement Peter Gossens Ă  l’universitĂ© de Bochum — mais on peut penser aussi Ă  la notion d’économie monde, mise en Ă©vidence par Braudel en 1979, aux notions d’Ɠuvres-mondes ou de romans-mondes16 Mais la situation actuelle conjoint plusieurs facteurs qui crĂ©ent une configuration spĂ©cifique eu Ă©gard Ă  cette notion : comme le montrent bien Marie Cuillerai et Marc Abeles, dans une rĂ©flexion de philosophie Ă©conomique, la concentration du pouvoir Ă©conomique et financier, la fin du partage du monde autour de l’affrontement entre deux blocs et la mutation du systĂšme d’information impliquent de proposer une nouvelle articulation du local et du global, de la territorialitĂ© et de la dĂ©territorialisation.17 La pensĂ©e d’Arjun Appadurai est l’une des plus stimulantes, actuellement, pour l’analyse de ces questions. Dans Les dimensions culturelles de la mondialisation, il met l’accent sur le primat de l’imagination dans cette nouvelle configuration : l’ĂȘtre construit son local plus que le local ne le dĂ©termine ou le construit. Les termes de l’analyse relĂšvent plus, dĂšs lors, du discours Ă©conomique que du discours Ă©thique : il s’agit d’étudier, de mesurer des flux, de proposer une thĂ©orie de la mobilitĂ© qui soit pertinente. Les comparatismes europĂ©ens traditionnels rĂ©torqueront que cette assiste de la discipline sur une thĂ©orie de la mondialisation conduit Ă  survaloriser les phĂ©nomĂšnes diasporiques, mais on peut souligner Ă  l’inverse que la puissance de dĂ©localisation de la littĂ©rature elle-mĂȘme constitue le lieu idĂ©al pour une pensĂ©e renouvelĂ©e, et variable, du mondial.