Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 12, numéro 5
Karel Vanhaesebrouck

Échanges intellectuels & polĂ©miques dans la RĂ©publique des Lettres

Collaboration and Interdisciplinariy in the Republic of Letters. Essays in Honour of Richard G. Maber, sous la direction de Paul Scott, Manchester : Manchester University Press, coll. « Durham Modern Language Series », 2010, EAN 9780719082825.

1Dans Collaboration and interdisciplinarity in the Republic of Letters, Paul Scott a regroupĂ© quinze essais pour cĂ©lĂ©brer le dĂ©part Ă  la retraite en 2008 de l’early modern scholar Richard Gervase Maber. Professeur au dĂ©partement français de la Durham University, R. Maber Ă©tait devenu en 1989 le quatriĂšme directeur du Centre for Seventeenth‑Century Studies de la mĂȘme universitĂ©1. C’est sous son impulsion que les travaux de ce centre trĂšs renommĂ© se sont consolidĂ©s au niveau international. En 1985, R. Maber a créé la revue interdisciplinaire The Seventeenth Century, publiĂ©e aujourd’hui par Manchester University Press. À ce jour, il est toujours rĂ©dacteur en chef de cette revue scientifique.

2Comme c’est toujours le cas d’une publication commĂ©morative, cet ouvrage regroupe un certain nombre d’articles de scientifiques actifs dans le mĂȘme domaine d’activitĂ© que la personne honorĂ©e. R. Maber a effectuĂ© de longues recherches sur l’histoire de la culture et des idĂ©es au dix‑septiĂšme siĂšcle, en se concentrant sur la vie intellectuelle particuliĂšrement riche de la RĂ©publique des Lettres. Chaque contribution Ă  cet ouvrage prĂ©sente Ă  sa façon des formes spĂ©cifiques de collaborations interdisciplinaires et d’alliances au sein de cette communautĂ© intellectuelle du dix‑septiĂšme siĂšcle. Collaboration and interdisciplinarity in the Republic of Letters constitue de la sorte une perspective hĂ©tĂ©rogĂšne sur les sources particuliĂšrement riches de cette pĂ©riode. Cette hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, qui est propre Ă  chaque liber amicorum, constitue la vĂ©ritable richesse de ce recueil (le lecteur y trouve un aperçu des Ă©tudes en cours sur ce terrain spĂ©cifique), tout en permettant de distinguer une ligne argumentative d’ensemble (toutes les contributions n’ont pas toujours un lien trĂšs clair avec le thĂšme Ă©voquĂ© dans l’introduction).

3Chaque contribution est une micro‑analyse d’un aspect spĂ©cifique de la vie intellectuelle europĂ©enne sous l’Ancien RĂ©gime. En rĂ©sumĂ©, ce recueil permet de jeter un coup d’Ɠil fragmentaire intĂ©ressant dans la RĂ©publique des Lettres. En le lisant, on se rend compte que cette communautĂ© informelle, qui constituait Ă  la fois un idĂ©al et une pratique concrĂšte, dĂ©passait toutes les frontiĂšres. Dans ce rĂ©seau intellectuel sans hiĂ©rarchie claire, cet « internet de l’Europe sous l’Ancien RĂ©gime » (p. xxi), la recherche n’est plus une activitĂ© solitaire, mais la science devient interactive et collĂ©giale. Les scientifiques de l’époque correspondent, collaborent par‑delĂ  les limites des disciplines et sont mobiles, le plus souvent volontairement, mais aussi parfois par la contrainte (en cas de bannissement).

4P. Scott a classĂ© les contributions de Collaboration and interdisciplinarity in the Republic of Letters en trois parties, qui Ă©clairent chacune un aspect spĂ©cifique des modalitĂ©s de collaboration et des rĂ©seaux interdisciplinaires qui structuraient la vie intellectuelle dans l’Europe Ă  l’époque moderne antĂ©rieure. La premiĂšre partie du livre est composĂ©e de cinq essais traitant chacun d’un aspect polĂ©mique de ce thĂšme. Les auteurs y montrent que toutes les collaborations ne se dĂ©roulaient pas de façon harmonieuse ou univoque, et que certaines alliances pouvaient prendre une tournure quasiment subversive. Christopher Brooks prend comme point de dĂ©part pour sa contribution un ouvrage de John Neale2, historien des Tudors. Contrairement Ă  Neale, dont l’ouvrage part toujours du postulat que les membres du parlement collaboraient pour mener Ă  bien la rĂ©forme de l’église, Chr. Brooks se demande dans le sillage des Ă©tudes rĂ©centes si les radicaux Ă©lisabĂ©thains qui souhaitaient supprimer les Ă©vĂȘques et remplacer leur autoritĂ© par un « ecclesiastical government » bĂ©nĂ©ficiaient vraiment d’un soutien unanime. Et Brooks de penser que le rĂŽle du parlement dans cette discussion a peut‑ĂȘtre Ă©tĂ© fortement exagĂ©rĂ© et que l’on s’est trop attardĂ© sur un petit groupe de dissidents. James Morice et Robert Beale, deux officiers de la couronne subalternes qui unirent leurs efforts contre John Whitgift, l’évĂȘque de CantorbĂ©ry, jouent un rĂŽle central dans son rĂ©cit. Ces personnages pĂ©riphĂ©riques et les relations qu’ils entretenaient l’un avec l’autre permettent de se faire une meilleure idĂ©e de l’histoire officielle :

[W]hile it is not necessarily an episode on the ‘high road’ to constitutional democracy, it is an illustration of the bumpy track that had to be cut through largely uncharted territory in order to integrate the reformed Church of England into the secular state, and which led ultimately to the devastating multi-vehicle pile-up that was the English Civil War. (p. 4)

5Morice et Beale protestĂšrent tous deux avec vĂ©hĂ©mence contre le Book of Common Prayer et surtout contre la suprĂ©matie de ce texte, dont ils contestaient le statut lĂ©gal et l’intĂ©gritĂ© textuelle face aux « common law courts » (p. 8). Chr. Brooks, qui esquisse dans son article la lutte de ce duo contre la jurisprudence ecclĂ©siastique, insiste sur le fait qu’il n’y a pas eu de contact direct entre Morice et Beale (et donc pas de vĂ©ritable collaboration), mais explique aussi que l’un et l’autre furent constamment associĂ©s par leurs opposants et met clairement en lumiĂšre les parallĂšles existants entre leurs Ă©crits respectifs (ils correspondaient d’ailleurs tous les deux avec le Lord trĂ©sorier Burghley). En prenant l’exemple de Morice et de Beale, Chr. Brooks dĂ©montre que la politique Ă©lisabĂ©thaine ne peut pas ĂȘtre rĂ©duite Ă  une opposition nette entre deux positions politiques diffĂ©rentes, mais Ă©tait plutĂŽt une « dysfunctional family » (p. 12), une famille dans laquelle les alliances se rĂ©configurent de maniĂšre permanente. Au final, la campagne menĂ©e par Morice et Beale Ă©choua, mais elle fut Ă  la base de bien des diffĂ©rends cruciaux au sein de l’histoire constitutionnelle et religieuse de l’Angleterre. Alors que la contribution de Brooks se rapporte encore de maniĂšre indirecte au thĂšme gĂ©nĂ©ral du livre (en montrant que l’absence d’une vĂ©ritable collaboration n’implique pas nĂ©cessairement l’absence d’un systĂšme complexe d’interfĂ©rences et d’alliances), la contribution de Martin Dzelzainis qui examine de plus prĂšs le dernier (et le plus Ă©nigmatique) ouvrage en prose de John Milton : A Declaration, or Letter Patents of the Election of thus present King of Poland John the Third et qui reconstitue mĂ©ticuleusement le contexte politique complexe dans lequel cet ouvrage est nĂ©, s’insĂšre de maniĂšre plus difficile dans l’ensembles des textes (cela est d’ailleurs le cas pour un nombre d’autres textes dans ce mĂȘme volume).

6Dans son trĂšs bel article intitulĂ© « Viper Wine », Peter Davidson s’attarde sur une autre polĂ©mique dans laquelle le discours religieux joue aussi un rĂŽle clĂ©. P. Davidson illustre le cas cĂ©lĂšbre de Sir Kenelm Digby, « a much-travelled virtuoso, a man that no single discipline could long detain » (p. 33), un noble catholique qui fut accusĂ© en 1633 d’avoir empoisonnĂ© son Ă©pouse Venetia Digby. Digby, tĂ©moigne P. Davidson, fut l’incarnation de toutes les contradictions de la recherche scientifique au dix‑septiĂšme siĂšcle : « he was an early member of the Royal Society who had published in 1658 a discourse expounding the possibility of curing sword wounds by sympathetic magic » (p. 35). P. Davidson dĂ©montre de façon convaincante comment cette affaire s’inscrit dans un cadre plus large de performativitĂ© baroque et la maniĂšre dont il peut s’intĂ©grer dans une ligne narrative anticatholique. Pour lui, le fait que Digby fut accusĂ© d’empoisonnement par du vin ou du venin de vipĂšre n’est pas un hazard : « it seems inevitable, given the place which Digby occupied in the imaginations of his contemporaries that he should be accused of the very Italian, very Catholic crime of poisoning » (p. 41). La contribution de Joy Charnley nous permet de dĂ©couvrir que la RĂ©publique des Lettres s’étendait aussi au‑delĂ  des frontiĂšres europĂ©ennes. Le personnage central de l’essai est Cristobal de Acuña, un jĂ©suite qui, avec son collĂšgue AndrĂ© Dartieda, entreprit en 1639 la descente de l’Amazone entre Quito (PĂ©rou, sous domination espagnole) et Para (l’actuelle Belem, Ă  l’époque colonie portugaise). Leur voyage dura Ă  peu prĂšs un an. En 1641, de Acuña le relata dans Nuevo Descubrimiento del gran rio de las Amazones. L’ouvrage fut ensuite traduit en 1682 sous le titre de Relation de la riviĂšre des Amazones par le poĂšte français Marin Le Roy de Gomberville avec l’aide d’Esprit Cabart de Villermont. Dans son article, J. Charnley s’attarde sur la traduction et sur la maniĂšre dont le texte prĂ©sente l’Amazone sous un jour positif, comme un emplacement idĂ©al pour Ă©tablir des colonies et dĂ©velopper des activitĂ©s commerciales, tout comme de Acuña s’était efforcĂ© de prĂ©senter la rĂ©gion sous son meilleur jour pour les Espagnols. La traduction n’est donc pas uniquement littĂ©ralement le rĂ©sultat d’une collaboration. Elle constitue Ă©galement un texte Ă  plusieurs voix, dans lequel les traducteurs ne se sont pas privĂ©s de faire par opportunisme des omissions et des ajouts.

7C’est cependant la contribution de Timothy Raylor, le dernier texte de cette premiĂšre partie, qui met le mieux en lumiĂšre le thĂšme de l’ouvrage. La discussion porte ici sur The Preface of Gondibert, un volume imprimĂ© par un petit groupe d’exilĂ©s anglais dans les annĂ©es cinquante du dix‑septiĂšme siĂšcle. Cette publication est une rĂ©flexion approfondie sur le poĂšme Ă©pique Gondibert et sur le rĂŽle de la poĂ©sie sous la forme d’une lettre adressĂ©e par Sir William Davenant Ă  Hobbes. Le texte est Ă  son tour suivi d’une rĂ©ponse de Hobbes et d’un commentaire sur Gondibert sous la forme de poĂšmes d’Abraham Cowley et Edmund Waller. Le poĂšme proprement dit n’y est pas repris. Il n’était pas prĂȘt, mĂȘme s’il avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© longuement commentĂ© par Hobbes et ses confrĂšres. The Preface of Gondibert est un bel exemple de la vitesse Ă  laquelle les discussions et polĂ©miques se dĂ©roulaient au sein de la RĂ©publique des Lettres. Les textes de Davenant et Hobbes sont gĂ©nĂ©ralement interprĂ©tĂ©s comme des ajouts harmonieux. T. Raylor souligne toutefois les divergences entre les deux textes, qui trouvent leur origine dans les tensions entre la philosophie, la politique et la poĂ©sie : « the most conspicuous gap between Preface and “Answer” lies in Hobbes’ failure to endorse, respond to, or even acknowledge Davenant’s large and prominent argument for the necessity of poetry as a “collateral aid” to government. » (p. 65) W. Davenant attribue Ă  la poĂ©sie une place (philosophique) bien plus importante, tandis que Hobbes rĂ©serve au poĂšte un rĂŽle beaucoup plus limitĂ© et traditionnel.

8Les cinq contributions de la premiĂšre partie dĂ©montrent ainsi que la polĂ©mique, la discussion et la stratĂ©gie faisaient partie intĂ©grante de la rĂ©alitĂ© discursive que constituait la RĂ©publique des Lettres. Friction, dissensions et mĂȘme mauvaise communication voulue en constituaient une partie essentielle. Ceci dit, il n’est pas toujours aisĂ© d’identifier ce qu’apporte chaque contribution aux problĂ©matiques plus larges de l’interdisciplinaritĂ© et de la collaboration artistique ou politique. Cependant, ces mĂȘmes contributions, dans toute leur variĂ©tĂ©, nous donnent un aperçu des rĂ©seaux complexes de la vie intellectuelle de la premiĂšre modernitĂ©, et cela sans prĂ©tendre de pouvoir procurer une perspective gĂ©nĂ©ralisante. Ces rĂ©seaux sont fragmentaires et rhizomatiques, sans vĂ©ritable centre ou hiĂ©rarchie. Les contributions dans cette premiĂšre partie nous montrent que les discours littĂ©raires (et autres) de l’époque se produisaient en permanente friction avec leur contexte culturel et politique. Exactement cette friction constitue la « modernité » de la vie intellectuelle de l’époque.

9Les cinq contributions de la deuxiĂšme partie de Collaboration and interdisciplinarity in the Republic of Letters mettent chacune de maniĂšre spĂ©cifique en lumiĂšre la nature de la communication telle qu’elle se dĂ©roulait dans les cercles intellectuels de l’Europe de la premiĂšre modernitĂ©. Cette deuxiĂšme partie nous donne un aperçu de l’atmosphĂšre informelle qui s’articule dans les pĂ©riphĂ©ries de la vie politique, cet univers mental oĂč la distinction entre rĂ©flexion intellectuelles, besognes quotidiennes et relations amicales n’est que d’importance secondaire. Dans son essai sur Camille de Morel, Jane Stevenson dĂ©montre que la RĂ©publique des Lettres n’était pas un privilĂšge exclusivement masculin. De Morel fut une figure clĂ© de la renaissance littĂ©raire en France. L’essentiel de son Ɠuvre est le fruit de collaborations ou de contributions personnelles Ă  des collaborations littĂ©raires. J. Stevenson montre que de Morel occupait une position isolĂ©e : une lecture biographique minutieuse nous montre que des femmes pouvaient Ă©galement appartenir Ă  la culture humaniste sophistiquĂ©e. William Brooks nous prĂ©sente un personnage similaire : celui de Marie le Bailleul, marquise de Huxelles. C’était un personnage haut en couleurs et une correspondante infatigable, « spymaster, commentator, hostess renowned for her sparkling conversation, femme fatale when young financial adviser, purveyor of spiritual and practical advice. » (p. 93) W. Brooks nous montre que cette dame jouait un rĂŽle central dans la vie culturelle et intellectuelle de l’époque en dehors du carcan protocolaire de Versailles. En lisant sa correspondance, on s’aperçoit qu’elle disposait d’excellentes informations et qu’elle possĂ©dait une curiositĂ© insatiable Ă  propos du crime et du chĂątiment, des problĂšmes de santĂ©, des pĂ©rils conjugaux, mais aussi de la distribution lamentable du courrier. La contribution de Nicholas Hammond, qui s’attarde sur la nature des ragots au dix‑septiĂšme siĂšcle, s’inscrit parfaitement dans le prolongement de l’article de Chr. Brooks. N. Hammond y examine le Chansonnier Maurepas, un manuscrit du dix‑huitiĂšme siĂšcle dans lequel Pierre Clairambaut rĂ©unit en deux volumes une collection de chansons du dix‑septiĂšme siĂšcle. Il veut ainsi Ă©tablir une distinction entre la conversation (qui se rĂ©gule socialement par des codes, une forme de bonne conduite et donc un moyen de distinction aristocratique) d’une part et les ragots de l’autre (informels, sans appartenance Ă  une classe). D’aprĂšs N. Hammond, cette collection illustre bien le rĂŽle du ragot, un rĂ©gime discursif dont l’auteur est toujours inconnu (il s’agit donc d’une collaboration invisible dans laquelle des rumeurs sont transmis d’un membre de cette communautĂ© Ă  un autre) et dont la transmission implique toujours un risque, surtout s’il concerne le roi (pour dĂ©crire les mƓurs sexuelles de la cour) ou des ecclĂ©siastiques en vue, comme le nonce du pape Innocent XI (pour railler par exemple son intĂ©rĂȘt (mal)sain pour les pages) :

Si le Nonce est au désespoir,

Qu’on lui retranche son pouvoir

Qu’on lui rende son page

Eh bien,

Il fera bon ménage

Vous m’entendez bien (p. 115)

10Dans leur contribution, Arnold Hunt et Alison Shell Ă©tudient la bibliophilie, un autre aspect spĂ©cifique de l’histoire de la culture dans l’Ancien RĂ©gime. Dans la communautĂ© intellectuelle du dix‑septiĂšme siĂšcle, l’échange de manuscrits constituait un rituel social important qui s’inscrit dans un systĂšme social plus large. Les auteurs montrent comment cet Ă©change Ă©tait enchĂąssĂ© dans les conflits religieux de l’époque, mais aussi qu’il constituait une forme de self-fashioning social et politique et que le geste Ă  premiĂšre anodin d’échanger un livre s’inscrit dans une collaboration â€˜Ă©mancipatoire’. Dans la derniĂšre contribution de cette deuxiĂšme partie, J. Mallinson illustre l’interaction intertextuelle entre la PamĂ©la de Voltaire (que l’on connaĂźt Ă©galement aujourd’hui sous le nom de Lettres de M. Voltaire Ă  Mme Denis de Berlin) d’une part et l’histoire d’un voyage Ă©crite cent ans plus tĂŽt par Chapelle en Beauchamont de l’autre. Ici, Voltaire utilise l’intertextualitĂ© comme une stratĂ©gie littĂ©raire mais aussi mondaine, faisant en passant Ă©talage de ses relations tendues avec le mode de vie libertin et avec la cour de FrĂ©dĂ©ric. La réécriture de Voltaire devient ainsi une sorte de collaboration, estime J. Mallinson.

11Alors que la premiĂšre partie nous a fait faire connaissance avec la complexitĂ© du rĂ©seau Ă  la fois formel et informel de la rĂ©publique des Lettres, les textes dans cette deuxiĂšme partie du volume semblent insister sur le fait que l’essentiel de cette communautĂ© intellectuelle n’est pas la collaboration dans le sens restreint du mot (c’est Ă  dire : deux ou plusieurs individus qui collaborent afin d’obtenir un rĂ©sultat qui est le produit de cet effort en commun) mais le fait que les Ă©changes intellectuels et littĂ©raires constituent en premiĂšre lieu une forme de sociabilitĂ©. C’est Ă  travers ces Ă©changes que les habitants de cette RĂ©publique Ă  la fois concret et virtuel s’inscrivent dans le monde. Les cinq contributions offrent une perspective bien prĂ©cise mais partielle sur un aspect de cette sociabilitĂ©.

12La troisiĂšme et derniĂšre partie de cette publication est la plus facile Ă  circonscrire. Toutes les contributions portent sur la relation entre le texte théùtral et la reprĂ©sentation de ce texte dans le drame français et anglais Ă  la premiĂšre modernitĂ©. La micro‑analyse dĂ©taillĂ©e de Michael Hawcroft Ă©tudie l’utilisation des points de suspension dans les premiĂšres Ă©ditions du Misanthrope et de L’Avare de MoliĂšre. Cette analyse mĂ©ticuleuse, nous dit l’auteur, nous permet de reconstituer la reprĂ©sentation, mais nous fournit Ă©galement les informations nĂ©cessaires concernant l’interprĂ©tation prĂ©vue et l’expĂ©rience de lecture recherchĂ©e. M. Hawcroft prĂ©sente un inventaire dĂ©taillĂ© de toutes les variantes et formes d’utilisation possibles, ambivalences comprises. Henry Phillips analyse la maniĂšre dont, dans ses tragĂ©dies romaines, Corneille imagine Rome non comme une entitĂ© territoriale mais comme un concept mental. Il nous montre comment Corneille thĂ©matise de cette maniĂšre les tensions entre Rome en tant qu’entitĂ© historique et le systĂšme de valeurs connexe de l’autre, Ă  un moment oĂč la France cherche activement Ă  renforcer et Ă  consolider son influence en Europe. H. Philips dĂ©montre de façon convaincante comment les tragĂ©dies romaines de Corneille ne se contentent pas de reproduire de maniĂšre univoque l’idĂ©ologie dominante, mais prĂ©sentent Ă©galement d’autres points de vue. La contribution de Paul Hammond consacrĂ©e Ă  Shakespeare s’inscrit plus directement dans le cadre gĂ©nĂ©ral de l’ouvrage. Sachant que probablement une piĂšce de Shakespeare sur quatre est le rĂ©sultat d’une collaboration (ne fut‑ce que parce que la plupart d’entre elles nous sont parvenues post factum Ă©crites par diffĂ©rentes mains), P. Hammond dĂ©montre que le texte de Titus Andronicus est le rĂ©sultat d’une collaboration directe non seulement entre George Peel et Shakespeare, mais aussi entre deux cadres de rĂ©fĂ©rence culturels et littĂ©raires diffĂ©rents. Titus Andronicus est, conclut P. Hammond, « the work of two imaginations » (p. 210). Jan Clarke analyse, pour finir, Femme juge et partie (1668/69), la cĂ©lĂšbre comĂ©die de travestissement de Montfleury, et la replace dans un rĂ©seau plus large oĂč l’on retrouve notamment Colombine avocat pour et contre (1685) de Fatouville, ProcĂšs de la Femme juge et partie de Montfleury (une critique humoristique de sa propre piĂšce) et La Femme juge et partie, un « divertissement muet » interprĂ©tĂ© lors de la Foire Saint Laurent en 1711. Clarke dĂ©voile les interfĂ©rences interdisciplinaires permanentes entre diffĂ©rents textes, genres et contextes, oĂč le plaisir de l’ambigĂŒitĂ© sexuelle occupe Ă  chaque fois la place centrale.

13Collaboration and interdisciplinarity in the Republic of Letters se termine par le discours inaugural de Richard Maber, dans lequel ce dernier tient un plaidoyer pour une vision intĂ©grĂ©e de la vie intellectuelle au dix‑septiĂšme siĂšcle, un contexte dans lequel les valeurs de l’amitiĂ© et de la communautĂ© intellectuelle de la RĂ©publique des Lettres (« an ideal of mutual support and assistance in the furthering of knowledge that completely transcended all differences of religion and political affiliation ») (p. 231) jouent un rĂŽle essentiel. PlutĂŽt que nous focaliser sur les grandioses rĂ©alisations de la culture sous l’Ancien RĂ©gime, nous devons tenter de distinguer l’humus sur lequel ces rĂ©alisations artistiques et scientifiques ont pu se dĂ©velopper : « each dazzling achievement is more likely the visible part of an iceberg, supported by an immense obscure mass of intellectual activity going on below the surface » (p. 230). Ce liber amicorum offre d’intĂ©ressantes perspectives sur quelques fragments de l’immense masse immergĂ©e sous le sommet de l’iceberg de la premiĂšre modernitĂ©. Les micro‑analyses regroupĂ©es dans cet ouvrage ne constituent aucunement un tout cohĂ©rent et n’ont parfois qu’un lien trĂšs vague avec la thĂ©matique gĂ©nĂ©rale de l’introduction. Qui plus est, certaines contributions se limitent par trop Ă  prĂ©senter et dĂ©crire un corpus (partiel) spĂ©cifique. En contrepartie, le lecteur dĂ©couvre une grande diversitĂ© de matĂ©riels sources (primaires) prĂ©sentĂ©s de maniĂšre sĂ©rieuse et en connaissance de cause dans quatorze micro‑analyses. Ensemble, ces contributions dĂ©voilent une partie de la dynamique immense de la vie intellectuelle de l’époque, une vie oĂč les besognes scientifiques et intellectuelles allaient parfaitement de pair avec des faits divers personnels. Le volume nous montre donc, par ses quinze micro‑études, comment des ilots d’informations voyageaient Ă  travers diffĂ©rents aires gĂ©ographiques ou diffĂ©rents contextes sociaux, comment donc littĂ©rature et connaissance s’insĂ©raient dans une Ă©conomie Ă  la fois et intellectuelle. Cependant aucune des contributions semble vraiment affronter le problĂšme de l’interdisciplinaritĂ©, l’idĂ©e Ă©tant entendu que le mot serait un anachronisme dans un temps oĂč les frontiĂšres entre disciplines et mĂ©dias sont encore Ă  inventer. Ceci dit, ce livre dĂ©voile une partie de la richesse des Ă©changes intellectuelles et des modalitĂ©s de collaboration (ou son absence dans le cas d’une polĂ©mique intellectuelle) et dĂ©montre que l’essence de cette premiĂšre modernitĂ© rĂ©side comme on le sait dans le fait que les frontiĂšres entre les divers champs de collaboration sont fluides et indĂ©terminĂ©s. Exactement lĂ , dans ce pli entre savoir et pouvoir, entre science, art et politique, se met en place la dynamique qu’on appelle modernitĂ©. C’est pour cette raison que Collaboration and interdisciplinarity in the Republic of Letters constitue un complĂ©ment intĂ©ressant Ă  l’ouvrage Worlds Made by Words d’Anthony Grafton3. Ensemble, ils offrent au lecteur une vision intĂ©ressante du kalĂ©idoscope intellectuel qu’était la RĂ©publique des Lettres.