Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 12, numéro 6
titre article
Laurence Giavarini

Carlo Ginzburg dans la forĂȘt de la tradition littĂ©raire

Carlo Ginzburg, Le Fil et les traces. Vrai faux fictif [Il Filo e le tracce, Milan : Feltrinelli, 2006], traduit de l’italien par Martin Rueff, Paris : Verdier, coll. « Histoire », 2010, 537 p., EAN 9782864326168.

1Ce recueil d’articles parus entre 1988 et 2003 et d’inĂ©dits rendant compte de nombreuses communications internationales au moment de sa sortie en Italie, en 2006, affiche l’éclectisme des terrains parcourus par le grand historien italien Carlo Ginzburg. En revanche, le titre qui les rassemble propose l’hypothĂšse d’un fil conducteur — celui de la trace, une « mĂ©thode » exposĂ©e en 1986 dans Mythes emblĂšmes traces. Morphologie et histoire, traduit en français en 1989 et ressorti dans une Ă©dition revue chez Verdier, en 2010. L’ordre des articles rassemblĂ©s n’est pas chronologique, il ne correspond pas Ă  celui de leur parution ou de leur rĂ©daction, mais constitue une progression chronologique des « objets » — Montaigne avant Chapelain, Anacharsis avant Stendhal, Voltaire avant l’antisĂ©mitisme des annĂ©es 1920 —, et propose un parcours sur le statut de la rĂ©alitĂ© et du vrai Ă  l’intĂ©rieur d’une rĂ©flexion sur les conditions de production du discours historique : ainsi par exemple, le troisiĂšme article, consacrĂ© au Montaigne des « cannibales », date de 1993 (« III. Montaigne, les cannibales et les grottes ») et se situe avant l’article consacrĂ© Ă  Chapelain (« IV. Paris 1647 ») qui date de 1992 et entend faire du xviie siĂšcle un moment dĂ©cisif dans l’évaluation de la fiction romanesque comme productrice du vrai.

2Au-delĂ  du jeu avec la chronologie, Ă©cho aux ruptures temporelles qui marquent nombre d’analyses, il y a production d’un discours d’histoire sur les rapports entre le couple vrai/faux et le fictif et, plus progressivement, sur les implications Ă©thiques des conceptions de l’histoire. Si les premiers articles exposent un objet, en se fermant sur quelques lignes de rĂ©flexivitĂ© mĂ©thodologique, parfois un peu elliptiques (« IV. Paris 1647 », ou « V. les EuropĂ©ens dĂ©couvrent les chamans » par exemple), les articles de la fin sont plus globalement historiographiques. DĂ©marrant sur quelques rĂ©flexions sur « vĂ©rité » et « rĂ©alité » — dont C. Ginzburg revendique le caractĂšre presque dĂ©suet —, le volume pose la question des « effets de vĂ©rité » de l’écriture de l’histoire pour battre en brĂšche les mises en question « sceptiques » du rĂ©cit historique (au motif de sa trop grande contiguĂŻtĂ© avec le rĂ©cit de fiction), interroge au passage les « effets » propres Ă  la fiction (comme « le discours direct libre », dans l’article sur « L’ñpre vĂ©rité ») et se ferme donc sur plusieurs articles d’historiographie qui trouvent de nouvelles rĂ©sonances dans le recueil : l’un consacrĂ© Ă  Siegfried Kracauer (XII. « DĂ©tails, gros plan, micro‑analyse »), semble ainsi revenir sur la seconde partie du prĂ©cĂ©dent consacrĂ© au « principe de rĂ©alité » d’Hayden White (XI. « Unus testis »), un autre constituant une « synthĂšse » partielle sur la micro‑histoire (XIII), d’autres proposant des rĂ©flexions de mĂ©thode sur « l’Inquisiteur comme anthropologue » (XIV) ou sur la façon dont sa recherche sur les sorciĂšres est nĂ©e (XV) rĂ©pondent Ă  ceux que le volume consacre Ă  Montaigne, Voltaire, aux chamans ; enfin un questionnement sur la preuve (Annexe) fait retour vers certaines pages de l’article « Unus testis », un des plus intĂ©ressants du volume (p. 312 notamment). L’ensemble tĂ©moigne de la tĂ©nacitĂ© avec laquelle C. Ginzburg rĂ©flĂ©chit continĂ»ment — quels que soient les apparents « sauts et gambades » de sa mĂ©thode — aux implications des options historiographiques : la ligne conductrice du recueil porte ainsi sur ce qu’implique de faire de l’histoire le produit de l’historiographie — rĂ©flexion qui confĂšre Ă  l’ensemble une dimension d’histoire intellectuelle de la philosophie de l’histoire tout autant que de l’écriture de l’histoire.

Constellations

3L’ensemble est par ailleurs traversĂ© de notions qui, telles des Ăźles, forment le terrain discontinu de ses diffĂ©rents parcours, parfois Ă©blouissants, toujours foisonnants : notion d’« estrangement » — chez Montaigne, chez Voltaire, chez Kracauer —, qui vaut pour les auteurs Ă©tudiĂ©s comme pour l’historien se dĂ©prenant de lui‑mĂȘme ; notion de « distance », que ce soit Ă  propos des libertins Ă©rudits et de leur rapport sceptique aux religions, retournĂ© en sentiment de supĂ©rioritĂ© ou en proximitĂ© Ă©motive (p. 139) ; articulation histoire/historiographie donc, chez Hayden White, historien amĂ©ricain formĂ© par le nĂ©o‑idĂ©alisme italien de Benedetto Croce et Giovanni Gentile, ou chez les historiens français des annĂ©es 80 ; rĂ©fĂ©rence rĂ©currente au grand travail d’Erich Auerbach dans Mimesis, c’est‑à‑dire Ă  une certaine dĂ©finition de la « rĂ©alité » certes, mais tout autant Ă  un moment de l’écriture critique, dans l’exil, Ă  une position d’« estrangement par rapport Ă  la rĂ©alité » qui relie Auerbach Ă  Flaubert ou Kracauer, outre Voltaire (chap. I, VI, IX, XII) ; rapport entre historien et anthropologue, envisagĂ© notamment Ă  l’intĂ©rieur de la configuration inquisiteur/historien (« XIV. L’inquisiteur comme anthropologue »), mais aussi en amont dans certains objets (« II. La conversion des juifs de Minorque », « V. Les EuropĂ©ens dĂ©couvrent ou redĂ©couvrent les chamans »). Ce que C. Ginzburg appelle « traces », ce que son travail constitue comme des « traces » dans la forĂȘt des Ă©crits qu’il dĂ©chiffre procĂšde bien d’une mĂ©thode, qui consiste Ă  dĂ©ployer les notions en les dĂ©plaçant dans le temps, en les « retrouvant » pour ainsi dire de loin en loin Ă  travers des positions proches : on n’est pas ici dans quelque chose comme une iconologie d’historien, mais dans un jeu de pistes, une chasse sur un territoire dont C. Ginzburg seul connaĂźt le relief, mĂȘme si l’on y reconnaĂźt certains principes de la rigueur historienne, tel celui qui consiste Ă  retourner voir le texte citĂ© en seconde main, Ă  remonter Ă  la « trace ».

4Le fil continu qu’interroge C. Ginzburg et qui motive la constitution du recueil est, on l’a dit et il s’en explique dans une brĂšve introduction, le rapport des textes au « rĂ©el », la production de la vĂ©ritĂ© par un type d’engagement historien dans un statut confĂ©rĂ© Ă  la rĂ©alité : cela, qui n’est pas Ă  proprement parler extraordinaire, se tient pourtant ici entre l’hypothĂšse — à laquelle C. Ginzburg n’adhĂšre pas — selon laquelle le statut de l’objet historique est entiĂšrement constituĂ© Ă  partir de textes (des considĂ©rations sur l’identitĂ© du document au rĂ©el chez Benedetto Croce par exemple), et celle qui dit que le dĂ©coupage du monde historique est produit par les Ă©crits de nature historique ou fictionnelle (p. 320 sq). Plus que dans quelques passages oĂč l’on tombe sur des remarques assez plates sur ce que permet la fiction que ne permettrait pas l’histoire (« IX. L’ñpre vĂ©ritĂ©. Un dĂ©fi de Stendhal aux historiens »), sur « la foi historique » ou sur le fait que l’objet de l’histoire est de « construire l’histoire vraie sur l’histoire fictive » (« IV. Paris 1647 », p. 140), c’est lorsque cette question de dĂ©coupage subsume la diffĂ©rence histoire/fiction, lorsqu’elle l’englobe, que l’analyse devient vĂ©ritablement passionnante. En posant la question de la « vĂ©rité », en affirmant un en dehors de l’écriture de l’histoire, en faisant l’histoire des choix sceptiques de certains historiens, C. Ginzburg montre les conditions de possibilitĂ© intellectuelle du nĂ©gationnisme ou du rĂ©visionnisme. Il interroge plus largement les « effets » idĂ©ologiques que chaque lecture opĂšre sur les objets Ă©tudiĂ©s et les sources, faisant apparaĂźtre la dimension proprement politique et intellectuelle de toute option mĂ©thodologique, de tout dĂ©coupage, puisqu’il y a dĂ©coupage, choix, dĂšs lors qu’il y a Ă©criture. Ce qui vaut, bien Ă©videmment pour lui‑mĂȘme, par exemple quand il affirme que l’histoire doit

surmonter l’incrĂ©dulitĂ©, nourrie par les objections rĂ©currentes du scepticisme, en rattachant Ă  un passĂ© invisible (grĂące Ă  une sĂ©rie d’opĂ©rations opportunes) des signes tracĂ©s sur du papier ou des parchemins : des piĂšces de monnaie, des fragments de statues abĂźmĂ©es par le temps. (p. 140)

5Figure de son propre travail donc.

Lectures

6Cela dit, on trouvera que, dans les articles de ce volume, la notion de traces est peu construite et qu’il revient surtout au lecteur de mettre ces travaux en rapport avec ce que C. Ginzburg dit ailleurs de la trace. Ce qui frappe surtout dans ce recueil est la façon dont l’historien du Fromage et les vers ne cesse de restituer des parcours de texte, de fragments de texte, d’analogies, d’idĂ©es mĂȘme, comment il reconstitue avant tout des « lectures » : jamais aucun texte n’apparaĂźt ici pour lui‑mĂȘme, toujours il est mobilisĂ© au sein d’une lecture — c’est Spinoza lu par Voltaire, Flaubert par Taillandier, Polybe par Strabon, l’évĂȘque SĂ©vĂšre par l’historien Peter Brown, La CalprenĂšde par Mme du Deffand, Chklovski par Auerbach via Brecht
 Reconstitution infinie. Le moteur — en partie affichĂ©, mais en partie seulement — qui motive l’enquĂȘte par traces, c’est la lecture : il n’est aucun texte (littĂ©raire ou non), aucun Ă©crit qui n’apparaisse dans ces articles hors du lien qu’il constitue entre deux auteurs. Ce point permet d’envisager la trace — écrite — comme l’intermĂ©diaire entre une idĂ©e, un auteur, un texte et une autre idĂ©e, un autre auteur, un autre texte. Il y aurait trace, pour C. Ginzburg, parce qu’il y a (eu) un lecteur, et aussi sans doute parce qu’une lecture laisse une trace dans une pensĂ©e, parce que cette pensĂ©e est saisie par quelqu’un d’autre, et qu’il y aura ainsi une trace de la trace : tel dialogue de Voltaire qui « dĂ©crit le monde comme une scĂšne d’extermination rĂ©ciproque » laisse indubitablement une trace chez Sade soutenant que « l’assassinat est un comportement normal » (p. 201‑202), mais tel passage de Spinoza a « prĂ©parĂ© le terrain Ă  Voltaire » (p. 174), tel texte de Vitruve a pu ĂȘtre vu par Montaigne dans la traduction de Jean Martin Ă©ditĂ©e en 1547 (p. 88), etc.

7Parfois l’objet Ă©tudiĂ© est prĂ©sentĂ© comme ayant dĂ©jĂ  Ă©tĂ© lu par quelqu’un dont nous sommes Ă  notre tour le lecteur — Anacharsis par Charles Bovary (« VII. Anacharsis interroge les indigĂšnes »), IsraĂ«l Bertuccio de Casimir Delavigne par Julien Sorel (« VIII. Sur les traces d’IsraĂ«l Bertuccio »). Parfois il s’agit d’un simple Ă©cho, tel le chapon de Voltaire que l’on retrouve chez Mandeville (p. 199). Parfois il faut que la prĂ©sence d’un auteur chez un autre ait reçu une mĂ©diation pour ĂȘtre mentionnĂ©e — en l’espĂšce la mĂ©diation de Benjamin dans l’article sur Kracauer, oĂč figure tout un passage dans lequel le lien entre Proust, Kracauer, Benjamin est entiĂšrement et seulement construit par le fait que le cahier qui sert de support Ă  l’écrit citĂ© a Ă©tĂ© Ă©crit Ă  Marseille : c’est en fait le lieu, et seulement le lieu, Marseille, qui fait le lien entre les auteurs : Kracauer y a rencontrĂ© Benjamin, on peut imaginer que celui‑ci a parlĂ© de Proust, qu’il a traduit (p. 343), et si on peut le faire, c’est parce que l’impassibilitĂ© photographique selon Kracauer pourrait expliquer la « notion d’inconscient optique » utilisĂ©e quelques annĂ©es auparavant par Benjamin.

8Cette contextualisation un peu « molle » d’un rapprochement (il en est de plus « fermes » dans le volume) montre bien comment C. Ginzburg probabilise les conditions d’une circulation de l’écrit ou de la pensĂ©e, comment il postule la rencontre. Il arrive que la fragilitĂ© de l’élĂ©ment d’explication frappe, comme si ce qui lui importait, c’était d’abord d’énoncer une modalitĂ© d’accĂšs concrĂšte, rĂ©elle, de Kracauer Ă  Proust, pour reprendre l’exemple dĂ©jĂ  citĂ©, c’était l’énoncĂ© de la rencontre. Comme si l’important — ou le fond mĂ©thodologique du travail de Ginzburg — Ă©tait cela : la possibilitĂ©, la probabilitĂ©, de la lecture1. La trace ne nomme donc peut‑ĂȘtre pas tant l’écrit que la pensĂ©e de sa saisie, de sa circulation, de sa prĂ©sence mĂȘme dans un monde de signes. Chez C. Ginzburg, tout Ă©crit fait signe vers une lecture, si bien qu’une façon de lire C. Ginzburg pourrait consister Ă  suivre la dynamique qu’il propose : autrement dit, par exemple, Ă  lire Kracauer pour voir peut‑ĂȘtre comment Kracauer fait en retour lire C. Ginzburg.

Unus testis

9Si le diffusionnisme consiste Ă  postuler une matrice, une origine pour un schĂ©ma mythique, un centre Ă  partir duquel on peut Ă©tudier des parcours, des itinĂ©raires, alors il y a bien une forme de diffusionnisme textuel chez Ginzburg, sans nul doute une trace de sa formation philologique. Chacune de ses analyses postule la « source ». Dans ce parcours des Ă©crits ou des fragments d’écrits que l’historien lui‑mĂȘme dit souvent marquĂ© par la « discontinuité » (p. 247), mais qui littĂ©ralement a horreur du vide, ce parcours qui n’affiche ses trous que parce qu’il cherche Ă  reconstituer la complĂ©tude d’une histoire, il y a la possibilitĂ© d’une dĂ©formation totale de l’objet de recherche, la possibilitĂ© d’une dissolution de la figure rĂ©elle Ă  une figure fictionnelle, c’est‑à‑dire dĂ©jĂ  lue, rĂ©crite par un autre. À un moment donnĂ©, dans l’article sur IsraĂ«l Bertuccio — personnage mentionnĂ© par Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir et vĂ©ritable objet d’une enquĂȘte qui remonte jusqu’à son modĂšle « rĂ©el », sous le nom diffĂ©rent d’Isarelo Bertucci —, C. Ginzburg rĂ©sume ce risque par la parabole du couteau de Lichtenberg : si je change la lame puis le manche de mon couteau, est‑ce que j’ai encore le mĂȘme couteau ? « Mais un lecteur passionnĂ© de Lichtenberg nous invite Ă  considĂ©rer la question diffĂ©remment » : autrement dit, un lecteur « passionné » comme C. Ginzburg confronte et rapproche les textes. En l’espĂšce il pensera Ă  la « ressemblance de famille » selon Wittgenstein, qui lui permet de penser l’objet d’enquĂȘte en transformation Ă  travers le temps, le rapport entre le personnage rĂ©el et son devenir historique (y compris dans la fiction) Ă  partir des portraits composites de Francis Galton (surimpression de photos des membres d’une mĂȘme famille ou d’un groupe social dĂ©terminĂ© pour isoler une physiologie typique (celle d’une famille, d’un criminel ou d’un syphilitique), et peut‑ĂȘtre d’en venir enfin au modĂšle des sĂ©ries polythĂ©tiques (aba bcb cdc ded) selon Rodney Needham, anthropologue du xxe siĂšcle (p. 246) : l’ombre d’un personnage lu par un autre peut aboutir Ă  une figure sans trait commun avec la premiĂšre — que reste‑t‑il d’Isarello Bertucci dans Israelo Bertuccio, comme le petit‑d n’a plus rien Ă  voir semble-t-il avec le petit-a de la sĂ©rie dans laquelle il entre pourtant.

10Avec ce curieux exemple, on touche, de maniĂšre en quelque sorte latĂ©rale, une des questions parcourant le livre et qui concerne les modalitĂ©s de connaissabilitĂ© de l’épaisseur du monde historique. Dans l’article sur le « principe de rĂ©alité » (« XI. Unus testis »), C. Ginzburg rappelle la position de TolstoĂŻ sur l’écart entre l’évĂ©nement rĂ©el et les souvenirs fragmentaires qui servent aux historiens, pour rendre compte d’une bataille par exemple : cet Ă©cart

ne peut ĂȘtre comblĂ© qu’en recueillant les mĂ©moires de tous les individus (jusqu’au plus humble soldat) directement ou indirectement mĂȘlĂ©s Ă  la bataille. (p. 332)

11L’idĂ©e, souligne-t-il, fut rejetĂ©e par Benedetto Croce qui pensait que l’on tient toute la connaissance possible Ă  tel ou tel moment, mais elle saisit par la façon dont elle dĂ©crit l’objet historique comme totalitĂ© inatteignable, figurĂ©e selon un mode particulier — le tout de l’évĂ©nement historique Ă©tant pensĂ© comme la somme des parties, l’impossible somme des tĂ©moignages.

12De cette idĂ©e, dont C. Ginzburg explique dans un autre article (p. 386) qu’elle est chez lui fondatrice, on remarquera qu’elle est une certaine façon de poser le rapport entre micro et macro Ă  l’échelle de l’écriture de l’histoire. Du point de vue mĂ©thodologique, ce qui frappe, c’est le rapport existant entre cette hypothĂšse (ce ne peut ĂȘtre qu’une hypothĂšse) qui imagine de reconstituer l’évĂ©nement par la somme des tĂ©moignages et la pensĂ©e de la dissolution de l’objet historique que l’historien recherche dans le temps comme reconstitution de la sĂ©rie polythĂ©tique d’un personnage. Il y a lĂ  une mĂȘme façon de penser la connaissabilitĂ© historique, comme une somme impossible, comme remplissage infini d’un cadre, d’une frontiĂšre en quelque sorte — que ce soit le cadre d’une « bataille », ou le cadre posĂ© par une citation de Stendhal dans le cas d’IsraĂ«l Bertuccio.

13Ce rapprochement fait apercevoir que, trĂšs curieusement du point de vue de la place de C. Ginzburg dans la microstoria et de la pluralitĂ© mĂȘme des objets qu’il Ă©tudie ici, il n’y a pas de cas dans ce recueil d’articles, ou plutĂŽt que le « cas » y est pensĂ© d’une maniĂšre relativement fermĂ©e. L’introduction fait observer qu’

Ă©tant donnĂ©  qu’il s’agit [
] d’un terrain infestĂ© par les lieux communs et les gĂ©nĂ©ralitĂ©s, le rapport entre rĂ©cits historiques et rĂ©cits de fiction devait faire l’objet d’un examen le plus complet possible, Ă  travers une sĂ©rie d’exemples,

14et que rĂ©trospectivement les thĂšmes traitĂ©s se sont rĂ©vĂ©lĂ©s des « exceptions », autrement dit des « cas » (p. 14). C. Ginzburg dĂ©finit ces cas en rĂ©fĂ©rence Ă  AndrĂ© Jolles, comme posant « une question sans fournir la rĂ©ponse, en signalant une difficultĂ© non rĂ©solue » (p. 15). Quelque chose resterait donc irrĂ©solu tout au long des cas Ă©tudiĂ©s, qui nĂ©cessiterait au fond d’avoir recours Ă  l’infinitude des cas existants. Il n’y aurait pas d’accĂšs Ă  la gĂ©nĂ©ralitĂ© des objets Ă©tudiĂ©s (singuliers) par un autre type d’articulation du particulier (d’un objet Ă©tudiĂ©) et du gĂ©nĂ©ral que celle de la somme des parties (des savoirs reconstituĂ©s), l’exhaustion des traces, des sources, l’infini Ă©puisement de la « reconstitution » en quelque sorte. Significativement, C. Ginzburg l’affirme ailleurs dans le volume : « en toute rigueur », il n’y aurait pas d’hapax, il n’y pas de document, «mĂȘme le plus anomal » (p. 381), qui ne soit susceptible d’entrer dans une sĂ©rie. Autrement dit, le cas est pensĂ© comme exception dans un cadre limitĂ©, et dans ce cadre il laisse ouverte la question qu’il pose, non comme ce qui offrirait Ă  l’analyste la possibilitĂ© d’un changement de paradigme2. VoilĂ  qui restreint la pensĂ©e du cas, et qui « prive » l’analyse de l’apport mĂ©thodologique d’une vĂ©ritable exception, qui la prive peut‑ĂȘtre en outre d’une rĂ©flexion sur le rapport de la partie au tout comme rapport pensĂ©, construit, et variable de la partie au tout. Si bien que, alors mĂȘme que les lectures de C. Ginzburg, ses enquĂȘtes par traces offrent au lecteur des objets Ă©minemment singuliers au regard des constructions acadĂ©miques qui Ă©puisent souvent l’intĂ©rĂȘt des chercheurs, alors que ses sauts mĂ©thodologiques ou certaines de ses « digressions » font parfois littĂ©ralement voir des fragments du passĂ©, ils postulent en mĂȘme temps rien moins que l’infinitude de l’érudition, le tissu compact et continu de la tradition, la forĂȘt des noms d’auteurs qui le constitue.

15VoilĂ  sans doute pourquoi — le fait sera sensible au lecteur non historien —, de la littĂ©rature comme institution, il n’y a pas trace dans ce volume qui s’intĂ©resse Ă  nombre de textes pourtant dĂ©finis comme « littĂ©raires » : c’est dans la tradition que Carlo Ginzburg Ă©volue, c’est la tradition que son travail d’historien, frappĂ© au coin de sa formation de philologue, postule et reconduit ; c’est le monument qu’il arpente. TravaillĂ© par la question de la fiction, il ne voit pas la littĂ©rature, qu’il utilise nĂ©anmoins. Il est vrai que ce sont les individus — les auteurs — plus que les structures ou les institutions qui prĂ©valent dans sa rĂ©flexion sur l’écriture de l’histoire. Mais de maniĂšre surprenante, un des effets de cette perspective dans un tel effort de synthĂšse sur la fiction et l’histoire est qu’elle classicise quelque peu la stature d’historien de C. Ginzburg, au risque de masquer pour le lecteur la figure nouvelle que faisait surgir si fortement, en 1973, Il formaggio e i vermi [Le Fromage et les vers], plus tard, en 1989, Storia notturna : una decifrazione del sabba [Le Sabbat des sorciĂšres, 1992], en 1991, Il giudice e lo storico [Le Juge et l’historien, 1997 et 2007], en 1998 Occhiaccidi legno nove riflessioni sulla distanza [À distance. Neuf Ă©tudes sur le point de vue en histoire, 2001], en 1999 encore, Rapporti di forza : storia, retorica, prova [Rapports de force, 2003]. Alors mĂȘme que les articles rassemblĂ©s dĂ©ploient tout un travail rĂ©flexif sur les limites de l’écriture de l’histoire, alors mĂȘme qu’ils semblent mettre Ă  plat devant l’historien les diffĂ©rents Ă©crits qu’ils analysent, ils n’interrogent pas les modes de production de la valeur de ses Ă©crits, mais reconduisent l’image compacte et dense de la tradition. Â