
Carlo Ginzburg dans la forĂȘt de la tradition littĂ©raire
1Ce recueil dâarticles parus entre 1988 et 2003 et dâinĂ©dits rendant compte de nombreuses communications internationales au moment de sa sortie en Italie, en 2006, affiche lâĂ©clectisme des terrains parcourus par le grand historien italien Carlo Ginzburg. En revanche, le titre qui les rassemble propose lâhypothĂšse dâun fil conducteur â celui de la trace, une « mĂ©thode » exposĂ©e en 1986 dans Mythes emblĂšmes traces. Morphologie et histoire, traduit en français en 1989 et ressorti dans une Ă©dition revue chez Verdier, en 2010. Lâordre des articles rassemblĂ©s nâest pas chronologique, il ne correspond pas Ă celui de leur parution ou de leur rĂ©daction, mais constitue une progression chronologique des « objets » â Montaigne avant Chapelain, Anacharsis avant Stendhal, Voltaire avant lâantisĂ©mitisme des annĂ©es 1920 â, et propose un parcours sur le statut de la rĂ©alitĂ© et du vrai Ă lâintĂ©rieur dâune rĂ©flexion sur les conditions de production du discours historique : ainsi par exemple, le troisiĂšme article, consacrĂ© au Montaigne des « cannibales », date de 1993 (« III. Montaigne, les cannibales et les grottes ») et se situe avant lâarticle consacrĂ© Ă Chapelain (« IV. Paris 1647 ») qui date de 1992 et entend faire du xviie siĂšcle un moment dĂ©cisif dans lâĂ©valuation de la fiction romanesque comme productrice du vrai.
2Au-delĂ du jeu avec la chronologie, Ă©cho aux ruptures temporelles qui marquent nombre dâanalyses, il y a production dâun discours dâhistoire sur les rapports entre le couple vrai/faux et le fictif et, plus progressivement, sur les implications Ă©thiques des conceptions de lâhistoire. Si les premiers articles exposent un objet, en se fermant sur quelques lignes de rĂ©flexivitĂ© mĂ©thodologique, parfois un peu elliptiques (« IV. Paris 1647 », ou « V. les EuropĂ©ens dĂ©couvrent les chamans » par exemple), les articles de la fin sont plus globalement historiographiques. DĂ©marrant sur quelques rĂ©flexions sur « vĂ©rité » et « rĂ©alité » â dont C. Ginzburg revendique le caractĂšre presque dĂ©suet â, le volume pose la question des « effets de vĂ©rité » de lâĂ©criture de lâhistoire pour battre en brĂšche les mises en question « sceptiques » du rĂ©cit historique (au motif de sa trop grande contiguĂŻtĂ© avec le rĂ©cit de fiction), interroge au passage les « effets » propres Ă la fiction (comme « le discours direct libre », dans lâarticle sur « LâĂąpre vĂ©rité ») et se ferme donc sur plusieurs articles dâhistoriographie qui trouvent de nouvelles rĂ©sonances dans le recueil : lâun consacrĂ© Ă Siegfried Kracauer (XII. « DĂ©tails, gros plan, microâanalyse »), semble ainsi revenir sur la seconde partie du prĂ©cĂ©dent consacrĂ© au « principe de rĂ©alité » dâHayden White (XI. « Unus testis »), un autre constituant une « synthĂšse » partielle sur la microâhistoire (XIII), dâautres proposant des rĂ©flexions de mĂ©thode sur « lâInquisiteur comme anthropologue » (XIV) ou sur la façon dont sa recherche sur les sorciĂšres est nĂ©e (XV) rĂ©pondent Ă ceux que le volume consacre Ă Montaigne, Voltaire, aux chamans ; enfin un questionnement sur la preuve (Annexe) fait retour vers certaines pages de lâarticle « Unus testis », un des plus intĂ©ressants du volume (p. 312 notamment). Lâensemble tĂ©moigne de la tĂ©nacitĂ© avec laquelle C. Ginzburg rĂ©flĂ©chit continĂ»ment â quels que soient les apparents « sauts et gambades » de sa mĂ©thode â aux implications des options historiographiques : la ligne conductrice du recueil porte ainsi sur ce quâimplique de faire de lâhistoire le produit de lâhistoriographie â rĂ©flexion qui confĂšre Ă lâensemble une dimension dâhistoire intellectuelle de la philosophie de lâhistoire tout autant que de lâĂ©criture de lâhistoire.
Constellations
3Lâensemble est par ailleurs traversĂ© de notions qui, telles des Ăźles, forment le terrain discontinu de ses diffĂ©rents parcours, parfois Ă©blouissants, toujours foisonnants : notion dâ« estrangement » â chez Montaigne, chez Voltaire, chez Kracauer â, qui vaut pour les auteurs Ă©tudiĂ©s comme pour lâhistorien se dĂ©prenant de luiâmĂȘme ; notion de « distance », que ce soit Ă propos des libertins Ă©rudits et de leur rapport sceptique aux religions, retournĂ© en sentiment de supĂ©rioritĂ© ou en proximitĂ© Ă©motive (p. 139) ; articulation histoire/historiographie donc, chez Hayden White, historien amĂ©ricain formĂ© par le nĂ©oâidĂ©alisme italien de Benedetto Croce et Giovanni Gentile, ou chez les historiens français des annĂ©es 80 ; rĂ©fĂ©rence rĂ©currente au grand travail dâErich Auerbach dans Mimesis, câestâĂ âdire Ă une certaine dĂ©finition de la « rĂ©alité » certes, mais tout autant Ă un moment de lâĂ©criture critique, dans lâexil, Ă une position dâ« estrangement par rapport Ă la rĂ©alité » qui relie Auerbach Ă Flaubert ou Kracauer, outre Voltaire (chap. I, VI, IX, XII) ; rapport entre historien et anthropologue, envisagĂ© notamment Ă lâintĂ©rieur de la configuration inquisiteur/historien (« XIV. Lâinquisiteur comme anthropologue »), mais aussi en amont dans certains objets (« II. La conversion des juifs de Minorque », « V. Les EuropĂ©ens dĂ©couvrent ou redĂ©couvrent les chamans »). Ce que C. Ginzburg appelle « traces », ce que son travail constitue comme des « traces » dans la forĂȘt des Ă©crits quâil dĂ©chiffre procĂšde bien dâune mĂ©thode, qui consiste Ă dĂ©ployer les notions en les dĂ©plaçant dans le temps, en les « retrouvant » pour ainsi dire de loin en loin Ă travers des positions proches : on nâest pas ici dans quelque chose comme une iconologie dâhistorien, mais dans un jeu de pistes, une chasse sur un territoire dont C. Ginzburg seul connaĂźt le relief, mĂȘme si lâon y reconnaĂźt certains principes de la rigueur historienne, tel celui qui consiste Ă retourner voir le texte citĂ© en seconde main, Ă remonter Ă la « trace ».
4Le fil continu quâinterroge C. Ginzburg et qui motive la constitution du recueil est, on lâa dit et il sâen explique dans une brĂšve introduction, le rapport des textes au « rĂ©el », la production de la vĂ©ritĂ© par un type dâengagement historien dans un statut confĂ©rĂ© Ă la rĂ©alité : cela, qui nâest pas Ă proprement parler extraordinaire, se tient pourtant ici entre lâhypothĂšse â à laquelle C. Ginzburg nâadhĂšre pas â selon laquelle le statut de lâobjet historique est entiĂšrement constituĂ© Ă partir de textes (des considĂ©rations sur lâidentitĂ© du document au rĂ©el chez Benedetto Croce par exemple), et celle qui dit que le dĂ©coupage du monde historique est produit par les Ă©crits de nature historique ou fictionnelle (p. 320 sq). Plus que dans quelques passages oĂč lâon tombe sur des remarques assez plates sur ce que permet la fiction que ne permettrait pas lâhistoire (« IX. LâĂąpre vĂ©ritĂ©. Un dĂ©fi de Stendhal aux historiens »), sur « la foi historique » ou sur le fait que lâobjet de lâhistoire est de « construire lâhistoire vraie sur lâhistoire fictive » (« IV. Paris 1647 », p. 140), câest lorsque cette question de dĂ©coupage subsume la diffĂ©rence histoire/fiction, lorsquâelle lâenglobe, que lâanalyse devient vĂ©ritablement passionnante. En posant la question de la « vĂ©rité », en affirmant un en dehors de lâĂ©criture de lâhistoire, en faisant lâhistoire des choix sceptiques de certains historiens, C. Ginzburg montre les conditions de possibilitĂ© intellectuelle du nĂ©gationnisme ou du rĂ©visionnisme. Il interroge plus largement les « effets » idĂ©ologiques que chaque lecture opĂšre sur les objets Ă©tudiĂ©s et les sources, faisant apparaĂźtre la dimension proprement politique et intellectuelle de toute option mĂ©thodologique, de tout dĂ©coupage, puisquâil y a dĂ©coupage, choix, dĂšs lors quâil y a Ă©criture. Ce qui vaut, bien Ă©videmment pour luiâmĂȘme, par exemple quand il affirme que lâhistoire doit
surmonter lâincrĂ©dulitĂ©, nourrie par les objections rĂ©currentes du scepticisme, en rattachant Ă un passĂ© invisible (grĂące Ă une sĂ©rie dâopĂ©rations opportunes) des signes tracĂ©s sur du papier ou des parchemins : des piĂšces de monnaie, des fragments de statues abĂźmĂ©es par le temps. (p. 140)
5Figure de son propre travail donc.
Lectures
6Cela dit, on trouvera que, dans les articles de ce volume, la notion de traces est peu construite et quâil revient surtout au lecteur de mettre ces travaux en rapport avec ce que C. Ginzburg dit ailleurs de la trace. Ce qui frappe surtout dans ce recueil est la façon dont lâhistorien du Fromage et les vers ne cesse de restituer des parcours de texte, de fragments de texte, dâanalogies, dâidĂ©es mĂȘme, comment il reconstitue avant tout des « lectures » : jamais aucun texte nâapparaĂźt ici pour luiâmĂȘme, toujours il est mobilisĂ© au sein dâune lecture â câest Spinoza lu par Voltaire, Flaubert par Taillandier, Polybe par Strabon, lâĂ©vĂȘque SĂ©vĂšre par lâhistorien Peter Brown, La CalprenĂšde par Mme du Deffand, Chklovski par Auerbach via Brecht⊠Reconstitution infinie. Le moteur â en partie affichĂ©, mais en partie seulement â qui motive lâenquĂȘte par traces, câest la lecture : il nâest aucun texte (littĂ©raire ou non), aucun Ă©crit qui nâapparaisse dans ces articles hors du lien quâil constitue entre deux auteurs. Ce point permet dâenvisager la trace â écrite â comme lâintermĂ©diaire entre une idĂ©e, un auteur, un texte et une autre idĂ©e, un autre auteur, un autre texte. Il y aurait trace, pour C. Ginzburg, parce quâil y a (eu) un lecteur, et aussi sans doute parce quâune lecture laisse une trace dans une pensĂ©e, parce que cette pensĂ©e est saisie par quelquâun dâautre, et quâil y aura ainsi une trace de la trace : tel dialogue de Voltaire qui « dĂ©crit le monde comme une scĂšne dâextermination rĂ©ciproque » laisse indubitablement une trace chez Sade soutenant que « lâassassinat est un comportement normal » (p. 201â202), mais tel passage de Spinoza a « prĂ©parĂ© le terrain Ă Voltaire » (p. 174), tel texte de Vitruve a pu ĂȘtre vu par Montaigne dans la traduction de Jean Martin Ă©ditĂ©e en 1547 (p. 88), etc.
7Parfois lâobjet Ă©tudiĂ© est prĂ©sentĂ© comme ayant dĂ©jĂ Ă©tĂ© lu par quelquâun dont nous sommes Ă notre tour le lecteur â Anacharsis par Charles Bovary (« VII. Anacharsis interroge les indigĂšnes »), IsraĂ«l Bertuccio de Casimir Delavigne par Julien Sorel (« VIII. Sur les traces dâIsraĂ«l Bertuccio »). Parfois il sâagit dâun simple Ă©cho, tel le chapon de Voltaire que lâon retrouve chez Mandeville (p. 199). Parfois il faut que la prĂ©sence dâun auteur chez un autre ait reçu une mĂ©diation pour ĂȘtre mentionnĂ©e â en lâespĂšce la mĂ©diation de Benjamin dans lâarticle sur Kracauer, oĂč figure tout un passage dans lequel le lien entre Proust, Kracauer, Benjamin est entiĂšrement et seulement construit par le fait que le cahier qui sert de support Ă lâĂ©crit citĂ© a Ă©tĂ© Ă©crit Ă Marseille : câest en fait le lieu, et seulement le lieu, Marseille, qui fait le lien entre les auteurs : Kracauer y a rencontrĂ© Benjamin, on peut imaginer que celuiâci a parlĂ© de Proust, quâil a traduit (p. 343), et si on peut le faire, câest parce que lâimpassibilitĂ© photographique selon Kracauer pourrait expliquer la « notion dâinconscient optique » utilisĂ©e quelques annĂ©es auparavant par Benjamin.
8Cette contextualisation un peu « molle » dâun rapprochement (il en est de plus « fermes » dans le volume) montre bien comment C. Ginzburg probabilise les conditions dâune circulation de lâĂ©crit ou de la pensĂ©e, comment il postule la rencontre. Il arrive que la fragilitĂ© de lâĂ©lĂ©ment dâexplication frappe, comme si ce qui lui importait, câĂ©tait dâabord dâĂ©noncer une modalitĂ© dâaccĂšs concrĂšte, rĂ©elle, de Kracauer Ă Proust, pour reprendre lâexemple dĂ©jĂ citĂ©, câĂ©tait lâĂ©noncĂ© de la rencontre. Comme si lâimportant â ou le fond mĂ©thodologique du travail de Ginzburg â Ă©tait cela : la possibilitĂ©, la probabilitĂ©, de la lecture1. La trace ne nomme donc peutâĂȘtre pas tant lâĂ©crit que la pensĂ©e de sa saisie, de sa circulation, de sa prĂ©sence mĂȘme dans un monde de signes. Chez C. Ginzburg, tout Ă©crit fait signe vers une lecture, si bien quâune façon de lire C. Ginzburg pourrait consister Ă suivre la dynamique quâil propose : autrement dit, par exemple, Ă lire Kracauer pour voir peutâĂȘtre comment Kracauer fait en retour lire C. Ginzburg.
Unus testis
9Si le diffusionnisme consiste Ă postuler une matrice, une origine pour un schĂ©ma mythique, un centre Ă partir duquel on peut Ă©tudier des parcours, des itinĂ©raires, alors il y a bien une forme de diffusionnisme textuel chez Ginzburg, sans nul doute une trace de sa formation philologique. Chacune de ses analyses postule la « source ». Dans ce parcours des Ă©crits ou des fragments dâĂ©crits que lâhistorien luiâmĂȘme dit souvent marquĂ© par la « discontinuité » (p. 247), mais qui littĂ©ralement a horreur du vide, ce parcours qui nâaffiche ses trous que parce quâil cherche Ă reconstituer la complĂ©tude dâune histoire, il y a la possibilitĂ© dâune dĂ©formation totale de lâobjet de recherche, la possibilitĂ© dâune dissolution de la figure rĂ©elle Ă une figure fictionnelle, câestâĂ âdire dĂ©jĂ lue, rĂ©crite par un autre. Ă un moment donnĂ©, dans lâarticle sur IsraĂ«l Bertuccio â personnage mentionnĂ© par Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir et vĂ©ritable objet dâune enquĂȘte qui remonte jusquâĂ son modĂšle « rĂ©el », sous le nom diffĂ©rent dâIsarelo Bertucci â, C. Ginzburg rĂ©sume ce risque par la parabole du couteau de Lichtenberg : si je change la lame puis le manche de mon couteau, estâce que jâai encore le mĂȘme couteau ? « Mais un lecteur passionnĂ© de Lichtenberg nous invite Ă considĂ©rer la question diffĂ©remment » : autrement dit, un lecteur « passionné » comme C. Ginzburg confronte et rapproche les textes. En lâespĂšce il pensera Ă la « ressemblance de famille » selon Wittgenstein, qui lui permet de penser lâobjet dâenquĂȘte en transformation Ă travers le temps, le rapport entre le personnage rĂ©el et son devenir historique (y compris dans la fiction) Ă partir des portraits composites de Francis Galton (surimpression de photos des membres dâune mĂȘme famille ou dâun groupe social dĂ©terminĂ© pour isoler une physiologie typique (celle dâune famille, dâun criminel ou dâun syphilitique), et peutâĂȘtre dâen venir enfin au modĂšle des sĂ©ries polythĂ©tiques (aba bcb cdc ded) selon Rodney Needham, anthropologue du xxe siĂšcle (p. 246) : lâombre dâun personnage lu par un autre peut aboutir Ă une figure sans trait commun avec la premiĂšre â que resteâtâil dâIsarello Bertucci dans Israelo Bertuccio, comme le petitâd nâa plus rien Ă voir semble-t-il avec le petit-a de la sĂ©rie dans laquelle il entre pourtant.
10Avec ce curieux exemple, on touche, de maniĂšre en quelque sorte latĂ©rale, une des questions parcourant le livre et qui concerne les modalitĂ©s de connaissabilitĂ© de lâĂ©paisseur du monde historique. Dans lâarticle sur le « principe de rĂ©alité » (« XI. Unus testis »), C. Ginzburg rappelle la position de TolstoĂŻ sur lâĂ©cart entre lâĂ©vĂ©nement rĂ©el et les souvenirs fragmentaires qui servent aux historiens, pour rendre compte dâune bataille par exemple : cet Ă©cart
ne peut ĂȘtre comblĂ© quâen recueillant les mĂ©moires de tous les individus (jusquâau plus humble soldat) directement ou indirectement mĂȘlĂ©s Ă la bataille. (p. 332)
11LâidĂ©e, souligne-t-il, fut rejetĂ©e par Benedetto Croce qui pensait que lâon tient toute la connaissance possible Ă tel ou tel moment, mais elle saisit par la façon dont elle dĂ©crit lâobjet historique comme totalitĂ© inatteignable, figurĂ©e selon un mode particulier â le tout de lâĂ©vĂ©nement historique Ă©tant pensĂ© comme la somme des parties, lâimpossible somme des tĂ©moignages.
12De cette idĂ©e, dont C. Ginzburg explique dans un autre article (p. 386) quâelle est chez lui fondatrice, on remarquera quâelle est une certaine façon de poser le rapport entre micro et macro Ă lâĂ©chelle de lâĂ©criture de lâhistoire. Du point de vue mĂ©thodologique, ce qui frappe, câest le rapport existant entre cette hypothĂšse (ce ne peut ĂȘtre quâune hypothĂšse) qui imagine de reconstituer lâĂ©vĂ©nement par la somme des tĂ©moignages et la pensĂ©e de la dissolution de lâobjet historique que lâhistorien recherche dans le temps comme reconstitution de la sĂ©rie polythĂ©tique dâun personnage. Il y a lĂ une mĂȘme façon de penser la connaissabilitĂ© historique, comme une somme impossible, comme remplissage infini dâun cadre, dâune frontiĂšre en quelque sorte â que ce soit le cadre dâune « bataille », ou le cadre posĂ© par une citation de Stendhal dans le cas dâIsraĂ«l Bertuccio.
13Ce rapprochement fait apercevoir que, trĂšs curieusement du point de vue de la place de C. Ginzburg dans la microstoria et de la pluralitĂ© mĂȘme des objets quâil Ă©tudie ici, il nây a pas de cas dans ce recueil dâarticles, ou plutĂŽt que le « cas » y est pensĂ© dâune maniĂšre relativement fermĂ©e. Lâintroduction fait observer quâ
Ă©tant donnĂ©  quâil sâagit [âŠ] dâun terrain infestĂ© par les lieux communs et les gĂ©nĂ©ralitĂ©s, le rapport entre rĂ©cits historiques et rĂ©cits de fiction devait faire lâobjet dâun examen le plus complet possible, Ă travers une sĂ©rie dâexemples,
14et que rĂ©trospectivement les thĂšmes traitĂ©s se sont rĂ©vĂ©lĂ©s des « exceptions », autrement dit des « cas » (p. 14). C. Ginzburg dĂ©finit ces cas en rĂ©fĂ©rence Ă AndrĂ© Jolles, comme posant « une question sans fournir la rĂ©ponse, en signalant une difficultĂ© non rĂ©solue » (p. 15). Quelque chose resterait donc irrĂ©solu tout au long des cas Ă©tudiĂ©s, qui nĂ©cessiterait au fond dâavoir recours Ă lâinfinitude des cas existants. Il nây aurait pas dâaccĂšs Ă la gĂ©nĂ©ralitĂ© des objets Ă©tudiĂ©s (singuliers) par un autre type dâarticulation du particulier (dâun objet Ă©tudiĂ©) et du gĂ©nĂ©ral que celle de la somme des parties (des savoirs reconstituĂ©s), lâexhaustion des traces, des sources, lâinfini Ă©puisement de la « reconstitution » en quelque sorte. Significativement, C. Ginzburg lâaffirme ailleurs dans le volume : « en toute rigueur », il nây aurait pas dâhapax, il nây pas de document, «mĂȘme le plus anomal » (p. 381), qui ne soit susceptible dâentrer dans une sĂ©rie. Autrement dit, le cas est pensĂ© comme exception dans un cadre limitĂ©, et dans ce cadre il laisse ouverte la question quâil pose, non comme ce qui offrirait Ă lâanalyste la possibilitĂ© dâun changement de paradigme2. VoilĂ qui restreint la pensĂ©e du cas, et qui « prive » lâanalyse de lâapport mĂ©thodologique dâune vĂ©ritable exception, qui la prive peutâĂȘtre en outre dâune rĂ©flexion sur le rapport de la partie au tout comme rapport pensĂ©, construit, et variable de la partie au tout. Si bien que, alors mĂȘme que les lectures de C. Ginzburg, ses enquĂȘtes par traces offrent au lecteur des objets Ă©minemment singuliers au regard des constructions acadĂ©miques qui Ă©puisent souvent lâintĂ©rĂȘt des chercheurs, alors que ses sauts mĂ©thodologiques ou certaines de ses « digressions » font parfois littĂ©ralement voir des fragments du passĂ©, ils postulent en mĂȘme temps rien moins que lâinfinitude de lâĂ©rudition, le tissu compact et continu de la tradition, la forĂȘt des noms dâauteurs qui le constitue.
15VoilĂ sans doute pourquoi â le fait sera sensible au lecteur non historien â, de la littĂ©rature comme institution, il nây a pas trace dans ce volume qui sâintĂ©resse Ă nombre de textes pourtant dĂ©finis comme « littĂ©raires » : câest dans la tradition que Carlo Ginzburg Ă©volue, câest la tradition que son travail dâhistorien, frappĂ© au coin de sa formation de philologue, postule et reconduit ; câest le monument quâil arpente. TravaillĂ© par la question de la fiction, il ne voit pas la littĂ©rature, quâil utilise nĂ©anmoins. Il est vrai que ce sont les individus â les auteurs â plus que les structures ou les institutions qui prĂ©valent dans sa rĂ©flexion sur lâĂ©criture de lâhistoire. Mais de maniĂšre surprenante, un des effets de cette perspective dans un tel effort de synthĂšse sur la fiction et lâhistoire est quâelle classicise quelque peu la stature dâhistorien de C. Ginzburg, au risque de masquer pour le lecteur la figure nouvelle que faisait surgir si fortement, en 1973, Il formaggio e i vermi [Le Fromage et les vers], plus tard, en 1989, Storia notturna : una decifrazione del sabba [Le Sabbat des sorciĂšres, 1992], en 1991, Il giudice e lo storico [Le Juge et lâhistorien, 1997 et 2007], en 1998 Occhiaccidi legno nove riflessioni sulla distanza [Ă distance. Neuf Ă©tudes sur le point de vue en histoire, 2001], en 1999 encore, Rapporti di forza : storia, retorica, prova [Rapports de force, 2003]. Alors mĂȘme que les articles rassemblĂ©s dĂ©ploient tout un travail rĂ©flexif sur les limites de lâĂ©criture de lâhistoire, alors mĂȘme quâils semblent mettre Ă plat devant lâhistorien les diffĂ©rents Ă©crits quâils analysent, ils nâinterrogent pas les modes de production de la valeur de ses Ă©crits, mais reconduisent lâimage compacte et dense de la tradition. Â

