Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 12, numéro 6
Bianca Romaniuc-Boularand

Écriture biblique, Ă©criture littĂ©raire

Marie Gil, PĂ©guy au pied de la lettre. La question du littĂ©ralisme dans l’Ɠuvre de PĂ©guy, Paris : Les Ă©ditions du Cerf, coll. « Cerf LittĂ©rature », 2011, 148 p., EAN 9782204083034.

1La parution du livre de Marie Gil, PĂ©guy au pied de la lettre, confirme le regain d’intĂ©rĂȘt suscitĂ© rĂ©cemment par l’Ɠuvre de PĂ©guy. Le livre, qui continue une rĂ©flexion commencĂ©e en 2008 sur l’Ɠuvre de Bernanos1 concernant les rapports entre l’écriture littĂ©raire et l’écriture biblique, a pour origine une thĂšse de doctorat oĂč la question de l’intertextualitĂ© Ă©tait conjointement envisagĂ©e. La mise en garde de l’auteure, qui anticipe le reproche d’une « rĂ©pĂ©tition de formule », ne se justifie nullement. Que l’intertextualitĂ© chez Bernanos et PĂ©guy soit sondĂ©e avec les mĂȘmes outils, cela importe peu — du moment oĂč elle constitue avant tout un truchement remarquable pour la redĂ©couverte de l’auteur.

2Le titre du livre, en apparence trompeur, convie moins Ă  envisager le texte de PĂ©guy au pied de sa propre « lettre », selon une lecture autorĂ©fĂ©rentielle qui se refermerait sur elle‑mĂȘme, qu’à diriger le regard critique vers une autre « lettre », au pied de laquelle l’auteur se place humblement, la lettre biblique. PĂ©guy la dĂ©sire comme idĂ©al d’écriture. Or, en rĂȘvant d’incorporation totale, il se heurte au principe de l’impossible substitution. RĂ©vĂ©lĂ© dans les contradictions d’une prĂ©sence‑absence, le « sous-texte » originel porterait in nuce la pensĂ©e mĂ©tadiscursive de PĂ©guy. L’auteure l’annonce dĂšs le dĂ©part, c’est de la « mise Ă  mort » de l’écriture littĂ©raire qu’il s’agit : par « l’impossible rĂ©pĂ©tition de l’Écriture », PĂ©guy signifierait « l’impossible reprĂ©sentation du monde dans la crĂ©ation littĂ©raire2 ».

3En choisissant, en guise d’entrĂ©e en matiĂšre, d’exposer la conception critique formaliste de PĂ©guy, M. Gil se construit une assise trĂšs pertinente, Ă  double objectif. D’une part, cela permet d’expliquer le penchant littĂ©raliste manifestĂ© dans l’Ɠuvre de PĂ©guy comme la consĂ©quence logique d’une vision du texte, oĂč, agissant dans un rapport de dualitĂ© inextricable, la forme mĂšne vers le sens, la lettre porte l’esprit. D’autre part, cela justifie la propre dĂ©marche mĂ©thodologique de l’auteure : en imitant la critique formaliste pratiquĂ©e par PĂ©guy, M. Gil se tient au plus prĂšs du rĂȘve de la critique « par sympathie ». Le choix des textes critiques de PĂ©guy, particuliĂšrement convaincant, Ă©claire d’emblĂ©e une mĂ©thode de travail qui s’inscrit dans la modernitĂ©, ne serait‑ce que par le retour aux textes dans leur matĂ©rialitĂ© signifiante (qu’elle soit graphique ou mĂȘme typographique) et par le parti pris, astucieux mais risquĂ© Ă  la fois, d’ancrer le regard dans l’espace de la rĂ©ception et de l’ouverture subjective.

4Certains textes de PĂ©guy, qui se configurent comme de vastes incrustations de la « lettre » (biblique) sous forme de citations, induisent un questionnement lĂ©gitime, celui du statut de l’« esprit », du « commentaire », apparemment absent. À premiĂšre vue paradoxale, la rĂ©ponse de M. Gil, qui trouve le commentaire « dans la citation, dans la lettre mĂȘme du texte citĂ© et dans l’exhibition de cette lettre3 », s’avĂ©rera particuliĂšrement probante Ă  la suite de la dĂ©monstration. En effet, le texte‑pure‑citation de PĂ©guy reprĂ©sente la façon idĂ©ale de commenter, dans la mesure oĂč il se construit dans le silence, Ă©minemment mimĂ©tique, de la reproduction des rapports entre le logos, parole pure, et l’Écriture, vaste commentaire citationnel. M. Gil tire parti de ces rapports, soumis au double jeu analogique, la force de l’approche consistant Ă  propulser le sens de façon verticale vers la rĂ©flexion mĂ©tadiscursive. Ainsi, l’auteur affirme l’existence d’un « esprit » discursif qui se dĂ©gage de l’arrangement formel, indice d’une vĂ©ritable vision du monde et de l’écriture, qui touche aux rapports complexes entre Ă©ternel et temporel : le commentaire par la seule citation est la façon idĂ©ale d’inscription d’une lecture « adamique », qui prĂ©serve l’immĂ©diatetĂ© du monde et qui relĂšve de l’éternel, alors que le commentaire sans citation, lui, reste dans le temporel. Le programme esthĂ©tique qui se dĂ©gage est donc celui d’une crĂ©ation qui se fonde sur la rĂ©pĂ©tition, synthĂ©tisĂ© ainsi par l’auteure : « l’on ne peut commenter sans citer,   l’on ne peut crĂ©er sans rĂ©pĂ©ter4 ». L’approche est ingĂ©nieuse dans la mesure oĂč elle rend compte du fait que les rapports paradoxaux entre la citation et le commentaire ne sont pas rĂ©solus par la simple inscription de la citation, mais par la reproduction du procĂ©dĂ© biblique. La rĂ©ussite de M. Gil rĂ©side dans un savant mĂ©lange de deux courants apparemment contradictoires : la descente jusqu’aux Ă©lĂ©ments‑tĂ©moins formels les plus infimes, suivie de l’élĂ©vation au niveau de l’extrĂȘme globalitĂ© mĂ©tadiscursive. Lorsqu’ils reprĂ©sentent des constantes stylistiques connues du texte, ces Ă©lĂ©ments‑tĂ©moins gagnent justement Ă  ĂȘtre perçus dans la lumiĂšre cohĂ©rente de la pensĂ©e discursive. C’est le cas du mĂ©lange de styles (sublime et humble), qui tĂ©moignerait de l’interpĂ©nĂ©tration entre Ă©ternel (l’Écriture) et temporel (l’écriture — de PĂ©guy). Lorsque l’auteure travaille sur les plus frĂȘles Ă©lĂ©ments signifiants prĂ©sents dans la chair du texte, c’est indĂ©niablement le plaisir du lecteur qui est suscitĂ©. Celui‑ci savoure l’exemplaritĂ© du rapport homophonique entre chair et chaire (caro/cathedra), couple qui marque formellement l’abĂźme créé entre le style humble et l’enseignement rhĂ©torique ; tout comme l’insistance sur l’« ùme charnelle », qui n’est pas seulement la clĂ© de voĂ»te du systĂšme religieux, mais en Ă©gale mesure la clĂ© de voĂ»te de tout le systĂšme esthĂ©tique — dĂ©montrant par lĂ  mĂȘme l’existence de la « chair » du texte d’origine. Cette chair est liĂ©e Ă  la mise en style, la « forme » stylistique basse marque une adĂ©quation avec la prĂ©fĂ©rence pour la « chair » de la citation. Par ailleurs, l’intĂ©rĂȘt de ce chapitre rĂ©side dans la mise en Ă©vidence des moyens dĂ©tournĂ©s, implicites, grĂące auxquels PĂ©guy commente sans citer. Ressortent dans ce cadre les fines analyses textuelles sur l’introduction dĂ©tournĂ©e de la lettre par la citation parodique, tout comme l’idĂ©e d’une relation entre la rĂ©pĂ©tition en tant que procĂ©dĂ©, et la temporalité : grĂące aux amĂ©nagements particuliers des citations, les rĂ©pĂ©titions engendrent une temporalitĂ© particuliĂšre de la page, « à rebours », qui reflĂšte le mouvement rĂ©gressif vers le logos. En effet, en partant du constat que la pensĂ©e du « temps » est essentielle pour comprendre les rapports entre ƒuvre et Ɠuvre, M. Gil envisage le temps dans sa dimension verticale, organisĂ© autour d’une origine. Alliant toutefois de maniĂšre paradoxale le ponctuel et le duratif, cette conception du temps projette la pensĂ©e analogique sur l’impossible sĂ©paration entre la citation (Ă©ternelle) et le commentaire (temporel). La maĂźtrise des comparaisons complexes entre les structures textuelles latentes chez PĂ©guy et le théùtre cornĂ©lien permet d’aboutir Ă  la mise en Ă©vidence d’une temporalitĂ© « tragique », qui, organisĂ©e autour de l’impossibilitĂ© de reprĂ©sentation, de « l’éthique de l’origine » et de l’existence d’un « temps dĂ©taché » tragique, parvient Ă  remonter Ă  nouveau vers la couche mĂ©tadiscursive, pour signaler une esthĂ©tique de la crĂ©ation en tant qu’arrĂȘt du temps : « le temps de l’écriture est celui de la non‑profĂ©ration, celui oĂč “la crĂ©ation” est “suspendue aux lĂšvres” du crĂ©ateur5 ».

5Si la parabole, une autre forme d’écho biblique dans le texte, se situe dans la lignĂ©e de la citation, c’est selon une logique que M. Gil envisage dans son essence inversĂ©e. Comme la citation, mais diffĂ©remment, la parabole est intrinsĂšquement liĂ©e Ă  une pensĂ©e du texte littĂ©raire, conçu comme Ă©nigmatique, mystĂ©rieux, Ă  interprĂ©tation ouverte. Mais alors que la citation est une forme de commentaire, la parabole reprĂ©sente, selon M. Gil, tout au contraire, le symbole du retour au texte premier, en tant que « rĂ©cit primordial et Ă©ternel ». La prise en compte de la contextualisation historique permet Ă  l’auteure d’articuler un systĂšme d’oppositions, censĂ© placer l’écriture anti‑intellectuelle de PĂ©guy en conflit avec la pensĂ©e positiviste. Avec subtilitĂ©, elle dĂ©cĂšle que la « lettre » de la parabole est reprĂ©sentĂ©e par l’image, alors que la lettre de l’image littĂ©raire se confond avec l’idĂ©e — opposition qui, en fin de compte, aboutit Ă  dĂ©monter le primat du concret. Le maintien dans la parabole, sans sa rĂ©criture, est envisagĂ© par M. Gil comme une façon de s’en tenir Ă  la lettre, et de rejeter l’interprĂ©tation. On eĂ»t attendu toutefois une explication plus approfondie pour ce qui est de la diffĂ©rence rĂ©elle entre le fonctionnement de la parabole et celui de la citation, par rapport Ă  l’interprĂ©tation : pourquoi la citation nue relĂšverait-elle de l’interprĂ©tation et pourquoi la parabole nue n’en relĂšverait-elle pas — ou, inversement, pourquoi la citation ne serait‑elle pas, tout comme la parabole, un retour et une mise en valeur du texte primaire ? L’étude de la parabole aboutit Ă  une pensĂ©e mĂ©tadiscursive par laquelle M. Gil entend proposer que la lettre de la parabole ne rĂ©side pas dans le narratif proprement dit, mais dans les rĂ©pĂ©titions formelles organisĂ©es autour d’une narration parabolique qui manque, car elle devient uniquement objet, parole sur la narration, figure. L’auteure a parfaitement raison de mettre en relation la parabole avec l’essence polyphonique des textes, et d’en dĂ©gager par la suite un enseignement esthĂ©tique. Reposant sur des structures d’enchĂąssement narratif et discursif, sur la mise en abyme, le texte qui contient des paraboles montre une superposition des voix (divine, biblique et humaine), et, selon le mĂ©canisme d’une pensĂ©e mĂ©tadiscursive verticale, s’affirme comme le symbole de la crĂ©ation littĂ©raire. En prenant comme point d’appui l’aporie du rĂ©cit de l’Incarnation, qui est unique et rĂ©pĂ©table Ă  la fois, M. Gil procĂšde au transport discursif et arrive, Ă  travers des couches de signification, au cƓur de la crĂ©ation littĂ©raire, organisĂ©e Ă  son tour dans cette mĂȘme tension entre unicitĂ© et rĂ©pĂ©tition.

6Dans le dernier chapitre, « La lettre sous les lettres », M. Gil entend changer la mĂ©thode de recherche. Elle abandonne le type de lecture qui jusqu’alors Ă©voluait du littĂ©ral au figurĂ© (d’un sĂ©mantisme Ă  l’autre), et, Ă  la recherche du « texte total du second livre sous le premier6 », pratique une approche de texte Ă  texte. La recherche paraĂźt Ă  premiĂšre vue paradoxale, dans la mesure oĂč elle vise la quĂȘte du texte palimpseste en tant qu’« effacement », « absence » textuelle. Si l’annonce d’une divergence conceptuelle avec la « lecture symptĂŽmale » d’Althusser ne parvient pas vĂ©ritablement Ă  renseigner le contenu notionnel, elle a au moins le mĂ©rite de fixer la rĂ©flexion dans le domaine du paradoxe. Ce sont les analyses textuelles qui Ă©claireront de façon effective cette notion. De maniĂšre claire et pertinente, M. Gil signale, Ă  travers le pastiche de l’Évangile de Saint Luc, la mise en place d’un mĂȘme procĂ©dĂ© syntaxique, qui, support de la reprĂ©sentation du mystĂšre de l’Incarnation dans l’écriture biblique, est dĂ©tournĂ© par PĂ©guy pour signifier le mystĂšre du mal. La portĂ©e rĂ©flexive, qui prend appui sur le texte, est convaincante : par la mise en abyme du texte premier, par l’inversion, le texte de PĂ©guy arrive Ă  dire que « Les armes de Satan, c’est tout texte “qui ne vient pas de Dieu”7 », ce qui revient, effectivement, Ă  poser l’existence d’un texte premier. En partant de Maurice Blanchot et de sa conception de la prophĂ©tie comme a‑diction, M. Gil dĂ©couvre dans les rĂ©pĂ©titions de PĂ©guy — arrĂȘts dans le temps et dans la diction, un indice (« enveloppe ») du texte prophĂ©tique. L’analyse formelle, mettant en Ă©vidence de subtils rapprochements lexicaux entre le texte de PĂ©guy et les textes apocalyptiques, relĂšve d’un travail de recherche poussĂ©, par ailleurs pertinent et efficace. La spĂ©culation qui remonte vers la portĂ©e esthĂ©tique n’est pas loin : l’inscription des traces du palimpseste apocalyptique reprĂ©sente le reflet de l’image de l’Ɠuvre en tant que « dimension eschatologique de la pensĂ©e de l’auteur8 ». M. Gil s’inscrit ainsi dans la lignĂ©e d’Henri Meschonnic, pour qui PĂ©guy est un « prophĂšte du poĂšme9 ». La conclusion du chapitre va vers le primat de la « lecture involontaire » qui « peut se passer de l’élucidation du sens10 », et met en valeur la dĂ©finition du palimpseste (enfin retrouvĂ©e dans son acception extrĂȘme) comme une forme de silence, Ă©minemment moderne.

7M. Gil propose un livre foisonnant, qui convoque la pensĂ©e thĂ©ologique et philosophique, phĂ©nomĂ©nologique et hermĂ©neutique, historico‑littĂ©raire et linguistique (autant française que latine). Le mouvement de va‑et‑vient entre la manifestation du Livre dans le livre et la pensĂ©e esthĂ©tique fait rĂ©vĂ©ler un PĂ©guy sous l’angle d’une modernitĂ© qui met l’accent sur la dimension mĂ©tadiscursive du texte. Cette modernitĂ©, qui se manifeste dans le choix affirmĂ© de l’auteure de s’appuyer sur la forme pour construire le « sens » discursif, n’en recĂšle pas moins un piĂšge. MalgrĂ© l’appui formel de la lettre (ou peut-ĂȘtre Ă  cause de la lettre), l’interprĂ©tation mĂ©tadiscursive risque de prendre le texte comme prĂ©texte au service d’une idĂ©e prĂ©existante, tant que l’interprĂšte se place du cĂŽtĂ© de la rĂ©ception, avec tout ce qu’elle contient de subjectif. M. Gil montre parfois — pour employer sa propre formulation — « que l’on peut faire dire au texte ce qu’il ne dit pas11 ». Dans un systĂšme poĂ©tique, le signifiant (la forme) s’inscrit uniquement sur le mode d’une prĂ©sence. Dans cette logique, « la nĂ©gation n’existe pas12 » : « un des caractĂšres les plus surprenants de cette logique est bien qu’elle met Ă  bas les paires d’opposition que connaĂźt le discours : positif/nĂ©gatif (et donc prĂ©sence/absence), actif/passif (et donc sujet/objet)13 ». Le risque que la forme puisse signifier tout et son contraire est donc particuliĂšrement Ă©levĂ©. M. Gil tĂ©moigne d’une remarquable capacitĂ© d’écoute des subtilitĂ©s textuelles, mais lors du saut vers la dimension mĂ©tadiscursive, il peut arriver que sa dialectique fonctionne de façon paradoxale. On la suit (avec enthousiasme) ou on ne la suit pas. À partir d’un mĂȘme appui textuel, le contraire pourrait ĂȘtre Ă©noncĂ© avec autant de force ; cela mĂšne parfois toutes les « conclusions », autant affirmatives que nĂ©gatives, Ă  se valoir. Le lecteur a du mal Ă  voir pourquoi l’auteur, aprĂšs avoir pris en compte les fines donnĂ©es du texte matĂ©riel, se dĂ©cide pour une interprĂ©tation et rejette son contraire, puisque la conclusion rejetĂ©e pourrait (M. Gil l’affirme) ĂȘtre Ă©galement pertinente : « La brisure du verset peut donc induire le lecteur en erreur, et lui laisser penser que la lettre est trahie14 ». Effectivement, dans un chapitre antĂ©rieur, M. Gil avait affirmĂ© que la preuve du respect de la lettre rĂ©side dans l’homogĂ©nĂ©itĂ© formelle entre le texte‑source et sa rĂ©criture (la rupture signifiant donc non‑respect de la lettre). Mais elle continue : « En rĂ©alitĂ©, comme je l’ai prĂ©cisĂ©e pour la grammaire, la rupture illustre la lecture littĂ©rale15 », puisqu’elle brise la chair qui est lettre. Respect de la forme et non‑respect appuieraient-ils dans une Ă©gale mesure l’idĂ©e de la prĂ©sence de la lettre ? La mise en Ă©vidence de la rĂ©flexion mĂ©tadiscursive qui part du texte de PĂ©guy s’impose donc davantage comme une piste de lecture, trĂšs enrichissante, qui ouvre les horizons critiques, et moins en tant que rĂ©sultat d’un strict rapport de cause Ă  effet.

8De façon mimĂ©tique, par son style, M. Gil semble imposer, dans son propre texte, le systĂšme de la lecture ouverte qu’elle pratique sur le texte de PĂ©guy. Le rythme est rude, la pensĂ©e extrĂȘmement condensĂ©e, elle n’a pas le temps de s’asseoir, sursaute, agit dans l’urgence. Les idĂ©es semblent parfois se suivre de maniĂšre un peu chaotique. L’enchaĂźnement logique est donc difficile Ă  apprĂ©hender par le lecteur, d’autant plus que les rĂ©fĂ©rences qui ouvrent les nouvelles pistes demeurent vagues et abstraites. La consĂ©quence de cette organisation logico‑formelle est le danger d’un sens qui s’échappe du sillage auctorial. Par le style pratiquĂ©, M. Gil entend‑elle maintenir le bonheur de la lecture ouverte ? Le dialogue argumentatif se fait de maniĂšre quasi exclusive dans la direction de ses pairs, se construit sur l’implicite d’un haut savoir partagĂ© avec un lecteur qui, Ă  la limite, en sait autant que l’auteure. Aussi M. Gil travaille‑t‑elle sur le systĂšme des acquis, relĂ©guant en bas de page de façon expĂ©ditive des thĂ©ories critiques qui sont peut-ĂȘtre moins connues pour le non‑spĂ©cialiste, et qui, briĂšvement expliquĂ©es dans le corps du texte, auraient peut‑ĂȘtre mieux Ă©clairĂ© la logique de sa pensĂ©e. On s’étonne toutefois de l’image fluctuante de ce lecteur. Quelquefois, de maniĂšre surprenante, c’est un vĂ©ritable novice qu’elle convoque, qui mĂ©connaĂźtrait le sens de la « syllepse » (dont la dĂ©finition est relĂ©guĂ©e en bas de page). Au niveau purement formel, l’indiffĂ©rence (l’ouverture ?) Ă  l’égard du lecteur se manifeste Ă  travers une certaine nĂ©gligence dans la formulation, emblĂ©matique de la maniĂšre un peu « brouillĂ©e » de traitement de la logique discursive. On regrette l’insuffisance dans le travail de ciselage syntaxique de certaines phrases, qui sont pour le moins sinueuses : « Ainsi, par exemple, la “littĂ©ralitĂ©â€ — à partir du primat de la “lettre” — est apprĂ©hendĂ©e de façon conjointe Ă  la “critique littĂ©raire” (celle du laboratoire du vers de Victor-Marie, comte Hugo, formaliste et stylistique) et contre les “fausses sciences”, dont tout commentaire non grammatical
 et une certaine littĂ©rature16 », de mĂȘme que l’imprĂ©cision sĂ©mantique dans l’emploi de certains pronoms : « la litanie est Ă  la fois la forme de l’ineffable et celle qui rĂ©sout celle-ci Ă  travers le mimĂ©tisme17 ».

9La finesse des analyses textuelles, la maĂźtrise remarquable de tout un arsenal thĂ©orique, l’aisance dans le brassage d’idĂ©es et de concepts hĂ©tĂ©roclites qui soutiennent de façon pertinente les pistes nouvelles de lecture concernant le rapport du texte de PĂ©guy avec la pensĂ©e mĂ©tadiscursive, l’approche globalisante avec passage en revue de presque toutes les formes textuelles pratiquĂ©es par PĂ©guy (critique, dramaturgie, vers), sont les atouts incontestables de ce livre. L’Ɠuvre de PĂ©guy se trouve, au niveau conceptuel, magnifiĂ©e. Une organisation logico‑formelle qui abandonne le cadre scientifique austĂšre d’une thĂšse aurait permis d’offrir au lecteur moins avisĂ© le mĂȘme plaisir de la dĂ©couverte esthĂ©tique.