Vauvenargues philosophe : pour une métaphysique de la liberté vraie
1LâĆuvre de Vauvenargues apparaĂźt, dans le champ intellectuel et littĂ©raire, comme celle dâun moraliste certes non dĂ©nuĂ© de talent, mais qui reste cependant un auteur mineur. Ce pourquoi beaucoup ne lâont dâailleurs pas lu. Quant Ă ceux qui lâont fait, leur jugement peut trouver sa raison dâĂȘtre dans diffĂ©rents facteurs que Laurent Bove, dans Vauvenargues ou le sĂ©ditieux, sâattache Ă dĂ©gager au dĂ©but de son ouvrage. VĂ©ritable enquĂȘte philologique, on comprend dans cette introduction passionnante que lâessentiel de la pensĂ©e vauvenarguienne a Ă©chappĂ© Ă ses lecteurs pour des raisons qui tiennent autant aux prĂ©jugĂ©s des Ă©diteurs successifs quâĂ des malentendus parfois entretenus par Vauvenargues luiâmĂȘme, celuiâci faisant en effet preuve de prudence dans le choix des textes Ă publier, et cherchant toujours Ă masquer son nĂ©cessitarisme1 et ses positions mĂ©taphysiques. Ainsi, des textes fondamentaux comme le Discours sur la libertĂ© ou le TraitĂ© sur le libre arbitre nâont Ă©tĂ© publiĂ©s quâen 1806, et par un Ă©diteur qui nâaura pas choisi les versions du texte les plus radicalesâŠ2 Gilbert, qui publiera Ă nouveau ces textes en 1857, croit pouvoir prĂ©venir, dans lâ « Avertissement », que ces textes sont contradictoires avec le reste de lâĆuvre, folies de jeunesse qui seront dâaprĂšs lui abandonnĂ©es ! Câest donc cet essentiel de la pensĂ©e vauvenarguienne qui a longtemps Ă©chappĂ© Ă ses lecteurs que L. Bove sâefforce de dĂ©gager aprĂšs ce travail philologique, transformant radicalement lâimage de Vauvenargues3 : dâun moraliste estimable, celuiâci devient en effet philosophe dotĂ© dâune mĂ©taphysique qui le conduit, tant sur le plan Ă©thique que politique, Ă soutenir des positions sĂ©ditieuses.
Vauvenargues, métaphysicien spinoziste
2Câest bien, dans un premier temps, de mĂ©taphysique ou dâontologie quâil sâagit dans cet ouvrage. LâidĂ©e est ici, comme le sousâtitre lâindique, Entre Pascal et Spinoza. Pour une philosophie de la seconde nature, de situer et dâidentifier la pensĂ©e de Vauvenargues dans son rapport, implicite ou explicite, actuel ou virtuel, Ă des philosophes, afin de montrer la cohĂ©rence et la profondeur de sa rĂ©flexion Ă©thique et politique, qui ne se rĂ©duit pas Ă celle dâun moraliste. Selon L. Bove, cette rĂ©flexion Ă©thique et politique ne prend en effet tout son sens que dans et par un systĂšme conceptuel articulĂ© Ă partir de lâaffirmation, spinoziste dans son inspiration4, dâune Nature ou dâun Dieu comme puissance productive absolument infinie et immanente. Une telle thĂšse conduit Ă considĂ©rer quâignorer et/ou refouler ces soubassements mĂ©taphysiques ne peut que produire une mĂ©connaissance totale de lâĆuvre. Il faut donc rĂ©apprendre Ă lire Vauvenargues, au travers notamment de la pensĂ©e de Spinoza, que L. Bove connaĂźt particuliĂšrement bien puisquâil est un Ă©minent spĂ©cialiste du philosophe hollandais5. Finalement, ce livre semble Ă©crit Ă deux, le commentateur réécrivant une part de lâĆuvre restĂ©e trop longtemps inaperçue, le commentĂ© constituant un spinozisme nouveau et original, teintĂ© certes de thĂšmes pascaliens, mais surtout animĂ© dâune sorte dâhĂ©roĂŻsme impĂ©tueux propre Ă lâĂ©crivain provençal.
3Quâen est-il prĂ©cisĂ©ment de cette mĂ©taphysique au fondement mĂȘme des maximes et rĂ©flexions du moraliste ? Vauvenargues Ă©crit :
Le feu, lâair, lâesprit, la lumiĂšre, tout vit par lâaction. De lĂ la communication et lâalliance de tous les ĂȘtres. De lĂ lâunitĂ© et lâharmonie dans lâunivers. Cependant,  cette loi de la nature si fĂ©conde nous trouvons que câest un vice dans lâhomme. Et parce quâil est obligĂ© dây obĂ©ir, ne pouvant subsister dans le repos, nous concluons quâil est hors de sa place6.
4Cette affirmation, « dĂ©cisive » selon L. Bove, ne doit pas ĂȘtre comprise dans un sens mystique (ce qui est arrivĂ©), encore moins poĂ©tique, mais dans le sens dâune ontologie dynamique qui identifie lâĂȘtre avec la puissance, la puissance avec lâaction, et soutient une nĂ©cessitĂ© immanente de la productivitĂ© de la nature, productivitĂ© qui sâaccomplit en et par7 lâhomme notamment. « LâunitĂ© et lâharmonie » ne doivent pas davantage ĂȘtre conçues Ă lâaune dâune perspective tĂ©lĂ©ologique (et forcĂ©ment thĂ©ologique) lisant dans lâunivers la marque dâun ordre divin transcendant. On pourrait dire quâil ne sâagit pas pour Vauvenargues de penser un univers apparemment contradictoire rĂ©conciliĂ© dans lâoptique de la grĂące ou de la bontĂ© divine, mais dâune conciliation du multiple qui trouve son unitĂ© dans sa dĂ©pendance Ă lâĂ©gard de ce quâon appellera, comme on voudra, Dieu ou la Nature. LâunitĂ© et lâharmonie sont Ă entendre en un sens si peu tĂ©lĂ©ologique, que Vauvenargues nâhĂ©site pas Ă parler parfois de hasard plutĂŽt que de nĂ©cessitĂ©8. Lâontologie vauvenarguienne est donc au plus loin dâune thĂ©ologie chrĂ©tienne, le Dieu du philosophe provençal nâayant pas grand chose Ă voir avec celui, par exemple, de Pascal. En effet, par-delĂ lâinfluence du penseur jansĂ©niste, souvent citĂ© par Vauvenargues (au contraire de Spinoza, auquel il est fait une seule fois allusion dans son Ćuvre) et rĂ©ellement admirĂ©, sâĂ©nonce une philosophie de lâaffirmation de la vie qui transformera radicalement, nous en reparlerons, le sens des concepts pascaliens mobilisĂ©s. Selon Vauvenargues, « Pascal sest trompe dans son sistĂšme » (sic) en ce quâil se fonde sur « bien des principes faux »9.
5Cette mĂ©taphysique authentiquement spinoziste ne se rĂ©vĂšle jamais aussi bien que dans les Ćuvres de Vauvenargues portant sur la question ĂŽ combien dĂ©licate du libre arbitre, question dont on a longtemps, nous lâavons dit, ignorĂ© ou refoulĂ© lâimportance ou la signification. L. Bove montre de façon extrĂȘmement convaincante le caractĂšre central de ces textes que sont le Discours sur la libertĂ© et le TraitĂ© sur le libre arbitre10, traitĂ© oĂč se trouve dĂ©fendue la thĂšse dâune « dĂ©pendance totale et continue » de lâhomme Ă lâĂ©gard de Dieu qui nâest jamais que puissance de production de la nature (et non pouvoir crĂ©ateur) selon des lois immanentes. DĂ©pendance ne signifie en rien fatalisme ou destin, en ce que cette nĂ©cessitĂ© des lois de la nature passe, encore une fois, « dans et par » lâaction humaine, de façon absolument immanente. Contre le libre arbitre, qui rendrait incomprĂ©hensible la puissance du dĂ©sir et de la volontĂ©, et ferait de lâhomme un « empire dans un empire » selon lâexpression de Spinoza11, Vauvenargues voit dans la libre nĂ©cessitĂ© le plus haut degrĂ© possible de liberté : ĂȘtre libre, câest dâabord agir et penser dâaprĂšs les seules lois de notre nature, « par nous-mĂȘmes » si lâon veut, câest-Ă -dire indĂ©pendamment des contraintes extĂ©rieures, selon une « causalitĂ© intrinsĂšque ou causalitĂ© propre de lâĂȘtre qui se dĂ©ploie singuliĂšrement selon lâaffirmation mĂȘme de Dieu »12. Il ne sâagit nullement ici dâun fatalisme ou dâune prĂ©destination qui gouvernerait de lâextĂ©rieur les Ăąmes et les corps.
6On dira que cette libertĂ© comme libre nĂ©cessitĂ© est dĂ©primante et immorale, dĂ©primante en ce quâelle annulerait la facultĂ© de choisir de lâhomme, immorale en ce quâelle ruinerait toute lĂ©gitimitĂ© du jugement. Pour ce qui concerne la premiĂšre difficultĂ©, Vauvenargues rĂ©pond, non sans humour comme le remarque L. Bove : « La nĂ©cessitĂ© nous dĂ©livre de lâembarras du choix »13, et restaure ainsi « lâinnocence du devenir », pour reprendre une expression de Nietzsche. La seconde difficultĂ© trouve iciâmĂȘme sa solution : cette innocence restaurĂ©e autorise en effet une disposition hautement morale : « LâhumanitĂ©, cette belle vertu qui pardonne tout, parce quâelle voit tout en grand »14. Spinoza lâavait dĂ©jĂ montré : la nĂ©cessitĂ©, loin dâannuler toute morale, dĂ©livre celle-ci de tout moralisme, câest-Ă -dire de la haine, de la culpabilitĂ© et du ressentiment, ainsi que de la croyance au mal, au profit dâune comprĂ©hension de lâhomme et de ses actions, comprĂ©hension qui conduit Ă une certaine sĂ©rĂ©nitĂ© de lâĂąme. Mais câest alors Ă une toute nouvelle conception de la vertu que nous conduit la mĂ©taphysique vauvenarguienne, qui dâabord restaure les droits du corps et des dĂ©sirs, et refuse tout devoir ĂȘtre extĂ©rieur Ă lâĂȘtre et censĂ© normer celui-ci par des impĂ©ratifs, impĂ©ratifs tournĂ©s contre ce que Vauvenargues appelle la « force active » ou « puissance dâagir »15. La morale entendue comme systĂšme du jugement sâinstitue, dans sa haine des passions et de la vie, comme « tyran des faibles » et appauvrissement de la force vitale, non seulement du corps, mais aussi de lâĂąme : « Le corps ne souffre jamais seul des austĂ©ritĂ©s de lâesprit ; lâĂąme sâendurcit avec le corps »16.
Le philosophe moraliste contre la « moraline » philosophique
7Câest donc une rĂ©invention de la vertu, fondĂ©e sur une mĂ©taphysique de la puissance, que L. Bove lit dans lâĆuvre de celui qui nâest plus seulement un moraliste, mais un authentique philosophe. Mais câest sur ce point que se marque une premiĂšre diffĂ©rence avec le spinozisme. En effet, si, Ă lâinstar de Spinoza, la vertu est identifiĂ©e Ă lâaffirmation de la puissance dâagir et de penser et est ainsi ramenĂ©e Ă sa stricte unitĂ© avec le dĂ©ploiement plein et entier de son ĂȘtre, Vauvenargues semble parfois accorder davantage de vertu Ă lâaction rayonnante et glorieuse, parfois mĂȘme Ă la passion de domination, quâĂ la seule connaissance rationnelle de ses affects. L. Bove remarque que sur ce point, Vauvenargues « relie, selon lâaffirmation de ses propres forces et par-dessus lâesprit dâun siĂšcle que notre moraliste jugeait aussi frivole que suffisant, les deux philosophies les plus bouleversantes dont lâesprit humain ait Ă©tĂ© capable », entendons celles de Spinoza et de Nietzsche17. Certaines affirmations font ainsi pencher le « moraliste » du cĂŽtĂ© non plus seulement dâune Ă©thique de la puissance, mais aussi du cĂŽtĂ© dâun certain immoralisme. Cependant, si Vauvenargues Ă©nonce une certaine primautĂ© du sentiment sur la raison dĂ©monstrative, et voit une possible indĂ©pendance, selon les circonstances, entre la vertu et la vĂ©ritĂ© (ce qui le dĂ©marque de Spinoza et explique quâil puisse penser une « grandeur dâĂąme » dans des actions non seulement sĂ©ditieuses, mais aussi criminelles18), Bove soutient que seule la filiation spinoziste permet de rĂ©soudre lâapparente contradiction entre un certain nietzschĂ©isme souvent remarquĂ© par les commentateurs du xxe siĂšcle, et une pensĂ©e de la vertu comme bontĂ© et humanitĂ©19.
8En effet, lâhĂ©roĂŻsme vauvenarguien, son goĂ»t pour lâaction, le conduit Ă soutenir dans certains textes le caractĂšre vertueux de lâambition de domination, au plus loin semble-t-il de ce que lâon appelle la vertu : « La vertu combat. Sâil nây avait aucune vertu, nous aurions pour toujours la paix »20. En effet, agir vertueusement peut sâidentifier, pour Vauvenargues, à « travailler pour la gloire » et affirmer notre puissance « aussi loin quâon peut », et il sâagit lĂ de sâĂ©tendre, par la gloire, en dehors de nous, par le dĂ©ploiement notre action21. Cependant, L. Bove remarque : « on ne saurait sâaffirmer et sâĂ©tendre sans se traverser »22 ; appeler cela « vertu » nâest pas sans poser quelques difficultĂ©s. Mais ce serait, selon lâauteur, un contresens que dâidentifier sans autre forme de procĂšs, comme nous lâavons fait, ambition de gloire et ambition de domination, et câest ce que la filiation spinoziste permet de penser. En effet, tandis que lâambition de gloire ne nous conduit quâĂ lâexpansion de notre ĂȘtre dans le rĂ©el, par la production mĂȘme du rĂ©el (dans lâaction, la crĂ©ation), sans autre fin que la causalitĂ© propre de notre nature ; lâambition de domination est, quant Ă elle, un effet second et non nĂ©cessaire, quand lâamour de soi se mue en amour-propre, et que notre gloire passe par la conquĂȘte de la conscience dâautrui. Ce nâest que parce que Vauvenargues insiste davantage sur la vertu historique et concrĂšte, quâil tend souvent Ă identifier vertu et affirmation de soi par la force ou lâĂ©clat. Et câest surtout sous lâeffet des « circonstances » qui font « obstacle Ă lâexercice de la puissance dâagir » que naĂźt le dĂ©sir de subjuguer et de conquĂ©rir. Câest alors que la « grandeur dâĂąme » peut se manifester dans des vices plutĂŽt que dans des vertus, mais cela est, dira Vauvenargues, « nĂ©cessaire »23, notamment quand la vraie vertu nâest pas reconnue Ă sa juste valeur. Le spinozisme de Vauvenargues permet donc Ă lâauteur de rĂ©soudre lâapparente contradiction relevĂ©e jusquâalors dans lâĆuvre du moraliste provençal.
9Reste que câest un spinozisme original ; et L. Bove ne se garde pas de souligner les sĂ©ditions que fait lâauteur de lâIntroduction Ă la connaissance de lâesprit humain, Ă lâĂ©gard de la pensĂ©e du philosophe hollandais. Vauvenargues rĂ©alise une philosophie au croisement de Spinoza donc, mais aussi de Locke dont il reprend notamment le concept dâinquiĂ©tude (ainsi que celui de « puissance dâagir », que Vauvenargues ne peut pas tenir, selon lâauteur, du spinozisme exposĂ© dans lâouvrage de Boulainvilliers), et de Pascal, dont il reprend les rĂ©flexions sur la condition misĂ©rable de lâhomme. Mais câest lĂ quâon comprend ce quâest un philosophe selon Vauvenargues : ce nâest pas quelquâun qui invente quelque chose de nouveau, mais bien quelquâun qui concilie, selon sa nature singuliĂšre, la multiplicitĂ© des vĂ©ritĂ©s dĂ©posĂ©es dans le temps et lâespace24. En effet, si Vauvenargues est profondĂ©ment affectĂ© par le sentiment de la finitude de lâhomme et de sa misĂšre, du vide et de lâimperfection qui le constitue, sentiment absent dâune perspective spinoziste, ce sentiment nâest pas source de nostalgie dâun Ă©tat de repos perdu, et nâest pas un affect affligeant sâoriginant dans la chute adamique. Au contraire, il relance lâactivitĂ© comme rĂ©sistance Ă la fortune, et ne fait quâun avec lâĂ©lan vers toujours plus de joie du conatus : « Loin donc de nous faire perdre le sentiment de nos forces, le sentiment de notre finitude, naturellement, le rappelle, lâaiguillonne, lâaugmente »25, et ce parce que « le sentiment de nos misĂšres nous pousse Ă sortir de nous-mĂȘmes et que le sentiment de nos ressources nous y encourage et nous porte par lâespĂ©rance »26. Le dĂ©sir nâest ainsi nulle part animĂ© par un manque Ă ĂȘtre qui travaillerait vainement Ă se rendre infini et Ă atteindre un repos dont nous serions la nostalgie ; au fond, le tragique de la condition humaine et de ses contrariĂ©tĂ©s, soulignĂ© par Pascal, est dĂ©passĂ© vers ce que nous appellerons, faute de mieux, un drame de lâexistence, drame qui nâa rien de triste mais est pleinement action. Conciliation donc des contrariĂ©tĂ©s, tant sur le plan thĂ©orique de lâhistoire de la philosophie que sur le plan pratique du dĂ©sir, qui sâexprime dans ce commentaire de L. Bove : « Pour Vauvenargues, câest le âdivertissementâ qui est le vrai »27. Câest dire en effet quâil nây a quâun monde et quâune nature humaine, la seconde dans la perspective de Pascal, perspective qui se trouve ainsi rabattue sur le seul plan dâimmanence de la nature : on a bien lĂ un spinozisme aux teintes pascaliennes.
10La suppression de toute rĂ©fĂ©rence Ă une quelconque transcendance conduit Ă considĂ©rer que la vertu nâest jamais que ce que lâon peut, et non pas ce que lâon doit. Reste que, bien souvent, ce que lâon peut est contrariĂ©, notamment par ceux qui nous disent ce que lâon doit. Câest ici quâapparaĂźt la nĂ©cessitĂ© de la sĂ©dition. Lâambition de gloire, dĂ©ploiement du conatus, est aussi effort de rĂ©sistance Ă ce qui empĂȘche le dĂ©ploiement de la vertu singuliĂšre, Ă savoir la raison et la morale abstraites du philosophe ou du thĂ©ologien, mais aussi la domination des riches ou de lâĂtat. Alors que Pascal, auquel Vauvenargues doit par ailleurs beaucoup jusque dans le domaine de la philosophie politique, maintient une distinction thĂ©orique entre la justice et la force, le monde de la seconde nature gardant toujours les traces de la premiĂšre nature, lâauteur du Discours sur lâinĂ©galitĂ© des richesses affirme quant Ă lui lâidentitĂ© radicale droit â puissance, identitĂ© assise sur une mĂ©taphysique de lâunivocitĂ© de la nature et sur une absence de transcendance. Aussi, câest jusque dans la philosophie politique que, « sous le discours dâapparence augustinienne, pointe la matrice ontologique dâune thĂ©orie de la positivitĂ© du fini et la subversion immanentiste »28.
Une philosophie politique de la sédition
11Vauvenargues sâinscrit dans cette lignĂ©e de penseurs qui va de Machiavel Ă Marx en passant par Pascal et Spinoza, qui tous refusent la reprĂ©sentation juridique du pouvoir et la thĂ©orie artificialiste du contrat. La raison et le droit comme principes de dĂ©termination de systĂšmes idĂ©aux de gouvernement sont Ă©cartĂ©s, au profit dâune attention donnĂ©e aux mĂ©canismes rĂ©els de production et de reproduction du pouvoir historique et concret. Aussi L. Bove relĂšveâtâil les emprunts que fait le moraliste Ă la thĂ©orie pascalienne de la pratique politique, qui met au centre de cette pratique la force, la coutume et lâintĂ©rĂȘt, et parle en terme de lĂ©gitimation, non de lĂ©gitimitĂ©. Ce nâest pas un des moindres apports de lâouvrage que de souligner lâimportance que revĂȘt lâĆuvre de Boulainvilliers, dont lâouvrage dâhistoire lâĂtat de la France a jouĂ© un rĂŽle crucial pour le jeune Vauvenargues : celui-ci peut en effet y lire une histoire politique oĂč sont mobilisĂ©s en acte les principes de Machiavel, Pascal et Spinoza. Mais L. Bove remarque encore son originalitĂ© visâĂ âvis de Boulainvilliers et de Pascal, en ce quâil ne sâinscrit pas dans une perspective conservatrice qui verrait dans la paix la fin ultime et, au fond, le seul garant de la lĂ©gitimitĂ©29.
12La philosophie de la puissance est aussi une philosophie qui affirme la positivitĂ© de la puissance, lâaffirmation de lâaction contre le caractĂšre attristant et mortifĂšre du repos : « la guerre nâest pas si onĂ©reuse que la servitude »30. Elle vaut donc mieux que la paix, si du moins on entend dans la paix le repos du dĂ©sir et lâextinction de lâambition de gloire. Ce sont les rapports de force, la guerre, les passions et les intĂ©rĂȘts (mais surtout les passions) qui font la dynamique de lâhistoire et de la culture, qui nâest jamais que lâeffet de la dynamique mĂȘme de la nature : « La nature nous pousse Ă sortir de la nature comme lâimpĂ©tuositĂ© dâune riviĂšre rompt ses digues et la fait sortir de son lit »31. Si cette sentence peut concerner au premier chef les productions de lâart, il faut aussi considĂ©rer que la nature, par le biais des passions, notamment de gloire, impose parfois de sortir de lâordre politique et Ă©conomique Ă©tabli qui, Ă©tant Ă©tabli, fonctionne comme nature. On retrouve ici la tonalitĂ© propre Ă la philosophie de Vauvenargues, dâinspiration spinoziste, et au plus loin du conservatisme pascalien.
13Certes, Vauvenargues nâest pas un penseur rĂ©volutionnaire, si lâon entend par lĂ un utopiste nihiliste qui ne croit quâen des citĂ©s idĂ©ales, et ne cesse de maugrĂ©er contre la rĂ©alitĂ© historique. Au contraire, et ce nâest paradoxal quâen apparence, le philosophe sâattache, Ă lâinstar de Machiavel, Ă la vĂ©ritĂ© effective, ce qui le conduit mĂȘme Ă chercher son modĂšle historique jusque dans la personne du roi Louis XI. Câest Ă cette occasion que L. Bove relĂšve un concept tout Ă fait intĂ©ressant et original pour penser la rĂ©alitĂ© politique : câest le concept de « familiarité ». Vauvenargues voit en effet en Louis XI un prince « populaire et accessible » qui, par son commerce rĂ©gulier et familier avec des gens de toutes conditions, connaissait particuliĂšrement bien les qualitĂ©s de ses sujets, et pouvait les mobiliser Ă bon escient, dans une conciliation du multiple qui fait lâunitĂ© et la persĂ©vĂ©rance, autrement dit la vertu, de lâĂtat. La durĂ©e de lâĂtat est assurĂ©e moins par une Raison dâĂtat, une science de lâĂtat ou une politique de lâintĂ©rĂȘt, que par la familiaritĂ© que lâĂąme de lâĂtat entretient avec la diversitĂ© du multiple. La thĂ©orie de lâinstitution politique se trouve ainsi en cohĂ©rence avec lâĂ©thique, toutes deux Ă©tant fondĂ©es sur une mĂȘme mĂ©taphysique : en effet, la familiaritĂ© est la « gĂ©nĂ©ration en acte dâune rationalitĂ© stratĂ©gique et prudentielle de lâĂtat, dans et par lâactivitĂ© dâune Ăąme ïLouis XIï ïâŠï qui est la puissance dâagir de lâEtat continuellement rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e par lâintĂ©gration immanente et inventive de la puissance de tous »32.  Vauvenargues va jusquâĂ voir dans ces vrais politiques des modĂšles pour les philosophes33 qui, nous lâavons dit, feraient mieux de concilier que dâinventer, et de se familiariser plutĂŽt que de raisonner abstraitement. Le vrai philosophe, comme le vrai politique, est celui qui se fait immanent Ă la dynamique plurielle et productive du rĂ©el, car « La vĂ©ritĂ© court les rues »34. Par son goĂ»t pour lâuniversel, le philosophe a trop tendance Ă ignorer les singularitĂ©s, les multiplicitĂ©s, et en vient bien souvent Ă justifier lâinjustifiable, raisonnant sans sentir. Au contraire, Vauvenargues place au cĆur de la pratique philosophique le sentiment, qui nâest pas lâirrationnel, mais est raison et amour naturels qui permettent Ă lâesprit de se faire immanent Ă la rĂ©alitĂ©35.
14Ainsi, et câest lĂ un exemple privilĂ©giĂ©, lâexpĂ©rience de la pauvretĂ© sera un moteur pour la pensĂ©e vauvenarguienne, au plus loin dâune raison thĂ©orique occupĂ©e Ă trouver des raisons Ă ce qui nâen a pas. La sensibilitĂ© du philosophe sĂ©ditieux Ă la misĂšre le conduit Ă voir dans les inĂ©galitĂ©s une barbarie comparable Ă celle des sacrifices humains aux divinitĂ©s paĂŻennes36. Lâexploitation et la violence se sont peut-ĂȘtre euphĂ©misĂ©es, elles nâen sont pas moins cruelles et injustes, et appellent un dĂ©sir (naturel) de rĂ©sistance et dâaffirmation de sa libertĂ©. Vauvenargues va alors se faire penseur du mouvement ou du dĂ©sir rĂ©volutionnaire, rĂ©el et concret, autrement dit, sĂ©ditieux. Ainsi, aprĂšs avoir soulignĂ© que selon Vauvenargues « la raison de lâĂ©conomie politique enseigne ïâŠï quâon ne peut quasiment rien toucher Ă lâordre Ă©tabli », dans un discours Ă©tonnamment proche de nos experts Ă©conomistes actuels, Bove sâempresse dâajouter : « on ne peut pas non plus sâopposer Ă lâespoir et Ă la volontĂ© des hommes de modifier leur vie » ; et de citer les Fragments sur Montaigne : « on ne peut empĂȘcher les hommes dâinnover, parce quâon ne peut les empĂȘcher dâaimer la gloire et le changement ni leur ravir lâespĂ©rance dâamĂ©liorer leur condition ». La mĂȘme nĂ©cessitĂ© qui veut que la puissance soit toujours en acte fait quâil y a persĂ©vĂ©rance dans son ĂȘtre, que cela implique la perpĂ©tuation de lâordre Ă©tabli ou sa subversion : « le changement est dans lâordre »37, ou, comme lâĂ©crit Vauvenargues dans les CaractĂšres : « Le changement est la loi des hommes comme le mouvement est la loi de la terre »38.
15Et câest sur ce point que vont se rĂ©vĂ©ler les consĂ©quences subversives de lâontologie dynamique du moraliste, spinozisme teintĂ© dâhĂ©roĂŻsme dramatique. Lâabsence de passion des hommes dits « raisonnables » et « vertueux » qui se donne en spectacle dans les allĂ©es principales du jardin du Luxembourg nâa pas la faveur de Vauvenargues :
16Tandis que dans la grande allĂ©e, se presse et se heurte une foule dâhommes et de femmes sans passions, je rencontre, dans les allĂ©es dĂ©tournĂ©es, des misĂ©rables qui fuient la vue des heureux, des vieillards qui cachent la honte de leur pauvretĂ©, des jeunes gens que lâerreur de la gloire entretient Ă lâĂ©cart de ses chimĂšres, des femmes que la loi de la nĂ©cessitĂ© condamne Ă lâopprobre, des ambitieux qui concertent peut-ĂȘtre des tĂ©mĂ©ritĂ©s inutiles pour sortir de lâobscuritĂ©. Il me semble alors que je vois autour de moi toutes les passions qui se promĂšnent, et mon Ăąme sâafflige et se trouble Ă la vue de ces infortunĂ©s, mais, en mĂȘme temps, se plaĂźt dans leur compagnie sĂ©ditieuse »39.
17Nulle part peut-ĂȘtre lâapport de lâouvrage de L. Bove ne se rĂ©vĂšle autant quâĂ la lecture dâun tel texte. On ne peut plus le lire sans songer Ă sa dimension philosophique, tant Ă©thique que politique, fondĂ©e sur des principes mĂ©taphysiques forts. Tout y est : la valeur des passions, la redĂ©finition de la vertu comme ambition de gloire, seulement empĂȘchĂ©e par des circonstances extĂ©rieures40, le sentiment de la misĂšre et de la finitude, conciliĂ©e Ă un certain plaisir et Ă un effort pour rĂ©sister et sâaffranchir ; mais aussi lâĂąme du philosophe, vrai politique, qui se fait le familier de ces sĂ©ditieux, et les concilie, chacun pris dans sa singularitĂ©, dans une unitĂ© du mouvement dynamique des passions. Et Vauvenargues, qui se plaĂźt en la compagnie des sĂ©ditieux, se voit lui-mĂȘme en sĂ©ditieux. Nulle contradiction, encore une fois, entre son goĂ»t pour lâarmĂ©e (il Ă©tait militaire), ses efforts soutenus pour avoir un poste dans la diplomatie, et son goĂ»t pour la subversion. Vauvenargues est lâexemple mĂȘme de cette conciliation de ce qui nâest quâen apparence contradictoire, conciliation explicable uniquement Ă partir de cette ontologie Ă laquelle nous nâavons de cesse de renvoyer, conformĂ©ment Ă ce que nous montre Bove. Câest donc sous le signe de Clodius, le cĂ©lĂšbre tribun romain, que lâon qualifierait certainement aujourdâhui de populiste, que le moraliste sâinscrit dans un mouvement de sĂ©dition : dans les Essais sur quelques caractĂšres, il enseigne ainsi
quâil faut que tout change, que rien nâest stable, que le mouvement est une fatalitĂ© invincible ; que les opinions, et les mĆurs qui dĂ©pendent des opinions, les hommes en place, et les lois qui dĂ©pendent des hommes en place, les bornes des Ătats et leur puissance, lâintĂ©rĂȘt des Ătats voisins, tout varie nĂ©cessairement : or, il est impossible quâun Ătat oĂč tout varie, et qui voit tout varier autour de lui, ne change pas Ă son tour de gouvernement41.
18L. Bove souligne que la sĂ©dition doit ĂȘtre pensĂ©e comme affirmation de la libertĂ©, câest-Ă -dire de la puissance, conatus qui rĂ©siste Ă ce qui lâĂ©crase et se dĂ©ploie dans lâambition de gloire, voire de domination. Câest encore une fois le caractĂšre affirmatif de la philosophie de Vauvenargues qui fait voir, mĂȘme dans le soulĂšvement contre lâordre Ă©tabli, la pleine activitĂ© de la vertu. Quand lâamour de soi se voit malmenĂ© par des circonstances extĂ©rieures, le droit Ă©tant identique Ă la puissance, on peut dĂ©fendre un droit Ă la sĂ©dition, ou plutĂŽt, un droit de sĂ©dition. Câest dans la rĂ©volte que se reconstitue le « conatus politique »42.
19ConformĂ©ment Ă son modĂšle Clodius, Vauvenargues articule « sa propre sĂ©dition intellectuelle et affective, Ă celle, sociale, qui sourd pratiquement dans le rĂ©el des « allĂ©es dĂ©tournĂ©es » de la modernité »43, se faisant le familier et le conciliateur des misĂ©rables et des asservis : si « Le dĂ©sordre des malheureux est toujours le crime de la duretĂ© des riches »44, il ne sâagit pas de compatir tristement Ă leur sort, mais bien de prĂȘter attention Ă la riche diversitĂ© qui constitue ce quâil convient dâappeler le peuple : « Par un vĂ©ritable dĂ©placement ontologique et historique, la misĂšre est devenue le lieu intense de lâĂȘtre vivant multiple, Ă©crasĂ©, dispersĂ©, Ă©clatĂ©, mais aussi puissamment traversĂ© par le dĂ©sir de changer de fortune et le puissant dĂ©sir dâinnover »45. Nulle contradiction avec le fait de poser Louis XI comme modĂšle politique (quelle que soit la correspondance du modĂšle avec la rĂ©alitĂ© historique) : il sâagit toujours de valoriser lâouverture Ă la multitude, affirmer la multiplicitĂ© des ĂȘtres contre lâUn dominateur (Raison moralisante, Ătat ou MarchĂ© qui imposent leur ordre). L. Bove relĂšve dâailleurs : « La disponibilitĂ© Ă lâĂ©tranger, corrĂ©lative du refus de la fixation identitaire (Ă son Ă©tat, sa province, sa nationâŠ) est manifeste chez Vauvenargues. LâhumanitĂ© des hommes produit et se produit de ses diffĂ©rences. La multitude, dans sa diversitĂ©, est donc un creuset philosophique par excellence »46. LâidĂ©e selon laquelle la nature est puissance productive, et que « tout est action », conduit nĂ©cessairement Ă poser les causes de lâasservissement et du repli non dans la raison, ni dans un ordre tĂ©lĂ©ologique ou thĂ©ologique, mais bien dans les rapports de force arbitraires de lâhistoire. Et si la nature est puissance, tout homme aspire Ă la libertĂ©, câest-Ă -dire Ă dĂ©ployer sa puissance, et ceux qui raillent le peuple pour sa servitude passive, feraient mieux de se familiariser et de concilier cette diversitĂ©, dâen devenir, peut-ĂȘtre, lâĂąme, et de lâaccompagner dans une dynamique de gloire et dâamour de soi. Ainsi Vauvenargues fait-il dire Ă Clodius :
NâapprĂ©hendez pas ïâŠï que le peuple vous manque : ïâŠï si vous abattez la tyrannie, doutez-vous que ce peuple, qui baise Ă prĂ©sent sa chaine, ne sâaccoutume bientĂŽt de mĂȘme Ă la liberté ? Ce peuple est avili ; mais, mes amis, câest le gouvernement qui forme le caractĂšre des nations47.
20LâĂ©tonnante actualitĂ© de Vauvenargues ne repose-t-elle pas, finalement, sur le fait quâil concilie avant tout autre divers Ă©lĂ©ments Ă©pars Ă son Ă©poque : la disparition dĂ©finitive des valeurs antiques, la suprĂ©matie triomphante du capitalisme et de lâEtat au service des intĂ©rĂȘts des puissants, un certain Ă©puisement de lâambition de gloire, de lâamour de soi, autrement dit de la vie, mais aussi la formidable puissance dont sont capables les hommes, leur capacitĂ© dâinvention et dâaction qui ne cesse de produire du rĂ©el, qui fait que jamais la vertu ne disparaĂźt totalement, mais dont le jaillissement ne peut plus passer, parfois, que par la sĂ©dition ? Selon Bove, Vauvenargues assiste en effet
Ă la disparition des vertus anciennes, lâĂ©nergie, le courage, le dĂ©sir de gloire, refoulĂ©s par le rĂšgne hĂ©gĂ©monique de lâindiffĂ©renciation sceptique et la mode du « bel esprit ». Il diagnostique alors son temps comme massivement dominĂ© ïâŠï par lâĂȘtre pour la mort. Et Vauvenargues sâĂ©lĂšve contre ce nouveau nihilisme â qui prolonge, Ă ses yeux, mais sous dâautres figures, le nihilisme du dogmatisme moral â, comme il dĂ©nonce aussi les dĂ©lires de la raison philosophique et sa dangereuse absence/impuissance sur le terrain rĂ©el de la politique et de lâhistoire. Une absence qui vient combler une autre raison, celle de lâEtat dominateur, accompagnĂ©e de la froide arrogance dâune raison Ă©conomique, elle-mĂȘme Ă©crasante et qui sâaffirme toute-puissante en survalorisant (illusoirement) le pouvoir que lui accorde la (fausse) sagesse de lâĂtat48.
21Vauvenargues participerait donc Ă lâĂ©laboration dâune « sĂ©miologie des affects de la modernitĂ©, Ă©tayĂ©e sur la dĂ©gĂ©nĂ©rescence des forces actives »49, reliant ainsi Spinoza et Nietzsche. Mais il faut donc, pour terminer, souligner le rĂŽle de cet ouvrage de Laurent Bove, car câest lui qui assure la liaison de Vauvenargues Ă la philosophie et Ă notre modernitĂ©, non seulement par sa participation Ă la publication des Ćuvres complĂštes de celui-ci, mais aussi par ce commentaire. Bien souvent, la lecture de commentaires, aussi savants soient-ils, nous laisse dubitatifs quant Ă leur importance. Ce nâest pas le cas ici : savant, cet ouvrage est aussi important, pour la redĂ©couverte de Vauvenargues Ă©videmment, pour lâhistoire littĂ©raire et philosophique bien sĂ»r, mais aussi pour la comprĂ©hension et lâanalyse de notre modernitĂ©. Cependant, si « Les grandes pensĂ©es viennent du cĆur », il faut avant toute chose que notre raison raisonneuse, ainsi que notre lecture, soit aussi passion de la connaissance, et non pas servante de lâordre Ă©tabli, car

