Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 12, numéro 7
Michaël Di Vita

Communication de la fiction

Ariel Suhamy, La communication du bien chez Spinoza, Paris : Éditions Classiques Garnier, coll. « Les anciens et les modernes – Ă©tudes de philosophie », 2010, 464 p., EAN 9782812401879.

1On a l’habitude de juger de la qualitĂ© d’un ouvrage recensĂ© Ă  la nouveautĂ© qu’il contient ou rend possible. Le recenseur aurait alors pour tĂąche de dĂ©voiler cette nouveautĂ©, ce qui signifie qu’il doive montrer, sinon une parfaite comprĂ©hension de l’Ɠuvre, du moins une neutralitĂ© et une transparence exemplaires dans l’exposition de ses aspects essentiels. Il faudrait donc ĂȘtre le plus clair possible. Mais que faire lorsque l’auteur affirme qu’il pense avoir plutĂŽt obscurci la doctrine philosophique qu’il expose (p. 9) ? Devrons-nous, Ă  notre tour, obscurcir plus encore ? Ou nous autoriserons-nous de cette vraisemblable ironie pour affirmer qu’étant conscient de sa mĂ©thode, l’auteur prĂ©fĂšre faire Ɠuvre de philosophe que de transvaser ingĂ©nument la forme d’expression de la doctrine originale dans une forme nouvelle, c’est-Ă -dire convenue et moribonde, quitte Ă  rompre avec les conventions d’écriture par lesquelles le sĂ©rieux se reconnaĂźt ? En effet, l’auteur pourrait avoir profitĂ© d’une communication prolongĂ©e avec une Ɠuvre, celle de Spinoza par exemple, ce qui lui ferait croire qu’il peut y mettre du sien, et ce, de façon apparemment exagĂ©rĂ©e aux yeux de ses lecteurs. À son tour, le recenseur pourrait Ă©ventuellement chercher Ă  obscurcir le livre Ă  prĂ©senter, chose qui assurerait une confusion au niveau de la seconde communication, celle visant Ă  restituer non pas tant la doctrine originale spinoziste que la nouveautĂ© de l’interprĂ©tation. Étrangement, on se retrouverait avec une recension obscure d’un livre obscurcissant son objet d’étude. Pourtant, il faut le prĂ©ciser, nulle nĂ©cessitĂ© d’associer nouveautĂ© interprĂ©tative et Ă©claircissement des idĂ©es : tout dĂ©pend Ă  quel titre nous attribuons de la nouveautĂ©. Si c’est l’avancement dans l’éclaircissement d’une doctrine dĂ©jĂ  constituĂ©e qui fait office de communication de l’inĂ©dit, il faudra user d’imagination afin de juger si l’auteur rĂ©ussit bel et bien Ă  rĂ©vĂ©ler quelque chose de nouveau sur la doctrine de Spinoza, car rien ne garantit la sĂ»retĂ© de notre dĂ©cret lorsqu’il s’agit de fixer la finalitĂ© d’une Ɠuvre dont la difficultĂ© est Ă©vidente. Inversement, on voit mal comment la progression dans l’obscurcissement pourrait modifier radicalement notre comprĂ©hension d’une Ɠuvre philosophique, Ă  moins de jouer les porte-paroles et d’expliquer aux hommes ce qui serait dit, systĂ©matiquement, entre les lignes dĂ©libĂ©rĂ©ment obscures de Spinoza, hĂ©ritier de Descartes le penseur masquĂ©. Ces deux voies se rejoignent au mĂȘme carrefour ; elles prĂ©supposent l’achĂšvement parfait du systĂšme spinoziste, in vitro pour ainsi dire, duquel dĂ©couleraient deux services de communication postĂ©rieurs Ă  sa conception : l’un, plutĂŽt passif, d’une clartĂ© aveuglante, l’autre, subversif, d’une obscuritĂ© concertĂ©e pour esprits philosophiques subtils. Ces deux voies empruntĂ©es par nombre de commentateurs sont cousines de la prophĂ©tie : elles prĂ©tendent rĂ©vĂ©ler la nouveautĂ© du systĂšme, qui serait plus ou moins dĂ©tachĂ© du fond historique sur lequel il apparut ; et dont le modĂšle de traduction pour le profane serait contenu par lui, prĂȘt Ă  ĂȘtre utilisĂ©. CaricaturĂ©es Ă  l’extrĂȘme, ces interprĂ©tations annoncent que le systĂšme de Spinoza est nĂ© en un instant dĂ©terminĂ©, et qu’il fĂ»t ensuite lancĂ© par Spinoza Ă  la tĂȘte de ses contemporains, selon les moyens du bord, c’est-Ă -dire ad captum vulgi loqui. La substance de la doctrine serait antĂ©rieure Ă  ses expressions, faisant de sa communication un exercice d’adaptation — prĂ©dĂ©terminĂ© par le systĂšme — au langage conventionnel des philosophes ou aux traditions anciennes partagĂ©es par la foule des hommes.

2*

3Le livre d’Ariel Suhamy, tirĂ© d’une thĂšse de doctorat soutenue Ă  l’École Normale SupĂ©rieure en 2005, entend contourner ces deux voies en envisageant « la doctrine entiĂšre Ă  partir d’un foyer bien particulier, celui de sa communication, [
] de la communication du “bien” auquel Spinoza pense que sa philosophie mĂšne » (p. 9). Au lieu de s’en tenir aux thĂšses explicites dĂ©ployĂ©es dans l’Ɠuvre de Spinoza, A. Suhamy s’intĂ©resse Ă  la nature et aux effets de la communication de la philosophie, en tant que pratique, et Ă  ses formes d’expression, qui ne sont pas antĂ©rieures Ă  la philosophie en tant que discours sur le bien. N’étant pas extĂ©rieure Ă  la finalitĂ© de la philosophie, au souverain bien, la communication est envisagĂ©e comme une dimension essentielle de la constitution de la doctrine spinoziste, ce qui fait « apparaitre une pensĂ©e de l’altĂ©ritĂ© au sein du systĂšme » et, plus encore, « le caractĂšre simplement possible du bien commun, sa communicabilité » (p. 18). ProcĂ©dant de la sorte, l’auteur refuse certaines tendances des grandes interprĂ©tations du spinozisme qui affirment Ă  la fois l’identitĂ© de la bĂ©atitude et de la pensĂ©e de la nĂ©cessitĂ©, ainsi que la nĂ©cessitĂ© de dĂ©sirer cette bĂ©atitude, faisant de chacun un sage en puissance, inconscient de l’ĂȘtre ou de le devenir. Dire que le souverain bien ou le bien commun est nĂ©cessaire confond la philosophie de l’Éthique avec la trop belle clartĂ© rĂ©pandue par les prophĂštes qui s’efforcent de rĂ©vĂ©ler ce que chacun possĂšderait dĂ©jĂ , voire serait toujours, Ă  savoir, un vecteur convergeant inĂ©luctablement vers un bien identique, une nouveautĂ© objective, un principe transcendant reliant par le haut l’ensemble des hommes dotĂ©s d’une nature commune (voir p. 172-178). À l’inverse, loin d’ajouter une superficielle subtilitĂ© au systĂšme Ă©tudiĂ©, l’affirmation du caractĂšre strictement possible du bien commun introduit dans la pratique d’écriture de Spinoza l’épineuse question de la fiction : car c’est elle qui joint, dans le discours, la nĂ©cessitĂ© de la pensĂ©e et la contingence du salut, la sagesse et l’ignorance, l’éternitĂ© et la durĂ©e. A. Suhamy dĂ©couvre alors un Spinoza pour qui non seulement la « pensĂ©e est elle-mĂȘme quelque chose » (p. 23), et les idĂ©es des principes actifs, mais, plus profondĂ©ment, cette thĂšse selon laquelle le salut des hommes est tendu par le filet de la fiction, en tant que condition et expression de ce salut. Ce n’est pas lĂ  un spinozisme Ă©tranger Ă  l’art rhĂ©torique et Ă  la stylistique ; au contraire, il semble que c’est mĂȘme Ă  ce niveau que A. Suhamy rĂ©ussit Ă  forer une brĂšche nouvelle dans le cƓur d’une philosophie rĂ©putĂ©e pour son hyper-rationalisme, en rĂ©flĂ©chissant la fiction aussi bien comme mĂ©dium de communication de la philosophie que comme possibilitĂ© de salut, nullement nĂ©cessaire, seulement exprimable car portant en elle l’ouverture Ă  l’autre, cette altĂ©ritĂ© de la pensĂ©e ou cette « pensĂ©e de la pensĂ©e de l’autre » (p. 18) qu’on retrouve aux points nodaux du systĂšme. C’est prĂ©cisĂ©ment en voyant de la fiction lĂ  oĂč la pensĂ©e devrait laisser place aux seuls concepts de la raison que la thĂšse de A. Suhamy se veut sciemment obscure, puisque la clartĂ© du concept (dans la cinquiĂšme partie de l’Éthique par exemple), lĂ  oĂč l’on ne s’y attend plus, est rejointe par des formules fictionnelles nĂ©cessitant un traitement irrĂ©ductible Ă  la dĂ©duction logique et qui forcent Ă  reconsidĂ©rer les oppositions les plus communĂ©ment admises du spinozisme : temps et Ă©ternitĂ©, fiction et concept, charitĂ© et justice, sĂ©dition et dissension, interprĂ©tation et explication, etc. Or, l’obscuritĂ© est ici le signe d’une disponibilitĂ© de l’auteur Ă  l’égard des pratiques philosophiques de Spinoza, en ce sens qu’elle est davantage l’effet d’une prise en charge rĂ©elle de ses paradoxes, une aventure ou une expĂ©rimentation singuliĂšre, et non pas, loin de lĂ , une faillite dans l’exposition ou dans la comprĂ©hension des enjeux majeurs du spinozisme. Prenant pour focale de lecture la communication, ce n’est pas ce qui est Ă©clairĂ© dans l’aller par l’exposition conceptuelle objectivante qui constitue l’objet d’étude principal, mais plutĂŽt le rĂ©flĂ©chissement en retour des objets Ă©clairĂ©s par la pensĂ©e sur la pensĂ©e elle-mĂȘme, celle de l’auteur, celle de tout lecteur, celle de Spinoza ; mieux, c’est l’aller-retour de la rĂ©flexion philosophique donnĂ© dans la fiction, rendu visible par la fiction et qui devient vĂ©ritĂ© par la « puissance fabulatrice de l’imagination » (p. 417) qu’elle propulse, dotant ainsi la pensĂ©e d’un idĂ©al ou d’un mĂ©dium de comparaison Ă©thique « et par lĂ  mĂȘme d’un effort de communication du bien que l’on recherche. » (p. 446, 447). Bref, le salut est seulement possible, et c’est la fiction qui donne sa condition temporelle en quelque sorte — fiction dont la finalitĂ© ne s’assimile pas Ă  la fusion, comme Lacan le reprochait tranquillement Ă  Spinoza1.

4En effet, ce que fait A.  Suhamy dans son ouvrage, c’est donner consistance et un maximum de puissance Ă  la fiction enveloppĂ©e par le discours philosophique selon ses diffĂ©rentes modalitĂ©s (thĂ©orique, Ă©thique, politique). Le lecteur est lancĂ© dans une enquĂȘte sinueuse crĂ©ant son propre parcours – quoique relativement linĂ©aire par rapport Ă  la chronologie des Ɠuvres spinozistes – dont l’objet se dĂ©termine progressivement en suivant diffĂ©rentes occurrences du problĂšme de la fiction, insĂ©parable de celui de la communication, et en examinant certains « points de dĂ©tail » (p. 9) Ă  premiĂšre vue extĂ©rieurs Ă  la question du souverain bien. Ainsi est dĂ©gagĂ©e Ă  partir de ces « écarts de langage » (p. 10) fictionnels apparaissant un peu partout dans les textes de Spinoza, une mĂ©thode conjecturale qui, loin de se dĂ©duire de la totalitĂ© du systĂšme, vient plutĂŽt donner sens Ă  cette « cohĂ©rence globale de la pensĂ©e spinoziste » que A. Suhamy affirme d’entrĂ©e de jeu afin de montrer que « la vĂ©ritĂ© elle-mĂȘme a une histoire » (p. 12), mĂȘme dans le systĂšme de l’Éthique tel que nous le lisons aujourd’hui. C’est l’histoire de la pensĂ©e et de ses interventions Ă  l’aide de la fiction qui Ă©clairent le sens du systĂšme, et non l’inverse. À l’image de la mĂ©thode intuitive bergsonienne, philosophe que — non sans raison — l’auteur rapproche Ă  quelques reprises de son itinĂ©raire, les concepts dĂ©couverts au sein du systĂšme n’ont de valeur qu’à titre d’expressions d’une expĂ©rience se pensant elle-mĂȘme et faisant sa propre thĂ©orie (voir p. 351), ouvrant petit Ă  petit la rĂ©flexion Ă  ce bien « communicable de soi » qu’est la pratique de la philosophie, ou Ă  l’histoire se faisant de la vĂ©ritĂ©. Si nulle part on ne prĂ©tend dĂ©couvrir des nouveautĂ©s, il n’en reste pas moins que la mĂ©thode dite conjecturale exprime d’elle-mĂȘme la singularitĂ© de sa genĂšse, Ă  travers un parcours original et, surtout, de la maniĂšre par laquelle elle arrive Ă  extraire de multiples cas de figure une rĂ©flexion dĂ©bouchant sur la crĂ©ation « de nouveaux exemples Ă  chaque fois que le besoin s’en [fait] sentir » (p. 336), dans le but de montrer « que l’exceptionnel est aussi l’expression d’un universel » (p. 311). C’est ainsi que s’étalent sur plus de quatre cent pages de multiples analyses prenant pour objet les diverses fictions utilisĂ©es par Spinoza Ă  des moments critiques de sa rĂ©flexion2, desquelles A. Suhamy tire une mise en forme conceptuelle de plus en plus adĂ©quate Ă  son contenu qui, par sa nature historique, ne peut que varier Ă©tant donnĂ© son caractĂšre contingent et exceptionnel. Par ailleurs, mentionnons que le caractĂšre exceptionnel de chacun des cas de figure Ă©tudiĂ©s assure chaque fois une reprise formelle nouvelle de la mĂ©thode, en se modelant sur le texte de façon Ă  ce que le passage, voire le chevauchement de textes en textes, ne soit pas ressenti par le lecteur comme un forçage indiffĂ©rent aux diverses formes d’expression mobilisĂ©es par Spinoza.

Repérage de la fiction

5Afin de donner consistance Ă  ces points de doctrine frayant avec la fiction, qui, d’un point de vue plus traditionnel, apparaissent spĂ©cieux et purement rhĂ©toriques, A. Suhamy dĂ©marre son enquĂȘte par le traitement que fait Spinoza Ă  la fiction qu’on retrouve dans le TraitĂ© de la rĂ©forme de l’entendement. Ce point de dĂ©part forme la premiĂšre des trois parties de l’ouvrage, ayant pour titre « Principes », et qui cherche Ă  rĂ©pondre Ă  ce paradoxe selon lequel il y a « à la fois une nĂ©cessitĂ© et une impossibilitĂ© de parler ad captum vulgi » (p. 13) ; autrement dit, qu’il faut faire intervenir la fiction pour communiquer le souverain bien, mĂȘme si, d’un autre cĂŽtĂ©, c’est elle qui fait obstacle Ă  la comprĂ©hension rationnelle et Ă  la connaissance de ce souverain bien. Cette partie, plus thĂ©orique que les suivantes, abordera successivement la « fiction », le « conatus » et la « communautĂ© du souverain bien » dans le but de faire ressortir les principes d’analyse de la fiction qui ressortent immĂ©diatement des textes spinozistes. Commençant par analyser le prĂ©ambule pathĂ©tique du TraitĂ© de maniĂšre assez classique, en procĂ©dant judicieusement Ă  plusieurs (re)traductions du latin idiosyncratique de Spinoza, A. Suhamy suggĂšre de relire l’expĂ©rience dĂ©veloppĂ©e dans ce passage Ă  la lumiĂšre de la thĂ©orie explicite forgĂ©e par Spinoza dans la seconde partie du texte, c’est-Ă -dire de voir une « homologie entre ces deux parties » — bref, de « forger une fiction » (p. 32), Ă  la maniĂšre du philosophe d’Amsterdam. Cette invention ponctuelle, entrĂ©e en scĂšne de la mĂ©thode conjecturale, permet de rĂ©cupĂ©rer dans un mĂȘme mouvement la nature intrinsĂšquement communicable du souverain bien, sa communicabilitĂ©, ainsi que la « mĂ©moire » et le pouvoir de « comparaison avec un autre » immanent Ă  l’idĂ©e de fiction (p. 28). Suivant les consĂ©quences de cette rĂ©flexivitĂ© de la mĂ©thode au sein de la fiction maniĂ©e amplement par Spinoza, on « remonte aux idĂ©es plus riches qui [
] joignent » en un seul mouvement synthĂ©tique les idĂ©es composantes (p. 39) de la sphĂšre par exemple, ou du souverain bien dont la genĂšse, esquissĂ©e dans le TraitĂ©, s’avĂšre Ă©galement redevable de la fiction. C’est ainsi que libido, richesse et honneurs — les « trois biens » dĂ©peints par le narrateur du Traité — sont analysĂ©s comme la fiction « que nous produisons nĂ©cessairement » ; rĂ©sultat qui a permis de passer Ă  la rĂ©flexion de la mĂ©thode dont « les Ă©tapes sont identiques » et correspondent aux diffĂ©rents acquis du mouvement de pensĂ©e esquissĂ© par le prĂ©ambule : « la production d’effets » d’une idĂ©e, « la production des causes » rĂ©flĂ©chie adĂ©quatement dans l’idĂ©e, et enfin « l’idĂ©e enveloppe celle de la cause suprĂȘme », soit la perfection du souverain bien (p. 47). Toute l’analyse cherche Ă  montrer que, dans la pratique, c’est la fiction qui gĂ©nĂšre et rend possible le souverain bien. Il faut produire des fictions afin d’atteindre la fĂ©licitĂ©, cette derniĂšre consistant prĂ©cisĂ©ment en la comprĂ©hension de notre appartenance Ă  l’humanitĂ©, en la rĂ©flexion d’autrui en soi et de soi en autrui. C’est la raison pour laquelle Spinoza aurait Ă©crit le TraitĂ© en dĂ©butant par une fiction, se donnant par lĂ  les moyens pratiques d’instaurer un mĂ©dium essentiellement Ă©thique entraĂźnant le lecteur, car « le “je” du narrateur, s’adressant Ă  “chacun”, les enveloppe dĂ©sormais dans un “nous” qui n’est pas seulement rhĂ©torique, mais vraiment communautaire » (p. 93). Le souverain bien, expression idĂ©ale de la communautĂ©, se communiquerait par fiction. Dans le deuxiĂšme chapitre, l’auteur procĂšdera, Ă  la suite des conclusions prĂ©cĂ©dentes, Ă  une analyse du « conatus » dans l’Éthique, en prenant pour cible le « finalisme de l’essence » (p. 121) auquel retourneraient Alexandre Matheron et Robert Misrahi en renversant le rapport du dĂ©sir et de l’essence de l’homme, faisant du premier le fondement immobile que le philosophe serait en devoir de rĂ©vĂ©ler aux hommes, dans un effort de dĂ©saliĂ©nation asymptotique, indĂ©fini. Cette critique est soutenue par une intĂ©ressante analyse de l’amour, sa dĂ©finition ne reposant pas fondamentalement sur le conatus dont la « fonction objectivante et dynamique » expliquerait « l’origine des affects » et « la façon dont les affects se transforment les uns dans les autres » (p. 132), mais non pas l’amour qui se dĂ©ploie sur son propre terrain, oĂč rien ne le « prĂ©destine [
] Ă  s’intellectualiser » (p. 137) et oĂč nulle rĂ©vĂ©lation quant Ă  l’essence de l’homme ne saurait l’enjoindre Ă  rĂ©aliser le bonheur prĂ©tendument identique pour tous. Par consĂ©quent, la puissance de l’amour est extraite du finalisme dans lequel le plongeait l’analyse qui plaque rĂ©trospectivement (voir p. 121) la fiction de l’homme idĂ©al exprimĂ©e dans la quatriĂšme partie de l’Éthique sur ses parties antĂ©rieures, ce qui permet Ă  l’homme, qu’il soit ignorant ou non, de donner un sens au projet de libĂ©ration mis en place par Spinoza en disposant de son amour Ă  sa maniĂšre. L’analyse convergera ensuite sur l’élĂ©ment de « possibilité » contenue par la dĂ©finition de l’amour qui — une fois le finalisme du dĂ©sir et la discussion sur l’aliĂ©nation qu’il implique sont relĂ©guĂ©s en arriĂšre-plan — se traduit dans la pratique collective par l’affect de « gloire » dont la nature intrinsĂšquement communicative et communicable vient donner un fondement immanent Ă  la thĂšse de la fiction ou de la nature seulement possible du bien. C’est la gloire qui, en s’appuyant sur la nature humaine « identique chez tous » (p. 179), vient renvoyer les unes sur les autres les images que les hommes produisent d’eux-mĂȘmes, poussant ainsi chacun Ă  se hisser aux yeux d’autrui par ambition, devant ses proches et pour son propre contentement imaginaire, instaurant de la sorte une communication perpĂ©tuelle entre les hommes. Or, tout le problĂšme est lĂ , comment convertir cette ambition de gloire en « humanité » (p. 183) ? « Comment dĂ©barrasser l’idĂ©e [de Dieu, du bien commun] de ce qui la recouvre ? », demande A, Suhamy, avant de rĂ©pondre : « [e]n relevant la diversitĂ© des images des autres, afin de me laver moi-mĂȘme des miennes. C’est parce que l’erreur est multiple qu’elle permet de redĂ©couvrir le vrai » (p. 183). Ayant retrouvĂ© le caractĂšre communautaire de la dĂ©finition de l’homme par l’analyse fort Ă©clairante – mais obscurcissant tout du point de vue finaliste
 – de la proposition 36 de la quatriĂšme partie de l’Éthique, par la mise en perspective du souverain bien et des destinataires de cette proposition, les « sectateurs de la vertu », c’est l’aspect fictionnel et possible du bien qui saute aux yeux du lecteur. C’est son aspect de « gaudium » (p. 169), imprĂ©visible, contre toute attente, qui dĂ©place l’exercice de rĂ©flexion logique demandĂ© par les dĂ©monstrations de l’Ɠuvre vers une forme de connaissance nouvelle, le troisiĂšme genre de connaissance — nĂ©cessaire et, d’une certaine maniĂšre, impossible de dire ad captum vulgi — appelĂ© par le jeu de va-et-vient introduit par l’argumentation inhabituelle employĂ©e par Spinoza dans le scolie (voir p. 163-165). En effet, c’est Ă  la rĂ©flexion de la communication de la pensĂ©e que le philosophe hollandais nous conduit dans ce passage clĂ©, faisant ainsi ressortir la nĂ©cessitĂ© de « clarifier la communication de son idĂ©e » (p. 183), c’est‑à‑dire de Dieu. C’est donc sur le problĂšme des mĂ©thodes de communication et d’interprĂ©tation qu’enchaĂźne A. Suhamy, aprĂšs avoir excellemment montrĂ© l’inscription de la communication, immanente au systĂšme et qui gĂ©nĂšre, par l’emprise qu’elle offre Ă  la fiction, la question du sens, de l’erreur et des controverses.

Communication et fiction

6La deuxiĂšme partie de l’ouvrage, « MĂ©thodes », plonge le lecteur dans le cƓur de la thĂšse. Il s’agit Ă  ce stade d’observer les prises de bec de Spinoza avec ses contemporains (Correspondance), de comprendre la pensĂ©e de son voisin (TraitĂ© thĂ©ologico-politique et Éthique) et de repĂȘcher quelques indices quant au statut des histoires, des fictions racontĂ©es par les philosophes (PensĂ©es mĂ©taphysiques). Cette partie, constituant un livre Ă  elle seule, se confronte Ă  une contradiction Ă©manant de la thĂšse principale qui affirme la communicabilitĂ© du bien, sa simple possibilitĂ©, et qui se formule ainsi : « comment penser l’altĂ©ritĂ© du sens dans la communautĂ© du vrai ? » (p. 207). Quelles mĂ©thodes Spinoza dĂ©veloppe-t-il afin de « convertir le langage et la pensĂ©e commune Ă  un degrĂ© de possibilitĂ© supĂ©rieure » (p. 15) ? Dans le TraitĂ© thĂ©ologico-politique, Spinoza, diront certains, pose le problĂšme de la libertĂ© individuelle et politique en fonction d’une distinction hermĂ©tique entre l’explication philosophique, s’attardant au vrai, et l’interprĂ©tation, dĂ©gageant du sens selon certaines modalitĂ©s que le chapitre VII, qui porte sur la mĂ©thode d’interprĂ©tation des Ă©critures, aurait dĂ©terminĂ©es. Cette diffĂ©rence fonderait par ailleurs l’opposition philosophie et thĂ©ologie. C’est en quelque sorte ce qui dĂ©coule de l’Éthique, qui accorde Ă  la pensĂ©e la charge du vrai et rien d’autre, tandis que la thĂ©ologie serait confinĂ©e au non-sens, Ă  l’obĂ©issance, subordonnĂ©e au souverain. Or, le TraitĂ© semble dĂ©roger Ă  cette stricte opposition du vrai et du non-sens dans la mesure oĂč diverses propositions Ă  ce sujet, lorsqu’elles sont rapprochĂ©es l’une de l’autre, forment contradiction. Pour cette raison, on postule le double langage (Strauss) et on dĂ©nie la pensĂ©e aux auteurs de la Bible (Comte-Sponville). A. Suhamy prend plutĂŽt le parti « [d’]appliquer Ă  la lecture de Spinoza la mĂ©thode de lecture impliquĂ©e par le scolie [Éthique, II, scolie de la prop. 47] expliquant les vaines controverses, avec la lenteur nĂ©cessaire Ă  l’interprĂ©tation recommandĂ©e par le TTP » (p. 204). Le lecteur pourra alors y dĂ©couvrir un Spinoza possible : « ce qu’il pouvait penser » et, surtout, « ce qu’il nous permet de penser » (p. 246), c’est-Ă -dire l’exercice de fiction que le penseur s’imposait au regard d’autrui, en interprĂ©tant leur pensĂ©e Ă  la lumiĂšre de la conjecture historique dĂ©terminĂ©e qui l’a rendue possible, de telle maniĂšre que ce n’est pas l’erreur qui devrait en ressortir, mais bien une « fiction philosophique [faisant] crĂ©dit Ă  autrui d’une vĂ©ritĂ© qu’il n’a peut-ĂȘtre pensĂ©e » (p. 238). L’analyse dĂ©bouche ainsi sur la combinaison et la rĂ©ciprocitĂ© de l’interprĂ©tation et de l’explication, rendues possibles par l’acte de narration que le penseur hollandais retrouve au sein des histoires contenues par la Bible (« l’enseignement du Christ », p. 326 et sq.), si bien que l’opposition initiale entre vĂ©ritĂ© et sens se rĂ©sout en un rapport dynamique de suspension et de maintenance de « la promotion du sens Ă  la vĂ©rité » (p. 15).

7De façon similaire, les PensĂ©es mĂ©taphysiques, texte de jeunesse de Spinoza, mis en rapport avec certains passages ultĂ©rieurs de l’Ɠuvre, fait l’objet d’une analyse de la dĂ©finition de l’idĂ©e comme rĂ©cit, comme « narration mentale de la nature » (p. 254) dont l’affirmation intrinsĂšque se libĂšre progressivement, prĂ©cisĂ©ment par le retour sur les erreurs des autres philosophes et par la critique des conceptions inadĂ©quates de la vĂ©ritĂ© et de l’idĂ©e. A. Suhamy, retrouvant une mĂ©thode qui s’accorde avec « ce qu’on appellera plus tard “l’histoire de la philosophie” » (p. 247), fait ressortir la dĂ©marche narrative proposĂ©e par Spinoza, dans le sixiĂšme chapitre, oĂč se dĂ©duit une nouvelle norme de vĂ©ritĂ© Ă  partir de la description gĂ©nĂ©tique de « mauvaises » fictions qui cherchaient leur critĂšre de vĂ©ritĂ© hors d’elles-mĂȘmes (p. 272). L’affirmation paradoxale de l’idĂ©e comme « histoire mentale de la nature » dĂ©signe alors non pas le dĂ©lire juvĂ©nile du philosophe de l’idĂ©e vraie et norme d’elle-mĂȘme, mais une tentative de rĂ©cupĂ©ration, en un mĂȘme mouvement, des conceptions mĂ©taphoriques de la vĂ©ritĂ© et de leur puissance de vĂ©ritĂ© intrinsĂšque : soit l’auto-affirmation de l’idĂ©e Ă  travers le recours Ă  une fiction se souciant de la « forme de communication » de la vĂ©ritĂ© (p. 273). De la sorte, la fiction qu’est l’histoire narrĂ©e de la vĂ©ritĂ© dĂ©bouche sur la dĂ©duction de la nature de l’idĂ©e vraie. « Narration et dĂ©duction ne sont donc nullement incompatibles, on peut passer de l’un Ă  l’autre, il le faut mĂȘme si l’on veut atteindre la bĂ©atitude parfaite que seule donne la conception claire et distincte, mais la concession, l’adaptation au vulgaire et l’expĂ©rience servent aussi au philosophe » (p. 275), rĂ©sume Suhamy, replaçant ainsi le spinozisme dans une perspective historique Ă©mancipĂ©e du finalisme qu’on lui reproche trop souvent en abusant de son nĂ©cessitarisme. Au contraire, la fiction par laquelle Spinoza raconte l’histoire de la vĂ©ritĂ© et dĂ©duit la vĂ©ritĂ© n’est pas en elle-mĂȘme nĂ©cessaire ; elle ressort de la conjoncture historique contingente Ă  laquelle la pensĂ©e participe et qui « rend l’invention nĂ©cessaire » d’une nouvelle norme de vĂ©ritĂ© Ă©chappant au « finalisme » qui s’affaire Ă  imaginer des critĂšres de vĂ©ritĂ© transcendantaux, anhistoriques (p. 275). La fiction, Ă©tant dĂ©jĂ  communication idĂ©elle, indique pour ainsi dire la nature guerriĂšre de la pensĂ©e, l’état conjoncturel au sein duquel elle gĂ©nĂšre sa marque transitive ou de relais de possibilitĂ©s nouvelles et de puissance s’opposant Ă  d’autres puissances moins vraies, toujours « contemporaine du faux » ou du rĂ©cit d’erreurs mal comprises (p. 276).

8Suite Ă  cette rĂ©flexion de la mĂ©thode conjecturale, qui forme un des apports les plus originaux de la dĂ©marche de ce livre, dĂ©gagĂ©e par l’abord d’un texte rarement pris au sĂ©rieux, c’est la Correspondance qui se voit subir un traitement parallĂšle3, quoique plus sommaire, cherchant surtout Ă  rĂ©flĂ©chir le statut de la communication de la pensĂ©e, sans se lancer dans des analyses textuelles pointues dont le livre regorge par ailleurs. L’auteur y trouve un Spinoza non pas cynique et indĂ©pendant de ses collĂšgues Ă©pistoliers mais une pensĂ©e entrain de se faire, cherchant Ă  « apprendre [
] le faux, et tout particuliĂšrement les fausses interprĂ©tations de sa pensĂ©e » (p. 287). Retournant la question dĂ©jĂ  traitĂ©e dans les deux chapitres prĂ©cĂ©dents, A. Suhamy nous montre cette fois la difficultĂ© avec laquelle le spinozisme jongle des mots et des arguments afin de mesurer ses effets et, plus encore, de ceux dont le caractĂšre subversif induit des mĂ©sinterprĂ©tations moralisantes pouvant en retour servir Ă  l’instauration de la libertĂ© de penser en un monde fonciĂšrement rĂ©calcitrant Ă  la philosophie. Bref, l’enquĂȘte ayant montrĂ© quelques mĂ©thodes Ă©laborĂ©es par Spinoza, philosophe pratique, la triade fiction-interprĂ©tation-histoire (voir p. 16) devient l’apanage immĂ©diat du lecteur, dans la mesure oĂč la focale de communication, adoptĂ©e par l’ouvrage, ne se rĂ©vĂšle efficiente que pour celui reprenant la « responsabilité » de la pensĂ©e Ă  son propre compte, c’est-Ă -dire en tirant de cette possibilitĂ© une pratique de pensĂ©e plus puissante.

Fiction et comparaison éthique

9La derniĂšre partie, intitulĂ©e « Pratiques », entend relire Ă  nouveaux frais trois Ɠuvres de Spinoza : le TraitĂ© thĂ©ologico-politique, le TraitĂ© politique et l’Éthique. Chacune recevra un traitement mĂ©thodique singulier, conjectural, en fonction des analyses produites par les parties prĂ©cĂ©dentes ; respectivement : l’interprĂ©tation du couple « justice et charité », l’histoire d’Hannibal Ă  la lumiĂšre du couple « dissension et sĂ©dition » et, pour finir, la fiction mobilisĂ©e par l’écriture du rapport « temps et Ă©ternité ». Pas question de dĂ©baller ici ces trois chapitres particuliĂšrement denses, surtout le deuxiĂšme proposant une longue et remarquable confrontation critique des thĂšses du TraitĂ© politique avec celles de Machiavel (Le Prince, entre autres) autour du cas d’Hannibal, convoquĂ© par les deux penseurs et qui, par l’importance qui lui est accordĂ©e, semble contredire toute la rĂ©forme passionnelle contenue dans l’Éthique. Car Hannibal, symbole consacrĂ© de la cruautĂ© et de la violence finalement rĂ©sorbĂ©es par plus fort que lui, l’empire de Rome, est utilisĂ© par Spinoza Ă  titre d’exemple historique, voire comme argument dĂ©cisif venant montrer la possibilitĂ© de la vertu exceptionnelle au sein d’un rĂ©gime politique dĂ©mocratique; vertu qui pourtant est rejetĂ©e dans ce dernier TraitĂ© vu, justement, son caractĂšre exceptionnel, sur lequel « l’éternitĂ© de l’état » (p. 398) ne peut vĂ©ritablement se fonder. A. Suhamy fait de cette contradiction le lieu du renversement majeur qu’imprime Spinoza Ă  la tradition rĂ©aliste issue du florentin, en lisant « le rĂ©cit [d’Hannibal] non plus du point de vue romain, mais de celui des rĂ©voltĂ©s », esquissant ainsi Ă  partir d’une contingence historique dĂ©terminĂ©e une fiction philosophique dĂ©plaçant le critĂšre de vĂ©ritĂ© au sein mĂȘme de la lutte menĂ©e par les troupes du carthaginois dans leur quĂȘte de libertĂ© politique. Ce n’est plus Rome qui incarne la libertĂ© rĂ©alisĂ©e, mais les troupes adverses guerroyant pour elle. « Le grand secret de la politique est dans l’art de faire croire aux hommes qu’ils sont libres, afin qu’ils aient une chance de le devenir rĂ©ellement, et de substituer cette fiction salutaire au mensonge de la fausse paix » (p. 404), Ă©crit A. Suhamy, qui attribue cette affirmation Ă  la pratique d’Hannibal philosophe, l’exemple historique rĂ©unissant le couple dissensions/sĂ©ditions en une unitĂ© dynamique attisĂ©e par la fiction de la libertĂ© politique. D’un cĂŽtĂ©, les dissensions « sont la condition de la vĂ©rité » en ce qu’elles supposent la libertĂ© de parole de chacun, comme dans l’armĂ©e d’Hannibal ; de l’autre, les sĂ©ditions forment non pas le rĂ©sultat de la cruautĂ© du stratĂšge, mais ce que le « comprendre, intelligere » empĂȘche en maintenant ensemble et dans leurs dissensions les joies, les tristesses et les « dĂ©testations » (voir p. 408). De cette analyse, renforcĂ©e par quelques remarques structurales de Nietzsche concernant le rapport entre le philosophe (rire), le politique (pleurs) et le thĂ©ologien (dĂ©testation, vengeance), A. Suhamy conclue que « tout repose sur la suppression brutale et “cruelle” de l’espoir pour ceux qui auront Ă©tĂ© conduits au terme de la dynamique interne, Ă©ternelle de l’État », c’est-Ă -dire lorsque la puissance gĂ©nĂ©tique de la fiction qu’est le « secret » de la libertĂ© tout juste Ă©voquĂ©e n’est plus reportĂ©e sur un « contrat » extĂ©rieur ou sur une utopie mais aboutie « à l’invraisemblable mais possible Ă©quation : paix = sui juris = liberté » (p. 408). C’est donc Ă  une mĂ©thode singuliĂšre de confrontation de conceptions opposĂ©es que A. Suhamy nous convie, oĂč le lecteur retrouve de maniĂšre ingĂ©nieuse l’analyse des fictions dĂ©veloppĂ©e autour du TraitĂ© de la rĂ©forme de l’entendement. La possibilitĂ© de la fiction devient nĂ©cessaire, une fois redistribuĂ©e en fonction de ses modalitĂ©s intrinsĂšques, desquelles la mĂ©thode tire un « combat, pour dĂ©finir des rapports de force exprimant la vĂ©rité » (p. 404), soit la vĂ©ritĂ© de la fiction enveloppant d’autres fictions par elles-mĂȘmes nĂ©fastes, comme celle du politique apitoyĂ© et celle du thĂ©ologien vengeur. « Cet aiguisement mutuel des ingenia, c’est la mĂ©thode du TP, et c’est l’acte mĂȘme de comprendre, intelligere. Ainsi s’efface en une fine pointe l’épineuse cruautĂ© d’Hannibal » (p. 408), qui est aussi la fine pointe de la fiction maniĂ©e par Spinoza, retrouvant l’éternitĂ© Ă  mĂȘme la contingence inimitable de l’histoire d’un Ă©chec politique.

10La derniĂšre section de cette partie, toute proustienne, propose une Ă©tude du rapport « temps et Ă©ternité » Ă  partir des figures de style ponctuant la fin de l’Éthique. La focale de communication se particularise ici dans le concept de « gaudium » : « ce qui est arrivĂ© contre l’espoir », l’impromptu, l’imprĂ©visible (p. 411). On se demande comment Spinoza parle de l’éternitĂ©, et on se heurte ou bien sur une mĂ©taphore4, ou bien sur des fictions5. A. Suhamy prend acte de cette forme d’expression inhabituelle chez Spinoza en Ă©tablissant une reprise de l’analyse du rĂ©cit et de la narration Ă  la lumiĂšre, dirions-nous, des percĂ©es accomplies Ă  partir des PensĂ©es mĂ©taphysiques, rouvrant de la sorte la question de la fiction Ă  la lisiĂšre de l’éternitĂ© et des affects, un paradoxe dĂ©clinĂ© structurellement selon les propriĂ©tĂ©s ou « impropriĂ©tĂ©s » que l’auteur lui attribue. Les divers emplois du concept de gaudium se rĂ©partissent alors en trois aspects : la « joie rĂ©trospective », la « joie rĂ©pĂ©titive » et la « joie comparative » (p. 413). Retrouvant le passĂ© par la narration imaginaire et rĂ©pĂ©tant rĂ©ellement ce passĂ© en termes d’affects (joie), lui qui est « à la fois l’évĂ©nement dont on se souvient et la cause de ce souvenir » (p. 415), le gaudium induit par le rĂ©cit permet Ă  la « puissance fabulatrice de l’imagination » (p. 417) d’atteindre le seuil de l’éternel par la « comparaison de puissances » qu’il rend possible. Le gaudium ouvre alors la porte de la rĂ©flexion sur notre « essence intermĂ©diaire » (p. 420) ou sur la distance Ă  parcourir en moi prĂ©sentement et moi tel que je me le reprĂ©sente idĂ©alement. C’est par consĂ©quent l’espace du possible que cet affect Ă©lĂšve Ă  la rĂ©flexion causale, duquel l’individu est amenĂ© Ă  Ă©valuer sa valeur actuelle et le « rapport de force entre le sage et l’ignorant » qui le constitue (p. 420). Ensuite, rĂ©flĂ©chissant ces trois aspects du gaudium (rĂ©trospectif/rĂ©pĂ©titif/comparatif ou inversion/anticipation/comparaison) au niveau de l’entiĂšre cinquiĂšme partie de l’Éthique,qui dĂ©bouche sur l’éternitĂ©, la structure du texte apparaĂźt comme la stratĂ©gie appliquĂ©e du gaudium mĂȘme, « comme si le sentiment de l’éternitĂ© s’identifiait Ă  la mĂ©thode de rĂ©trospection et de rĂ©pĂ©tition dans le temps, qu’elle â€œĂ©ternise” en faisant irruption dans la durĂ©e dont elle brise la linĂ©aritĂ©, de maniĂšre inattendue car irrĂ©ductible Ă  la durĂ©e mĂȘme » (p. 428). De ce fait, loin de prĂ©supposer la nĂ©cessitĂ© de la marche vers la bĂ©atitude, la mĂ©thode de l’Éthique coĂŻnciderait quasi parfaitement avec l’expĂ©rience de la bĂ©atitude, en ce qu’elle laisserait place Ă  l’imprĂ©visible naissance de la joie Ă©ternelle Ă  travers un rĂ©seau de fictions et de mĂ©taphores oĂč se rencontrent, parfois, sous forme de « mĂ©talepse », Ă  la fois le temps et l’éternitĂ©, et « le temps fictif de la narration [
] et le temps rĂ©el de la comprĂ©hension » (p. 434). Spinoza se rĂ©vĂšle alors sous un autre jour, oĂč l’image du philosophe au regard surplombant les ignorants est fortement relativisĂ©e, voire annulĂ©e par la communicabilitĂ© intrinsĂšque Ă  la nature de la fiction, ainsi que par le gaudium dont la maitrise de l’avenir suppose la joie de la comparaison avec autrui Ă  travers la fiction du bien. Le bien n’est pas nĂ©cessaire mais possible, Spinoza ayant « tout manigancĂ© pour que se rĂ©vĂšle Ă  son lecteur, Ă  partir de la dĂ©ception elle-mĂȘme, celle de voir tout espoir perdu, l’éternitĂ© faisant irruption dans le temps comme une Ă©ternelle surprise » (p. 433). De quoi faire sourire l’auteur de À la recherche du temps perdu !

11 « Aussi la communication part-elle non du sommet, mais de la base ou plutĂŽt du milieu ; d’oĂč l’aspect disparate et peu systĂ©matique de nos Ă©tudes », dit Ariel Suhamy en conclusion. Effectivement, allant Ă  l’encontre des idĂ©es reçues, l’impression d’inachĂšvement sur laquelle nous laisse cet ouvrage ne correspond pas tout Ă  fait Ă  l’idĂ©e que nous nous faisons habituellement du systĂšme spinoziste refermĂ© sur lui-mĂȘme, nĂ©cessaire, Ă©ternel. Pourtant, c’est l’originalitĂ© de sa dĂ©marche ponctuelle et sinueuse qui nous pousse Ă  faire de cet apparent aveu le gage d’une rĂ©ussite, autrement systĂ©matique, procĂ©dant davantage Ă  la façon d’une marche dans les bois que comme le dĂ©valement d’un boulevard menant droit Ă  la nĂ©cessité – elle qui semble si Ă©vidente si l’on prend au pied de la lettre certains propos de l’Éthique. La disparitĂ© des analyses tend vers la mise au jour d’une dynamique d’écriture qui, sans prĂ©tendre imposer la nouveautĂ© de Spinoza, n’en ressort pas moins avec quelque aspects qui semblent Ă  premiĂšre vue Ă©trangers Ă  sa pensĂ©e, telle la fiction congĂ©nitale Ă  la doctrine de la nĂ©cessitĂ© et Ă  la libertĂ© politique. Par l’ouverture qu’elles forgent au sein des dĂ©finitions devenant de la sorte dynamiques et pleines de possibles, ces analyses forment une espĂšce de musique en contrepoint qui rĂ©percute en tous sens ses divers Ă©lĂ©ments dont l’allure finie et bien balisĂ©e s’avĂšre plutĂŽt, par la pratique, dĂ©terminĂ©e singuliĂšrement et Ă  l’infini, appelant le systĂšme Ă  de nouvelles contorsions et formes de communication. Car la thĂšse de l’enchevĂȘtrement essentiel du mouvement de la pensĂ©e et de sa communication n’amĂšne-t-elle pas nĂ©cessairement l’interprĂšte Ă  de nouvelles maniĂšres de faire de la philosophie? Cette voie, rarement pratiquĂ©e aujourd’hui, voilĂ  ce que ce bel ouvrage nous fait entrevoir, « à travers des alternances rapides d’obscuritĂ© et de lumiĂšre6 », comme dirait Bergson, aussi adepte de cette voie pleine de fiction.Â