Le rire, jalon libertin de la révolution scientifique du XVIIe siÚcle
 « Ainsi, lorsque les romanciers libertins sâemparent des hypothĂšses scientifiques sur la nature de lâunivers, lâanalyse du rire nous permet-elle de prĂ©ciser ce qui les rapproche des savants de leur temps, et particuliĂšrement des novateurs dĂ©fendant lâidĂ©e dâun monde infini, mais aussi ce qui les en Ă©loigne. Dâun certain point de vue, lâhistoire comique semble participer Ă la grande rĂ©volution scientifique du dix-septiĂšme siĂšcleâŠÂ »1.
1Ăditeur du Voyage de Chapelle et Bachaumont2, membre de la fameuse UMR 5037 du CNRS et du projet dirigĂ© parAntony McKenna et Pierre-François Moreau, Libertinage et philosophie au dix-septiĂšme siĂšcle3, Bruno Roche est un critique familier des milieux libertins du Grand SiĂšcle. Il rĂ©alise ici de maniĂšre plus systĂ©matique ce qui Ă©tait dĂ©jĂ en marche dans ses Ă©crits prĂ©cĂ©dents, une Ă©tude de lâarticulation du savoir et du rire dans les textes libertins. Ce travail de doctorat sâinscrit bien dans le regain dâintĂ©rĂȘt portĂ© par la recherche au libertinage depuis un peu plus dâune dĂ©cennie : citons seulement, parmi ce foisonnement, les recherches publiĂ©es par Jean-Pierre CavaillĂ© et ses dossiers du Grihl ou encore le rĂ©cent essai dâIsabelle Moreau4. Alors que chacun sâemploie Ă redessiner les frontiĂšres dâun courant qui a suscitĂ© de nombreuses entreprises de dĂ©finitions depuis Antoine Adam et RenĂ© Pintard, B. Roche opte pour la posture moderne de Jean-Pierre CavaillĂ© et sâemploie Ă rĂ©soudre lui aussi la dichotomie traditionnelle entre le libertinage de mĆurs et le libertinage Ă©rudit.
2Ă la recherche dâun point dâunitĂ© au centre de cet ensemble de textes et dâauteurs trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšnes, il observe le problĂšme sous un nouvel angle, celui du rire. De lâabondante production critique sur le sujet, dont lâessai fondamental de Dominique Bertrand qui a dirigĂ© ses travaux5, il tire plusieurs critĂšres comiques dont il montre brillamment quâils correspondent aussi Ă des caractĂ©ristiques libertines. Comment justifier cette association ? Si le rire a rĂ©putation de rebelle, il est aussi souvent, sous ses atours satiriques, au service dâun renforcement de la norme. B. Roche sâapplique Ă dĂ©montrer ses liens avec la subversion libertine et sâappuie en cela sur la solide tradition qui unit le rire Ă lâathĂ©isme et sur son rejet multisĂ©culaire par les thĂ©ologiens et par les institutions religieuses, rejet renforcĂ© au lendemain du Concile de Trente. Le libertin rieur nâen est pas pour autant une simple construction des apologĂštes. Cette thĂ©orie, Ă©laborĂ©e par Louise Godard de Donville6, a Ă©tĂ© depuis battue en brĂšche par les chercheurs qui ont dĂ©montrĂ© que la posture enjouĂ©e des libertins participait Ă la fois dâune attitude frondeuse Ă lâĂ©gard de la religion et, par voie de consĂ©quence, dâune stratĂ©gie de dissimulation face Ă ses autoritĂ©s. Pour B. Roche, cette posture enjouĂ©e est donc aussi le fait des libertins Ă©rudits. Câest lĂ le propre de sa dĂ©marche : faire de lâhumour une caractĂ©ristique de leurs traitĂ©s. Le second pilier de son habile dĂ©monstration se trouve dans les productions comiques de ces mĂȘmes auteurs dont la critique  (Jean Serroy, MichĂšle Rosselini, Dominique Bertrand, Claudine NĂ©dĂ©lec) a prouvĂ© Ă diffĂ©rentes reprises quâelles Ă©taient propres Ă accueillir et Ă cristalliser les Ă©noncĂ©s hĂ©tĂ©rodoxes. Plus quâune simple Ă©tude thĂ©matique, son analyse du rire dans les Ă©crits libertins permet donc de renforcer leur cohĂ©sion autour dâune stratĂ©gie et dâune poĂ©tique commune.
3Par souci dâefficacitĂ© et de prĂ©cision, il concentre son Ă©tude sur ce quâil nomme un « échantillon reprĂ©sentatif » qui sâĂ©tend du dĂ©but des annĂ©es 1620 au milieu des annĂ©es 1655 et qui comprend NaudĂ©, La Mothe Le Vayer, Gassendi et les auteurs dâhistoires comiques « dont les affinitĂ©s libertines ont Ă©tĂ© pointĂ©es par la critique » (ThĂ©ophile de Viau, Sorel, Cyrano, Bouchard, Tristan lâHermite). Il choisit donc dâexclure les poĂštes libertins tardifs (DĂ©hĂ©nault, DeshouliĂšres, Chaulieu), les auteurs de voyages imaginaires (Veiras, Foigny), Saint-Evremond, Bayle et Fontenelle. La seule exception faite Ă la borne chronologique quâil sâest fixĂ©e avec le dĂ©clin de lâAcadĂ©mie PutĂ©ane, est Dassoucy. Fort des approches critiques de ces derniĂšres annĂ©es, Bruno Roche tient compte de la grande hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de son corpus et refuse dâastreindre son Ă©tude aux mĂ©thodes dâune Ă©cole : ni sociologique, ni psychologique ou biographique, celle-ci se distingue par un mode dâinterprĂ©tation souple. Voici les termes de ce pari interprĂ©tatif :
Ne jugeant pas accessoire la spĂ©cificitĂ© formelle des textes, nous devons certes parier sur la pertinence philosophique du travail dâĂ©criture dialogique, poĂ©tique ou romanesque, pour examiner comment, en modulant avec toute la fantaisie quâautorisent les registres comiques, sur les thĂšses Ă©picuriennes, sceptiques, voire cyniques nourrissant son hĂ©tĂ©rodoxie, la littĂ©rature libertine tient lieu de laboratoire dâune pensĂ©e qui ne peut prospĂ©rer que dans ce champ Ă la fois ludique et spĂ©culatif, entre la postulation du jeu et celle de la philosophie7.
4Il sâagit donc pour lui de mettre en Ă©vidence les convergences psychologiques, idĂ©ologiques et esthĂ©tiques qui « circonscriraient le rire libertin au-delĂ de toutes ses variantes » (p. 36) en identifiant des mĂ©thodes argumentatives communes et des Ă©pisodes paradigmatiques dans les traitĂ©s Ă©rudits et dans les histoires comiques.
5Sâinscrivant contre la sĂ©paration entre les « libertins de table » et les « libertins Ă©rudits » (p. 36), B. Roche sâemploie dâabord Ă dessiner une « scĂ©nographie du rire libertin », son impact sur la scĂšne sociale et ses rĂ©percussions littĂ©raires. La premiĂšre dĂ©finition quâil en donne est celle du katagelos, un rire empreint de mĂ©pris qui statue de la supĂ©rioritĂ© de lâesprit fort sur la naĂŻvetĂ© des crĂ©dules, privilĂ©giant ainsi un petit nombre de happy few.
6Critique des modĂšles environnants, le rire libertin est ainsi conçu comme un moment nĂ©gatif de la pensĂ©e. La seconde partie de lâĂ©tude (« LâimpĂ©ratif sĂ©miotique. LâintentionnalitĂ© du rire libertin ») tend Ă en dĂ©gager lâintentionnalitĂ© et en analyse le « sĂ©rieux ». Ce rire rationnel joue sur lâextension de la notion de ridicule8 : le libertin, rieur objectif, traque par ce biais la crĂ©dulitĂ© et les fausses opinions attachĂ©es au nĂ©oplatonisme, Ă la scolastique aristotĂ©licienne ou encore Ă la Providence. Mais si la critique des excĂšs de ces modĂšles de pensĂ©e peut faire lâobjet dâun « consensus idĂ©ologique », le libertin le dĂ©passe dangereusement  pour ridiculiser les dogmes catholiques eux-mĂȘmes.
7DĂšs lors, le « comique significatif » des libertins, chargĂ© dâune forte hĂ©tĂ©rodoxie, implique une stratĂ©gie prudentielle. Ă la suite de Jean-Pierre CavaillĂ©, B. Roche sâintĂ©resse ainsi dans un troisiĂšme temps Ă la nĂ©cessaire dissimulatio des libertins. AprĂšs avoir rappelĂ© le contexte de persĂ©cutions et de normalisation socio-esthĂ©tique qui rĂ©duit le rieur au silence, il analyse la facture du masque rhĂ©torique que ce dernier est contraint de porter. Câest dĂ©sormais lâironie qui « accomplit lâobjectif que se proposait dâatteindre le rire critique et dĂ©vastateur, qui singularise la posture libertine » (p. 397). Elle rĂ©pond Ă ce que B. Roche appelle cette fois « lâimpĂ©ratif rhĂ©torique » puisquâelle impose au rire « ses effets de sourdine et sa discipline » (p. 397). Par elle, le libertin, maĂźtre de son discours, le dĂ©double : il peut « chanter la palinodie « et il « suspend  la croyance dans le discours dâautrui, quâelle dĂ©construit dans la connivence avec un lecteur complice ». LiĂ©es Ă lâironie, les pratiques hypertextuelles et le mĂ©lange burlesque viennent accomplir la mĂȘme opĂ©ration de dĂ©doublement. B. Roche le dĂ©montre trĂšs justement par une analyse du Mascurat de Gabriel NaudĂ©9. Or lâironie, le burlesque ou encore le mĂ©lange hypertextuel ne sont pas sans danger pour le discours libertin puisquâils affectent trĂšs nettement sa comprĂ©hension. Le critique parvient Ă dĂ©jouer les piĂšges de lâĂ©quivoque pour rĂ©vĂ©ler au lecteur quâil existe « un socle philosophique cohĂ©rent et orientĂ© par une tendance idĂ©ologique, fortement polĂ©mique » (p. 394). Tous les substrats philosophiques citĂ©s par les textes libertins (sceptiques, Ă©picuriens, ou encore cyniques) sont utilisĂ©s dans une perspective nettement antichrĂ©tienne, entrainant avec elle une remise en cause plus large de la place de lâindividu dans le monde.
8Enfin, aprĂšs avoir fait le bilan des choses de lâesprit, B. Roche opĂšre une volte-face surprenante et revient Ă la « table » des libertins. Pour prouver dĂ©finitivement lâunion entre les libertins de mĆurs et les libertins Ă©rudits, le critique nuance le caractĂšre purement intellectuel et sĂ©rieux du rire libertin en envisageant « le pĂŽle positif de lâimagination comique dans ses aspects Ă©thiques, cognitifs et poĂ©tiques » (p. 400). Car, sâil est un esprit fort, le libertin nâen est pas moins le jouet des passions : le rire est pour lui une thĂ©rapie, diversion volontaire Ă la mĂ©lancolie. B. Roche conclut ainsi sur « lâĂ©nergie vitale et crĂ©atrice dâĂ©crivains qui, grĂące Ă cette passion forte, ont su poser en regard du monde rĂ©el des univers possibles rĂ©gis par le pur plaisir dâexister » (p. 580).
De la possibilitĂ© dâun portrait du libertin
9Le premier mĂ©rite du Rire des libertins est le vaste travail de rĂ©duction progressive quâil opĂšre pour parvenir Ă circonscrire le libertin du premier xviie siĂšcle. Il y avait en effet une gageure Ă discerner une figure commune au sein dâun groupe dâauteurs si hĂ©tĂ©rogĂšnes, dont lâidentitĂ© individuelle a subi, de surcroĂźt, une double dĂ©formation infligĂ©e par la propagande des autoritĂ©s de leur siĂšcle et, depuis, par les historiens de la littĂ©rature.
Le libertin en aristocrate
10Par lâanalyse de son rire, le critique montre que lâidentitĂ© du libertin Ă©volue au fil des reconfigurations du champ social. Il reprend Ă son compte la description du personnage comme un esprit fort en apportant lâĂ©clairage dâune notion fondamentale pour son sujet, celle du katagelos quâil dĂ©finit comme un rire de luciditĂ© et de supĂ©rioritĂ©. Tous les auteurs libertins se signalent en effet par une volontĂ© de distinction qui sâexprime sous la forme de la « raillerie blasphĂ©matoire » dont Tallemant des RĂ©aux rapporte plusieurs exemples en dressant le portrait de Jacques des Barreaux et du chevalier de Roquelaure10. Les paroles libertines sâapparentent aux chries des cyniques que B. Roche dĂ©finit comme les « dits de philosophe exprimĂ©s en prose, en gĂ©nĂ©ral brefs et rappelant souvent avec une pointe dâesprit des paroles ou des actes dignes de rester gravĂ©s dans les mĂ©moires » (p. 45). Ces pointes comiques sont lancĂ©es par le libertin pour « faire le bon compagnon » (p. 49) : en fanfaron, il dĂ©tourne les formes acceptĂ©es de la dĂ©rision des institutions, comme le burlesque carnavalesque, au profit de la mise en valeur de la finesse de son esprit. B. Roche donne aussi, suivant sa mĂ©thode, lâexemple dâĂ©pisodes rĂ©currents dans les histoires comiques :
 Ces scĂšnes topiques, dĂ©crites dans les anas ou dans les historiettes, se retrouvent mises en rĂ©cit, transposĂ©es sous la forme dâĂ©pisodes paradigmatiques dans les histoires comiques : le rire y apparaĂźt encore comme le signe distinctif du libertin, qui se gausse des impostures et de toutes les formes de crĂ©dulitĂ© (p. 55).
11Câest dans la confrontation des personnages au surnaturel ou Ă un amour aveuglant que le rire grinçant du personnage ou du narrateur libertin sâexerce le plus souvent : rappelons le fameux Ă©pisode de la visite de ThĂ©ophile Ă une possĂ©dĂ©e au chapitre 3 de sa PremiĂšre journĂ©e oĂč le narrateur offre une relecture railleuse et dĂ©mystifiante des gesticulations de la jeune femme. B. Roche prend soin de multiplier les exemples de ce rire aristocratique : quelles quâen soient les variantes, il exprime une capacitĂ© de discernement qui distingue le railleur et ceux qui lâentendent, du sot peuple. Pour Gabriel NaudĂ©, le registre comique instaure trois clivages : les parisiens contre les provinciaux, les humanistes contre les penseurs des temps anciens, les hommes de jugement contre les esprits abusĂ©s11.
12Or cette « postulation aristocratique » que le libertin affirme par des moyens impies, bien opposĂ©s Ă ceux de lâhonnĂȘte homme, est symbolique. En rĂ©alitĂ©, il est pris dans un rapport de soumission Ă son mĂ©cĂšne et « nâoccupe que trĂšs rarement une position dominante dans le champ social » (p. 9). DĂšs lors, le rire lui est un moyen de conquĂ©rir sa libertĂ©12 comme dans le cas du hĂ©ros du Page disgraciĂ© qui obtient la protection de son maĂźtre par ses farces13 : « Il sâagit pour le hĂ©ros de rire et de faire rire pour dominer ses rivaux, modifier Ă son profit les systĂšmes dâalliance et sâimposer en devenant le favori dâun seigneur qui apprĂ©cie par-dessus tout dâĂȘtre agrĂ©ablement diverti » (p. 101). Devenu Mome, le libertin entraine le lecteur averti dans son affranchissement et façonne une « communautĂ© des rieurs » qui bouleverse la hiĂ©rarchie sociale. Cet assujettissement du maĂźtre par le rire est marquĂ© dans le rĂ©cit par le passage de la didacitas, les premiers traits dâesprit, Ă la cavillatio que CicĂ©ron dĂ©finit comme un enjouement continu sur lâensemble du discours14.
13Le libertin se compose donc un ethos jovial, majoritairement railleur, qui entend se distinguer des autres rieurs. A lâen croire, ses moqueries ne seraient pas Ă confondre avec celles des libelles satiriques qui troublent lâordre public par lâagitation des passions nĂ©gatives. La jovialitĂ© libertine sâassortirait dâun ethos charitable en rejetant les railleries ad hominem comme une pratique haineuse et blessante. Ce nâest bien Ă©videmment quâune autre forme dâĂ©litisme : « Dans les Ă©crits libertins, la rĂ©partition sociale des rires fait donc apparaĂźtre de forts clivages : le rire de lâAutre est gĂ©nĂ©ralement associĂ© Ă la persĂ©cution, ou, Ă lâautre extrĂ©mitĂ©, Ă la sottise » (p. 111).
14Or, lâutilisation du ridicule par les libertins pose problĂšme dans le contexte de la normalisation socio-esthĂ©tique rĂ©pandue par les traitĂ©s de civilité et relayĂ©e par la comĂ©die honnĂȘte de Pierre Corneille dans les annĂ©es 163015. Certains semblent rentrer dans le rang, comme Sorel qui dĂ©fend la possibilitĂ© dâun rire moral, susceptible de corriger les vices de ces contemporains. Pour B. Roche, il sâagit dâun Ă©cran de fumĂ©e car les auteurs dâhistoires comiques  « ne croient guĂšre possibles â ni sans doute souhaitables â le progrĂšs et la massification de lâĂ©ducation populaire » (p. 219). La fiction comique reflĂšte une anthropologie clivĂ©e oĂč le libertin, comme le cĂ©lĂšbre Francion, demeure en retrait.
LâĂ©clatement Ă©thique sous le masque
15Cependant la faiblesse de lâesprit fort dans le champ social est bien effective. Comme lâont fait ses prĂ©dĂ©cesseurs, B. Roche rappelle les vagues de persĂ©cutions que subissent les libertins et les moyens de la rĂ©pression exercĂ©e par les autoritĂ©s16. La contrainte de la dissimulation leur permet dâaffiner un vĂ©ritable art de rire dont lâauteur dĂ©taille les techniques rhĂ©toriques ânous y reviendrons plus tard. La difficultĂ© que nous souhaitons souligner ici rĂ©side dans lâidentification de la naturerĂ©elle des auteurs libertins sous le masque. B. Roche prend soin de les dĂ©gager de lâaccusation dâhypocrisie souvent portĂ©e contre eux par les historiens de la littĂ©rature comme FrĂ©dĂ©ric LachĂšvre ou RenĂ© Pintard. Pour dissimuler la force subversive de son rire, lâauteur libertin peut en effet prendre les traits du sot, du badin ou du moralisateur. Le dernier cas est bien connu : il sâagit des commentaires ajoutĂ©s par Sorel Ă son Francion. Lâauteur peut aussi attribuer un ethos libertin au personnel romanesque qui entoure le hĂ©ros : B. Roche donne lâexcellent exemple du page de Tristan lâHermitequi rencontre sans cesse « de vĂ©ritables alter ego chargĂ©s en quelque sorte de blasphĂ©mer Ă sa place ou dâaccomplir des actes libertins, sans que ni le personnage, ni lâauteur ne soient directement impliquĂ©s » (p. 225). De plus, les personnages chargĂ©s dâĂ©noncĂ©s subversifs manquent de crĂ©dibilitĂ© parce quâils sont soient tout bonnement fous, comme Collinet, ou dans un moment dâabsence comme Francion en songe. Les personnages libertins sont ainsi caractĂ©risĂ©s par une certaine instabilitĂ© Ă©thique. Lâauteur nâassume jamais directement un ethos libertin ; il peut Ă©ventuellement se dessiner en creux grĂące Ă la crĂ©ation de personnages repoussoirs : dans la PremiĂšre journĂ©e de ThĂ©ophile, le narrateur se dĂ©fend dâĂȘtre libertin mais son caractĂšre se construit dans lâopposition aux deux amis qui lâentourent, le pĂ©dant Sydias « ivre de latin et de vin » et Clitiphon, « demi-habile », « affranchi aliĂ©né » par lâamour.
16En conclusion, lâauteur libertin se caractĂ©rise bien souvent par un mouvement de retrait selon la forme de Vladimir JankĂ©lĂ©vitch : « Ironiser [âŠ] câest sâabsenter : la conscience impliquĂ©e dans le second mouvement de lâironie transforme la prĂ©sence en absence »17.
Introspections
17Pour rĂ©soudre le problĂšme hermĂ©neutique posĂ© par le reflet souvent dĂ©formĂ© du libertin dans la sociĂ©tĂ© et par les masques quâil revĂȘt lui-mĂȘme, B. Roche tient ferme la barre scientifique quâil sâest fournie, le rire et les thĂ©matiques comiques.
18Contrairement Ă lâopinion reçue et largement diffusĂ©e par les apologĂštes comme le pĂšre Garasse, les auteurs libertins ne sont pas des pourceaux dâEpicure. Il est Ă©vident que leurs textes accordent une place importante au corps et Ă ses effets sur lâĂąme contre la doxa philosophique et religieuse dominante, et ce, sous des dehors souvent provocateurs. Plusieurs interprĂ©tations de ce surinvestissement du corps ont Ă©tĂ© avancĂ©es : en premier lieu, le bas corporel est un ressort du burlesque dans la guerre polĂ©mique. Il permet de tourner en dĂ©rision le sĂ©rieux et de rabaisser le spirituel. B. Roche compare, Ă cet Ă©gard, la poĂ©sie satyrique dâun Sigogne aux Ćuvres de ThĂ©ophile : les deux poĂštes se rejoignent dans une certaine prĂ©dilection pour les thĂšmes grivois. Au fil de son analyse, le critique dĂ©montre pourtant que le premier reste cantonnĂ© Ă lâexpression dâune pulsion sexuelle, alors que le second abandonne, dans la derniĂšre partie de ses Ćuvres, lâexpression brutale des pulsions au profit dâune mise en conflit du profane et du spirituel. Câest en effet dans le cadre de leur critique des valeurs de lâEglise catholique comme du stoĂŻcisme que les libertins sâemploient Ă rappeler aux purs esprits dogmatiques lâinfluence incontrĂŽlable de leur corps. Lorsque La Mothe Le Vayer dresse la liste des erreurs des Anciens dans la « PremiĂšre journĂ©e » de LâHexamĂ©ron rustique, il les identifie comme des Ă©quivoques provoquĂ©es par les pulsions corporelles. Ce sont les fantasmes secrets de la libido dominandi ou erotica qui perturbent lâĂąme rationnelle et la conduisent au lapsus. En rappelant en toile de fond le modĂšle freudien du retour du refoulĂ©, B. Roche montre comment les thĂ©matiques comiques rĂ©vĂšlent lâenchevĂȘtrement du corps et de lâesprit contre lâidĂ©ologie dominante.
19Or lâesprit fort lui-mĂȘme nâĂ©chappe pas Ă cette emprise passionnelle. Il est important de souligner, comme le fait le critique, que si les libertins ne cĂšdent pas aux pulsions, ils nâen sont pas non plus exempts. Parmi les nombreuses passions quâils Ă©voquent dans leurs Ćuvres, ces derniers accordent une place particuliĂšre Ă la mĂ©lancolie, vĂ©ritable mal du siĂšcle. La Mothe Le Vayer analyse ainsi les rouages pervertis de lâesprit affligĂ© dans sa Prose chagrine : Â
Un estomac dĂ©bauchĂ© ne sauroit faire son profit des meilleurs viandes, quâil corrompt au lieu de les tourner en bonne nourriture : lâesprit chagrin agit de mĂȘme sur les Ă©vĂ©nements de la vie, dont il augmente sa mauvaise humeur, ne se passant rien de si indiffĂ©rent, ni mĂȘme de si favorable, qui ne multiplie ses ennuis. Le vinaigre est le dissolvant des plus belles Perles, & la mĂ©lancholie qui tient beaucoup de sa nature, a le pouvoir de convertir le plaisir mĂȘme en tristesse, et ce qui devrait faire nĂŽtre joie, en de sensibles dĂ©plaisirs. Tant il se trouve vrai que lâhomme est la mĂ©sure de toutes choses, qui deviennent telles quâil se les reprĂ©sente : & tant il est constant que nos biens, et nos maux, croissent ou multiplient selon nĂŽtre constitution intĂ©rieure, & selon que nous voulons les considĂ©rer18.
20Passion corporelle sâil en est, la mĂ©lancolie est donc souvent Ă©voquĂ©e par les libertins comme un Ă©tat latent, un mal qui les ronge et les incite Ă trouver remĂšde dans lâĂ©criture comique. MĂȘme si elle tend Ă devenir un topos rhĂ©torique dans le mĂ©tatexte des histoires comiques19, lâhumeur noire des Ă©crivains et le traitement quâils se prescrivent sont, pour B. Roche, la source dâune introspection et dâun travail de maĂźtrise de soi. La Mothe Le Vayer se propose ainsi dâexaminer les causes de son chagrin par un exercice rationnel du discours. DĂ©marche que lâon peut rapprocher des fictions comiques Ă la premiĂšre ou Ă la troisiĂšme personne qui offrent une relecture distanciĂ©e des mĂ©saventures passĂ©es, comme dans le cas des Confessions de Jean-Jacques Bouchard : il sâagit de « tempĂ©rer, par des effets comiques appuyĂ©s, les traumatismes bien rĂ©els quâĂ©voque le rĂ©cit rĂ©trospectif », (p. 432)20. Parce quâil est difficile dâisoler lâesprit de lâaffect, les libertins font le choix dĂ©libĂ©rĂ© de la diversion. B. Roche examine la cure envisagĂ©e par La Mothe Le Vayer : Ă©viter toute cause de chagrin et charmer lâesprit malade. Selon lâadage courant, les libertins prĂ©fĂšrent le rire aux larmes: « Fasse qui voudra lâHĂ©raclite du siĂšcle : pour moi, jâaime mieux en ĂȘtre le DĂ©mocrite, et je veux que les plus importantes affaires de la terre ne me servent plus que de farces », Ă©crit Sorel21. Le Rire des libertins analyse ainsi avec une grande justesse les ressorts de cette diversion qui passe par la mise en fiction des passions nĂ©gatives et qui sâoppose par anticipation au divertissement pascalien : il ne sâagit pas lĂ dâune fuite mais dâune dĂ©marche volontaire. En conclusion, câest bien en assignant au rire le rĂŽle de rĂ©gulateur de lâactivitĂ© passionnelle que les auteurs libertins posent les bases dâune anthropologie positive.
De la possibilitĂ© dâune philosophie libertine
Une pensée négative
21Comme nous lâavons prĂ©cisĂ© plus haut, le rire des libertins est essentiellement critique. Marque de mĂ©pris des opinions vulgaires, il se dĂ©ploie dans le discours polĂ©mique sous diffĂ©rents aspects dont B. Roche fait lâinventaire. En effet, nos auteurs se dĂ©tournent rapidement des manifestations trop bruyantes dâimpiĂ©tĂ© au profit dâun art de rire plus complexe. Le rire populaire comme le rire agressif sont dĂ©sormais proscrits par la normalisation socio-esthĂ©tique22 et le ridicule doit maintenant sâexprimer sous des dehors moins grossiers. Le Rire des libertins offre, au fil de lâĂ©numĂ©ration des modĂšles critiquĂ©s (nĂ©oplatonisme, scolastique, physique aristotĂ©licienne, mĂ©taphysique) une analyse textuelle prĂ©cise de leur subversion par les procĂ©dĂ©s de lâironie.
22B. Roche montre ainsi comment les libertins contribuent Ă un raffinement et Ă une complexification du burlesque.  Ce dernier ne se limite plus en effet Ă la flĂ©trissure du spirituel par son association aux rĂ©alitĂ©s corporelles. Il est davantage, comme le dĂ©finit Claudine NĂ©dĂ©lec dans son essai qui fait dĂ©sormais rĂ©fĂ©rence, un procĂ©dĂ© dâhybridation du discours23. Dans sa continuitĂ©, B. Roche explique comment le texte libertin joue sur les associations discordantes dans le rĂ©cit logorrhĂ©ique de lâhĂ©ritier des arbres de Dodone dans le Soleil, cas exemplaire de mĂ©lange des tons et des registres, dâhistoire rĂ©elle, de rĂ©fĂ©rences mythologiques et bibliques24.  Â
23A cette hybridation sâajoute lâabondance de formules creuses, marques de la confusion du locuteur. Le discours rationnel et dogmatique fait lâobjet dâune parodie constante dans les textes libertins. Au-delĂ du ridicule dont est couvert le type comique du pĂ©dant25, son discours est en effet reprĂ©sentĂ© comme « une mĂ©canique autosuffisante qui tourne Ă vide », selon la formule trĂšs juste de lâauteur p. 172. Latinismes abusifs, nĂ©ologismes fantaisistes, rhĂ©torique figĂ©e plongent lâexposĂ© des pĂ©dants dans lâobscuritĂ© et en font une coquille vide de sens. Alors que le narrateur ou le personnage peut se laisser abuser, comme Dyrcona dans cet Ă©pisode, le lecteur dĂ©niaisĂ© est placĂ© en position de surplomb : lâexercice ludique du langage que pratiquent les auteurs libertins jette le soupçon sur toute forme de discours savant.
24Ailleurs, lâauteur libertin adoptera dĂ©libĂ©rĂ©ment une hypothĂšse quâil sait erronĂ©e et la dĂ©veloppera jusquâĂ lâabsurde pour en exposer la faussetĂ©. Dans le songe de Francion, « la thĂšse du Premier moteur transcendant est poussĂ©e jusquâĂ lâabsurde et tournĂ©e en dĂ©rision par lâallusion au travail des dieux » (p. 181) : la reprĂ©sentation des tracas quotidiens des dieux vient contredire lâimage traditionnelle dâun Premier moteur parfaitement tranquille.
25Enfin, B. Roche met Ă profit la « scalarisation » de lâironie, dĂ©finie par Philippe Hamon comme une « modulation scalaire » du champ sĂ©mantique entre le trop et le pas assez26. On en trouve de nombreux exemples dans les Etats et Empires de Cyrano oĂč la dĂ©fense maladroite du christianisme en sape finalement les fondements : « les preuves censĂ©es servir lâapologĂ©tique sont Ă©maillĂ©es de facĂ©ties, toutes plus fantaisistes les unes que les autres » (p. 237). Provoquer le sourire du lecteur Ă partir dâun discours officiellement apologĂ©tique est la premiĂšre Ă©tape du projet dĂ©mystificateur de lâauteur libertin. Ailleurs, lâargumentaire est au contraire excessif et se caractĂ©rise par une disproportion entre la masse textuelle et la tĂ©nuitĂ© de la pensĂ©e27.
26Cette vaste entreprise de dĂ©construction des modĂšles orthodoxes par le rire sâillustre particuliĂšrement bien dans la pratique de lâĂ©loge paradoxal que le chercheur ne manque pas dâaborder en prenant notamment lâexemple du quatriĂšme des Dialogues faits Ă lâimitation des anciens de La Mothe Le Vayer. Dans cet Ă©loge de lâĂąne, la « dĂ©liaison de la parole et de la vĂ©rité » (p. 292)  peut ĂȘtre rapprochĂ©e de la dĂ©marche sceptique28 : le rire tend Ă Ă©vider les dogmes chrĂ©tiens et suspendre la crĂ©dulitĂ© du lecteur. Il invite Ă rejeter les apparences : « Lâimagination est une facultĂ© cognitive qui, Ă condition dâadmettre le caractĂšre seulement probable des hypothĂšses auxquelles elle aboutit, peut jouer un rĂŽle moteur dans notre apprĂ©hension de lâunivers et de la rĂ©alité » (p. 537).
Les écueils du scepticisme
27Les procĂ©dĂ©s de lâironie et lâhybridation des rĂ©fĂ©rences hypertextuelles peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme la clef de lâĂ©criture libertine. Ils permettent au philosophe de libĂ©rer la spĂ©culation philosophique. Tel est le but de lâemploi rĂ©current du zeugma : en associant des rĂ©alitĂ©s de nature diffĂ©rente entre elles (les rĂšgnes du vivant, les hommes et les dieuxâŠ), il nivelle les hiĂ©rarchies et provoque une reconfiguration du savoir humain. De mĂȘme, lâinterpĂ©nĂ©tration des registres du sĂ©rieux et du grotesque, que Jean Lafond nomme le « spoudogeloion, le sĂ©rieux comique »29, conduit Ă une instabilitĂ© sĂ©mantique du discours. Cette versatilitĂ© du sens est enfin accrue par la superposition ludique de ce quâOlivier Bloch puis Jean-Charles Darmon ont appelĂ© des « philosophĂšmes », câest-Ă -dire des fragments de philosophies antiques30. Si le libertin prĂ©vient ainsi son lecteur contre lâemprisonnement de lâesprit dans tout systĂšme de pensĂ©e, il nâen met pas moins en pĂ©ril la cohĂ©rence de son texte. Nombreux critiques ont ainsi Ă©tĂ© Ă©garĂ©s par ce « renversement perpĂ©tuel du pour au contre » (p. 329). Le lecteur pourrait bien ĂȘtre pĂ©trifiĂ© par le doute que le texte a fait naĂźtre en lui, dâautant plus que le libertin refuse de se poser en guide interprĂ©tatif. Le Rire des libertins pointe, Ă juste titre, la suspension dâune identitĂ© philosophique assignable Ă certains auteurs qui font lâobjet dâinterprĂ©tations souvent contradictoires. Les libertins pratiquent lâaposiopĂšse : par opposition avec le mode de connaissance allĂ©gorique, ils suggĂšrent des analogies sans prendre le risque dâaller jusquâau bout des conclusions impliquĂ©es par celles-ci. B. Roche parle aussi de syllogisme incomplet. Les « procĂ©dures de la communication ironique » (p. 377) semblent ainsi conduire le texte libertin Ă une forme dâautodestruction.
Une « anthropologie positive »
28Ce problĂšme hermĂ©neutique, posĂ© Ă plusieurs reprises par la critique rĂ©cente, B. Roche en trouve la solution dans son objet de recherche, le rire. LâĂ©clecticisme des libertins ne serait quâune apparence : ils se rassemblent en rĂ©alitĂ© autour des « philosophies qui ont confĂ©rĂ© au rire un rĂŽle fonctionnel, critique ou Ă©thique, comme le scepticisme, le cynisme ou lâĂ©picurisme » (p. 576). Cela lui permet de dĂ©passer la comprĂ©hension du libertinage comme une pensĂ©e exclusivement nĂ©gative : au-delĂ de la critique des modĂšles préétablis, le courant dessine une voie possible, celle de lâ « ataraxie joviale », « pendant profane de lâĂ©tat de grĂące pour les chrĂ©tiens » (p. 578). Les textes libertins « fondent Ă partir des effets positifs des passions une nouvelle anthropologie, matĂ©rialiste » (p. 457). Au-delĂ des fictions comiques oĂč la cĂ©lĂ©bration des plaisirs du corps est omniprĂ©sente, les textes Ă©rudits participent eux aussi dâune « poĂ©sie Ă la fois cosmique et comique, empruntant Ă tous les domaines de la nature » (p. 482), comme le « Banquet sceptique » de La Mothe Le Vayer, hymne Ă lâuniversalitĂ© du dĂ©sir31. B. Roche pousse son analyse jusquâĂ poser lâexistence dâune utopie libertine qui sâĂ©laborerait en contrepoint du modĂšle pastoral. Il sâappuie pour cela sur le traitement favorable accordĂ© Ă lâutopie dâHortensius, promu roi de Pologne au livre XI du Francion, sur lâĂąge dâor retrouvĂ© par Cyrano dans sa Lettre sur la campagne ou sur les « riantes campagnes » qui accueillent les philosophes des Dialogues de La Mothe Le Vayer. Lâenjouement est le signe dâune acceptation du relatif aprĂšs que le rire moqueur a fait table rase des tabous.
De la possibilitĂ© dâun genre libertin
Enjeux dâune poĂ©tique comique
29Source dâune anthropologie positive, le rire est aussi, pour B. Roche, le point unificateur de la poĂ©tique libertine. Le critique exploite, dans la lignĂ©e des recherches de Fausta Garavini sur lâĆuvre de Sorel32, la richesse de la notion de jeu pour accorder lâ« épistĂ©mologie du probabilior » libertine (p. 528) et lâinventivitĂ© romanesque des histoires comiques.  Quelles sont les possibilitĂ©s ouvertes par cette Ă©criture ludique ? Â
30Dans lâĂ©pisode des alouettes rĂŽties des Ătats et Empires de la Lune33, lâironie finit par sâeffacer devant ce que le critique appelle la « satisfaction immĂ©diate du dĂ©sir» : un vĆu suffit au narrateur pour rĂ©aliser son fantasme alimentaire. Lâauteur soulignerait, par la reprĂ©sentation dâun monde renversĂ©, « la puissance performative dâune parole libĂ©rĂ©e de son impĂ©ratif de pertinence » (p. 522). SâopĂšre ainsi un rapprochement entre la logique ludique des Ă©crits comiques et la logique onirique. B. Roche se place Ă cet Ă©gard sous lâautoritĂ© de Bergson :
 « Mais si lâillusion comique est la logique des songes, on peut sâattendre Ă retrouver dans la logique du risible les diverses particularitĂ©s de la logique du rĂȘve. Ici encore va se vĂ©rifier la loi que nous connaissons bien : une forme du risible Ă©tant donnĂ©e, dâautres formes, qui ne contiennent pas le mĂȘme fond comique, deviennent risibles par leur ressemblance avec la premiĂšre. Il est aisĂ© de voir, en effet, que tout un jeu dâidĂ©es pourra nous amuser, pourvu quâil nous rappelle, de prĂšs ou de loin, les jeux du rĂȘve »34.
31Câest donc par un retour aux origines corporelles du rire que B. Roche parvient Ă cerner lâesthĂ©tique libertine. Il intĂšgre ainsi toute la fĂ©conditĂ© de lâĂ©lan vital quâil constitue pour Rabelais selon Bakhtine sans toutefois en appliquer aveuglĂ©ment les conclusions. LâĂ©tude des implications corporelles du rire lui permet surtout de mettre en valeur la notion centrale dâimagination dans la dĂ©finition dâune esthĂ©tique qui se dĂ©marque de la mimĂšsis classique. Reprenant les Ă©crits de La Mothe Le Vayer comme de Gassendi, il rappelle que, pour les libertins, toutes nos idĂ©es proviennent de la perception : les idĂ©es-images sâenchaĂźnent Ă partir dâune premiĂšre idĂ©e adventice. Notre imagination, ou fantaisie, se dĂ©veloppe donc Ă partir de ce que nous percevons :
 Câest quâen compilant et en ajustant des images ou des sĂ©quences discursives ou narratives, souvent mais pas exclusivement empruntĂ©es aux Anciens, les Auteurs jouent avec les idĂ©es adventices, par composition, ampliation, diminution, ou transport. Au prix dâun Ă©cart lucide et conscient, revendiquĂ© et calculĂ©, qui est le propre de lâattitude humoristique, ils assurent le passage de la mimĂšsis Ă la phantasia, câest-Ă -dire que, par le biais dâune poĂ©tique combinatoire et jubilatoire, ils construisent un systĂšme de signes leur permettant dâexposer en les mĂ©diatisant leurs pensĂ©es et leurs rĂȘveries non-conformistes. (p. 551)
32Dâun point de vue mĂ©thodologique, B. Roche trouve ainsi la solution au problĂšme de la rĂ©ception des Ă©crits libertins dans leur difficultĂ© de lecture mĂȘme : caractĂ©risĂ©s par un usage crĂ©atif de lâimagination, lieu de lâunion entre le corps et lâesprit, ils mettent en place une esthĂ©tique dialogique, fondĂ©e sur lâouverture et lâabondance.
Contradictions génériques
33Reste nĂ©anmoins Ă rappeler les limites de cette « énergie vitale et crĂ©atrice » (p. 580). Lâambition des libertins est condamnĂ©e Ă lâĂ©chec par ses contradictions internes comme en tĂ©moigne la place ambiguĂ« quâils accordent au lecteur. Le critique prend lâexemple du cercle Ă©troit de la conteuse de Larissa, nouvelle de ThĂ©ophile Ă©crite en latin : « FondĂ©e sur la connivence, elle sâadresse a priori Ă un auditoire restreint et prĂ©disposĂ© qui ne demande quâĂ sâĂ©largir pour communier autour des mĂȘmes valeurs » (p. 245). Le cercle comique est-il rĂ©ellement amenĂ© Ă sâĂ©tendre ? Lâensemble des procĂ©dĂ©s de dĂ©stabilisation du lecteur, le retrait auctorial inhĂ©rent Ă lâironie produisent bien Ă©videmment lâeffet inverse à la tendance propagatrice du rire. Au xviie siĂšcle comme aujourdâhui, les Ă©crits libertins sâadressent Ă un public avisĂ© qui peine Ă sâĂ©toffer sans lâaide de lâhermĂ©neute.
34Forts de ce constat, nous ne pouvons que saluer lâentreprise de Bruno Roche qui se signale par une rĂ©elle volontĂ© de clartĂ© Ă la fois dans lâanalyse de dĂ©tail et dans lâeffort de synthĂšse quâil propose. Son essai rĂ©pond avec succĂšs Ă un projet ambitieux et propose une thĂšse novatrice, nourrie des avancĂ©es de la recherche contemporaine en matiĂšre de libertinage. Il dĂ©montre aussi brillamment le bĂ©nĂ©fice intellectuel que nous avons Ă tirer de lâĂ©tude croisĂ©e de la fiction et de la philosophie Ă lâĂąge classique.

