Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 12, numéro 8
Cécile Toublet

Le rire, jalon libertin de la révolution scientifique du XVIIe siÚcle

Bruno Roche, Le Rire des libertins dans la premiÚre moitié du XVIIe siÚcle, Paris : Honoré Champion, coll. « Libre pensée et Littérature clandestine », 2011, 624 p., EAN 9782745320926.

 « Ainsi, lorsque les romanciers libertins s’emparent des hypothĂšses scientifiques sur la nature de l’univers, l’analyse du rire nous permet-elle de prĂ©ciser ce qui les rapproche des savants de leur temps, et particuliĂšrement des novateurs dĂ©fendant l’idĂ©e d’un monde infini, mais aussi ce qui les en Ă©loigne. D’un certain point de vue, l’histoire comique semble participer Ă  la grande rĂ©volution scientifique du dix-septiĂšme siĂšcle  »1.

1Éditeur du Voyage de Chapelle et Bachaumont2, membre de la fameuse UMR 5037 du CNRS et du projet dirigĂ© parAntony McKenna et Pierre-François Moreau, Libertinage et philosophie au dix-septiĂšme siĂšcle3, Bruno Roche est un critique familier des milieux libertins du Grand SiĂšcle. Il rĂ©alise ici de maniĂšre plus systĂ©matique ce qui Ă©tait dĂ©jĂ  en marche dans ses Ă©crits prĂ©cĂ©dents, une Ă©tude de l’articulation du savoir et du rire dans les textes libertins. Ce travail de doctorat s’inscrit bien dans le regain d’intĂ©rĂȘt portĂ© par la recherche au libertinage depuis un peu plus d’une dĂ©cennie : citons seulement, parmi ce foisonnement, les recherches publiĂ©es par Jean-Pierre CavaillĂ© et ses dossiers du Grihl ou encore le rĂ©cent essai d’Isabelle Moreau4. Alors que chacun s’emploie Ă  redessiner les frontiĂšres d’un courant qui a suscitĂ© de nombreuses entreprises de dĂ©finitions depuis Antoine Adam et RenĂ© Pintard, B. Roche opte pour la posture moderne de Jean-Pierre CavaillĂ© et s’emploie Ă  rĂ©soudre lui aussi la dichotomie traditionnelle entre le libertinage de mƓurs et le libertinage Ă©rudit.

2À la recherche d’un point d’unitĂ© au centre de cet ensemble de textes et d’auteurs trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšnes, il observe le problĂšme sous un nouvel angle, celui du rire. De l’abondante production critique sur le sujet, dont l’essai fondamental de Dominique Bertrand qui a dirigĂ© ses travaux5, il tire plusieurs critĂšres comiques dont il montre brillamment qu’ils correspondent aussi Ă  des caractĂ©ristiques libertines. Comment justifier cette association ? Si le rire a rĂ©putation de rebelle, il est aussi souvent, sous ses atours satiriques, au service d’un renforcement de la norme. B. Roche s’applique Ă  dĂ©montrer ses liens avec la subversion libertine et s’appuie en cela sur la solide tradition qui unit le rire Ă  l’athĂ©isme et sur son rejet multisĂ©culaire par les thĂ©ologiens et par les institutions religieuses, rejet renforcĂ© au lendemain du Concile de Trente. Le libertin rieur n’en est pas pour autant une simple construction des apologĂštes. Cette thĂ©orie, Ă©laborĂ©e par Louise Godard de Donville6, a Ă©tĂ© depuis battue en brĂšche par les chercheurs qui ont dĂ©montrĂ© que la posture enjouĂ©e des libertins participait Ă  la fois d’une attitude frondeuse Ă  l’égard de la religion et, par voie de consĂ©quence, d’une stratĂ©gie de dissimulation face Ă  ses autoritĂ©s. Pour B. Roche, cette posture enjouĂ©e est donc aussi le fait des libertins Ă©rudits. C’est lĂ  le propre de sa dĂ©marche : faire de l’humour une caractĂ©ristique de leurs traitĂ©s. Le second pilier de son habile dĂ©monstration se trouve dans les productions comiques de ces mĂȘmes auteurs dont la critique  (Jean Serroy, MichĂšle Rosselini, Dominique Bertrand, Claudine NĂ©dĂ©lec) a prouvĂ© Ă  diffĂ©rentes reprises qu’elles Ă©taient propres Ă  accueillir et Ă  cristalliser les Ă©noncĂ©s hĂ©tĂ©rodoxes. Plus qu’une simple Ă©tude thĂ©matique, son analyse du rire dans les Ă©crits libertins permet donc de renforcer leur cohĂ©sion autour d’une stratĂ©gie et d’une poĂ©tique commune.

3Par souci d’efficacitĂ© et de prĂ©cision, il concentre son Ă©tude sur ce qu’il nomme un « échantillon reprĂ©sentatif » qui s’étend du dĂ©but des annĂ©es 1620 au milieu des annĂ©es 1655 et qui comprend NaudĂ©, La Mothe Le Vayer, Gassendi et les auteurs d’histoires comiques « dont les affinitĂ©s libertines ont Ă©tĂ© pointĂ©es par la critique » (ThĂ©ophile de Viau, Sorel, Cyrano, Bouchard, Tristan l’Hermite). Il choisit donc d’exclure les poĂštes libertins tardifs (DĂ©hĂ©nault, DeshouliĂšres, Chaulieu), les auteurs de voyages imaginaires (Veiras, Foigny), Saint-Evremond, Bayle et Fontenelle. La seule exception faite Ă  la borne chronologique qu’il s’est fixĂ©e avec le dĂ©clin de l’AcadĂ©mie PutĂ©ane, est Dassoucy. Fort des approches critiques de ces derniĂšres annĂ©es, Bruno Roche tient compte de la grande hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de son corpus et refuse d’astreindre son Ă©tude aux mĂ©thodes d’une Ă©cole : ni sociologique, ni psychologique ou biographique, celle-ci se distingue par un mode d’interprĂ©tation souple. Voici les termes de ce pari interprĂ©tatif :

Ne jugeant pas accessoire la spĂ©cificitĂ© formelle des textes, nous devons certes parier sur la pertinence philosophique du travail d’écriture dialogique, poĂ©tique ou romanesque, pour examiner comment, en modulant avec toute la fantaisie qu’autorisent les registres comiques, sur les thĂšses Ă©picuriennes, sceptiques, voire cyniques nourrissant son hĂ©tĂ©rodoxie, la littĂ©rature libertine tient lieu de laboratoire d’une pensĂ©e qui ne peut prospĂ©rer que dans ce champ Ă  la fois ludique et spĂ©culatif, entre la postulation du jeu et celle de la philosophie7.

4Il s’agit donc pour lui de mettre en Ă©vidence les convergences psychologiques, idĂ©ologiques et esthĂ©tiques qui « circonscriraient le rire libertin au-delĂ  de toutes ses variantes » (p. 36) en identifiant des mĂ©thodes argumentatives communes et des Ă©pisodes paradigmatiques dans les traitĂ©s Ă©rudits et dans les histoires comiques.

5S’inscrivant contre la sĂ©paration entre les « libertins de table » et les « libertins Ă©rudits » (p. 36), B. Roche s’emploie d’abord Ă  dessiner une « scĂ©nographie du rire libertin », son impact sur la scĂšne sociale et ses rĂ©percussions littĂ©raires. La premiĂšre dĂ©finition qu’il en donne est celle du katagelos, un rire empreint de mĂ©pris qui statue de la supĂ©rioritĂ© de l’esprit fort sur la naĂŻvetĂ© des crĂ©dules, privilĂ©giant ainsi un petit nombre de happy few.

6Critique des modĂšles environnants, le rire libertin est ainsi conçu comme un moment nĂ©gatif de la pensĂ©e. La seconde partie de l’étude (« L’impĂ©ratif sĂ©miotique. L’intentionnalitĂ© du rire libertin ») tend Ă  en dĂ©gager l’intentionnalitĂ© et en analyse le « sĂ©rieux ». Ce rire rationnel joue sur l’extension de la notion de ridicule8 : le libertin, rieur objectif, traque par ce biais la crĂ©dulitĂ© et les fausses opinions attachĂ©es au nĂ©oplatonisme, Ă  la scolastique aristotĂ©licienne ou encore Ă  la Providence. Mais si la critique des excĂšs de ces modĂšles de pensĂ©e peut faire l’objet d’un « consensus idĂ©ologique », le libertin le dĂ©passe dangereusement  pour ridiculiser les dogmes catholiques eux-mĂȘmes.

7DĂšs lors, le « comique significatif » des libertins, chargĂ© d’une forte hĂ©tĂ©rodoxie, implique une stratĂ©gie prudentielle. À la suite de Jean-Pierre CavaillĂ©, B. Roche s’intĂ©resse ainsi dans un troisiĂšme temps Ă  la nĂ©cessaire dissimulatio des libertins. AprĂšs avoir rappelĂ© le contexte de persĂ©cutions et de normalisation socio-esthĂ©tique qui rĂ©duit le rieur au silence, il analyse la facture du masque rhĂ©torique que ce dernier est contraint de porter. C’est dĂ©sormais l’ironie qui « accomplit l’objectif que se proposait d’atteindre le rire critique et dĂ©vastateur, qui singularise la posture libertine » (p. 397). Elle rĂ©pond Ă  ce que B. Roche appelle cette fois « l’impĂ©ratif rhĂ©torique » puisqu’elle impose au rire « ses effets de sourdine et sa discipline » (p. 397). Par elle, le libertin, maĂźtre de son discours, le dĂ©double : il peut « chanter la palinodie «  et il « suspend  la croyance dans le discours d’autrui, qu’elle dĂ©construit dans la connivence avec un lecteur complice ». LiĂ©es Ă  l’ironie, les pratiques hypertextuelles et le mĂ©lange burlesque viennent accomplir la mĂȘme opĂ©ration de dĂ©doublement. B. Roche le dĂ©montre trĂšs justement par une analyse du Mascurat de Gabriel NaudĂ©9. Or l’ironie, le burlesque ou encore le mĂ©lange hypertextuel ne sont pas sans danger pour le discours libertin puisqu’ils affectent trĂšs nettement sa comprĂ©hension. Le critique parvient Ă  dĂ©jouer les piĂšges de l’équivoque pour rĂ©vĂ©ler au lecteur qu’il existe « un socle philosophique cohĂ©rent et orientĂ© par une tendance idĂ©ologique, fortement polĂ©mique » (p. 394). Tous les substrats philosophiques citĂ©s par les textes libertins (sceptiques, Ă©picuriens, ou encore cyniques) sont utilisĂ©s dans une perspective nettement antichrĂ©tienne, entrainant avec elle une remise en cause plus large de la place de l’individu dans le monde.

8Enfin, aprĂšs avoir fait le bilan des choses de l’esprit, B. Roche opĂšre une volte-face surprenante et revient Ă  la « table » des libertins. Pour prouver dĂ©finitivement l’union entre les libertins de mƓurs et les libertins Ă©rudits, le critique nuance le caractĂšre purement intellectuel et sĂ©rieux du rire libertin en envisageant « le pĂŽle positif de l’imagination comique dans ses aspects Ă©thiques, cognitifs et poĂ©tiques » (p. 400). Car, s’il est un esprit fort, le libertin n’en est pas moins le jouet des passions : le rire est pour lui une thĂ©rapie, diversion volontaire Ă  la mĂ©lancolie. B. Roche conclut ainsi sur « l’énergie vitale et crĂ©atrice d’écrivains qui, grĂące Ă  cette passion forte, ont su poser en regard du monde rĂ©el des univers possibles rĂ©gis par le pur plaisir d’exister » (p. 580).

De la possibilitĂ© d’un portrait du libertin

9Le premier mĂ©rite du Rire des libertins est le vaste travail de rĂ©duction progressive qu’il opĂšre pour parvenir Ă  circonscrire le libertin du premier xviie siĂšcle. Il y avait en effet une gageure Ă  discerner une figure commune au sein d’un groupe d’auteurs si hĂ©tĂ©rogĂšnes, dont l’identitĂ© individuelle a subi, de surcroĂźt, une double dĂ©formation infligĂ©e par la propagande des autoritĂ©s de leur siĂšcle et, depuis, par les historiens de la littĂ©rature.

Le libertin en aristocrate

10Par l’analyse de son rire, le critique montre que l’identitĂ© du libertin Ă©volue au fil des reconfigurations du champ social. Il reprend Ă  son compte la description du personnage comme un esprit fort en apportant l’éclairage d’une notion fondamentale pour son sujet, celle du katagelos qu’il dĂ©finit comme un rire de luciditĂ© et de supĂ©rioritĂ©. Tous les auteurs libertins se signalent en effet par une volontĂ© de distinction qui s’exprime sous la forme de la « raillerie blasphĂ©matoire » dont Tallemant des RĂ©aux rapporte plusieurs exemples en dressant le portrait de Jacques des Barreaux et du chevalier de Roquelaure10. Les paroles libertines s’apparentent aux chries des cyniques que B. Roche dĂ©finit comme les « dits de philosophe exprimĂ©s en prose, en gĂ©nĂ©ral brefs et rappelant souvent avec une pointe d’esprit des paroles ou des actes dignes de rester gravĂ©s dans les mĂ©moires » (p. 45). Ces pointes comiques sont lancĂ©es par le libertin pour « faire le bon compagnon » (p. 49) : en fanfaron, il dĂ©tourne les formes acceptĂ©es de la dĂ©rision des institutions, comme le burlesque carnavalesque, au profit de la mise en valeur de la finesse de son esprit. B. Roche donne aussi, suivant sa mĂ©thode, l’exemple d’épisodes rĂ©currents dans les histoires comiques :

 Ces scĂšnes topiques, dĂ©crites dans les anas ou dans les historiettes, se retrouvent mises en rĂ©cit, transposĂ©es sous la forme d’épisodes paradigmatiques dans les histoires comiques : le rire y apparaĂźt encore comme le signe distinctif du libertin, qui se gausse des impostures et de toutes les formes de crĂ©dulitĂ© (p. 55).

11C’est dans la confrontation des personnages au surnaturel ou Ă  un amour aveuglant que le rire grinçant du personnage ou du narrateur libertin s’exerce le plus souvent : rappelons le fameux Ă©pisode de la visite de ThĂ©ophile Ă  une possĂ©dĂ©e au chapitre 3 de sa PremiĂšre journĂ©e oĂč le narrateur offre une relecture railleuse et dĂ©mystifiante des gesticulations de la jeune femme. B. Roche prend soin de multiplier les exemples de ce rire aristocratique : quelles qu’en soient les variantes, il exprime une capacitĂ© de discernement qui distingue le railleur et ceux qui l’entendent, du sot peuple. Pour Gabriel NaudĂ©, le registre comique instaure trois clivages : les parisiens contre les provinciaux, les humanistes contre les penseurs des temps anciens, les hommes de jugement contre les esprits abusĂ©s11.

12Or cette « postulation aristocratique » que le libertin affirme par des moyens impies, bien opposĂ©s Ă  ceux de l’honnĂȘte homme, est symbolique. En rĂ©alitĂ©, il est pris dans un rapport de soumission Ă  son mĂ©cĂšne et « n’occupe que trĂšs rarement une position dominante dans le champ social » (p. 9). DĂšs lors, le rire lui est un moyen de conquĂ©rir sa libertĂ©12 comme dans le cas du hĂ©ros du Page disgraciĂ© qui obtient la protection de son maĂźtre par ses farces13 : « Il s’agit pour le hĂ©ros de rire et de faire rire pour dominer ses rivaux, modifier Ă  son profit les systĂšmes d’alliance et s’imposer en devenant le favori d’un seigneur qui apprĂ©cie par-dessus tout d’ĂȘtre agrĂ©ablement diverti » (p. 101). Devenu Mome, le libertin entraine le lecteur averti dans son affranchissement et façonne une « communautĂ© des rieurs » qui bouleverse la hiĂ©rarchie sociale. Cet assujettissement du maĂźtre par le rire est marquĂ© dans le rĂ©cit par le passage de la didacitas, les premiers traits d’esprit, Ă  la cavillatio que CicĂ©ron dĂ©finit comme un enjouement continu sur l’ensemble du discours14.

13Le libertin se compose donc un ethos jovial, majoritairement railleur, qui entend se distinguer des autres rieurs. A l’en croire, ses moqueries ne seraient pas Ă  confondre avec celles des libelles satiriques qui troublent l’ordre public par l’agitation des passions nĂ©gatives. La jovialitĂ© libertine s’assortirait d’un ethos charitable en rejetant les railleries ad hominem comme une pratique haineuse et blessante. Ce n’est bien Ă©videmment qu’une autre forme d’élitisme : « Dans les Ă©crits libertins, la rĂ©partition sociale des rires fait donc apparaĂźtre de forts clivages : le rire de l’Autre est gĂ©nĂ©ralement associĂ© Ă  la persĂ©cution, ou, Ă  l’autre extrĂ©mitĂ©, Ă  la sottise » (p. 111).

14Or, l’utilisation du ridicule par les libertins pose problĂšme dans le contexte de la normalisation socio-esthĂ©tique rĂ©pandue par les traitĂ©s de civilité et relayĂ©e par la comĂ©die honnĂȘte de Pierre Corneille dans les annĂ©es 163015. Certains semblent rentrer dans le rang, comme Sorel qui dĂ©fend la possibilitĂ© d’un rire moral, susceptible de corriger les vices de ces contemporains. Pour B. Roche, il s’agit d’un Ă©cran de fumĂ©e car les auteurs d’histoires comiques  « ne croient guĂšre possibles — ni sans doute souhaitables — le progrĂšs et la massification de l’éducation populaire » (p. 219). La fiction comique reflĂšte une anthropologie clivĂ©e oĂč le libertin, comme le cĂ©lĂšbre Francion, demeure en retrait.

L’éclatement Ă©thique sous le masque

15Cependant la faiblesse de l’esprit fort dans le champ social est bien effective. Comme l’ont fait ses prĂ©dĂ©cesseurs, B. Roche rappelle les vagues de persĂ©cutions que subissent les libertins et les moyens de la rĂ©pression exercĂ©e par les autoritĂ©s16. La contrainte de la dissimulation leur permet d’affiner un vĂ©ritable art de rire dont l’auteur dĂ©taille les techniques rhĂ©toriques –nous y reviendrons plus tard. La difficultĂ© que nous souhaitons souligner ici rĂ©side dans l’identification de la naturerĂ©elle des auteurs libertins sous le masque. B. Roche prend soin de les dĂ©gager de l’accusation d’hypocrisie souvent portĂ©e contre eux par les historiens de la littĂ©rature comme FrĂ©dĂ©ric LachĂšvre ou RenĂ© Pintard. Pour dissimuler la force subversive de son rire, l’auteur libertin peut en effet prendre les traits du sot, du badin ou du moralisateur. Le dernier cas est bien connu : il s’agit des commentaires ajoutĂ©s par Sorel Ă  son Francion. L’auteur peut aussi attribuer un ethos libertin au personnel romanesque qui entoure le hĂ©ros : B. Roche donne l’excellent exemple du page de Tristan l’Hermitequi rencontre sans cesse « de vĂ©ritables alter ego chargĂ©s en quelque sorte de blasphĂ©mer Ă  sa place ou d’accomplir des actes libertins, sans que ni le personnage, ni l’auteur ne soient directement impliquĂ©s » (p. 225). De plus, les personnages chargĂ©s d’énoncĂ©s subversifs manquent de crĂ©dibilitĂ© parce qu’ils sont soient tout bonnement fous, comme Collinet, ou dans un moment d’absence comme Francion en songe. Les personnages libertins sont ainsi caractĂ©risĂ©s par une certaine instabilitĂ© Ă©thique. L’auteur n’assume jamais directement un ethos libertin ; il peut Ă©ventuellement se dessiner en creux grĂące Ă  la crĂ©ation de personnages repoussoirs : dans la PremiĂšre journĂ©e de ThĂ©ophile, le narrateur se dĂ©fend d’ĂȘtre libertin mais son caractĂšre se construit dans l’opposition aux deux amis qui l’entourent, le pĂ©dant Sydias « ivre de latin et de vin » et Clitiphon, « demi-habile », « affranchi aliĂ©né » par l’amour.

16En conclusion, l’auteur libertin se caractĂ©rise bien souvent par un mouvement de retrait selon la forme de Vladimir JankĂ©lĂ©vitch : « Ironiser [
] c’est s’absenter : la conscience impliquĂ©e dans le second mouvement de l’ironie transforme la prĂ©sence en absence »17.

Introspections

17Pour rĂ©soudre le problĂšme hermĂ©neutique posĂ© par le reflet souvent dĂ©formĂ© du libertin dans la sociĂ©tĂ© et par les masques qu’il revĂȘt lui-mĂȘme, B. Roche tient ferme la barre scientifique qu’il s’est fournie, le rire et les thĂ©matiques comiques.

18Contrairement Ă  l’opinion reçue et largement diffusĂ©e par les apologĂštes comme le pĂšre Garasse, les auteurs libertins ne sont pas des pourceaux d’Epicure. Il est Ă©vident que leurs textes accordent une place importante au corps et Ă  ses effets sur l’ñme contre la doxa philosophique et religieuse dominante, et ce, sous des dehors souvent provocateurs. Plusieurs interprĂ©tations de ce surinvestissement du corps ont Ă©tĂ© avancĂ©es : en premier lieu, le bas corporel est un ressort du burlesque dans la guerre polĂ©mique. Il permet de tourner en dĂ©rision le sĂ©rieux et de rabaisser le spirituel. B. Roche compare, Ă  cet Ă©gard, la poĂ©sie satyrique d’un Sigogne aux Ɠuvres de ThĂ©ophile : les deux poĂštes se rejoignent dans une certaine prĂ©dilection pour les thĂšmes grivois. Au fil de son analyse, le critique dĂ©montre pourtant que le premier reste cantonnĂ© Ă  l’expression d’une pulsion sexuelle, alors que le second abandonne, dans la derniĂšre partie de ses Ɠuvres, l’expression brutale des pulsions au profit d’une mise en conflit du profane et du spirituel. C’est en effet dans le cadre de leur critique des valeurs de l’Eglise catholique comme du stoĂŻcisme que les libertins s’emploient Ă  rappeler aux purs esprits dogmatiques l’influence incontrĂŽlable de leur corps. Lorsque La Mothe Le Vayer dresse la liste des erreurs des Anciens dans la « PremiĂšre journĂ©e » de L’HexamĂ©ron rustique, il les identifie comme des Ă©quivoques provoquĂ©es par les pulsions corporelles. Ce sont les fantasmes secrets de la libido dominandi ou erotica qui perturbent l’ñme rationnelle et la conduisent au lapsus. En rappelant en toile de fond le modĂšle freudien du retour du refoulĂ©, B. Roche montre comment les thĂ©matiques comiques rĂ©vĂšlent l’enchevĂȘtrement du corps et de l’esprit contre l’idĂ©ologie dominante.

19Or l’esprit fort lui-mĂȘme n’échappe pas Ă  cette emprise passionnelle. Il est important de souligner, comme le fait le critique, que si les libertins ne cĂšdent pas aux pulsions, ils n’en sont pas non plus exempts. Parmi les nombreuses passions qu’ils Ă©voquent dans leurs Ɠuvres, ces derniers accordent une place particuliĂšre Ă  la mĂ©lancolie, vĂ©ritable mal du siĂšcle. La Mothe Le Vayer analyse ainsi les rouages pervertis de l’esprit affligĂ© dans sa Prose chagrine :  

Un estomac dĂ©bauchĂ© ne sauroit faire son profit des meilleurs viandes, qu’il corrompt au lieu de les tourner en bonne nourriture : l’esprit chagrin agit de mĂȘme sur les Ă©vĂ©nements de la vie, dont il augmente sa mauvaise humeur, ne se passant rien de si indiffĂ©rent, ni mĂȘme de si favorable, qui ne multiplie ses ennuis. Le vinaigre est le dissolvant des plus belles Perles, & la mĂ©lancholie qui tient beaucoup de sa nature, a le pouvoir de convertir le plaisir mĂȘme en tristesse, et ce qui devrait faire nĂŽtre joie, en de sensibles dĂ©plaisirs. Tant il se trouve vrai que l’homme est la mĂ©sure de toutes choses, qui deviennent telles qu’il se les reprĂ©sente : & tant il est constant que nos biens, et nos maux, croissent ou multiplient selon nĂŽtre constitution intĂ©rieure, & selon que nous voulons les considĂ©rer18.

20Passion corporelle s’il en est, la mĂ©lancolie est donc souvent Ă©voquĂ©e par les libertins comme un Ă©tat latent, un mal qui les ronge et les incite Ă  trouver remĂšde dans l’écriture comique. MĂȘme si elle tend Ă  devenir un topos rhĂ©torique dans le mĂ©tatexte des histoires comiques19, l’humeur noire des Ă©crivains et le traitement qu’ils se prescrivent sont, pour B. Roche, la source d’une introspection et d’un travail de maĂźtrise de soi. La Mothe Le Vayer se propose ainsi d’examiner les causes de son chagrin par un exercice rationnel du discours. DĂ©marche que l’on peut rapprocher des fictions comiques Ă  la premiĂšre ou Ă  la troisiĂšme personne qui offrent une relecture distanciĂ©e des mĂ©saventures passĂ©es, comme dans le cas des Confessions de Jean-Jacques Bouchard : il s’agit de « tempĂ©rer, par des effets comiques appuyĂ©s, les traumatismes bien rĂ©els qu’évoque le rĂ©cit rĂ©trospectif », (p. 432)20. Parce qu’il est difficile d’isoler l’esprit de l’affect, les libertins font le choix dĂ©libĂ©rĂ© de la diversion. B. Roche examine la cure envisagĂ©e par La Mothe Le Vayer : Ă©viter toute cause de chagrin et charmer l’esprit malade. Selon l’adage courant, les libertins prĂ©fĂšrent le rire aux larmes: « Fasse qui voudra l’HĂ©raclite du siĂšcle : pour moi, j’aime mieux en ĂȘtre le DĂ©mocrite, et je veux que les plus importantes affaires de la terre ne me servent plus que de farces », Ă©crit Sorel21. Le Rire des libertins analyse ainsi avec une grande justesse les ressorts de cette diversion qui passe par la mise en fiction des passions nĂ©gatives et qui s’oppose par anticipation au divertissement pascalien : il ne s’agit pas lĂ  d’une fuite mais d’une dĂ©marche volontaire. En conclusion, c’est bien en assignant au rire le rĂŽle de rĂ©gulateur de l’activitĂ© passionnelle que les auteurs libertins posent les bases d’une anthropologie positive.

De la possibilitĂ© d’une philosophie libertine

Une pensée négative

21Comme nous l’avons prĂ©cisĂ© plus haut, le rire des libertins est essentiellement critique. Marque de mĂ©pris des opinions vulgaires, il se dĂ©ploie dans le discours polĂ©mique sous diffĂ©rents aspects dont B. Roche fait l’inventaire. En effet, nos auteurs se dĂ©tournent rapidement des manifestations trop bruyantes d’impiĂ©tĂ© au profit d’un art de rire plus complexe. Le rire populaire comme le rire agressif sont dĂ©sormais proscrits par la normalisation socio-esthĂ©tique22 et le ridicule doit maintenant s’exprimer sous des dehors moins grossiers. Le Rire des libertins offre, au fil de l’énumĂ©ration des modĂšles critiquĂ©s (nĂ©oplatonisme, scolastique, physique aristotĂ©licienne, mĂ©taphysique) une analyse textuelle prĂ©cise de leur subversion par les procĂ©dĂ©s de l’ironie.

22B. Roche montre ainsi comment les libertins contribuent Ă  un raffinement et Ă  une complexification du burlesque.  Ce dernier ne se limite plus en effet Ă  la flĂ©trissure du spirituel par son association aux rĂ©alitĂ©s corporelles. Il est davantage, comme le dĂ©finit Claudine NĂ©dĂ©lec dans son essai qui fait dĂ©sormais rĂ©fĂ©rence, un procĂ©dĂ© d’hybridation du discours23. Dans sa continuitĂ©, B. Roche explique comment le texte libertin joue sur les associations discordantes dans le rĂ©cit logorrhĂ©ique de l’hĂ©ritier des arbres de Dodone dans le Soleil, cas exemplaire de mĂ©lange des tons et des registres, d’histoire rĂ©elle, de rĂ©fĂ©rences mythologiques et bibliques24.   

23A cette hybridation s’ajoute l’abondance de formules creuses, marques de la confusion du locuteur. Le discours rationnel et dogmatique fait l’objet d’une parodie constante dans les textes libertins. Au-delĂ  du ridicule dont est couvert le type comique du pĂ©dant25, son discours est en effet reprĂ©sentĂ© comme « une mĂ©canique autosuffisante qui tourne Ă  vide », selon la formule trĂšs juste de l’auteur p. 172. Latinismes abusifs, nĂ©ologismes fantaisistes, rhĂ©torique figĂ©e plongent l’exposĂ© des pĂ©dants dans l’obscuritĂ© et en font une coquille vide de sens. Alors que le narrateur ou le personnage peut se laisser abuser, comme Dyrcona dans cet Ă©pisode, le lecteur dĂ©niaisĂ© est placĂ© en position de surplomb : l’exercice ludique du langage que pratiquent les auteurs libertins jette le soupçon sur toute forme de discours savant.

24Ailleurs, l’auteur libertin adoptera dĂ©libĂ©rĂ©ment une hypothĂšse qu’il sait erronĂ©e et la dĂ©veloppera jusqu’à l’absurde pour en exposer la faussetĂ©. Dans le songe de Francion, « la thĂšse du Premier moteur transcendant est poussĂ©e jusqu’à l’absurde et tournĂ©e en dĂ©rision par l’allusion au travail des dieux » (p. 181) : la reprĂ©sentation des tracas quotidiens des dieux vient contredire l’image traditionnelle d’un Premier moteur parfaitement tranquille.

25Enfin, B. Roche met Ă  profit la « scalarisation » de l’ironie, dĂ©finie par Philippe Hamon comme une « modulation scalaire » du champ sĂ©mantique entre le trop et le pas assez26. On en trouve de nombreux exemples dans les Etats et Empires de Cyrano oĂč la dĂ©fense maladroite du christianisme en sape finalement les fondements : « les preuves censĂ©es servir l’apologĂ©tique sont Ă©maillĂ©es de facĂ©ties, toutes plus fantaisistes les unes que les autres » (p. 237). Provoquer le sourire du lecteur Ă  partir d’un discours officiellement apologĂ©tique est la premiĂšre Ă©tape du projet dĂ©mystificateur de l’auteur libertin. Ailleurs, l’argumentaire est au contraire excessif et se caractĂ©rise par une disproportion entre la masse textuelle et la tĂ©nuitĂ© de la pensĂ©e27.

26Cette vaste entreprise de dĂ©construction des modĂšles orthodoxes par le rire s’illustre particuliĂšrement bien dans la pratique de l’éloge paradoxal que le chercheur ne manque pas d’aborder en prenant notamment l’exemple du quatriĂšme des Dialogues faits Ă  l’imitation des anciens de La Mothe Le Vayer. Dans cet Ă©loge de l’ñne, la « dĂ©liaison de la parole et de la vĂ©rité » (p. 292)  peut ĂȘtre rapprochĂ©e de la dĂ©marche sceptique28 : le rire tend Ă  Ă©vider les dogmes chrĂ©tiens et suspendre la crĂ©dulitĂ© du lecteur. Il invite Ă  rejeter les apparences : « L’imagination est une facultĂ© cognitive qui, Ă  condition d’admettre le caractĂšre seulement probable des hypothĂšses auxquelles elle aboutit, peut jouer un rĂŽle moteur dans notre apprĂ©hension de l’univers et de la rĂ©alité » (p. 537).

Les écueils du scepticisme

27Les procĂ©dĂ©s de l’ironie et l’hybridation des rĂ©fĂ©rences hypertextuelles peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme la clef de l’écriture libertine. Ils permettent au philosophe de libĂ©rer la spĂ©culation philosophique. Tel est le but de l’emploi rĂ©current du zeugma : en associant des rĂ©alitĂ©s de nature diffĂ©rente entre elles (les rĂšgnes du vivant, les hommes et les dieux
), il nivelle les hiĂ©rarchies et provoque une reconfiguration du savoir humain. De mĂȘme, l’interpĂ©nĂ©tration des registres du sĂ©rieux et du grotesque, que Jean Lafond nomme le « spoudogeloion, le sĂ©rieux comique »29, conduit Ă  une instabilitĂ© sĂ©mantique du discours. Cette versatilitĂ© du sens est enfin accrue par la superposition ludique de ce qu’Olivier Bloch puis Jean-Charles Darmon ont appelĂ© des « philosophĂšmes », c’est-Ă -dire des fragments de philosophies antiques30. Si le libertin prĂ©vient ainsi son lecteur contre l’emprisonnement de l’esprit dans tout systĂšme de pensĂ©e, il n’en met pas moins en pĂ©ril la cohĂ©rence de son texte. Nombreux critiques ont ainsi Ă©tĂ© Ă©garĂ©s par ce « renversement perpĂ©tuel du pour au contre » (p. 329). Le lecteur pourrait bien ĂȘtre pĂ©trifiĂ© par le doute que le texte a fait naĂźtre en lui, d’autant plus que le libertin refuse de se poser en guide interprĂ©tatif. Le Rire des libertins pointe, Ă  juste titre, la suspension d’une identitĂ© philosophique assignable Ă  certains auteurs qui font l’objet d’interprĂ©tations souvent contradictoires. Les libertins pratiquent l’aposiopĂšse : par opposition avec le mode de connaissance allĂ©gorique, ils suggĂšrent des analogies sans prendre le risque d’aller jusqu’au bout des conclusions impliquĂ©es par celles-ci. B. Roche parle aussi de syllogisme incomplet. Les « procĂ©dures de la communication ironique » (p. 377) semblent ainsi conduire le texte libertin Ă  une forme d’autodestruction.

Une « anthropologie positive »

28Ce problĂšme hermĂ©neutique, posĂ© Ă  plusieurs reprises par la critique rĂ©cente, B. Roche en trouve la solution dans son objet de recherche, le rire. L’éclecticisme des libertins ne serait qu’une apparence : ils se rassemblent en rĂ©alitĂ© autour des « philosophies qui ont confĂ©rĂ© au rire un rĂŽle fonctionnel, critique ou Ă©thique, comme le scepticisme, le cynisme ou l’épicurisme » (p. 576). Cela lui permet de dĂ©passer la comprĂ©hension du libertinage comme une pensĂ©e exclusivement nĂ©gative : au-delĂ  de la critique des modĂšles préétablis, le courant dessine une voie possible, celle de l’ « ataraxie joviale », « pendant profane de l’état de grĂące pour les chrĂ©tiens » (p. 578). Les textes libertins « fondent Ă  partir des effets positifs des passions une nouvelle anthropologie, matĂ©rialiste » (p. 457). Au-delĂ  des fictions comiques oĂč la cĂ©lĂ©bration des plaisirs du corps est omniprĂ©sente, les textes Ă©rudits participent eux aussi d’une « poĂ©sie Ă  la fois cosmique et comique, empruntant Ă  tous les domaines de la nature » (p. 482), comme le « Banquet sceptique » de La Mothe Le Vayer, hymne Ă  l’universalitĂ© du dĂ©sir31. B. Roche pousse son analyse jusqu’à poser l’existence d’une utopie libertine qui s’élaborerait en contrepoint du modĂšle pastoral. Il s’appuie pour cela sur le traitement favorable accordĂ© Ă  l’utopie d’Hortensius, promu roi de Pologne au livre XI du Francion, sur l’ñge d’or retrouvĂ© par Cyrano dans sa Lettre sur la campagne ou sur les « riantes campagnes » qui accueillent les philosophes des Dialogues de La Mothe Le Vayer. L’enjouement est le signe d’une acceptation du relatif aprĂšs que le rire moqueur a fait table rase des tabous.

De la possibilitĂ© d’un genre libertin

Enjeux d’une poĂ©tique comique

29Source d’une anthropologie positive, le rire est aussi, pour B. Roche, le point unificateur de la poĂ©tique libertine. Le critique exploite, dans la lignĂ©e des recherches de Fausta Garavini sur l’Ɠuvre de Sorel32, la richesse de la notion de jeu pour accorder l’« épistĂ©mologie du probabilior » libertine (p. 528) et l’inventivitĂ© romanesque des histoires comiques.  Quelles sont les possibilitĂ©s ouvertes par cette Ă©criture ludique ?  

30Dans l’épisode des alouettes rĂŽties des États et Empires de la Lune33, l’ironie finit par s’effacer devant ce que le critique appelle la « satisfaction immĂ©diate du dĂ©sir» : un vƓu suffit au narrateur pour rĂ©aliser son fantasme alimentaire. L’auteur soulignerait, par la reprĂ©sentation d’un monde renversĂ©, « la puissance performative d’une parole libĂ©rĂ©e de son impĂ©ratif de pertinence » (p. 522). S’opĂšre ainsi un rapprochement entre la logique ludique des Ă©crits comiques et la logique onirique. B. Roche se place Ă  cet Ă©gard sous l’autoritĂ© de Bergson :

 « Mais si l’illusion comique est la logique des songes, on peut s’attendre Ă  retrouver dans la logique du risible les diverses particularitĂ©s de la logique du rĂȘve. Ici encore va se vĂ©rifier la loi que nous connaissons bien : une forme du risible Ă©tant donnĂ©e, d’autres formes, qui ne contiennent pas le mĂȘme fond comique, deviennent risibles par leur ressemblance avec la premiĂšre. Il est aisĂ© de voir, en effet, que tout un jeu d’idĂ©es pourra nous amuser, pourvu qu’il nous rappelle, de prĂšs ou de loin, les jeux du rĂȘve »34.

31C’est donc par un retour aux origines corporelles du rire que B. Roche parvient Ă  cerner l’esthĂ©tique libertine. Il intĂšgre ainsi toute la fĂ©conditĂ© de l’élan vital qu’il constitue pour Rabelais selon Bakhtine sans toutefois en appliquer aveuglĂ©ment les conclusions. L’étude des implications corporelles du rire lui permet surtout de mettre en valeur la notion centrale d’imagination dans la dĂ©finition d’une esthĂ©tique qui se dĂ©marque de la mimĂšsis classique. Reprenant les Ă©crits de La Mothe Le Vayer comme de Gassendi, il rappelle que, pour les libertins, toutes nos idĂ©es proviennent de la perception : les idĂ©es-images s’enchaĂźnent Ă  partir d’une premiĂšre idĂ©e adventice. Notre imagination, ou fantaisie, se dĂ©veloppe donc Ă  partir de ce que nous percevons :

 C’est qu’en compilant et en ajustant des images ou des sĂ©quences discursives ou narratives, souvent mais pas exclusivement empruntĂ©es aux Anciens, les Auteurs jouent avec les idĂ©es adventices, par composition, ampliation, diminution, ou transport. Au prix d’un Ă©cart lucide et conscient, revendiquĂ© et calculĂ©, qui est le propre de l’attitude humoristique, ils assurent le passage de la mimĂšsis Ă  la phantasia, c’est-Ă -dire que, par le biais d’une poĂ©tique combinatoire et jubilatoire, ils construisent un systĂšme de signes leur permettant d’exposer en les mĂ©diatisant leurs pensĂ©es et leurs rĂȘveries non-conformistes. (p. 551)

32D’un point de vue mĂ©thodologique, B. Roche trouve ainsi la solution au problĂšme de la rĂ©ception des Ă©crits libertins dans leur difficultĂ© de lecture mĂȘme : caractĂ©risĂ©s par un usage crĂ©atif de l’imagination, lieu de l’union entre le corps et l’esprit, ils mettent en place une esthĂ©tique dialogique, fondĂ©e sur l’ouverture et l’abondance.

Contradictions génériques

33Reste nĂ©anmoins Ă  rappeler les limites de cette « énergie vitale et crĂ©atrice » (p. 580). L’ambition des libertins est condamnĂ©e Ă  l’échec par ses contradictions internes comme en tĂ©moigne la place ambiguĂ« qu’ils accordent au lecteur. Le critique prend l’exemple du cercle Ă©troit de la conteuse de Larissa, nouvelle de ThĂ©ophile Ă©crite en latin : « FondĂ©e sur la connivence, elle s’adresse a priori Ă  un auditoire restreint et prĂ©disposĂ© qui ne demande qu’à s’élargir pour communier autour des mĂȘmes valeurs » (p. 245). Le cercle comique est-il rĂ©ellement amenĂ© Ă  s’étendre ? L’ensemble des procĂ©dĂ©s de dĂ©stabilisation du lecteur, le retrait auctorial inhĂ©rent Ă  l’ironie produisent bien Ă©videmment l’effet inverse à la tendance propagatrice du rire. Au xviie siĂšcle comme aujourd’hui, les Ă©crits libertins s’adressent Ă  un public avisĂ© qui peine Ă  s’étoffer sans l’aide de l’hermĂ©neute.

34Forts de ce constat, nous ne pouvons que saluer l’entreprise de Bruno Roche qui se signale par une rĂ©elle volontĂ© de clartĂ© Ă  la fois dans l’analyse de dĂ©tail et dans l’effort de synthĂšse qu’il propose. Son essai rĂ©pond avec succĂšs Ă  un projet ambitieux et propose une thĂšse novatrice, nourrie des avancĂ©es de la recherche contemporaine en matiĂšre de libertinage. Il dĂ©montre aussi brillamment le bĂ©nĂ©fice intellectuel que nous avons Ă  tirer de l’étude croisĂ©e de la fiction et de la philosophie Ă  l’ñge classique.