Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 12, numéro 9
Roxana Vicovanu

« Nul n’échappe dĂ©cidĂ©ment au journalisme  ». Le rĂŽle de la presse dans l’invention littĂ©raire, de MallarmĂ© Ă  Rolin

La littĂ©rature et la presse : entre histoire culturelle, « poĂ©tique du support » et poĂ©tique de l’invention

1La relation de l’écrivain Ă  la presse est un objet relativement rĂ©cent mais privilĂ©giĂ© des Ă©tudes littĂ©raires, surtout en ce qui concerne le xixe siĂšcle et la contribution de la presse, par le roman-feuilleton ou par le roman policier, Ă  la naissance du roman moderne. On rappellera ici le travail novateur que Marie-Ève ThĂ©renty dĂ©ploie depuis une dizaine d’annĂ©es Ă  travers maints ouvrages et articles, son premier livre — MosaĂŻques. Être Ă©crivain entre presse et roman (1829-1836) (Champion, 2003) — ayant Ă©tĂ© saluĂ© dĂšs sa parution comme un « vĂ©ritable manifeste pour une nouvelle pratique de l’histoire littĂ©raire1 ». Ces travaux, qui explorent les effets culturels et les mutations poĂ©tiques engendrĂ©s par la rencontre entre le travail journalistique et la production littĂ©raire, ont non seulement renouvelĂ© la connaissance que nous avons des rapports entre ces deux univers longtemps considĂ©rĂ©s, Ă  tort, comme opposĂ©s, voire incompatibles : ils ont aussi, grĂące Ă  un parti pris pluridisciplinaire et Ă  des travaux le plus souvent collectifs, ouvert la voie Ă  de nouveaux champs de recherche. AprĂšs avoir contribuĂ©, avec Alain Vaillant, Ă  la dĂ©finition d’une histoire et d’une poĂ©tique littĂ©raires de la presse2, attentives autant aux interactions entre presse et lettres qu’à la spĂ©cificitĂ© de l’écriture pĂ©riodique, M.-È. ThĂ©renty plaide « pour une poĂ©tique historique du support3 », complĂ©mentaire Ă  la poĂ©tique des reprĂ©sentations. La poĂ©tique du support mĂ©diatique imprime ainsi une nouvelle orientation dans un domaine principalement marquĂ© jusqu’ici par l’impressionnant essor des recherches sur les revues durant les deux derniĂšres dĂ©cennies, de mĂȘme que, au croisement de l’histoire de l’édition et des Ă©tudes poĂ©tiques, par les nombreux Ă©crits consacrĂ©s Ă  l’espace structurant de la page et Ă  ses possibilitĂ©s typographiques, expressives et rythmiques4.

2Le livre en deux volets de Patrick Suter, Le Journal et les Lettres, occupe une place mĂ©diane entre deux autres illustrations rĂ©centes de ce courant de recherche orientĂ© par le rapport de la littĂ©rature Ă  la presse : le dossier « Penser la littĂ©rature par la presse » rĂ©alisĂ© par Guillaume Pinson et Maxime PrĂ©vost dans un numĂ©ro de 2009 de la revue canadienne Études littĂ©raires5 et le dossier « Postures journalistiques et littĂ©raires » paru dans le numĂ©ro de mai 2011 de la revue belge InterfĂ©rences littĂ©raires, sous la direction de Laurence van Nuijs6. Position mĂ©diane, car P. Suter ne fait pas une histoire littĂ©raire de la presse mais une histoire des formes littĂ©raires nĂ©es de la confrontation des Ă©crivains avec les publications quotidiennes, Ă  partir de la fin du xixe siĂšcle. Son intĂ©rĂȘt va dĂšs lors plus vers les effets d’ordre poĂ©tique et esthĂ©tique que produit la rĂ©flexion des Ă©crivains sur le journal et moins vers l’histoire sociale de l’écrivain, marquĂ©e par la concurrence entre diffĂ©rents milieux Ă©ditoriaux. L’histoire culturelle est, certes, prĂ©sente ici par l’attention dĂ©volue aux supports et formats mĂ©diatiques qui vont inspirer, chez MallarmĂ©, Tzara, Butor et d’autres, diffĂ©rents dispositifs, enjeux et formes littĂ©raires ; cependant, les questionnements que cette histoire culturelle suscitent restent pour la plupart littĂ©raires. Car, jusqu’à prĂ©sent, comme le note toujours M.‑È. ThĂ©renty, « cette prise en compte de l’histoire culturelle s’est rĂ©vĂ©lĂ©e d’autant plus efficace que le littĂ©raire n’abandonnait ni ses questionnements premiers sur l’écriture littĂ©raire, ni surtout son outil d’expertise, la poĂ©tique7 ».

3C’est donc autant dans la rĂ©volution de l’écrit par l’explosion de la presse de masse durant tout le xixe siĂšcle, des revues dans les annĂ©es 1910‑1920, et du numĂ©rique Ă  la fin du dernier siĂšcle, que dans l’invention par les romantiques allemands du concept moderne de littĂ©rature et du journal comme modĂšle idĂ©al du Livre collectif et infini, transgressant les distinctions gĂ©nĂ©riques8, que P. Suter cherche les motivations profondes des inventions littĂ©raires Ă©tudiĂ©es dans son livre (I, [17]‑22). Ce que le journal fait Ă  la littĂ©rature, comment la littĂ©rature s’invente et se rĂ©-invente lorsqu’elle se confronte aux possibilitĂ©s du mĂ©dium changeant de la presse : telles sont les questions que pose le diptyque ambitieux du Journal et les Lettres.

Du modÚle au « contre-modÚle » : le journal comme laboratoire littéraire et matériau textuel

4On ne trouvera dans Le Journal et les Lettres ni une interrogation sur le devenir des textes littĂ©raires nĂ©s dans le cadre de la presse Ă©crite, ni une nouvelle piĂšce au dossier de la littĂ©rature journalistique. Ce n’est pas dans la pratique du journalisme littĂ©raire que l’ƒuvre convoitĂ© par le groupe de IĂ©na voit finalement le jour, suggĂšre P. Suter. L’auteur partage pourtant avec les dĂ©fenseurs d’une « littĂ©rature mĂ©diatique9 » une prĂ©misse fondamentale — que la littĂ©rature est travaillĂ©e, dans son idĂ©e et dans son corps mĂȘmes, par la presse10 —, un cadre — « le champ de la poĂ©tique historique » (I, 33) — et un but — comprendre comment le mĂ©dium journalistique et ses propriĂ©tĂ©s ont modifiĂ© la littĂ©rature et l’exercice de l’écriture littĂ©raire. En d’autres mots, il s’agit de dĂ©finir la place et le rĂŽle du journal dans l’invention littĂ©raire. Ceci n’exclut pas l’analyse des reprĂ©sentations de la presse vĂ©hiculĂ©es par la littĂ©rature, de MallarmĂ© jusqu’à Rolin. P. Suter s’emploie Ă  saisir et Ă  analyser les diffĂ©rentes modalitĂ©s par lesquelles les Ɠuvres dĂ©clinent la prĂ©sence du journal, tant aux niveaux formel et gĂ©nĂ©rique — critĂšre qui a primĂ© dans le choix du corpus — qu’au niveau thĂ©matique. Approche d’autant plus nĂ©cessaire que, souligne-t-il, « [l]e journal n’aura [
] de rĂŽle dans l’invention littĂ©raire que dĂ©tournĂ©, dĂ©formĂ©, transformĂ© et mĂ©tamorphosĂ©, l’Ɠuvre littĂ©raire ne cessant, pour s’élaborer, de lutter contre lui, et de s’en distancer de multiples façons » (I, 33).

5P. Suter identifie « trois Ăąges fondamentaux » (I, 33) dans le dialogue mouvementĂ© qu’engagent la littĂ©rature et le journal Ă  partir de la fin du xixe siĂšcle. Le premier est constituĂ© par le « laboratoire littĂ©raire de Mallarmé », qui rĂ©alise le passage de son siĂšcle vers le deuxiĂšme moment, marquĂ© par les pratiques du collage et du montage mises en Ɠuvre par les avant‑gardes de la premiĂšre moitiĂ© du xxe siĂšcle, lesquelles, Ă  leur tour, ouvrent la voie Ă  un troisiĂšme moment, dĂ©butant dans les annĂ©es soixante, oĂč les Ă©crivains dĂ©laissent le rĂȘve d’une fusion du journal et de la littĂ©rature pour Ă©laborer une poĂ©tique de l’assemblage de textes.

6Le premier volet de cette histoire est consacrĂ© Ă  MallarmĂ© et Ă  son hĂ©ritage dans les avant‑gardes historiques des annĂ©es dix et vingt, tel qu’il est prĂ©sent chez les auteurs les plus reprĂ©sentatifs des trois mouvements Ă©tudiĂ©s : F. T. Marinetti pour le futurisme, Tristan Tzara pour Dada et les revues dirigĂ©es par AndrĂ© Breton pour le surrĂ©alisme. Le second s’attache aux mutations dans le rapport presse–littĂ©rature qu’opĂšrent trois Ă©crivains de la deuxiĂšme moitiĂ© du xxe siĂšcle : Michel Butor, Claude Simon, Olivier Rolin.

7On saisira tout de suite l’originalitĂ© de cette entreprise par rapport aux Ă©tudes dĂ©jĂ  existantes, qui, Ă  quelques exceptions notables prĂšs11, se sont focalisĂ©es presque exclusivement sur le xixe siĂšcle. Selon M.‑È. ThĂ©renty et A. Vaillant, avec MallarmĂ© prendrait fin la fĂ©conde collaboration de la presse et de la littĂ©rature dont tĂ©moigne presque tout son siĂšcle, alors que cette collaboration ne cesse pas mais change de forme, de ressort et de lieu, s’élaborant ailleurs que dans les journaux, comme s’attache Ă  le montrer P. Suter. Loin d’épuiser sa vocation de laboratoire pour l’écriture chez MallarmĂ©, la presse continue d’ĂȘtre un facteur essentiel pour son Ɠuvre. « Nul n’échappe dĂ©cidĂ©ment au journalisme », avoue d’ailleurs le poĂšte dans la prĂ©face aux Divagations (1897). En raison de sa situation paradoxale justement — critique farouche des journaux, le poĂšte n’en recourt pas moins au journalisme —, MallarmĂ© occupe ici une place emblĂ©matique. P. Suter propose d’y voir « un tournant dans les relations entre presse et poĂ©sie — et plus gĂ©nĂ©ralement entre presse et littĂ©rature —, permettant Ă  l’invention littĂ©raire de se servir du journal de façon inĂ©dite, et de se renouveler de façon spectaculaire » (I, 25). Plus exactement,

[
] en rĂ©alisant avec La DerniĂšre Mode un journal mondain caractĂ©risĂ© par l’ironie (comme l’a montrĂ© Jean-Pierre Lecercle dans MallarmĂ© et la mode) ; en problĂ©matisant dans ses textes critiques l’opposition de la littĂ©rature et de la presse ; et en se servant pour Un Coup de dĂ©s de gros caractĂšres pouvant rappeler ceux des journaux ou des affiches (surtout dans la version Cosmopolis), MallarmĂ© inaugure un espace d’invention littĂ©raire qui permet Ă  la littĂ©rature de « reprendre » son « bien » aux journaux. Il s’agira alors non tant de s’opposer aux journaux que de transposer Ă  l’ƒuvre leurs virtualitĂ©s, exactement comme “Crise de vers” propose aux poĂštes de « reprendre » Ă  la musique leur « bien » en achevant « la transposition, au Livre, de la symphonie ». (I, 26)

8Ce qui est nouveau ici, souligne P. Suter, est « prĂ©cisĂ©ment cette insistance du rappel de la presse dans l’Ɠuvre littĂ©raire, fĂ»t-elle ambiguë » :

Si l’Ɠuvre littĂ©raire n’a de cesse de se dĂ©montrer « littĂ©raire », par opposition au « reportage », elle montre qu’elle s’en dĂ©tourne, rappelant sans cesse l’objet dont il s’agit de se distancer et de dĂ©passer les apories. (I, 27)

9Un rappel de la presse dans l’Ɠuvre qui fonctionne essentiellement sur deux modes, crĂ©ateurs d’un espace d’invention littĂ©raire « double », auquel rĂ©pond par ailleurs la configuration de l’ouvrage en deux volumes. L’un de ces modes consiste en une pratique des revues par des Ă©crivains qui s’en servent pour opposer le pouvoir structurant et relationnel du Livre Ă  celui, limitĂ© Ă  informer par la juxtaposition arbitraire d’articles disparates, de la presse quotidienne ; l’autre concerne l’invention de formes nouvelles par le prĂ©lĂšvement d’élĂ©ments spĂ©cifiques ou apparentĂ©s au journal et leur rĂ©emploi dans l’écriture littĂ©raire (I, 26,108). Dans le premier cas, il s’agira des revues d’avant-garde qui, de la Lacerba futuriste au SurrĂ©alisme au service de la RĂ©volution, tenteront, soit au moyen de la typographie, soit par les procĂ©dĂ©s du montage et du collage, de dĂ©passer Ă  la fois les insuffisances de la presse pĂ©riodique et le cloisonnement des genres littĂ©raires. Dans le second cas, des Ă©crivains comme Butor, Simon ou Rolin utiliseront des coupures de presse — titres, petites annonces, faits divers et autres informations — pour faire des livres agencĂ©s comme des montages de textes divers.

10Si les deux premiers moments de cette histoire se dĂ©roulent sous le signe d’une expĂ©rimentation des « possibilitĂ©s de la LittĂ©rature (au sens d’IĂ©na) » (I, 33) Ă  partir du journal, le troisiĂšme dessine les contours d’une invention littĂ©raire qui « s’effectue dorĂ©navant de maniĂšre autonome par rapport au journal — mĂȘme si l’Ɠuvre se fait Ă  certains Ă©gards, par ses propres procĂ©dures, concurrente de la presse » (II, [15]). Contrairement aux avant‑gardistes qui façonnent des objets littĂ©raires « hybrides, alliant les moyens et du livre et du journal » et brouillent les distinctions gĂ©nĂ©riques « [en partant] de dispositifs ou de propriĂ©tĂ©s de la presse pour produire des Ɠuvres littĂ©raires d’un nouveau type » (I, 108 ; II, [15]), aprĂšs la deuxiĂšme guerre mondiale, les Ă©crivains puisent dans les journaux les Ă©lĂ©ments d’une littĂ©rature qui accuse sa diffĂ©rence avec la presse au lieu de tenter de la dĂ©passer. Le journal est dĂ©sormais prĂ©sent dans les dispositifs littĂ©raires au travers d’élĂ©ments thĂ©matiques ou graphiques et suscite, non plus des expĂ©rimentations formelles, mais des questions sur la capacitĂ© de la littĂ©rature Ă  saisir l’actualitĂ© et l’histoire (II, [16]).

11Soulignons aussi, avant de passer Ă  une prĂ©sentation plus dĂ©taillĂ©e de chaque volume, la clartĂ© des propositions, la cohĂ©rence des argumentations et la finesse des analyses qui contribuent Ă  la qualitĂ© gĂ©nĂ©rale de l’ouvrage.

« De la presse Ă  l’Ɠuvre » : MallarmĂ© et les avant-gardes

12Le premier volet du Journal et les Lettres vise Ă  montrer en quoi MallarmĂ© constitue un moment fondateur de la poĂ©tique retracĂ©e par P. Suter. La premiĂšre partie du volume est donc consacrĂ©e aux usages de la presse mis en Ɠuvre par le poĂšte dans La DerniĂšre Mode, Divagations et Un Coup de dĂ©s (I, 35-105). La suite du volume analyse comment les avant‑gardes des annĂ©es dix et vingt explorent les virtualitĂ©s du journal en inventant un autre journal, fondĂ© sur la critique de la presse Ă©crite. Du « livre-journal » rĂȘvĂ© par MallarmĂ©, on passe Ă  « l’archi-journal » de Marinetti, au « journal abstrait » de Tzara, et Ă  « l’“anti-journal” et l’“autre journal” surrĂ©alistes », soit trois moments centraux de l’entreprise de « destruction et rĂ©gĂ©nĂ©ration de la “littĂ©rature” » (I, 113-202) menĂ©e par les avant-gardes.

13Toute la premiĂšre partie de ce volume Ă©taye de maniĂšre convaincante une proposition : les prises de distance de MallarmĂ© par rapport au « reportage » et au journalisme cachent un rapport Ă  la presse en rĂ©alitĂ© beaucoup plus complexe, fondĂ© sur une « continuité » entre les deux « pĂŽles » (I, 47). La pratique de la littĂ©rature passerait alors par un travail dans et avec le « reportage », aux frontiĂšres entre les deux (I, 43). P. Suter nous fait dĂ©couvrir un MallarmĂ© qui n’est pas uniquement en quĂȘte de puretĂ© littĂ©raire et qui alterne deux postures Ă©nonciatrices : Ă  cĂŽtĂ© de ses poĂšmes et articles critiques, il y a aussi l’écriture badine qu’il dĂ©ploie dans les journaux au grĂ© des circonstances et sous couvert de pseudonymes, mais sans que celle-ci entre en dĂ©saccord avec l’activitĂ© poĂ©tique (I, 45-50). Pratiquant ce que Jean‑Pierre Bertrand appelle, au sujet de Baudelaire, « une appropriation subversive du journal12 », destinĂ©e Ă  contester la presse qui lui sert de support et Ă  la dĂ©tourner de ses usages, le poĂšme en prose « Un spectacle ininterrompu » (1875), occasion pour MallarmĂ© d’imaginer un journal qui « remarque les Ă©vĂ©nements sous le jour propre au rĂȘve », est pour P. Suter une premiĂšre illustration de cette recherche de « productions intermĂ©diaires » entre le quotidien et le livre qui a progressivement conduit le poĂšte à repenser la littĂ©rature (I, 51-54).

14C’est tout naturellement vers le journal La DerniĂšre Mode (1874-1875), dont MallarmĂ© fut le rĂ©dacteur, que se dirige ensuite l’attention de l’auteur (I, 55-80). MĂȘme si la poĂ©sie en est absente, deux traits rapprochent plus particuliĂšrement ce journal des prĂ©occupations littĂ©raires du poĂšte : l’ironie et les dispositions typographiques. L’examen minutieux du fonctionnement de ces deux Ă©lĂ©ments (dĂ©jĂ  relevĂ©s par Jean‑Pierre Lecercle13, mais pour conclure au caractĂšre non poĂ©tique de La DerniĂšre Mode), permet de montrer la coexistence « explosive » (I, 71) des pages mondaines, des chroniques littĂ©raires et des encarts publicitaires au sein de cette publication Ă©nigmatique. Par son brouillage des catĂ©gories et le doute qu’elle instille en permanence mĂȘme dans l’esprit du lecteur le plus averti — est‑il en train de lire un journal de mode ou un fragment du Livre ? —, La DerniĂšre Mode relĂšverait du geste duchampien, de la « blague supĂ©rieure » de Flaubert ou de l’« antimanifeste », Ă  savoir le contraire du « journalisme Ă©vident » et du « manifeste explicite » que MallarmĂ© reprochera plus tard Ă  MorĂ©as (I, 78-79). Pour P. Suter, il s’agit bien d’« un journal qui s’abolit par ses dissonances rĂ©ciproques » (I, 78), travaillĂ© de l’intĂ©rieur par les principes poĂ©tiques mĂȘmes du Livre (l’ironie, le montage spatial favorisant les Ă©chos entre les fragments), principes qui dĂ©placent subrepticement les limites de la presse comme de la littĂ©rature.

15L’analyse des Divagations et des critiques qu’elles contiennent Ă  l’égard de la presse permet Ă  P. Suter de mieux circonscrire cette transformation rĂ©ciproque du journal et de la littĂ©rature rĂ©flĂ©chie par MallarmĂ©. Nous dĂ©couvrons ainsi que le poĂšte s’attaque moins au journal et Ă  ses possibilitĂ©s graphiques — la composition typographique touchant, par la combinatoire de la langue qu’elle suscite, au travail poĂ©tique — qu’à ce que le journal est devenu dans la presse de la fin du xixe siĂšcle, un amas de « cris inarticulĂ©s », sans distance rĂ©flexive par rapport Ă  une actualitĂ© dĂ©pourvue de rĂ©elle consistance, et dominĂ© par des intĂ©rĂȘts commerciaux et publicitaires. Aussi longtemps que sa destination premiĂšre s’efface dans la lecture, que le journal est arrachĂ© au circuit du commerce, et que sont mĂ©ditĂ©es les qualitĂ©s techniques et typographiques de la presse, le journal peut cependant permettre une rĂ©invention du Livre et « [offrir] donc un vĂ©ritable espace Ă  la littĂ©rature » (I, 81-89).

16La presse ne constitue alors pas seulement un « rĂ©pertoire de formes et de techniques » rĂ©alisĂ©es grĂące aux procĂ©dĂ©s de l’imprimerie ; par la mobilitĂ© de ses feuilles qui renvoie au jeu des Ă©preuves — et qui, dans le cas des Divagations, sert mĂȘme de jeu d’épreuves —, elle devient aussi un modĂšle du livre aux textes permutables, pouvant ĂȘtre infiniment corrigĂ©s, rĂ©ordonnĂ©s et rythmĂ©s par des blancs (I, 90-93). Un « journalisme Ă  l’envers » ou Ă©levĂ© « à un exercice spirituel » (I, 96-97) qui aboutira, avec Un Coup de dĂ©s, Ă  la synthĂšse du journal et du livre, au « Livre-Journal » (I, 103) par lequel la littĂ©rature intĂšgre son contraire pour mieux le dĂ©passer et exhiber ses propriĂ©tĂ©s propres.

17Ces nouveaux moyens introduits dans l’Ɠuvre littĂ©raire vont ĂȘtre redĂ©couverts par les avant‑gardes, en commençant par Marinetti, dont le Manifeste technique de la littĂ©rature futuriste prĂ©cĂšde de deux ans la publication en volume du Coup de dĂ©s aux Ă©ditions de la NRf. Le chapitre sur la poĂ©tique futuriste de l’« archi-journal » (I, 113-137) est sans doute l’un des plus passionnants de ce volume. De Marinetti, on sait dĂ©jĂ  qu’il a Ă©laborĂ© sa pensĂ©e contre MallarmĂ© et contre son idĂ©al de livre impermĂ©able au dynamisme du monde technique et industriel. Loin d’incriminer le « reportage », il en poussera jusqu’au bout les possibilitĂ©s, au croisement de plusieurs mĂ©dias. Selon P. Suter, c’est justement le « “comportement” futuriste » du journal (I, 120) — il propose une synthĂšse de la journĂ©e, des rĂ©seaux de circulation et des moyens de transport, et renaĂźt avec chaque nouvelle livraison qui annule la prĂ©cĂ©dente — qui rend la presse particuliĂšrement apte Ă  servir de plateforme publicitaire et expansionniste au mouvement. Le journal inspire Ă©galement des Ɠuvres qui signent la fin du livre traditionnel, selon des modalitĂ©s analysĂ©es ici avec prĂ©cision.

18Les affinitĂ©s profondes entre presse et mouvement futuriste conduisent ainsi P. Suter Ă  montrer que les « mots en liberté », tout comme le roman Zang Tumb Tuum de Marinetti, sont redevables au journal autant, voire plus, qu’à la tĂ©lĂ©graphie. L’analyse de Zang rĂ©vĂšle ainsi que le journal y est utilisĂ© « à l’état Ă  la fois accĂ©lĂ©rĂ© (par la condensation simultanĂ©e de ses Ă©tapes successives), Ă©lectrifiĂ© (par le tĂ©lĂ©graphe) et dynamisĂ© (par son aspect publicitaire) » (I, 134), inspirant Ă  celui qui tourne les feuillets un « effet “premiĂšre fois” » et un « effet-rotative » (I, 131), semblables Ă  l’impact visĂ© par les manifestes futuristes. P. Suter conclut cependant que Zang n’obĂ©it ni au modĂšle du livre ni au modĂšle de la presse, mais vise une « transformation de la littĂ©rature en archi-journal », la dotant d’un espace Ă©largi Ă  de nouveaux supports, d’une nouvelle puissance et d’une nouvelle temporalitĂ© (I, 137).

19Dans le chapitre consacrĂ© Ă  Tzara, P. Suter commence par rappeler que « le dĂ©veloppement (jusqu’à un certain point) du Mouvement Dada en entreprise de presse, le rĂŽle dĂ©volu Ă  la publicitĂ© et au slogan » (I, 139) se font sur le modĂšle futuriste, mais pour aussitĂŽt le dĂ©passer. Tout d’abord, le rappel de l’usage des revues dada, le plus souvent de fabrication artisanale, rĂ©vĂšle que, si les pĂ©riodiques donnent une identitĂ© Ă  un groupe refusant l’institutionnalisation, comme l’avaient dĂ©jĂ  montrĂ© Michel Sanouillet et Dominique Baudouin14, elles n’engagent pas, comme dans le futurisme, une industrie de diffusion. Le recours aux journaux et Ă  la rĂ©clame, au travers d’annonces trompeuses et de fausses nouvelles, vise ici Ă  subvertir et Ă  attaquer de l’intĂ©rieur le rĂ©seau publicitaire pour mieux s’en affranchir (I, 140-151).

20UtilisĂ© surtout durant la deuxiĂšme Ă©tape de Dada, de 1919 Ă  1922 (de l’Anthologie Dada jusqu’à l’unique numĂ©ro du CƓur Ă  barbe, en passant par la matinĂ©e de LittĂ©rature du 23 janvier 1920 et le mode d’emploi « Pour faire un poĂšme dadaĂŻste » de dĂ©cembre 1920), le journal est convoquĂ© Ă  chaque fois par Tzara dans le but d’ĂȘtre dĂ©truit, rĂ©duit en morceaux ou en Ă©lĂ©ments bruts (papiers, bouts de phrases, sons, Ă©lĂ©ments typographiques) — bref « abstrait » —, comme si, pour qu’elles puissent s’accomplir, la fin mais aussi la rĂ©demption du journal demandaient « son exhibition et son sacrifice public » (I, 157). Se trouvent ainsi Ă©clairĂ©s Ă  la fois le sens de Dada comme « enseigne de l’abstraction » (Tzara), l’unitĂ© de la position assumĂ©e par Tzara au sein du mouvement et un nouvel usage du journal, sacrificiel, qui ne vise pas la destruction de l’art mais plutĂŽt son « sauvetage » ou une « nouvelle genĂšse » Ă  partir de l’élĂ©mentaire, c’est‑à‑dire Ă  partir du journal rĂ©duit en morceaux non contextualisables (I, 167).

21Le chapitre sur les revues surrĂ©alistes d’avant-guerre s’intĂšgre parfaitement dans la logique de cette exploration des tensions presse-littĂ©rature entretenues par les avant‑gardes et complĂšte le parcours proposĂ© par ce premier volume. Le rapport du surrĂ©alisme Ă  la presse Ă©tant dĂ©fini essentiellement sur le mode de la concurrence et de l’imitation sournoise et subversive, P. Suter met en Ă©vidence les divers procĂ©dĂ©s par lesquels Le SurrĂ©alisme au service de la RĂ©volution contribue Ă  « la constitution conjointe d’un “anti-journal” et d’un “autre journal” surrĂ©alistes » (I, 187) et rĂ©alise la formule la plus Ă©quilibrĂ©e de la synthĂšse entre le journal et les lettres poursuivie par les avant-gardes. Parmi ces procĂ©dĂ©s, une vision « dĂ©calĂ©e » de l’actualitĂ© et un recours Ă  la citation « en deux temps » (citation suivie de la dĂ©molition de l’opinion citĂ©e) permettent de rabaisser les journaux et les idĂ©ologies qu’ils vĂ©hiculent (I, 187‑191). Plus intĂ©ressant encore, l’usage de la maquette Ă  deux colonnes de dimensions symĂ©triques fait surgir des liens et Ă©chos entre des Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes, transformant la voix collective de la revue en « une figure du Livre » mallarmĂ©en (I, 199).

« La presse dans l’Ɠuvre » : Butor, Simon, Rolin

22Pourquoi ce rapport de la littĂ©rature Ă  la presse change-t-il aprĂšs l’entreprise surrĂ©aliste, renaissant, sous une forme diffĂ©rente, dans les annĂ©es soixante seulement ? La rĂ©ponse Ă  cette question est Ă  chercher, selon P. Suter, dans le succĂšs, au lendemain de la deuxiĂšme guerre mondiale, de l’existentialisme, pour lequel le projet de destruction de la littĂ©rature et d’abolition de la distinction entre les genres n’est plus d’actualitĂ©. L’influence des pratiques du collage et de l’assemblage est cependant durable et c’est elle qui fait naĂźtre, chez Butor, une poĂ©tique d’assemblage textuel qui remet les Ɠuvres en question en intĂ©grant en leur sein divers matĂ©riaux empruntĂ©s Ă  des supports non littĂ©raires. Le journal et la presse ne servent plus Ă  ce moment de laboratoire littĂ©raire. À la recherche de « sa propre inventivité », la littĂ©rature continue nĂ©anmoins de se confronter Ă  la presse, d’en dĂ©noncer les contradictions, d’en explorer les modalitĂ©s d’assemblage des informations, comme pour l’amĂ©liorer, l’exploiter et la transformer, la rendre plus performante. Les assemblages de textes rĂ©alisent alors, explique P. Suter, le passage Ă  un Ăąge « oĂč la littĂ©rature s’élabore comme parachĂšvement de la Presse », au moyen d’une « pluritextualité » qui affirme une diffĂ©rence radicale par rapport Ă  celle pratiquĂ©e par les journaux (II, 18) :

[
] tout se passe comme si, du point de vue de la littĂ©rature, la Presse ne pouvait se rĂ©aliser pleinement que lorsque ses procĂ©dĂ©s sont exploitĂ©s de façon littĂ©raire – c’est-Ă -dire selon la logique du Livre romantique, systĂšme de relations “entre tout”, comme le dira MallarmĂ© dans “Le livre, instrument spirituel” –, et non comme elle a lieu dans les quotidiens. (id.)

23Butor et Simon sont traitĂ©s dans une mĂȘme partie, en raison de la place importante des journaux dans leurs Ɠuvres, de Mobile (1962) jusqu’au Jardin des plantes (1997), tant au niveau poĂ©tique qu’au niveau thĂ©matique, oĂč la presse fait figure d’« anti‑modĂšle » (II, 24‑80). Si l’attitude envers la presse n’est pas exactement la mĂȘme chez les deux Ă©crivains, oscillant entre ambivalence (Butor) et rejet de la rhĂ©torique journalistique n’empĂȘchant pas une fascination pour le journal en dĂ©composition, Ă  l’état fragmentaire (Simon), elle motive cependant un mĂȘme projet : arriver Ă  « une Ă©criture autre que celle des journaux » (II, 33).

24C’est d’abord au niveau thĂ©matique que se concentrent les analyses de P. Suter, cherchant dans Les GĂ©orgiques et dans Le Jardin des Plantes de Simon la façon dont l’opposition tranchĂ©e entre la littĂ©rature et le journalisme (avec ses discours formatĂ©s et ses pratiques du reportage, de l’interview, du recueil de tĂ©moignages) problĂ©matise la saisie des Ă©vĂ©nements et leur apprĂ©hension par le sujet et ouvre la possibilitĂ©, toute mallarmĂ©enne, d’« une autre Ă©criture de l’histoire » (II, 35‑46). À son tour, l’« ethnologue du quotidien » que voudrait ĂȘtre Butor (Pour tourner la page, 1997) se positionne en concurrent de la presse, mais pour saisir une actualitĂ© qui Ă©chappe Ă  la une des journaux et qui se traduit, au niveau textuel, par une esthĂ©tique du discontinu et de l’éclatement. Empruntant autant aux thĂšses de Benedict Anderson sur le rĂŽle de la presse dans la fabrique de l’idĂ©e de nation, qu’à la rĂ©flexion de Lucien DĂ€llenbach sur « la pensĂ©e-mosaĂŻque »15, P. Suter propose de voir dans l’architecture textuelle de Mobile « une “carte” » gĂ©ographique et sociale des États‑Unis oĂč la juxtaposition des Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes remet en cause l’organisation mĂȘme des journaux et l’idĂ©ologie affĂ©rente du melting pot, le renversement de l’« universel reportage » devant mener, selon les mots de Butor lui-mĂȘme, Ă  un « universel mĂ©tissage » (II, 46‑52).

25Cette « écriture autre que celle des journaux » est ensuite analysĂ©e Ă  travers la « pluritextualité » mise en Ɠuvre par Butor (dans Boomerang) et Simon (dans Les GĂ©orgiques et Le Jardin des Plantes) et par les nouveaux modes de lecture qu’elle suscite, loin de l’organisation hiĂ©rarchique des rubriques, de la juxtaposition des articles et de l’isolement des sujets proposĂ©s dans la presse. Le jeu typographique et l’absence d’une orientation de lecture préétablie rend ainsi, chez Butor, le texte mouvant et contraint le lecteur Ă  avancer comme « dans un labyrinthe » (II, 63), Ă  multiplier les trajets et, par lĂ  mĂȘme, Ă  faire et refaire le livre tout en reliant Ă  chaque fois diffĂ©remment les parties du monde auxquelles renvoient les textes qu’il parcourt. Échappant au principe de subordination rĂ©gissant les sujets dans les journaux tout comme Ă  la hiĂ©rarchisation des Belles Lettres, le livre se prĂ©sente chez Simon comme un « assemblage de textes divers agissant en rĂ©seau » (II, 76). Au plan formel comme au plan rĂ©fĂ©rentiel, la « pluritextualité » — et les notions connexes de poĂ©tique du mĂ©tissage, lecture comme composition et assemblage textuel en rĂ©seau — reprĂ©sente surtout, pour P. Suter, le moyen de briser la monotonie de « l’insupportable colonne qu’on [se] contente de distribuer, en dimensions de page, cent et cent fois » (MallarmĂ©, Quant au livre) (II, 75-78).

26ÉtudiĂ©e Ă  part, L’Invention du monde d’Olivier Rolin (1993) montre Ă  quel point la littĂ©rature se trouve rythmĂ©e par le flux mĂ©diatique au moment mĂȘme oĂč la circulation Ă©lectronique de l’information commence Ă  concurrencer et Ă  relayer la presse imprimĂ©e. La poĂ©tique de l’assemblage de textes, dont ce roman marque le point culminant, s’y trouve du coup dĂ©placĂ©e : ce n’est plus l’espace graphique de la page du journal qui sert ici de paradigme, mais le flux informationnel du World Wide Web, anticipĂ© de maniĂšre remarquable par le livre16. Le narrateur se propose de saisir le monde dans l’espace d’une seule journĂ©e, Ă  partir de nouvelles et faits divers relatĂ©s par les journaux dans diffĂ©rents coins du globe, ce qui fait que, plus que jamais, « l’invention du monde (Ă  travers les rĂ©seaux informatiques) et celle de la littĂ©rature (Ă  travers les livres aptes Ă  les prendre en compte) tendent Ă  converger » (II, 84). On saisit dĂšs lors tout l’intĂ©rĂȘt qu’il y a Ă  inclure ce roman dans une poĂ©tique historique des rapports entre la littĂ©rature et la presse, mais aussi la difficultĂ©, avouĂ©e par l’auteur de l’histoire, de circonscrire avec prĂ©cision ces rapports Ă  partir de L’Invention du monde.

27Le dĂ©fi est pourtant relevĂ© de maniĂšre rĂ©ussie. P. Suter Ă©tudie d’abord la poĂ©tique complexe du roman et rĂ©vĂšle Ă  quel point ce « livre-sphĂšre » (II, 85), par ailleurs fourmillant de rĂ©fĂ©rences aux grands auteurs de la littĂ©rature universelle, se construit dans un jeu subtil d’échos Ă  l’univers mallarmĂ©en et Ă  son dĂ©fi : arriver au « livre des livres » (II, 99), qui consiste Ă  dire le monde par la combinatoire des lettres et par la fiction, et Ă  partir des Ă©lĂ©ments les plus contraires au livre (les journaux). AssociĂ©e aux pouvoirs de la presse et de la bibliothĂšque, l’écriture se doit de dĂ©passer le simple inventaire pour simuler la crĂ©ation et l’expansion infinie de l’univers. L’organisation des histoires réécrites Ă  partir des journaux fonctionne alors « comme une simulation rĂ©elle du livre infini et virtuel » (II, 102), les modĂšles mallarmĂ©en et borgĂ©sien se trouvant dĂ©sormais confrontĂ©s au nouveau modĂšle du monde virtuel numĂ©rique.

28De l’analyse des interactions entre la littĂ©rature et la presse dans L’Invention du monde (II, 103-122), on retiendra une proposition de lecture en trois temps, qui sont autant d’approfondissements de la poĂ©tique du roman Ă©tudiĂ©e quelques pages auparavant. PremiĂšrement, la textualitĂ© du roman est « marquĂ©e dans son ensemble, tant sur les plans thĂ©matique que syntactico-narratif, par le journal en tant qu’il est pris en charge par le numĂ©rique » (II, 113). Ceci Ă©claire la nature du « rĂ©cit continu » revendiquĂ© par le narrateur du roman : nullement linĂ©aire, mais avançant au rythme des clics, il imite la diffusion de l’information « en continu » par les rĂ©seaux informatiques du globe et leur architecture en forme de toile. DeuxiĂšmement, appliquĂ© Ă  la réécriture des nouvelles, ce principe de mobilitĂ© engendre une poĂ©tique des mĂ©tamorphoses qui efface les frontiĂšres entre presse et littĂ©rature, vĂ©ritĂ© et mensonge, document et fiction, reportage et roman. TroisiĂšmement, enfin, cet effacement des frontiĂšres ne dĂ©bouche pas sur une abolition de la littĂ©rature dans la presse, mais sur une « fictionnalisation Ă  outrance du journal » (II, 119), l’écrivain puisant dans les pages rĂ©elles ou virtuelles de la presse la matiĂšre et la logique d’agencement de ses histoires.

Pour une « fonction Ă©cologique » des Ɠuvres

29La lecture de L’Invention du monde que nous offre Le Journal et les Lettres semble rejoindre et nuancer l’hypothĂšse formulĂ©e par A. Vaillant d’un « systĂšme mĂ©diatique global17 », Ă  l’intĂ©rieur duquel les diffĂ©rences entre le livre et le journal ne seraient plus clairement perceptibles. Mais Ă  quoi sert encore la littĂ©rature Ă  un Ăąge oĂč les espaces rĂ©els et virtuels sont dĂ©jĂ  saturĂ©s d’une parole Ă  l’origine indĂ©terminable et aux ramifications prolifĂ©rantes, et oĂč l’écrivain agit plus en bricoleur et orchestrateur de polyphonies qu’en chanteur du « lyrisme individuel » (Butor) ? Telle est la question finale que suscitent les « textes de textes » Ă©tudiĂ©s dans le second volume et Ă  laquelle P. Suter rĂ©pond en identifiant « une fonction Ă©cologique de l’Ɠuvre littĂ©raire » (II, 79, 131-135).

30Qu’il s’agisse de MallarmĂ© ou de Butor, de Simon ou de Rolin, la presse « apparaĂźt, sous ses diffĂ©rentes formes, comme le matĂ©riau brut connu de tous, ou le bruit de fond sur lequel va opĂ©rer la littĂ©rature, qui aura [la] charge de la complexifier, d’en dĂ©passer les limites, et de la confronter Ă  d’autres organisations textuelles » (II, 128). Si la littĂ©rature intĂšgre le langage des mĂ©dias et accueille en son sein des Ă©clats de textes glanĂ©s dans les journaux, ce n’est cependant pas pour en annuler les diffĂ©rences, affirme P. Suter, mais pour faire entrer ce langage et ces fragments dans de nouvelles relations et dispositions, le recyclage des rumeurs du monde permettant Ă  la fois le renouvellement de la textualitĂ© littĂ©raire, la sauvegarde de la diversitĂ© des discours et des cultures, et la confirmation de la vocation fondamentalement dialogique de la littĂ©rature.

31Enfin — et cette question ne touche pas seulement Ă  l’art littĂ©raire mais aussi aux arts visuels Ă  une Ă©poque de plus en plus « appareillĂ©e18 », oĂč les mĂ©diations technologiques, leurs formats et supports, influent sur une crĂ©ation tendant Ă  s’abolir dans la communication —, « en rĂ©sistant au discours immĂ©diat, et en le replaçant parmi l’ensemble des pratiques discursives du monde, la littĂ©rature permet que ne triomphe pas seule l’avancĂ©e futuriste de la parole Ă  l’heure de la presse accĂ©lĂ©rĂ©e par les rĂ©seaux, en prĂ©servant le temps long d’élaboration de la parole et de la pensĂ©e », ce temps grĂące auquel on peut espĂ©rer « authentiquer notre sĂ©jour » (MallarmĂ©) et renverser le nivellement des informations produit par l’affichage toujours pareil de tous les documents sur les Ă©crans numĂ©riques (II, 134‑135).

Hantise mallarméenne et « imaginaire médiatique »

32MallarmĂ©, la presse et les Lettres — tel aurait pu ĂȘtre Ă©galement l’intitulĂ© du Journal et les lettres, qui rejoint la PoĂ©tique des groupes littĂ©raires de Vincent Kaufmann dans l’histoire de l’hĂ©ritage mallarmĂ©en au xxe siĂšcle. Figure tutĂ©laire du diptyque proposĂ© par P. Suter, MallarmĂ© invite Ă  penser le journal et le livre dans leur sĂ©paration et leurs diffĂ©rences essentielles, mais aussi dans leur conjonction possible. Marinetti se dresse contre le poĂšte, Tzara rĂ©pond aux accusations de supercherie qui l’affublent en mettant la supercherie en Ɠuvre dans « Pour faire un poĂšme dadaĂŻste », Rolin fait sienne l’obsession du « pli » autour duquel s’organise le livre et gravite le monde


33Ce rappel constant de l’omniprĂ©sence mallarmĂ©enne aurait pu devenir pesant si l’histoire des poĂ©tiques qu’elle traverse n’avait pas Ă©tĂ© attentive aux diffĂ©rents inflĂ©chissements qui rythment tout au long du xxe siĂšcle la rĂ©flexion inaugurĂ©e par le poĂšte. Le livre tient sa promesse : « [s]i toutes les poĂ©tiques envisagĂ©es dans Le journal et les Lettres le sont Ă  partir du geste inaugural de MallarmĂ©, la façon dont elles s’en Ă©cartent ou le modulent importe autant que celle dont elles le prolongent » (I, 33). Mais l’intĂ©rĂȘt global de l’ouvrage rĂ©side moins dans l’enregistrement de cette hantise, que dans sa capacitĂ© Ă  capter, irriguant les poĂ©tiques, un imaginaire — l’« imaginaire mĂ©diatique19 » qui opĂšre chez les Ă©crivains dĂšs qu’ils rĂ©flĂ©chissent au support matĂ©riel et aux dispositifs formels de leur production poĂ©tique et romanesque. L’histoire du livre et de l’édition a montrĂ© amplement que tout changement au niveau des supports et des mĂ©diums entraĂźne des mutations au niveau des effets poĂ©tiques. La conscience poĂ©tique des Ă©crivains Ă©tudiĂ©s ici est d’abord une conscience du mĂ©dium qu’ils utilisent et des innovations qu’il rend possibles, et elle explique l’extraordinaire mutabilitĂ© formelle et gĂ©nĂ©rique de leur Ɠuvre. Ceci n’exclut pas, comme le montre P. Suter en rappelant d’emblĂ©e la double dimension de l’entreprise romantique qui sert d’horizon Ă  cette histoire, le caractĂšre engagĂ© ou « écologique » que l’Ɠuvre littĂ©raire assume dans la rumeur dĂ©cuplĂ©e du monde.

34Parce qu’il rĂ©ussit Ă  saisir la dynamique des innovations littĂ©raires et des changements de l’art d’écrire lui-mĂȘme dans ses confrontations avec la presse, depuis l’« effet-rotative » des publications futuristes jusqu’à « l’effet-rĂ©seau » et Ă  la « fictionnalisation » du journal dans L’Invention du monde, l’essai de P. Suter est une contribution remarquable Ă  l’histoire des relations entre presse et littĂ©rature.