Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 12, numéro 9
Orly Toren

La mémoire & la langue : Aharon Appelfeld, entre Histoire & fiction

Masha Itzhaki, Aharon Appelfeld. Le rĂ©el et l’imaginaire, Paris : L’Harmattan, coll. « Espaces littĂ©raires », 2011, 198 p., EAN 9782296547575.

1Pourquoi la thĂ©orie littĂ©raire devrait‑elle s’intĂ©resser Ă  Aharon Appelfeld ? LaurĂ©at du prix MĂ©dicis 2004 pour son rĂ©cit autobiographique Histoire d’une Vie1, le nom d’A. Appelfeld, dont douze romans sur une quarantaine ont Ă©tĂ© traduits en français 2 Ă  ce jour, est sans doute connu davantage du grand public comme le personnage de fiction du mĂȘme nom dans OpĂ©ration Shylock3 de Philip Roth. Dans un tour de passe-passe, Ph. Roth, l’auteur, fait dire Ă  un certain A. Appelfeld, Ă©crivain israĂ©lien de son Ă©tat, ami du narrateur, dĂ©nommĂ© Ph. Roth, les propos que l’Appelfeld rĂ©el a tenus devant le Roth rĂ©el lors d’une interview pour le New York Times Review of Books4 et qu’A. Appelfeld (le vrai), se citant lui-mĂȘme, reproduit dans son rĂ©cit autobiographique Histoire d’une vie.

« Mais c’est une fiction. Tout est vrai mais rien n’est rĂ©el »

2Si l’entretien avec Ph. Roth et sa « fictionalisation » d’A. Appelfeld dans OpĂ©ration Shylock ont contribuĂ© Ă  faire connaĂźtre cet auteur en dehors du vase clos de l’hĂ©breu, voire celui des petits tirages de ses traductions, Ă©crire des romans dans une langue dite « rare », on le sait, dont le nombre de locuteurs ne dĂ©passe pas la population de l’Île‑de‑France, condamne les auteurs Ă  l’exotisme, sinon Ă  un horizon d’attente de type communautaire. Et pourtant, A. Appelfeld, loin d’ĂȘtre un auteur connu uniquement de quelques initiĂ©s, est laurĂ©at de plusieurs prix littĂ©raires en IsraĂ«l et ailleurs, sujet d’une vaste littĂ©rature critique, dont des thĂšses de doctorat, et a aussi Ă©tĂ© traduit en anglais, allemand, espagnol, catalan, italien, grec, hongrois, estonien danois, suĂ©dois, japonais. Il n’empĂȘche : l’homme, Ă  l’image de son Ɠuvre, reprĂ©sente l’antithĂšse de ce que certains ont pu appeler la Shoah Business. PassĂ© maĂźtre dans l’art de la concision et de l’euphĂ©misme, A. Appelfeld incarne un phĂ©nomĂšne qui dĂ©passe, sous plusieurs aspects, aussi bien la « couleur locale », critĂšre ineffable des Ă©diteurs qui prennent le risque de publier des romans en traduction, que la thĂ©matique centrale de l’ensemble d’une Ɠuvre prolifique qui lui a valu l’appellation d’« auteur de la Shoah ». Autant critique littĂ©raire qu’écrivain, Ph. Roth a su reconnaĂźtre la valeur du paradoxe appelfeldien du silence comme objet de l’artĂ©fact verbal qu’est le roman, en crĂ©ant un jeu de miroirs oĂč le rĂ©el se joue Ă  la fois du document comme trace et du fantastique comme genre.

3C’est prĂ©cisĂ©ment cette tension entre le rĂ©el et l’imaginaire, qui brouille les critĂšres habituels des classements gĂ©nĂ©riques, qui justifie l’approche thĂ©orique que Masha Itzhaki propose dans sa monographie Aharon Appelfeld : le rĂ©el et l’imaginaire5, premier ouvrage critique en français consacrĂ© intĂ©gralement Ă  cet auteur. L’ambiguĂŻtĂ© Ă  laquelle renvoie le titre sollicite, inĂ©vitablement, la question des limites entre le rĂ©cit historique et le rĂ©cit de fiction qui hante, depuis le « tournant linguistique », la thĂ©orie de l’Histoire, tout comme celle de la littĂ©rature. Pour M. Itzhaki, qui rĂ©vise la relation entre les catĂ©gories de la « narration de soi » comme l’autobiographie, l’autofiction ou encore le roman Ă  la premiĂšre personne, par opposition au tĂ©moignage dans le contexte de l’évĂ©nement historique spĂ©cifique qu’est la Shoah, l’indĂ©cidabilitĂ© des frontiĂšres entre Histoire et fiction prend toute sa dimension dans le roman appelfeldien comme le va‑et‑vient entre les Ă©lĂ©ments biographiques et historiques proprement dits (le rĂ©el) et leur Ă©laboration fictionnelle (l’imaginaire).

La narration de soi

4La premiĂšre partie, « La narration de soi », aborde la question de la gĂ©nĂ©ricitĂ© de l’Ɠuvre d’A. Appelfeld sous l’angle de la contradiction qui s’instaure entre la Shoah comme hypertexte sous-jacent Ă  l’ensemble de son Ɠuvre, le paratexte, qui renvoie aux donnĂ©es biographiques de l’auteur comme survivant, et la gĂ©nĂ©ricitĂ© des textes prĂ©sentĂ©s comme romans. Du point de vue de la rĂ©ception, M. Itzhaki constate que si l’horizon de lecture crĂ©e l’attente d’un rĂ©cit de type autobiographique dans lequel l’auteur raconte son vĂ©cu propre comme tĂ©moignage,

aucun roman d’Appelfeld ne peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme autobiographique dans le sens classique du terme. Aucun ne relĂšve du pacte autobiographique Ă©tabli par Lejeune, Ă  savoir une sorte de contrat oĂč l’auteur s’engage Ă  Ă©crire un rĂ©cit vĂ©ridique relatant sa propre vie le plus fidĂšlement possible tout en gardant la triple identification entre auteur, narrateur et personnage principal. MĂȘme dans son ouvrage le plus autobiographique, Histoire d’une vie, Appelfeld avertit son lecteur tout au dĂ©but en disant : « Que le lecteur n’aille pas chercher dans ces pages une histoire de vie prĂ©cise et structurĂ©e ». (p. 17)

5À l’encontre de la rĂ©ception rĂ©ductrice d’A. Appelfeld, longtemps marginalisĂ© par la critique israĂ©lienne comme faisant partie d’une rubrique Ă©tanche cataloguĂ©e « littĂ©rature de la Shoah », M. Itzhaki propose de classer son Ɠuvre comme faisant partie d’une catĂ©gorie plus universelle qu’est la « littĂ©rature du dĂ©sastre ». Celle-ci, Ă©crit-elle,

n’obĂ©it plus, ne peut pas obĂ©ir, Ă  la classification littĂ©raire conventionnelle qui insistait sur la distinction entre une Ă©criture Ă  caractĂšre documentaire — dont l’objectif est d’apporter un tĂ©moignage personnel et donc de constituer un chapitre autobiographique — et un rĂ©cit qui porte sur la fiction selon les rĂšgles de la fiction. Dans la plupart des cas, mĂȘme les auteurs de ladite « fiction » se dĂ©clarent concernĂ©s, parfois mĂȘme tĂ©moins, et toujours au service du dialogue historique. Ils considĂšrent l’écriture — imaginaire ou de nature documentaire — comme une dĂ©marche personnelle Ă  caractĂšre thĂ©rapeutique qui soutient leur propre travail de deuil et de rĂ©tablissement, ainsi que comme un acte public au service de la mĂ©moire collective. C’est ainsi que la classification des Ɠuvres autobiographiques selon les trois critĂšres prĂ©sentĂ©s plus haut, qui semble cohĂ©rente et donc faisable pour toute littĂ©rature « normale », devient trĂšs ambigĂŒe sinon impossible lorsque l’on traite de l’écriture du dĂ©sastre. (p. 28)

6À travers un tableau Ă  double entrĂ©e qui reconstitue les six Ă©tapes biographiques et thĂ©matiques principales de la vie et de l’Ɠuvre d’A. Appelfeld : l’enfance avant‑guerre, le ghetto de Czernowitz, le camp en Transnistrie, l’errance dans la forĂȘt et la cachette avant la fin de la guerre, la LibĂ©ration, enfin le retour Ă  la vie dans l’aprĂšs‑guerre, et le nombre de chapitres consacrĂ©s Ă  chaque Ă©tape, M. Itzhaki montre que dans chaque ouvrage, c’est un autre centre de gravitĂ© qui constitue le nƓud de l’intrigue. Or, prĂ©cise‑t‑elle, si la trame biographique est unique, car empruntĂ©e Ă  la biographie rĂ©elle de l’auteur, la façon dont elle se modifie d’un ouvrage Ă  l’autre par l’accent mis sur tel ou tel centre de gravitĂ©, dĂ©voile la diversitĂ© des formes d’élaboration fictionnelle de son vĂ©cu auxquelles recourt A. Appelfeld par le changement de perspective du narrateur par rapport Ă  cette rĂ©alité (p. 47).

7L’« écriture du dĂ©sastre » se rĂ©vĂšle donc, selon cette conception, non pas comme un rĂ©cit Ă©vĂ©nementiel dont le je Ă©nonciateur historique est garant de vĂ©ritĂ©, mais comme un processus de longue durĂ©e au cours duquel l’évĂ©nement singulier se transforme d’un rĂ©cit de la souffrance individuelle en un kalĂ©idoscope de configurations imaginaires qui illustrent une expĂ©rience traumatique collective qui dĂ©passe la destinĂ©e spĂ©cifique d’A. Appelfeld.

8Aussi, le rĂ©el et l’imaginaire s’articulent dans l’écriture appelfeldienne comme une trajectoire Ă  double sens entre l’univers extĂ©rieur et l’univers intĂ©rieur :

D’une part, celle du concret, du monde rĂ©el avant, pendant et aprĂšs la guerre. Elle constitue le cadre historique des rĂ©cits et fournit les composantes qui justifient leur caractĂšre rĂ©aliste. D’autre part, celle de l’univers intĂ©rieur, celui d’un Ă©crivain confrontĂ© perpĂ©tuellement Ă  la problĂ©matique de l’impossible Ă©criture du dĂ©sastre, tourmentĂ© par l’obligation incessante de faire le choix d’une langue, d’un mot, d’une structure. (p. 103)

De la fiction comme substitut de mémoire

9Mais pourquoi raconter l’« imaginaire » Ă  la place du « rĂ©el » ? C’est prĂ©cisĂ©ment Ă  cette question que tente de rĂ©pondre la deuxiĂšme partie, « Cent ans de solitude juive — l’histoire de l’histoire », qui constitue l’un des points forts de la monographie. À travers ses quatre sous‑parties :« L’histoire d’une Ă©criture », « La langue de ma mĂšre et la langue de Dieu », « Les secrets de la mĂ©moire », enfin « Et le yiddish ? », M. Itzhaki aborde le noyau de l’Ɠuvre d’A. Appelfeld : la relation entre la fiction artistique et la mĂ©moire. Si la mĂ©moire d’auteurs tels que Primo LĂ©vi, Robert Antelme, Elie Wiesel ou Jorge Semprun, adolescents ou jeunes adultes lors de leur dĂ©portation, est dĂ©jĂ  structurĂ©e, les souvenirs d’A. Appelfeld, qui n’a que neuf ans lorsque sa vie de petit garçon choyĂ© de famille aisĂ©e bascule vers l’horreur, demeurent Ă©pisodiques et lacunaires. NĂ© en 1932 Ă  Czernowitz6, il est dĂ©portĂ© Ă  l’ñge de neuf ans dans les camps de Transnistrie7. Fils unique dont la mĂšre est tuĂ©e par balles dans la rue en 1941, il est sĂ©parĂ© peu aprĂšs de son pĂšre dans la cohue de la marche forcĂ©e vers la rĂ©gion Ă  l’est du fleuve Dniestr oĂč Antonescu, le dictateur fasciste de la Roumanie, alliĂ© d’Hitler, fait dĂ©porter les juifs de Bucovine et de Bessarabie. L’enfant Erwin, son prĂ©nom d’origine, qui ne retrouvera son pĂšre qu’environ vingt ans plus tard en IsraĂ«l, dans les annĂ©es 1960, est livrĂ© Ă  lui-mĂȘme. Il fuit le ghetto, erre dans la forĂȘt et les interminables champs de maĂŻs d’Ukraine et trouve refuge chez des paysans et des marginaux qui l’hĂ©bergent en Ă©change de travaux mĂ©nagers et agricoles. En 1944, lorsque les Allemands battent en retraite, il rejoint l’ArmĂ©e rouge qui avance vers l’ouest, traverse la Roumanie et la Bulgarie, puis la Serbie et la Croatie et arrive Ă  pied jusqu’à Naples oĂč il est accueilli dans un monastĂšre. Il passera par la suite plusieurs mois dans un camp de survivants sur la cĂŽte adriatique d’oĂč il partira en Palestine en 1946 avec l’émigration clandestine.

10Pour comprendre la nature de l’écriture appelfeldienne, qui s’avĂšre, a posteriori, comme une reconstruction des fragments Ă©pars de la mĂ©moire « trouĂ©e » de l’enfant qu’il fut pendant la guerre et dont les ellipses et lacunes seront comblĂ©s par la fiction, M. Itzhaki revient sur les sources premiĂšres de son imaginaire. La survie pendant la guerre, ainsi qu’il le raconte dans ses rĂ©cits autobiographiques et interviews, est, avant tout, de nature physique. Aussi, ce ne sont pas les mots qui restent gravĂ©s dans la mĂ©moire, mais les sensations, et ce sont des fragments, des images isolĂ©es et des dĂ©clencheurs physiques qui mĂšnent aux souvenirs. « L’auteur lui-mĂȘme, Ă©crit M. Itzhaki, [...] considĂšre son ouvrage comme l’histoire conflictuelle de sa propre mĂ©moire » (p. 117).

11Les romans d’A. Appelfeld se prĂ©sentent ainsi comme une reconstruction, Ă  travers l’art langagier, de ce qui a Ă©tĂ© vĂ©cu au niveau sensoriel et comme tentative permanente de combler les « trous noirs » de la mĂ©moire. Il s’agit donc de verbaliser ces perceptions, quasiment animales, et de les rendre cohĂ©rentes.

L’auteur adulte avoue avoir emmagasinĂ© uniquement la mĂ©moire de l’enfance, celle qui ignore les dĂ©tails de nature historique pour conserver en lui seulement des images ponctuelles, des sentiments forts mais non verbalisĂ©s, typiques, plutĂŽt, du dynamisme obscur qui anime les rĂȘves [...] En effet, les souvenirs concernant directement la guerre se composent plutĂŽt d’éclats de mĂ©moire stimulĂ©s par des sensations auditives, olfactives, tactiles et visuelles. (p. 118‑119)

12Dans ce monde fruste de la campagne ukrainienne, oĂč le seul but est la survie, la parole est trop dangereuse pour cet « enfant (devenu) sauvage », d’autant plus que chaque mot de trop risque de compromettre son identitĂ© et son accent Ă©tranger qu’il dissimule sous son apparence « aryenne » de petit blond aux yeux bleus qui se prĂ©sente comme un orphelin de guerre chrĂ©tien. « Pour moi la parole est difficile, ce qui n’est pas Ă©tonnant », explique Appelfeld, « pendant la guerre on ne parlait pas » (p. 118). La cure de l’« aphasie » du jeune Appelfeld, consiste donc, paradoxalement, en la conquĂȘte du langage par une crĂ©ation artistique centrĂ©e sur le verbal. Aussi, note M. Itzhaki, la langue n’est pas seulement un instrument de communication mais devient « protagoniste » au mĂȘme titre que ses personnages.

La langue de ma mĂšre et la langue de Dieu

13Le rapport problĂ©matique au langage, s’avĂšre particuliĂšrement complexe : au refoulement de la parole pendant les annĂ©es de fuite et d’errance, s’ajoute l’oubli de la langue maternelle, l’allemand. Lorsqu’il arrive en Palestine, Ă  l’ñge de quatorze ans, il doit apprendre une nouvelle langue : l’hĂ©breu. L’apprentissage de cette langue sĂ©mitique aux sonoritĂ©s gutturales s’avĂšre long et douloureux : « Pendant un an et demi j’ai bĂ©gayé » (p. 106), tĂ©moigne‑t‑il. Dans son journal intime de l’époque, il Ă©crit des bribes de phrases en allemand, ukrainien, yiddish et hĂ©breu et au cours de ce processus, il s’impose d’apprendre le yiddish, langue interdite Ă  la maison que parlaient, cependant, ses grands-parents, afin d’oublier l’allemand, la « langue de la mĂšre » pour apprendre l’hĂ©breu, « la langue de dieu ». C’est donc en cette langue aimĂ©e et malaimĂ©e, qu’il a aussi peu choisie que son nouveau prĂ©nom Aharon, langue qu’il apprivoisera tout au long de sa vie tant elle restera Autre, qu’il reviendra encore et encore, dans ses brefs romans sur la rupture existentielle de son existence sans jamais la dĂ©composer en dĂ©tails. Ce passage tortueux d’une langue Ă  l’autre qui aboutit, selon le mot de M. Itzhaki en une « conquĂȘte » de l’hĂ©breu (p. 106), est d’autant plus remarquable que l’écrivain garde en lui une profonde mĂ©fiance Ă  l’égard des mots, source de malentendus et de falsifications. Car le soupçon qui frappe la valeur sĂ©mantique et contextuelle des mots dits et Ă©crits en raison de leur inexactitude Ă  l’égard des affects prend une nouvelle dimension avec le rejet dont les survivants de la Shoah font l’objet pendant les premiĂšres dĂ©cennies de l’état d’IsraĂ«l qui cultive le mythe du guerrier sans peur et sans reproche :

Tout ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă©tait Ă  tel point dĂ©mesurĂ© et inconcevable que le tĂ©moin mĂȘme se voyait en falsificateur. Le sentiment que votre expĂ©rience ne peut ĂȘtre racontĂ©e, que personne ne peut la comprendre est sans doute la pire impression que les survivants Ă©prouvĂšrent aprĂšs la guerre8. (p. 116)

14Comment donc dire l’« indicible9 », que l’on tait car personne ne veut l’entendre et qui de ce fait devient inaudible ? On comprend mieux, dĂšs lors, le pourquoi de son « style minimaliste basĂ© sur les silences » (p. 114). « Le silence est l’expression absolue » fait‑il dire Ă  Ernst, le vieil Ă©crivain, protagoniste de L’Amour soudain 10, cet alter ego de l’auteur qui exprime ainsi ce qui, pour M Itzhaki, constitue la « tension paradoxale » Ă  la source de l’écriture appelfeldienne oĂč la matiĂšre premiĂšre de la communication humaine, Ă  plus forte raison celle de l’écrivain, fait elle‑mĂȘme. Ce sont des personnages qui souffrent de troubles du langage, tels que Kouti11, l’adolescent bĂšgue qui apprend Ă  maĂźtriser la parole orale par l’apprentissage de l’écrit, qui personnifient la tĂ©nacitĂ© de la lutte contre le silence imposĂ©. L’« indicible » apparait ainsi, dans la trajectoire que trace M. Itzhaki de l’écriture d’A. Appelfeld, non seulement comme une notion thĂ©orique qui dĂ©crit le paradoxe inhĂ©rent Ă  l’expĂ©rience gĂ©nocidaire et concentrationnaire, mais comme un combat et un dĂ©passement de soi pour rendre l’indicible dicible.

Pour surmonter le mutisme et trouver le chemin vers une Ă©criture qui ne soit pas falsificatrice et qui parvienne malgrĂ© tout Ă  exprimer l’inconcevable et le silence, il fallait accomplir un long parcours, dĂ©chiffrer les secrets de la mĂ©moire de l’enfance et les traduire en un mode d’emploi qui garde l’essentiel en Ă©vitant le compulsif. Et tout cela, dans une langue acquise, l’hĂ©breu. (p. 117)

15La solution, A. Appelfeld la trouve d’abord dans la narration hĂ©tĂ©rodiĂ©gĂ©tique qui lui permet de crĂ©er la distance nĂ©cessaire Ă  l’égard de l’ « écriture compulsive », celle du trop plein d’émotions dans lesquelles le submerge l’emploi du « je ». Si le soupçon qui pĂšse sur les mots l’accompagne tout au long de sa vie, c’est Ă  travers l’analyse des procĂ©dĂ©s littĂ©raires de la prose narrative de la Bible hĂ©braĂŻque qu’il trouve une rĂ©ponse stylistique Ă  la nĂ©cessitĂ© d’allier le dit et le non‑dit : « La Bible, note‑il, est gorgĂ©e de silence d’une phrase Ă  l’autre, voilĂ  une Ɠuvre minimaliste et pleine de silence » (p. 120). Propos qui ne sont pas sans rappeler « le style abrupt, qui suggĂšre l’inexprimĂ©, l’arriĂšre‑plan, la complexitĂ©, qui appelle l’interprĂ©tation 12 » d’Erich Auerbach. IdĂ©al stylistique, l’économie de moyens de la narration biblique, avare d’épithĂštes et de descriptions et rĂ©solument axĂ©e sur l’action, devient le modĂšle pour cet Ă©crivain qui cherche l’équilibre entre la parole et le silence, le « je » et le « il ou elle » afin d’éviter le pathos.

16Il n’est pas fortuit qu’A. Appelfeld, ce « juif bĂšgue » se tourne vers l’« idiot de la famille », pour le dire avec Sartre, qu’était Flaubert, dont la recherche obsessionnelle du mot juste, de la tournure prĂ©cise d’une phrase l’inspire et dont il suit le conseil de l’éloignement (p. 120). Il semble rĂ©pondre en Ă©cho aux propos d’Aristote sur la distinction entre « ce qui a Ă©té » et « ce qui aurait pu ĂȘtre », entre le particulier et le gĂ©nĂ©ral :

L’écriture littĂ©raire est le lieu oĂč le particulier devient gĂ©nĂ©ral. Tant que le particulier reste circonscrit dans ses limites, il n’est intĂ©ressant ni pour moi ni pour les autres. Le particulier doit avoir une signification, il ne doit ĂȘtre ni trop Ă©loignĂ© ni trop proche. (p. 120)

17Aussi, son ambition de « faire passer l’expĂ©rience terrible de la catĂ©gorie de l’histoire Ă  celle de l’art » (p. 108) semble aller aussi bien Ă  l’encontre de celle, balzacienne, de faire concurrence Ă  l’état civil, que de relater son expĂ©rience sous forme de tĂ©moignage. La mimĂšsis comme « reprĂ©sentation de la rĂ©alité », pour reprendre le titre Ă©ponyme du grand livre d’E. Auerbach13 s’avĂšre, dans l’Ɠuvre d’A. Appelfeld, ainsi qu’il en ressort de la monographie de M. Itzhaki, comme reprĂ©sentation (et non comme imitation), par les moyens de la prose de fiction intentionnelle, d’un rĂ©cit de vie imaginaire qui comble les espaces vides de l’amnĂ©sie dont la finalitĂ© est une mĂ©ditation/rĂ©flexion sur la finalitĂ© de la souffrance. Si les personnages qui peuplent l’Ɠuvre d’A. Appelfeld sont autant de facettes du « ce qui aurait pu ĂȘtre » aristotĂ©licien, ils sont porteurs d’une volontĂ© de transcendance et de rĂ©silience que seul le « ce qui a Ă©té » de leur auteur a pu leur confĂ©rer.

18C’est donc une vision Ă©laborĂ©e de l’écriture du dĂ©sastre comme processus conscient d’une « narration de soi » qui expulse le « je ».

De la condition juive, la « religiosité » sans Ă©glise et l’« israĂ©litude »

19Dans la troisiĂšme partie, « L’histoire d’une pensĂ©e », M. Itzhaki aborde la relation complexe qu’A. Appelfeld entretient avec le judaĂŻsme et la judĂ©itĂ© en tant que religion et identitĂ© culturelle ainsi qu’avec l’identitĂ© israĂ©lienne. Juif non pratiquant, sa quĂȘte de sens se traduit par une attitude qu’il nomme lui‑mĂȘme la « religiosité ». Notion centrale dans la vision du monde de cet Ă©crivain non pratiquant, la « religiosité » ne correspond ni Ă  la pratique des rites religieux, ni Ă  la conception traditionnelle et normative d’une religion donnĂ©e. Cette quĂȘte spirituelle, que l’auteur fait traverser par nombre de ses personnages, autant juifs que chrĂ©tiens se rĂ©sume, pour A. Appelfeld, en un « émerveillement qui n’a affaire qu’à lui‑mĂȘme, sans autre intention : c’est vous et le monde, sans sĂ©paration » (p. 135). Il n’est pas fortuit que contrairement Ă  une vision ethnocentrique juive largement rĂ©pandue, l’expĂ©rience d’A. Appelfeld l’ait conduit Ă  incarner son questionnement de la « religiosité » par des personnages trĂšs Ă©loignĂ©s des normes bien‑pensantes comme la prostituĂ©e ukrainienne chrĂ©tienne Mariana14, qui fait revivre la Marie‑Madeleine des Évangiles dans le contexte inattendu de la Shoah Ă  la fois comme un substitut maternel, comme sainte qui enseigne sa foi aux gĂ©nĂ©rations futures et comme la belle pĂ©cheresse Ă  l’ñme pure.

Ce personnage, Ă©crit M. Itzhaki, incarne les caractĂ©ristiques biographiques de Marie‑Madeleine d’une part et les qualitĂ©s spirituelles du hassidisme15 de l’autre, une combinatoire qui est par dĂ©finition au‑delĂ  de toute institution traditionnelle et qui correspond parfaitement Ă  l’idĂ©e mĂȘme de la puretĂ© de la foi la plus profonde. (p. 136)

20La rĂ©flexion sur la judĂ©itĂ© et le destin juif sous‑tend, dans le mĂȘme temps et par extension, une rĂ©flexion sur l’identitĂ© israĂ©lienne. A. Appelfeld, en effet, a souvent Ă©tĂ© critiquĂ© en IsraĂ«l en raison de l’absence de signes distinctifs d’« israĂ©litude » dans ses romans. Si ses intrigues se dĂ©roulent le plus souvent en Europe centrale et orientale, mĂȘme celles qui ont lieu en IsraĂ«l ont pour protagonistes des personnages de « là‑bas », des survivants de la Shoah pour la plupart, dont les rĂ©fĂ©rences « diasporiques », terme souvent perçu en IsraĂ«l comme pĂ©joratif, ne correspondent guĂšre Ă  la vision native. À la critique qui l’a, pendant des dizaines d’annĂ©es, considĂ©rĂ© comme une sorte de visiteur ou touriste Ă©chouĂ© d’un monde juif disparu qui s’est emparĂ© de l’hĂ©breu israĂ©lien moderne tout en demeurant Ă©tranger Ă  la dynamique linguistique, culturelle et politique du pays, A. Appelfeld rĂ©torque par une contre‑critique :

Qu’est-ce que « l’israĂ©litude » ? Nous sommes une sociĂ©tĂ© d’immigrĂ©s, caractĂ©risĂ©e par l’immigration, avec tout ce qu’elle comporte de misĂšres, mais aussi de bonheurs. La critique littĂ©raire a créé une sorte de personnage imaginaire : l’israĂ©lien, qui est passĂ© par le jardin d’enfants, l’école primaire, le lycĂ©e, a servi dans l’armĂ©e, etc. À mes yeux, il s’agit lĂ  d’une image trĂšs stĂ©rĂ©otypĂ©e, pimentĂ©e d’un brin de mythologie ; et au nom de cette « israĂ©litude », on me montre du doigt [...] on me demande : « M. Appelfeld, quand allez-vous nous rejoindre ? » (p. 169)

21Masha Itzhaki donne une vision d’ensemble de l’Ɠuvre appelfeldienne sans tomber dans les piĂšges de la surinterprĂ©tation psychologique, tout en demeurant fidĂšle au principe mĂ©thodologique selon lequel c’est l’écrivain qui s’explique mieux que le font ses critiques et qui consiste en un face Ă  face de l’« imaginaire » — les romans dont elle cite de nombreux passages — et du « rĂ©el » — des extraits de ses Ă©crits de type autobiographique ainsi que d’interviews accordĂ©s Ă  des critiques littĂ©raires.

22La dimension thĂ©orique de la monographie aurait cependant pu gagner plus d’ampleur si elle avait Ă©tĂ© Ă©tayĂ©e par une reformulation de l’« écriture du dĂ©sastre » (Blanchot), « littĂ©rature de situations extrĂȘmes » (Sartre) ou encore, l’historiographie des vaincus (Koselleck et Wachtel). De mĂȘme, un questionnement des stratĂ©gies narratives de mise en rĂ©cit de la mĂ©moire « trouĂ©e » d’écrivains qui ont traduit leur vĂ©cu d’enfants survivants en fiction comme Georges Perec (nĂ© en 1936), Raymond Federman (nĂ© en 1928) ou AndrĂ© Schwarz‑Bart (nĂ© en 1928), aurait permis de mieux situer la singularitĂ© de l’écriture appelfeldienne dans le contexte des tentatives de renouvellement formel et d’expĂ©rimentation de ces auteurs.

23Il n’en demeure pas moins qu’en privilĂ©giant la voix de l’écrivain sans la dĂ©layer par la littĂ©rature de « seconde main », M. Itzhaki rĂ©ussit le dĂ©fi de livrer un essai trĂšs dense qui fait fi de l’idĂ©e barthĂ©sienne de la « mort de l’auteur » en ce qu’elle fait vibrer la personnalitĂ© d’un A. Appelfeld Ă  la fois en tant qu’ĂȘtre humain, humaniste et artiste. C’est l’originalitĂ© de cette monographie, dont la sobriĂ©tĂ© ne laisse aucune place au pathos, que de se pencher sur la genĂšse de l’écriture appelfeldienne, et de distinguer clairement la Shoah comme thĂšme de son Ă©laboration littĂ©raire. En ce sens, il s’agit d’une vĂ©ritable rĂ©flexion sur l’art d’écrire. À l’heure oĂč la thĂ©orie littĂ©raire prend trop souvent le dessus sur les textes auxquels elle pense se substituer, la force de cet essai rĂ©side, prĂ©cisĂ©ment, dans l’équilibre entre le secret de l’intentio auctoris et la tentation hermĂ©neutique de l’intentio lectoris.