La mémoire & la langue : Aharon Appelfeld, entre Histoire & fiction
1Pourquoi la thĂ©orie littĂ©raire devraitâelle sâintĂ©resser Ă Aharon Appelfeld ? LaurĂ©at du prix MĂ©dicis 2004 pour son rĂ©cit autobiographique Histoire dâune Vie1, le nom dâA. Appelfeld, dont douze romans sur une quarantaine ont Ă©tĂ© traduits en français 2 Ă ce jour, est sans doute connu davantage du grand public comme le personnage de fiction du mĂȘme nom dans OpĂ©ration Shylock3 de Philip Roth. Dans un tour de passe-passe, Ph. Roth, lâauteur, fait dire Ă un certain A. Appelfeld, Ă©crivain israĂ©lien de son Ă©tat, ami du narrateur, dĂ©nommĂ© Ph. Roth, les propos que lâAppelfeld rĂ©el a tenus devant le Roth rĂ©el lors dâune interview pour le New York Times Review of Books4 et quâA. Appelfeld (le vrai), se citant lui-mĂȘme, reproduit dans son rĂ©cit autobiographique Histoire dâune vie.
« Mais câest une fiction. Tout est vrai mais rien nâest rĂ©el »
2Si lâentretien avec Ph. Roth et sa « fictionalisation » dâA. Appelfeld dans OpĂ©ration Shylock ont contribuĂ© Ă faire connaĂźtre cet auteur en dehors du vase clos de lâhĂ©breu, voire celui des petits tirages de ses traductions, Ă©crire des romans dans une langue dite « rare », on le sait, dont le nombre de locuteurs ne dĂ©passe pas la population de lâĂleâdeâFrance, condamne les auteurs Ă lâexotisme, sinon Ă un horizon dâattente de type communautaire. Et pourtant, A. Appelfeld, loin dâĂȘtre un auteur connu uniquement de quelques initiĂ©s, est laurĂ©at de plusieurs prix littĂ©raires en IsraĂ«l et ailleurs, sujet dâune vaste littĂ©rature critique, dont des thĂšses de doctorat, et a aussi Ă©tĂ© traduit en anglais, allemand, espagnol, catalan, italien, grec, hongrois, estonien danois, suĂ©dois, japonais. Il nâempĂȘche : lâhomme, Ă lâimage de son Ćuvre, reprĂ©sente lâantithĂšse de ce que certains ont pu appeler la Shoah Business. PassĂ© maĂźtre dans lâart de la concision et de lâeuphĂ©misme, A. Appelfeld incarne un phĂ©nomĂšne qui dĂ©passe, sous plusieurs aspects, aussi bien la « couleur locale », critĂšre ineffable des Ă©diteurs qui prennent le risque de publier des romans en traduction, que la thĂ©matique centrale de lâensemble dâune Ćuvre prolifique qui lui a valu lâappellation dâ« auteur de la Shoah ». Autant critique littĂ©raire quâĂ©crivain, Ph. Roth a su reconnaĂźtre la valeur du paradoxe appelfeldien du silence comme objet de lâartĂ©fact verbal quâest le roman, en crĂ©ant un jeu de miroirs oĂč le rĂ©el se joue Ă la fois du document comme trace et du fantastique comme genre.
3Câest prĂ©cisĂ©ment cette tension entre le rĂ©el et lâimaginaire, qui brouille les critĂšres habituels des classements gĂ©nĂ©riques, qui justifie lâapproche thĂ©orique que Masha Itzhaki propose dans sa monographie Aharon Appelfeld : le rĂ©el et lâimaginaire5, premier ouvrage critique en français consacrĂ© intĂ©gralement Ă cet auteur. LâambiguĂŻtĂ© Ă laquelle renvoie le titre sollicite, inĂ©vitablement, la question des limites entre le rĂ©cit historique et le rĂ©cit de fiction qui hante, depuis le « tournant linguistique », la thĂ©orie de lâHistoire, tout comme celle de la littĂ©rature. Pour M. Itzhaki, qui rĂ©vise la relation entre les catĂ©gories de la « narration de soi » comme lâautobiographie, lâautofiction ou encore le roman Ă la premiĂšre personne, par opposition au tĂ©moignage dans le contexte de lâĂ©vĂ©nement historique spĂ©cifique quâest la Shoah, lâindĂ©cidabilitĂ© des frontiĂšres entre Histoire et fiction prend toute sa dimension dans le roman appelfeldien comme le vaâetâvient entre les Ă©lĂ©ments biographiques et historiques proprement dits (le rĂ©el) et leur Ă©laboration fictionnelle (lâimaginaire).
La narration de soi
4La premiĂšre partie, « La narration de soi », aborde la question de la gĂ©nĂ©ricitĂ© de lâĆuvre dâA. Appelfeld sous lâangle de la contradiction qui sâinstaure entre la Shoah comme hypertexte sous-jacent Ă lâensemble de son Ćuvre, le paratexte, qui renvoie aux donnĂ©es biographiques de lâauteur comme survivant, et la gĂ©nĂ©ricitĂ© des textes prĂ©sentĂ©s comme romans. Du point de vue de la rĂ©ception, M. Itzhaki constate que si lâhorizon de lecture crĂ©e lâattente dâun rĂ©cit de type autobiographique dans lequel lâauteur raconte son vĂ©cu propre comme tĂ©moignage,
aucun roman dâAppelfeld ne peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme autobiographique dans le sens classique du terme. Aucun ne relĂšve du pacte autobiographique Ă©tabli par Lejeune, Ă savoir une sorte de contrat oĂč lâauteur sâengage Ă Ă©crire un rĂ©cit vĂ©ridique relatant sa propre vie le plus fidĂšlement possible tout en gardant la triple identification entre auteur, narrateur et personnage principal. MĂȘme dans son ouvrage le plus autobiographique, Histoire dâune vie, Appelfeld avertit son lecteur tout au dĂ©but en disant : « Que le lecteur nâaille pas chercher dans ces pages une histoire de vie prĂ©cise et structurĂ©e ». (p. 17)
5Ă lâencontre de la rĂ©ception rĂ©ductrice dâA. Appelfeld, longtemps marginalisĂ© par la critique israĂ©lienne comme faisant partie dâune rubrique Ă©tanche cataloguĂ©e « littĂ©rature de la Shoah », M. Itzhaki propose de classer son Ćuvre comme faisant partie dâune catĂ©gorie plus universelle quâest la « littĂ©rature du dĂ©sastre ». Celle-ci, Ă©crit-elle,
nâobĂ©it plus, ne peut pas obĂ©ir, Ă la classification littĂ©raire conventionnelle qui insistait sur la distinction entre une Ă©criture Ă caractĂšre documentaire â dont lâobjectif est dâapporter un tĂ©moignage personnel et donc de constituer un chapitre autobiographique â et un rĂ©cit qui porte sur la fiction selon les rĂšgles de la fiction. Dans la plupart des cas, mĂȘme les auteurs de ladite « fiction » se dĂ©clarent concernĂ©s, parfois mĂȘme tĂ©moins, et toujours au service du dialogue historique. Ils considĂšrent lâĂ©criture â imaginaire ou de nature documentaire â comme une dĂ©marche personnelle Ă caractĂšre thĂ©rapeutique qui soutient leur propre travail de deuil et de rĂ©tablissement, ainsi que comme un acte public au service de la mĂ©moire collective. Câest ainsi que la classification des Ćuvres autobiographiques selon les trois critĂšres prĂ©sentĂ©s plus haut, qui semble cohĂ©rente et donc faisable pour toute littĂ©rature « normale », devient trĂšs ambigĂŒe sinon impossible lorsque lâon traite de lâĂ©criture du dĂ©sastre. (p. 28)
6Ă travers un tableau Ă double entrĂ©e qui reconstitue les six Ă©tapes biographiques et thĂ©matiques principales de la vie et de lâĆuvre dâA. Appelfeld : lâenfance avantâguerre, le ghetto de Czernowitz, le camp en Transnistrie, lâerrance dans la forĂȘt et la cachette avant la fin de la guerre, la LibĂ©ration, enfin le retour Ă la vie dans lâaprĂšsâguerre, et le nombre de chapitres consacrĂ©s Ă chaque Ă©tape, M. Itzhaki montre que dans chaque ouvrage, câest un autre centre de gravitĂ© qui constitue le nĆud de lâintrigue. Or, prĂ©ciseâtâelle, si la trame biographique est unique, car empruntĂ©e Ă la biographie rĂ©elle de lâauteur, la façon dont elle se modifie dâun ouvrage Ă lâautre par lâaccent mis sur tel ou tel centre de gravitĂ©, dĂ©voile la diversitĂ© des formes dâĂ©laboration fictionnelle de son vĂ©cu auxquelles recourt A. Appelfeld par le changement de perspective du narrateur par rapport Ă cette rĂ©alité (p. 47).
7Lâ« écriture du dĂ©sastre » se rĂ©vĂšle donc, selon cette conception, non pas comme un rĂ©cit Ă©vĂ©nementiel dont le je Ă©nonciateur historique est garant de vĂ©ritĂ©, mais comme un processus de longue durĂ©e au cours duquel lâĂ©vĂ©nement singulier se transforme dâun rĂ©cit de la souffrance individuelle en un kalĂ©idoscope de configurations imaginaires qui illustrent une expĂ©rience traumatique collective qui dĂ©passe la destinĂ©e spĂ©cifique dâA. Appelfeld.
8Aussi, le rĂ©el et lâimaginaire sâarticulent dans lâĂ©criture appelfeldienne comme une trajectoire Ă double sens entre lâunivers extĂ©rieur et lâunivers intĂ©rieur :
Dâune part, celle du concret, du monde rĂ©el avant, pendant et aprĂšs la guerre. Elle constitue le cadre historique des rĂ©cits et fournit les composantes qui justifient leur caractĂšre rĂ©aliste. Dâautre part, celle de lâunivers intĂ©rieur, celui dâun Ă©crivain confrontĂ© perpĂ©tuellement Ă la problĂ©matique de lâimpossible Ă©criture du dĂ©sastre, tourmentĂ© par lâobligation incessante de faire le choix dâune langue, dâun mot, dâune structure. (p. 103)
De la fiction comme substitut de mémoire
9Mais pourquoi raconter lâ« imaginaire » Ă la place du « rĂ©el » ? Câest prĂ©cisĂ©ment Ă cette question que tente de rĂ©pondre la deuxiĂšme partie, « Cent ans de solitude juive â lâhistoire de lâhistoire », qui constitue lâun des points forts de la monographie. Ă travers ses quatre sousâparties :« Lâhistoire dâune Ă©criture », « La langue de ma mĂšre et la langue de Dieu », « Les secrets de la mĂ©moire », enfin « Et le yiddish ? », M. Itzhaki aborde le noyau de lâĆuvre dâA. Appelfeld : la relation entre la fiction artistique et la mĂ©moire. Si la mĂ©moire dâauteurs tels que Primo LĂ©vi, Robert Antelme, Elie Wiesel ou Jorge Semprun, adolescents ou jeunes adultes lors de leur dĂ©portation, est dĂ©jĂ structurĂ©e, les souvenirs dâA. Appelfeld, qui nâa que neuf ans lorsque sa vie de petit garçon choyĂ© de famille aisĂ©e bascule vers lâhorreur, demeurent Ă©pisodiques et lacunaires. NĂ© en 1932 Ă Czernowitz6, il est dĂ©portĂ© Ă lâĂąge de neuf ans dans les camps de Transnistrie7. Fils unique dont la mĂšre est tuĂ©e par balles dans la rue en 1941, il est sĂ©parĂ© peu aprĂšs de son pĂšre dans la cohue de la marche forcĂ©e vers la rĂ©gion Ă lâest du fleuve Dniestr oĂč Antonescu, le dictateur fasciste de la Roumanie, alliĂ© dâHitler, fait dĂ©porter les juifs de Bucovine et de Bessarabie. Lâenfant Erwin, son prĂ©nom dâorigine, qui ne retrouvera son pĂšre quâenviron vingt ans plus tard en IsraĂ«l, dans les annĂ©es 1960, est livrĂ© Ă lui-mĂȘme. Il fuit le ghetto, erre dans la forĂȘt et les interminables champs de maĂŻs dâUkraine et trouve refuge chez des paysans et des marginaux qui lâhĂ©bergent en Ă©change de travaux mĂ©nagers et agricoles. En 1944, lorsque les Allemands battent en retraite, il rejoint lâArmĂ©e rouge qui avance vers lâouest, traverse la Roumanie et la Bulgarie, puis la Serbie et la Croatie et arrive Ă pied jusquâĂ Naples oĂč il est accueilli dans un monastĂšre. Il passera par la suite plusieurs mois dans un camp de survivants sur la cĂŽte adriatique dâoĂč il partira en Palestine en 1946 avec lâĂ©migration clandestine.
10Pour comprendre la nature de lâĂ©criture appelfeldienne, qui sâavĂšre, a posteriori, comme une reconstruction des fragments Ă©pars de la mĂ©moire « trouĂ©e » de lâenfant quâil fut pendant la guerre et dont les ellipses et lacunes seront comblĂ©s par la fiction, M. Itzhaki revient sur les sources premiĂšres de son imaginaire. La survie pendant la guerre, ainsi quâil le raconte dans ses rĂ©cits autobiographiques et interviews, est, avant tout, de nature physique. Aussi, ce ne sont pas les mots qui restent gravĂ©s dans la mĂ©moire, mais les sensations, et ce sont des fragments, des images isolĂ©es et des dĂ©clencheurs physiques qui mĂšnent aux souvenirs. « Lâauteur lui-mĂȘme, Ă©crit M. Itzhaki, [...] considĂšre son ouvrage comme lâhistoire conflictuelle de sa propre mĂ©moire » (p. 117).
11Les romans dâA. Appelfeld se prĂ©sentent ainsi comme une reconstruction, Ă travers lâart langagier, de ce qui a Ă©tĂ© vĂ©cu au niveau sensoriel et comme tentative permanente de combler les « trous noirs » de la mĂ©moire. Il sâagit donc de verbaliser ces perceptions, quasiment animales, et de les rendre cohĂ©rentes.
Lâauteur adulte avoue avoir emmagasinĂ© uniquement la mĂ©moire de lâenfance, celle qui ignore les dĂ©tails de nature historique pour conserver en lui seulement des images ponctuelles, des sentiments forts mais non verbalisĂ©s, typiques, plutĂŽt, du dynamisme obscur qui anime les rĂȘves [...] En effet, les souvenirs concernant directement la guerre se composent plutĂŽt dâĂ©clats de mĂ©moire stimulĂ©s par des sensations auditives, olfactives, tactiles et visuelles. (p. 118â119)
12Dans ce monde fruste de la campagne ukrainienne, oĂč le seul but est la survie, la parole est trop dangereuse pour cet « enfant (devenu) sauvage », dâautant plus que chaque mot de trop risque de compromettre son identitĂ© et son accent Ă©tranger quâil dissimule sous son apparence « aryenne » de petit blond aux yeux bleus qui se prĂ©sente comme un orphelin de guerre chrĂ©tien. « Pour moi la parole est difficile, ce qui nâest pas Ă©tonnant », explique Appelfeld, « pendant la guerre on ne parlait pas » (p. 118). La cure de lâ« aphasie » du jeune Appelfeld, consiste donc, paradoxalement, en la conquĂȘte du langage par une crĂ©ation artistique centrĂ©e sur le verbal. Aussi, note M. Itzhaki, la langue nâest pas seulement un instrument de communication mais devient « protagoniste » au mĂȘme titre que ses personnages.
La langue de ma mĂšre et la langue de Dieu
13Le rapport problĂ©matique au langage, sâavĂšre particuliĂšrement complexe : au refoulement de la parole pendant les annĂ©es de fuite et dâerrance, sâajoute lâoubli de la langue maternelle, lâallemand. Lorsquâil arrive en Palestine, Ă lâĂąge de quatorze ans, il doit apprendre une nouvelle langue : lâhĂ©breu. Lâapprentissage de cette langue sĂ©mitique aux sonoritĂ©s gutturales sâavĂšre long et douloureux : « Pendant un an et demi jâai bĂ©gayé » (p. 106), tĂ©moigneâtâil. Dans son journal intime de lâĂ©poque, il Ă©crit des bribes de phrases en allemand, ukrainien, yiddish et hĂ©breu et au cours de ce processus, il sâimpose dâapprendre le yiddish, langue interdite Ă la maison que parlaient, cependant, ses grands-parents, afin dâoublier lâallemand, la « langue de la mĂšre » pour apprendre lâhĂ©breu, « la langue de dieu ». Câest donc en cette langue aimĂ©e et malaimĂ©e, quâil a aussi peu choisie que son nouveau prĂ©nom Aharon, langue quâil apprivoisera tout au long de sa vie tant elle restera Autre, quâil reviendra encore et encore, dans ses brefs romans sur la rupture existentielle de son existence sans jamais la dĂ©composer en dĂ©tails. Ce passage tortueux dâune langue Ă lâautre qui aboutit, selon le mot de M. Itzhaki en une « conquĂȘte » de lâhĂ©breu (p. 106), est dâautant plus remarquable que lâĂ©crivain garde en lui une profonde mĂ©fiance Ă lâĂ©gard des mots, source de malentendus et de falsifications. Car le soupçon qui frappe la valeur sĂ©mantique et contextuelle des mots dits et Ă©crits en raison de leur inexactitude Ă lâĂ©gard des affects prend une nouvelle dimension avec le rejet dont les survivants de la Shoah font lâobjet pendant les premiĂšres dĂ©cennies de lâĂ©tat dâIsraĂ«l qui cultive le mythe du guerrier sans peur et sans reproche :
Tout ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă©tait Ă tel point dĂ©mesurĂ© et inconcevable que le tĂ©moin mĂȘme se voyait en falsificateur. Le sentiment que votre expĂ©rience ne peut ĂȘtre racontĂ©e, que personne ne peut la comprendre est sans doute la pire impression que les survivants Ă©prouvĂšrent aprĂšs la guerre8. (p. 116)
14Comment donc dire lâ« indicible9 », que lâon tait car personne ne veut lâentendre et qui de ce fait devient inaudible ? On comprend mieux, dĂšs lors, le pourquoi de son « style minimaliste basĂ© sur les silences » (p. 114). « Le silence est lâexpression absolue » faitâil dire Ă Ernst, le vieil Ă©crivain, protagoniste de LâAmour soudain 10, cet alter ego de lâauteur qui exprime ainsi ce qui, pour M Itzhaki, constitue la « tension paradoxale » Ă la source de lâĂ©criture appelfeldienne oĂč la matiĂšre premiĂšre de la communication humaine, Ă plus forte raison celle de lâĂ©crivain, fait elleâmĂȘme. Ce sont des personnages qui souffrent de troubles du langage, tels que Kouti11, lâadolescent bĂšgue qui apprend Ă maĂźtriser la parole orale par lâapprentissage de lâĂ©crit, qui personnifient la tĂ©nacitĂ© de la lutte contre le silence imposĂ©. Lâ« indicible » apparait ainsi, dans la trajectoire que trace M. Itzhaki de lâĂ©criture dâA. Appelfeld, non seulement comme une notion thĂ©orique qui dĂ©crit le paradoxe inhĂ©rent Ă lâexpĂ©rience gĂ©nocidaire et concentrationnaire, mais comme un combat et un dĂ©passement de soi pour rendre lâindicible dicible.
Pour surmonter le mutisme et trouver le chemin vers une Ă©criture qui ne soit pas falsificatrice et qui parvienne malgrĂ© tout Ă exprimer lâinconcevable et le silence, il fallait accomplir un long parcours, dĂ©chiffrer les secrets de la mĂ©moire de lâenfance et les traduire en un mode dâemploi qui garde lâessentiel en Ă©vitant le compulsif. Et tout cela, dans une langue acquise, lâhĂ©breu. (p. 117)
15La solution, A. Appelfeld la trouve dâabord dans la narration hĂ©tĂ©rodiĂ©gĂ©tique qui lui permet de crĂ©er la distance nĂ©cessaire Ă lâĂ©gard de lâ « écriture compulsive », celle du trop plein dâĂ©motions dans lesquelles le submerge lâemploi du « je ». Si le soupçon qui pĂšse sur les mots lâaccompagne tout au long de sa vie, câest Ă travers lâanalyse des procĂ©dĂ©s littĂ©raires de la prose narrative de la Bible hĂ©braĂŻque quâil trouve une rĂ©ponse stylistique Ă la nĂ©cessitĂ© dâallier le dit et le nonâdit : « La Bible, noteâil, est gorgĂ©e de silence dâune phrase Ă lâautre, voilĂ une Ćuvre minimaliste et pleine de silence » (p. 120). Propos qui ne sont pas sans rappeler « le style abrupt, qui suggĂšre lâinexprimĂ©, lâarriĂšreâplan, la complexitĂ©, qui appelle lâinterprĂ©tation 12 » dâErich Auerbach. IdĂ©al stylistique, lâĂ©conomie de moyens de la narration biblique, avare dâĂ©pithĂštes et de descriptions et rĂ©solument axĂ©e sur lâaction, devient le modĂšle pour cet Ă©crivain qui cherche lâĂ©quilibre entre la parole et le silence, le « je » et le « il ou elle » afin dâĂ©viter le pathos.
16Il nâest pas fortuit quâA. Appelfeld, ce « juif bĂšgue » se tourne vers lâ« idiot de la famille », pour le dire avec Sartre, quâĂ©tait Flaubert, dont la recherche obsessionnelle du mot juste, de la tournure prĂ©cise dâune phrase lâinspire et dont il suit le conseil de lâĂ©loignement (p. 120). Il semble rĂ©pondre en Ă©cho aux propos dâAristote sur la distinction entre « ce qui a Ă©té » et « ce qui aurait pu ĂȘtre », entre le particulier et le gĂ©nĂ©ral :
LâĂ©criture littĂ©raire est le lieu oĂč le particulier devient gĂ©nĂ©ral. Tant que le particulier reste circonscrit dans ses limites, il nâest intĂ©ressant ni pour moi ni pour les autres. Le particulier doit avoir une signification, il ne doit ĂȘtre ni trop Ă©loignĂ© ni trop proche. (p. 120)
17Aussi, son ambition de « faire passer lâexpĂ©rience terrible de la catĂ©gorie de lâhistoire Ă celle de lâart » (p. 108) semble aller aussi bien Ă lâencontre de celle, balzacienne, de faire concurrence Ă lâĂ©tat civil, que de relater son expĂ©rience sous forme de tĂ©moignage. La mimĂšsis comme « reprĂ©sentation de la rĂ©alité », pour reprendre le titre Ă©ponyme du grand livre dâE. Auerbach13 sâavĂšre, dans lâĆuvre dâA. Appelfeld, ainsi quâil en ressort de la monographie de M. Itzhaki, comme reprĂ©sentation (et non comme imitation), par les moyens de la prose de fiction intentionnelle, dâun rĂ©cit de vie imaginaire qui comble les espaces vides de lâamnĂ©sie dont la finalitĂ© est une mĂ©ditation/rĂ©flexion sur la finalitĂ© de la souffrance. Si les personnages qui peuplent lâĆuvre dâA. Appelfeld sont autant de facettes du « ce qui aurait pu ĂȘtre » aristotĂ©licien, ils sont porteurs dâune volontĂ© de transcendance et de rĂ©silience que seul le « ce qui a Ă©té » de leur auteur a pu leur confĂ©rer.
18Câest donc une vision Ă©laborĂ©e de lâĂ©criture du dĂ©sastre comme processus conscient dâune « narration de soi » qui expulse le « je ».
De la condition juive, la « religiosité » sans Ă©glise et lâ« israĂ©litude »
19Dans la troisiĂšme partie, « Lâhistoire dâune pensĂ©e », M. Itzhaki aborde la relation complexe quâA. Appelfeld entretient avec le judaĂŻsme et la judĂ©itĂ© en tant que religion et identitĂ© culturelle ainsi quâavec lâidentitĂ© israĂ©lienne. Juif non pratiquant, sa quĂȘte de sens se traduit par une attitude quâil nomme luiâmĂȘme la « religiosité ». Notion centrale dans la vision du monde de cet Ă©crivain non pratiquant, la « religiosité » ne correspond ni Ă la pratique des rites religieux, ni Ă la conception traditionnelle et normative dâune religion donnĂ©e. Cette quĂȘte spirituelle, que lâauteur fait traverser par nombre de ses personnages, autant juifs que chrĂ©tiens se rĂ©sume, pour A. Appelfeld, en un « émerveillement qui nâa affaire quâĂ luiâmĂȘme, sans autre intention : câest vous et le monde, sans sĂ©paration » (p. 135). Il nâest pas fortuit que contrairement Ă une vision ethnocentrique juive largement rĂ©pandue, lâexpĂ©rience dâA. Appelfeld lâait conduit Ă incarner son questionnement de la « religiosité » par des personnages trĂšs Ă©loignĂ©s des normes bienâpensantes comme la prostituĂ©e ukrainienne chrĂ©tienne Mariana14, qui fait revivre la MarieâMadeleine des Ăvangiles dans le contexte inattendu de la Shoah Ă la fois comme un substitut maternel, comme sainte qui enseigne sa foi aux gĂ©nĂ©rations futures et comme la belle pĂ©cheresse Ă lâĂąme pure.
Ce personnage, Ă©crit M. Itzhaki, incarne les caractĂ©ristiques biographiques de MarieâMadeleine dâune part et les qualitĂ©s spirituelles du hassidisme15 de lâautre, une combinatoire qui est par dĂ©finition auâdelĂ de toute institution traditionnelle et qui correspond parfaitement Ă lâidĂ©e mĂȘme de la puretĂ© de la foi la plus profonde. (p. 136)
20La rĂ©flexion sur la judĂ©itĂ© et le destin juif sousâtend, dans le mĂȘme temps et par extension, une rĂ©flexion sur lâidentitĂ© israĂ©lienne. A. Appelfeld, en effet, a souvent Ă©tĂ© critiquĂ© en IsraĂ«l en raison de lâabsence de signes distinctifs dâ« israĂ©litude » dans ses romans. Si ses intrigues se dĂ©roulent le plus souvent en Europe centrale et orientale, mĂȘme celles qui ont lieu en IsraĂ«l ont pour protagonistes des personnages de « lĂ âbas », des survivants de la Shoah pour la plupart, dont les rĂ©fĂ©rences « diasporiques », terme souvent perçu en IsraĂ«l comme pĂ©joratif, ne correspondent guĂšre Ă la vision native. Ă la critique qui lâa, pendant des dizaines dâannĂ©es, considĂ©rĂ© comme une sorte de visiteur ou touriste Ă©chouĂ© dâun monde juif disparu qui sâest emparĂ© de lâhĂ©breu israĂ©lien moderne tout en demeurant Ă©tranger Ă la dynamique linguistique, culturelle et politique du pays, A. Appelfeld rĂ©torque par une contreâcritique :
Quâest-ce que « lâisraĂ©litude » ? Nous sommes une sociĂ©tĂ© dâimmigrĂ©s, caractĂ©risĂ©e par lâimmigration, avec tout ce quâelle comporte de misĂšres, mais aussi de bonheurs. La critique littĂ©raire a créé une sorte de personnage imaginaire : lâisraĂ©lien, qui est passĂ© par le jardin dâenfants, lâĂ©cole primaire, le lycĂ©e, a servi dans lâarmĂ©e, etc. Ă mes yeux, il sâagit lĂ dâune image trĂšs stĂ©rĂ©otypĂ©e, pimentĂ©e dâun brin de mythologie ; et au nom de cette « israĂ©litude », on me montre du doigt [...] on me demande : « M. Appelfeld, quand allez-vous nous rejoindre ? » (p. 169)
21Masha Itzhaki donne une vision dâensemble de lâĆuvre appelfeldienne sans tomber dans les piĂšges de la surinterprĂ©tation psychologique, tout en demeurant fidĂšle au principe mĂ©thodologique selon lequel câest lâĂ©crivain qui sâexplique mieux que le font ses critiques et qui consiste en un face Ă face de lâ« imaginaire » â les romans dont elle cite de nombreux passages â et du « rĂ©el » â des extraits de ses Ă©crits de type autobiographique ainsi que dâinterviews accordĂ©s Ă des critiques littĂ©raires.
22La dimension thĂ©orique de la monographie aurait cependant pu gagner plus dâampleur si elle avait Ă©tĂ© Ă©tayĂ©e par une reformulation de lâ« écriture du dĂ©sastre » (Blanchot), « littĂ©rature de situations extrĂȘmes » (Sartre) ou encore, lâhistoriographie des vaincus (Koselleck et Wachtel). De mĂȘme, un questionnement des stratĂ©gies narratives de mise en rĂ©cit de la mĂ©moire « trouĂ©e » dâĂ©crivains qui ont traduit leur vĂ©cu dâenfants survivants en fiction comme Georges Perec (nĂ© en 1936), Raymond Federman (nĂ© en 1928) ou AndrĂ© SchwarzâBart (nĂ© en 1928), aurait permis de mieux situer la singularitĂ© de lâĂ©criture appelfeldienne dans le contexte des tentatives de renouvellement formel et dâexpĂ©rimentation de ces auteurs.
23Il nâen demeure pas moins quâen privilĂ©giant la voix de lâĂ©crivain sans la dĂ©layer par la littĂ©rature de « seconde main », M. Itzhaki rĂ©ussit le dĂ©fi de livrer un essai trĂšs dense qui fait fi de lâidĂ©e barthĂ©sienne de la « mort de lâauteur » en ce quâelle fait vibrer la personnalitĂ© dâun A. Appelfeld Ă la fois en tant quâĂȘtre humain, humaniste et artiste. Câest lâoriginalitĂ© de cette monographie, dont la sobriĂ©tĂ© ne laisse aucune place au pathos, que de se pencher sur la genĂšse de lâĂ©criture appelfeldienne, et de distinguer clairement la Shoah comme thĂšme de son Ă©laboration littĂ©raire. En ce sens, il sâagit dâune vĂ©ritable rĂ©flexion sur lâart dâĂ©crire. Ă lâheure oĂč la thĂ©orie littĂ©raire prend trop souvent le dessus sur les textes auxquels elle pense se substituer, la force de cet essai rĂ©side, prĂ©cisĂ©ment, dans lâĂ©quilibre entre le secret de lâintentio auctoris et la tentation hermĂ©neutique de lâintentio lectoris.

