
La nébuleuse philosophique & littéraire du romantisme anticapitaliste
1Collection raisonnĂ©e et augmentĂ©e dâessais antĂ©rieurs, ce recueil Ă deux voix obĂ©it Ă une visĂ©e essentielle : doubler la description traditionnelle du romantisme comme mouvement culturel (essentiellement littĂ©raire et artistique) dâune prise en compte de sa composante sociale et philosophique (donc critique et politique). VoilĂ qui requalifie la dĂ©termination historique du phĂ©nomĂšne â qui remonte dĂšs lors au xviiie siĂšcle et sâĂ©tend jusquâĂ aujourdâhui1, Ă©chappant aux bornes de 1830 ou 1848 parfois retenues par lâhistoire littĂ©raire â et, plus largement, son Ă©tendue. Au sens spatial bien sĂ»r, puisquâaux trois foyers originels que sont lâAllemagne, lâAngleterre et la France sâajoutent ici des horizons amĂ©ricains, du Nord (Philip Freneau) comme du Sud (JosĂ© Carlos MariĂĄtegui). Mais cette Ă©tendue plus vaste rendue au romantisme est surtout Ă comprendre en un sens social et historique : les auteurs entendent Ă©tudier le romantisme Ă travers le prisme de lâopposition au capitalisme, combat romantique par excellence en ce quâil concerne tous les aspects de la vie. Ils procĂšdent Ă partir dâune dĂ©finition nouvelle de ce mouvement comme « protestation culturelle contre la civilisation industrielle/capitaliste moderne » (p. 13). Câest dire sâils en font justement davantage quâun mouvement : le « romantisme anticapitaliste » est une Weltanschauung, une vision du monde dont lâassise socioâhistorique est beaucoup plus large que celle usuellement attribuĂ©e aux phĂ©nomĂšnes strictement culturels. Il est une « forme de la culture moderne » (p. 13). Dans une approche dont ils revendiquent lâinspiration marxiste, Michael Löwy et Robert Sayre proposent dans ce livre une analyse socioâhistorique du phĂ©nomĂšne, afin de mieux comprendre lâunicitĂ© du projet politique romantique, son holisme imperceptible Ă quiconque le rĂ©duit Ă un courant artistique, la totalitĂ© quâil embrasse, trop souvent indiscernable mĂȘme aux yeux des spĂ©cialistes qui se partagent son hĂ©ritage.
2Or comprendre sa cohĂ©rence nâest pas tĂąche aisĂ©e, tant les politiques romantiques semblent diverger, parfois au sein de lâĆuvre dâun mĂȘme auteur. La typologie initiale de ces attitudes de rejet romantique de la modernitĂ© capitaliste est Ă©loquente, qui juxtapose les positions restitutionniste, conservatrice, fasciste et rĂ©signĂ©e dâune part ; rĂ©formiste, rĂ©volutionnaire ou utopiste de lâautre (p. 27â29), le volume se concentrant sur ces derniĂšres.
3La vision du monde du romantisme constitue une forme spĂ©cifique de critique de la « modernité », quâon pourrait dĂ©finir comme la civilisation englobante, Ă facettes multiples, qui se dĂ©veloppe avec le capitalisme. La spĂ©cificitĂ© de la critique romantique vient de ce quâelle se fait au nom de valeurs et dâidĂ©aux puisĂ©s dans un passĂ© prĂ©âcapitaliste, prĂ©âmoderne, tandis que dâautres critiques peuvent se faire au nom du « progrĂšs », fondĂ©es sur lâidĂ©e que la modernitĂ© nâa pas suffisamment avancĂ© dans la piste quâelle a suivi (p. 16).
4Des glissements de lâune Ă lâautre de ces grandes options, nostalgique ou progressiste, enrichissent encore le tableau. Câest dans ce passage de lâune Ă lâautre des deux critiques que lâouvrage sâavĂšre mĂȘme le plus intĂ©ressant. Lâexemple le plus frappant est peutâĂȘtre celui de Christa Wolf, Ă©crivain estâallemande dont la critique a souvent soulignĂ© lâĂ©volution du marxisme au fĂ©minisme et des LumiĂšres au Romantisme, supposant une rupture de lâun Ă lâautre de ces postulats respectifs. Le chapitre consacrĂ© Ă lâauteur de la Moskauer Novelle, de Christa T. et de Cassandra (p. 146â182) sâattache au contraire Ă souligner la cohĂ©rence qui sous-tend lâensemble, et Ă montrer que « la maturation dâune perspective fĂ©ministe romantique nâannule pas lâoptique marxiste/LumiĂšres, mais la rĂ©interprĂšte » (p. 147). Dâavant la construction du Mur Ă aprĂšs sa chute, lâĂ©clairage romantique anticapitaliste souligne la permanence du « saut dialectique que peut opĂ©rer le romantisme entre le passĂ© et lâavenir, la nostalgie et lâutopie » (p. 155), saut qui parcourt les rĂ©cits et les essais de Wolf, hantĂ©s par Ernst Bloch comme par Karoline von GĂŒnderrode. Ce dĂ©veloppement prĂ©cise bien quâĂ travers le cas de Christa Wolf, câest tout un groupe dâauteurs est-allemands des annĂ©es 60 et 70 qui se trouve Ă©voqué : Heiner MĂŒller, Volker Braun et Christoph Hain, tous critiques Ă lâĂ©gard de la rĂ©ification et de lâaliĂ©nation modernes â les deux cĂŽtĂ©s du rideau de fer nâont sur ce plan lĂ rien qui les distingue. Mais plus largement, cette dialectique du passĂ© et de lâavenir est le vĂ©ritable nĆud gordien de la critique romantique anticapitaliste.
5LâindivisibilitĂ© romantique de la littĂ©rature et de la vie, lâabsolu romantique en dâautres termes, impose sans doute lui-mĂȘme ce point de vue Ă©largi sur ses productions culturelles. FĂ»t-il hĂ©tĂ©rodoxe, le marxisme nâest cependant quâune lecture parmi dâautres de ce phĂ©nomĂšne global. Ainsi cette Ă©tude passionnante mĂ©riterait-elle sans doute dâĂȘtre complĂ©tĂ©e par une (socioâ)critique moins strictement centrĂ©e sur le marxisme. Les pistes quâelle propose privilĂ©gient sciemment une certaine branche de la critique romantique anticapitaliste, et cette liste non exhaustive des « esprits de feu » gagnerait Ă accueillir de nouveaux membres, notamment du cĂŽtĂ© des diffĂ©rents courants de lâanarchisme. Comment ne pas penser aux poĂšmes dâArmand Robin, et en particulier aux premiers vers du « Programme en quelques siĂšcles » ?
On supprimera la Foi
Au nom de la LumiĂšre,
Puis on supprimera la lumiĂšre.
On supprimera lâĂme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison2.
Historiciser & romantiser lâĂ©tude du romantisme
6Selon les auteurs, la critique romantique de la modernitĂ© capitaliste sâexerce essentiellement contre les Ă©volutions dĂ©sespĂ©rantes que constituent le dĂ©senchantement du monde, sa quantification, sa mĂ©canisation, ainsi que lâabstraction rationaliste et la dissolution des liens sociaux. Changeante et profondĂ©ment nostalgique, elle recourt notoirement pour ce faire Ă la religion, Ă la magie, au mythe, mais aussi Ă la diabolisation des machines et Ă un retour au concret qui se traduit dans lâimportance accordĂ©e Ă lâhistoire, ainsi quâaux comportements qui Ă©chappent Ă la raison courante, en particulier lâamour. Tous ces thĂšmes sont connus mais prennent un sens nouveau dĂšs lors quâon en perçoit, Ă la lecture de cet essai, la charge commune Ă lâencontre du capitalisme. Le monde du rĂȘve et de la nuit est ainsi une rĂ©volte critique autant quâune fuite poĂ©tique.
7Mais pourquoi postuler une critique romantique du capitalisme, quand Luc Boltanski et Ăve Chiapello ont dĂ©jĂ distinguĂ© les deux courants qui se sont rejoints en mai 68 sous les types wĂ©bĂ©riens de la « critique sociale » et de la « critique artiste3 » ? FondĂ©e sur le jeu et la libĂ©ration de la parole, cette derniĂšre recoupe en effet largement ce que M. Löwy et R. Sayre entendent par « critique romantique du capitalisme ». Ces derniers justifient ainsi la nouveautĂ© de leur dĂ©marche : lĂ oĂč les sociologues renvoyaient cette critique artiste au mode de vie bohĂšme, Esprits de feu envisage la base sociale en rĂ©alitĂ© plus large de lâanticapitalisme romantique. VoilĂ que les femmes (indĂ©pendamment de leur origine de classe), les intellectuels en gĂ©nĂ©ral et tous ceux pour qui « le capitalisme moderne peut provoquer un dĂ©clin ou une crise de leur statut, et/ou menacer leur mode de vie et leurs valeurs » (p. 29), rejoignent les dandys et les poĂštes maudits. La sociologie du fait romantique est loin de se cantonner au monde des lettres ou de la culture. Non seulement elle concerne une large part de la sociĂ©tĂ©, au-delĂ des barriĂšres de classe, mais elle se complique dâinteractions et de jeux dâinfluences que le livre prend en charge. Et comment soutenir en effet que le clergĂ© et lâaristocratie, eux aussi menacĂ©s par lâascension de la bourgeoisie et parties prenantes du romantisme anticapitaliste, relĂšvent dâune « critique artiste » ?
8En rapprochant les uns des autres des « figures » issues de champs traditionnellement distincts, tels la littĂ©rature (Verlaine, Thomas Mann, les surrĂ©alistes), la thĂ©orie critique et les sciences sociales (lâĂ©cole de Francfort, Raymond Williams, William Morris et E. P. Thompson), M. Löwy et R. Sayre ne font pas autre chose que les frĂšres Schlegel euxâmĂȘmes, qui regroupaient autour dâeux (pour ne pas dire en eux) savants, philosophes, poĂštes, naturalistes4. Câest donc dans un esprit qui est lui-mĂȘme typiquement romantique que M. Löwy et R. Sayre travaillent leur question, illustrant la remarque de Benjamin selon laquelle la philosophie romantique ne consiste en rien dâautre quâen une « infinitĂ© de la connexion5 ». La composition mĂȘme de lâessai, dans lequel ils procĂšdent Ă plusieurs mains, dit assez combien leur mĂ©thode elle-mĂȘme â mieux vaudrait dire leur cheminement â se conçoit comme fondamentalement romantique. Rappelons la poĂ©tique collective du cercle de IĂ©na :
[âŠ] la dĂ©marche romantique consista en une sĂ©rie dâĂ©changes, en une ouverture ininterrompue Ă lâautre, en une volontĂ© de pousser la Bildung (la sienne propre et celle de lâami) toujours plus loin, et ce au sein dâune communautĂ© fraternelle. Les Ćuvres qui nous restent tĂ©moignent de ce dynamisme de lâamitiĂ© et de la pensĂ©e : souvent inachevĂ©es, faites pour la plupart de fragments, elles ne sont pas des Ćuvres au sens classique du terme, mais des expĂ©rimentations, des « essais », et, comme dans la revue AthenĂ€um, des Ćuvres Ă©crites Ă plusieurs mains6.
9« Essai » Ă©galement au sens oĂč il expĂ©rimente la rĂ©union de fragments, Esprits de feu ne relĂšve pas tant dâune sociocritique distante que dâun effort pour faire sociĂ©tĂ©, et fĂ©dĂ©rer autant que possible les visages Ă©loignĂ©s dâun mĂȘme combat, plus actuel que jamais.
Des barricades à la nostalgie néo-romantique
10Esprits de feu se place rĂ©solument dans une perspective liant histoire sociale et formes littĂ©raires. Les auteurs se concentrent dâabord sur la pĂ©riode unanimement reconnue comme romantique. En se penchant sur le poĂšte amĂ©ricain Philip Freneau (1752â1832), le premier chapitre (« Romantisme et rĂ©volution ») Ă©voque la cohabitation chez un mĂȘme auteur dâune philosophie rĂ©volutionnaire proche des LumiĂšres et dâun anticapitalisme romantique. Le partage des deux discours, lâun humaniste et progressiste, lâautre utopiste et nostalgique, ne recoupe pas celui de la prose et de la poĂ©sie, et jamais ne se voit tranchĂ© en faveur de lâun des deux. Cette bivalence culmine dans la cĂ©lĂ©bration de la Nature, antidote au rĂšgne de lâargent qui est le Mal moderne, puisquâelle est Ă la fois cette frontiĂšre Ă dĂ©fricher et conquĂ©rir, terre promise de lâidĂ©al physiocratique, et un sanctuaire indien distribuant le bien-ĂȘtre, dont les forĂȘts ne doivent pas laisser la place aux cultures. Ce premier chapitre sâintĂ©resse ensuite Ă la position originale du courant politique et culturel des utopistes romantiques dans le dĂ©bat sur la RĂ©volution française, « à la fois politiquement modĂ©rĂ©e et socialement radicale » (p. 47). Il en dĂ©signe lâinspiration rousseauiste et les principales composantes (Cercle social, « curĂ©s rouges ») avant dâillustrer cette sensibilitĂ© par un trio flamboyant : Nicolas de Bonneville (1760â1828), Bernardin de Saint-Pierre et Coleridge. Le propos se complĂšte par une Ă©tude des rapports pouvant exister entre un Ă©vĂ©nement historique rĂ©volutionnaire, en lâoccurrence le soulĂšvement de juin 1832, et la sphĂšre culturelle. Rapports qui cernent lâinfluence tant du premier sur le second quâinversement, puisquâĂ lâĂ©tude du traitement variĂ© que reçoit lâĂ©pisode de la barricade Saint-Merri selon les auteurs et les Ă©poques, rĂ©pond celle dâune sociologie des Ă©meutes qui Ă©claire lâapport des littĂ©raires Ă lâinsurrection, notamment Ă travers la figure du « bousingot » illustrĂ©e par PĂ©trus Borel. Comme le romantisme anticapitaliste lui-mĂȘme, lâĂ©meute regroupe rĂ©publicains et carlistes, ouvriers et Ă©tudiants, sous la banniĂšre du mystĂ©rieux cavalier anonyme des funĂ©railles du gĂ©nĂ©ral Lamarque (son Ă©pisode dĂ©clencheur). Câest un fait social total dont M. Löwy et R. Sayre sondent les multiples rĂ©pliques Ă©crites, des tĂ©moins impliquĂ©s que sont Heine et Dumas, au poĂšme dâun Verlaine qui nâĂ©tait pas nĂ© alors. Sand et Hugo y prĂ©sentent le cas analogue dâune rĂ©ticence premiĂšre quant Ă lâinsurrection, exprimĂ©e par des lettres ou des journaux, et dâune sympathie plus tardive réélaborĂ©e dans le cadre esthĂ©tique du roman (Horace en 1841â1842, Les MisĂ©rables en 1860â1862). La rĂ©volution ne mobilise pas les Ă©crivains anticapitalistes de la mĂȘme maniĂšre au moment oĂč elle se produit et dans le recul de la mĂ©moire.
11Mais le romantisme anticapitaliste se perpĂ©tue Ă©galement dans la position critique et nostalgique dâĂ©crits plus rĂ©cents (deuxiĂšme chapitre, « LittĂ©ratures nĂ©oâromantiques »). Câest en abordant quatre Ćuvres qualifiĂ©es de nĂ©oâromantiques que lâanalyse de M. Löwy et R. Sayre sort de la pĂ©riode assignĂ©e au romantisme pour requalifier des corpus supposĂ©s connus et quâon range ordinairement hors de lui. Lâessai tente de relire le dĂ©cadentisme de Huysmans et le dandysme de Wilde, le Faulkner des nouvelles de Memphis (« The Big Shot », « Dull Tale », « A Return ») et la nostalgie de Christa Wolf, Ă lâaune dâun idĂ©alisme combattif aux prises avec la modernitĂ©. Outre ces trois exemples, la figure de Naphta dans La Montagne magique se prĂȘte Ă une enquĂȘte sur la construction du personnage, type de lâintellectuel rĂ©actionnaire pris dĂšs le dĂ©but de lâĂ©criture dans lâopposition avec lâhumaniste progressiste (respectivement Bunge/Settembrini). Si LukĂĄcs a vu dans ce personnage Ă la fois « le caractĂšre sĂ©duisant de lâanticapitalisme romantique » (p. 141) et une prĂ©figuration du fascisme, beaucoup y ont reconnu le philosophe et sociologue marxiste luiâmĂȘme. Or lâĂ©tude rĂ©vĂšle quâil a servi au mieux de catalyseur Ă la caractĂ©risation dĂ©jĂ aboutie dâun personnage qui reprĂ©sente, au-delĂ de lui, le type de lâintellectuel juif anticapitaliste. La lecture de Landauer et de Bloch avait construit Naphta avant la rencontre de Mann avec LukĂĄcs. Naphta et ce que lâĂ©poque a appelĂ© le naphtaĂŻsme incarnent cette figure qui tient de la pensĂ©e rĂ©volutionnaire autant que religieuse.
Portrait du romantique en théoricien
12Comme le montre la figure de LukĂĄcs, centrale dans le livre, les thĂ©oriciens critiques occupent une place doublement importante dans son argument. Si le troisiĂšme chapitre est exclusivement consacrĂ© au romantisme anticapitaliste dont ils sont eux-mĂȘmes porteurs, lâouvrage ne manque pas de souligner combien ils influencent nombre dâautres figures de cette forme culturelle, Ă commencer par les Ă©crivains nĂ©oâromantiques qui sont leurs contemporains (ou leurs lecteurs) : Landauer lu par Thomas Mann, Bloch par Christa Wolf. Câest dire si la critique romantique du capitalisme, malgrĂ© sa spiritualitĂ© marquĂ©e, entend ne pas verser dans lâirrationalisme.
13Le troisiĂšme chapitre (« romantisme et thĂ©orie critique ») sâintĂ©resse Ă la lecture de Georges Sorel par LukĂĄcs, qui y trouve dâabord « écho Ă son aspiration romantique vers un socialisme religieux » (p. 184). Lâinfluence du philosophe du syndicalisme rĂ©volutionnaire français a touchĂ©, outre le jeune LukĂĄcs, nombre de penseurs comme Gramsci, qui rĂ©interprĂštent le marxisme dans une perspective romantique rĂ©volutionnaire, tournant le dos Ă lâĂ©volutionnisme scientiste et matĂ©rialiste. Tous y ont puisĂ© lâidĂ©alisme Ă©thique, le refus de lâĂtat et du libĂ©ralisme bourgeois, la coloration apocalyptique qui le caractĂ©risent. LukĂĄcs dĂ©laisse pourtant le sorĂ©lisme Ă mesure de son adhĂ©sion au marxisme bolchevik, et rompt mĂȘme avec le romantisme anticapitaliste Ă partir de lâascension du nazisme, dont il se persuade quâil en constitue le fruit. Câest le moment oĂč sa pensĂ©e fait par erreur de Schelling, Nietzsche, Bergson, mais aussi de Sorel, dâAnatole France ou de Romain Rolland autant de maillons dâune culture irrationaliste, mythique et Ă©motionnelle, quâil rend responsable de lâavĂšnement du fascisme. Exigeant sur le plan de lâhistoricisation, Esprits de feu ne laisse pas passer de pareilles approximations, argument qui justifie Ă lui seul sa lecture.
14 Chez le « prophĂšte » Walter Benjamin (p. 196), la critique romantique se fait au nom de la rĂ©volution plutĂŽt que du passĂ©. Sensible aux questions hĂ©tĂ©rodoxes de la nature et de lâĂ©galitĂ© entre les sexes, il est proche dâun TolstoĂŻ par lâassociation originale de la rĂ©volution et du messianisme, dont il rĂ©vĂšle la prĂ©sence cachĂ©e dans le premier romantisme allemand. Contrairement Ă LukĂĄcs, il fait la synthĂšse entre utopie et marxisme, assimilant sociĂ©tĂ© sans classes et Royaume de Dieu. Selon une philosophie de lâhistoire dont il revendique le « pessimisme actif, âorganisĂ©â, pratique » (p. 200), Benjamin conçoit la rĂ©volution comme nĂ©cessaire interruption Ă opposer au cours catastrophique des Ă©vĂšnements. Il appuie sa vision utopique sur lâanthropologie de Bachofen et sur lâĆuvre de Fourier (en quoi il rejoint le surrĂ©alisme), figurations dâune harmonie originaire et dâun accord futur entre lâhomme et la nature, dont lâĂ©mancipation est Ă©galement visĂ©e. Ă partir dâune relecture du Livre des passages, lâessai Ă©claire lâattaque de Benjamin contre lâidĂ©ologie du progrĂšs, exaltation de la « raison instrumentale » dont le fascisme nâest que lâenvers, « barbarie moderne, industrielle, dynamique, installĂ©e au cĆur mĂȘme du progrĂšs technique et scientifique » (p. 209). Câest cette mĂȘme « raison instrumentale » (instrumentelle Vernunft) que Bloch et Adorno, figures du portrait croisĂ© suivant, se sont employĂ©s Ă dĂ©construire chacun Ă sa maniĂšre. Les deux thĂ©oriciens critiques illustrent pour les auteurs lâidĂ©e dâune fausse opposition entre LumiĂšres et romantisme. En faisant du romantisme rĂ©volutionnaire, de ses rĂ©fĂ©rences au passĂ©, la source des actions prĂ©sentes et Ă venir, Bloch, quâHabermas qualifiait de « Schelling marxiste » tant il incarnait la pensĂ©e romantique, veut mettre la science au service de lâutopie et faire exister la raison pour le rĂȘve :
[âŠ] le socialisme ne peut jouer son rĂŽle rĂ©volutionnaire que dans lâunitĂ© insĂ©parable de la sobriĂ©tĂ© et de lâimagination, de la raison et de lâespoir, de la rigueur du dĂ©tective et de lâenthousiasme du rĂȘveur â en dâautres termes, des LumiĂšres et du romantisme. [âŠ] Il faut fusionner le courant froid et le courant chaud du marxisme, tous les deux Ă©galement indispensables. (p. 218, Ă propos de Bloch)
15Adorno a beau quant Ă lui se situer « plutĂŽt sur le terrain dâune critique interne de lâAufklĂ€rung que sur celui du romantisme » (p. 222), il partage la critique romantique dâune modernitĂ© qui rĂ©ifie lâart et dĂ©truit les dieux. Tout en critiquant la posture rĂ©actionnaire dâAldous Huxley ou de la Kulturkritik, en particulier dâOswald Spengler, il reconnaĂźt une valeur heuristique et mĂȘme visionnaire Ă leurs Ă©crits. Ă partir de points de vue opposĂ©s, Bloch et Adorno rĂ©concilient donc LumiĂšres et romantisme dans une forme de dialectique, si bien que pour M. Löwy et R. Sayre, le romantisme anticapitaliste est plutĂŽt « une radicalisation de la critique sociale des LumiĂšres » (p. 212) quâun rejet des principes de cellesâci, lâuniversalitĂ©, la rationalitĂ© et lâobjectivitĂ©. Ce portrait novateur du romantique en thĂ©oricien Ă©corne quoi quâil en soit la vision du romantique comme rĂȘveur purement idĂ©aliste, comme dĂ©serteur ou SchwĂ€rmer adepte du mythe. Esprits de feu se prĂ©sente localement comme une sociocritique de la sociocritique, et une perpĂ©tuation infinie de la critique comme conscience romantique par excellence.
RĂ©sistances prĂ©industrielles dâici & dâailleurs
16Le quatriĂšme et dernier chapitre (« Figures du romantisme rĂ©volutionnaire ») obĂ©it visiblement plus encore que les autres au principe disparate de lâouvrage. On y trouve trois Ă©tudes, consacrĂ©es dans lâordre Ă la « charge explosive » du surrĂ©alisme, Ă la tendance romantique du marxisme de JosĂ© Carlos MariĂĄtegui et au courant romantique dans les sciences sociales en Angleterre. Leur point commun est sans doute dâĂ©noncer une critique de la civilisation moderne qui repose avant tout sur une forme de primitivisme, sur lâexaltation dâun communisme originel antĂ©rieur Ă lâĂ©tablissement du capitalisme industriel. Le point oĂč Thompson rejoint MariĂĄtegui, câest en effet la dĂ©signation de la culture populaire anglaise de la fin du xviiie siĂšcle comme « culture traditionnelle rebelle » dans son dernier ouvrage, Customs in Common (1991). Lâhistoire, la littĂ©rature et les sciences sociales sont engagĂ©es dĂšs lors quâelles sont conscientes de dĂ©crire quelque chose qui se rĂ©pĂšte aujourdâhui dans les « pays en voie de dĂ©veloppement », et dont dĂ©pend aussi lâavenir Ă©cologique de la planĂšte. Cette rĂ©fĂ©rence primitive peut donc tout aussi bien se situer, dâailleurs, sous les latitudes lointaines de lâĂźle dâHaĂŻti, qui intĂ©ressa tant Breton, ou des Andes magnifiĂ©es de MariĂĄtegui, quâau sein de la nation la plus industrielle qui soit, celle dont Marx pensait quâelle serait le théùtre par excellence de la rĂ©volution prolĂ©tarienne, lâAngleterre.
17Le surrĂ©alisme, que M. Löwy connaĂźt bien, constitue la quĂȘte puissante dâune civilisation nouvelle qui ne soit pas tristement rĂ©aliste ou bornĂ©e par le positivisme. La force de ce mouvement est de viser une rĂ©volution tant individuelle que sociale, selon sa double « étoile », ses mots dâordre rimbaldien (« Changer la vie ») et marxien (changer le monde). Le marxisme surrĂ©aliste est dâailleurs un « marxisme gothique » (p. 229), pĂ©nĂ©trĂ© de merveilleux et lu Ă travers Rimbaud, LautrĂ©amont et le roman noir anglais. Esprits de feu insiste sur les rĂ©fĂ©rences culturelles prĂ©-modernes du mouvement, citant lâattention quâil porte à « lâart magique » (expression empruntĂ©e Ă Novalis), de lâalchimie Ă la Kabbale et aux arts primitifs dâOcĂ©anie et dâAmĂ©rique, mais surtout la confĂ©rence prononcĂ©e par Breton en HaĂŻti7 en 1945, qui contribua Ă la chute du dictateur Elie Lescot.
18Le penseur pĂ©ruvien JosĂ© Carlos MariĂĄtegui (1894â1930), aussi bien que lâhistorien Edward Palmer Thompson (1924â1993) ou lâĂ©crivain de la Nouvelle Gauche (New Left) Raymond Williams (1921â1988) en Angleterre, sont issus dâun marxisme romantique qui dĂ©nonce les illusions du progrĂšs, ce qui leur permet de dĂ©crire lâaccĂšs au socialisme autrement que par le passage obligĂ© (dâun point de vue orthodoxe) par la civilisation industrielle. MariĂĄtegui propose ainsi un marxisme de lâaventure renouant avec le donquichottisme (inspirĂ© dâUnamuno) et les traditions communautaires de la paysannerie andine. Comme ce « communisme inca8 », le courant romantique de la critique sociale anglaise se voudrait un chemin vers une alternative utopique Ă lâexpansion industrielle et coloniale, sinon un modĂšle socialiste local, enracinĂ©, donc « indigĂšne ». Remontant Ă la tradition de Thomas Carlyle, de John Ruskin et de William Morris au xixe siĂšcle, M. Löwy et R. Sayre mettent en Ă©vidence la forte composante romantique qui perdure dans les travaux des sciences sociales britanniques, notamment chez Hoggart et Williams, inventeurs des « cultural studies ». Leur livre est fascinant en cela quâil interroge les fondements sociaux et idĂ©ologiques de la critique littĂ©raire et culturelle elle-mĂȘme.
19Lâassimilation de la rĂ©volution industrielle Ă une aliĂ©nation est une idĂ©e importante qui transparaĂźt jusque dans les travaux dâhistoire les plus rĂ©cents9. Ă partir des annĂ©es 1950, les « cultural studies » de Williams et lâhistoire engagĂ©e de Thompson critiquent toutes deux lâutilitarisme dâun point de vue romantique, et les deux figures signent en 1967-1968 le May Day Manifesto, qui dĂ©nonce le mythe du progrĂšs moderne. Selon les auteurs dâEsprits de feu, lâhistoire et la sociologie des victimes du progrĂšs illustrent « ce que Benjamin appelait de ses vĆux : une histoire Ă©crite du point de vue des vaincus » (p. 260). Ils prennent pour exemple la rĂ©interprĂ©tation par Thompson des actes de luddisme comme « éruption violente de sentiments contre un capitalisme industriel sauvage » (p. 263). Si Thompson ne faisait luiâmĂȘme remonter la critique sociale quâil documente Ă Shelley, Keats et Wordsworth, on pourrait rappeler avec Gusdorf combien les sciences humaines trouvent leurs fondements les plus profonds dans le romantisme des xviiie et xixe siĂšcles, y compris dans une mise en cause de la mainmise univoque de la raison.
Des « sentiers » parmi dâautres
20LâĂ©pistĂ©mologie dâEsprits de feu est rĂ©solument comparatiste. Se trouvent pensĂ©s en commun, non seulement des Ă©crivains dâhorizons linguistiques et culturels distincts (Huysmans et Wilde, Sorel et LukĂĄcs), des rĂ©gimes de crĂ©ation hĂ©tĂ©rogĂšnes (littĂ©rature et sciences sociales), des rĂ©seaux intertextuels ou encore des courants philosophiques (le marxisme et les LumiĂšres accompagnent le romantisme), mais encore ces Ă©tudes donnĂ©es isolĂ©ment sur un plan chronologique se fĂ©condentâelles toutes au sein de lâouvrage pour donner corps Ă la nĂ©buleuse plus vivante que jamais du romantisme anticapitaliste. On note ainsi la permanence de lâaspect religieux de sa critique, de la conversion de Huysmans Ă la magie surrĂ©aliste en passant par le messianisme de Benjamin ou la spiritualitĂ© de Naphta. MĂȘme sâils ne font pas toujours lâobjet dâune synthĂšse Ă part, dâautres constantes Ă©tayent la thĂšse dâun continuum romantique opposĂ© au capitalisme : la mĂ©moire, le prophĂ©tisme et lâutopie, lâidĂ©e dâun paradis perdu.
21Toujours sur un plan Ă©pistĂ©mologique, cet essai met en place un recours intelligent Ă la biographie, comme microâhistoire des idĂ©es Ă Ă©chelle individuelle et interâindividuelle, selon la pratique des portraits croisĂ©s. On assiste ainsi Ă la complexitĂ© et Ă lâĂ©volution de la philosophie morale et politique des auteurs envisagĂ©s, par exemple Ă la « rupture avec le romantisme anticapitaliste » de LukĂĄcs, ou Ă la rĂ©signation finale de Christa Wolf.
22M. Löwy et R. Sayre nâen sont pas Ă leur coup dâessai. Ils avaient Ă©crit ensemble RĂ©volte et mĂ©lancolie10en 1992, Ă©tude systĂ©matique quâils opposent Ă lâesprit expĂ©rimental du prĂ©sent ouvrage, qui se veut un recueil « dâexplorations dans quelques-uns des sentiers qui traversent lâimmense forĂȘt romantique » (p. 9), mais qui en est le complĂ©ment Ă la fois. La rencontre entre ces deux chercheurs semble dâautant plus fructueuse quâils conservent chacun une voix, R. Sayre se consacrant Ă lâaspect plus littĂ©raire de cet examen de la modernitĂ©11, M. Löwy Ă ses implications politiques et philosophiques. Ce dernier a choisi et prĂ©sentĂ© rĂ©cemment des textes de Benjamin pour le recueil Romantisme et critique de la civilisation, chez Payot12. Il est aussi lâauteur de Juifs hĂ©tĂ©rodoxes. Romantisme, messianisme, utopie13, oĂč lâon retrouve le principe du portrait croisĂ© avec un personnel renouvelé : Arendt et Benjamin, Bloch et LukĂĄcs mais aussi Bloch et Hans Jonas, comme le titre de leurs Ćuvres le laissait attendre : du Principe espĂ©rance au Principe responsabilitĂ©.
23Si Esprits de feu entre en trĂšs forte rĂ©sonnance avec le catalogue gĂ©nĂ©ral des Ă©ditions du Sandre, un rapide coup dâĆil Ă ce mĂȘme catalogue montre nĂ©anmoins aussi que le livre semble laisser de cĂŽtĂ© un certain nombre de critiques romantiques non marxistes du capitalisme, comme Thoreau et Emerson, Carpenter ou Kropotkine, il est vrai figures terriennes plutĂŽt que de feu14. Les « figures » dâEsprits de feu traduisent un choix, celui dâĂ©tudier les rapports du romantisme avec les marxismes hĂ©tĂ©rodoxes, et dans une moindre mesure avec le fĂ©minisme. Ă cet Ă©gard, ce nâest quâun type majoritaire de figures qui se trouve traitĂ© dans lâessai, un romantisme anticapitaliste parmi bien dâautres. Outre Armand Robin, on peut songer Ă la critique de la sociĂ©tĂ© du spectacle par Guy Debord, qui tenta de sâextraire du monde capitaliste en construisant des situations Ă©chappant Ă la quantification et Ă la rationalisation bourgeoises de lâespace-temps15. Nâest-ce pas au nom dâun certain romantisme anticapitaliste que les anarchistes critiquaient (et critiquent encore), eux aussi, non seulement la quantification et la rĂ©ification du monde moderne, son assujettissement Ă lâargent, mais aussi, dĂ©jĂ , non sans un certain prophĂ©tisme visionnaire, la probabilitĂ© que le marxisme soit utilisĂ© avec les mĂȘmes consĂ©quences fĂącheuses que celles quâil entendait critiquer ? Quelque chose de la raison instrumentale ne se trouveâtâil pas irrĂ©mĂ©diablement prĂ©sent dans le marxisme, contre quoi le socialisme utopique libertaire mettait en garde quant Ă lui dĂšs le dĂ©but ? Câest Ă propos de Benjamin que le problĂšme que pose Ă cet Ă©gard le corpus dâEsprits de feu se trouve explicité :
Ă partir de son adhĂ©sion au marxisme au cours des annĂ©es 1920, Benjamin conçoit lâutopie comme une sociĂ©tĂ© sans classes et sans pouvoir autoritaire. Proche des communistes, il garde nĂ©anmoins une certaine distance critique. (p. 199)
24Sous une forme ou une autre, beaucoup des figures choisies par Michael Löwy et Robert Sayre sont confrontĂ©es Ă ce problĂšme de juste « distance », qui recouvre la contradiction entre utopisme anti-autoritaire et « socialisme rĂ©ellement existant16 ». Il se rĂ©sout le plus souvent dans une forme dâhĂ©tĂ©rodoxie ou de dissidence qui nâest jamais une franche alternative. Il est pourtant rĂ©vĂ©lateur que le surrĂ©alisme entretienne des liens avec lâanarchisme, ou que Benjamin fasse rĂ©fĂ©rence au communisme libertaire plutĂŽt quâau marxisme, citant Bakounine quand il commente le surrĂ©alisme17. Georges Gusdorf Ă©crivait dĂ©jĂ que « lâindividu romantique est un dissident, un Ă©migrĂ© Ă lâintĂ©rieur, devant la montĂ©e des pĂ©rils de la civilisation industrielle et du monde bourgeois18. »
25Sans doute manque-t-il donc Ă ce livre dâautres figures, mieux Ă mĂȘme, par une distance plus grande avec « lâhistoire de lâinfamie » (Borges), de faire mesurer lâĂ©quation morale en jeu dans toute philosophie rĂ©volutionnaire, au degrĂ© de compromission ou dâengagement prĂšs. Câest ce quâon peut supposer quâun Ă©largissement de ce corpus dĂ©jĂ si large trouverait chez les transcendantalistes amĂ©ricains, dans la rĂ©volte dâun Genet ou dâun Artaud, ou liĂ© Ă la nostalgie crĂ©pusculaire de Cormac MacCarthy. Â

