Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 12, numéro 9
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Bertrand Guest

La nébuleuse philosophique & littéraire du romantisme anticapitaliste

Michael Löwy & Robert Sayre, Esprits de feu, figures du romantisme anti-capitaliste, Paris : Éditions du Sandre, 2010, 288 p., EAN 9782358210348.

1Collection raisonnĂ©e et augmentĂ©e d’essais antĂ©rieurs, ce recueil Ă  deux voix obĂ©it Ă  une visĂ©e essentielle : doubler la description traditionnelle du romantisme comme mouvement culturel (essentiellement littĂ©raire et artistique) d’une prise en compte de sa composante sociale et philosophique (donc critique et politique). VoilĂ  qui requalifie la dĂ©termination historique du phĂ©nomĂšne — qui remonte dĂšs lors au xviiie siĂšcle et s’étend jusqu’à aujourd’hui1, Ă©chappant aux bornes de 1830 ou 1848 parfois retenues par l’histoire littĂ©raire — et, plus largement, son Ă©tendue. Au sens spatial bien sĂ»r, puisqu’aux trois foyers originels que sont l’Allemagne, l’Angleterre et la France s’ajoutent ici des horizons amĂ©ricains, du Nord (Philip Freneau) comme du Sud (JosĂ© Carlos MariĂĄtegui). Mais cette Ă©tendue plus vaste rendue au romantisme est surtout Ă  comprendre en un sens social et historique : les auteurs entendent Ă©tudier le romantisme Ă  travers le prisme de l’opposition au capitalisme, combat romantique par excellence en ce qu’il concerne tous les aspects de la vie. Ils procĂšdent Ă  partir d’une dĂ©finition nouvelle de ce mouvement comme « protestation culturelle contre la civilisation industrielle/capitaliste moderne » (p. 13). C’est dire s’ils en font justement davantage qu’un mouvement : le « romantisme anticapitaliste » est une Weltanschauung, une vision du monde dont l’assise socio‑historique est beaucoup plus large que celle usuellement attribuĂ©e aux phĂ©nomĂšnes strictement culturels. Il est une « forme de la culture moderne » (p. 13). Dans une approche dont ils revendiquent l’inspiration marxiste, Michael Löwy et Robert Sayre proposent dans ce livre une analyse socio‑historique du phĂ©nomĂšne, afin de mieux comprendre l’unicitĂ© du projet politique romantique, son holisme imperceptible Ă  quiconque le rĂ©duit Ă  un courant artistique, la totalitĂ© qu’il embrasse, trop souvent indiscernable mĂȘme aux yeux des spĂ©cialistes qui se partagent son hĂ©ritage.

2Or comprendre sa cohĂ©rence n’est pas tĂąche aisĂ©e, tant les politiques romantiques semblent diverger, parfois au sein de l’Ɠuvre d’un mĂȘme auteur. La typologie initiale de ces attitudes de rejet romantique de la modernitĂ© capitaliste est Ă©loquente, qui juxtapose les positions restitutionniste, conservatrice, fasciste et rĂ©signĂ©e d’une part ; rĂ©formiste, rĂ©volutionnaire ou utopiste de l’autre (p. 27‑29), le volume se concentrant sur ces derniĂšres.

3La vision du monde du romantisme constitue une forme spĂ©cifique de critique de la « modernité », qu’on pourrait dĂ©finir comme la civilisation englobante, Ă  facettes multiples, qui se dĂ©veloppe avec le capitalisme. La spĂ©cificitĂ© de la critique romantique vient de ce qu’elle se fait au nom de valeurs et d’idĂ©aux puisĂ©s dans un passĂ© pré‑capitaliste, pré‑moderne, tandis que d’autres critiques peuvent se faire au nom du « progrĂšs », fondĂ©es sur l’idĂ©e que la modernitĂ© n’a pas suffisamment avancĂ© dans la piste qu’elle a suivi (p. 16).

4Des glissements de l’une Ă  l’autre de ces grandes options, nostalgique ou progressiste, enrichissent encore le tableau. C’est dans ce passage de l’une Ă  l’autre des deux critiques que l’ouvrage s’avĂšre mĂȘme le plus intĂ©ressant. L’exemple le plus frappant est peut‑ĂȘtre celui de Christa Wolf, Ă©crivain est‑allemande dont la critique a souvent soulignĂ© l’évolution du marxisme au fĂ©minisme et des LumiĂšres au Romantisme, supposant une rupture de l’un Ă  l’autre de ces postulats respectifs. Le chapitre consacrĂ© Ă  l’auteur de la Moskauer Novelle, de Christa T. et de Cassandra (p. 146‑182) s’attache au contraire Ă  souligner la cohĂ©rence qui sous-tend l’ensemble, et Ă  montrer que « la maturation d’une perspective fĂ©ministe romantique n’annule pas l’optique marxiste/LumiĂšres, mais la rĂ©interprĂšte » (p. 147). D’avant la construction du Mur Ă  aprĂšs sa chute, l’éclairage romantique anticapitaliste souligne la permanence du « saut dialectique que peut opĂ©rer le romantisme entre le passĂ© et l’avenir, la nostalgie et l’utopie » (p. 155), saut qui parcourt les rĂ©cits et les essais de Wolf, hantĂ©s par Ernst Bloch comme par Karoline von GĂŒnderrode. Ce dĂ©veloppement prĂ©cise bien qu’à travers le cas de Christa Wolf, c’est tout un groupe d’auteurs est-allemands des annĂ©es 60 et 70 qui se trouve Ă©voqué : Heiner MĂŒller, Volker Braun et Christoph Hain, tous critiques Ă  l’égard de la rĂ©ification et de l’aliĂ©nation modernes — les deux cĂŽtĂ©s du rideau de fer n’ont sur ce plan lĂ  rien qui les distingue. Mais plus largement, cette dialectique du passĂ© et de l’avenir est le vĂ©ritable nƓud gordien de la critique romantique anticapitaliste.

5L’indivisibilitĂ© romantique de la littĂ©rature et de la vie, l’absolu romantique en d’autres termes, impose sans doute lui-mĂȘme ce point de vue Ă©largi sur ses productions culturelles. FĂ»t-il hĂ©tĂ©rodoxe, le marxisme n’est cependant qu’une lecture parmi d’autres de ce phĂ©nomĂšne global. Ainsi cette Ă©tude passionnante mĂ©riterait-elle sans doute d’ĂȘtre complĂ©tĂ©e par une (socio‑)critique moins strictement centrĂ©e sur le marxisme. Les pistes qu’elle propose privilĂ©gient sciemment une certaine branche de la critique romantique anticapitaliste, et cette liste non exhaustive des « esprits de feu » gagnerait Ă  accueillir de nouveaux membres, notamment du cĂŽtĂ© des diffĂ©rents courants de l’anarchisme. Comment ne pas penser aux poĂšmes d’Armand Robin, et en particulier aux premiers vers du « Programme en quelques siĂšcles » ?

On supprimera la Foi
Au nom de la LumiĂšre,
Puis on supprimera la lumiĂšre.

On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison2.

Historiciser & romantiser l’étude du romantisme

6Selon les auteurs, la critique romantique de la modernitĂ© capitaliste s’exerce essentiellement contre les Ă©volutions dĂ©sespĂ©rantes que constituent le dĂ©senchantement du monde, sa quantification, sa mĂ©canisation, ainsi que l’abstraction rationaliste et la dissolution des liens sociaux. Changeante et profondĂ©ment nostalgique, elle recourt notoirement pour ce faire Ă  la religion, Ă  la magie, au mythe, mais aussi Ă  la diabolisation des machines et Ă  un retour au concret qui se traduit dans l’importance accordĂ©e Ă  l’histoire, ainsi qu’aux comportements qui Ă©chappent Ă  la raison courante, en particulier l’amour. Tous ces thĂšmes sont connus mais prennent un sens nouveau dĂšs lors qu’on en perçoit, Ă  la lecture de cet essai, la charge commune Ă  l’encontre du capitalisme. Le monde du rĂȘve et de la nuit est ainsi une rĂ©volte critique autant qu’une fuite poĂ©tique.

7Mais pourquoi postuler une critique romantique du capitalisme, quand Luc Boltanski et Ève Chiapello ont dĂ©jĂ  distinguĂ© les deux courants qui se sont rejoints en mai 68 sous les types wĂ©bĂ©riens de la « critique sociale » et de la « critique artiste3 » ? FondĂ©e sur le jeu et la libĂ©ration de la parole, cette derniĂšre recoupe en effet largement ce que M. Löwy et R. Sayre entendent par « critique romantique du capitalisme ». Ces derniers justifient ainsi la nouveautĂ© de leur dĂ©marche : lĂ  oĂč les sociologues renvoyaient cette critique artiste au mode de vie bohĂšme, Esprits de feu envisage la base sociale en rĂ©alitĂ© plus large de l’anticapitalisme romantique. VoilĂ  que les femmes (indĂ©pendamment de leur origine de classe), les intellectuels en gĂ©nĂ©ral et tous ceux pour qui « le capitalisme moderne peut provoquer un dĂ©clin ou une crise de leur statut, et/ou menacer leur mode de vie et leurs valeurs » (p. 29), rejoignent les dandys et les poĂštes maudits. La sociologie du fait romantique est loin de se cantonner au monde des lettres ou de la culture. Non seulement elle concerne une large part de la sociĂ©tĂ©, au-delĂ  des barriĂšres de classe, mais elle se complique d’interactions et de jeux d’influences que le livre prend en charge. Et comment soutenir en effet que le clergĂ© et l’aristocratie, eux aussi menacĂ©s par l’ascension de la bourgeoisie et parties prenantes du romantisme anticapitaliste, relĂšvent d’une « critique artiste » ?

8En rapprochant les uns des autres des « figures » issues de champs traditionnellement distincts, tels la littĂ©rature (Verlaine, Thomas Mann, les surrĂ©alistes), la thĂ©orie critique et les sciences sociales (l’école de Francfort, Raymond Williams, William Morris et E. P. Thompson), M. Löwy et R. Sayre ne font pas autre chose que les frĂšres Schlegel eux‑mĂȘmes, qui regroupaient autour d’eux (pour ne pas dire en eux) savants, philosophes, poĂštes, naturalistes4. C’est donc dans un esprit qui est lui-mĂȘme typiquement romantique que M. Löwy et R. Sayre travaillent leur question, illustrant la remarque de Benjamin selon laquelle la philosophie romantique ne consiste en rien d’autre qu’en une « infinitĂ© de la connexion5 ». La composition mĂȘme de l’essai, dans lequel ils procĂšdent Ă  plusieurs mains, dit assez combien leur mĂ©thode elle-mĂȘme — mieux vaudrait dire leur cheminement — se conçoit comme fondamentalement romantique. Rappelons la poĂ©tique collective du cercle de IĂ©na :

[
] la dĂ©marche romantique consista en une sĂ©rie d’échanges, en une ouverture ininterrompue Ă  l’autre, en une volontĂ© de pousser la Bildung (la sienne propre et celle de l’ami) toujours plus loin, et ce au sein d’une communautĂ© fraternelle. Les Ɠuvres qui nous restent tĂ©moignent de ce dynamisme de l’amitiĂ© et de la pensĂ©e : souvent inachevĂ©es, faites pour la plupart de fragments, elles ne sont pas des Ɠuvres au sens classique du terme, mais des expĂ©rimentations, des « essais », et, comme dans la revue AthenĂ€um, des Ɠuvres Ă©crites Ă  plusieurs mains6.

9« Essai » Ă©galement au sens oĂč il expĂ©rimente la rĂ©union de fragments, Esprits de feu ne relĂšve pas tant d’une sociocritique distante que d’un effort pour faire sociĂ©tĂ©, et fĂ©dĂ©rer autant que possible les visages Ă©loignĂ©s d’un mĂȘme combat, plus actuel que jamais.

Des barricades à la nostalgie néo-romantique

10Esprits de feu se place rĂ©solument dans une perspective liant histoire sociale et formes littĂ©raires. Les auteurs se concentrent d’abord sur la pĂ©riode unanimement reconnue comme romantique. En se penchant sur le poĂšte amĂ©ricain Philip Freneau (1752‑1832), le premier chapitre (« Romantisme et rĂ©volution ») Ă©voque la cohabitation chez un mĂȘme auteur d’une philosophie rĂ©volutionnaire proche des LumiĂšres et d’un anticapitalisme romantique. Le partage des deux discours, l’un humaniste et progressiste, l’autre utopiste et nostalgique, ne recoupe pas celui de la prose et de la poĂ©sie, et jamais ne se voit tranchĂ© en faveur de l’un des deux. Cette bivalence culmine dans la cĂ©lĂ©bration de la Nature, antidote au rĂšgne de l’argent qui est le Mal moderne, puisqu’elle est Ă  la fois cette frontiĂšre Ă  dĂ©fricher et conquĂ©rir, terre promise de l’idĂ©al physiocratique, et un sanctuaire indien distribuant le bien-ĂȘtre, dont les forĂȘts ne doivent pas laisser la place aux cultures. Ce premier chapitre s’intĂ©resse ensuite Ă  la position originale du courant politique et culturel des utopistes romantiques dans le dĂ©bat sur la RĂ©volution française, « à la fois politiquement modĂ©rĂ©e et socialement radicale » (p. 47). Il en dĂ©signe l’inspiration rousseauiste et les principales composantes (Cercle social, « curĂ©s rouges ») avant d’illustrer cette sensibilitĂ© par un trio flamboyant : Nicolas de Bonneville (1760‑1828), Bernardin de Saint-Pierre et Coleridge. Le propos se complĂšte par une Ă©tude des rapports pouvant exister entre un Ă©vĂ©nement historique rĂ©volutionnaire, en l’occurrence le soulĂšvement de juin 1832, et la sphĂšre culturelle. Rapports qui cernent l’influence tant du premier sur le second qu’inversement, puisqu’à l’étude du traitement variĂ© que reçoit l’épisode de la barricade Saint-Merri selon les auteurs et les Ă©poques, rĂ©pond celle d’une sociologie des Ă©meutes qui Ă©claire l’apport des littĂ©raires Ă  l’insurrection, notamment Ă  travers la figure du « bousingot » illustrĂ©e par PĂ©trus Borel. Comme le romantisme anticapitaliste lui-mĂȘme, l’émeute regroupe rĂ©publicains et carlistes, ouvriers et Ă©tudiants, sous la banniĂšre du mystĂ©rieux cavalier anonyme des funĂ©railles du gĂ©nĂ©ral Lamarque (son Ă©pisode dĂ©clencheur). C’est un fait social total dont M. Löwy et R. Sayre sondent les multiples rĂ©pliques Ă©crites, des tĂ©moins impliquĂ©s que sont Heine et Dumas, au poĂšme d’un Verlaine qui n’était pas nĂ© alors. Sand et Hugo y prĂ©sentent le cas analogue d’une rĂ©ticence premiĂšre quant Ă  l’insurrection, exprimĂ©e par des lettres ou des journaux, et d’une sympathie plus tardive réélaborĂ©e dans le cadre esthĂ©tique du roman (Horace en 1841‑1842, Les MisĂ©rables en 1860‑1862). La rĂ©volution ne mobilise pas les Ă©crivains anticapitalistes de la mĂȘme maniĂšre au moment oĂč elle se produit et dans le recul de la mĂ©moire.

11Mais le romantisme anticapitaliste se perpĂ©tue Ă©galement dans la position critique et nostalgique d’écrits plus rĂ©cents (deuxiĂšme chapitre, « LittĂ©ratures nĂ©o‑romantiques »). C’est en abordant quatre Ɠuvres qualifiĂ©es de nĂ©o‑romantiques que l’analyse de M. Löwy et R. Sayre sort de la pĂ©riode assignĂ©e au romantisme pour requalifier des corpus supposĂ©s connus et qu’on range ordinairement hors de lui. L’essai tente de relire le dĂ©cadentisme de Huysmans et le dandysme de Wilde, le Faulkner des nouvelles de Memphis (« The Big Shot », « Dull Tale », « A Return ») et la nostalgie de Christa Wolf, Ă  l’aune d’un idĂ©alisme combattif aux prises avec la modernitĂ©. Outre ces trois exemples, la figure de Naphta dans La Montagne magique se prĂȘte Ă  une enquĂȘte sur la construction du personnage, type de l’intellectuel rĂ©actionnaire pris dĂšs le dĂ©but de l’écriture dans l’opposition avec l’humaniste progressiste (respectivement Bunge/Settembrini). Si LukĂĄcs a vu dans ce personnage Ă  la fois « le caractĂšre sĂ©duisant de l’anticapitalisme romantique » (p. 141) et une prĂ©figuration du fascisme, beaucoup y ont reconnu le philosophe et sociologue marxiste lui‑mĂȘme. Or l’étude rĂ©vĂšle qu’il a servi au mieux de catalyseur Ă  la caractĂ©risation dĂ©jĂ  aboutie d’un personnage qui reprĂ©sente, au-delĂ  de lui, le type de l’intellectuel juif anticapitaliste. La lecture de Landauer et de Bloch avait construit Naphta avant la rencontre de Mann avec LukĂĄcs. Naphta et ce que l’époque a appelĂ© le naphtaĂŻsme incarnent cette figure qui tient de la pensĂ©e rĂ©volutionnaire autant que religieuse.

Portrait du romantique en théoricien

12Comme le montre la figure de LukĂĄcs, centrale dans le livre, les thĂ©oriciens critiques occupent une place doublement importante dans son argument. Si le troisiĂšme chapitre est exclusivement consacrĂ© au romantisme anticapitaliste dont ils sont eux-mĂȘmes porteurs, l’ouvrage ne manque pas de souligner combien ils influencent nombre d’autres figures de cette forme culturelle, Ă  commencer par les Ă©crivains nĂ©o‑romantiques qui sont leurs contemporains (ou leurs lecteurs) : Landauer lu par Thomas Mann, Bloch par Christa Wolf. C’est dire si la critique romantique du capitalisme, malgrĂ© sa spiritualitĂ© marquĂ©e, entend ne pas verser dans l’irrationalisme.

13Le troisiĂšme chapitre (« romantisme et thĂ©orie critique ») s’intĂ©resse Ă  la lecture de Georges Sorel par LukĂĄcs, qui y trouve d’abord « écho Ă  son aspiration romantique vers un socialisme religieux » (p. 184). L’influence du philosophe du syndicalisme rĂ©volutionnaire français a touchĂ©, outre le jeune LukĂĄcs, nombre de penseurs comme Gramsci, qui rĂ©interprĂštent le marxisme dans une perspective romantique rĂ©volutionnaire, tournant le dos Ă  l’évolutionnisme scientiste et matĂ©rialiste. Tous y ont puisĂ© l’idĂ©alisme Ă©thique, le refus de l’État et du libĂ©ralisme bourgeois, la coloration apocalyptique qui le caractĂ©risent. LukĂĄcs dĂ©laisse pourtant le sorĂ©lisme Ă  mesure de son adhĂ©sion au marxisme bolchevik, et rompt mĂȘme avec le romantisme anticapitaliste Ă  partir de l’ascension du nazisme, dont il se persuade qu’il en constitue le fruit. C’est le moment oĂč sa pensĂ©e fait par erreur de Schelling, Nietzsche, Bergson, mais aussi de Sorel, d’Anatole France ou de Romain Rolland autant de maillons d’une culture irrationaliste, mythique et Ă©motionnelle, qu’il rend responsable de l’avĂšnement du fascisme. Exigeant sur le plan de l’historicisation, Esprits de feu ne laisse pas passer de pareilles approximations, argument qui justifie Ă  lui seul sa lecture.

14 Chez le « prophĂšte » Walter Benjamin (p. 196), la critique romantique se fait au nom de la rĂ©volution plutĂŽt que du passĂ©. Sensible aux questions hĂ©tĂ©rodoxes de la nature et de l’égalitĂ© entre les sexes, il est proche d’un TolstoĂŻ par l’association originale de la rĂ©volution et du messianisme, dont il rĂ©vĂšle la prĂ©sence cachĂ©e dans le premier romantisme allemand. Contrairement Ă  LukĂĄcs, il fait la synthĂšse entre utopie et marxisme, assimilant sociĂ©tĂ© sans classes et Royaume de Dieu. Selon une philosophie de l’histoire dont il revendique le « pessimisme actif, “organisĂ©â€, pratique » (p. 200), Benjamin conçoit la rĂ©volution comme nĂ©cessaire interruption Ă  opposer au cours catastrophique des Ă©vĂšnements. Il appuie sa vision utopique sur l’anthropologie de Bachofen et sur l’Ɠuvre de Fourier (en quoi il rejoint le surrĂ©alisme), figurations d’une harmonie originaire et d’un accord futur entre l’homme et la nature, dont l’émancipation est Ă©galement visĂ©e. À partir d’une relecture du Livre des passages, l’essai Ă©claire l’attaque de Benjamin contre l’idĂ©ologie du progrĂšs, exaltation de la « raison instrumentale » dont le fascisme n’est que l’envers, « barbarie moderne, industrielle, dynamique, installĂ©e au cƓur mĂȘme du progrĂšs technique et scientifique » (p. 209). C’est cette mĂȘme « raison instrumentale » (instrumentelle Vernunft) que Bloch et Adorno, figures du portrait croisĂ© suivant, se sont employĂ©s Ă  dĂ©construire chacun Ă  sa maniĂšre. Les deux thĂ©oriciens critiques illustrent pour les auteurs l’idĂ©e d’une fausse opposition entre LumiĂšres et romantisme. En faisant du romantisme rĂ©volutionnaire, de ses rĂ©fĂ©rences au passĂ©, la source des actions prĂ©sentes et Ă  venir, Bloch, qu’Habermas qualifiait de « Schelling marxiste » tant il incarnait la pensĂ©e romantique, veut mettre la science au service de l’utopie et faire exister la raison pour le rĂȘve :

[
] le socialisme ne peut jouer son rĂŽle rĂ©volutionnaire que dans l’unitĂ© insĂ©parable de la sobriĂ©tĂ© et de l’imagination, de la raison et de l’espoir, de la rigueur du dĂ©tective et de l’enthousiasme du rĂȘveur — en d’autres termes, des LumiĂšres et du romantisme. [
] Il faut fusionner le courant froid et le courant chaud du marxisme, tous les deux Ă©galement indispensables. (p. 218, Ă  propos de Bloch)

15Adorno a beau quant Ă  lui se situer « plutĂŽt sur le terrain d’une critique interne de l’AufklĂ€rung que sur celui du romantisme » (p. 222), il partage la critique romantique d’une modernitĂ© qui rĂ©ifie l’art et dĂ©truit les dieux. Tout en critiquant la posture rĂ©actionnaire d’Aldous Huxley ou de la Kulturkritik, en particulier d’Oswald Spengler, il reconnaĂźt une valeur heuristique et mĂȘme visionnaire Ă  leurs Ă©crits. À partir de points de vue opposĂ©s, Bloch et Adorno rĂ©concilient donc LumiĂšres et romantisme dans une forme de dialectique, si bien que pour M. Löwy et R. Sayre, le romantisme anticapitaliste est plutĂŽt « une radicalisation de la critique sociale des LumiĂšres » (p. 212) qu’un rejet des principes de celles‑ci, l’universalitĂ©, la rationalitĂ© et l’objectivitĂ©. Ce portrait novateur du romantique en thĂ©oricien Ă©corne quoi qu’il en soit la vision du romantique comme rĂȘveur purement idĂ©aliste, comme dĂ©serteur ou SchwĂ€rmer adepte du mythe. Esprits de feu se prĂ©sente localement comme une sociocritique de la sociocritique, et une perpĂ©tuation infinie de la critique comme conscience romantique par excellence.

RĂ©sistances prĂ©industrielles d’ici & d’ailleurs

16Le quatriĂšme et dernier chapitre (« Figures du romantisme rĂ©volutionnaire ») obĂ©it visiblement plus encore que les autres au principe disparate de l’ouvrage. On y trouve trois Ă©tudes, consacrĂ©es dans l’ordre Ă  la « charge explosive » du surrĂ©alisme, Ă  la tendance romantique du marxisme de JosĂ© Carlos MariĂĄtegui et au courant romantique dans les sciences sociales en Angleterre. Leur point commun est sans doute d’énoncer une critique de la civilisation moderne qui repose avant tout sur une forme de primitivisme, sur l’exaltation d’un communisme originel antĂ©rieur Ă  l’établissement du capitalisme industriel. Le point oĂč Thompson rejoint MariĂĄtegui, c’est en effet la dĂ©signation de la culture populaire anglaise de la fin du xviiie siĂšcle comme « culture traditionnelle rebelle » dans son dernier ouvrage, Customs in Common (1991). L’histoire, la littĂ©rature et les sciences sociales sont engagĂ©es dĂšs lors qu’elles sont conscientes de dĂ©crire quelque chose qui se rĂ©pĂšte aujourd’hui dans les « pays en voie de dĂ©veloppement », et dont dĂ©pend aussi l’avenir Ă©cologique de la planĂšte. Cette rĂ©fĂ©rence primitive peut donc tout aussi bien se situer, d’ailleurs, sous les latitudes lointaines de l’üle d’HaĂŻti, qui intĂ©ressa tant Breton, ou des Andes magnifiĂ©es de MariĂĄtegui, qu’au sein de la nation la plus industrielle qui soit, celle dont Marx pensait qu’elle serait le théùtre par excellence de la rĂ©volution prolĂ©tarienne, l’Angleterre.

17Le surrĂ©alisme, que M. Löwy connaĂźt bien, constitue la quĂȘte puissante d’une civilisation nouvelle qui ne soit pas tristement rĂ©aliste ou bornĂ©e par le positivisme. La force de ce mouvement est de viser une rĂ©volution tant individuelle que sociale, selon sa double « étoile », ses mots d’ordre rimbaldien (« Changer la vie ») et marxien (changer le monde). Le marxisme surrĂ©aliste est d’ailleurs un « marxisme gothique » (p. 229), pĂ©nĂ©trĂ© de merveilleux et lu Ă  travers Rimbaud, LautrĂ©amont et le roman noir anglais. Esprits de feu insiste sur les rĂ©fĂ©rences culturelles prĂ©-modernes du mouvement, citant l’attention qu’il porte Ă  « l’art magique » (expression empruntĂ©e Ă  Novalis), de l’alchimie Ă  la Kabbale et aux arts primitifs d’OcĂ©anie et d’AmĂ©rique, mais surtout la confĂ©rence prononcĂ©e par Breton en HaĂŻti7 en 1945, qui contribua Ă  la chute du dictateur Elie Lescot.

18Le penseur pĂ©ruvien JosĂ© Carlos MariĂĄtegui (1894‑1930), aussi bien que l’historien Edward Palmer Thompson (1924‑1993) ou l’écrivain de la Nouvelle Gauche (New Left) Raymond Williams (1921‑1988) en Angleterre, sont issus d’un marxisme romantique qui dĂ©nonce les illusions du progrĂšs, ce qui leur permet de dĂ©crire l’accĂšs au socialisme autrement que par le passage obligĂ© (d’un point de vue orthodoxe) par la civilisation industrielle. MariĂĄtegui propose ainsi un marxisme de l’aventure renouant avec le donquichottisme (inspirĂ© d’Unamuno) et les traditions communautaires de la paysannerie andine. Comme ce « communisme inca8 », le courant romantique de la critique sociale anglaise se voudrait un chemin vers une alternative utopique Ă  l’expansion industrielle et coloniale, sinon un modĂšle socialiste local, enracinĂ©, donc « indigĂšne ». Remontant Ă  la tradition de Thomas Carlyle, de John Ruskin et de William Morris au xixe siĂšcle, M. Löwy et R. Sayre mettent en Ă©vidence la forte composante romantique qui perdure dans les travaux des sciences sociales britanniques, notamment chez Hoggart et Williams, inventeurs des « cultural studies ». Leur livre est fascinant en cela qu’il interroge les fondements sociaux et idĂ©ologiques de la critique littĂ©raire et culturelle elle-mĂȘme.

19L’assimilation de la rĂ©volution industrielle Ă  une aliĂ©nation est une idĂ©e importante qui transparaĂźt jusque dans les travaux d’histoire les plus rĂ©cents9. À partir des annĂ©es 1950, les « cultural studies » de Williams et l’histoire engagĂ©e de Thompson critiquent toutes deux l’utilitarisme d’un point de vue romantique, et les deux figures signent en 1967-1968 le May Day Manifesto, qui dĂ©nonce le mythe du progrĂšs moderne. Selon les auteurs d’Esprits de feu, l’histoire et la sociologie des victimes du progrĂšs illustrent « ce que Benjamin appelait de ses vƓux : une histoire Ă©crite du point de vue des vaincus » (p. 260). Ils prennent pour exemple la rĂ©interprĂ©tation par Thompson des actes de luddisme comme « éruption violente de sentiments contre un capitalisme industriel sauvage » (p. 263). Si Thompson ne faisait lui‑mĂȘme remonter la critique sociale qu’il documente Ă  Shelley, Keats et Wordsworth, on pourrait rappeler avec Gusdorf combien les sciences humaines trouvent leurs fondements les plus profonds dans le romantisme des xviiie et xixe siĂšcles, y compris dans une mise en cause de la mainmise univoque de la raison.

Des « sentiers » parmi d’autres

20L’épistĂ©mologie d’Esprits de feu est rĂ©solument comparatiste. Se trouvent pensĂ©s en commun, non seulement des Ă©crivains d’horizons linguistiques et culturels distincts (Huysmans et Wilde, Sorel et LukĂĄcs), des rĂ©gimes de crĂ©ation hĂ©tĂ©rogĂšnes (littĂ©rature et sciences sociales), des rĂ©seaux intertextuels ou encore des courants philosophiques (le marxisme et les LumiĂšres accompagnent le romantisme), mais encore ces Ă©tudes donnĂ©es isolĂ©ment sur un plan chronologique se fĂ©condent‑elles toutes au sein de l’ouvrage pour donner corps Ă  la nĂ©buleuse plus vivante que jamais du romantisme anticapitaliste. On note ainsi la permanence de l’aspect religieux de sa critique, de la conversion de Huysmans Ă  la magie surrĂ©aliste en passant par le messianisme de Benjamin ou la spiritualitĂ© de Naphta. MĂȘme s’ils ne font pas toujours l’objet d’une synthĂšse Ă  part, d’autres constantes Ă©tayent la thĂšse d’un continuum romantique opposĂ© au capitalisme : la mĂ©moire, le prophĂ©tisme et l’utopie, l’idĂ©e d’un paradis perdu.

21Toujours sur un plan Ă©pistĂ©mologique, cet essai met en place un recours intelligent Ă  la biographie, comme micro‑histoire des idĂ©es Ă  Ă©chelle individuelle et inter‑individuelle, selon la pratique des portraits croisĂ©s. On assiste ainsi Ă  la complexitĂ© et Ă  l’évolution de la philosophie morale et politique des auteurs envisagĂ©s, par exemple Ă  la « rupture avec le romantisme anticapitaliste » de LukĂĄcs, ou Ă  la rĂ©signation finale de Christa Wolf.

22M. Löwy et R. Sayre n’en sont pas Ă  leur coup d’essai. Ils avaient Ă©crit ensemble RĂ©volte et mĂ©lancolie10en 1992, Ă©tude systĂ©matique qu’ils opposent Ă  l’esprit expĂ©rimental du prĂ©sent ouvrage, qui se veut un recueil « d’explorations dans quelques-uns des sentiers qui traversent l’immense forĂȘt romantique » (p. 9), mais qui en est le complĂ©ment Ă  la fois. La rencontre entre ces deux chercheurs semble d’autant plus fructueuse qu’ils conservent chacun une voix, R. Sayre se consacrant Ă  l’aspect plus littĂ©raire de cet examen de la modernitĂ©11, M. Löwy Ă  ses implications politiques et philosophiques. Ce dernier a choisi et prĂ©sentĂ© rĂ©cemment des textes de Benjamin pour le recueil Romantisme et critique de la civilisation, chez Payot12. Il est aussi l’auteur de Juifs hĂ©tĂ©rodoxes. Romantisme, messianisme, utopie13, oĂč l’on retrouve le principe du portrait croisĂ© avec un personnel renouvelé : Arendt et Benjamin, Bloch et LukĂĄcs mais aussi Bloch et Hans Jonas, comme le titre de leurs Ɠuvres le laissait attendre : du Principe espĂ©rance au Principe responsabilitĂ©.

23Si Esprits de feu entre en trĂšs forte rĂ©sonnance avec le catalogue gĂ©nĂ©ral des Ă©ditions du Sandre, un rapide coup d’Ɠil Ă  ce mĂȘme catalogue montre nĂ©anmoins aussi que le livre semble laisser de cĂŽtĂ© un certain nombre de critiques romantiques non marxistes du capitalisme, comme Thoreau et Emerson, Carpenter ou Kropotkine, il est vrai figures terriennes plutĂŽt que de feu14. Les « figures » d’Esprits de feu traduisent un choix, celui d’étudier les rapports du romantisme avec les marxismes hĂ©tĂ©rodoxes, et dans une moindre mesure avec le fĂ©minisme. À cet Ă©gard, ce n’est qu’un type majoritaire de figures qui se trouve traitĂ© dans l’essai, un romantisme anticapitaliste parmi bien d’autres. Outre Armand Robin, on peut songer Ă  la critique de la sociĂ©tĂ© du spectacle par Guy Debord, qui tenta de s’extraire du monde capitaliste en construisant des situations Ă©chappant Ă  la quantification et Ă  la rationalisation bourgeoises de l’espace-temps15. N’est-ce pas au nom d’un certain romantisme anticapitaliste que les anarchistes critiquaient (et critiquent encore), eux aussi, non seulement la quantification et la rĂ©ification du monde moderne, son assujettissement Ă  l’argent, mais aussi, dĂ©jĂ , non sans un certain prophĂ©tisme visionnaire, la probabilitĂ© que le marxisme soit utilisĂ© avec les mĂȘmes consĂ©quences fĂącheuses que celles qu’il entendait critiquer ? Quelque chose de la raison instrumentale ne se trouve‑t‑il pas irrĂ©mĂ©diablement prĂ©sent dans le marxisme, contre quoi le socialisme utopique libertaire mettait en garde quant Ă  lui dĂšs le dĂ©but ? C’est Ă  propos de Benjamin que le problĂšme que pose Ă  cet Ă©gard le corpus d’Esprits de feu se trouve explicité :

À partir de son adhĂ©sion au marxisme au cours des annĂ©es 1920, Benjamin conçoit l’utopie comme une sociĂ©tĂ© sans classes et sans pouvoir autoritaire. Proche des communistes, il garde nĂ©anmoins une certaine distance critique. (p. 199)

24Sous une forme ou une autre, beaucoup des figures choisies par Michael Löwy et Robert Sayre sont confrontĂ©es Ă  ce problĂšme de juste « distance », qui recouvre la contradiction entre utopisme anti-autoritaire et « socialisme rĂ©ellement existant16 ». Il se rĂ©sout le plus souvent dans une forme d’hĂ©tĂ©rodoxie ou de dissidence qui n’est jamais une franche alternative. Il est pourtant rĂ©vĂ©lateur que le surrĂ©alisme entretienne des liens avec l’anarchisme, ou que Benjamin fasse rĂ©fĂ©rence au communisme libertaire plutĂŽt qu’au marxisme, citant Bakounine quand il commente le surrĂ©alisme17. Georges Gusdorf Ă©crivait dĂ©jĂ  que « l’individu romantique est un dissident, un Ă©migrĂ© Ă  l’intĂ©rieur, devant la montĂ©e des pĂ©rils de la civilisation industrielle et du monde bourgeois18. »

25Sans doute manque-t-il donc Ă  ce livre d’autres figures, mieux Ă  mĂȘme, par une distance plus grande avec « l’histoire de l’infamie » (Borges), de faire mesurer l’équation morale en jeu dans toute philosophie rĂ©volutionnaire, au degrĂ© de compromission ou d’engagement prĂšs. C’est ce qu’on peut supposer qu’un Ă©largissement de ce corpus dĂ©jĂ  si large trouverait chez les transcendantalistes amĂ©ricains, dans la rĂ©volte d’un Genet ou d’un Artaud, ou liĂ© Ă  la nostalgie crĂ©pusculaire de Cormac MacCarthy. Â