Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 12, numéro 9
titre article
Perrine Coudurier

Le film, un lieu de mĂ©moire : l’inimaginable mis en images

Sylvie Rollet, Une Ă©thique du regard. Le cinĂ©ma face Ă  la Catastrophe, d’Alain Resnais Ă  Rithy Panh, Paris : Éditions Hermann, coll. « fictions pensantes », 2011, 274 p., EAN 9782705680848.

« Il n’y a pas d’irreprĂ©sentable comme propriĂ©tĂ© de l’évĂšnement. Il y a seulement des choix. »

Jacques RanciĂšre1

1Les topoĂŻ de l’impensable, de l’indicible et la sempiternelle reprise de la phrase Ă©courtĂ©e d’Adorno ont fait leur temps. Se plaçant rĂ©solument dans la lignĂ©e de Georges Didi‑Huberman dans Images malgrĂ© tout2, Sylvie Rollet se propose d’examiner les capacitĂ©s qu’a le cinĂ©ma de devenir un art‑tĂ©moin, c’est‑à‑dire de voir comment, par ses propres moyens, le septiĂšme art parvient Ă  mettre en images le gĂ©nocide. La question de la mimesis est au cƓur de la rĂ©flexion, dans la mesure oĂč il s’agit pour les cinĂ©astes de filmer ce qui, par dĂ©finition, n’a pas de reprĂ©sentation possible. La distinction Ă©tablie par Primo Levi entre « naufragĂ©s » et « rescapĂ©s3 » est reposĂ©e : les cinĂ©astes n’ont accĂšs qu’à la parole des rescapĂ©s qui tĂ©moignent pour les disparus des camps. Comment crĂ©er alors une image Ă  partir d’une parole seconde (celle du tĂ©moin) ? Comment donner une image, aprĂšs coup, de cet « évĂšnement‑sans‑tĂ©moin » (p. 26) qu’est un gĂ©nocide ? S. Rollet distingue nettement la conception purement historique de la dimension anthropologique poursuivie par les cinĂ©astes qu’elle Ă©tudie. Ce qui importe ici est bien la prĂ©sentification d’un passĂ© douloureux et non la reprĂ©sentation chronologique des faits. L’image est affect, et non preuve, dans les films dont il est question : le cinĂ©ma ne se veut pas tribunal historique mais Ɠuvre‑tĂ©moignage, Ɠuvre‑sĂ©pulture d’un passĂ© qui fait inexorablement retour, comme l’écrit Maurice Blanchot :

Veiller sur l’absence dĂ©mesurĂ©e, il le faut, il le faut sans cesse, parce que ce qui a recommencĂ© Ă  partir de cette fin (IsraĂ«l, nous tous), est marquĂ© de cette fin avec laquelle nous n’en finissons pas de nous rĂ©veiller4.

2S. Rollet, maĂźtre de confĂ©rence Ă  l’UniversitĂ© Sorbonne nouvelle-Paris III, poursuit ici ses recherches concernant le lien entre cinĂ©ma et mĂ©moire, problĂ©matisant Ă  nouveau certaines de ses approches antĂ©rieures, en les confrontant notamment pour les enrichir5. Elle convoque ainsi cinq cinĂ©astes qui ont pour point commun d’avoir abordĂ© la question du gĂ©nocide : Alain Resnais, Harun Farocki, Atom Egoyan, Claude Lanzmann et Rithy Panh. Elle les distingue toutefois dans leur façon d’apprĂ©hender l’évĂšnement : ils n’appartiennent pas Ă  une mĂȘme Ă©cole, leurs façons de filmer ne sont pas identiques, et la distance qui les sĂ©pare tant temporellement qu’affectivement6 de l’évĂšnement qu’ils « mettent en scĂšne » fait de chaque film une « image Ă  penser 7» singuliĂšre pour le spectateur et le critique de cinĂ©ma. GĂ©nocides juif, armĂ©nien, et cambodgien sont interrogĂ©s et abordĂ©s au travers de sept Ɠuvres8, sĂ©lectionnĂ©es tant pour leur pertinence par rapport au thĂšme historique retenu que pour leur traitement singulier de ce que S. Rollet rebaptise la Catastrophe.

3Pourquoi choisir de remplacer le substantif « gĂ©nocide » par celui de « Catastrophe » ? S. Rollet s’en explique dans la premiĂšre partie de son Ɠuvre, Ă  vocation terminologique. Elle distingue ainsi les faits, explicables, de l’évĂšnement, intempestif, violent, qui ne peut ĂȘtre saisi car il constitue une catastrophe anthropologique. Il faut, selon elle, penser sans vouloir comprendre : « Cela suppose de rĂ©cuser la construction d’une intelligibilitĂ© des faits et de s’ouvrir Ă  la prĂ©sence du dĂ©sastre qui peut tout au plus ĂȘtre saisi. » (p. 14). Dans un article antĂ©rieur consacrĂ© au cinĂ©aste Atom Egoyan, S. Rollet se justifiait en convoquant l’étymologie du mot « Catastrophe », ce qui nous paraĂźt tout aussi pertinent :

Le terme, qui constitue la traduction française de l’armĂ©nien « Aghed » (comme, il faut le noter, de l’hĂ©breu « Shoah »), excĂšde en effet, trĂšs largement les faits gĂ©nocidaires et inclut leur double pervers : la nĂ©gation9.

4Ne pas opter pour le terme « génocide » est aussi une façon de ne pas se placer sur un plan historique pur10 et de ne pas entrer dans les querelles juridiques concernant les évÚnements arméniens et cambodgiens qui ne sont toujours pas reconnus par certaines nations comme des génocides.

5La dĂ©marche de S. Rollet est moins analytique (les vidĂ©ogrammes insĂ©rĂ©s dans l’Ɠuvre ne donnent pas lieu Ă  de longues descriptions, ce que l’on regrette) qu’éthique : interrogeant le point de vue de cinĂ©astes, elle tente de « cerner les contours d’une poĂ©tique filmique de la Catastrophe » (p. 13). Il s’agit de questionner cinq regards, cinq façons de faire en sorte que le cinĂ©ma, art du visible, rende compte de l’invisible11. S. Rollet regroupe ces approches autour de trois verbes d’action : anarchiver, traduire, et prĂ©senter. Notre approche sera Ă©galement ternaire — Ă©thique, esthĂ©tique et mĂ©morielle. En reprenant les analyses de Roland Barthes12 notant la complĂ©mentaritĂ© du message linguistique et du message iconique au cinĂ©ma, nous interrogerons la spĂ©cificitĂ© du cinĂ©ma comme art‑tĂ©moin, vis‑à‑vis de la photographie et de la littĂ©rature. Cette approche paraĂźt avalisĂ©e par S. Rollet elle‑mĂȘme qui convoque nombre de rĂ©fĂ©rences externes au cinĂ©ma et par la question qui guide sa dĂ©marche d’une « éthique du regard » : comment dire la Catastrophe sans l’esthĂ©tiser tout en usant des moyens qu’offre l’art cinĂ©matographique ? Le problĂšme se pose pour le cinĂ©ma (question du montage, du cadrage, de la musique, etc.), tout autant que pour la photographie — qu’elle soit ou non insĂ©rĂ©e dans un film — (cadrage, gros plan) ou pour la littĂ©rature (usage de tropes, de rĂ©fĂ©rences littĂ©raires, de mythes
).

Une Ă©thique de la prĂ©sence : ĂȘtre tĂ©moin

« Niemand/ zeugt fĂŒr den/ Zeugen13 »

Paul Celan

6Les sept films Ă©tudiĂ©s par S. Rollet sont des films sur le temps. La forte prĂ©sence des trains, chez A. Resnais, H. Farocki (l’arrivĂ©e d’un convoi de juifs hongrois en mai 1944 dans Images du monde entrant en Ă©cho avec le dĂ©part d’un train du camp de transit hollandais de Westerbork dans En sursis), Cl. Lanzmann, sont des symboles de ce passage du temps. Les films Ă©voquĂ©s visent tous Ă  confronter un passĂ© et un prĂ©sent, Ă  comprendre tant le point de vue passĂ© sur la Catastrophe que celui des tĂ©moins d’aujourd'hui. Ils cherchent Ă  saisir les lacunes du regard d’hier et Ă  creuser davantage ce manque de comprĂ©hension, de saisie de l’évĂšnement, sans pour autant prĂ©tendre donner des rĂ©ponses Ă  ce vide que constitue l’extermination. Ce vide est double : l’élimination a touchĂ© les principaux tĂ©moins, mais aussi les archives de cette extermination. On sait que les nazis ont dĂ©truit Ă  la fin de la guerre la majeure partie des documents et des installations qui constituaient autant de preuves de leurs actes, afin de rendre « incroyables » les tĂ©moignages Ă©ventuels des survivants. De la mĂȘme façon, le comitĂ© « Union et ProgrĂšs » en Turquie a effacĂ© systĂ©matiquement toute trace du gĂ©nocide armĂ©nien et a dĂ©truit, entre autres, les documents portant sur les procĂšs s’étant tenus en 1919 Ă  la demande de l’occupant anglais. Catherine Coquio dĂ©finit ainsi cette double nĂ©gation : « Au programme “horizontal” d’élimination physique dans l’espace s’ajoute un projet “vertical” d’anĂ©antissement symbolique dans le temps14. »

7Chacun des films opĂšre cette stratification temporelle, Ă  des niveaux divers. Ainsi A. Resnais, dans Nuit et Brouillard, choisit‑il de confronter des images d’archives en noir et blanc et des prises de vue contemporaines (datant de 1954 et 1955) de la campagne polonaise et des traces des camps d’Auschwitz et de MaĂŻdanek. Harun Farocki, dans Images du monde et dans En sursis, choisit Ă©galement d’user d’images d’archives et de mettre en parallĂšle passĂ© (Auschwitz) et prĂ©sent (l’AlgĂ©rie). Il interroge diffĂ©rents points aveugles du passĂ©, Ă  commencer par la vue aĂ©rienne du crĂ©matoire d’Auschwitz15, prise par les AlliĂ©s, mais non interprĂ©tĂ©e comme telle car ils n’étaient pas en quĂȘte d’une telle image et cherchaient avant tout les traces d’usines destinĂ©es Ă  l’armement :

L’impensĂ© de l’acte de saisie photographique fait brutalement retour : l’empreinte n’a pas fait image  . Ce qu’inscrit aujourd'hui pour nous, par dĂ©faut, la photographie aĂ©rienne dĂ©sormais « lisible », c’est ce sujet-du-regard qui, alors, a manquĂ©. (p. 57)

8Les Ɠuvres d’Atom Egoyan complexifient le rapport au temps, en introduisant diverses strates temporelles, notamment dans Ararat. Le film superpose plusieurs fils narratifs, de nombreux personnages dans des temporalitĂ©s spĂ©cifiques, et le spectateur doit les distinguer pour comprendre le phĂ©nomĂšne d’enchĂąssement du film dans le film. A. Egoyan fait largement rĂ©fĂ©rence Ă  la culture armĂ©nienne commune, car il souhaite transmettre l’histoire du peuple armĂ©nien. Pour Cl. Lanzmann et R. Panh, le lien entre passĂ© et prĂ©sent s’établit par la prĂ©sence des tĂ©moins sur les lieux du passĂ©. Le tĂ©moignage prĂ©sent se rĂ©alise dans les lieux d’extermination, en Pologne dans Shoah, dans le centre de dĂ©tention « S21 » de Phnom Penh dans le film de R. Panh.

9Les films se veulent donc performatifs : ils ne reprĂ©sentent pas l’évĂšnement, ils le rendent prĂ©sent. En termes psychanalytiques, ils actualisent le trauma, permettent au refoulĂ© de refaire surface et Ă  la Catastrophe d’ĂȘtre montrĂ©e sans l’éloigner dans un passĂ© historique rĂ©volu. Si la distance temporelle importe peu, la diversitĂ© des Catastrophes traitĂ©es ici par S. Rollet n’est pas un obstacle non plus Ă  la comprĂ©hension de chacun des gĂ©nocides. La dĂ©marche de S. Rollet entre ici en dialogue avec la conception d’Enzo Traverso qui refuse de faire d’Auschwitz un Ă©vĂšnement incomparable au sens littĂ©ral du terme. Pour lui, le gĂ©nocide juif est un paradigme pour expliquer la barbarie du xxe siĂšcle, mais il n’est pas un absolu :

Plusieurs caractĂ©ristiques de la Shoah se trouvent aussi dans d’autres formes de violences, ou massacres de masse. La dĂ©portation a prĂ©cĂ©dĂ© et accompagnĂ© le gĂ©nocide des ArmĂ©niens et la destruction des koulaks ; les « unitĂ©s mobiles de tuerie » dĂ©crites par Raul Hilberg ont trouvĂ© leurs prĂ©curseurs dans l’Empire ottoman   ; le systĂšme des camps conçus comme lieux d’extermination par le travail trouve un parallĂšle dans le Goulag et une prolongation dans le Cambodge de Pol Pot16.

10Le déroulement de la Catastrophe, dont S. Rollet rappelle briÚvement les grandes étapes en ce qui concerne les génocides arménien et cambodgien, moins connus du lecteur français, compte moins que ce que le cinéma en dit au présent.

11Car l’objet du livre est bien le regard du cinĂ©aste sur la Catastrophe. De mĂȘme que la littĂ©rature de tĂ©moignage proposait un regard multiple sur les camps (l’angle de vue de David Rousset, politique, n’était pas celui de Robert Antelme, anthropologique, ni celui de Primo Levi, plus poĂ©tique), le cinĂ©ma se veut tĂ©moin au prĂ©sent d’un Ă©vĂšnement passĂ©, et veut prouver sa lĂ©gitimitĂ©. Il refuse le rĂŽle de documentaire pur. Que les tĂ©moins parlent (dans Shoah, dans S21) ou soient l’objet d’images filmiques (dans Nuit et Brouillard par exemple), on constate un emboĂźtement de la fonction testimoniale. En effet, les cinĂ©astes comme les spectateurs sont des tĂ©moins des tĂ©moins. Mais de façon plus complexe, les « rescapĂ©s » sont les tĂ©moins des « naufragĂ©s », filmĂ©s d’abord par les cinĂ©astes amateurs alliĂ©s, puis par des cinĂ©astes postĂ©rieurs, pour atteindre des rĂ©cepteurs contemporains avant de nous atteindre nous, rĂ©cepteurs actuels. Les films recrĂ©ent ainsi un espace intersubjectif qui remplace la dĂ©subjectivation et la dĂ©liaison du lien social mises en place par les gĂ©nocidaires. L’idĂ©e de transmission est donc au cƓur du projet des cinĂ©astes, et le film est vu comme un mĂ©dium, un moyen concret qui rĂ©alise cette transmission17. Cette idĂ©e de transmission a mis du temps Ă  se mettre en place en littĂ©rature ; l’on observe cette difficultĂ© dans l’immĂ©diat aprĂšs‑guerre, avec la parution des textes d’anciens dĂ©portĂ©s. Le public s’est trĂšs vite lassĂ© d’une telle production, et une Ɠuvre aujourd’hui reconnue comme L’EspĂšce humaine de Robert Antelme, eut un lectorat rĂ©duit car elle narrait l’exploration douloureuse des limites de l’humain, lĂ  oĂč David Rousset, par exemple, voulait partager son expĂ©rience, mettre en avant l’idĂ©e de solidaritĂ©. Aujourd’hui, on reconnaĂźt ces textes comme fondateurs non seulement de notre histoire mais de notre humanité ; si l’image forge une communautĂ© supra‑historique, le langage y parvient Ă©galement :

Le langage, en tant que recherche, convoque le rĂ©el au‑delĂ  du tĂ©moignage personnel, et permet d’entrer Ă  rebours dans le travail du temps : ainsi, l’expĂ©rience des autres nous devient expĂ©rience personnelle18.

La survivance des images : monstration19 et montage

« N’invoquons pas l’inimaginable20. »

Georges Didi‑Huberman

12La survivance ne se confond pas avec les survivants. Nous l’entendons ici selon la conception warburgienne (telle que l’explicite G. Didi‑Huberman21) : le Nachleben, la survivance, manifeste un ĂȘtre du passĂ© qui n’en finit pas de survivre. Les images apparaissent ainsi dans les films comme des impensĂ©s, des inconscients, des rĂ©manences d’un passĂ© inatteignable par la raison. Les films font surgir des images imprĂ©vues, des scĂšnes inimaginables, comme les scĂšnes de TĂ©moignage dans Shoah, pendant lesquelles les tĂ©moins passent de la stupeur Ă  une premiĂšre Ă©tape de comprĂ©hension de la barbarie passĂ©e. Si on ne peut dire l’inhumain, peut‑on le mettre en images ? Ce sera toute la thĂšse de G. Didi-Huberman dans Images malgrĂ© tout22, qui dĂ©montre la possibilitĂ© et l’envie qu’ont eues les dĂ©portĂ©s eux‑mĂȘmes de capter des images de leur enfer concentrationnaire. Traitant de quatre photographies prises par des Sonderkommandos des crĂ©matoires d’Auschwitz, G. Didi‑Huberman s’oppose Ă  la thĂ©orie de l’irreprĂ©sentable, attaquĂ©e la mĂȘme annĂ©e par Jacques RanciĂšre23. Si Cl. Lanzmann traitera l’approche de G. Didi-Huberman d’« insupportable cuistrerie interprĂ©tative24 », c’est parce que, pour lui, le tĂ©moignage au prĂ©sent prime sur les images d’archives et que l’archive tend toujours peu ou prou Ă  se confondre avec la preuve et donc Ă  cautionner l’interprĂ©tation des nĂ©gationnistes.

13Quelles images filmiques (et non plus photographiques) construire (et non plus archiver) alors de cette Catastrophe, qui ne soient ni archives, ni preuves, et ne constituent ni tout Ă  fait un documentaire, ni totalement une fiction ? Les cinq cinĂ©astes convoquĂ©s proposent des Ɠuvres mixtes. La progression de S. Rollet (anarchiver, traduire, prĂ©senter) nous fait passer de l’archive au tĂ©moignage, de la parole unique Ă  la confrontation des points de vue Ă©manant des bourreaux et des victimes. Pour nous en tenir Ă  un exemple, le traitement du gĂ©nocide juif relĂšve de choix cinĂ©matographiques trĂšs diffĂ©rents dans Nuit et Brouillard et dans Shoah. A. Resnais propose un essai documentaire, sous forme de moyen mĂ©trage (32 minutes de film), alternant images d’archives en noir et blanc provenant de documents nazis, de photographies prises par les alliĂ©s, de plans du film La DerniĂšre Ă©tape de Wanda Jakubowska et de sĂ©quences rĂ©alisĂ©es au prĂ©sent, en couleur cette fois, des camps d’extermination, ou des traces qu’il en reste. Cl. Lanzmann, trente ans plus tard, adopte un autre parti pris. Il privilĂ©gie la parole sur l’image d’archive et filme des tĂ©moins pendant neuf heures (onze ans de travail ont Ă©tĂ© nĂ©cessaires pour Shoah). Il fait le choix d’un trĂšs long mĂ©trage, du cinĂ©ma direct, d’interviews longues de tĂ©moins polonais et d’anciens nazis, car « [c]ette durĂ©e seule permet qu’advienne ce qui, autrefois, a Ă©tĂ© assassiné : la possibilitĂ© de penser l’évĂšnement. » (p. 189). Cl. Lanzmann veut construire l’évĂšnement, non le reprĂ©senter. Ces choix entrent en Ă©cho avec les reprĂ©sentations des Ă©poques dans lesquels les films s’inscrivent. En effet, Alain Resnais adopterait un geste proche de celui du procĂšs de Nuremberg : privilĂ©gier les documents historiques, tandis que Cl. Lanzmann serait influencĂ© par ce qui s’est passĂ© lors du procĂšs Eichmann (1961‑1962) durant lequel le tĂ©moignage a primĂ© sur le document25. Philippe Mesnard insiste sur cette question des reprĂ©sentations, montrant qu’entre les deux films, le camp d’Auschwitz a pris un autre sens :

C’est une autre gĂ©nĂ©ration qui est touchĂ©e que celle touchĂ©e par Nuit et brouillard ; pour elle, Auschwitz n’est pas un des noms de l’univers concentrationnaire, il dĂ©signe la tragĂ©die absolue de la modernitĂ© occidentale26.

14L’image n’est pas brute dans les films, comme l’expĂ©rience ne pouvait pas ĂȘtre donnĂ©e sans amĂ©nagements stylistiques dans la littĂ©rature testimoniale :

Il est indĂ©niable que le tĂ©moignage brut est vite indigeste. La saturation qui fut celle des contemporains fut souvent la nĂŽtre, avouons‑le. Ce n'est pas un hasard non plus si les livres qui Ă©mergent, qui ont Ă©tĂ© rééditĂ©s, sont ceux qui sont soutenus par une analyse philosophico-politique — c’est le cas de ceux de David Rousset ou de Robert Antelme —, par une volontĂ© de faire Ɠuvre historienne dĂ©passant le tĂ©moignage — c'est le cas de Germaine Tillion ou de Eugen Kogon —, ou encore ceux qui font preuve d'Ă©minentes qualitĂ©s littĂ©raires, telle l’Ɠuvre de Primo Levi27.

15L’évĂšnement est donc sujet Ă  diffĂ©rents choix de montages ; toutefois il faut noter que les sept films Ă©tudiĂ©s font preuve d’une grande hybriditĂ© quant aux images Ă©laborĂ©es. On peut reprendre le concept d’« entre‑images » de Raymond Bellour pour qualifier ces films qui mĂȘlent diffĂ©rents arts. Certains entrecroisent en effet cinĂ©ma et photographie : les prises de vues de photographies existantes sont nombreuses dans Images du monde28, des gros plans transforment les visages des femmes en portraits, la photographie familiale dans Ararat, photographie‑talisman du peintre Gorky peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme personnage principal du film, enfin, les images prises en ArmĂ©nie et insĂ©rĂ©es dans le calendrier dans Calendar symbolisent la mĂ©moire traumatique du pays lointain, originel. D’autres relient davantage cinĂ©ma et littĂ©rature : les textes de Jean Cayrol pour Nuit et Brouillard, lus par Michel Bouquet, sont d’une densitĂ© trĂšs forte, la prĂ©sence intertextuelle d’un poĂšme de Adom Yarjanian‑Siamanto dans Ararat d’Atom Egoyan, a une vocation mĂ©morielle, et la reprise par Cl. Lanzmann de formes occidentales connues comme le rĂ©cit Ă  suspense, la tragĂ©die ou le tĂ©moignage biblique ancre le film dans un hĂ©ritage commun. Quant au montage, chaque cinĂ©aste adopte une technique prĂ©cise identifiĂ©e par S. Rollet. Le montage est « contrapuntique » chez Resnais : la discontinuitĂ© des images et la musique dissonante de Hanns Eisler connotent des tentatives de transmettre l’intransmissible. Chez Farocki, le montage est « traductif » au sens benjaminien du terme : le montage traduit les images, notamment dans Images du monde quand la camĂ©ra filme des photographies. La camĂ©ra isole des parties des visages des femmes algĂ©riennes photographiĂ©es par Marc Garanger Ă  la fin de la guerre d’AlgĂ©rie. Le film dit alors autre chose que les photographies initiales, ciblant les yeux puis les bouches de ces femmes soumises aux autoritĂ©s. Comme l’exprime Farocki lui‑mĂȘme, « les images commentent les images29 ». Atom Egoyan opte pour un montage syncopé : noirs, alternance des langues (anglais, armĂ©nien), retour d’images rĂ©currentes font de Calendar un film complexe et allĂ©gorique traitant du gĂ©nocide et de la diaspora de façon poĂ©tique. Cl. Lanzmann met en place un montage « centripĂšte » selon G. Didi‑Huberman : il filme visages, tĂ©moignages, paysages autour d’un centre jamais atteint. La quĂȘte se fait dans la lenteur car il s’agit de restituer de la durĂ©e Ă  un univers et Ă  des hommes autrefois rĂ©gis par l’intempestivitĂ© nazie et d’accompagner Ă  nouveau la mort de ceux qui ont Ă©tĂ© assassinĂ©s Ă  peine arrivĂ©s au camp. Rithy Panh, enfin, choisit un montage convergent permettant de faire entendre tant la voix des anciens gardiens que celle des victimes. Alternant plan large sur le centre S21 et gros plans sur les bourreaux, il tente de cerner le non‑évĂšnement qui s’est jouĂ© en ces lieux : « C’est dans ce mouvement de va‑et‑vient du vide au plein et de l’opacitĂ© des visages Ă  l’espace dĂ©sertĂ© que trouvent Ă  se loger les fantĂŽmes du passĂ©. » (p. 241).

16Les films mettent ainsi en question le statut de l’image. S. Rollet montre qu’il y a une hĂ©sitation terminologique pour qualifier prĂ©cisĂ©ment ces images. Les Ɠuvres ont pour point commun de refuser « l’image‑fĂ©tiche » (G. Didi‑Huberman) :

L’éthique du regard Ă  laquelle obĂ©issent les cinĂ©astes les conduit, en effet, Ă  refuser les « images-fĂ©tiches » (qu’il s’agisse d’archives ou de reconstitutions fictionnelles) dont la plĂ©nitude fallacieuse viendrait occulter le manque rĂ©el. (p. 247)

17L’image‑tĂ©moin, si elle est utilisĂ©e par A. Resnais et H. Farocki (reprise de photographies extraites de L’Album Auschwitz30 dans Images du monde), est abandonnĂ©e par les autres cinĂ©astes au profit de « l’image‑dĂ©chirure » (G. Didi‑Huberman) : cette image « laisse fuser un Ă©clat de rĂ©el31 », elle ne voile pas le rĂ©el mais le dĂ©voile, laisse entrevoir un instant l’invisible, au hasard d’une parole, d’un geste. VĂ©ritables « images‑temps » (Deleuze), les Ɠuvres cinĂ©matographiques Ă©tudiĂ©es par S. Rollet, ouvrent des perspectives mais ne ferment pas l’interprĂ©tation. La Catastrophe n’est lisible que dans les interstices de la pensĂ©e et des films :

Élaborer des stratĂ©gies complexes inscrivant la lacune au cƓur des images ou dans l’« entre‑images » : la dissonance dans l’association des vues de Nuit et brouillard et d’Images du monde ; le non-recouvrement de la voix et du lieu dans Calendar et Shoah ; la dislocation du rĂ©cit dans les deux films d’Egoyan ; la discordance entre les rĂ©gimes d’images, dans Shoah et S2132. 

18Les Ɠuvres cinĂ©matographiques Ă©tudiĂ©es ne proposent humblement et Ă©thiquement que des « images Ă  penser » (Walter Benjamin) et non des reprĂ©sentations toutes faites. Le film avoue parfois ses limites, comme dans Nuit et Brouillard :

Ces blocks en bois, ces chĂąlits oĂč l’on dormait Ă  trois, ces terriers oĂč l’on se cachait, oĂč l’on mangeait Ă  la sauvette, oĂč le sommeil mĂȘme Ă©tait une menace, aucune description, aucune image ne peut leur rendre leur vraie dimension, celle d’une peur ininterrompue33.

19La transmission des affects ne peut ĂȘtre totale.

20Ces interstices seront aussi explorĂ©s en littĂ©rature. Marguerite Duras, au retour de son mari Robert Antelme, accorde moins de crĂ©dit au tĂ©moignage qu’à la littĂ©rature et au cinĂ©ma pour traduire l’expĂ©rience du trauma concentrationnaire :

Le traumatisme historique prend la forme de ce silence, de cette bĂ©ance dans le texte – ne subsistent dans la prose de Marguerite Duras qu’une parole impossible et le tĂ©moignage de cette impossibilitĂ©34.

21La Douleur35, et les textes oĂč la rĂ©alitĂ© sera fictionalisĂ©e ne parviennent pas Ă  dire l’extrĂȘme souffrance du dĂ©portĂ© et de son inadaptation dans le monde rĂ©el.

Filmer des anti‑lieux de mĂ©moire ; le cinĂ©ma comme nouveau lieu de mĂ©moire

22On se souvient, Ă  l’occasion des soixante‑six ans de la libĂ©ration du camp d’Auschwitz, d’un article36 posant le problĂšme de la rĂ©novation ou non d’Auschwitz dont les bĂątiments se dĂ©tĂ©riorent au fil des annĂ©es. Faut‑il garder une trace de ce lieu oĂč furent perpĂ©trĂ©s des actes atroces sur des milliers de personnes, ou bien faut‑il qu’il disparaisse Ă  jamais? La journaliste Ă©crit :

Le défi à relever est colossal. Il consiste à maintenir l'authenticité des 155 structures de bois et de brique, en les consolidant sans les reconstruire, et des 300 ruines, dont celles des chambres à gaz et crématoires dynamités par les nazis avant leur départ. Il faut entretenir les kilomÚtres de routes et restaurer les milliers de documents et effets personnels des victimes.

23Le dilemme est posé : entretenir sans reconstruire. Ce lieu de mĂ©moire qu’est le camp d’Auschwitz doit ĂȘtre prĂ©servĂ© (il est inscrit depuis 1979 au patrimoine mondial de l’Unesco) pour le devoir de mĂ©moire mais non modifiĂ©. De la mĂȘme façon, les sept films dont il est question prennent pour prĂ©supposĂ© de prĂ©senter le plus fidĂšlement possible la Catastrophe. Il s’agit de garder la mĂ©moire d’un fait historique. Mais la mĂ©moire, sujette Ă  la dĂ©formation, pourrait bien modifier le lieu de mĂ©moire ; le travail du cinĂ©aste est de choisir les documents, de guider les tĂ©moins lors des interviews pour se rapprocher de la rĂ©alitĂ© du fait. Les films sont lĂ  pour rĂ©vĂ©ler l’existence de lieux de mĂ©moire : Auschwitz, le mont Ararat, le centre S21. Dans l’ouvrage dirigĂ© par Pierre Nora, Les Lieux de mĂ©moire, un article est consacrĂ© en partie Ă  la question des camps37. Il traite plus spĂ©cifiquement des camps français puisque l’ouvrage est consacrĂ© aux lieux de mĂ©moire nationaux. Ce que l’on peut retenir, c’est qu’il interroge justement la visibilitĂ© de ces lieux. La brisure entre la communautĂ© juive et la communautĂ© française opĂ©rĂ©e pendant la Seconde Guerre mondiale se manifeste dans ce dĂ©dain vis‑à‑vis de ces monuments mĂ©moriels : l’ancien Vel d’Hiv est symbolisĂ© par une stĂšle Ă  peine visible placĂ©e entre deux immeubles, le camp de Drancy est devenu une station de R.E.R.. Il semble que la Catastrophe soit devenue invisible. La mĂ©moire juive pose problĂšme en France ; P. Birnbaum cite alors deux de nos films, pour mettre en Ă©vidence la diffĂ©rence entre la reprĂ©sentation mĂ©morielle prise en charge par le cinĂ©ma et celle diffusĂ©e par les autoritĂ©s administratives et politiques :

Nuit et brouillard sur ce qui devait ĂȘtre Nuit et brouillard (1956), silence sur l’Holocauste dont Lanzmann devait faire la Shoah (1985). Leur parole de dĂ©portĂ©s, personne n’avait envie de l’écouter. La parenthĂšse refermĂ©e, il Ă©tait Ă©tabli que Vichy, qui ne reprĂ©sentait rien de la vraie France, n’avait Ă©tĂ© qu’un malheureux dĂ©rapage. Double et profond refoulement : celui de la culpabilitĂ© d’une majeure partie de la France, celui des juifs Ă  qui un sort en dĂ©finitive inexplicable avait Ă©tĂ© appliquĂ©38.

24L’art, qu’il soit littĂ©raire, photographique, ou cinĂ©matographique, prend donc le relais d’une mĂ©moire dĂ©faillante. Dans le cas d’Atom Egoyan et de Rithy Panh, les autoritĂ©s en place nient Ă©galement cette mĂ©moire. Le cinĂ©ma est lĂ  pour filmer ces anti‑lieux de mĂ©moire — que Cl. Lanzmann nomme des « non‑lieux de la mĂ©moire39 » —, pour laisser une trace de l’évĂšnement. Il se meut en un Ă©crin pour la mĂ©moire ; la forme cinĂ©matographique recueille le fond de la Catastrophe.

25Mais un lieu de mĂ©moire n’est jamais neutre, et peut ĂȘtre instrumentalisĂ©. Les films, les images, peuvent donner lieu Ă  d’étranges fascinations. S. Rollet en donne quelques exemples. Un des Ă©cueils de ces films est qu’ils se transforment en preuves. L’apport de tĂ©moignages, d’images, le montage mĂȘme tendent Ă  crĂ©er un point de vue sur le drame, quel que soit le postulat initial. L’élĂ©ment salvateur, dans les sept films, est qu’ils ne s’achĂšvent pas vĂ©ritablement. Ils laissent le spectateur libre dans son imaginaire et sa prise de conscience, ils Ă©vitent tout dogmatisme. Le second mĂ©fait est une rĂ©ception biaisĂ©e de certaines images. Dans le film Ararat, la scĂšne trĂšs violente, inspirĂ©e du poĂšme de Siamanto (« La Danse »), de la ronde des jeunes Ă©pousĂ©es contraintes de danser nues avant d’ĂȘtre brĂ»lĂ©es vives par les soldats turcs, peut ĂȘtre reçue de façon perverse. S. Rollet explique :

En procĂ©dant Ă  la reconstitution de scĂšnes emblĂ©matiques du gĂ©nocide — massacres, viols et tortures —, la reprĂ©sentation, pour ces tiers que nous sommes, ne peut mobiliser que deux types d’affects : l’horreur et/ou la jouissance sadique. (p. 129)

26Les films, n’imposant pas de point de vue directif, laissent le spectateur libre de s’identifier au bourreau ou Ă  la victime. Toutefois, S. Rollet dĂ©montre que nous ne pouvons nous identifier Ă  cette humanitĂ© dĂ©truite, nous ne pouvons nous projeter dans ces hommes qui restent radicalement « autres ». Enfin, le cinĂ©ma peut ĂȘtre aussi Ă  contre‑emploi. La prĂ©sence de la camĂ©ra et la plongĂ©e dans le passĂ© a ainsi rendu aux polonais interrogĂ©s par Claude Lanzmann leur attitude mĂ©prisante d’antan. L’antisĂ©mitisme de certains rejaillit et leurs corps parlent pour eux quand des paysans refont le signe de l’égorgement qu’ils adressaient aux juifs arrivant en convois dans les camps polonais. Rithy Panh est confrontĂ© Ă  la mĂȘme rĂ©alité ; les gardiens Ă  qui l’on demande de refaire leurs gestes d’autrefois, retrouvent leur haine et leur soumission au rĂ©gime. Ils agissent comme des automates :

On a ainsi le sentiment que la rĂ©pĂ©tition ne lui assure ni distance, ni maĂźtrise Ă  l’égard du passé : c’est, au contraire, le passĂ© lui-mĂȘme qui reprend possession de son corps et de sa parole. L’évĂšnement irracontable et irreprĂ©sentable de la dĂ©shumanisation, qui l’a atteint en mĂȘme temps que ses victimes, accĂšde ainsi Ă  la prĂ©sence, aprĂšs coup, comme une rĂ©miniscence involontaire, venue du corps mĂȘme du gardien. (p. 236)

27D’autres Ă©cueils pourraient ĂȘtre invoquĂ©s. Pour G. Didi‑Huberman, l’attitude pĂ©remptoire de Cl. Lanzmann tend Ă  faire de Shoah un absolu, un indĂ©passable : le danger est de figer la Catastrophe dans un seul film, alors que le ressenti, les enquĂȘtes d’autres cinĂ©astes pourraient renouveler le traitement du gĂ©nocide. Enfin, le passage par l’art peut ĂȘtre un obstacle Ă  la monstration de l’évĂšnement. Georges MoliniĂ© souligne dans un article40 cette ambiguĂŻtĂ© du processus qu’il nomme « l’artistisation », quand il passe notamment par l’allĂ©gorie :

Si le dĂ©tour par l’allĂ©gorĂšse, c’est‑à‑dire, pratiquement, par l’artistisation reprĂ©sente Ă  la fois, face Ă  l’objectif dire ou ne pas dire (la Shoah), une solution spĂ©culativement tenable et pratiquement la seule solution envisageable, il reste qu’elle n’est pas moralement Ă©vidente41.

28 Si cette solution n’est pas acceptable sur le plan moral, que ce soit en littĂ©rature ou au cinĂ©ma, elle l’est d’un point de vue Ă©thique, car toute reprĂ©sentation exige des choix, et le point de vue adoptĂ© fait sens. Jean Cayrol a mentionnĂ© cette nĂ©cessitĂ© du choix, qui a un triple impact : sur le film lui‑mĂȘme et sur les spectateurs prĂ©sents et Ă  venir : « D’une expĂ©rience insaisissable, intransmissible, dĂ©raisonnable, nous avons choisi les images majeures qui permettaient, dans la mesure des moyens d’un court mĂ©trage, de faire participer Ă  cette Ă©norme tuerie, les vivants d’aujourd'hui42 ».

29Ces films, Ă  la fois mĂ©diums et « images Ă  penser » se muent finalement en lieux de mĂ©moire Ă  part entiĂšre. Il s’opĂšre un transfert du contre‑monde que forment les lieux d’extermination vers la forme artistique qui les prend en charge. De mĂȘme que la littĂ©rature de tĂ©moignage relĂšve de la littĂ©rature et la surpasse, les films Ă©tudiĂ©s ici ne sont pas que des tĂ©moins ; ils deviennent l’évĂšnement mĂȘme. Si Cl. Lanzmann l’a ressenti trĂšs tĂŽt (« Mon film devrait relever le dĂ©fi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres Ă  gaz43 »), S. Rollet met en avant cette substitution du fond historique par la forme cinĂ©matographique pour les autres films traitant du gĂ©nocide. Les films ne sont pas lĂ  uniquement pour conserver une mĂ©moire, ils sont cette mĂ©moire. Ainsi Ă©crit‑elle au sujet de Shoah et de S21 :

Parce qu’aucune reprĂ©sentation mimĂ©tique, au sens strict, ne peut ĂȘtre donnĂ©e de l’évĂšnement catastrophique, les deux films mettent en Ɠuvre une Ă©criture qui, visant Ă  faire apparaĂźtre en un Ă©clair la fracture inconcevable, constituerait la seule archive possible de cet ‘immĂ©morial’ qu’est la destitution de l’humanitĂ©. (p. 181)

30Le film « donne existence Ă  un Ă©vĂšnement qui ne lui prĂ©existe pas et que seul il rend visible. » (p. 238). Les films deviennent eux-mĂȘmes des monuments de la mĂ©moire ; les deux films d’Egoyan ont Ă©galement cette vocation, ils veulent transmettre la mĂ©moire du gĂ©nocide armĂ©nien au sein de la communautĂ© armĂ©nienne, mais surtout diffuser cette mĂ©moire auprĂšs des occidentaux. MĂ©moire nationale et internationale sont mĂȘlĂ©es. Le film, l’Ɠuvre devient lieu de mĂ©moire en lieu et place du lieu de mĂ©moire introuvable ; la rebaptisation du gĂ©nocide juif en « Shoah » est le symbole de cette commutation pleinement aboutie : Shoah « a “inventĂ©â€ le nom mĂȘme de l’évĂšnement auquel le film donne forme. » (p. 178).

Les figures de la défiguration

31En proposant une analyse riche mĂȘlant cinĂ©ma, histoire, littĂ©rature, philosophie, Sylvie Rollet livre ici une rĂ©flexion complexe sur les liens entre cinĂ©ma et mĂ©moire. Si notre projection en tant que spectateur dans cette humanitĂ© dĂ©figurĂ©e est impossible, elle montre que la dĂ©figuration est prise en charge par l’art cinĂ©matographique qui devient lieu du dĂ©figurĂ© et non de l’infigurable. Elle rejoint, sur le plan cinĂ©matographique, ce qu’Évelyne Grossman avait Ă©tabli sur un plan littĂ©raire : « la dĂ©figuration est aussi une force de crĂ©ation qui bouleverse les formes stratifiĂ©es du sens et les rĂ©anime44 ».