
Le film, un lieu de mĂ©moire : lâinimaginable mis en images
« Il nây a pas dâirreprĂ©sentable comme propriĂ©tĂ© de lâĂ©vĂšnement. Il y a seulement des choix. »
Jacques RanciĂšre1
1Les topoĂŻ de lâimpensable, de lâindicible et la sempiternelle reprise de la phrase Ă©courtĂ©e dâAdorno ont fait leur temps. Se plaçant rĂ©solument dans la lignĂ©e de Georges DidiâHuberman dans Images malgrĂ© tout2, Sylvie Rollet se propose dâexaminer les capacitĂ©s quâa le cinĂ©ma de devenir un artâtĂ©moin, câestâĂ âdire de voir comment, par ses propres moyens, le septiĂšme art parvient Ă mettre en images le gĂ©nocide. La question de la mimesis est au cĆur de la rĂ©flexion, dans la mesure oĂč il sâagit pour les cinĂ©astes de filmer ce qui, par dĂ©finition, nâa pas de reprĂ©sentation possible. La distinction Ă©tablie par Primo Levi entre « naufragĂ©s » et « rescapĂ©s3 » est reposĂ©e : les cinĂ©astes nâont accĂšs quâĂ la parole des rescapĂ©s qui tĂ©moignent pour les disparus des camps. Comment crĂ©er alors une image Ă partir dâune parole seconde (celle du tĂ©moin) ? Comment donner une image, aprĂšs coup, de cet « évĂšnementâsansâtĂ©moin » (p. 26) quâest un gĂ©nocide ? S. Rollet distingue nettement la conception purement historique de la dimension anthropologique poursuivie par les cinĂ©astes quâelle Ă©tudie. Ce qui importe ici est bien la prĂ©sentification dâun passĂ© douloureux et non la reprĂ©sentation chronologique des faits. Lâimage est affect, et non preuve, dans les films dont il est question : le cinĂ©ma ne se veut pas tribunal historique mais ĆuvreâtĂ©moignage, ĆuvreâsĂ©pulture dâun passĂ© qui fait inexorablement retour, comme lâĂ©crit Maurice Blanchot :
Veiller sur lâabsence dĂ©mesurĂ©e, il le faut, il le faut sans cesse, parce que ce qui a recommencĂ© Ă partir de cette fin (IsraĂ«l, nous tous), est marquĂ© de cette fin avec laquelle nous nâen finissons pas de nous rĂ©veiller4.
2S. Rollet, maĂźtre de confĂ©rence Ă lâUniversitĂ© Sorbonne nouvelle-Paris III, poursuit ici ses recherches concernant le lien entre cinĂ©ma et mĂ©moire, problĂ©matisant Ă nouveau certaines de ses approches antĂ©rieures, en les confrontant notamment pour les enrichir5. Elle convoque ainsi cinq cinĂ©astes qui ont pour point commun dâavoir abordĂ© la question du gĂ©nocide : Alain Resnais, Harun Farocki, Atom Egoyan, Claude Lanzmann et Rithy Panh. Elle les distingue toutefois dans leur façon dâapprĂ©hender lâĂ©vĂšnement : ils nâappartiennent pas Ă une mĂȘme Ă©cole, leurs façons de filmer ne sont pas identiques, et la distance qui les sĂ©pare tant temporellement quâaffectivement6 de lâĂ©vĂšnement quâils « mettent en scĂšne » fait de chaque film une « image Ă penser 7» singuliĂšre pour le spectateur et le critique de cinĂ©ma. GĂ©nocides juif, armĂ©nien, et cambodgien sont interrogĂ©s et abordĂ©s au travers de sept Ćuvres8, sĂ©lectionnĂ©es tant pour leur pertinence par rapport au thĂšme historique retenu que pour leur traitement singulier de ce que S. Rollet rebaptise la Catastrophe.
3Pourquoi choisir de remplacer le substantif « gĂ©nocide » par celui de « Catastrophe » ? S. Rollet sâen explique dans la premiĂšre partie de son Ćuvre, Ă vocation terminologique. Elle distingue ainsi les faits, explicables, de lâĂ©vĂšnement, intempestif, violent, qui ne peut ĂȘtre saisi car il constitue une catastrophe anthropologique. Il faut, selon elle, penser sans vouloir comprendre : « Cela suppose de rĂ©cuser la construction dâune intelligibilitĂ© des faits et de sâouvrir Ă la prĂ©sence du dĂ©sastre qui peut tout au plus ĂȘtre saisi. » (p. 14). Dans un article antĂ©rieur consacrĂ© au cinĂ©aste Atom Egoyan, S. Rollet se justifiait en convoquant lâĂ©tymologie du mot « Catastrophe », ce qui nous paraĂźt tout aussi pertinent :
Le terme, qui constitue la traduction française de lâarmĂ©nien « Aghed » (comme, il faut le noter, de lâhĂ©breu « Shoah »), excĂšde en effet, trĂšs largement les faits gĂ©nocidaires et inclut leur double pervers : la nĂ©gation9.
4Ne pas opter pour le terme « génocide » est aussi une façon de ne pas se placer sur un plan historique pur10 et de ne pas entrer dans les querelles juridiques concernant les évÚnements arméniens et cambodgiens qui ne sont toujours pas reconnus par certaines nations comme des génocides.
5La dĂ©marche de S. Rollet est moins analytique (les vidĂ©ogrammes insĂ©rĂ©s dans lâĆuvre ne donnent pas lieu Ă de longues descriptions, ce que lâon regrette) quâĂ©thique : interrogeant le point de vue de cinĂ©astes, elle tente de « cerner les contours dâune poĂ©tique filmique de la Catastrophe » (p. 13). Il sâagit de questionner cinq regards, cinq façons de faire en sorte que le cinĂ©ma, art du visible, rende compte de lâinvisible11. S. Rollet regroupe ces approches autour de trois verbes dâaction : anarchiver, traduire, et prĂ©senter. Notre approche sera Ă©galement ternaire â Ă©thique, esthĂ©tique et mĂ©morielle. En reprenant les analyses de Roland Barthes12 notant la complĂ©mentaritĂ© du message linguistique et du message iconique au cinĂ©ma, nous interrogerons la spĂ©cificitĂ© du cinĂ©ma comme artâtĂ©moin, visâĂ âvis de la photographie et de la littĂ©rature. Cette approche paraĂźt avalisĂ©e par S. Rollet elleâmĂȘme qui convoque nombre de rĂ©fĂ©rences externes au cinĂ©ma et par la question qui guide sa dĂ©marche dâune « éthique du regard » : comment dire la Catastrophe sans lâesthĂ©tiser tout en usant des moyens quâoffre lâart cinĂ©matographique ? Le problĂšme se pose pour le cinĂ©ma (question du montage, du cadrage, de la musique, etc.), tout autant que pour la photographie â quâelle soit ou non insĂ©rĂ©e dans un film â (cadrage, gros plan) ou pour la littĂ©rature (usage de tropes, de rĂ©fĂ©rences littĂ©raires, de mythesâŠ).
Une Ă©thique de la prĂ©sence : ĂȘtre tĂ©moin
« Niemand/ zeugt fĂŒr den/ Zeugen13 »
Paul Celan
6Les sept films Ă©tudiĂ©s par S. Rollet sont des films sur le temps. La forte prĂ©sence des trains, chez A. Resnais, H. Farocki (lâarrivĂ©e dâun convoi de juifs hongrois en mai 1944 dans Images du monde entrant en Ă©cho avec le dĂ©part dâun train du camp de transit hollandais de Westerbork dans En sursis), Cl. Lanzmann, sont des symboles de ce passage du temps. Les films Ă©voquĂ©s visent tous Ă confronter un passĂ© et un prĂ©sent, Ă comprendre tant le point de vue passĂ© sur la Catastrophe que celui des tĂ©moins dâaujourd'hui. Ils cherchent Ă saisir les lacunes du regard dâhier et Ă creuser davantage ce manque de comprĂ©hension, de saisie de lâĂ©vĂšnement, sans pour autant prĂ©tendre donner des rĂ©ponses Ă ce vide que constitue lâextermination. Ce vide est double : lâĂ©limination a touchĂ© les principaux tĂ©moins, mais aussi les archives de cette extermination. On sait que les nazis ont dĂ©truit Ă la fin de la guerre la majeure partie des documents et des installations qui constituaient autant de preuves de leurs actes, afin de rendre « incroyables » les tĂ©moignages Ă©ventuels des survivants. De la mĂȘme façon, le comitĂ© « Union et ProgrĂšs » en Turquie a effacĂ© systĂ©matiquement toute trace du gĂ©nocide armĂ©nien et a dĂ©truit, entre autres, les documents portant sur les procĂšs sâĂ©tant tenus en 1919 Ă la demande de lâoccupant anglais. Catherine Coquio dĂ©finit ainsi cette double nĂ©gation : « Au programme âhorizontalâ dâĂ©limination physique dans lâespace sâajoute un projet âverticalâ dâanĂ©antissement symbolique dans le temps14. »
7Chacun des films opĂšre cette stratification temporelle, Ă des niveaux divers. Ainsi A. Resnais, dans Nuit et Brouillard, choisitâil de confronter des images dâarchives en noir et blanc et des prises de vue contemporaines (datant de 1954 et 1955) de la campagne polonaise et des traces des camps dâAuschwitz et de MaĂŻdanek. Harun Farocki, dans Images du monde et dans En sursis, choisit Ă©galement dâuser dâimages dâarchives et de mettre en parallĂšle passĂ© (Auschwitz) et prĂ©sent (lâAlgĂ©rie). Il interroge diffĂ©rents points aveugles du passĂ©, Ă commencer par la vue aĂ©rienne du crĂ©matoire dâAuschwitz15, prise par les AlliĂ©s, mais non interprĂ©tĂ©e comme telle car ils nâĂ©taient pas en quĂȘte dâune telle image et cherchaient avant tout les traces dâusines destinĂ©es Ă lâarmement :
LâimpensĂ© de lâacte de saisie photographique fait brutalement retour : lâempreinte nâa pas fait image ïâŠï. Ce quâinscrit aujourd'hui pour nous, par dĂ©faut, la photographie aĂ©rienne dĂ©sormais « lisible », câest ce sujet-du-regard qui, alors, a manquĂ©. (p. 57)
8Les Ćuvres dâAtom Egoyan complexifient le rapport au temps, en introduisant diverses strates temporelles, notamment dans Ararat. Le film superpose plusieurs fils narratifs, de nombreux personnages dans des temporalitĂ©s spĂ©cifiques, et le spectateur doit les distinguer pour comprendre le phĂ©nomĂšne dâenchĂąssement du film dans le film. A. Egoyan fait largement rĂ©fĂ©rence Ă la culture armĂ©nienne commune, car il souhaite transmettre lâhistoire du peuple armĂ©nien. Pour Cl. Lanzmann et R. Panh, le lien entre passĂ© et prĂ©sent sâĂ©tablit par la prĂ©sence des tĂ©moins sur les lieux du passĂ©. Le tĂ©moignage prĂ©sent se rĂ©alise dans les lieux dâextermination, en Pologne dans Shoah, dans le centre de dĂ©tention « S21 » de Phnom Penh dans le film de R. Panh.
9Les films se veulent donc performatifs : ils ne reprĂ©sentent pas lâĂ©vĂšnement, ils le rendent prĂ©sent. En termes psychanalytiques, ils actualisent le trauma, permettent au refoulĂ© de refaire surface et Ă la Catastrophe dâĂȘtre montrĂ©e sans lâĂ©loigner dans un passĂ© historique rĂ©volu. Si la distance temporelle importe peu, la diversitĂ© des Catastrophes traitĂ©es ici par S. Rollet nâest pas un obstacle non plus Ă la comprĂ©hension de chacun des gĂ©nocides. La dĂ©marche de S. Rollet entre ici en dialogue avec la conception dâEnzo Traverso qui refuse de faire dâAuschwitz un Ă©vĂšnement incomparable au sens littĂ©ral du terme. Pour lui, le gĂ©nocide juif est un paradigme pour expliquer la barbarie du xxe siĂšcle, mais il nâest pas un absolu :
Plusieurs caractĂ©ristiques de la Shoah se trouvent aussi dans dâautres formes de violences, ou massacres de masse. La dĂ©portation a prĂ©cĂ©dĂ© et accompagnĂ© le gĂ©nocide des ArmĂ©niens et la destruction des koulaks ; les « unitĂ©s mobiles de tuerie » dĂ©crites par Raul Hilberg ont trouvĂ© leurs prĂ©curseurs dans lâEmpire ottoman ïâŠï ; le systĂšme des camps conçus comme lieux dâextermination par le travail trouve un parallĂšle dans le Goulag et une prolongation dans le Cambodge de Pol Pot16.
10Le déroulement de la Catastrophe, dont S. Rollet rappelle briÚvement les grandes étapes en ce qui concerne les génocides arménien et cambodgien, moins connus du lecteur français, compte moins que ce que le cinéma en dit au présent.
11Car lâobjet du livre est bien le regard du cinĂ©aste sur la Catastrophe. De mĂȘme que la littĂ©rature de tĂ©moignage proposait un regard multiple sur les camps (lâangle de vue de David Rousset, politique, nâĂ©tait pas celui de Robert Antelme, anthropologique, ni celui de Primo Levi, plus poĂ©tique), le cinĂ©ma se veut tĂ©moin au prĂ©sent dâun Ă©vĂšnement passĂ©, et veut prouver sa lĂ©gitimitĂ©. Il refuse le rĂŽle de documentaire pur. Que les tĂ©moins parlent (dans Shoah, dans S21) ou soient lâobjet dâimages filmiques (dans Nuit et Brouillard par exemple), on constate un emboĂźtement de la fonction testimoniale. En effet, les cinĂ©astes comme les spectateurs sont des tĂ©moins des tĂ©moins. Mais de façon plus complexe, les « rescapĂ©s » sont les tĂ©moins des « naufragĂ©s », filmĂ©s dâabord par les cinĂ©astes amateurs alliĂ©s, puis par des cinĂ©astes postĂ©rieurs, pour atteindre des rĂ©cepteurs contemporains avant de nous atteindre nous, rĂ©cepteurs actuels. Les films recrĂ©ent ainsi un espace intersubjectif qui remplace la dĂ©subjectivation et la dĂ©liaison du lien social mises en place par les gĂ©nocidaires. LâidĂ©e de transmission est donc au cĆur du projet des cinĂ©astes, et le film est vu comme un mĂ©dium, un moyen concret qui rĂ©alise cette transmission17. Cette idĂ©e de transmission a mis du temps Ă se mettre en place en littĂ©rature ; lâon observe cette difficultĂ© dans lâimmĂ©diat aprĂšsâguerre, avec la parution des textes dâanciens dĂ©portĂ©s. Le public sâest trĂšs vite lassĂ© dâune telle production, et une Ćuvre aujourdâhui reconnue comme LâEspĂšce humaine de Robert Antelme, eut un lectorat rĂ©duit car elle narrait lâexploration douloureuse des limites de lâhumain, lĂ oĂč David Rousset, par exemple, voulait partager son expĂ©rience, mettre en avant lâidĂ©e de solidaritĂ©. Aujourdâhui, on reconnaĂźt ces textes comme fondateurs non seulement de notre histoire mais de notre humanité ; si lâimage forge une communautĂ© supraâhistorique, le langage y parvient Ă©galement :
Le langage, en tant que recherche, convoque le rĂ©el auâdelĂ du tĂ©moignage personnel, et permet dâentrer Ă rebours dans le travail du temps : ainsi, lâexpĂ©rience des autres nous devient expĂ©rience personnelle18.
La survivance des images : monstration19 et montage
« Nâinvoquons pas lâinimaginable20. »
Georges DidiâHuberman
12La survivance ne se confond pas avec les survivants. Nous lâentendons ici selon la conception warburgienne (telle que lâexplicite G. DidiâHuberman21) : le Nachleben, la survivance, manifeste un ĂȘtre du passĂ© qui nâen finit pas de survivre. Les images apparaissent ainsi dans les films comme des impensĂ©s, des inconscients, des rĂ©manences dâun passĂ© inatteignable par la raison. Les films font surgir des images imprĂ©vues, des scĂšnes inimaginables, comme les scĂšnes de TĂ©moignage dans Shoah, pendant lesquelles les tĂ©moins passent de la stupeur Ă une premiĂšre Ă©tape de comprĂ©hension de la barbarie passĂ©e. Si on ne peut dire lâinhumain, peutâon le mettre en images ? Ce sera toute la thĂšse de G. Didi-Huberman dans Images malgrĂ© tout22, qui dĂ©montre la possibilitĂ© et lâenvie quâont eues les dĂ©portĂ©s euxâmĂȘmes de capter des images de leur enfer concentrationnaire. Traitant de quatre photographies prises par des Sonderkommandos des crĂ©matoires dâAuschwitz, G. DidiâHuberman sâoppose Ă la thĂ©orie de lâirreprĂ©sentable, attaquĂ©e la mĂȘme annĂ©e par Jacques RanciĂšre23. Si Cl. Lanzmann traitera lâapproche de G. Didi-Huberman dâ« insupportable cuistrerie interprĂ©tative24 », câest parce que, pour lui, le tĂ©moignage au prĂ©sent prime sur les images dâarchives et que lâarchive tend toujours peu ou prou Ă se confondre avec la preuve et donc Ă cautionner lâinterprĂ©tation des nĂ©gationnistes.
13Quelles images filmiques (et non plus photographiques) construire (et non plus archiver) alors de cette Catastrophe, qui ne soient ni archives, ni preuves, et ne constituent ni tout Ă fait un documentaire, ni totalement une fiction ? Les cinq cinĂ©astes convoquĂ©s proposent des Ćuvres mixtes. La progression de S. Rollet (anarchiver, traduire, prĂ©senter) nous fait passer de lâarchive au tĂ©moignage, de la parole unique Ă la confrontation des points de vue Ă©manant des bourreaux et des victimes. Pour nous en tenir Ă un exemple, le traitement du gĂ©nocide juif relĂšve de choix cinĂ©matographiques trĂšs diffĂ©rents dans Nuit et Brouillard et dans Shoah. A. Resnais propose un essai documentaire, sous forme de moyen mĂ©trage (32 minutes de film), alternant images dâarchives en noir et blanc provenant de documents nazis, de photographies prises par les alliĂ©s, de plans du film La DerniĂšre Ă©tape de Wanda Jakubowska et de sĂ©quences rĂ©alisĂ©es au prĂ©sent, en couleur cette fois, des camps dâextermination, ou des traces quâil en reste. Cl. Lanzmann, trente ans plus tard, adopte un autre parti pris. Il privilĂ©gie la parole sur lâimage dâarchive et filme des tĂ©moins pendant neuf heures (onze ans de travail ont Ă©tĂ© nĂ©cessaires pour Shoah). Il fait le choix dâun trĂšs long mĂ©trage, du cinĂ©ma direct, dâinterviews longues de tĂ©moins polonais et dâanciens nazis, car « [c]ette durĂ©e seule permet quâadvienne ce qui, autrefois, a Ă©tĂ© assassiné : la possibilitĂ© de penser lâĂ©vĂšnement. » (p. 189). Cl. Lanzmann veut construire lâĂ©vĂšnement, non le reprĂ©senter. Ces choix entrent en Ă©cho avec les reprĂ©sentations des Ă©poques dans lesquels les films sâinscrivent. En effet, Alain Resnais adopterait un geste proche de celui du procĂšs de Nuremberg : privilĂ©gier les documents historiques, tandis que Cl. Lanzmann serait influencĂ© par ce qui sâest passĂ© lors du procĂšs Eichmann (1961â1962) durant lequel le tĂ©moignage a primĂ© sur le document25. Philippe Mesnard insiste sur cette question des reprĂ©sentations, montrant quâentre les deux films, le camp dâAuschwitz a pris un autre sens :
Câest une autre gĂ©nĂ©ration qui est touchĂ©e ïque celle touchĂ©e par Nuit et brouillardï ; pour elle, Auschwitz nâest pas un des noms de lâunivers concentrationnaire, il dĂ©signe la tragĂ©die absolue de la modernitĂ© occidentale26.
14Lâimage nâest pas brute dans les films, comme lâexpĂ©rience ne pouvait pas ĂȘtre donnĂ©e sans amĂ©nagements stylistiques dans la littĂ©rature testimoniale :
Il est indĂ©niable que le tĂ©moignage brut est vite indigeste. La saturation qui fut celle des contemporains fut souvent la nĂŽtre, avouonsâle. Ce n'est pas un hasard non plus si les livres qui Ă©mergent, qui ont Ă©tĂ© rééditĂ©s, sont ceux qui sont soutenus par une analyse philosophico-politique â câest le cas de ceux de David Rousset ou de Robert Antelme â, par une volontĂ© de faire Ćuvre historienne dĂ©passant le tĂ©moignage â c'est le cas de Germaine Tillion ou de Eugen Kogon â, ou encore ceux qui font preuve d'Ă©minentes qualitĂ©s littĂ©raires, telle lâĆuvre de Primo Levi27.
15LâĂ©vĂšnement est donc sujet Ă diffĂ©rents choix de montages ; toutefois il faut noter que les sept films Ă©tudiĂ©s font preuve dâune grande hybriditĂ© quant aux images Ă©laborĂ©es. On peut reprendre le concept dâ« entreâimages » de Raymond Bellour pour qualifier ces films qui mĂȘlent diffĂ©rents arts. Certains entrecroisent en effet cinĂ©ma et photographie : les prises de vues de photographies existantes sont nombreuses dans Images du monde28, des gros plans transforment les visages des femmes en portraits, la photographie familiale dans Ararat, photographieâtalisman du peintre Gorky peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme personnage principal du film, enfin, les images prises en ArmĂ©nie et insĂ©rĂ©es dans le calendrier dans Calendar symbolisent la mĂ©moire traumatique du pays lointain, originel. Dâautres relient davantage cinĂ©ma et littĂ©rature : les textes de Jean Cayrol pour Nuit et Brouillard, lus par Michel Bouquet, sont dâune densitĂ© trĂšs forte, la prĂ©sence intertextuelle dâun poĂšme de Adom YarjanianâSiamanto dans Ararat dâAtom Egoyan, a une vocation mĂ©morielle, et la reprise par Cl. Lanzmann de formes occidentales connues comme le rĂ©cit Ă suspense, la tragĂ©die ou le tĂ©moignage biblique ancre le film dans un hĂ©ritage commun. Quant au montage, chaque cinĂ©aste adopte une technique prĂ©cise identifiĂ©e par S. Rollet. Le montage est « contrapuntique » chez Resnais : la discontinuitĂ© des images et la musique dissonante de Hanns Eisler connotent des tentatives de transmettre lâintransmissible. Chez Farocki, le montage est « traductif » au sens benjaminien du terme : le montage traduit les images, notamment dans Images du monde quand la camĂ©ra filme des photographies. La camĂ©ra isole des parties des visages des femmes algĂ©riennes photographiĂ©es par Marc Garanger Ă la fin de la guerre dâAlgĂ©rie. Le film dit alors autre chose que les photographies initiales, ciblant les yeux puis les bouches de ces femmes soumises aux autoritĂ©s. Comme lâexprime Farocki luiâmĂȘme, « les images commentent les images29 ». Atom Egoyan opte pour un montage syncopé : noirs, alternance des langues (anglais, armĂ©nien), retour dâimages rĂ©currentes font de Calendar un film complexe et allĂ©gorique traitant du gĂ©nocide et de la diaspora de façon poĂ©tique. Cl. Lanzmann met en place un montage « centripĂšte » selon G. DidiâHuberman : il filme visages, tĂ©moignages, paysages autour dâun centre jamais atteint. La quĂȘte se fait dans la lenteur car il sâagit de restituer de la durĂ©e Ă un univers et Ă des hommes autrefois rĂ©gis par lâintempestivitĂ© nazie et dâaccompagner Ă nouveau la mort de ceux qui ont Ă©tĂ© assassinĂ©s Ă peine arrivĂ©s au camp. Rithy Panh, enfin, choisit un montage convergent permettant de faire entendre tant la voix des anciens gardiens que celle des victimes. Alternant plan large sur le centre S21 et gros plans sur les bourreaux, il tente de cerner le nonâĂ©vĂšnement qui sâest jouĂ© en ces lieux : « Câest dans ce mouvement de vaâetâvient du vide au plein et de lâopacitĂ© des visages Ă lâespace dĂ©sertĂ© que trouvent Ă se loger les fantĂŽmes du passĂ©. » (p. 241).
16Les films mettent ainsi en question le statut de lâimage. S. Rollet montre quâil y a une hĂ©sitation terminologique pour qualifier prĂ©cisĂ©ment ces images. Les Ćuvres ont pour point commun de refuser « lâimageâfĂ©tiche » (G. DidiâHuberman) :
LâĂ©thique du regard Ă laquelle obĂ©issent les cinĂ©astes les conduit, en effet, Ă refuser les « images-fĂ©tiches » (quâil sâagisse dâarchives ou de reconstitutions fictionnelles) dont la plĂ©nitude fallacieuse viendrait occulter le manque rĂ©el. (p. 247)
17LâimageâtĂ©moin, si elle est utilisĂ©e par A. Resnais et H. Farocki (reprise de photographies extraites de LâAlbum Auschwitz30 dans Images du monde), est abandonnĂ©e par les autres cinĂ©astes au profit de « lâimageâdĂ©chirure » (G. DidiâHuberman) : cette image « laisse fuser un Ă©clat de rĂ©el31 », elle ne voile pas le rĂ©el mais le dĂ©voile, laisse entrevoir un instant lâinvisible, au hasard dâune parole, dâun geste. VĂ©ritables « imagesâtemps » (Deleuze), les Ćuvres cinĂ©matographiques Ă©tudiĂ©es par S. Rollet, ouvrent des perspectives mais ne ferment pas lâinterprĂ©tation. La Catastrophe nâest lisible que dans les interstices de la pensĂ©e et des films :
Ălaborer des stratĂ©gies complexes inscrivant la lacune au cĆur des images ou dans lâ« entreâimages » : la dissonance dans lâassociation des vues de Nuit et brouillard et dâImages du monde ; le non-recouvrement de la voix et du lieu dans Calendar et Shoah ; la dislocation du rĂ©cit dans les deux films dâEgoyan ; la discordance entre les rĂ©gimes dâimages, dans Shoah et S2132.Â
18Les Ćuvres cinĂ©matographiques Ă©tudiĂ©es ne proposent humblement et Ă©thiquement que des « images Ă penser » (Walter Benjamin) et non des reprĂ©sentations toutes faites. Le film avoue parfois ses limites, comme dans Nuit et Brouillard :
Ces blocks en bois, ces chĂąlits oĂč lâon dormait Ă trois, ces terriers oĂč lâon se cachait, oĂč lâon mangeait Ă la sauvette, oĂč le sommeil mĂȘme Ă©tait une menace, aucune description, aucune image ne peut leur rendre leur vraie dimension, celle dâune peur ininterrompue33.
19La transmission des affects ne peut ĂȘtre totale.
20Ces interstices seront aussi explorĂ©s en littĂ©rature. Marguerite Duras, au retour de son mari Robert Antelme, accorde moins de crĂ©dit au tĂ©moignage quâĂ la littĂ©rature et au cinĂ©ma pour traduire lâexpĂ©rience du trauma concentrationnaire :
Le traumatisme historique prend la forme de ce silence, de cette bĂ©ance dans le texte â ne subsistent dans la prose de Marguerite Duras quâune parole impossible et le tĂ©moignage de cette impossibilitĂ©34.
21La Douleur35, et les textes oĂč la rĂ©alitĂ© sera fictionalisĂ©e ne parviennent pas Ă dire lâextrĂȘme souffrance du dĂ©portĂ© et de son inadaptation dans le monde rĂ©el.
Filmer des antiâlieux de mĂ©moire ; le cinĂ©ma comme nouveau lieu de mĂ©moire
22On se souvient, Ă lâoccasion des soixanteâsix ans de la libĂ©ration du camp dâAuschwitz, dâun article36 posant le problĂšme de la rĂ©novation ou non dâAuschwitz dont les bĂątiments se dĂ©tĂ©riorent au fil des annĂ©es. Fautâil garder une trace de ce lieu oĂč furent perpĂ©trĂ©s des actes atroces sur des milliers de personnes, ou bien fautâil quâil disparaisse Ă jamais? La journaliste Ă©crit :
Le défi à relever est colossal. Il consiste à maintenir l'authenticité des 155 structures de bois et de brique, en les consolidant sans les reconstruire, et des 300 ruines, dont celles des chambres à gaz et crématoires dynamités par les nazis avant leur départ. Il faut entretenir les kilomÚtres de routes et restaurer les milliers de documents et effets personnels des victimes.
23Le dilemme est posé : entretenir sans reconstruire. Ce lieu de mĂ©moire quâest le camp dâAuschwitz doit ĂȘtre prĂ©servĂ© (il est inscrit depuis 1979 au patrimoine mondial de lâUnesco) pour le devoir de mĂ©moire mais non modifiĂ©. De la mĂȘme façon, les sept films dont il est question prennent pour prĂ©supposĂ© de prĂ©senter le plus fidĂšlement possible la Catastrophe. Il sâagit de garder la mĂ©moire dâun fait historique. Mais la mĂ©moire, sujette Ă la dĂ©formation, pourrait bien modifier le lieu de mĂ©moire ; le travail du cinĂ©aste est de choisir les documents, de guider les tĂ©moins lors des interviews pour se rapprocher de la rĂ©alitĂ© du fait. Les films sont lĂ pour rĂ©vĂ©ler lâexistence de lieux de mĂ©moire : Auschwitz, le mont Ararat, le centre S21. Dans lâouvrage dirigĂ© par Pierre Nora, Les Lieux de mĂ©moire, un article est consacrĂ© en partie Ă la question des camps37. Il traite plus spĂ©cifiquement des camps français puisque lâouvrage est consacrĂ© aux lieux de mĂ©moire nationaux. Ce que lâon peut retenir, câest quâil interroge justement la visibilitĂ© de ces lieux. La brisure entre la communautĂ© juive et la communautĂ© française opĂ©rĂ©e pendant la Seconde Guerre mondiale se manifeste dans ce dĂ©dain visâĂ âvis de ces monuments mĂ©moriels : lâancien Vel dâHiv est symbolisĂ© par une stĂšle Ă peine visible placĂ©e entre deux immeubles, le camp de Drancy est devenu une station de R.E.R.. Il semble que la Catastrophe soit devenue invisible. La mĂ©moire juive pose problĂšme en France ; P. Birnbaum cite alors deux de nos films, pour mettre en Ă©vidence la diffĂ©rence entre la reprĂ©sentation mĂ©morielle prise en charge par le cinĂ©ma et celle diffusĂ©e par les autoritĂ©s administratives et politiques :
Nuit et brouillard sur ce qui devait ĂȘtre Nuit et brouillard (1956), silence sur lâHolocauste dont Lanzmann devait faire la Shoah (1985). Leur parole de dĂ©portĂ©s, personne nâavait envie de lâĂ©couter. La parenthĂšse refermĂ©e, il Ă©tait Ă©tabli que Vichy, qui ne reprĂ©sentait rien de la vraie France, nâavait Ă©tĂ© quâun malheureux dĂ©rapage. Double et profond refoulement : celui de la culpabilitĂ© dâune majeure partie de la France, celui des juifs Ă qui un sort en dĂ©finitive inexplicable avait Ă©tĂ© appliquĂ©38.
24Lâart, quâil soit littĂ©raire, photographique, ou cinĂ©matographique, prend donc le relais dâune mĂ©moire dĂ©faillante. Dans le cas dâAtom Egoyan et de Rithy Panh, les autoritĂ©s en place nient Ă©galement cette mĂ©moire. Le cinĂ©ma est lĂ pour filmer ces antiâlieux de mĂ©moire â que Cl. Lanzmann nomme des « nonâlieux de la mĂ©moire39 » â, pour laisser une trace de lâĂ©vĂšnement. Il se meut en un Ă©crin pour la mĂ©moire ; la forme cinĂ©matographique recueille le fond de la Catastrophe.
25Mais un lieu de mĂ©moire nâest jamais neutre, et peut ĂȘtre instrumentalisĂ©. Les films, les images, peuvent donner lieu Ă dâĂ©tranges fascinations. S. Rollet en donne quelques exemples. Un des Ă©cueils de ces films est quâils se transforment en preuves. Lâapport de tĂ©moignages, dâimages, le montage mĂȘme tendent Ă crĂ©er un point de vue sur le drame, quel que soit le postulat initial. LâĂ©lĂ©ment salvateur, dans les sept films, est quâils ne sâachĂšvent pas vĂ©ritablement. Ils laissent le spectateur libre dans son imaginaire et sa prise de conscience, ils Ă©vitent tout dogmatisme. Le second mĂ©fait est une rĂ©ception biaisĂ©e de certaines images. Dans le film Ararat, la scĂšne trĂšs violente, inspirĂ©e du poĂšme de Siamanto (« La Danse »), de la ronde des jeunes Ă©pousĂ©es contraintes de danser nues avant dâĂȘtre brĂ»lĂ©es vives par les soldats turcs, peut ĂȘtre reçue de façon perverse. S. Rollet explique :
En procĂ©dant Ă la reconstitution de scĂšnes emblĂ©matiques du gĂ©nocide â massacres, viols et tortures â, la reprĂ©sentation, pour ces tiers que nous sommes, ne peut mobiliser que deux types dâaffects : lâhorreur et/ou la jouissance sadique. (p. 129)
26Les films, nâimposant pas de point de vue directif, laissent le spectateur libre de sâidentifier au bourreau ou Ă la victime. Toutefois, S. Rollet dĂ©montre que nous ne pouvons nous identifier Ă cette humanitĂ© dĂ©truite, nous ne pouvons nous projeter dans ces hommes qui restent radicalement « autres ». Enfin, le cinĂ©ma peut ĂȘtre aussi Ă contreâemploi. La prĂ©sence de la camĂ©ra et la plongĂ©e dans le passĂ© a ainsi rendu aux polonais interrogĂ©s par Claude Lanzmann leur attitude mĂ©prisante dâantan. LâantisĂ©mitisme de certains rejaillit et leurs corps parlent pour eux quand des paysans refont le signe de lâĂ©gorgement quâils adressaient aux juifs arrivant en convois dans les camps polonais. Rithy Panh est confrontĂ© Ă la mĂȘme rĂ©alité ; les gardiens Ă qui lâon demande de refaire leurs gestes dâautrefois, retrouvent leur haine et leur soumission au rĂ©gime. Ils agissent comme des automates :
On a ainsi le sentiment que la rĂ©pĂ©tition ne lui assure ni distance, ni maĂźtrise Ă lâĂ©gard du passé : câest, au contraire, le passĂ© lui-mĂȘme qui reprend possession de son corps et de sa parole. LâĂ©vĂšnement irracontable et irreprĂ©sentable de la dĂ©shumanisation, qui lâa atteint en mĂȘme temps que ses victimes, accĂšde ainsi Ă la prĂ©sence, aprĂšs coup, comme une rĂ©miniscence involontaire, venue du corps mĂȘme du gardien. (p. 236)
27Dâautres Ă©cueils pourraient ĂȘtre invoquĂ©s. Pour G. DidiâHuberman, lâattitude pĂ©remptoire de Cl. Lanzmann tend Ă faire de Shoah un absolu, un indĂ©passable : le danger est de figer la Catastrophe dans un seul film, alors que le ressenti, les enquĂȘtes dâautres cinĂ©astes pourraient renouveler le traitement du gĂ©nocide. Enfin, le passage par lâart peut ĂȘtre un obstacle Ă la monstration de lâĂ©vĂšnement. Georges MoliniĂ© souligne dans un article40 cette ambiguĂŻtĂ© du processus quâil nomme « lâartistisation », quand il passe notamment par lâallĂ©gorie :
Si le dĂ©tour par lâallĂ©gorĂšse, câestâĂ âdire, pratiquement, par lâartistisation reprĂ©sente Ă la fois, face Ă lâobjectif dire ou ne pas dire (la Shoah), une solution spĂ©culativement tenable et pratiquement la seule solution envisageable, il reste quâelle nâest pas moralement Ă©vidente41.
28 Si cette solution nâest pas acceptable sur le plan moral, que ce soit en littĂ©rature ou au cinĂ©ma, elle lâest dâun point de vue Ă©thique, car toute reprĂ©sentation exige des choix, et le point de vue adoptĂ© fait sens. Jean Cayrol a mentionnĂ© cette nĂ©cessitĂ© du choix, qui a un triple impact : sur le film luiâmĂȘme et sur les spectateurs prĂ©sents et Ă venir : « Dâune expĂ©rience insaisissable, intransmissible, dĂ©raisonnable, nous avons choisi les images majeures qui permettaient, dans la mesure des moyens dâun court mĂ©trage, de faire participer Ă cette Ă©norme tuerie, les vivants dâaujourd'hui42 ».
29Ces films, Ă la fois mĂ©diums et « images Ă penser » se muent finalement en lieux de mĂ©moire Ă part entiĂšre. Il sâopĂšre un transfert du contreâmonde que forment les lieux dâextermination vers la forme artistique qui les prend en charge. De mĂȘme que la littĂ©rature de tĂ©moignage relĂšve de la littĂ©rature et la surpasse, les films Ă©tudiĂ©s ici ne sont pas que des tĂ©moins ; ils deviennent lâĂ©vĂšnement mĂȘme. Si Cl. Lanzmann lâa ressenti trĂšs tĂŽt (« Mon film devrait relever le dĂ©fi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres Ă gaz43 »), S. Rollet met en avant cette substitution du fond historique par la forme cinĂ©matographique pour les autres films traitant du gĂ©nocide. Les films ne sont pas lĂ uniquement pour conserver une mĂ©moire, ils sont cette mĂ©moire. Ainsi Ă©critâelle au sujet de Shoah et de S21 :
Parce quâaucune reprĂ©sentation mimĂ©tique, au sens strict, ne peut ĂȘtre donnĂ©e de lâĂ©vĂšnement catastrophique, les deux films mettent en Ćuvre une Ă©criture qui, visant Ă faire apparaĂźtre en un Ă©clair la fracture inconcevable, constituerait la seule archive possible de cet âimmĂ©morialâ quâest la destitution de lâhumanitĂ©. (p. 181)
30Le film « donne existence Ă un Ă©vĂšnement qui ne lui prĂ©existe pas et que seul il rend visible. » (p. 238). Les films deviennent eux-mĂȘmes des monuments de la mĂ©moire ; les deux films dâEgoyan ont Ă©galement cette vocation, ils veulent transmettre la mĂ©moire du gĂ©nocide armĂ©nien au sein de la communautĂ© armĂ©nienne, mais surtout diffuser cette mĂ©moire auprĂšs des occidentaux. MĂ©moire nationale et internationale sont mĂȘlĂ©es. Le film, lâĆuvre devient lieu de mĂ©moire en lieu et place du lieu de mĂ©moire introuvable ; la rebaptisation du gĂ©nocide juif en « Shoah » est le symbole de cette commutation pleinement aboutie : Shoah « a âinventĂ©â le nom mĂȘme de lâĂ©vĂšnement auquel le film donne forme. » (p. 178).
Les figures de la défiguration
31En proposant une analyse riche mĂȘlant cinĂ©ma, histoire, littĂ©rature, philosophie, Sylvie Rollet livre ici une rĂ©flexion complexe sur les liens entre cinĂ©ma et mĂ©moire. Si notre projection en tant que spectateur dans cette humanitĂ© dĂ©figurĂ©e est impossible, elle montre que la dĂ©figuration est prise en charge par lâart cinĂ©matographique qui devient lieu du dĂ©figurĂ© et non de lâinfigurable. Elle rejoint, sur le plan cinĂ©matographique, ce quâĂvelyne Grossman avait Ă©tabli sur un plan littĂ©raire : « la dĂ©figuration est aussi une force de crĂ©ation qui bouleverse les formes stratifiĂ©es du sens et les rĂ©anime44 ».

