Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 1
Alexandra Borsari

Comment vivre sa vie ? Accepter sa vie hors de soi pour se situer dans le monde & devenir un sujet moral

ValĂ©rie GĂ©rard, L’ExpĂ©rience morale hors de soi, Paris : Presses Universitaires de France, coll. « Pratiques thĂ©oriques », 2011, 204 p., EAN 978-2130584469.

1L’ouvrage de ValĂ©rie GĂ©rard, issu de sa thĂšse de doctorat, est une invitation Ă  repenser la place de la philosophie dans la sociĂ©tĂ©. Loin d’ĂȘtre enfermĂ©e dans une quelconque tour d’ivoire, la philosophe pose en effet un regard trĂšs engagĂ© sur le monde et rappelle que la philosophie n’a de sens qu’à condition qu’elle permette de le comprendre et de le transformer. Dire cela, c’est affirmer l’actualitĂ© de la philosophie au sens que lui donnait Adorno1. EngagĂ©e, l’auteure n’hĂ©site pas Ă  se confronter Ă  une double critique : celle de la dimension acadĂ©mique de son travail et celle de ses convictions personnelles. Son livre est ainsi destinĂ© au milieu universitaire mais, plus largement, il est aussi ouvert sur la sociĂ©tĂ© qu’elle interroge en tant que philosophe et citoyenne. Les liens entre philosophie morale et politique y sont rĂ©affirmĂ©s, ce qui place l’ouvrage dans la lignĂ©e des courants contemporains de la sociologie et de l’anthropologie pragmatiques2. Il s’agit cependant bien de philosophie, et si l’auteure penche nettement en faveur d’un ancrage de la philosophie morale dans le giron de la philosophie politique, son travail reste inscrit dans les limites du champ disciplinaire philosophique. Dans cet essai en deux parties, V. GĂ©rard effectue tout d’abord la critique de l’idĂ©al d’autarcie morale avant de se pencher plus spĂ©cifiquement sur l’extĂ©rioritĂ© de la vie humaine et sur les conditions politiques qui permettent l’existence d’un sujet moral. Les questions morales y sont abordĂ©es sous un angle novateur, dans la mesure oĂč l’auteure y affirme que le problĂšme principal de la philosophie morale n’est pas d’identifier le bien ou le mal, mais bien d’envisager quelles peuvent ĂȘtre les conditions de l’existence d’un sujet moral. Par consĂ©quent, son travail soulĂšve de nombreuses questions qui sont au cƓur de vastes dĂ©bats.

La critique radicale de l’autarcie morale

2Le rapport au monde est par nature prĂ©caire. V. GĂ©rard fait ainsi le procĂšs d’un idĂ©al qui a traversĂ© les Ăąges et dont l’influence est encore prĂ©gnante Ă  l’heure actuelle : celui de l’autarcie morale d’un sujet parfaitement maĂźtre de lui‑mĂȘme, dont le rapport au monde et la conduite ne seraient dirigĂ©s que grĂące Ă  son intellect. Cette vision d’un ĂȘtre dont le for intĂ©rieur serait protĂ©gĂ© par une Ă©paisse cuirasse des influences de l’extĂ©rieur Ă©tait justement celle des stoĂŻciens, qui plaçaient la volontĂ© personnelle au‑dessus de toutes les autres qualitĂ©s. Dans son travail de recherche, V. GĂ©rard montre bien qu’un sujet parfaitement autonome et isolĂ© du monde extĂ©rieur n’est pas concevable dans des conditions d’existence dites « normales ». L’isolement moral n’aboutit en effet qu’à des monstruositĂ©s. La vie est bien faite de relations, et l’identitĂ© mĂȘme du sujet est tissĂ©e de ces multiples relations avec l’extĂ©rieur : il n’y a pas de sujet non situĂ©, mĂȘme si cette implication, cette participation — volontaire ou involontaire — au monde, se trouve rĂ©duite Ă  sa plus simple expression. En cela, l’auteure montre parfaitement qu’il n’est pas possible de disjoindre philosophie morale et politique, caril n’existe pas de sujet moral autonome. Aussi l’important est‑il d’ĂȘtre lucide sur la place occupĂ©e dans le monde et sur les rĂ©seaux d’influence, sur les nƓuds relationnels qui sont le propre de la vie humaine et qui contribuent Ă  forger la personnalitĂ© de chacun, dont la nature serait toujours mouvante, et risquerait toujours de se perdre, soit dans un excĂšs de « vie hors de soi » comme l’exprime l’auteure, soit Ă  l’inverse dans un rejet de l’extĂ©rieur.

3NĂ©anmoins, si l’analyse proposĂ©e Ă  la rĂ©flexion est brillante, elle s’appuie continĂ»ment sur des exemples extrĂȘmes, tirĂ©s en particulier des ouvrages de Simone Weil ou de Hannah Arendt. Ainsi, et bien que les conclusions de V. GĂ©rard permettent de relire avec profit et sous un jour nouveau les Ɠuvres de ces deux grandes philosophes, cette pratique mĂ©thodologique n’est pas sans poser problĂšme. En effet, si les situations extrĂȘmes permettent de mettre au jour des mĂ©canismes qui, dans des situations moins dramatiques, seraient moins facilement observables — comme la dĂ©possession de soi dans le cadre d’un absence de monde par exemple — , il n’en reste pas moins relativement hasardeux d’extrapoler des rĂ©sultats issus de situations d’exception pour en tirer des conclusions gĂ©nĂ©rales sur la « vie ordinaire ». La mĂ©thode analogique choisie expose ainsi tout particuliĂšrement l’auteure aux critiques. Son raisonnement n’a pourtant rien de simpliste, mais on pourrait regretter que dans sa volontĂ© de fonder sa rĂ©flexion sur des preuves, de l’enraciner dans des expĂ©riences concrĂštes, l’auteure ne choisisse que des exemples oĂč l’ĂȘtre humain se trouve soit en situation d’urgence absolue, soit dans des impasses3. La radicalitĂ© des situations Ă©tudiĂ©es semble ainsi orienter, voire forcer, le jugement, alors mĂȘme que l’objectif de l’ouvrage Ă©tait de dĂ©gager les conditions d’une existence morale en gĂ©nĂ©ral et non d’étudier seulement les pathologies du sujet moral et les dĂ©viances des organisations sociales.

La nostalgie des origines et le risque d’une vision dĂ©sincarnĂ©e de l’ĂȘtre humain

4MalgrĂ© toutes les prĂ©cautions prises, le texte de V. GĂ©rard laisse paradoxalement affleurer un certain regret d’un sujet parfaitement maĂźtre de lui‑mĂȘme, regret d’un homme « naturel » non corrompu par la « civilisation ». En effet, la vie hors de soi Ă©tant presque systĂ©matiquement prĂ©sentĂ©e comme une menace, il est difficile de ne pas y voir une sorte de rĂ©bellion contre la condition humaine, laquelle fait Ă©cho Ă  certaines philosophies regrettant un homme d’avant le temps, un homme « neutre », non encore façonnĂ© par la vie en sociĂ©tĂ©. Or, si la vie hors de soi peut effectivement reprĂ©senter une menace, notamment dans des conditions anormales d’existence, elle reprĂ©sente aussi une chance. Pourtant, l’auteure insiste surtout sur les dangers de la vie hors de soi qui constitue pourtant la condition de base de l’existence, au moins du point de vue adoptĂ© dans l’ouvrage. En effet, dans la mesure oĂč la vie hors de soi doit ĂȘtre prise en compte pour « ĂȘtre aux commandes » de sa vie, et du moins la comprendre, il semble plus adĂ©quat d’y voir une donnĂ©e de dĂ©part plutĂŽt qu’une difficultĂ© permanente4. En ce sens, la blessure Ă  la vanitĂ© Ă©voquĂ©e par l’auteur (« [l’exil] rend manifestes les conditions de la capacitĂ© humaine de mener sa vie, qui doit s’exercer sur le fond de sa propre vanitĂ©, que rappelle chaque perte, chaque dĂ©sillusion. Il porte Ă  la limite ces donnĂ©es de la condition humaine : nous ne sommes pas ‘‘libres de dĂ©cider qui nous sommes ou de vivre comme nous l’entendons’’ ; nous dĂ©pendons du temps, pour prĂ©voir des Ă©vĂ©nements, orienter notre vie, et de l’espace, pour habiter le monde. », p. 142) ne tient plus : pourquoi, en effet, le sujet devrait‑il forcĂ©ment souffrir d’ĂȘtre dĂ©possĂ©dĂ© si cette dĂ©possession constitue le lot de tous ?

5De mĂȘme, puisqu’il n’y a pas de vie humaine sans vie sociale, pourquoi celle‑ci devrait‑elle forcĂ©ment ĂȘtre un facteur d’injustice5 ? Cette conception d’une sociĂ©tĂ© injuste par nature va de pair avec une vision de la politique comme un mode violent d’exercice du pouvoir. Or, il semble encore une fois caricatural d’envisager la politique sous le seul angle de la violence, ne serait‑ce que sous celui de la violence morale. Cette conception de la politique s’accompagne d’une vision trĂšs discutable des acteurs de la vie politique et publique au sens large. Les Ă©lus seraient ainsi rĂ©gis en permanence par les consĂ©quences de leurs choix initiaux et par la conjoncture6. S’il est vrai qu’il n’est pas possible d’agir sur la scĂšne publique en maĂźtrisant la totalitĂ© des consĂ©quences de ses actes, la conscience claire des limites de l’action n’empĂȘche pas de l’orienter grĂące Ă  des systĂšmes de valeurs qui peuvent varier avec le temps mais qui ne sont pas aussi fluctuants que l’auteure semble le croire. Si l’important pour un Ă©lu est bien d’avoir conscience de la complexitĂ© des situations, il est tout aussi crucial d’arbitrer en fonction non seulement de la conjoncture et de ses intĂ©rĂȘts mais aussi en fonction d’une grille de valeurs, de convictions qui forment le socle sur lequel viennent se greffer les dĂ©cisions. Que l’adhĂ©sion Ă  ces valeurs soit sincĂšre ou pas, explicite ou non, il faut admettre que la justification des actes passe la plupart du temps par un rappel des valeurs dont se rĂ©clament les Ă©lus7. D’autres facteurs entrent en jeu, comme des stratĂ©gies d’alliance et de « survie » personnelle ; toutefois, il semble exagĂ©rĂ© de vouloir limiter l’action des Ă©lus Ă  des facteurs extĂ©rieurs. Si les processus de dĂ©cision sont complexes et si les Ă©tapes dans l’élaboration d’une pensĂ©e politique restent obscures, dans la mesure oĂč des paramĂštres externes et internes entrent en jeu —valorisation de soi, volontĂ© de s’affirmer ou de maĂźtriser une situation — , il n’en reste pas moins que la politique se doit d’ĂȘtre un lieu de raison : un lieu au sens propre, celui d’un espace commun oĂč s’élabore un discours dans la confrontation des points de vue, et oĂč s’ordonnent des actes ayant une incidence sur la vie de chacun et du collectif. Si l’idĂ©al d’objectivitĂ© et de rationalitĂ© n’est jamais atteint, il semble dangereux d’estimer qu’il est impossible d’agir rationnellement ou objectivement en politique. MĂȘme en considĂ©rant les diffĂ©rents niveaux de mandats pouvant ĂȘtre exercĂ©s (local, national ou europĂ©en), le but principal de la politique doit ĂȘtre, semble‑t‑il, de contenir autant que possible l’incertain et de corriger, en partie, les biais subjectifs des diffĂ©rents acteurs par ce travail d’élaboration collectif de rĂšgles communes et de prises de dĂ©cisions s’inscrivant dans un espace public oĂč s’affrontent les points de vue et les intĂ©rĂȘts.

Un risque de relativisme moral

6Dans sa volontĂ© d’affirmer le rĂŽle fondamental de la vie hors de soi, l’auteure pourrait sembler glisser dans l’extrĂȘme inverse de ce qu’elle dĂ©nonce. Le portrait en creux de l’ĂȘtre humain qui se dĂ©tache de cet ouvrage est ainsi celui d’un sujet sans histoire, sans culture, sans mĂ©moire. Afin de servir son propos, il semble en effet que V. GĂ©rard sĂ©pare de maniĂšre trop radicale le monde, prĂ©sentĂ© comme une entitĂ© abstraite mais prĂ©pondĂ©rante, et les hommes. Or, l’ĂȘtre humain n’est pas aussi « poreux » aux circonstances que semble l’affirmer l’auteure8. En effet, au travers de son analyse des fluctuations des Ă©vĂ©nements qui façonnent le sujet, V. GĂ©rard paraĂźt considĂ©rer qu’il n’y a pas d’identitĂ© vĂ©ritable, et que le sujet ne peut gĂ©nĂ©ralement pas agir en conscience. Dans la mesure oĂč cette vision de l’identitĂ© empĂȘche de concevoir tout socle, toute idĂ©e directrice, ou toute valeur servant de critĂšre discriminant pour s’orienter dans le monde, la pensĂ©e de V. GĂ©rard s’accommode d’un risque de relativisme moral qu’elle semble mĂȘme encourager : « La duplicitĂ© peut ĂȘtre moralement acceptable si elle est la seule position possible et tenable politiquement. [...] la cohĂ©rence n’est pas intrinsĂšquement et univoquement morale, elle est une forme inhĂ©rente Ă  l’examen de soi, sans laquelle celui-ci n’aurait pas de sens. Ce n’est donc pas une exigence absolue ». (p. 59). Or, si la survie face Ă  des conditions extrĂȘmes, comme dans le cas des totalitarismes, permet de comprendre cette absence de mise en conformitĂ© des actes avec les convictions, il en va autrement dans la vie ordinaire. En effet, ce qui peut ĂȘtre justifiĂ© dans des situations d’urgence ne l’est plus dans le cadre de conditions « normales » d’existence, c’est‑à‑dire lorsque les besoins Ă©lĂ©mentaires sont satisfaits et que l’individu bĂ©nĂ©ficie d’un cadre protecteur pour mener sa vie. Au‑delĂ  de cette extrapolation discutable des problĂšmes moraux rencontrĂ©s en situation extrĂȘme, se pose aussi la question de la rĂ©sistance. Que faire face Ă  des Ă©vĂ©nements qui vont contre ses convictions et oĂč le sujet se trouve exposĂ© au danger sinon de perdre la vie, du moins de perdre sa qualitĂ© d’ĂȘtre pensant, aux commandes de sa vie — mĂȘme s’il faut reconnaĂźtre avec l’auteure que la maĂźtrise totale n’est ni possible ni mĂȘme souhaitable — ? Faut‑il excuser toutes les lĂąchetĂ©s au prĂ©texte que l’ĂȘtre humain serait avant tout une identitĂ© flottante, uniquement façonnĂ©e de l’extĂ©rieur ? Le raisonnement de l’auteure n’est en aucun cas simpliste, mais en voulant systĂ©matiquement expliquer les difficultĂ©s du sujet par sa dĂ©possession, son raisonnement, poussĂ© Ă  l’extrĂȘme, aboutit Ă  concevoir l’ĂȘtre humain comme un pantin en permanence soumis aux alĂ©as de l’existence.

Une conception biaisée du récit de soi

7Il n’est ainsi pas Ă©tonnant que V. GĂ©rard dĂ©nie tout pouvoir du sujet sur lui‑mĂȘme et sur sa mĂ©moire. L’idĂ©e que cette derniĂšre fausserait de maniĂšre alĂ©atoire (et souvent mauvaise) les souvenirs9 est aujourd’hui largement contestĂ©e.Car si le rĂŽle de la mĂ©moire est bien de transformer les souvenirs plutĂŽt que de les enregistrer fidĂšlement, il ne s’agit pas d’une trahison. Bien au contraire, cette recomposition des souvenirs est une maniĂšre d’ĂȘtre fidĂšle Ă  soi. Bien sĂ»r, il y a une part de fiction inhĂ©rente Ă  la mĂ©moire, Ă  la mise en rĂ©cit des Ă©vĂ©nements et des Ă©tapes qui constituent une vie. Mais cette mise en rĂ©cit ne joue pas forcĂ©ment contre le sujet : en donnant du sens, elle permet de poursuivre son chemin et de s’orienter dans la vie, ce qui est le principe mĂȘme de la libertĂ©.

8L’auteure dĂ©veloppe ainsi une conception trĂšs particuliĂšre du rĂ©cit, qu’elle oppose Ă  l’identitĂ©. Pourtant, cette capacitĂ© de l’ĂȘtre humain Ă  mettre en rĂ©cit le passĂ© est une maniĂšre de le garder Ă  « disposition ». Pourquoi faudrait‑il se mĂ©fier de la fiction, sauf Ă  en avoir une vision tronquĂ©e et biaisĂ©e, comme si la fiction empĂȘchait la maĂźtrise de sa vie10? Cette conception de la fiction et du rĂ©cit rappelle certaines conceptions datĂ©es de l’imagination qui Ă©tait regardĂ©e comme la « folle du logis », y compris jusque rĂ©cemment. À l’image de son ouverture Ă  d’autres champs de recherche comme la sociologie, l’auteure aurait pu s’appuyer sur les derniĂšres avancĂ©es en neurosciences, mais aussi en littĂ©rature, et aller puiser dans les thĂ©ories de l’imaginaire et les Ă©tudes sur la mĂ©moire11afin de nuancer sa vision du rĂ©cit sans opposer radicalement fiction et vĂ©ritĂ©. Car elle reconnaĂźt bien l’influence de l’inconscient, des fantasmes, de l’affect et de tous les phĂ©nomĂšnes qui ne peuvent pas ĂȘtre circonscrits dans le strict domaine de la raison logique : « l’activitĂ© consciente, rationnelle ou intellectuelle, ne constitue pas le tout du rapport Ă  soi. Le fantasme, l’inconscient, les liens affectifs, corporels, soutiennent l’existence au moins autant que la luciditĂ©. » (p. 130). Sa dĂ©finition de l’imagination comme « instrument primordial du rapport au monde en ce qu’elle est intrinsĂšquement corporelle et donc relationnelle » (p. 176) fait tout particuliĂšrement Ă©cho aux thĂšses de Gilbert Durand et aux travaux de l’École française de l’imaginaire12.

9L’ouvrage de ValĂ©rie GĂ©rard est particuliĂšrement stimulant dans la mesure oĂč il opĂšre une synthĂšse salutaire entre philosophies morale et politique. Son argumentation en faveur d’un examen de la vie hors de soi est convaincante et ouvre de nombreuses pistes de rĂ©flexions pour la pensĂ©e morale, mais aussi, et c’est sans doute le plus important pour l’auteure, pour la pensĂ©e politique. ApprĂ©hender le monde est difficile pour des sujets pris dans les rouages de l’existence. La mĂ©thode proposĂ©e par V. GĂ©rard, dans la lignĂ©e de Simone Weil et Hannah Arendt, offre une nouvelle grille de lecture pour la vie ordinaire et peut permettre de comprendre, voire de prĂ©venir, les phĂ©nomĂšnes de domination et les dĂ©viances radicales qui peuvent exister en sociĂ©tĂ©. En revanche, il demeure regrettable que cette rĂ©flexion brillante se soit focalisĂ©e sur des exemples extrĂȘmes pour expliquer le fonctionnement de la vie ordinaire, s’exposant ainsi Ă  la critique. De mĂȘme, une vision plus nuancĂ©e de la vie humaine — en particulier une plus grande attention portĂ©e au fonctionnement de la mĂ©moire et aux processus d’élaboration des convictions — aurait pu permettre d’introduire plus de complexitĂ© dans la dĂ©monstration. Il semble que V. GĂ©rard ait fait le choix d’une parfaite cohĂ©rence et d’une circularitĂ© dans l’argumentation, demandant de mettre de cĂŽtĂ© certains paramĂštres de l’existence pour se focaliser sur l’extĂ©rioritĂ© de la vie humaine. En ce sens, son travail est tout Ă  fait scientifique, mais en se concentrant ainsi sur un petit nombre d’hypothĂšses, il soulĂšve d’une nouvelle maniĂšre la question de la pertinence d’une convergence entre mĂ©thode philosophique et mĂ©thode d’investigation en sciences.