Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 1
Philippe Richard

Source scellĂ©e de l’écriture & forme rĂ©vĂ©lĂ©e de la lecture : la symphonie proustienne

Luc Fraisse, La Petite Musique du style. Proust et ses sources littĂ©raires, Paris : Éditions Classiques Garnier, coll. « BibliothĂšque proustienne », 2011, 698 p., EAN 9782812402708.

1Avant mĂȘme d’incarner une somme romanesque inventant sa propre Ă©criture, À la recherche du temps perdu se rĂ©vĂšle figurer une bibliothĂšque de formes rĂ©inventant ses propres lectures. Lorsque l’écrivain se reprĂ©sente en effet sa propre crĂ©ation, il la contemple simultanĂ©ment comme construction d’un vĂ©cu dĂ©jĂ  visitĂ© et Ă©laboration d’un projet encore Ă  revisiter ; et c’est de cette authentique vision symphonique portĂ©e par la poĂ©tique proustienne dont souhaite rendre compte l’ouvrage de Luc Fraisse. Le romancier n’a non seulement jamais prĂ©tendu nier la possibilitĂ© mĂȘme de la recherche d’influences, mais a encore largement contribuĂ© Ă  en ouvrir les voies Ă  la critique, son fameux essai Contre Sainte-Beuve ne dĂ©clarant scellĂ©e la source de l’invention littĂ©raire que si l’Ɠuvre se trouvait comprise comme espace pĂ©trifiĂ© en lequel se dĂ©ploie une intention individuelle strictement enchĂąssĂ©e Ă  l’orbe biographique, mais affirmant descellĂ©e cette mĂȘme source si l’Ɠuvre se trouvait comprise comme espace vivifiĂ© en lequel se discerne une intuition crĂ©atrice pleinement enchĂąssĂ©e Ă  l’orbe stylistique. Telle est la signification de cette « petite musique du style » que discerne Proust Ă  la lecture des auteurs qui l’ont prĂ©cĂ©dé : il s’agit bien de la complexion de son style reconnu dans les harmoniques du style d’autrui, d’une image et d’une impression d’autrui reformĂ©es ensuite en son propre univers, de la certitude que son univers constitue bien la forme premiĂšre Ă  l’égard de laquelle le monde de l’autre n’a valeur que d’incidente1. « Cette musique des autres Ă©crivains, suivant qu’il a lui‑mĂȘme ou non dĂ©jĂ  placĂ© sa voix, il la recherche d’abord avec anxiĂ©tĂ©, puis la recueille avec sĂ©rĂ©nité » (p. 15). L’étude ne consistera donc pas Ă  identifier quelque lien intertextuel entre Ɠuvre Ă©coutĂ©e et Ɠuvre créée, ce qui reviendrait Ă  travailler un prisme extĂ©rieur pour l’appliquer Ă  la poĂ©tique proustienne et en observer les points de contact, mais Ă  comprendre le cheminement concret entre lecture et Ă©criture, ce qui engagera Ă  forer au contraire un principe intĂ©rieur pour manifester la rencontre de deux harmoniques et en mesurer les dĂ©placements poĂ©tiques.

Lire les Ɠuvres d’autrui, c’est pour lui [Proust] se constituer une vaste collections de formes, choisies, recueillies et mises en perspective, selon un principe directeur qui prĂ©existe Ă  ces lectures : le lecteur est ici proprement un collecteur de formes privilĂ©giĂ©es. (p. 15)

2Le romancier n’opĂšre donc aucune reprise de telle ou telle structure prĂ©sente chez un autre Ă©crivain mais observe une concordance entre sa propre maniĂšre de lire le monde et le monde de tel ou tel Ă©crivain. La petite musique de son style se trouve alors correspondre Ă  quelque note du monde de l’autre. Toute Ă©tude de sources pourra ainsi se concentrer non sur l’écrivain lu mais sur l’écrivain lisant, en discernant dans le lu le fonds du lisant et en contemplant avec les yeux de l’écrivain lisant l’ensemble des images qui, depuis l’écrivain lu, ont traversĂ© le miroir. C’est donc bien le fonds proustien qui se retrouve dans ses diverses lectures, non l’inverse ; et deux types de quĂȘtes s’en trouvent alors distinguĂ©es, le palimpseste et le mouvement de l’intertextualitĂ© d’une part, la rĂ©sonnance et le cheminement des sources d’autre part. L’Ɠuvre lue n’est finalement pas une pure origine permettant ultĂ©rieurement la crĂ©ation mais un simple intercalaire permettant immĂ©diatement la construction, par rĂ©fraction et orchestration. En ce sens, le chemin proposĂ© par L. Fraisse Ă©vite que ne soit perdue de vue l’Ɠuvre mĂȘme — ce qui peut parfois ĂȘtre reprochĂ© Ă  la critique d’inspiration lansonnienne — et favorise la comprĂ©hension plĂ©niĂšre du processus de crĂ©ation dans la mesure oĂč tout Ă©crivain connaĂźt d’abord mieux l’univers qu’il porte en lui que le monde qu’il aborde par l’altĂ©rité — ce qui a souvent pu ĂȘtre initiĂ© par les Ă©coles d’inspiration esthĂ©tique. Un thĂšme pourra dĂšs lors n’ĂȘtre que trĂšs ponctuel dans l’espace de la source lue mais se diffracter avec grande ampleur dans l’espace de la crĂ©ation Ă©crite.

En effet, quand, au cours de la lecture d’un livre par un Ă©crivain, une analogie se crĂ©e entre une phrase d’auteur et son intuition intĂ©rieure, c’est un accord si essentiel, une correspondance si profonde qui se scellent, une rĂ©solution si vitale qui s’offre du besoin Ă©prouvĂ© de fixer en images l’invention Ă  l’état virtuel, que, pour contingents et arbitraires qu’ils paraissent, l’écrivain est capable de les conserver enfouis de nombreuses annĂ©es durant, en un inaltĂ©rable souvenir. (p. 22)

3La source ne jaillit jamais mais fait jaillir le jeu de l’Ɠuvre ; elle n’apparaĂźt que pour laisser apparaĂźtre ou, Ă©tymologiquement, faire venir Ă  la lumiĂšre ; elle n’intĂ©ressera la critique que par la transposition tonale et le passage modal qu’elle induit et suscite.

On peut estimer a priori que restituer le rĂ©seau d’influences qui ont convergĂ© vers tel Ă©crivain va rĂ©duire l’originalitĂ© qu’on lui supposerait volontiers absolue ; on dĂ©couvre a posteriori dans l’Ɠuvre influencĂ©e une originalitĂ© insoupçonnĂ©e, car une fois bien examinĂ©s les modĂšles qui l’ont imprĂ©gnĂ©e, il Ă©tait inespĂ©rĂ© qu’en rĂ©sultĂąt une forme si vivement nouvelle, si diffĂ©rente de son contexte d’émergence. (p. 23)

4Le processus d’invention dialoguant avec ses sources ne sera donc pas nĂ©cessairement compris comme stricte reprise thĂ©matique devant ĂȘtre retrouvĂ©e de maniĂšre contraignante comme texte (elocutio), mais plus fondamentalement comme possible tissage esthĂ©tique pouvant s’identifier Ă  un ton ou Ă  une forme d’esprit (dispositio) ; s’ouvre vraiment ainsi le champ de la reconnaissance. Il apparaĂźt en tout cas que cette logique du calque, comprise par ce que nous avons pu nommer l’intercalaire de construction, entend s’écarter de la notion d’intertextualitĂ© pour retrouver celle de source littĂ©raire, sans quĂȘter indĂ©finiment l’intĂ©gration ou la réécriture d’un texte mais en discernant symboliquement l’expansion ou le repentir d’une inspiration. Une telle dĂ©marche Ă©tablit avec fermetĂ© qu’on ne saurait apercevoir en une Ɠuvre une coprĂ©sence de textes. N’existent que le dialogue de deux individualitĂ©s crĂ©atrices, fondĂ© sur la structure prĂ©formĂ©e qu’est l’univers de l’auteur originel, mĂ©diatisĂ© par la dĂ©couverte d’une mĂ©taphore obsĂ©dante au cours de la lecture de l’auteur original, et exhaussĂ© en l’écriture redevenue fondamentale de l’auteur abouti2. La construction finale, Ă  partir de segments non pas trouvĂ©s mais plus justement retrouvĂ©s par l’écrivain dans une de ses lectures, est donc nĂ©cessairement personnelle et, Ă  proprement parler, reformĂ©e par une intuition Ă  la fois unique, nodale, et itĂ©rative. Au lecteur de mesurer l’entrelacs qui constitue toute la disposition de l’Ɠuvre, dĂšs que se trouve acceptĂ©e la substitution de la durĂ©e Ă  la ponctualitĂ©, de la source Ă  l’intertexte, de la crĂ©ation Ă  la production. Afin d’illustrer cet acquis thĂ©orique d’une nouvelle Ă©tude des sources, nous pouvons donc retenir deux exemples importants : Ă  grande Ă©chelle, Proust lecteur de la langue classique ; Ă  petite Ă©chelle, Proust lecteur de Barbey d’Aurevilly.

Proust lecteur de la langue classique 

5Si l’écrivain s’est souvent plu Ă  pasticher le style des grands classiques, alors mĂȘme qu’une telle pratique semble ne pouvoir rejoindre encore l’expression plĂ©niĂšre de la crĂ©ation — l’auteur imitĂ© y restant en effet toujours lui-mĂȘme au sein d’une imitation qui n’est alors que miroir d’une altĂ©rité —, c’est prĂ©cisĂ©ment parce qu’il a su en dĂ©plier l’opĂ©ration et la muer en un tremplin vers une poĂ©tique de la lecture — l’auteur imitĂ© se trouvant en effet alors transcendĂ© au point d’ĂȘtre lui-mĂȘme retrouvĂ© dans un texte nouveau dont il avait pourtant forgĂ© la  singularitĂ©. Les classiques lui enseignent ainsi la clef de l’écriture efficace, lorsqu’il s’agit d’évoluer dans le monde de l’autre de la maniĂšre la plus neuve qui soit, selon ce que l’on pourrait appeler « l’imprĂ©visible dans la continuité » (p. 93). Saint-Simon en donne justement le ton, en peignant d’abord le duc de Villars par une premiĂšre assertion usuelle, parfait reflet du style classique, puis par un second segment bien plus inattendu, miroitement original de son propre style classique : « une physionomie vive, ouverte, sortante », « et vĂ©ritablement un peu folle »3. L’écriture proustienne y trouve dĂšs lors sa libertĂ© en contemplant la propre libertĂ© de Saint-Simon, ou la capacitĂ© classique Ă  dĂ©tourner soudainement la rythmique attendue d’une phrase, et en reprenant Ă  son compte non le portrait mais la musique du portrait, ou ce qui sauvait l’essence philosophique de la Recherche dĂšs lors qu’elle ne s’identifiait plus Ă  la simple esthĂ©tique du portrait mondain ; et de formuler alors Ă  son compte : « La vraie variĂ©tĂ© est dans cette plĂ©nitude d’élĂ©ments rĂ©els et inattendus, dans le rameau chargĂ© de fleurs bleues qui s’élance contre toute attente, de la haie printaniĂšre qui semblait dĂ©jĂ  comble »4. On voit bien lĂ  que la source est plus pertinente que l’hypotexte, lorsque seul compte l’imaginaire d’une langue d’autant plus vivante qu’elle s’est Ă©cartĂ©e de nous ; et si la syntaxe rĂ©vĂšle une maniĂšre singuliĂšre de voir le monde, son travail reforme toujours l’espace par lequel l’écrivain accĂšde au rĂ©el ; c’est donc uniquement par le style que Proust accĂšde Ă  la langue classique. À ce titre, une Ɠuvre rĂ©ussie possĂšde souvent une activitĂ© Ă  retardement, ne rĂ©vĂ©lant toute sa vigueur qu’aux lecteurs qui n’en sont pas contemporains. Racine fut dĂ©clarĂ© obscur lorsque ses formules Ă©taient brillantes. C’est pourquoi la conversion de notre regard reste encore Ă  opĂ©rer. « Plus prĂ©cisĂ©ment, la densitĂ© de la langue classique, faite d’ellipses et de bifurcations, invite les siĂšcles ultĂ©rieurs au dĂ©veloppement — c'est-Ă -dire Ă  expliciter les Ɠuvres, et mĂȘme Ă  les rĂ©crire, ce que fait le pastiche » (p. 104). La narration proustienne, entrelaçant pastiche et crĂ©ation, voudrait nous y aider, se mesurant finalement moins Ă  la langue classique qu’à la langue mĂȘme de la modernitĂ©. Figurant la gouvernante Françoise, la narration retrouve ainsi la dĂ©licatesse du classicisme sous l’incorrection supposĂ©e : « “Il ne vous fait mĂȘme pas rĂ©ponse quand on lui cause”, ajoutait Françoise qui disait “faire rĂ©ponse”, comme Mme de SĂ©vigné » ; « [elle] disait que “je balançais” toujours, car elle usait, quand elle ne voulait pas rivaliser avec les modernes, du langage de Saint‑Simon »5. Commentant l’opinion du salon des Verdurin sur le marquis d’Argencourt, le narrateur retrouve encore l’archaĂŻsme du grand siĂšcle en l’écart ainsi créé : « Ceux‑ci le trouvaient devenu trĂšs aimable et le dĂ©claraient beaucoup plus intelligent qu’ils n’avaient cru, dont sa maĂźtresse et lui Ă©taient ravis »6. Le lecteur assiste lĂ  Ă  une description de sociĂ©tĂ© en tour mĂ©morialiste, non seulement parce que la grammaire manifeste la filiation des deux genres mais encore parce que la situation narrative en souligne la focalisation commune. Proust est devenu « le Saint-Simon d’une autre Ă©poque » (p. 111), transformant la page Ă©crite en feuille stylistique qui chante et en feuille rĂ©fĂ©rentielle qui enchante, sans d’abord faire revivre le passĂ© mais en bouleversant surtout son geste d’écriture.

Proust lecteur de Barbey d’Aurevilly

6Si le romancier admire l’Ɠuvre aurevillienne, c’est parce qu’il y rencontre une omniprĂ©sente impression d’angoisse, dont le principe unifiant s’exprime comme essentielle culpabilitĂ© mais dont l’acquis fondamental imprime son impulsion Ă  toute l’entreprise littĂ©raire ; et ce climat que dĂ©voile dĂ©sormais la note profonde de la musique de Vinteuil, dĂšs lors qualifiĂ©e de « rougeoyant septuor »7, s’exprime par touches symboliques et typiques s’harmonisant finalement en une expression adĂ©quate :

Ces phrases types, que vous commencez Ă  reconnaĂźtre comme moi, ma petite Albertine, les mĂȘmes dans la sonate, dans le septuor, dans les autres Ɠuvres, ce serait, par exemple, si vous voulez, chez Barbey d’Aurevilly, une rĂ©alitĂ© cachĂ©e, rĂ©vĂ©lĂ©e par une trace matĂ©rielle, la rougeur physiologique de l’EnsorcelĂ©e, d’AimĂ©e de Spens, de la Clotte, la main du Rideau Cramoisi, les vieux usages, les vieilles coutumes, les vieux mots, les mĂ©tiers anciens et singuliers derriĂšre lesquels il y a le PassĂ©, l’histoire orale faite par les pĂątres du terroir, les nobles citĂ©s normandes parfumĂ©es d’Angleterre et jolies comme un village d’Écosse, les lanceurs de malĂ©dictions contre lesquelles on ne peut rien, la Vellini, le Berger, une mĂȘme sensation d’anxiĂ©tĂ© dans un passage, que ce soit la femme cherchant son mari dans une Vieille maĂźtresse, ou le mari, dans L’EnsorcelĂ©e, parcourant la lande, et l’EnsorcelĂ©e elle-mĂȘme au sortir de la messe8.

7S’ouvre alors une sĂ©rie de possibles parallĂšles entre la main masculine de l’Albertine de Barbey d’Aurevilly (Le Rideau cramoisi) et le cou masculin de l’Albertine de Proust (Recherche), entre l’arrĂȘt cardiaque causĂ© par une Ă©treinte symbolisant la culpabilitĂ© sexuelle chez Barbey d’Aurevilly (Le Rideau cramoisi) et la dĂ©faillance mortelle causĂ©e par une Ă©treinte symbolisant la faute morale chez Proust (« La confession d’une jeune fille » dans Les Plaisirs et les Jours) ; mais c’est toujours le double motif des intermittences du cƓur et de la pudeur physiologique qui se trouve lu et recréé ; et le style seul en importe. Or, le manuscrit de la nouvelle proustienne nous prĂ©sente d’abord une version textuelle plus explicite, usant pĂ©riodiquement du substantif aurevillien « physiologie », avant de nous en donner ensuite une version narrative plus aboutie, peignant souvent le climat tout en nuance d’une mĂȘme source jamais dĂ©niĂ©e, pour mieux prĂ©parer enfin l’intĂ©gration dĂ©finitive de sa version romanesque dans l’Ɠuvre cathĂ©drale, incorporant les repentirs prĂ©cĂ©dents Ă  ce qui se donne en effet comme une symphonie. Cet empirisme de l’esthĂ©tique proustienne nous permet donc d’entrer dans le cabinet de travail du romancier, de façon aussi gĂ©nĂ©tique que poĂ©tique. « L’acte crĂ©ateur est pudique, en ce qu’il met en Ɠuvre en silence, par le fait mĂȘme de crĂ©er, sa propre physiologie » (p. 216). Le mĂȘme mouvement pourrait du reste s’observer en la rĂ©sonnance des motifs essentiels du canapĂ©, de l’étreinte, et du supplice chez les deux Ă©crivains : lorsque le hĂ©ros du Rideau cramoisi ressent une rĂ©elle Ă©pouvante en enlaçant Albertine sur « un grand diable de canapĂ© de maroquin bleu sombre » qui lui a prĂ©alablement servi Ă  reposer sa fatigue du monde, le narrateur de la Recherche se sent horrifiĂ© en rĂ©alisant combien les vertus du grand canapĂ© hĂ©ritĂ© de sa tante LĂ©onie et entre temps donnĂ© Ă  l’entremetteuse Rachel sont « suppliciĂ©es par le contact cruel auquel [il] les avai[t] livrĂ©es sans dĂ©fense » (p. 217). Il apparaĂźt du reste clairement que la question du climat est ici premiĂšre, l’article de mobilier n’intĂ©ressant le romancier que par l’impression intime qu’il est capable d’éveiller, et la musique créée prenant rĂ©solument le pas sur le texte produit. On comprend en ce sens qu’une Ă©dition originale soit pour le narrateur proustien la page ayant seulement Ă©veillĂ© pour lui des impressions originales, aujourd’hui Ă  quĂȘter et Ă  exprimer, comme le simple mais fondamental ‘rouge’ perçu chez Barbey d’Aurevilly9. « DĂ©couverte des intermittences du cƓur, en un sens d’abord physiologique, puis psychologique, enfin esthĂ©tique ; recherche empirique d’une Ă©criture romanesque, Ă  propos de la “pudeur physiologique” chez Barbey, recherche dans laquelle viennent se fondre diverses Ă©tapes de lecture, d’écriture, de thĂ©orisation et de réécriture ; lente Ă©laboration de la notion de phrase type Ă  travers le symbole scriptural de l’écriture, — tels sont les enseignements qu’au fil des annĂ©es, Marcel Proust a rapportĂ©s de sa lecture de Barbey d’Aurevilly » (p. 227).

Le mouvement d’une Ă©criture prospective

8Au terme de cette riche enquĂȘte et par un dĂ©passement de sa propre parabole esthĂ©tique, Luc Fraisse peut finalement proposer une ressaisie plus prospective de l’écriture proustienne. La position du romancier, lorsqu’apparaĂźt le « nouvel Ă©crivain » du CĂŽtĂ© de Guermantes10, se trouve alors articulĂ©e avec celle de Jauss, lorsqu’il dĂ©finit l’« horizon d’attente » de Pour une esthĂ©tique de la rĂ©ception11, tant il est vrai que l’écart sĂ©parant une Ɠuvre nouvelle de l’attente du public engage dans les deux cas une autre maniĂšre de voir, Ă  ce point moderne qu’elle en deviendra rapidement comme l’épure classique mĂȘme. De cette double conversion du regard Ă©tait d’ailleurs nĂ©e la certitude proustienne selon laquelle le monde extĂ©rieur sensible n’est vraiment perçu que par la mĂ©diation de l’art, ce que l’analyse jaussienne ne va pas jusqu’à poser en choisissant de demeurer dans l’orbe strict de la lecture. Mais il n’en reste pas moins que les deux visĂ©es contestent le formalisme russe, en dĂ©veloppant le sens d’une rĂ©elle expĂ©rience et non d’un simple renouvellement de procĂ©dĂ©s artistiques. L’art et la vie forment eux-mĂȘmes une symphonie. Le lecteur, plus actif dans l’histoire de l’art chez Jauss, plus contemplatif dans l’éternitĂ© des formes chez Proust, est en tout cas l’incarnation mĂȘme de l’avancĂ©e de l’horizon d’attente, lorsque la nouveautĂ© littĂ©raire permet de revenir Ă  frais nouveau sur le passĂ© littĂ©raire, temps finalement recherchĂ© et retrouvĂ©. Or, lorsque la crĂ©ation de la forme semble prendre le pas sur la transmission de la norme, la poĂ©tique de la Recherche donne alors Ă  sa forme de rupture une valeur mĂȘme de transmission, en quoi son mouvement Ă©pouse enfin totalement celui de la modernitĂ©. C’est en ce sens que l’on aurait peut‑ĂȘtre pu convoquer Pierre Bayard pour confĂ©rer davantage de force prospective Ă  ces propositions passionnantes. Lorsque le critique parle en effet de « plagiat par anticipation », il envisage la littĂ©rature comme un phĂ©nomĂšne non d’abord historique mais symphonique : si la crĂ©ation et la source remplacent effectivement la production et l’intertextualitĂ©, comme le souhaite ici L. Fraisse, alors ce sont bien les harmoniques de la lecture qui nous font goĂ»ter l’acribie visuelle de Proust dans la peinture mondaine de Saint‑Simon, et si la prĂ©cĂ©dence de Barbey d’Aurevilly est bien avĂ©rĂ©e par les lectures de Proust, elle s’estompe bientĂŽt dans la mesure oĂč le roman n’est pas une reprise du monde de la nouvelle mais une recrĂ©ation de l’univers des deux artistes rĂ©unis12. Or telle est l’optique proustienne : rompre une linĂ©aritĂ©, et faire entendre un art poĂ©tique par-delĂ  littĂ©rature et discours critique — une petite musique du style.    Â