Source scellĂ©e de lâĂ©criture & forme rĂ©vĂ©lĂ©e de la lecture : la symphonie proustienne
1Avant mĂȘme dâincarner une somme romanesque inventant sa propre Ă©criture, Ă la recherche du temps perdu se rĂ©vĂšle figurer une bibliothĂšque de formes rĂ©inventant ses propres lectures. Lorsque lâĂ©crivain se reprĂ©sente en effet sa propre crĂ©ation, il la contemple simultanĂ©ment comme construction dâun vĂ©cu dĂ©jĂ visitĂ© et Ă©laboration dâun projet encore Ă revisiter ; et câest de cette authentique vision symphonique portĂ©e par la poĂ©tique proustienne dont souhaite rendre compte lâouvrage de Luc Fraisse. Le romancier nâa non seulement jamais prĂ©tendu nier la possibilitĂ© mĂȘme de la recherche dâinfluences, mais a encore largement contribuĂ© Ă en ouvrir les voies Ă la critique, son fameux essai Contre Sainte-Beuve ne dĂ©clarant scellĂ©e la source de lâinvention littĂ©raire que si lâĆuvre se trouvait comprise comme espace pĂ©trifiĂ© en lequel se dĂ©ploie une intention individuelle strictement enchĂąssĂ©e Ă lâorbe biographique, mais affirmant descellĂ©e cette mĂȘme source si lâĆuvre se trouvait comprise comme espace vivifiĂ© en lequel se discerne une intuition crĂ©atrice pleinement enchĂąssĂ©e Ă lâorbe stylistique. Telle est la signification de cette « petite musique du style » que discerne Proust Ă la lecture des auteurs qui lâont prĂ©cĂ©dé : il sâagit bien de la complexion de son style reconnu dans les harmoniques du style dâautrui, dâune image et dâune impression dâautrui reformĂ©es ensuite en son propre univers, de la certitude que son univers constitue bien la forme premiĂšre Ă lâĂ©gard de laquelle le monde de lâautre nâa valeur que dâincidente1. « Cette musique des autres Ă©crivains, suivant quâil a luiâmĂȘme ou non dĂ©jĂ placĂ© sa voix, il la recherche dâabord avec anxiĂ©tĂ©, puis la recueille avec sĂ©rĂ©nité » (p. 15). LâĂ©tude ne consistera donc pas Ă identifier quelque lien intertextuel entre Ćuvre Ă©coutĂ©e et Ćuvre créée, ce qui reviendrait Ă travailler un prisme extĂ©rieur pour lâappliquer Ă la poĂ©tique proustienne et en observer les points de contact, mais Ă comprendre le cheminement concret entre lecture et Ă©criture, ce qui engagera Ă forer au contraire un principe intĂ©rieur pour manifester la rencontre de deux harmoniques et en mesurer les dĂ©placements poĂ©tiques.
Lire les Ćuvres dâautrui, câest pour lui [Proust] se constituer une vaste collections de formes, choisies, recueillies et mises en perspective, selon un principe directeur qui prĂ©existe Ă ces lectures : le lecteur est ici proprement un collecteur de formes privilĂ©giĂ©es. (p. 15)
2Le romancier nâopĂšre donc aucune reprise de telle ou telle structure prĂ©sente chez un autre Ă©crivain mais observe une concordance entre sa propre maniĂšre de lire le monde et le monde de tel ou tel Ă©crivain. La petite musique de son style se trouve alors correspondre Ă quelque note du monde de lâautre. Toute Ă©tude de sources pourra ainsi se concentrer non sur lâĂ©crivain lu mais sur lâĂ©crivain lisant, en discernant dans le lu le fonds du lisant et en contemplant avec les yeux de lâĂ©crivain lisant lâensemble des images qui, depuis lâĂ©crivain lu, ont traversĂ© le miroir. Câest donc bien le fonds proustien qui se retrouve dans ses diverses lectures, non lâinverse ; et deux types de quĂȘtes sâen trouvent alors distinguĂ©es, le palimpseste et le mouvement de lâintertextualitĂ© dâune part, la rĂ©sonnance et le cheminement des sources dâautre part. LâĆuvre lue nâest finalement pas une pure origine permettant ultĂ©rieurement la crĂ©ation mais un simple intercalaire permettant immĂ©diatement la construction, par rĂ©fraction et orchestration. En ce sens, le chemin proposĂ© par L. Fraisse Ă©vite que ne soit perdue de vue lâĆuvre mĂȘme â ce qui peut parfois ĂȘtre reprochĂ© Ă la critique dâinspiration lansonnienne â et favorise la comprĂ©hension plĂ©niĂšre du processus de crĂ©ation dans la mesure oĂč tout Ă©crivain connaĂźt dâabord mieux lâunivers quâil porte en lui que le monde quâil aborde par lâaltĂ©rité â ce qui a souvent pu ĂȘtre initiĂ© par les Ă©coles dâinspiration esthĂ©tique. Un thĂšme pourra dĂšs lors nâĂȘtre que trĂšs ponctuel dans lâespace de la source lue mais se diffracter avec grande ampleur dans lâespace de la crĂ©ation Ă©crite.
En effet, quand, au cours de la lecture dâun livre par un Ă©crivain, une analogie se crĂ©e entre une phrase dâauteur et son intuition intĂ©rieure, câest un accord si essentiel, une correspondance si profonde qui se scellent, une rĂ©solution si vitale qui sâoffre du besoin Ă©prouvĂ© de fixer en images lâinvention Ă lâĂ©tat virtuel, que, pour contingents et arbitraires quâils paraissent, lâĂ©crivain est capable de les conserver enfouis de nombreuses annĂ©es durant, en un inaltĂ©rable souvenir. (p. 22)
3La source ne jaillit jamais mais fait jaillir le jeu de lâĆuvre ; elle nâapparaĂźt que pour laisser apparaĂźtre ou, Ă©tymologiquement, faire venir Ă la lumiĂšre ; elle nâintĂ©ressera la critique que par la transposition tonale et le passage modal quâelle induit et suscite.
On peut estimer a priori que restituer le rĂ©seau dâinfluences qui ont convergĂ© vers tel Ă©crivain va rĂ©duire lâoriginalitĂ© quâon lui supposerait volontiers absolue ; on dĂ©couvre a posteriori dans lâĆuvre influencĂ©e une originalitĂ© insoupçonnĂ©e, car une fois bien examinĂ©s les modĂšles qui lâont imprĂ©gnĂ©e, il Ă©tait inespĂ©rĂ© quâen rĂ©sultĂąt une forme si vivement nouvelle, si diffĂ©rente de son contexte dâĂ©mergence. (p. 23)
4Le processus dâinvention dialoguant avec ses sources ne sera donc pas nĂ©cessairement compris comme stricte reprise thĂ©matique devant ĂȘtre retrouvĂ©e de maniĂšre contraignante comme texte (elocutio), mais plus fondamentalement comme possible tissage esthĂ©tique pouvant sâidentifier Ă un ton ou Ă une forme dâesprit (dispositio) ; sâouvre vraiment ainsi le champ de la reconnaissance. Il apparaĂźt en tout cas que cette logique du calque, comprise par ce que nous avons pu nommer lâintercalaire de construction, entend sâĂ©carter de la notion dâintertextualitĂ© pour retrouver celle de source littĂ©raire, sans quĂȘter indĂ©finiment lâintĂ©gration ou la réécriture dâun texte mais en discernant symboliquement lâexpansion ou le repentir dâune inspiration. Une telle dĂ©marche Ă©tablit avec fermetĂ© quâon ne saurait apercevoir en une Ćuvre une coprĂ©sence de textes. Nâexistent que le dialogue de deux individualitĂ©s crĂ©atrices, fondĂ© sur la structure prĂ©formĂ©e quâest lâunivers de lâauteur originel, mĂ©diatisĂ© par la dĂ©couverte dâune mĂ©taphore obsĂ©dante au cours de la lecture de lâauteur original, et exhaussĂ© en lâĂ©criture redevenue fondamentale de lâauteur abouti2. La construction finale, Ă partir de segments non pas trouvĂ©s mais plus justement retrouvĂ©s par lâĂ©crivain dans une de ses lectures, est donc nĂ©cessairement personnelle et, Ă proprement parler, reformĂ©e par une intuition Ă la fois unique, nodale, et itĂ©rative. Au lecteur de mesurer lâentrelacs qui constitue toute la disposition de lâĆuvre, dĂšs que se trouve acceptĂ©e la substitution de la durĂ©e Ă la ponctualitĂ©, de la source Ă lâintertexte, de la crĂ©ation Ă la production. Afin dâillustrer cet acquis thĂ©orique dâune nouvelle Ă©tude des sources, nous pouvons donc retenir deux exemples importants : Ă grande Ă©chelle, Proust lecteur de la langue classique ; Ă petite Ă©chelle, Proust lecteur de Barbey dâAurevilly.
Proust lecteur de la langue classiqueÂ
5Si lâĂ©crivain sâest souvent plu Ă pasticher le style des grands classiques, alors mĂȘme quâune telle pratique semble ne pouvoir rejoindre encore lâexpression plĂ©niĂšre de la crĂ©ation â lâauteur imitĂ© y restant en effet toujours lui-mĂȘme au sein dâune imitation qui nâest alors que miroir dâune altĂ©rité â, câest prĂ©cisĂ©ment parce quâil a su en dĂ©plier lâopĂ©ration et la muer en un tremplin vers une poĂ©tique de la lecture â lâauteur imitĂ© se trouvant en effet alors transcendĂ© au point dâĂȘtre lui-mĂȘme retrouvĂ© dans un texte nouveau dont il avait pourtant forgĂ© la  singularitĂ©. Les classiques lui enseignent ainsi la clef de lâĂ©criture efficace, lorsquâil sâagit dâĂ©voluer dans le monde de lâautre de la maniĂšre la plus neuve qui soit, selon ce que lâon pourrait appeler « lâimprĂ©visible dans la continuité » (p. 93). Saint-Simon en donne justement le ton, en peignant dâabord le duc de Villars par une premiĂšre assertion usuelle, parfait reflet du style classique, puis par un second segment bien plus inattendu, miroitement original de son propre style classique : « une physionomie vive, ouverte, sortante », « et vĂ©ritablement un peu folle »3. LâĂ©criture proustienne y trouve dĂšs lors sa libertĂ© en contemplant la propre libertĂ© de Saint-Simon, ou la capacitĂ© classique Ă dĂ©tourner soudainement la rythmique attendue dâune phrase, et en reprenant Ă son compte non le portrait mais la musique du portrait, ou ce qui sauvait lâessence philosophique de la Recherche dĂšs lors quâelle ne sâidentifiait plus Ă la simple esthĂ©tique du portrait mondain ; et de formuler alors Ă son compte : « La vraie variĂ©tĂ© est dans cette plĂ©nitude dâĂ©lĂ©ments rĂ©els et inattendus, dans le rameau chargĂ© de fleurs bleues qui sâĂ©lance contre toute attente, de la haie printaniĂšre qui semblait dĂ©jĂ comble »4. On voit bien lĂ que la source est plus pertinente que lâhypotexte, lorsque seul compte lâimaginaire dâune langue dâautant plus vivante quâelle sâest Ă©cartĂ©e de nous ; et si la syntaxe rĂ©vĂšle une maniĂšre singuliĂšre de voir le monde, son travail reforme toujours lâespace par lequel lâĂ©crivain accĂšde au rĂ©el ; câest donc uniquement par le style que Proust accĂšde Ă la langue classique. Ă ce titre, une Ćuvre rĂ©ussie possĂšde souvent une activitĂ© Ă retardement, ne rĂ©vĂ©lant toute sa vigueur quâaux lecteurs qui nâen sont pas contemporains. Racine fut dĂ©clarĂ© obscur lorsque ses formules Ă©taient brillantes. Câest pourquoi la conversion de notre regard reste encore Ă opĂ©rer. « Plus prĂ©cisĂ©ment, la densitĂ© de la langue classique, faite dâellipses et de bifurcations, invite les siĂšcles ultĂ©rieurs au dĂ©veloppement â c'est-Ă -dire Ă expliciter les Ćuvres, et mĂȘme Ă les rĂ©crire, ce que fait le pastiche » (p. 104). La narration proustienne, entrelaçant pastiche et crĂ©ation, voudrait nous y aider, se mesurant finalement moins Ă la langue classique quâĂ la langue mĂȘme de la modernitĂ©. Figurant la gouvernante Françoise, la narration retrouve ainsi la dĂ©licatesse du classicisme sous lâincorrection supposĂ©e : « âIl ne vous fait mĂȘme pas rĂ©ponse quand on lui causeâ, ajoutait Françoise qui disait âfaire rĂ©ponseâ, comme Mme de SĂ©vigné » ; « [elle] disait que âje balançaisâ toujours, car elle usait, quand elle ne voulait pas rivaliser avec les modernes, du langage de SaintâSimon »5. Commentant lâopinion du salon des Verdurin sur le marquis dâArgencourt, le narrateur retrouve encore lâarchaĂŻsme du grand siĂšcle en lâĂ©cart ainsi créé : « Ceuxâci le trouvaient devenu trĂšs aimable et le dĂ©claraient beaucoup plus intelligent quâils nâavaient cru, dont sa maĂźtresse et lui Ă©taient ravis »6. Le lecteur assiste lĂ Ă une description de sociĂ©tĂ© en tour mĂ©morialiste, non seulement parce que la grammaire manifeste la filiation des deux genres mais encore parce que la situation narrative en souligne la focalisation commune. Proust est devenu « le Saint-Simon dâune autre Ă©poque » (p. 111), transformant la page Ă©crite en feuille stylistique qui chante et en feuille rĂ©fĂ©rentielle qui enchante, sans dâabord faire revivre le passĂ© mais en bouleversant surtout son geste dâĂ©criture.
Proust lecteur de Barbey dâAurevilly
6Si le romancier admire lâĆuvre aurevillienne, câest parce quâil y rencontre une omniprĂ©sente impression dâangoisse, dont le principe unifiant sâexprime comme essentielle culpabilitĂ© mais dont lâacquis fondamental imprime son impulsion Ă toute lâentreprise littĂ©raire ; et ce climat que dĂ©voile dĂ©sormais la note profonde de la musique de Vinteuil, dĂšs lors qualifiĂ©e de « rougeoyant septuor »7, sâexprime par touches symboliques et typiques sâharmonisant finalement en une expression adĂ©quate :
Ces phrases types, que vous commencez Ă reconnaĂźtre comme moi, ma petite Albertine, les mĂȘmes dans la sonate, dans le septuor, dans les autres Ćuvres, ce serait, par exemple, si vous voulez, chez Barbey dâAurevilly, une rĂ©alitĂ© cachĂ©e, rĂ©vĂ©lĂ©e par une trace matĂ©rielle, la rougeur physiologique de lâEnsorcelĂ©e, dâAimĂ©e de Spens, de la Clotte, la main du Rideau Cramoisi, les vieux usages, les vieilles coutumes, les vieux mots, les mĂ©tiers anciens et singuliers derriĂšre lesquels il y a le PassĂ©, lâhistoire orale faite par les pĂątres du terroir, les nobles citĂ©s normandes parfumĂ©es dâAngleterre et jolies comme un village dâĂcosse, les lanceurs de malĂ©dictions contre lesquelles on ne peut rien, la Vellini, le Berger, une mĂȘme sensation dâanxiĂ©tĂ© dans un passage, que ce soit la femme cherchant son mari dans une Vieille maĂźtresse, ou le mari, dans LâEnsorcelĂ©e, parcourant la lande, et lâEnsorcelĂ©e elle-mĂȘme au sortir de la messe8.
7Sâouvre alors une sĂ©rie de possibles parallĂšles entre la main masculine de lâAlbertine de Barbey dâAurevilly (Le Rideau cramoisi) et le cou masculin de lâAlbertine de Proust (Recherche), entre lâarrĂȘt cardiaque causĂ© par une Ă©treinte symbolisant la culpabilitĂ© sexuelle chez Barbey dâAurevilly (Le Rideau cramoisi) et la dĂ©faillance mortelle causĂ©e par une Ă©treinte symbolisant la faute morale chez Proust (« La confession dâune jeune fille » dans Les Plaisirs et les Jours) ; mais câest toujours le double motif des intermittences du cĆur et de la pudeur physiologique qui se trouve lu et recréé ; et le style seul en importe. Or, le manuscrit de la nouvelle proustienne nous prĂ©sente dâabord une version textuelle plus explicite, usant pĂ©riodiquement du substantif aurevillien « physiologie », avant de nous en donner ensuite une version narrative plus aboutie, peignant souvent le climat tout en nuance dâune mĂȘme source jamais dĂ©niĂ©e, pour mieux prĂ©parer enfin lâintĂ©gration dĂ©finitive de sa version romanesque dans lâĆuvre cathĂ©drale, incorporant les repentirs prĂ©cĂ©dents Ă ce qui se donne en effet comme une symphonie. Cet empirisme de lâesthĂ©tique proustienne nous permet donc dâentrer dans le cabinet de travail du romancier, de façon aussi gĂ©nĂ©tique que poĂ©tique. « Lâacte crĂ©ateur est pudique, en ce quâil met en Ćuvre en silence, par le fait mĂȘme de crĂ©er, sa propre physiologie » (p. 216). Le mĂȘme mouvement pourrait du reste sâobserver en la rĂ©sonnance des motifs essentiels du canapĂ©, de lâĂ©treinte, et du supplice chez les deux Ă©crivains : lorsque le hĂ©ros du Rideau cramoisi ressent une rĂ©elle Ă©pouvante en enlaçant Albertine sur « un grand diable de canapĂ© de maroquin bleu sombre » qui lui a prĂ©alablement servi Ă reposer sa fatigue du monde, le narrateur de la Recherche se sent horrifiĂ© en rĂ©alisant combien les vertus du grand canapĂ© hĂ©ritĂ© de sa tante LĂ©onie et entre temps donnĂ© Ă lâentremetteuse Rachel sont « suppliciĂ©es par le contact cruel auquel [il] les avai[t] livrĂ©es sans dĂ©fense » (p. 217). Il apparaĂźt du reste clairement que la question du climat est ici premiĂšre, lâarticle de mobilier nâintĂ©ressant le romancier que par lâimpression intime quâil est capable dâĂ©veiller, et la musique créée prenant rĂ©solument le pas sur le texte produit. On comprend en ce sens quâune Ă©dition originale soit pour le narrateur proustien la page ayant seulement Ă©veillĂ© pour lui des impressions originales, aujourdâhui Ă quĂȘter et Ă exprimer, comme le simple mais fondamental ârougeâ perçu chez Barbey dâAurevilly9. « DĂ©couverte des intermittences du cĆur, en un sens dâabord physiologique, puis psychologique, enfin esthĂ©tique ; recherche empirique dâune Ă©criture romanesque, Ă propos de la âpudeur physiologiqueâ chez Barbey, recherche dans laquelle viennent se fondre diverses Ă©tapes de lecture, dâĂ©criture, de thĂ©orisation et de réécriture ; lente Ă©laboration de la notion de phrase type Ă travers le symbole scriptural de lâĂ©criture, â tels sont les enseignements quâau fil des annĂ©es, Marcel Proust a rapportĂ©s de sa lecture de Barbey dâAurevilly » (p. 227).
Le mouvement dâune Ă©criture prospective
8Au terme de cette riche enquĂȘte et par un dĂ©passement de sa propre parabole esthĂ©tique, Luc Fraisse peut finalement proposer une ressaisie plus prospective de lâĂ©criture proustienne. La position du romancier, lorsquâapparaĂźt le « nouvel Ă©crivain » du CĂŽtĂ© de Guermantes10, se trouve alors articulĂ©e avec celle de Jauss, lorsquâil dĂ©finit lâ« horizon dâattente » de Pour une esthĂ©tique de la rĂ©ception11, tant il est vrai que lâĂ©cart sĂ©parant une Ćuvre nouvelle de lâattente du public engage dans les deux cas une autre maniĂšre de voir, Ă ce point moderne quâelle en deviendra rapidement comme lâĂ©pure classique mĂȘme. De cette double conversion du regard Ă©tait dâailleurs nĂ©e la certitude proustienne selon laquelle le monde extĂ©rieur sensible nâest vraiment perçu que par la mĂ©diation de lâart, ce que lâanalyse jaussienne ne va pas jusquâĂ poser en choisissant de demeurer dans lâorbe strict de la lecture. Mais il nâen reste pas moins que les deux visĂ©es contestent le formalisme russe, en dĂ©veloppant le sens dâune rĂ©elle expĂ©rience et non dâun simple renouvellement de procĂ©dĂ©s artistiques. Lâart et la vie forment eux-mĂȘmes une symphonie. Le lecteur, plus actif dans lâhistoire de lâart chez Jauss, plus contemplatif dans lâĂ©ternitĂ© des formes chez Proust, est en tout cas lâincarnation mĂȘme de lâavancĂ©e de lâhorizon dâattente, lorsque la nouveautĂ© littĂ©raire permet de revenir Ă frais nouveau sur le passĂ© littĂ©raire, temps finalement recherchĂ© et retrouvĂ©. Or, lorsque la crĂ©ation de la forme semble prendre le pas sur la transmission de la norme, la poĂ©tique de la Recherche donne alors Ă sa forme de rupture une valeur mĂȘme de transmission, en quoi son mouvement Ă©pouse enfin totalement celui de la modernitĂ©. Câest en ce sens que lâon aurait peutâĂȘtre pu convoquer Pierre Bayard pour confĂ©rer davantage de force prospective Ă ces propositions passionnantes. Lorsque le critique parle en effet de « plagiat par anticipation », il envisage la littĂ©rature comme un phĂ©nomĂšne non dâabord historique mais symphonique : si la crĂ©ation et la source remplacent effectivement la production et lâintertextualitĂ©, comme le souhaite ici L. Fraisse, alors ce sont bien les harmoniques de la lecture qui nous font goĂ»ter lâacribie visuelle de Proust dans la peinture mondaine de SaintâSimon, et si la prĂ©cĂ©dence de Barbey dâAurevilly est bien avĂ©rĂ©e par les lectures de Proust, elle sâestompe bientĂŽt dans la mesure oĂč le roman nâest pas une reprise du monde de la nouvelle mais une recrĂ©ation de lâunivers des deux artistes rĂ©unis12. Or telle est lâoptique proustienne : rompre une linĂ©aritĂ©, et faire entendre un art poĂ©tique par-delĂ littĂ©rature et discours critique â une petite musique du style.    Â

