Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 1
Nicole Michel-Grépat

L’exubĂ©rante briĂšvetĂ© de George Sand : de l’ambiguĂŻtĂ© de l’écriture du fragment


George Sand journaliste, sous la direction de Marie‑Ève ThĂ©renty, Saint-Étienne : Publications de l’UniversitĂ© de Saint-Étienne, 2011, 298 p., EAN 9782862725802 & George Sand critique. Une autoritĂ© paradoxale, sous la direction d’Olivier Bara et de Christine PlantĂ©, Saint-Étienne : Publications de l’UniversitĂ© de Saint-Étienne, 2011, 260 p., EAN 9782862725796.

[
] Elle (George Sand) s’approprie les formes journalistiques pour en jouer, les assouplir, les transgresser ou les confondre. Elle pratique rĂ©solument l’exercice critique tout en se maintenant Ă  l’écart de la critique professionnelle comme de la critique dogmatique1.

1L’analyse d’une Ă©criture sandienne de la briĂšvetĂ©, celle de l’article, qui prend des libertĂ©s avec la doxa gĂ©nĂ©rique ne peut que rĂ©pondre Ă  une attente : le saisissement de l’Ɠuvre dans sa logique intime, avec le questionnement qui en dĂ©coule pour une circulation fructueuse des idĂ©es. C’est ce qui nous est proposĂ© par Marie-Éve ThĂ©renty et par Olivier Bara et Christine PlantĂ©, les directeurs des deux ouvrages George Sand journaliste et George Sand critique2. En effet, un pilotage synchrone de ces deux volumes prĂ©sente un intĂ©rĂȘt majeur pour le chercheur car ces deux livres collectifs ont pour point commun d’offrir une rĂ©elle approche de l’esthĂ©tique journalistique et critique de Sand. Ils rassemblent des Ă©tudes sur des textes sandiens peu lus ou mĂ©connus, et proposent une histoire de leur genĂšse qui leur permet d’occuper ainsi la vraie place qui leur revient au sein de l’Ɠuvre toute entiĂšre. Sand a rĂ©alisĂ© pas moins de quatre cents articles dans une gamme trĂšs large de journaux et sous plusieurs genres, de la critique dramatique, littĂ©raire, picturale et musicale aux Ă©crits politiques, rĂ©cits de voyage, Ă©tude de mƓurs et mĂȘme nĂ©crologies, billets d’humeur et droit de rĂ©ponse : la palette est complĂšte pour nuancer la poĂ©tique journalistique de cette Ă©crivaine.

2L’ouvrage George Sand journaliste, sous la direction de M.-É. ThĂ©renty se construit autour de quatre parties : la premiĂšre sur « Les postures de l’engagement journalistique », la seconde sur « Les poĂ©tiques journalistiques », la troisiĂšme sur « Feuilletons et fictions », et la quatriĂšme sur « George Sand face Ă  la presse ». C’est donc la polĂ©mique « fiction, rĂ©alitĂ© et lyrisme », mais aussi la problĂ©matique de l’hybriditĂ© obligĂ©e de la sĂ©rialitĂ© par rapport au recueil, qui nourrissent ces quatre Ă©clairages qui tentent de cerner l’équilibre difficile entre le biographique et les Ă©vĂ©nements factuels fondateurs, entre la tension de l’intime et la possible dispersion du moi sandien. L’ouvrage George Sand critique. Une autoritĂ© paradoxale, sous la direction d’O. Bara et de Chr. PlantĂ©, s’ouvre d’emblĂ©e sur une partie consacrĂ©e aux « Écritures de la critique », puis se poursuit par « Moments critiques » suivis par « Dialogues critiques » et enfin se clĂŽt sur « EsthĂ©tique et poĂ©tique ». L’analyse dĂ©voile ici une critique sandienne innovante et novatrice qui confirme le rĂŽle dĂ©terminant de Sand en son siĂšcle : celle qui ne dresse pas de panthĂ©on littĂ©raire et ne cite pas de modĂšles traditionnels, n’hĂ©site pas Ă  confisquer la parole des auteurs qu’elle critique pour reformuler un credo esthĂ©tique et Ă©thique personnel qui dĂ©livre une authentique histoire du roman en filigrane de ses discours.

Une écriture journalistique tactique, personnelle et autocentrée

3Depuis 2004, annĂ©e de la parution des analyses de M.-É. ThĂ©renty et Alain Vaillant3 sur presse et plumes, la qualitĂ© sĂ©miotique du journal est revue Ă  la hausse et le pĂ©riodique s’est vu Ă©levĂ© au rang de laboratoire d’invention scripturale : l’univers du pĂ©riodique et l’art d’écrire ne sont donc plus si facilement cloisonnĂ©s ! Bien au contraire, le travail journalistique et la production littĂ©raire se rencontrent, le rapport de la littĂ©rature Ă  la presse n’est plus incongru car la poĂ©tique du support mĂ©diatique existe, il n’y a pas renoncement du littĂ©raire dans la posture journalistique mais rĂ©-invention de l’écriture et nouveau devenir des textes par le journal. Le dialogue et les interfĂ©rences sont permis, mais dans un climat qui reste nĂ©anmoins trĂšs tourmentĂ© et partiellement mouvementĂ©, en tout cas au xixe siĂšcle : Sand en fera les frais !

4Sand dĂ©fend une poĂ©tique de l’hybridation qui se rĂ©vĂšle progressivement au service d’une affirmation du Je auctorial, c’est pourquoi ces exercices journalistiques s’avĂšrent nĂ©cessaires, mais bien loin des journaux fĂ©minins ou fĂ©ministes, comme on serait en droit de le supposer. Plus que des revendications fĂ©ministes, ce qui anime Sand, c’est une dĂ©nonciation pugnace des codes traditionnellement imposĂ©s Ă  tous, en particulier ceux si astreignants et stĂ©rilisants de la Presse. Ses Ă©coles journalistiques sont, Ă  son arrivĂ©e Ă  Paris, en 1831, le Figaro d’Henri de Latouche, puis Ă  partir de 1832, la Revue des deux mondes de Buloz, enfin en 1837, Le Monde de Lamennais. Elle crĂ©e en 1841 la Revue indĂ©pendante avec Pierre Leroux oĂč elle se fait porte-parole des femmes, des ouvriers et des paysans. Son engagement auprĂšs des minoritĂ©s muettes se concrĂ©tise ensuite par L’Éclaireur de l’Indre oĂč elle tente de donner une voix littĂ©raire Ă  sa province berrichonne. En fait, l’écrivaine se construit au travers d’un journalisme de libĂ©ration qui refuse tout formatage et contourne les normes gĂ©nĂ©riques. DĂ©tournement puis ruse permettent mĂȘme, et c’est en cela remarquable, d’asseoir une parole politique qui est Ă  son apogĂ©e en 1848 et s’investit dans son propre journal La Cause du peuple avec Victor Borie. AprĂšs cette date, la dĂ©sillusion est tangible jusqu’en 1851, puis l’écrivaine aime Ă  dĂ©cliner mƓurs et coutumes du Berry dans L’Illustration, Le Magasin pittoresque et Le Courrier français. C’est Ă  partir de 1858 que les retrouvailles avec La Revue des deux mondes opĂšrent pour « une prose poĂ©tique libĂ©rĂ©e et digressive apte Ă  traiter de tous les sujets mĂȘme des plus intimes et des plus inattendus4 ». François Buloz obtient en dĂ©finitive pour La Revue des deux mondes l’exclusivitĂ© d’une soixantaine de romans de George Sand sur presque quarante-cinq ans, jusqu’en 1876 ; c’est dire si ce journal devient alors le laboratoire de l’Ɠuvre et rĂ©ciproquement.

5La posture oppositionnelle, mais sans rĂ©el dĂ©sir de polĂ©mique, s’impose et la briĂšvetĂ© vĂ©cue d’emblĂ©e comme une contrainte se maĂźtrise, et parfois se sublime, pour faire parler les grandes questions sociales et faire surgir des opinions controversĂ©es et bien trempĂ©es, si ce n’est subversives. Du recueil Ă  la presse, l’itinĂ©raire de la poĂ©tique sandienne est trouvĂ© par le dialogismes des Ă©crits entre eux, par l’hybriditĂ© de la fiction et du questionnement journalistique et par le lyrisme transgressif des codes. Non sans Ă©chec d’ailleurs car Sand crĂ©e d’inĂ©vitables tensions en se dĂ©tournant de la doxa journalistique, ainsi pour les Lettres Ă  Marcie, publiĂ©es dans Le Monde, elle doit rĂ©soudre ce problĂšme gĂ©nĂ©rique : ce sera dans l’emploi d’une stratĂ©gie fictive, en situant l’ouvrage dans un contexte mi‑littĂ©raire, mi‑journalistique du roman‑feuilleton.

Fécondité des interactions entre espace public et privé

6Pour La Revue des deux mondes, Sand s’essaie Ă  l’épistolaire ; Lettre d’un voyageur paraĂźt le 15 mai 1834, dĂ©dicacĂ©e Ă  Musset, inspirĂ©e par leur aventure vĂ©nitienne et premier essai d’une théùtralisation de soi par une revue ainsi instrumentalisĂ©e. De mĂȘme dans Le PĂšre Va-tout seul, dans l’Almanach populaire de la France de 1845, l’écrivaine fait entrer du théùtre dans l’article politique par une structure de narrations enchĂąssĂ©es. Son passage dans la presse est parfois douloureux mais trĂšs fructueux ; c’est ainsi que par ce canal public, elle pourra diffuser aussi des discours sur la littĂ©rature. Selon Chr. PlantĂ©, la presse est une nĂ©cessitĂ© et un choix, offrant paradoxalement l’opportunitĂ© « de se crĂ©er une libertĂ© en jouant de contre‑pouvoirs, en naviguant entre des milieux diffĂ©rents et en refusant de s’affilier totalement Ă  aucun5 », car « elle (Sand) adapte, autant que faire se peut, le support au propos — ou le propos au support6 ». C’est pourquoi Sand rend poreuses toutes les frontiĂšres entre critique littĂ©raire et article de presse, entre espace public et privĂ©, prenant la plume pour dĂ©fendre, faire lire, faire comprendre et aimer, Ă  travers une voix incarnĂ©e, un je engagĂ©. C’est en fait le dĂ©sir de lisibilitĂ© qui explique cette stratĂ©gie d’écriture.

7L’écrivaine est aussi critique d’art dans une mise en perspective de son grand ami Delacroix avec Ingres et Courbet, mais Ă  rebours du contexte saturĂ© de dĂ©bats techniques et esthĂ©tiques entre dessin et couleur, traditions et modernitĂ©, idĂ©alisme et rĂ©alisme. « George Sand recycle et recentre l’actualitĂ© en l’extrayant de son contexte immĂ©diat », selon Marie-HĂ©lĂšne Girard, « pour donner carriĂšre Ă  une rĂ©flexion personnelle et sereine qui Ă©chappe Ă  la pression de l’actualitĂ© journalistique » :

Sand fut assez consciente des enjeux pour donner prĂ©sĂ©ance aux valeurs humaines sur les positions esthĂ©tiques ou doctrinaires, ce qui l’éloignait immanquablement de la dĂ©ontologie qu’était en train de se forger la critique d’art7.

8Pour François KerlouĂ©gan, la critique picturale est d’abord pour Sand le lieu d’affirmation d’un manifeste esthĂ©tique :

Il s’agit, pour le critique, de donner Ă  lire un texte aussi beau que le tableau commentĂ©, [
] l’article jouant de son double statut de discours intime dans un espace public8.

9Sand dĂ©fend une remarquable filiation entre les Ɠuvres et les artistes, la crĂ©ation est alors acte collectif, se nourrissant de reprises et de greffes et Ă©voluant au fil des relais successifs.

10Sand surprend aussi par la richesse et l’inventivitĂ© de
 ses nĂ©crologies, des textes hors normes malgrĂ© les invariants de l’exercice obligé ! Elle confĂšre Ă  ce genre une mise en fiction des faits pourtant avĂ©rĂ©s et met en scĂšne ainsi l’hommage rendu : dimension Ă©motionnelle, dimension morale et intention didactique, rien ne manque pour donner une prĂ©tention universelle Ă  ce genre de texte oĂč Ă©crire pour autrui permet l’écriture de soi.

Édification d’une pensĂ©e sandienne du mĂ©dia

11La publication en feuilletons de son autobiographie Histoire de ma vie dans La Presse, en 1854 et celle d’Elle et Lui en 1857 dans La Revue des deux mondes montrent bien que Sand obĂ©it Ă  une vĂ©ritable stratĂ©gie mĂ©diatique. Contrainte Ă  un dĂ©coupage narratif particulier pour le roman‑feuilleton, l’écrivaine s’exerce Ă  un nouveau mĂ©tier qui la dĂ©stabilise parfois, mĂȘme si elle ne manque ni de fĂ©conditĂ©, ni d’un certain talent pour suspendre le rĂ©cit. L’assiduitĂ© quotidienne l’agace, elle Ă©crit l’Histoire Ă  partir d’épisodes oubliĂ©s, dĂ©laissant souvent les faits officiels. Elle aborde les grands Ă©crivains, Rousseau, Balzac ou Hugo, sous la forme de causeries multipliant les anecdotes de l’intimité : ce sont les rapports de parentĂ©, de cousinage, de famille entre les Ă©crivains et aussi entre les personnages qu’elle s’attache Ă  rĂ©vĂ©ler dans l’histoire littĂ©raire qu’elle affectionne. Réécritures, palimpsestes, assimilation de l’Ɠuvre critiquĂ©e par « butinage citationnel », pour reprendre l’expression deM.-É. ThĂ©renty, caractĂ©risent son travail critique sur les Ɠuvres qu’elle admire et dont elle se veut l’avocate convaincante auprĂšs de ses contemporains :

Cet idĂ©al esthĂ©tique de l’hybridation gĂ©nĂ©ralisĂ©e, du non homogĂšne, de la filiation, de la permĂ©abilitĂ© des Ă©critures cousues les unes aux autres est manifestement une des voies esthĂ©tiques de la modernitĂ© sandienne9.

12La critique sociale s’impose aussi Ă  elle, ce qui la fait tenter d’autres pactes de lecture. Voulant Ă©crire sur la littĂ©rature de son temps, de 1833 Ă  1876, elle poursuit une activitĂ© critique pour asseoir une autoritĂ©, qualifiĂ©e par les spĂ©cialistes de « paradoxale ». LibertĂ© de ton, libertĂ© des formes, sa critique s’affirme inventive, imprĂ©gnĂ©e d’une empathie intelligente et d’une bienveillance combative : elle s’approprie les formes journalistiques pour les modifier Ă  son aise, assouplir leur rigueur, dĂ©noncer leurs astreintes. Le dogmatisme lui fait peur, alors elle se livre Ă  d’autres investigations sur le plan de l’écriture, sa rĂ©flexion ne lĂąche rien, elle se construit par un travail acharnĂ© de nouvelles postures littĂ©raires, et son idĂ©al esthĂ©tique assure sa lĂ©gitimitĂ©. Sand explore un nouveau monde, celui de la presse et de l’édition et ce faisant, joue aussi un nouveau rĂŽle dans la vie littĂ©raire et artistique du xixe siĂšcle, celui d’une Ă©crivaine que Brigitte Diaz qualifie de « plus conviviale que doctorale, plus expĂ©rimentale que dogmatique, et plus littĂ©raire que journalistique10 », surtout dans la forme Ă©pistolaire qu’elle imprime Ă  ses articles critiques pour leur donner une dimension illocutoire qui concrĂ©tise le lien privilĂ©giĂ© qu’elle entretient avec les auteurs des Ɠuvres considĂ©rĂ©es. Elle analyse alors l’ouvrage pour lui redonner une autre lisibilitĂ©, comme un conseiller littĂ©raire le ferait :

En critique comme en correspondance, elle est une médiatrice, HermÚs féminin, ouvrant la route aux plus jeunes par le réseau de ses lettres et de ses articles11.

13Br. Diaz remarque que la lettre devient alors le terreau de la rĂ©flexion critique sandienne, son terrain d’essai, comme une sorte de caisse de rĂ©sonance du dialogue Ă©pistolaire, un geste d’accompagnement symbolique : voilĂ  que naĂźt l’article‑lettre qui Ă©rige l’auteur comme figure centrale de l’essai critique et interlocuteur Ă  part entiĂšre, et ainsi dĂ©bute une vĂ©ritable philosophie de l’art qui se ramĂšne en fait Ă  une esthĂ©tique de la rĂ©ception. Quant aux PrĂ©faces, elles servent par leur programme pĂ©dagogique manifeste le besoin d’instruire, de transmettre des idĂ©es, d’affiner un goĂ»t littĂ©raire. D’une part, grĂące aux possibles de la presse, l’écriture alimentaire du roman‑feuilleton s’accompagne d’un engagement novateur en parallĂšle. Et d’autre part, la critique sandienne, pour José‑Luis Diaz, met l’accent sur la dimension existentielle de l’écriture et fait du malheur de l’écrivain une condition sine qua non de la crĂ©ation : l’article sur Senancour, l’Essai sur le drame fantastique, l’article sur Maurice de GuĂ©rin et celui sur Rousseau se prĂ©sentent en fait comme « une bible du malheur littĂ©raire12 » oĂč la sauvageonne de Nohant s’engage dans un romantisme Ă  tendance mĂ©lancolique, dĂ©pressive et dolente. Une Ă©tiologie sociale de ce « lignage du malheur » ressort de ce travail critique sandien fondĂ© sur un dĂ©sir de classer, hiĂ©rarchiser, corrĂ©ler pour comprendre mieux.

14Sand dĂ©fend toutes les pragmatiques d’une esthĂ©tique en actes et engagements. À ce propos, Jean Lacoste13 souligne que la lecture sandienne de l’Ɠuvre de Goethe dans son article sur Faust dĂ©voile l’influence de Wilhem Meister sur Consuelo dans son message social, religieux et politique. L’écrivaine critique ose alors l’association des plus obscures questions mĂ©taphysiques et du monde rĂ©el, pour une tentative de reconstruction spiritualiste de la sociĂ©té : elle Ɠuvre pour une synthĂšse entre le besoin de croire et la nĂ©cessitĂ© du doute, et pour une confrontation d’un rĂ©el bornĂ© et des figures allĂ©goriques de la transcendance. C’est bien ce qui se dĂ©gage de son discours thĂ©orique sur le fantastique oĂč elle s’accorde le rejet des rĂšgles classiques de composition pour valoriser tout type de rupture avec le discours rĂ©aliste dont elle programme ainsi les limites et l’inefficacitĂ© crĂ©ative et Ă©motionnelle. Mais elle ne mĂ©prise ni la forme, ni les realia ; d’ailleurs, dans sa rencontre avec Victor Hugo dans les annĂ©es 1864, elle cĂ©lĂšbre « la glorification ardente de l’idĂ©al » mais aussi « l’embrassement plein d’entrailles avec le rĂ©el14 ».

Deux années phare de la critique

15C’est l’annĂ©e 1845 que Claudine Grossir retient comme fondamentale, suite Ă  une accĂ©lĂ©ration et une intensification de la production critique liĂ©e Ă  une actualitĂ© chargĂ©e mais surtout pour les enjeux majeurs de cette pĂ©riode charniĂšre qui accorde un fort crĂ©dit Ă  la presse du moment comme forme d’expression publique :

Le territoire de la presse apparaĂźt alors comme le lieu oĂč pourront se conjuguer rĂ©flexion et action, oĂč les socialistes pourront convertir leur discours en actes15.

16Cette annĂ©e‑lĂ , elle fait le compte rendu de la rĂ©ception de Sainte‑Beuve Ă  l’AcadĂ©mie française, article qu’elle donne Ă  La RĂ©forme :Pierre Laforgue voit dans la rĂ©flexion sandienne sur la consubstantialitĂ© langue et sociĂ©tĂ© une rĂ©flexion de nature politique proche de celle de Michelet ; l’écrivaine veut 

donner une langue au peuple pour faire de lui un Ă©lĂ©ment essentiel de la socialitĂ© post-rĂ©volutionnaire et, de cette façon, le constituer en sujet, sujet de l’histoire et sujet de sa propre histoire16.

17Sand lie ensemble la question sociale et la question littĂ©raire et c’est par des dialogues sur la poĂ©sie des prolĂ©taires qu’elle soulĂšve la problĂ©matique du gĂ©nie du peuple, faisant de la plupart de ses attaques contre Hugo un boulet contre tout romantisme proprement acadĂ©mique et institutionnalisĂ©.

18L’annĂ©e 1863 est Ă©galement une date marquante pour Chr. PlantĂ©, car elle est fĂ©conde pour affirmer la cohĂ©rence entre les diffĂ©rents aspects de l’Ɠuvre suite Ă  la porositĂ© recherchĂ©e des domaines de l’écriture crĂ©ative et de l’écriture critique. Pourtant l’annĂ©e 1863 est un temps faible, sans grand Ă©vĂ©nement dĂ©cisif, c’est le temps d’une retraite Ă  Nohant, Ă  la campagne pour travailler « comme un nĂšgre », dit-elle dans une lettre Ă  EugĂšne Lambert, pour achever Mademoiselle la Quintinie, un roman anticlĂ©rical qui paraĂźt dans La Revue des deux mondes du 1er mars au 15 mai. Tant Ă  propos du rĂ©veil du mouvement ouvrier qu’à propos du salon des refusĂ©s, Sand dĂ©sire s’inscrire au cƓur des grandes prĂ©occupations de son siĂšcle, en rĂ©elle coĂŻncidence avec son temps et dans une volontĂ© farouche de contemporanĂ©itĂ©. La production critique hĂ©tĂ©roclite a aussi bien pour sujet Gustave Flaubert ou Edmond About, que l’AcadĂ©mie française et son refus d’intĂ©grer les femmes, mais aussi la comĂ©die d’Edouard Cadol et la gravure de Calamatta, sans oublier son trĂšs cher Jean‑Jacques Rousseau. Cette hĂ©tĂ©roclite autoritĂ© littĂ©raire sert en fait des engagements progressistes et une volontĂ© lucide dont les formes dialogiques de la critique sandienne sont la forme privilĂ©giĂ©e : revendication, incitation et cĂ©lĂ©bration sont les trois volets d’une fonction didactique qu’elle entend assumer vis-Ă -vis du peuple qu’elle veut Ă©manciper et de la bourgeoisie qu’elle veut conscientiser.

19Ces deux volumes constituent donc une contribution trĂšs intĂ©ressante, richement informĂ©e par des notes prĂ©cises et une bibliographie sĂ©lective rĂ©cente, aux Ă©tudes sandiennes. Ils nous font dĂ©couvrir les relations Ă©troites et parfois compliquĂ©es que l’écrivaine entretient avec la presse, et soulignent l’innutrition que le journal assure Ă  l’Ɠuvre toute entiĂšre.

20Le caractĂšre transgressif des supports polymorphes et l’inscription dans une modernitĂ© d’écriture expliquent l’intĂ©rĂȘt soutenu des chercheurs pour cette dame des lettres hors pair : tous les contributeurs des ouvrages George Sand journaliste et George Sand critique rĂ©ussissent, Ă  n’en pas douter, Ă  satisfaire l’appĂ©tit des lecteurs d’en savoir toujours plus sur la prĂ©tendue scandaleuse et sainte George Sand, nuançant agrĂ©ablement la fadeur du portrait monolithe de « la-bonne-dame-de-Nohant », s’affirmant avant tout auteure ironique, indĂ©pendante et provocatrice ! « Oui mon cher ami, j’aime SalammbĂŽ, parce que j’aime les tentatives [
] » et c’est bien le grand mĂ©rite universitaire de ces deux ouvrages de cĂ©lĂ©brer une George Sand des tentatives