Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 1
Virginie Tellier

Le romantisme français : un absolu bien relatif

Serge Zenkine, L’ExpĂ©rience du relatif. Le romantisme français et l’idĂ©e de culture, Paris : Éditions Classiques Garnier, coll. « Études romantiques et dix-neuviĂ©mistes », 2011, 244 p. EAN 9782812402562.

1L’ExpĂ©rience du relatif est la version française de la thĂšse de Serge Zenkine, publiĂ©e Ă  Moscou en 20021. L’auteur s’y fixe pour but de faire l’« archĂ©ologie » de l’idĂ©e de culture au sein du romantisme français, ce dernier Ă©tant envisagĂ© selon deux perspectives diffĂ©rentes : il correspond, d’une part, Ă  un mouvement littĂ©raire de la premiĂšre moitiĂ© du xixe siĂšcle et, d’autre part, Ă  un tournant dans l’histoire de la littĂ©rature, qui la fait entrer dans l’ùre de la modernitĂ©, c’est‑à‑dire « le dĂ©but de l’époque que nous, gens des xxe-xxie siĂšcles, reconnaissons comme notre prĂ©sent » (p. 232). Si l’étude du romantisme au sens restreint est privilĂ©giĂ©e dans le cadre de l’ouvrage, c’est prĂ©cisĂ©ment parce que le relativisme culturel, alors naissant, s’y laisse observer avec la plus grande nettetĂ©. NĂ©anmoins, d’une part, le phĂ©nomĂšne Ă©tudiĂ© ne concerne pas exclusivement le mouvement romantique au sens Ă©troit : Serge Zenkine propose des analyses d’?uvres de la fin du siĂšcle, de Flaubert et de MallarmĂ© notamment, et laisse entendre que la rĂ©flexion pourrait ĂȘtre prolongĂ©e tout au long des xxe et xxie siĂšcles. D’autre part, la notion de relativisme culturel ne permet pas de saisir tous les enjeux du romantisme français, ni mĂȘme nĂ©cessairement de rendre compte de ses productions majeures :

[
] « l’idĂ©e de culture » est en conflit avec le canon littĂ©raire du xixe siĂšcle tel qu’il existe aujourd’hui. SituĂ©e perpendiculairement Ă  lui, Ă  sa pĂ©riphĂ©rie ou dans son sous‑sol, elle affecte surtout les « petits romantiques » et ne fait son apparition sur l’avant‑scĂšne littĂ©raire que dans certains cas rares et symptomatiques : une sorte d’inconscient culturel. (p. 233)

2Le relativisme culturel qu’identifie S. Zenkine est donc un phĂ©nomĂšne Ă  la fois mineur et essentiel du romantisme français. Souterrain, il ne se laisse pas percevoir dans les ?uvres les plus visibles de ce mouvement ; fondamental, il permet la mise au jour des bouleversements que le romantisme opĂšre, de maniĂšre irrĂ©versible, au sein de la reprĂ©sentation traditionnelle de la culture. L’ouvrage semble ainsi prendre la succession d’une Ă©tude capitale de Marc‑Mathieu MĂŒnch, Le Pluriel du Beau, dans laquelle l’auteur cherchait Ă  analyser la « genĂšse du relativisme esthĂ©tique en littĂ©rature », et dont la mĂ©thode, ainsi que l’objet, paraissent fort proches de ceux de S. Zenkine. M.‑M. MĂŒnch y affirmait notamment que « celui qui veut comprendre la maturation d’une idĂ©e nouvelle doit tenir compte, comme un archĂ©ologue, de tous les niveaux enfouis, qui n’apparaissent pas d’abord, mais qu’il faut mettre au jour »2. Les deux chercheurs se sont donc ainsi faits les archĂ©ologues du relativisme, l’un de l’idĂ©e de beau, l’autre de l’idĂ©e de culture.

3Dans leur quĂȘte, ils s’inscrivent tous deux en faux contre une notion qu’on rattache, presque systĂ©matiquement, au mot mĂȘme de « romantisme » : celle d’Absolu. Tout un pan de la recherche littĂ©raire et philosophique s’est en effet attachĂ© Ă  dĂ©montrer que la rĂ©volution romantique tient prĂ©cisĂ©ment au lien indĂ©fectible qui se noue alors entre l’idĂ©e d’absolu et celle de littĂ©rature. On peut citer, parmi une foule d’autres travaux, ceux de Philippe Lacoue‑Labarthe et Jean‑Luc Nancy3, de Jean‑Marie Schaeffer4, ou encore la synthĂšse rĂ©cente d’AndrĂ© Stanguennec5. On objectera avec raison que les trois Ă©tudes citĂ©es portent sur le romantisme allemand et, pour deux d’entre elles, sur l’idĂ©e de « littĂ©rature », non celle de « culture ». Les dĂ©placements gĂ©ographique et conceptuel suffisent‑ils Ă  concilier la thĂ©orie d’un « absolu littĂ©raire allemand » et celle d’un « relativisme culturel français » ? Certes non. L’objet du prĂ©sent compte-rendu pourrait donc ĂȘtre de chercher, dans la rĂ©flexion proposĂ©e par S. Zenkine, des points d’articulation permettant de dĂ©passer l’antithĂšse brutale entre deux regards portĂ©s sur le mĂȘme Ă©vĂ©nement historique, celui qui, autour de 1800, ouvre la voie de la modernitĂ©. PrĂ©cisons d’emblĂ©e qu’il nous sera difficile ici de rendre justice Ă  toutes les nuances, Ă  toutes les Ă©tudes de dĂ©tail d’un ouvrage qui Ă©vite avec Ă©lĂ©gance, sans renoncer Ă  la fermetĂ© de sa thĂšse, les Ă©cueils du dogmatisme.

4L’une des dimensions essentielles de l’essai de S. Zenkine, et qui en fait un ouvrage comparatiste, est l’analyse de l’émergence, dans la littĂ©rature, de la notion ethnologique de « culture » au sens moderne du terme. L’auteur revient en introduction sur le passage historiquement datĂ© « d’une relativitĂ© culturelle de fait (culture‑en‑soi) Ă  un relativisme culturel de droit (culture‑pour‑soi) » (p. 11). La fin du xviiie siĂšcle et le dĂ©but du xixe siĂšcle voient ainsi l’émergence de la « parole de l’autre »6, que cet « autre » soit gĂ©ographique, historique ou social.

5L’ExpĂ©rience du relatif propose Ă  son lecteur de revivre quelques uns des voyages littĂ©raires qui rendent manifestes, chez les romantiques, la « non-intĂ©gration de l’Autre » (p. 44), acceptĂ© dans son altĂ©ritĂ© mĂȘme, sans qu’il soit nĂ©cessaire de chercher Ă  le rĂ©duire Ă  du familier ou d’en exagĂ©rer l’exotisme Ă  des fins comiques, comme c’était le cas antĂ©rieurement.

La littĂ©rature romantique, elle, met en valeur une figure complexe de l’étranger, dĂ©fini par ses traits non seulement nĂ©gatifs mais aussi positifs ; un caractĂšre diffĂ©rentiel, se distinguant de « nous » (des Français) comme des autres nations. (p. 45)

6La prise en compte de l’altĂ©ritĂ© de l’étranger ne va pas de soi. La politesse et la civilitĂ© sont des comportements Ă©minemment culturels, que le sujet tend Ă  percevoir comme naturels, se trouvant alors dans l’impossibilitĂ© de suspendre son jugement face Ă  des Ă©trangers qui ignorent tout des codes mondains en vigueur au sein de sa propre nation. S. Zenkine a choisi les deux figures de madame de StaĂ«l et du marquis de Custine pour illustrer l’inconfort du voyageur romantique qui,

d’une part, regrette avec nostalgie les maniĂšres faciles et aisĂ©es de sa patrie, et d’autre part, s’efforce de discerner la possibilitĂ© d’une autre politesse « non-polie », dans l’altĂ©ritĂ© culturelle du pays qu’il visite. (p. 87)

7Plus loin, c’est l’invention du tourisme par Stendhal7, « son expĂ©rience de la culture comme objet de visite, comme une curiositĂ© ou un monument » (p. 131), qui retiennent l’attention de l’auteur. Celui‑ci montre qu’au‑delĂ  des lieux de culture, ce sont bien « les passions et les m?urs des hommes qui attirent le voyageur stendhalien par‑dessus tout » (p. 167).

8L’intĂ©rĂȘt pour autrui, qui trouve Ă©galement Ă  s’incarner dans le rapport qu’entretiennent les hommes de lettres romantiques Ă  la traduction8, rend donc manifeste une premiĂšre limite de l’absolu romantique. NĂ©anmoins, dĂšs l’introduction, S. Zenkine note que le relativisme culturel est limitĂ© par la sphĂšre politique et idĂ©ologique, qui tend toujours Ă  se prĂ©senter prĂ©cisĂ©ment comme un absolu. Il ne s’agit donc pas de nier la nature profondĂ©ment idĂ©ologique du discours politique et historique inaugurĂ© par le romantisme, mais de rappeler que, si la notion d’« esprit des peuples » conduit Ă  Ă©laborer un systĂšme de valeurs qui hiĂ©rarchise les peuples et peut conduire Ă  lĂ©gitimer l’asservissement de certains par d’autres, elle est aussi Ă  l’origine d’un intĂ©rĂȘt rĂ©el et bienveillant portĂ© Ă  la diversitĂ© culturelle9.

9La politique, chez les romantiques, a partie liée avec la religion, qui occupe une place centrale dans la réflexion sur la culture, comme le rappelle André Stanguennec :

[
] c’est la mythologie et en consĂ©quence la religion qui occupent la premiĂšre place dans l’analyse des formes communautaires de la culture : « la religion, Ă©crit Fr. Schlegel, n’est pas simplement une partie de la culture, un segment de l’humanitĂ©, mais le centre de toutes choses, ce qui est sans restriction au premier et au plus haut rang, l’absolument originel ». Ce sont donc manifestement la mythologie et la religion qui donneront leur sens Ă  l’éducation, Ă  la philosophie politique et Ă  la philosophie de l’histoire [
]10.

10Le projet de S. Zenkine n’est pas de dĂ©nouer le lien fondamental entre religion et absolu, mais de prĂ©senter quelques tentatives propres au romantisme français pour concilier religion et relativisme culturel. Les croyances religieuses cessent en effet d’ĂȘtre pensĂ©es comme substances, pour devenir des formes :

Le monothĂ©isme judĂ©o-chrĂ©tien reconnaĂźt la seule « bonne » tradition, tout le reste relevant de l’impiĂ©té : Dieu est un, mais les dĂ©mons sont lĂ©gion. Georges Gusdorf et Michel de Certeau ont montrĂ© comment cette conception moniste commence Ă  s’étriquer dĂšs le xviiie siĂšcle : « religion peut dĂ©sormais se dire au pluriel », on peut dorĂ©navant parler des religions, pas de la religion, la relativitĂ© culturelle pĂ©nĂštre dans la notion mĂȘme de religion. Le nĂ©o-classicisme de la fin du xviiie siĂšcle et du dĂ©but du xixe siĂšcle a inaugurĂ©, avec le poĂšme de Schiller « Les dieux de la GrĂšce », la tradition d’une nostalgie poĂ©tique du polythĂ©isme, que Nietzsche devait gĂ©nĂ©raliser : « N’est-ce pas lĂ  prĂ©cisĂ©ment la divinitĂ©, qu’il y ait des dieux, qu’il n’y ait pas un Dieu ? »11. (p. 27)

11L’essai de S. Zenkine dĂ©veloppe ainsi quelques exemples de ce relativisme, qui conduit, non pas Ă  l’abandon de la religion en elle‑mĂȘme, mais bien Ă  une reconsidĂ©ration du religieux. Une intĂ©ressante Ă©tude porte ainsi sur la notion de politesse, appliquĂ©e non plus au peuple Ă©tranger, mais au commerce avec l’au‑delĂ . Nous nous concentrerons ici sur deux autres analyses, qui rĂ©vĂšlent des stratĂ©gies nettement diffĂ©renciĂ©es pour concilier la relativitĂ© des religions avec l’absolu du religieux. Le premier de ces exemples est la religion saint-simonienne12, dont le paradoxe consiste en ce qu’elle refuse les « attributs essentiels d’une religion » (p. 53) et semble ainsi se priver de sacrĂ©. La rĂ©flexion d’Enfantin sur la religion le conduit Ă  « une nouvelle conception, une nouvelle mythologie du signe [
] : par un miracle, ce n’est pas Dieu qui fait signe aux hommes, mais c’est le nouveau qui fait signe Ă  l’ancien. Il s’agit d’un signe horizontal et non plus vertical ; d’un signe immanent, sans signification transcendante ni divine, ou le signifiant et le signifiĂ© appartiennent tous les deux Ă  l’ordre humain. » (p. 66) Certains rĂ©cits portent malgrĂ© tout la trace d’une expĂ©rience du sacrĂ©, « sous la forme d’un sentiment de fascination, de dissolution de la personnalitĂ© et d’une interpĂ©nĂ©tration du rĂȘve et de la rĂ©alitĂ©, qui ne va pas sans Ă©voquer la continuitĂ© substantielle propre au sacré » (p. 77). Religion culturelle, nĂ©cessairement paradoxale, le saint-simonisme tente de « reconstituer la religion discrĂ©ditĂ©e par des moyens artificiels et profanes » (p. 73), opposant le Culte — inaccessible — Ă  la Culture, seule accessible dans un monde dĂ©sacralisĂ©.

12À l’opposĂ©, pourrait-on dire, se trouve la tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e de GĂ©rard de Nerval, analysĂ©e dans l’un des plus beaux passages du livre de S. Zenkine. Ce n’est pas l’absence du sacrĂ© qui caractĂ©rise le mysticisme de Nerval, c’est sa surabondance. Et S. Zenkine de rappeler en introduction cette anecdote rĂ©vĂ©latrice : « Avec certains de ses contemporains, Nerval rĂȘvait Ă  un retour du polythĂ©isme et, rĂ©pliquant Ă  quelqu’un qui lui reprochait de “n’avoir pas de religion”, disait fiĂšrement qu’il en avait “dix‑sept” » (p. 171). Le Voyage en Orient est l’un des rares ouvrages romantiques dans lequel l’orientalisme est exempt de toute visĂ©e colonialiste et ouvert Ă  la quĂȘte d’une synthĂšse providentielle des religions. AprĂšs quelques remarques sur Sylvie, l’auteur de l’essai analyse dans ce sens L’Histoire de la Reine du Matin et de Soliman, prince des gĂ©nies, qui mĂȘle rĂ©flexions religieuse et politique, puisque la mise en cause du Dieu unique y est associĂ©e Ă  la peinture d’une utopie de type socialiste. Mais l’acceptation du relativisme des religions ne va pas sans souffrance, dans la pensĂ©e d’un Nerval qui ne renonce pas Ă  l’absolu :

Les deux attitudes nervaliennes [
], la rĂ©gression et la rĂ©volte, sont en dernier ressort des tentatives plus ou moins inconscientes de surmonter la pluralitĂ© culturelle, de la ramener Ă  un Ă©lĂ©ment central et plein, que ce soit la paix idyllique d’Éden ou le dĂ©monisme tragique de CaĂŻn. Les deux tentatives se soldent par un Ă©chec, car, tissĂ©e de non-ĂȘtre, la culture ne se laisse pas surmonter : elle sape elle-mĂȘme les fondements traditionnels du monde, comme le ciron minait peu Ă  peu le trĂŽne de Soliman. (p. 181)

13C’est, dans les ?uvres des annĂ©es 1850, comme AngĂ©lique, Les Nuits d’octobre, Octavie et, bien sĂ»r, AurĂ©lia, le motif de l’« errance » qui se fait stratĂ©gie culturelle, dĂ©bouchant progressivement sur la menace, et l’accomplissement, de la mort. S. Zenkine propose alors de relire le mysticisme nervalien et de rĂ©interprĂ©ter sa fin, non pas en tentant de faire le rĂ©pertoire de ses sources Ă©sotĂ©riques13, mais en insistant sur le fait que cette culture immense Ă©tait, pour un homme Ă©tranger Ă  tout groupe, toute secte, toute confession, un « savoir volĂ©, une sorte de feu de PromĂ©thĂ©e dĂ©robĂ© de l’Olympe » (p. 189) :

L’épreuve de la culture aboutit Ă  l’épreuve du nĂ©ant. Sensible au non-ĂȘtre qui est au fond de la culture, Nerval a su s’échapper du cercle vicieux du savoir hermĂ©tique, qui cherche une vĂ©ritĂ© absolue des contenus mais en rĂ©alitĂ© s’enferme dans sa synonymie infinie ; ce savoir, il a su le vivifier, en le dotant d’un sens personnel et historique. (p. 191)

14L’insurmontable paradoxe d’un homme qui, confessant dix‑sept religions, n’est pas parvenu Ă  en avouer une, conduit Ă  un « polythĂ©isme esthĂ©tique », dĂ©bouchĂ© naturel du relativisme en littĂ©rature. Dans son premier chapitre, S. Zenkine dĂ©veloppe deux oppositions rĂ©vĂ©latrices du changement de paradigme esthĂ©tique qui s’opĂšre au dĂ©but du xixe siĂšcle. La premiĂšre, entre destruction et crĂ©ation, rejoue l’opposition mythique entre Hercule, le destructeur de monstres, et PromĂ©thĂ©e, l’inventeur de techniques. Les romantiques, restaurant les ruines, collectionnant les livres anciens, amassant des vieilleries dans des musĂ©es, choisissent rĂ©solument le second. « Ce sont les actes crĂ©ateurs, opposĂ©s aux exploits guerriers, qui seront dorĂ©navant dignes d’ĂȘtre mĂ©morisĂ©s. » (p. 33) La seconde opposition, entre texte et artĂ©fact, rend manifeste la « dĂ©rive » que subit la littĂ©rature du xixe siĂšcle, dans sa reprĂ©sentation d’elle‑mĂȘme comme dans sa pratique : « son ?uvre est conçue de plus en plus comme un artĂ©fact, non comme un texte » (p. 37). S. Zenkine revient alors sur la cathĂ©drale-livre dĂ©crite dans Notre‑Dame de Paris14, mais aussi sur les figures de bibliophiles et autres bibliomanes qui hantent les rĂ©cits d’un Ă©crivain comme Charles Nodier :

Ayant abandonnĂ© Ă  bon escient la recherche de l’absolu et la crĂ©ation du sur-livre condensant toutes les variantes possibles de la culture, le personnage de Nodier [il s’agit de ThĂ©odore] se passionne pour la collection des multiples ouvrages rĂ©els, s’intĂ©ressant moins au contenu d’un texte qu’au caractĂšre unique de l’exemplaire donnĂ©. (p. 38)

15La culture nĂ©cessite qu’il y ait des objets Ă  collectionner, mais aussi des individus capables de les discerner et de les apprĂ©cier. L’art n’est plus le seul fait de l’artiste, il nĂ©cessite des amateurs Ă©clairĂ©s,  capables d’échapper Ă  la foule vulgaire des consommateurs de produits culturels, que la rĂ©volution Ă©conomique et sociale du xixe siĂšcle tend Ă  crĂ©er.

16Pour illustrer ce propos gĂ©nĂ©ral, S. Zenkine propose une analyse particuliĂšrement rigoureuse de l’évolution du sens du terme « classique » Ă  l’époque romantique. L’idĂ©e presque mythique de l’?uvre classique, seule digne d’imitation, tend Ă  ĂȘtre supplantĂ©e par un autre phĂ©nomĂšne de duplication, celui de la « mode », liĂ©e Ă©tymologiquement au « moderne ». Le romantique ne signe pas la fin du classique : il le relativise. Le classicisme Ă©merge comme notion historique, et ses critĂšres esthĂ©tiques sont rapportĂ©s Ă  une Ă©poque donnĂ©e, valables pour cette Ă©poque prĂ©cise, non plus pour toutes.

Celle-ci [la notion de « classique »] a partout survĂ©cu comme institution : dans le systĂšme scolaire, dans la pratique Ă©ditoriale, dans l’activitĂ© des acadĂ©mies, etc., mais cette institution n’a plus d’autoritĂ© absolue et cesse progressivement de servir de vĂ©hicule privilĂ©giĂ© du pouvoir idĂ©ologique. À l’époque post-romantique, la littĂ©rature classique comme instance de pouvoir est remplacĂ©e de plus en plus par la culture de masse, dont l’apparition a Ă©tĂ© liĂ©e Ă  la figure de l’auteur Ă  la mode ; [
]. (p. 142)

17Une Ă©tude parallĂšle du terme de « rhĂ©torique » rend manifeste Ă©galement la rĂ©volution romantique : « la crise de la rhĂ©torique s’est manifestĂ©e par l’apparition, Ă  l’époque romantique, d’une nouvelle notion, qui est, somme toute, la nĂŽtre, de culture. En un certain sens, sa pluralitĂ© a remplacĂ© l’unitĂ© du style classique. » (p. 145) Quelques poĂšmes de Victor Hugo15 et ThĂ©ophile Gautier16 servent Ă  illustrer ce changement de sens, et permettent de revenir sur l’opposition — et le rapprochement — des activitĂ©s crĂ©atrice et destructrice.

18Le dernier chapitre de cette riche Ă©tude en reprend l’ensemble des thĂ©matiques, tout en les Ă©tendant Ă  des auteurs postĂ©rieurs au mouvement romantique Ă  proprement parler, Flaubert et MallarmĂ©, chez qui la culture se fait musĂ©e. L’étude de Bouvard et PĂ©cuchet est centrĂ©e sur la notion de « vulgarisation de la science » (p. 198). À la science enseignĂ©e, sacralisĂ©e, s’oppose en effet une science vulgarisĂ©e, qui prĂ©sente « tous les attraits de libertĂ© et de facilité : elle se transmet en une sorte de jeu, elle n’implique pas de contrĂŽle » (p. 201), mais elle se trouve alors socialement dĂ©valorisĂ©e, en raison de son allĂšgement, mais aussi de son irresponsabilitĂ©, puisqu’elle est destinĂ©e Ă  un public maintenu Ă  l’écart de la sphĂšre du pouvoir : « privĂ©e d’autoritĂ© scolaire, devenue une partie d’une culture relative et accessible Ă  tous, la science s’expose sans dĂ©fense Ă  la merci d’une vulgarisation incontrĂŽlable » (p. 202). Cette problĂ©matique est illustrĂ©e dans le roman de Flaubert par une analyse des livres imprimĂ©s et des manuscrits qui y figurent. Se trouve ainsi interrogĂ©e l’intense activitĂ© de copie Ă  laquelle se livrent les deux hĂ©ros, vĂ©ritables « chiffonniers de la culture ». Chez MallarmĂ©, c’est l’« idĂ©e d’une mĂ©moire empreinte dans les objets et rĂ©veillĂ©e par eux » qui retient l’attention du critique. Les procĂ©dĂ©s de nĂ©gation entraĂźnent l’« aboli bibelot d’inanitĂ© sonore » sur la voie de la dĂ©rĂ©alisation, oĂč choses et ĂȘtres, rĂ©unis en un « musĂ©e » dĂ©cadent, signalent en dĂ©finitive la dĂ©rĂ©alisation du sujet lyrique lui-mĂȘme : « en supprimant, par un suicide ou un acte crĂ©ateur, sa personne empirique, on peut espĂ©rer laisser aprĂšs soi un Livre, sinon un monde rĂ©el oĂč tout serait calculĂ© et dotĂ© de sens comme dans un livre, oĂč rien ne serait laissĂ© au hasard » (p. 223). S. Zenkine souligne ainsi que « “la disparition Ă©locutoire du poĂšte”, son suicide spectaculaire, le cĂŽtĂ© dramatique et mis en scĂšne de la “mort de l’auteur” dont on devait parler plus tard, rejoint la reconnaissance d’un relativisme universel, oĂč le coup de dĂ©s, rĂ©alisĂ© dans le structure d’un poĂšme, sert de remĂšde homĂ©opathique et d’expiation sacrificielle de la chute des choses, qui ont perdu leur lien avec l’absolu » (p. 229).

19C’est peut-ĂȘtre en dĂ©finitive du cĂŽtĂ© du langage qu’il faut chercher l’unitĂ© profonde du mouvement romantique. L’Absolu littĂ©raire repose sur le primat dĂ©cisif accordĂ© au langage dans la quĂȘte esthĂ©tique. Le relativisme Ă©tudiĂ© par Serge Zenkine interroge Ă  nouveaux frais ce primat, et les contradictions qui lui sont inhĂ©rentes. La double question hermĂ©neutique, qui considĂšre le signe comme motivĂ©, et sĂ©miotique, qui postule au contraire son arbitraire, est bien en dĂ©finitive une interrogation sur le langage, chargĂ© d’exprimer, dans la pluralitĂ© des systĂšmes sĂ©mantiques, une indĂ©fectible aspiration Ă  l’absolu. Â