Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 1
Sonia Anton

Les variations Littell

Jonathan Littell, Triptyque, trois Ă©tudes sur Francis Bacon, traduit de l’anglais par l’auteur, Paris : Gallimard, coll. « L’arbalĂšte », 2011, 140 p., EAN 9782070130931.

1Depuis Les Bienveillantes1, qui signĂšrent l’entrĂ©e fracassante de Jonathan Littell dans la littĂ©rature, on n’a plus cessĂ© de rencontrer cet auteur lĂ  oĂč on l’attendait le moins. Le Sec et l’humide2(2008) se prĂ©sentait comme une sorte d’analyse littĂ©raire croisĂ©e de LĂ©on Degrelle et de Klaus Theweleit. Sont ensuite venus les rĂ©cits courts, Ă©nigmatiques et hallucinĂ©s, que sont Études (2007), RĂ©cit sur rien (2009), En piĂšces en 20103 (« une sorte de rĂ©cit », selon les mots de l’auteur4). À propos du second de ces textes, j’avais Ă©mis l’hypothĂšse de considĂ©rer l’énigme comme un Ă©lĂ©ment constitutif de l’art de J. Littell5. Le texte TchĂ©chĂ©nie, An III6 (2009) se donnait quant Ă  lui Ă  lire comme une « sorte » (Ă  nouveau ce terme) de documentaire autobiographique ou autofictionnel, dans lequel il Ă©tait question de l’expĂ©rience humanitaire de l’auteur et du motif du bourreau. Dans Triptyque, trois Ă©tudes sur Francis Bacon, J. Littell nous fait dĂ©couvrir un nouvel aspect de son art, puisque ce texte constitue bien un « essai sur Francis Bacon » (p. 102).

Entre peinture et musique, de l’étude Ă  la variation.

2Si l’ouvrage s’avĂšre dĂ©routant, l’on pourrait alors se poser la question suivante : qu’attend‑t‑on rĂ©ellement de J. Littell ? Il serait sans doute possible de rĂ©pondre, assez naĂŻvement : un second grand roman dans la lignĂ©e des Bienveillantes. N’entre‑t‑il pas alors une part de jeu dans l’application que met l’auteur Ă  nous livrer ces courts textes, qui nous Ă©loignent toujours plus de ce « deuxiĂšme roman » ? Peut‑ĂȘtre faudrait‑il alors dĂ©chiffrer cet ouvrage comme « une variation », au sens musical du terme, au sein de la partition thĂ©matique, onirique et psychique que joue J. Littell. Il est d’ailleurs question dans cet essai des variations de Glenn Gould : « En 1988, Bacon dĂ©cida de refaire ses Trois Ă©tudes de 1944 : comme Glenn Gould rĂ©enregistrant en 1981 ses Variations Goldberg de 1955 » (p. 60). On pourrait aussi parler d’une « étude », toujours selon une acception musicale, participant de cet « ensemble » formĂ© par les Ă©crits de J. Littell, trĂšs difficiles Ă  classer dans un genre prĂ©dĂ©fini. Le mot « étude » apparaĂźt trois fois dans les productions de J. Littell, et c’est le nom que ce dernier donne Ă  ses essais sur Bacon. C’est Ă©galement ainsi que Bacon a nommĂ© la plupart de ses toiles, signalant que son Ɠuvre ne pouvait s’apprĂ©hender que dans son Ă©volution, ses permanents renouvellements et son inachĂšvement :

Il nommait presque tout ce qu’il faisait Étude, s’il avait jamais signĂ© une toile, il aurait pu le faire comme les meilleurs peintres de l’AntiquitĂ©, qui, comme nous le dit Pline, ‘mettaient mĂȘme Ă  des Ɠuvres achevĂ©es une inscription suspensive. (p. 83)

3C’est enfin le titre d’une fiction de J. Littell, oĂč plutĂŽt de fragments de fictions, le livre Études Ă©tant lui‑mĂȘme divisĂ© en quatre courtes parties. L’ouvrage En piĂšces, outre qu’il met en scĂšne un personnage circulant parmi les piĂšces d’une maison, est aussi un rĂ©cit fragmentĂ©, fait de « piĂšces » tantĂŽt assemblĂ©es tantĂŽt disloquĂ©es, qui apparaissent encore comme autant de variations. Il y aurait assurĂ©ment beaucoup Ă  Ă©crire sur les titres des livres de J. Littell. Ajoutons que les suites et les exercices musicaux (que dĂ©signe aussi bien le terme d’« étude » que celui de « piĂšce »), s’ils n’ont pas encore fait l’objet d’un livre, sont prĂ©sents dans Les Bienveillantes, Ă  travers les titres donnĂ©s aux chapitres : « Menuet », « Sarabande », « Gigue », etc.

Une érudition nonchalante

4Cet opus gĂ©nĂšre des sentiments contradictoires. Le premier est un sentiment de surprise, en dĂ©couvrant combien l’auteur aime et connaĂźt la peinture (et pas seulement celle de Bacon) et en le voyant s’exercer au genre de « l’écrit sur l’art », genre oĂč, encore une fois, on ne pensait pas le trouver. Il pratique ce nouveau genre dans une forme hybride mais connue, qui mĂȘle l’analyse picturale et l’écrit sur soi. Le narrateur essayiste visite le MusĂ©e du Prado dans le premier texte, et se trouve au Metropolitan Museum of Art dans le troisiĂšme. Humour, autodĂ©rision ou distanciation par rapport Ă  cette posture savante ? Toujours est‑il que c’est en allant aux W.‑C. du musĂ©e que J. Littell dĂ©couvre le rapprochement qu’il va dĂ©velopper entre Bacon et l’art Ă©gyptien :

Sans les W.‑C. du Metropolitan Museum of Art, situĂ©s, assez curieusement, au milieu du dĂ©partement des AntiquitĂ©s Ă©gyptiennes, je n’aurais peut-ĂȘtre jamais eu l’idĂ©e d’envisager la peinture de Francis Bacon Ă  la lumiĂšre de la pratique byzantine des images. (p. 89)

5Les textes sont traversĂ©s de rĂ©fĂ©rences intertextuelles qui renvoient Ă  d’autres artistes (VelĂĄzquez, Goya, Rothko, notamment) et Ă  d’autres Ă©crits sur l’art (les essais de Deleuze7 ou de Leiris8 sur Bacon, les analyses de Manuela Mena sur les versions successives des MĂ©nines), et l’on a assurĂ©ment affaire Ă  une analyse prĂ©cise, un document savant, allant jusqu’à l’érudition, par exemple lorsque J. Littell fait rĂ©fĂ©rence Ă  la peinture des premiers temps du christianisme. ParallĂšlement, et assez abruptement, le texte affiche aussi sa nonchalance et sa totale libertĂ© par rapport Ă  l’exercice Ă©rudit, en livrant des sources anonymes et non scientifiques : une « amie » par exemple (« ce que m’écrit une amie au sujet de la controverse iconoclaste », p. 102), un « livre » dont on ne connaĂźt ni le titre ni l’auteur (« J’ai lu un livre et j’ai compris certaines choses », p. 89). Parmi ces phĂ©nomĂšnes gĂ©nĂ©rant la surprise, signalons enfin que J. Littell a choisi d’écrire cet opus en anglais, et qu’il nous en livre ici la traduction.

Le lecteur en terrain connu

6L’autre sentiment que gĂ©nĂšre ce texte, pour qui a lu les prĂ©cĂ©dents ouvrages de J. Littell, est celui d’une certaine impression de familiaritĂ©. On reconnaĂźt des thĂšmes chers Ă  l’auteur. À commencer par celui de la violence, une violence extrĂȘme qui est Ă  la fois celle de la peinture de Bacon et celle que cette peinture prend pour sujet. J. Littell parle ainsi des « nombreux dispositifs qu’il [Bacon] testait au fur et Ă  mesure afin de saisir la chose qu’il ne cessait de viser : la violence du rĂ©el, incarnĂ©e en peinture. La violence de la peinture. » (p. 24). Cette violence se trouve figurĂ©e dans les toiles de Bacon par des corps ensanglantĂ©s, encornĂ©s dans l’un des Triptyques (on retrouve la corrida qui traversait aussi RĂ©cit sur rien), vidĂ©s de leur sang et dĂ©membrĂ©s, tel le corps de George Dyer, qui se tua dans la salle de bain d’une chambre d’hĂŽtel aprĂšs une violente dispute avec Bacon. La relation entre les deux hommes, ou plutĂŽt celle que Bacon va construire et dessiner au fil de ses toiles, forme une sorte de rĂ©cit enchĂąssĂ© Ă  l’intĂ©rieur des trois Ă©tudes. La peinture de Bacon exprime un dĂ©sespoir incommensurable et presque organique, formulĂ© de façon magistrale par J. Littell :

La peinture Ă©tait une façon de donner une forme matĂ©rielle Ă  l’immense absence de sens infectant la vie, une absence de sens qui sans cette activitĂ© quotidienne aurait fini par le submerger et le noyer. (p. 45)

7Et de poursuivre ainsi :

Dans ses Ɠuvres il dĂ©versa tout ce qu’il avait en lui : la peine sans fin que lui causait la vie, son amour de la peau et de la chair et de la couleur, ses fĂȘlures et ses dĂ©sirs et sa culpabilitĂ©, sa rage et ses pulsions contradictoires. Les gens les trouvaient horrifiantes, mais lui rĂ©pĂ©tait qu’il ne cherchait jamais l’horreur : ‘On ne peut pas ĂȘtre plus horrible que la vie elle‑mĂȘme’, affirmait‑t‑il. (p. 46)

8Cette derniĂšre phrase fait Ă©cho Ă  CĂ©line rĂ©pondant Ă  une jeune femme qui lui avait reprochĂ© d’ĂȘtre triste et dĂ©primant qu’il « ne le serait jamais autant que le reste du monde9 ». Le texte paraĂźt ainsi habitĂ© par des obsessions ou fascinations dĂ©jĂ  rencontrĂ©es dans plusieurs rĂ©cits de J. Littell : celle de l’hermaphrodisme par exemple, et d’une gĂ©mellitĂ© bisexuĂ©e, donnĂ©es Ă  dĂ©couvrir dans de complexes jeux de miroirs.

De l’écrit d’art Ă  l’art poĂ©tique

9Ce texte dĂ©veloppe Ă©galement des Ă©lĂ©ments relevant de que l’on a coutume d’appeler l’art poĂ©tique d’un auteur. Comme le suggĂšre le titre du livre, qui reprend en miroir des titres de toiles de Bacon, J. Littell s’exerce Ă  l’autoportrait Ă  travers la figure du peintre, et nous livre des informations sur sa pratique et sa vision de la littĂ©rature. Les mĂ©taphores rhĂ©toriques utilisĂ©es dans la seconde Ă©tude, appelĂ©e « Grammaire de Bacon », invitent Ă  ce rapprochement. Les rĂ©flexions que mĂšne l’auteur sur la question du rĂ©alisme dans les arts mimĂ©tiques, ses questionnements sur le rĂ©el et la vĂ©ritĂ© en peinture s’appliquent aussi Ă  la littĂ©rature. Pour J. Littell, la peinture est par essence associĂ©e Ă  l’énigme, ce qui est aussi, Ă  notre avis, au cƓur mĂȘme de l’art poĂ©tique de l’auteur :

Que les images de Bacon constituent toujours des Ă©nigmes me paraĂźt inĂ©vitable. Hans Belting, formulant son anthropologie des images, l’explique ainsi : l’image, rĂ©ponse Ă  l’énigme de la mort, fait dĂ©couvrir Ă  l’homme une nouvelle Ă©nigme dans l’image. Confronter les diffĂ©rentes Ă©nigmes, comme je l’ai suggĂ©rĂ©, ouvre des pistes. (p. 60)

10J. Littell amorce aussi une rĂ©flexion sur la « vraie image » (terme et notion qu’il emprunte Ă  Hans Belting10), et parcourt l’histoire de la peinture, depuis les icĂŽnes byzantines jusqu’au cinĂ©ma, en passant par les discours tenus sur l’abstraction. Il regrette, avec Malraux, que seules les mĂ©taphores religieuses aient Ă©tĂ© en mesure de dĂ©finir cette rĂ©alitĂ© plus « profonde » ou « plus haute » qu’a offerte l’art abstrait par rapport Ă  l’art figuratif. Cette rĂ©flexion semble Ă©galement pertinente pour dĂ©chiffrer les rĂ©cits courts de J. Littell, dans lesquels la frontiĂšre entre le « rĂ©el » et le fantasme se dessine trĂšs difficilement, et oĂč l’on quitte trĂšs clairement l’écriture « figurative » pour entrer dans des catĂ©gories relevant davantage de l’hallucination, du rĂȘve ou du fantasme. Sous d’autres modalitĂ©s, cette question a Ă©galement Ă©tĂ© discutĂ©e autour des Bienveillantes : pouvait‑on, par les artifices de la fiction, faire comme si les mĂ©moires de Maximilien Aue Ă©taient « vraies », ou, sous une autre forme, pouvait‑on inventer les mĂ©moires d’un homme plongĂ© dans un Ă©pisode historique si dramatiquement « vrai » ? J. Littell propose une façon de concevoir le fonctionnement de la peinture qui vaut aussi pour ses rĂ©cits, lorsqu’il affirme que la peinture n’a rien d’autre Ă  dire d’elle‑mĂȘme que ce qui est peint, ce qui semble ĂȘtre la grande leçon de Bacon Ă  ses yeux. Comme le peintre le dit lui‑mĂȘme : « Cela me paraĂźt trĂšs difficile de parler
 de la peinture
 C’est un monde en soi, la peinture, et il se suffit Ă  lui-mĂȘme. » (p. 43.) Par ailleurs, J. Littell Ă©voque plusieurs fois Blanchot dans ce livre, ce qu’il avait dĂ©jĂ  fait dans un texte donnĂ© Ă  la NRF en 2009 (n°588). Ce texte, que nous citerons ici, propose l’équivalent littĂ©raire de l’idĂ©e qui consiste à : « laisser la peinture penser par elle‑mĂȘme. » :

[
] L’écriture littĂ©raire n’explique pas, n’enseigne pas : elle offre juste la prĂ©sence de son propre mystĂšre, de sa propre expĂ©rience, dans son absence d’explication. [
] L’écrivain, l’artiste ne communique pas avec le lecteur ou le spectateur, il communique avec la mort ; celle des autres (Foucault) ou bien la sienne propre, toujours Ă  venir mais au‑delĂ  de laquelle il se situe nĂ©cessairement pour Ă©crire. L’écrivain : celui qui est dĂ©jĂ  mort. Le lecteur, lui, au contraire, vit, et grĂące Ă  lui le livre, “allĂ©gĂ© de tout auteur”, vit aussi11.

11Concernant Bacon, mais aussi Rothko ou les icĂŽnes byzantines, l’auteur insiste Ă  plusieurs reprises sur l’idĂ©e d’une peinture qui regarde le spectateur plus qu’elle n’est regardĂ©e, idĂ©e qui se trouve narrativisĂ©e dans son dernier rĂ©cit, En piĂšces. Alors que le personnage principal visite un musĂ©e, il connaĂźt une curieuse expĂ©rience devant un tableau : « Je tombai enfin en arrĂȘt devant une grande toile presque carrĂ©e, lĂ©gĂšrement plus grande que moi, un fond rouge sur lequel Ă©tait peint un rectangle noir, puis en dessous un autre rectangle plus Ă©troit, rouge aussi mais d’un ton plus sombre que le fond, et plus irrĂ©gulier. [
] Cette peinture Ă©tonnante agissait comme si c’était elle qui me regardait, elle Ă©tait un visage, souriant avec sĂ©rieux et bontĂ©, qui me regardait le regarder, sans me lĂącher du regard » (p. 39-40).

12J. Littell s’est trĂšs peu exprimĂ© sur ses lectures et ses influences. Paradoxalement, s’il s’y exerce un tant soit peu c’est dans cet essai sur la peinture, qui lui donne l’occasion de nous transmettre sa profonde admiration pour Faulkner. A ceux qui ont reprochĂ© Ă  Rothko de maĂźtriser imparfaitement le dessin, il oppose le parallĂšle suivant : « Faulkner, dont la prose, mĂȘme si elle peut parfois atteindre des hauteurs hypnotiques, demeure souvent laborieuse et maladroite, a rĂ©ussi Ă  forger son outil imparfait pour en faire une chose si impĂ©rieuse qu’elle enfonce le visage du lecteur dans un marĂ©cage et l’y maintient jusqu'Ă  ce qu’il Ă©touffe, le retirant juste Ă  temps pour l’y replonger tout de suite aprĂšs, ne lui laissant, Ă  la fin, mĂȘme plus la force de pleurer. Deleuze pose bien l’idĂ©e maĂźtresse de Bacon : “ En art
 il ne s’agit pas de reproduire ou d’inventer des formes, mais de capter des forces.” » (p. 125-126).