Reculer pour prolonger le lieu, avancer pour disloquer lâespace
1Dans  Le Monde plausible, essai publiĂ© en 2011 par Les Ăditions de Minuit, Bertrand Westphal prĂ©cise que pour dĂ©terminer la distance qui sĂ©pare un observateur de la ligne incurvĂ©e de lâhorizon, lâĂ©quation est bien connue et le calcul Ă©lĂ©mentaire1. Hormis la rĂ©fraction atmosphĂ©rique et les conditions de visibilitĂ© propres Ă lâendroit oĂč lâexpĂ©rience se dĂ©roule, la seule variable Ă prendre en compte est par la hauteur qui sĂ©pare le regard de lâaltitude zĂ©ro. Si les yeux dâun observateur « sont placĂ©s Ă un mĂštre soixante du sol, au niveau de la mer, cet individu percevra un horizon distant de quatre kilomĂštres et demi ». On ne connait pas la taille de MoĂŻse, et lâĂ©rosion a peutâĂȘtre lĂ©gĂšrement modifiĂ© la hauteur du mont SinaĂŻ, mais on peut estimer que le regard du prophĂšte porta Ă environ « cent soixante-dix kilomĂštres Ă la ronde » (p. 153). Et lâalpiniste du haut du Mont Blanc ? Deux cent quaranteâhuit kilomĂštres (p. 99), soit la distance de Paris Ă Dunkerque2.
2Chercher Ă prendre de la hauteur pour Ă©tendre le pĂ©rimĂštre de vue revient, dans un mouvement paradoxal, Ă reculer devant lâhorizon. Mais lâobservateur une fois au sommet du Mont Everest ne pourra aller plus loin ni plus haut. Si bien quâĂ vouloir lâaugmenter, la limite du monde se trouve selon cette mĂ©thode malheureusement « toujours trop proche » (p. 99), et cantonnĂ©e Ă des limites toujours frĂ©quentables. Que faire pour aller auâdelĂ ? Lâobservateur nâa pas dâautre solution que de prendre son courage Ă deux mains et dans un geste dont il peut ĂȘtre aujourdâhui difficile dâĂ©valuer lâaudace, Ă se jeter tĂȘte la premiĂšre vers cette ligne instable pour y affronter le plus pur et le plus effrayant des dangers : lâinconnu.
3B. Westphal revient longuement sur les plongeons successifs qui durent constituer les moments dâune sidĂ©ration et la manifestation de ce quâil nomme une « pulsion spatiale », plus forte encore que lâinstinct de survie. « Lâincursion dans un nouvel espace gĂ©ographique » (p. 110), prĂ©vientâil, doit ĂȘtre imaginĂ© comme Ă©bahissement des ĂȘtres face Ă lâespace vierge, dont lâidentification « rĂ©clame une perception subjective et pionniĂšre » (p. 111). En bien des points elle peut ĂȘtre comparĂ©e Ă une « irruption dans lâau-delĂ mĂ©taphysique » (p. 115). Car on ne sait trop si on saura, et pourra, revenir sur ses pas une fois franchie la limite. Les cartes anciennes sont bordĂ©es de monstres effrayants. Ils Ă©taient pris au sĂ©rieux par les navigateurs. On savait quâils montaient la garde « lĂ oĂč lâhomme risquait dâĂ©garer son humanité » (p. 173).
4Apollo 11 constitue une sorte dâascenseur extrĂȘme pour lâhumanitĂ©. Il nâen est pas pour autant le prolongement du calcul de la distance de lâhorizon mentionnĂ© plus haut. Câest au contraire la maniĂšre la plus radicale que la seconde partie du vingtiĂšme siĂšcle a trouvĂ©e pour reproduire mĂ©taphysiquement le geste imaginĂ© par les Anciens lorsquâils font franchir Ă Ulysse les colonnes dâHercule ou aux Argonautes le dĂ©troit de Bosphore. De lâautre cĂŽtĂ© dâune telle limite, les Ă©quipages dĂ©couvrent ce quâaucun Grec, ni aucun AmĂ©ricain (ni Russe) nâa jamais vu. Les astronautes perdent, en sâĂ©levant, la profondeur de champs, mais ils gagnent dans lâĂ©vĂ©nement qui consiste Ă aller fouler le sol de la Lune et dâĂȘtre les premiers Ă le faire. Car il ne suffit pas dâĂȘtre assez courageux pour franchir les limites de lâinconnu, il faut encore disposer de lâavantage dâĂȘtre le premier reconnu Ă le faire. Une fois saisi par lâimage et par la parole, lâacte de franchissement des limites naturelles du « monde » (ici le systĂšme solaire) ne peut avoir lieu de nouveau avec la mĂȘme intensitĂ©. Lâinscription dans le temps de la premiĂšre fois sâeffectue dâun seul coup et pour toujours. « Ce qui a Ă©tĂ© fait une fois peut ne pas ĂȘtre rĂ©pĂ©table ; ce qui a Ă©tĂ© dit peut lâĂȘtre, toujours » (p. 171). Le monde agrandi par lâexpĂ©rience de quelques individus se re-configure par restitution (dire et montrer) pour sâinsĂ©rer dans le rĂ©el de tous.
5La soif de circonscrire un monde toujours plus grand et dâaffronter le nu spatial et lâinconnu Ă©pistĂ©mologique nâa pas dominĂ© toutes les civilisations. Pour ce qui concerne la nĂŽtre, sur laquelle B. Westphal sâattarde sans pour autant en faire un point dâobservation exclusif, ce nâest que vers le xve siĂšcle quâelle se risque Ă dĂ©stabiliser la forme idĂ©ale du monde quâelle sâest créée. « Lors du tournant de lâHistoire quâentraĂźna le passage du Moyen Ăge Ă la Renaissance, le surcroĂźt de monde qui sâouvrait devant les yeux des navigateurs se prĂ©senta comme un espace nu » (p. 155). Auparavant, rappelle Paul Zumthor, abondamment citĂ© dans ce texte, « lâEurope en gestation nĂ©gligeait lâidĂ©e de franchir lâhorizon ocĂ©an » (p. 95). Le monde alors constituait pour les habitants de ce continent un territoire clos et uni. DĂšs lors, le processus de dĂ©couverte dâun espace « nu » nâest pas quâun enchaĂźnement de hasards, ou la consĂ©cration dâun seul individu sur le reste de la communautĂ©. Il requiert, comme on vient de le voir, une adhĂ©sion. Raison pour laquelle, sâil est aujourdâhui acceptĂ© que si Christophe Colomb eut sans doute des prĂ©dĂ©cesseurs europĂ©ens, voire asiatiques ou africains (p. 137â140), câest toujours Ă lui que revient le mĂ©rite dâavoir convaincu le continent europĂ©en de retourner y voir de plus prĂšs, et câest de cela que lâHistoire occidentale lui sait grĂ©. Mais les choses ne sont pas claires. Elles ne le sont du reste jamais pour personne. Il arrive, comme ici, que contre la volontĂ© du voyageur, et plus encore, contre tous les fibres de son ĂȘtre, se dĂ©couvrent des continents inconnus. Il aura fallu que le regard se fasse Ă lâidĂ©e quâil ne reconnaisse pas ce quâil Ă©tait venu chercher. Ce nâest pas une mince affaire. LâĂ©blouissement qui accompagne le dĂ©chirement du tissu gĂ©ographique, Colomb, paradoxalement, ne lâaura donc pas vĂ©cu.
6Il nâaura pourtant pas fallu longtemps Ă dâautres pour sâapercevoir que quelque chose clochait dans ce raisonnement et pour colmater la brĂšche. « à chaque fois que lâindividu est confrontĂ© Ă un espace nouveau, dĂ©routant », il sâagit pour lui de le « clore aussitĂŽt » (p. 171). Le processus de conquĂȘte gĂ©ographique durera prĂšs de quatre siĂšcles. Ce dĂ©lai, sans surprise, correspond Ă la durĂ©e que sâest donnĂ© le mĂȘme continent pour rendre en main la maĂźtrise politique, militaire et Ă©conomique du monde quâil a ainsi circonscrit peu Ă peu. « Lâharmonie idĂ©ale prĂŽnĂ©e par les grands textes fondateurs » posĂ© « comme un terminus ad quem que cet homme a amorcĂ© un travail dâharmonisation idĂ©ologique Ă portĂ©e planĂ©taire » (p. 9).
Homologuer lâespace
7Lâessai de B. Westphal distingue dans ce quâil nâappelle pas une conquĂȘte mais qui y ressemble, cinq moments qui peuvent se chevaucher dans la rĂ©alitĂ© et qui constituent autant de chapitres Ă son Ă©tude. Le premier moment consiste Ă se trouver un centre. La dĂ©termination de lâophalos constitue « un rĂ©flexe propre Ă toute culture qui sâarroge un territoire idĂ©alement stable quâil place au sommet de la hiĂ©rarchie » (p. 40). Le second moment permet de fournir au territoire ses limites. On notera que la notion dâhorizon, qui sĂ©para dâabord la terre du ciel, Ă©merge dans son acception connue aujourdâhui au moment oĂč lâocĂ©an (et en particulier lâocĂ©an Atlantique) vient Ă ce concevoir comme un espace Ă franchir. Le troisiĂšme moment â le plus mystĂ©rieux de tous â parle de cette pulsion spatiale qui, vĂ©cue par un individu ou par un groupe, permit que le monde connu sâĂ©brĂšche brusquement et que par cette rupture il vienne Ă sâaugmenter dâun nouveau territoire. Le quatriĂšme moment est celui de lâinvention du lieu, câestâĂ âdire de lâorientation du regard en direction de lâinĂ©dit pour le nommer selon des termes et dans un langage antĂ©rieur Ă sa dĂ©couverte. Le cinquiĂšme et dernier moment allie gĂ©omĂ©trie et gĂ©ographie pour permettre dâasseoir la maĂźtrise du flux et des correspondances grĂące Ă des donnĂ©es gĂ©odĂ©siques utilisables par les marins et leurs financiers.
8Chaque territoire est donc « le rĂ©sultat dâune invention humaine » (p. 9), ce qui implique que toute extension de ce territoire constitue Ă©galement une rĂ©duction Ă son Ă©chelle dans un « effort dâhomologation » (p. 10). Quâil sâagisse, pour Christophe Colomb, de « revĂȘtir un nouvel habit au monde » (p. 151), quitte Ă proposer un accoutrement que la gĂ©ographie contredira plus tard, cette harmonisation se prĂ©sente dâabord comme « salutaire et faste » mais ne tarde pas Ă ĂȘtre transformĂ©e en une expĂ©rience « rĂ©ductrice et violente » (p. 9). Ainsi va le grand mouvement double de la dĂ©couverte gĂ©ographique, qui dans un premier temps va dĂ©fier la vĂ©racitĂ© de ses propres connaissances pour, aprĂšs lui avoir fait rendre raison, aller planter ses propres couleurs (ou celles de son armateur) sur le terrain conquis.
9DĂ©territorialisation, reterritorialisation : Mille Plateaux de Deleuze et Guattari traverse cet essai de part en part, parfois de maniĂšre discrĂšte, dâautres fois de façon explicite, mais Ă chaque fois pour montrer la contradiction inhĂ©rente Ă lâOccident, « qui nâa eu de cesse dâaffronter des espaces ouverts pour les transformer en lieux clos sans que le verrouillage eĂ»t jamais Ă©tĂ© dĂ©cisif » (QuatriĂšme de couverture). LâindĂ©termination « qui surgit devant lui » se voit effacĂ©e par « la machine anthropologique » qui aide lâindividu « à transformer ce qui est disâloquĂ© (disâlocatus) en un lieu (locus)maĂźtrisable » (p. 171). Ce geste de reterritorialisation nâest pas abstrait en gĂ©ographie. Il sâest vu sur lâĂ©cran des tĂ©lĂ©viseurs pas plus tard que le 20 juillet de lâannĂ©e 1969, au moment de lâalunissage amĂ©ricain. Planter un drapeau national constituaitâil un geste universel ? PeutâĂȘtre dans ce cas, car on se situait hors du monde. La rĂ©ponse est en revanche clairement nĂ©gative en 1802 quand le navigateur français Nicolas Baudin, parti cartographier la cĂŽte de lâAustralie tout juste sortie de son existence thĂ©orique3 lâa vu sâaccomplir sous ses yeux par Matthew Flinders, un Anglais plus rapide et surtout plus opiniĂątre que lui4. Ce « besoin invĂ©tĂ©ré » (p. 17) dâappropriation, Le Monde plausible sây rĂ©fĂšre sans cesse car il nây a aujourdâhui personne pour dire quâelle ne constitue pas « lâune des marques de fabrique de lâOccident » (p. 17).
10Pourtant, lâouvrage ne porte aucun regard moral sur lâHistoire. Sây retrouve plutĂŽt une maniĂšre virevoltante qui cherche Ă faire coĂŻncider ou tout au contraire opposer sur un mĂȘme plan des rĂ©fĂ©rences qui sont autant de maniĂšres diffĂ©rentes de voir lâespace. Du rĂ©sultat se dĂ©gage une maniĂšre joyeuse de multiplier les histoires, de sonder les paradoxes et de superposer, quand les circonstances le permettent, les rĂ©fĂ©rences qui ailleurs auraient du mal Ă coexister. La stratification de lâespace et du temps, empruntĂ©e  aux auteurs de Mille plateaux, est suffisamment sĂ©rieuse pour sâen jouer. Ainsi de Hereford, on apprend quâil est le nom de trois lieux diffĂ©rents : un petite ville du Texas y naquit Ron Ely, acteur qui « interprĂ©ta un petit rĂŽle dans la sĂ©rie The Life and Legend of Wyatt Earp » ; « la bourgade de lâArizona oĂč se rĂ©unit un bande de cow-boys qui dĂ©fia » le mĂȘme Wyatt Earp ; et la ville anglaise dont la cathĂ©drale possĂšde « lâune des merveilles cartographiques de lâĂ©poque mĂ©diĂ©vale » (p. 65). Le rapport ? Entre les deux Hereford amĂ©ricains on le voit bien. Avec le troisiĂšme, il faut attendre dâen savoir un peu plus sur cette carte extraordinaire qui favorise « la coprĂ©sence de rĂ©fĂ©rences temporelles peu ou prou compatibles » (p. 66), et donc lâĂ©numĂ©ration dont elle fait partie. Lâauteur se laisse ainsi aller Ă de nombreuses reprises Ă de lĂ©gers dĂ©tours dans lâargumentation, dĂ©tours qui lâoblige Ă recentrer son propos mais sans jamais rien perdre du plaisir quâil a eu Ă bifurquer.
La géocritique, nouveau lieu de la lecture
11Le Monde plausible fait suite Ă La GĂ©ocritique, essai publiĂ© en 2007 par les mĂȘmes Ă©ditions de Minuit. La gĂ©ocritique peut, en quelques mots, ĂȘtre dĂ©finie comme « l'examen  des interactions entre espaces humains et littĂ©rature5 ». Elle tente plus prĂ©cisĂ©ment de dĂ©terminer les diverses maniĂšres dont les arts mimĂ©tiques apprĂ©hendent le monde6 et comment les rĂ©cits sousâjacents que contiennent entiĂšrement ou par fragments nos cosmogonies, nos mythes, et aujourdâhui nos romans et nos films, disent et contredisent le regard et la parole gĂ©ographique. Le Monde plausible reprend les analyse de La GĂ©ocritique et sert de prolongement et de tremplin Ă quiconque soucieux de dĂ©finir les enjeux de ce qui a Ă©tĂ© ailleurs â et en anglais Ă lâorigine â qualifiĂ© de tournant spatial, et qui aujourdâhui fait lâobjet de travaux de plus en plus nombreux dans le domaine de la littĂ©rature et de la gĂ©ographie culturelle7.
12Le sous-titre de La GĂ©ocritique dĂ©signait trois termes : le rĂ©el, la fiction, et lâespace. Celui du Monde plausible invite Ă dĂ©finir une articulation entre lâespace, le lieu et la carte. Câest ici en grande partie la carte qui sert Ă comprendre comment peut sâinventer un lieu. Mais carte et fiction, si elle ne sont interchangeables, se rĂ©pondent, puisque la fiction est « elleâmĂȘme un lieu, le âterrain mixte de la production et du leurreâ, comme dit Michel de Certeau. Un terrain dont la page est la carte. Ou une page dont le terrain est la carte » (p. 221). La cartographie accompagne donc lâĂ©volution de notre maniĂšre de voir le monde, Ă la maniĂšre dâune fiction. Elle retrace le rĂ©cit de sa dĂ©couverte en feignant de nâĂȘtre pas palimpseste, de dĂ©couvrir tout dâun seul regard et de tout nommer dâune maniĂšre qui se veut Ă©vidente. Son rĂŽle ne se cantonne pas Ă dessiner le contour de terres et des territoires. Elle permettait Ă©galement, grĂące au tracĂ© de lignes invisibles sur le sol, de dĂ©terminer au degrĂ© prĂšs la prĂ©sence des ĂȘtres sur Terre, quelle que soit leur position. Elle dessine en projection des donnĂ©es permettant de calculer toujours en faveur dâun centre qui est celui du cartographe (sa culture, sa nation), et transmue en rĂ©cit « une vision rĂȘvĂ©e de lâenvironnement humain » (p. 242).
13AprĂšs avoir Ă©tĂ© grec, le nomos, qui « fixe la configuration des territoires et lâĂ©quilibre politique, social et religieux » (p. 210) sâest fait europĂ©en. Son point central Ă©tait Ă©videmment un omphalos du mĂȘme continent. La maĂźtrise du territoire passant par la « mĂ©trise » de ses coordonnĂ©es gĂ©ographiques, les cartes servaient alors tout autant que les drapeaux Ă instaurer un ordre. Peu importe si, vu du petit bout de la lorgnette, en fonction du cĂŽtĂ© de la frontiĂšre oĂč lâon se trouvait, les rĂ©fĂ©rents gĂ©odĂ©siques se faisaient une trĂšs rude concurrence. « Aux heures de pointe », rappelle B. Westphal, « on recensa jusquâĂ quatorze mĂ©ridiens zĂ©ro » (p. 214). De mĂȘme, il est probable quâaux yeux des populations indigĂšnes dâune Ăźle ou dâun continent, devant lâun ou lâautre des explorateurs, arborant des couleurs diffĂ©rentes, câest « blanc bonnet et bonnet blanc » (p. 98). Tout est relatif du cĂŽtĂ© de ceux qui savent oĂč ils se trouvent. Ces vues de loin se ressemblent, de telle sorte quâon peut parler dâelles comme dâune vision « monofocale de la gĂ©ographie humaine » (p. 227). Les Ă©crivains de lâĂšre post-coloniale nâhĂ©siteront pas à « sâemparer de la thĂ©matique cartographique pour mettre en exergue toutes les anomalies dâun point de vue qui nâĂ©tait pas acceptable de partager » (p. 227). La carte, et le rĂ©cit, deviennent lâenjeu dâune remise en cause des formes et du contenu des continents. Ils constituent un instrument politique et, comme la gĂ©ographie, peuvent aussi servir Ă faire la guerre.
14Le Monde plausible revient longuement sur le rapport dynamique et contradictoire de lâespace et du lieu qui a formĂ© la vision gĂ©ographique par lâOccident. LĂ oĂč La GĂ©ocritique sâattardait sur le dernier demiâsiĂšcle oĂč se tient notre postmodernitĂ©, celuiâci veut prendre en compte la profondeur historique de son sujet en se penchant principalement sur le monde antique, le Moyen Ăge et la Renaissance. Mais pour revenir Ă la dichotomie espaceâlieu, dans un cas comme dans lâautre elle demeure essentielle. Ă premiĂšre vue, elle est aussi aisĂ© Ă saisir : lâespace est lisse et ouvert, le lieu striĂ© et clos. Lâespace Ă©chappe Ă lâĆil, le lieu se matĂ©rialise par le regard. Lâespace est fantasme, le lieu connaissance. Christophe Colomb Ă©tait Ă la recherche dâun lieu rĂ©fĂ©rencĂ© (lâAsie), et non celle dâun espace Ă dĂ©couvrir (p. 147). Une fois rendue Ă sa nuditĂ©, la machine anthropologique se met vite en branle pour accĂ©lĂ©rer « la transformation dâun espace indicible en un lieu commun » (p. 171). La gĂ©ographie de la nostalgie dĂ©crit par Jacques Le Goff est rĂ©servĂ©e Ă lâĂ©laboration de lâespace du rĂȘve ; elle prĂ©fĂšre conserver fermĂ© le lieu de rĂ©fĂ©rence et investir dans la fiction. La gĂ©ographie du dĂ©sir, elle, « est tournĂ©e vers lâouvert. Le pur espace est vertigineux ; il est excessivement âfascinantâ » (p. 155). Certains territoires font converger les deux visions. Ainsi lâOrient des pĂšlerins prendâil « une coloration singuliĂšre. Il constitue Ă la fois un espace authentiquement exotique et lâespace absolument familier des Ăcritures » (p. 47). En gĂ©ographie comme en littĂ©rature, comme le rappelle B. Westphal, la porte nâest jamais tout Ă fait fermĂ©e, ou complĂštement ouverte. Les exemples quâil multiplie Ă©vitent le piĂšge dâune dĂ©finition trop rigide, trop conceptuelle, ou trop simple et par lĂ trop peu satisfaisante8 (p. 68).
15La relecture de LâOdyssĂ©e semble mieux valoir quâune dĂ©finition. On sait que PĂ©nĂ©lope, dans lâattente du retour dâUlysse, ne dispose dâaucune marge de manĆuvre spatiale. PrisonniĂšre de ses prĂ©tendants, elle ne peut aller nulle part pour leur Ă©chapper. Elle reproduit alors sur le mĂ©tier Ă tisser le mouvement dâUlysse, tout en sachant que la vitesse Ă laquelle progresse son ouvrage est nettement plus rapide que celle de son mari Ă venir la rejoindre. Il lui faut donc ruser avec le temps. Elle subit Ithaque par les conditions qui lui sont imposĂ©es, mais dĂ©ploie « un espace symbolique Ă lâaide de son mĂ©tier Ă tisser » (p. 69). Elle use du temps comme dâautres useraient de lâespace. Ulysse, quant Ă lui, « ouvre un espace nouveau, en marge de lâĂ©coumĂšne grec, mais ne rĂ©ussit pas Ă lâintĂ©grer dans une gĂ©ographie intelligible » (p. 69). Il convoite le retour au lieu (ce quâen anglais on appelle home) qui, fantasmĂ©, devient espace quasi-pur, impossible pour trĂšs longtemps Ă atteindre. Ce qui explique sans doute pourquoi, une fois revenu, personne ne le reconnaisse. « La gĂ©ographie intime des deux conjoints est donc inverse et par la mĂȘme se rĂ©vĂšle complĂ©mentaire. Pour se reconnaitre, il leur faudra trouver un lieu commun, une expression qui nâest pas toujours pĂ©jorative » (p. 70).
16Ainsi, mĂȘme si lieu et espace constituent des notions trop vastes pour ĂȘtre du point de vue Ă©pistĂ©mologique suffisamment stables, elles entrent sans cesse en rĂ©sonance dans cet essai et trouvent dans la carte le moyen de figurer leur incessante interaction. La carte se situe comme la fiction, devant les contradictions recensĂ©es Jacques RanciĂšre. Elle dispose dâun langage qui tait une partie de son sens. LâĂ©poque actuelle, situĂ©e Ă un demi-siĂšcle du moment le plus ample de la dĂ©colonisation, offre au lecteur des moyens dâun dĂ©chiffrement qui lui Ă©chappaient jusquâalors. Le monde ne se conforme donc plus au principe de lâunicitĂ©, ni de la possibilitĂ©, mais de la plausibilitĂ©. Est plausible ce qui se prĂ©sente sans sâimposer, une maniĂšre dâĂȘtre « oscillatoire dont lâhumilitĂ© serait empreinte dâune certaine Ă©lĂ©gance » (p. 17). Est plausible aussi ce qui vaut dâĂȘtre applaudi.

