Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 1
Jean-François Duclos

Reculer pour prolonger le lieu, avancer pour disloquer l’espace

Bertrand Westphal, Le Monde plausible. Espace, lieu, carte, Paris : Les Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2011, 254 p., EAN9782707321930.

1Dans  Le Monde plausible, essai publiĂ© en 2011 par Les Éditions de Minuit, Bertrand Westphal prĂ©cise que pour dĂ©terminer la distance qui sĂ©pare un observateur de la ligne incurvĂ©e de l’horizon, l’équation est bien connue et le calcul Ă©lĂ©mentaire1. Hormis la rĂ©fraction atmosphĂ©rique et les conditions de visibilitĂ© propres Ă  l’endroit oĂč l’expĂ©rience se dĂ©roule, la seule variable Ă  prendre en compte est par la hauteur qui sĂ©pare le regard de l’altitude zĂ©ro. Si les yeux d’un observateur « sont placĂ©s Ă  un mĂštre soixante du sol, au niveau de la mer, cet individu percevra un horizon distant de quatre kilomĂštres et demi ». On ne connait pas la taille de MoĂŻse, et l’érosion a peut‑ĂȘtre lĂ©gĂšrement modifiĂ© la hauteur du mont SinaĂŻ, mais on peut estimer que le regard du prophĂšte porta Ă  environ « cent soixante-dix kilomĂštres Ă  la ronde » (p. 153). Et l’alpiniste du haut du Mont Blanc ? Deux cent quarante‑huit kilomĂštres (p. 99), soit la distance de Paris Ă  Dunkerque2.

2Chercher Ă  prendre de la hauteur pour Ă©tendre le pĂ©rimĂštre de vue revient, dans un mouvement paradoxal, Ă  reculer devant l’horizon. Mais l’observateur une fois au sommet du Mont Everest ne pourra aller plus loin ni plus haut. Si bien qu’à vouloir l’augmenter, la limite du monde se trouve selon cette mĂ©thode malheureusement « toujours trop proche » (p. 99), et cantonnĂ©e Ă  des limites toujours frĂ©quentables. Que faire pour aller au‑delĂ  ? L’observateur n’a pas d’autre solution que de prendre son courage Ă  deux mains et dans un geste dont il peut ĂȘtre aujourd’hui difficile d’évaluer l’audace, Ă  se jeter tĂȘte la premiĂšre vers cette ligne instable pour y affronter le plus pur et le plus effrayant des dangers : l’inconnu.

3B. Westphal revient longuement sur les plongeons successifs qui durent constituer les moments d’une sidĂ©ration et la manifestation de ce qu’il nomme une « pulsion spatiale », plus forte encore que l’instinct de survie. « L’incursion dans un nouvel espace gĂ©ographique » (p. 110), prĂ©vient‑il, doit ĂȘtre imaginĂ© comme Ă©bahissement des ĂȘtres face Ă  l’espace vierge, dont l’identification « rĂ©clame une perception subjective et pionniĂšre » (p. 111). En bien des points elle peut ĂȘtre comparĂ©e Ă  une « irruption dans l’au-delĂ  mĂ©taphysique » (p. 115). Car on ne sait trop si on saura, et pourra, revenir sur ses pas une fois franchie la limite. Les cartes anciennes sont bordĂ©es de monstres effrayants. Ils Ă©taient pris au sĂ©rieux par les navigateurs. On savait qu’ils montaient la garde « lĂ  oĂč l’homme risquait d’égarer son humanité » (p. 173).

4Apollo 11 constitue une sorte d’ascenseur extrĂȘme pour l’humanitĂ©. Il n’en est pas pour autant le prolongement du calcul de la distance de l’horizon mentionnĂ© plus haut. C’est au contraire la maniĂšre la plus radicale que la seconde partie du vingtiĂšme siĂšcle a trouvĂ©e pour reproduire mĂ©taphysiquement le geste imaginĂ© par les Anciens lorsqu’ils font franchir Ă  Ulysse les colonnes d’Hercule ou aux Argonautes le dĂ©troit de Bosphore. De l’autre cĂŽtĂ© d’une telle limite, les Ă©quipages dĂ©couvrent ce qu’aucun Grec, ni aucun AmĂ©ricain (ni Russe) n’a jamais vu. Les astronautes perdent, en s’élevant, la profondeur de champs, mais ils gagnent dans l’évĂ©nement qui consiste Ă  aller fouler le sol de la Lune et d’ĂȘtre les premiers Ă  le faire. Car il ne suffit pas d’ĂȘtre assez courageux pour franchir les limites de l’inconnu, il faut encore disposer de l’avantage d’ĂȘtre le premier reconnu Ă  le faire. Une fois saisi par l’image et par la parole, l’acte de franchissement des limites naturelles du « monde » (ici le systĂšme solaire) ne peut avoir lieu de nouveau avec la mĂȘme intensitĂ©. L’inscription dans le temps de la premiĂšre fois s’effectue d’un seul coup et pour toujours. « Ce qui a Ă©tĂ© fait une fois peut ne pas ĂȘtre rĂ©pĂ©table ; ce qui a Ă©tĂ© dit peut l’ĂȘtre, toujours » (p. 171). Le monde agrandi par l’expĂ©rience de quelques individus se re-configure par restitution (dire et montrer) pour s’insĂ©rer dans le rĂ©el de tous.

5La soif de circonscrire un monde toujours plus grand et d’affronter le nu spatial et l’inconnu Ă©pistĂ©mologique n’a pas dominĂ© toutes les civilisations. Pour ce qui concerne la nĂŽtre, sur laquelle B. Westphal s’attarde sans pour autant en faire un point d’observation exclusif, ce n’est que vers le xve siĂšcle qu’elle se risque Ă  dĂ©stabiliser la forme idĂ©ale du monde qu’elle s’est créée. « Lors du tournant de l’Histoire qu’entraĂźna le passage du Moyen Âge Ă  la Renaissance, le surcroĂźt de monde qui s’ouvrait devant les yeux des navigateurs se prĂ©senta comme un espace nu » (p. 155). Auparavant, rappelle Paul Zumthor, abondamment citĂ© dans ce texte, « l’Europe en gestation nĂ©gligeait l’idĂ©e de franchir l’horizon ocĂ©an » (p. 95). Le monde alors constituait pour les habitants de ce continent un territoire clos et uni. DĂšs lors, le processus de dĂ©couverte d’un espace « nu » n’est pas qu’un enchaĂźnement de hasards, ou la consĂ©cration d’un seul individu sur le reste de la communautĂ©. Il requiert, comme on vient de le voir, une adhĂ©sion. Raison pour laquelle, s’il est aujourd’hui acceptĂ© que si Christophe Colomb eut sans doute des prĂ©dĂ©cesseurs europĂ©ens, voire asiatiques ou africains (p. 137‑140), c’est toujours Ă  lui que revient le mĂ©rite d’avoir convaincu le continent europĂ©en de retourner y voir de plus prĂšs, et c’est de cela que l’Histoire occidentale lui sait grĂ©. Mais les choses ne sont pas claires. Elles ne le sont du reste jamais pour personne. Il arrive, comme ici, que contre la volontĂ© du voyageur, et plus encore, contre tous les fibres de son ĂȘtre, se dĂ©couvrent des continents inconnus. Il aura fallu que le regard se fasse Ă  l’idĂ©e qu’il ne reconnaisse pas ce qu’il Ă©tait venu chercher. Ce n’est pas une mince affaire. L’éblouissement qui accompagne le dĂ©chirement du tissu gĂ©ographique, Colomb, paradoxalement, ne l’aura donc pas vĂ©cu.

6Il n’aura pourtant pas fallu longtemps Ă  d’autres pour s’apercevoir que quelque chose clochait dans ce raisonnement et pour colmater la brĂšche. « À chaque fois que l’individu est confrontĂ© Ă  un espace nouveau, dĂ©routant », il s’agit pour lui de le « clore aussitĂŽt » (p. 171). Le processus de conquĂȘte gĂ©ographique durera prĂšs de quatre siĂšcles. Ce dĂ©lai, sans surprise, correspond Ă  la durĂ©e que s’est donnĂ© le mĂȘme continent pour rendre en main la maĂźtrise politique, militaire et Ă©conomique du monde qu’il a ainsi circonscrit peu Ă  peu. « L’harmonie idĂ©ale prĂŽnĂ©e par les grands textes fondateurs » posĂ© « comme un terminus ad quem que cet homme a amorcĂ© un travail d’harmonisation idĂ©ologique Ă  portĂ©e planĂ©taire » (p. 9).

Homologuer l’espace

7L’essai de B. Westphal distingue dans ce qu’il n’appelle pas une conquĂȘte mais qui y ressemble, cinq moments qui peuvent se chevaucher dans la rĂ©alitĂ© et qui constituent autant de chapitres Ă  son Ă©tude. Le premier moment consiste Ă  se trouver un centre. La dĂ©termination de l’ophalos constitue « un rĂ©flexe propre Ă  toute culture qui s’arroge un territoire idĂ©alement stable qu’il place au sommet de la hiĂ©rarchie » (p. 40). Le second moment permet de fournir au territoire ses limites. On notera que la notion d’horizon, qui sĂ©para d’abord la terre du ciel, Ă©merge dans son acception connue aujourd’hui au moment oĂč l’ocĂ©an (et en particulier l’ocĂ©an Atlantique) vient Ă  ce concevoir comme un espace Ă  franchir. Le troisiĂšme moment — le plus mystĂ©rieux de tous — parle de cette pulsion spatiale qui, vĂ©cue par un individu ou par un groupe, permit que le monde connu s’ébrĂšche brusquement et que par cette rupture il vienne Ă  s’augmenter d’un nouveau territoire. Le quatriĂšme moment est celui de l’invention du lieu, c’est‑à‑dire de l’orientation du regard en direction de l’inĂ©dit pour le nommer selon des termes et dans un langage antĂ©rieur Ă  sa dĂ©couverte. Le cinquiĂšme et dernier moment allie gĂ©omĂ©trie et gĂ©ographie pour permettre d’asseoir la maĂźtrise du flux et des correspondances grĂące Ă  des donnĂ©es gĂ©odĂ©siques utilisables par les marins et leurs financiers.

8Chaque territoire est donc « le rĂ©sultat d’une invention humaine » (p. 9), ce qui implique que toute extension de ce territoire constitue Ă©galement une rĂ©duction Ă  son Ă©chelle dans un « effort d’homologation » (p. 10). Qu’il s’agisse, pour Christophe Colomb, de « revĂȘtir un nouvel habit au monde » (p. 151), quitte Ă  proposer un accoutrement que la gĂ©ographie contredira plus tard, cette harmonisation se prĂ©sente d’abord comme « salutaire et faste » mais ne tarde pas Ă  ĂȘtre transformĂ©e en une expĂ©rience « rĂ©ductrice et violente » (p. 9). Ainsi va le grand mouvement double de la dĂ©couverte gĂ©ographique, qui dans un premier temps va dĂ©fier la vĂ©racitĂ© de ses propres connaissances pour, aprĂšs lui avoir fait rendre raison, aller planter ses propres couleurs (ou celles de son armateur) sur le terrain conquis.

9DĂ©territorialisation, reterritorialisation : Mille Plateaux de Deleuze et Guattari traverse cet essai de part en part, parfois de maniĂšre discrĂšte, d’autres fois de façon explicite, mais Ă  chaque fois pour montrer la contradiction inhĂ©rente Ă  l’Occident, « qui n’a eu de cesse d’affronter des espaces ouverts pour les transformer en lieux clos sans que le verrouillage eĂ»t jamais Ă©tĂ© dĂ©cisif » (QuatriĂšme de couverture). L’indĂ©termination « qui surgit devant lui » se voit effacĂ©e par « la machine anthropologique » qui aide l’individu « à transformer ce qui est dis‑loquĂ© (dis‑locatus) en un lieu (locus)maĂźtrisable » (p. 171). Ce geste de reterritorialisation n’est pas abstrait en gĂ©ographie. Il s’est vu sur l’écran des tĂ©lĂ©viseurs pas plus tard que le 20 juillet de l’annĂ©e 1969, au moment de l’alunissage amĂ©ricain. Planter un drapeau national constituait‑il un geste universel ? Peut‑ĂȘtre dans ce cas, car on se situait hors du monde. La rĂ©ponse est en revanche clairement nĂ©gative en 1802 quand le navigateur français Nicolas Baudin, parti cartographier la cĂŽte de l’Australie tout juste sortie de son existence thĂ©orique3 l’a vu s’accomplir sous ses yeux par Matthew Flinders, un Anglais plus rapide et surtout plus opiniĂątre que lui4. Ce « besoin invĂ©tĂ©ré » (p. 17) d’appropriation, Le Monde plausible s’y rĂ©fĂšre sans cesse car il n’y a aujourd’hui personne pour dire qu’elle ne constitue pas « l’une des marques de fabrique de l’Occident » (p. 17).

10Pourtant, l’ouvrage ne porte aucun regard moral sur l’Histoire. S’y retrouve plutĂŽt une maniĂšre virevoltante qui cherche Ă  faire coĂŻncider ou tout au contraire opposer sur un mĂȘme plan des rĂ©fĂ©rences qui sont autant de maniĂšres diffĂ©rentes de voir l’espace. Du rĂ©sultat se dĂ©gage une maniĂšre joyeuse de multiplier les histoires, de sonder les paradoxes et de superposer, quand les circonstances le permettent, les rĂ©fĂ©rences qui ailleurs auraient du mal Ă  coexister. La stratification de l’espace et du temps, empruntĂ©e  aux auteurs de Mille plateaux, est suffisamment sĂ©rieuse pour s’en jouer. Ainsi de Hereford, on apprend qu’il est le nom de trois lieux diffĂ©rents : un petite ville du Texas y naquit Ron Ely, acteur qui « interprĂ©ta un petit rĂŽle dans la sĂ©rie The Life and Legend of Wyatt Earp » ; « la bourgade de l’Arizona oĂč se rĂ©unit un bande de cow-boys qui dĂ©fia » le mĂȘme Wyatt Earp ; et la ville anglaise dont la cathĂ©drale possĂšde « l’une des merveilles cartographiques de l’époque mĂ©diĂ©vale » (p. 65). Le rapport ? Entre les deux Hereford amĂ©ricains on le voit bien. Avec le troisiĂšme, il faut attendre d’en savoir un peu plus sur cette carte extraordinaire qui favorise « la coprĂ©sence de rĂ©fĂ©rences temporelles peu ou prou compatibles » (p. 66), et donc l’énumĂ©ration dont elle fait partie. L’auteur se laisse ainsi aller Ă  de nombreuses reprises Ă  de lĂ©gers dĂ©tours dans l’argumentation, dĂ©tours qui l’oblige Ă  recentrer son propos mais sans jamais rien perdre du plaisir qu’il a eu Ă  bifurquer.

La géocritique, nouveau lieu de la lecture

11Le Monde plausible fait suite Ă  La GĂ©ocritique, essai publiĂ© en 2007 par les mĂȘmes Ă©ditions de Minuit. La gĂ©ocritique peut, en quelques mots, ĂȘtre dĂ©finie comme « l'examen  des interactions entre espaces humains et littĂ©rature5 ». Elle tente plus prĂ©cisĂ©ment de dĂ©terminer les diverses maniĂšres dont les arts mimĂ©tiques apprĂ©hendent le monde6 et comment les rĂ©cits sous‑jacents que contiennent entiĂšrement ou par fragments nos cosmogonies, nos mythes, et aujourd’hui nos romans et nos films, disent et contredisent le regard et la parole gĂ©ographique. Le Monde plausible reprend les analyse de La GĂ©ocritique et sert de prolongement et de tremplin Ă  quiconque soucieux de dĂ©finir les enjeux de ce qui a Ă©tĂ© ailleurs — et en anglais Ă  l’origine — qualifiĂ© de tournant spatial, et qui aujourd’hui fait l’objet de travaux de plus en plus nombreux dans le domaine de la littĂ©rature et de la gĂ©ographie culturelle7.

12Le sous-titre de La GĂ©ocritique dĂ©signait trois termes : le rĂ©el, la fiction, et l’espace. Celui du Monde plausible invite Ă  dĂ©finir une articulation entre l’espace, le lieu et la carte. C’est ici en grande partie la carte qui sert Ă  comprendre comment peut s’inventer un lieu. Mais carte et fiction, si elle ne sont interchangeables, se rĂ©pondent, puisque la fiction est « elle‑mĂȘme un lieu, le “terrain mixte de la production et du leurre”, comme dit Michel de Certeau. Un terrain dont la page est la carte. Ou une page dont le terrain est la carte » (p. 221). La cartographie accompagne donc l’évolution de notre maniĂšre de voir le monde, Ă  la maniĂšre d’une fiction. Elle retrace le rĂ©cit de sa dĂ©couverte en feignant de n’ĂȘtre pas palimpseste, de dĂ©couvrir tout d’un seul regard et de tout nommer d’une maniĂšre qui se veut Ă©vidente. Son rĂŽle ne se cantonne pas Ă  dessiner le contour de terres et des territoires. Elle permettait Ă©galement, grĂące au tracĂ© de lignes invisibles sur le sol, de dĂ©terminer au degrĂ© prĂšs la prĂ©sence des ĂȘtres sur Terre, quelle que soit leur position. Elle dessine en projection des donnĂ©es permettant de calculer toujours en faveur d’un centre qui est celui du cartographe (sa culture, sa nation), et transmue en rĂ©cit « une vision rĂȘvĂ©e de l’environnement humain » (p. 242).

13AprĂšs avoir Ă©tĂ© grec, le nomos, qui « fixe la configuration des territoires et l’équilibre politique, social et religieux » (p. 210) s’est fait europĂ©en. Son point central Ă©tait Ă©videmment un omphalos du mĂȘme continent. La maĂźtrise du territoire passant par la « mĂ©trise » de ses coordonnĂ©es gĂ©ographiques, les cartes servaient alors tout autant que les drapeaux Ă  instaurer un ordre. Peu importe si, vu du petit bout de la lorgnette, en fonction du cĂŽtĂ© de la frontiĂšre oĂč l’on se trouvait, les rĂ©fĂ©rents gĂ©odĂ©siques se faisaient une trĂšs rude concurrence. « Aux heures de pointe », rappelle B. Westphal, « on recensa jusqu’à quatorze mĂ©ridiens zĂ©ro » (p. 214). De mĂȘme, il est probable qu’aux yeux des populations indigĂšnes d’une Ăźle ou d’un continent, devant l’un ou l’autre des explorateurs, arborant des couleurs diffĂ©rentes, c’est « blanc bonnet et bonnet blanc » (p. 98). Tout est relatif du cĂŽtĂ© de ceux qui savent oĂč ils se trouvent. Ces vues de loin se ressemblent, de telle sorte qu’on peut parler d’elles comme d’une vision « monofocale de la gĂ©ographie humaine » (p. 227). Les Ă©crivains de l’ùre post-coloniale n’hĂ©siteront pas Ă  « s’emparer de la thĂ©matique cartographique pour mettre en exergue toutes les anomalies d’un point de vue qui n’était pas acceptable de partager » (p. 227). La carte, et le rĂ©cit, deviennent l’enjeu d’une remise en cause des formes et du contenu des continents. Ils constituent un instrument politique et, comme la gĂ©ographie, peuvent aussi servir Ă  faire la guerre.

14Le Monde plausible revient longuement sur le rapport dynamique et contradictoire de l’espace et du lieu qui a formĂ© la vision gĂ©ographique par l’Occident. LĂ  oĂč La GĂ©ocritique s’attardait sur le dernier demi‑siĂšcle oĂč se tient notre postmodernitĂ©, celui‑ci veut prendre en compte la profondeur historique de son sujet en se penchant principalement sur le monde antique, le Moyen Âge et la Renaissance. Mais pour revenir Ă  la dichotomie espace‑lieu, dans un cas comme dans l’autre elle demeure essentielle. À premiĂšre vue, elle est aussi aisĂ© Ă  saisir : l’espace est lisse et ouvert, le lieu striĂ© et clos. L’espace Ă©chappe Ă  l’Ɠil, le lieu se matĂ©rialise par le regard. L’espace est fantasme, le lieu connaissance. Christophe Colomb Ă©tait Ă  la recherche d’un lieu rĂ©fĂ©rencĂ© (l’Asie), et non celle d’un espace Ă  dĂ©couvrir (p. 147). Une fois rendue Ă  sa nuditĂ©, la machine anthropologique se met vite en branle pour accĂ©lĂ©rer « la transformation d’un espace indicible en un lieu commun » (p. 171). La gĂ©ographie de la nostalgie dĂ©crit par Jacques Le Goff est rĂ©servĂ©e Ă  l’élaboration de l’espace du rĂȘve ; elle prĂ©fĂšre conserver fermĂ© le lieu de rĂ©fĂ©rence et investir dans la fiction. La gĂ©ographie du dĂ©sir, elle, « est tournĂ©e vers l’ouvert. Le pur espace est vertigineux ; il est excessivement “fascinant” » (p. 155). Certains territoires font converger les deux visions. Ainsi l’Orient des pĂšlerins prend‑il « une coloration singuliĂšre. Il constitue Ă  la fois un espace authentiquement exotique et l’espace absolument familier des Écritures » (p. 47). En gĂ©ographie comme en littĂ©rature, comme le rappelle B. Westphal, la porte n’est jamais tout Ă  fait fermĂ©e, ou complĂštement ouverte. Les exemples qu’il multiplie Ă©vitent le piĂšge d’une dĂ©finition trop rigide, trop conceptuelle, ou trop simple et par lĂ  trop peu satisfaisante8 (p. 68).

15La relecture de L’OdyssĂ©e semble mieux valoir qu’une dĂ©finition. On sait que PĂ©nĂ©lope, dans l’attente du retour d’Ulysse, ne dispose d’aucune marge de manƓuvre spatiale. PrisonniĂšre de ses prĂ©tendants, elle ne peut aller nulle part pour leur Ă©chapper. Elle reproduit alors sur le mĂ©tier Ă  tisser le mouvement d’Ulysse, tout en sachant que la vitesse Ă  laquelle progresse son ouvrage est nettement plus rapide que celle de son mari Ă  venir la rejoindre. Il lui faut donc ruser avec le temps. Elle subit Ithaque par les conditions qui lui sont imposĂ©es, mais dĂ©ploie « un espace symbolique Ă  l’aide de son mĂ©tier Ă  tisser » (p. 69). Elle use du temps comme d’autres useraient de l’espace. Ulysse, quant Ă  lui, « ouvre un espace nouveau, en marge de l’écoumĂšne grec, mais ne rĂ©ussit pas Ă  l’intĂ©grer dans une gĂ©ographie intelligible » (p. 69). Il convoite le retour au lieu (ce qu’en anglais on appelle home) qui, fantasmĂ©, devient espace quasi-pur, impossible pour trĂšs longtemps Ă  atteindre. Ce qui explique sans doute pourquoi, une fois revenu, personne ne le reconnaisse. « La gĂ©ographie intime des deux conjoints est donc inverse et par la mĂȘme se rĂ©vĂšle complĂ©mentaire. Pour se reconnaitre, il leur faudra trouver un lieu commun, une expression qui n’est pas toujours pĂ©jorative » (p. 70).

16Ainsi, mĂȘme si lieu et espace constituent des notions trop vastes pour ĂȘtre du point de vue Ă©pistĂ©mologique suffisamment stables, elles entrent sans cesse en rĂ©sonance dans cet essai et trouvent dans la carte le moyen de figurer leur incessante interaction. La carte se situe comme la fiction, devant les contradictions recensĂ©es Jacques RanciĂšre. Elle dispose d’un langage qui tait une partie de son sens. L’époque actuelle, situĂ©e Ă  un demi-siĂšcle du moment le plus ample de la dĂ©colonisation, offre au lecteur des moyens d’un dĂ©chiffrement qui lui Ă©chappaient jusqu’alors. Le monde ne se conforme donc plus au principe de l’unicitĂ©, ni de la possibilitĂ©, mais de la plausibilitĂ©. Est plausible ce qui se prĂ©sente sans s’imposer, une maniĂšre d’ĂȘtre « oscillatoire dont l’humilitĂ© serait empreinte d’une certaine Ă©lĂ©gance » (p. 17). Est plausible aussi ce qui vaut d’ĂȘtre applaudi.