Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 1
Ludivine Jaquiery

Protéiformité de la figure royale dans le Tristan en prose

Mario Botero García, Les Rois dans le Tristan en prose. (Ré)écritures du personnage arthurien, Paris : Honoré Champion, coll. « Essais sur le Moyen Age, 51 », 2011, 472 p., EAN 9782745322142.

1Le Tristan en prose s’inspire Ă  la fois des Tristan en vers et du Lancelot en prose. Mario Botero GarcĂ­a rappelle dans l’introduction de son ouvrage que « les premiers fournissent le thĂšme  , tandis que le second fournit le schĂ©ma narratif, l’idĂ©ologie et l’esthĂ©tique » (p. 11). Au cours de son travail, M. Botero GarcĂ­a nuance cette affirmation. Si effectivement, le Tristan en prose vise Ă  intĂ©grer les amants de Cornouailles au monde arthurien, il n’en reste pas moins que le schĂ©ma narratif est emprunt des deux traditions.

2Quant Ă  l’« idĂ©ologie » et l’« esthĂ©tique », elles proviennent notamment des dĂ©veloppements et réécritures continuels de la matiĂšre arthurienne. Arthur par exemple, chef de guerre dans le Roman de Brut de Wace, devient un roi plus statique chez ChrĂ©tien de Troyes, puis dans les Continuations et le Lancelot en prose. Ce roi est le garant de l’idĂ©al chevaleresque, sa cour attire les meilleurs chevaliers, mais c’est Ă  eux que revient le rĂŽle de l’exercice de la chevalerie, et non plus Ă  lui, qui se contente d’admirer la prouesse de ses chevaliers et de les rassembler. Ajoutons Ă  cela qu’à mesure qu’Arthur se fige dans un rĂŽle passif, le jugement portĂ© sur lui se durcit. La figure de souverain idĂ©al qu’il incarne est remise en question. Le Tristan en prose prend en considĂ©ration cette Ă©volution du personnage royal.

3Or, c’est justement la fonction royale et son « caractĂšre protĂ©iforme » (p. 15) qui sont au cƓur de la rĂ©flexion de Mario Botero GarcĂ­a. Les rois dans le Tristan en prose concilient parfois l’action et le statisme dans leur incarnation de la royautĂ©.

La couronne et l’épĂ©e

4Les insignes royaux arborĂ©s par le roi lors des cĂ©rĂ©monies solennelles tendent Ă  corroborer cette « dĂ©multiplication » (p. 16) du personnage royal. En effet, Mario Botero GarcĂ­a relĂšve que lors de la PentecĂŽte du Graal, Arthur apparaĂźt couronnĂ©, prĂ©cĂ©dĂ© de son Ă©pĂ©e et de son sceptre. L’autre grand roi du roman, Marc de Cornouailles, dĂ©file de mĂȘme, pendant la cĂ©lĂ©bration de l’anniversaire du triomphe de Tristan sur le Morholt. Or, la couronne reprĂ©sente le « pouvoir symbolique » (p. 21), qui s’exerce principalement Ă  travers l’exercice de la justice, tandis que l’épĂ©e renvoie Ă  la fonction guerriĂšre, militaire. M. Botero GarcĂ­a distingue trois types de fonction royale, en lien avec l’exercice de la prouesse : « le roi chef de guerre », le « roi tournoyeur » et le « roi chevalier errant ».

5Le lexique qui sert Ă  qualifier les rois n’est pas anodin. Certains personnages semblent n’avoir de roi que le titre. Le vocable « roi », concurrencĂ© par celui de « sire » ou de « prince » n’est pas employĂ© Ă  chaque mention d’un personnage royal, mais apparaĂźt fonction de l’action que le dit personnage accomplit. En gĂ©nĂ©ral, lorsque le roi revĂȘt le costume du chevalier errant, il ne reçoit pas son titre. Baudemagu, qui n’hĂ©site pas Ă  laisser son royaume pour rĂ©aliser des faits d’armes, en est un bon exemple. Au contraire, le roi qui siĂšge et exerce la justice est dĂ©signĂ© par le terme de « roi ». A l’inverse, le chevalier Ă  qui l’on propose d’exercer la fonction de roi, une fois qu’il a prouvĂ© sa valeur par des hauts faits, refuse la couronne. Devenir roi impliquerait la fin de l’errance, c’est un sacrifice auquel Lancelot, pour ne citer que lui, se refuse. Par consĂ©quent, ĂȘtre roi freine considĂ©rablement la dimension chevaleresque d’un personnage. Le roi ne manie l’épĂ©e que dans certains cas particuliers. Ces moments‑lĂ  sont donc particuliĂšrement intĂ©ressants et permettent de prĂ©senter la fonction royale dans toutes ses variations.

6Ainsi, l’auteur analyse les personnages royaux Ă  la lumiĂšre des catĂ©gories qu’il a dĂ©terminĂ©es. Les diffĂ©rents chapitres de sa recherche sont consacrĂ©s, bien sĂ»r, aux deux figures majeures de la royautĂ© que sont Arthur et Marc, mais aussi aux rois proprement tristaniens, Ă  ceux issus de la matiĂšre arthurienne, aux rois « historiques » (tels Clovis ou MĂ©rovĂ©e) ou encore aux rois inĂ©dits. Ces derniers sont principalement des acteurs de la prĂ©histoire arthurienne. Ils permettent d’inscrire Tristan et Marc dans un lignage et la narration de leurs rĂšgnes montre combien la passion amoureuse n’est pas le seul apanage de la gĂ©nĂ©ration de Marc et Tristan. Par amour, certains rois de la prĂ©histoire arthurienne ont pu avoir, ponctuellement du moins, un comportement indigne de leur fonction.

Remise en question de la cohérence 

7AprĂšs avoir Ă©tudiĂ© le personnage de Cicoriades, l’un des rois de la prĂ©histoire arthurienne, M. Botero GarcĂ­a note que :

Le romancier prĂ©sente donc deux images du roi Cicoriades : d’une part une image positive de roi paĂŻen qui se convertit au christianisme et convertit son peuple avec lui ; d’autre part une image plutĂŽt ridicule de mari trahi qui n’exerce aucune autoritĂ© sur sa femme.   le personnage est un instrument servant Ă  agencer les diffĂ©rents aspects de la narration ; il semble ĂȘtre plus un instrument au service de la narration qu’une entitĂ© distincte et cohĂ©rente ». (p. 265)

8À plusieurs reprises, M. Botero GarcĂ­a relĂšve ainsi des « instabilitĂ©s » (p. 265), un manque de cohĂ©rence inhĂ©rent Ă  ces rois qui font l’objet de sa rĂ©flexion. Certains personnages de rois arthuriens sont Ă©galement porteurs d’incohĂ©rence. Il semble qu’ils remplissent Ă  la fois un rĂŽle canonique comme l’attestent les sources, et un rĂŽle nouveau, pouvant aller Ă  l’encontre du premier, puisque l’amplification de la prose en fait parfois les sujets d’aventures originales. De tels personnages, qui assurent avant tout le lien entre monde arthurien et tristanien, se doivent Ă  ce titre d’ĂȘtre fidĂšles Ă  la tradition, tout en jouissant paradoxalement d’une certaine autonomie, au prix parfois d’une rupture de la logique du personnage. L’auteur Ă©voque enfin, sans trop de conviction pourtant, l’hypothĂšse d’une Ă©criture Ă  plusieurs mains, pouvant expliquer ce dĂ©faut d’unitĂ©. L’inconfort gĂ©nĂ©rĂ© par ce manque de logique prend plus d’ampleur encore avec le personnage de Marc.

Marc, un roi schizophrÚne ?

9M. Botero GarcĂ­a prĂ©sente le personnage de Marc comme un anti‑Arthur, si l’on considĂšre que ce dernier est le roi par excellence. Il possĂšde en effet toutes les qualitĂ©s d’un bon roi, tandis que le second se caractĂ©rise par sa fĂ©lonie. Or, dans les Tristan en vers, le roi Marc n’était pourtant pas si nĂ©gatif :

Lorsque le roi Marc est soumis aux contraintes narratives (par exemple, lors de l’épisode du flagrant dĂ©lit), il est proche du personnage des versions en vers, mais quand il accomplit des actions propres au personnage de la prose (son sĂ©jour en tapinois au royaume de Logres), il devient presque une caricature du mĂ©chant ». (p. 329)

10Marc n’hĂ©site pas Ă  assassiner son propre frĂšre, il est peureux, lĂąche, et voue une haine mortelle Ă  son neveu, alors que ce n’est encore qu’un enfant, lorsqu’il apprend qu’il sera le meilleur chevalier du monde. MalgrĂ© cela, en certaines occasions, il dirige ses troupes en bon chef de guerre. Sa force est reconnue, et il accueille des chevaliers Ă  sa cour, comme un double (en apparence, du moins) d’Arthur.

11La rivalitĂ© qui oppose le roi de Cornouailles Ă  son neveu est ambiguĂ«. Elle est amoureuse, Ă©videmment, mais Marc est Ă©galement attirĂ© par la prouesse de Tristan, tout en redoutant qu’il ne lui vole son trĂŽne. Marc se prend alors de haine pour son neveu, tandis que dans certains autres Ă©pisodes, il lui voue une affection sans borne.

12Marc revĂȘt le costume de chevalier errant lorsqu’il part au royaume de Logres pour reprendre son Ă©pouse, partie avec Tristan. Il y est l’objet de la risĂ©e des chevaliers arthuriens. Sa renommĂ©e peu reluisante joue en sa dĂ©faveur, et il ne parvient pas Ă  se dĂ©partir de ce rĂŽle de mauvais roi. Il ne peut jamais transcender durablement sa condition d’anti‑Arthur.

13Par ailleurs, M. Botero GarcĂ­a remarque que le personnage de Marc jette furtivement une ombre sur l’idĂ©al arthurien, et ce par deux fois. La premiĂšre fois, Marc renverse Arthur dans un tournoi, ce qui tendrait Ă  prouver qu’Arthur n’est pas infaillible. La seconde fois, Marc dĂ©nonce le comportement d’Arthur, bienveillant Ă  l’égard des amants de Cornouailles et par lĂ  mĂȘme injuste envers Marc qui est son vassal.

14Le roi dans le Tristan en prose se caractĂ©rise par le large Ă©ventail de ses fonctions. Mais il bĂ©nĂ©ficie aussi et surtout d’une protĂ©iformitĂ© psychologique. Cela contribue Ă  le nuancer et Ă  l’enrichir.

15En dĂ©finitive, la recherche de M. Botero GarcĂ­a nous prĂ©sente la figure du roi dans toute sa complexitĂ©. Si l’analyse est extrĂȘmement fine, l’interprĂ©tation de la dĂ©multiplication de la fonction royale paraĂźt toutefois plus convaincante que celle de la « protĂ©iformité » psychologique de Marc. Enfin, l’examen prĂ©cis auquel se livre M. Botero GarcĂ­a, pour riche qu’il soit, conduit malheureusement Ă  quelques redites.