Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 13, numéro 1
Anthony Glinoer

Quelles histoires littéraires de la littérature ?

Romanic Review, vol. 100, n° 1-2 : « Literary Histories of Literature », sous la direction d’Antoine Compagnon et Vincent Debaene, janvier‑mars 2009.

1La parution, ces derniĂšres annĂ©es, de palmarĂšs et d’anthologies publiĂ©es par des Ă©crivains Ă  succĂšs, tels FrĂ©dĂ©ric Beigbeder et Jean d’Ormesson, nous rappelle que les universitaires sont loin d’avoir la mainmise sur l’écriture de l’histoire littĂ©raire. C’est Ă  cette rĂ©alitĂ© que s’est attachĂ© un vaste projet de recherche international qui a dĂ©jĂ  donnĂ© lieu Ă  de nombreuses publications collectives1 auxquelles s’ajoute le dossier dirigĂ© par Antoine Compagnon et Vincent Debaene, fruit d’un colloque tenu Ă  New York en 2007. Les lignes qui suivent ne rendront pas compte du projet « L’histoire littĂ©raire des Ă©crivains », aussi riche que tentaculaire, dans son ensemble, ni mĂȘme ne voudront recenser toutes les contributions de la rĂ©alisation la plus franco‑amĂ©ricaine du projet, Ă  savoir ce dossier de la Romanic Review. Il s’agira plutĂŽt de dĂ©gager quelques pistes, partant du volume en question mais en s’autorisant aussi des incursions dans quelques autres contributions nĂ©es du projet « L’histoire littĂ©raire des Ă©crivains ». Ledit projet s’inscrit dans une tentative, poursuivie en ordre dispersĂ©, pour redonner vigueur, aprĂšs une cinquantaine d’annĂ©e de mise au rencard de l’histoire littĂ©raire au profit des approches structuralistes, poststructuralistes — on se souvient du cĂ©lĂšbre article de Barthes oĂč il assĂ©nait que l’Ɠuvre littĂ©raire « est Ă  la fois signe d’une histoire et rĂ©sistance Ă  cette histoire2 » — et sociologiques. Une histoire littĂ©raire qui, comme l’a montrĂ© et exemplifiĂ© Alain Vaillant3, ne s’enfermerait plus dans la vaine recherche des sources et des influences4, accepterait la multiplicitĂ© des pĂ©riodisations5, travaillerait Ă  partir des acquis de l’histoire culturelle, des diverses hermĂ©neutiques, de la sociologie de la littĂ©rature, etc., une histoire littĂ©raire enfin qui n’aurait plus peur de se poster au croisement de l’historicisation, de l’érudition, de l’analyse textuelle et de la thĂ©orie.

L’histoire littĂ©raire des Ă©crivains

2L’ambition de ce projet international ? Rien moins que de « constituer un domaine autonome en rĂ©articulant les deux rĂ©gions de la critique d’auteur et de l’histoire de la littĂ©rature6 ». L’objet principal Ă©tait donc l’étude, pour reprendre les termes de Marielle MacĂ©, de « ces textes trĂšs divers oĂč les acteurs eux-mĂȘmes Ă©laborent, implicitement ou explicitement, une construction historique, souvent fragmentaire, de leur aventure collective7 », ces textes oĂč les Ă©crivains interviennent (ils l’ont fait de bonne heure, si l’on se souvient des nombreuses rĂ©actions au LycĂ©e de La Harpe au tournant des xviiie et xixe siĂšcles) dans la conversion de leur expĂ©rience en objet de connaissance, « élaborent des gĂ©nĂ©alogies, s’inventent des prĂ©curseurs8 », se montrent Ă  la fois acteurs et commentateurs de l’histoire en train de s’écrire. Sur cette base, le projet ouvrait quelques grands chantiers, que nous ne ferons que lister9 : le travail sur l’écriture de l’histoire littĂ©raire et l’intelligence narrative, dans la perspective de La MĂ©moire des Ɠuvres de Judith Schlanger ; la recension des histoires littĂ©raires Ă©crites par des Ă©crivains avec, en points de mire, les questions des genres, de la distinction entre entreprises individuelles et entreprises collective, de l’usage des formes narratives et non narratives ; les modĂšles d’organisation et les rapports au temps que prĂ©sentent les histoires littĂ©raires d’écrivains10, le rĂ©pertoire des gestes critiques et l’examen des enjeux qui peuvent soutenir les Ă©crivains dans leur dĂ©cision de rĂ©flĂ©chir Ă  l’histoire de leur discipline ; la constitution d’une gĂ©ographie internationale ou encore l’évaluation de la place accordĂ©e Ă  l’histoire littĂ©raire dans les textes littĂ©raires11.

3Un prĂ©supposĂ© soutient tout cet impressionnant Ă©difice, à savoir qu’il existe des rapports de concurrence et de complĂ©mentaritĂ© entre histoire littĂ©raire des Ă©crivains (individuelle, Ă©clatĂ©e, hĂ©tĂ©rogĂšne, subjective, intĂ©ressĂ©e) et histoire littĂ©raire dite « savante » (collective, relativement unifiĂ©e, tendant Ă  l’objectivitĂ©, visant la connaissance). Comme l’écrit M. Macé :

L’histoire littĂ©raire de la littĂ©rature, une histoire rechargĂ©e par un programme personnel, se situe dans une rivalitĂ© structurante Ă  une histoire Ă©crite sur laquelle elle fait pourtant fonds, Ă  une image doxale, scientiste ou exagĂ©rĂ©ment positiviste, de l’histoire transmise, identifiĂ©e Ă  la fois au rĂšgne de la « fiche » et Ă  celui de la « source »12.

4Les produits de ces deux types de rĂ©flexion historique ne sont en effet pas identiques : l’histoire littĂ©raire des Ă©crivains est nĂ©cessairement transitive, en ce sens qu’elle trouve sa finalitĂ© non en elle‑mĂȘme mais dans la pratique littĂ©raire que le questionnement historique vient Ă©clairer ou interroger. L’historien acadĂ©mique ne cherche normalement, quant Ă  lui, qu’à nourrir sa discipline (l’histoire de la littĂ©rature — d’une littĂ©rature singuliĂšre, le plus souvent — ou les Ă©tudes littĂ©raires en gĂ©nĂ©ral). Autre diffĂ©rence fondamentale : l’histoire littĂ©raire savante n’évalue pas parce qu’elle repose plutĂŽt sur une Ă©valuation dĂ©jĂ  faite (le jugement de la « postĂ©rité ») qu’elle veut, dans le pire des cas, confirmer ou infirmer, dans le meilleur, contextualiser et expliciter selon divers facteurs ; c’est ce que Jean Paulhan a nommĂ© la « prĂ©vision du passé », prĂ©tention positive que les Ă©crivains fĂ©rus d’histoire ont voulu contester.

5Partant, nombre d’articles du dossier de la Romanic Review prennent trois choses pour acquises. D’abord qu’il y aurait un « grand rĂ©cit » unitaire de l’histoire littĂ©raire savante, comme si celle‑ci n’avait pas Ă©tĂ© marquĂ©e tout au long de son histoire par des effets de concurrence et des conflits sur les mĂ©thodes, les Ă©clairages, les sĂ©lections, etc. Ensuite qu’il serait possible de construire une relation bipolaire entre histoire littĂ©raire des Ă©crivains et histoire littĂ©raire savante13 (tendance que repĂšre M. MacĂ© quand elle souligne que les positions, les lieux de publication, les formes d’écriture ne sont pas toujours nettement dissociĂ©s, surtout au xixe siĂšcle), mettant ainsi de cĂŽtĂ© le continent de la critique mais encore tout ce qui relĂšve des manuels et autres ouvrages de vulgarisation Ă  destination des Ă©tudiants, spĂ©cialement en France oĂč l’on ne publie pas de readers mais oĂč la plupart des universitaires en lettres doivent passer par ce type de travaux. Enfin qu’il y aurait une solution de continuitĂ© entre les Ă©crivains et les professeurs, chacun restant en quelque sorte dans son camp. Selon quel critĂšre ? L’appartenance Ă  l’UniversitĂ©, le choix d’un discours non acadĂ©mique, la publication par ailleurs d’Ɠuvres d’imagination ? Comment sĂ©parer alors Balzac romancier de Balzac critique ? Qu’en serait‑il d’un Sainte‑Beuve qui a Ă©tĂ© poĂšte, romancier, critique, historien, professeur et sĂ©nateur ? Ou encore d’un Julien Gracq qui a arrĂȘtĂ© d’écrire des romans pour se consacrer Ă  une activitĂ© de lecteur et de critique ?

6C’est Ă  ces impensĂ©s que rĂ©flĂ©chit Vincent Debaene dans son excellent article. Adoptant un point de vue anthropologique, ou plutĂŽt ethnologique, selon lequel les Ă©crivains seraient considĂ©rĂ©s comme des autochtones dont on interrogerait la vision du monde, V. Debaene pense le rapport entre histoire des Ă©crivains et histoire savante comme LĂ©vi‑Strauss a questionnĂ© le rapport entre pensĂ©e scientifique et pensĂ©e mythique. Il montre par lĂ , entre autres, que le critĂšre de l’objectivitĂ© de l’historien face Ă  la subjectivitĂ© de l’écrivain ne tient pas, parce que l’écrivain lui aussi rĂ©pond Ă  un dessein intellectuel, mĂȘme si les moyens ou les matĂ©riaux diffĂšrent, et parce que le savant se fait lui aussi frĂ©quemment bricoleur historique. Historien et Ă©crivain, si l’on convient qu’ils appartiennent Ă  deux univers distincts, veulent l’un et l’autre ordonner et configurer le passĂ©, mais le second assume davantage la construction d’une histoire « instable, incohĂ©rente, discontinue14 » voire complĂštement dĂ©calĂ©e — pensons aux rĂ©fĂ©rences de Michel Houellebecq Ă  Pif Gadget


Régions, genres et fonctions

7Plusieurs questions jalonnent la rĂ©flexion de la plupart des contributeurs. Parmi celles‑ci, pointons d’abord celle des formes de dĂ©limitation au sein de l’ensemble des textes produits par les Ă©crivains et marquĂ©s peu ou prou par une dĂ©marche historique. M. MacĂ© distingue trois rĂ©gions : la rĂ©gion oĂč l’histoire des Ă©crivains prĂ©cĂšde l’histoire savante (souvenirs, journaux intimes, correspondances) ; la rĂ©gion oĂč elle se substitue Ă  l’histoire savante (collections, anthologies) ; la rĂ©gion de la critique d’auteur et des Ă©crits personnel oĂč, par le biais de la fiction, de l’essai ou de la prĂ©face, l’écrivain réécrit l’histoire Ă  sa maniĂšre.

8V. Debaene se fie plutĂŽt Ă  la distinction entre pratiques individuelles et pratiques collectives. Parmi ces derniĂšres, deux formes15 ont Ă©tĂ© plus spĂ©cifiquement Ă©tudiĂ©es sous l’égide de ce projet : les anthologies d’écrivains, auxquelles s’est intĂ©ressĂ© un colloque en 2006 sous la responsabilitĂ© de Didier Alexandre, constitue un de ces objets oĂč la relation historique peut, ou non, s’établir : un Ă©crivain comme AndrĂ© Breton veut par exemple construire une histoire dĂ©calĂ©e dans son Anthologie de l’humour noir et donne Ă  l’entreprise des airs manifestaires ; Senghor prĂ©fĂšre un classement national dans l’Anthologie de la poĂ©sie nĂšgre et malgache, Max‑Paul Fouchet un classement par thĂšmes dans son Anthologie de poĂ©sie française.Choisir, c’est classer (et se classer), et en cela l’anthologisation revient Ă  affirmer des ruptures ou au contraire des continuitĂ©s entre des objets hĂ©tĂ©rogĂšnes disposĂ©s en synchronie ou en diachronie16. Le mĂȘme D. Alexandre a organisĂ© un autre Ă©vĂ©nement, cette fois dĂ©diĂ© aux collections Ă©ditoriales, oĂč Ă©taient Ă©tudiĂ©s l’empreinte du directeur de collection sur ses productions, le rapport Ă  la valeur symbolique du nom d’écrivain, les regroupements d’écrivains dans des aires littĂ©raires inattendues, la recherche innovante que conduit la crĂ©ation d’une collection, etc. Si on s’étonnera que le dossier tirĂ© de ce colloque17, tournant autour des collections « Terre humaine », « L’Infini » ou encore « Écrire », n’ait fait aucune place Ă  la littĂ©rature populaire et industrielle, oĂč le phĂ©nomĂšne de la collection est pourtant prĂ©dominant et structurant, il y apparaĂźt que la collection reprĂ©sente une autre incarnation, non plus seulement discursive mais Ă©ditoriale, de l’action des Ă©crivains dans l’élaboration d’histoires alternatives.

9Un troisiĂšme mode de discrimination entre les textes repose sur leur caractĂšre fictionnel ou rĂ©fĂ©rentiel, pour reprendre les termes de Genette. Dans le dossier de la Romanic Review, c’est Michel Murat qui aborde seul cette question Ă©pineuse, Ă©pineuse parce que si la fiction, et plus spĂ©cialement le roman, a fourni des images prĂ©gnantes du fonctionnement du monde littĂ©raire et artistique (il suffit de penser aux Illusions perdues de Balzac et Ă  L’ƒuvre de Zola), l’histoire littĂ©raire savante a eu tendance Ă  la repousser comme source d’informations du fait de sa narrativitĂ©, lui prĂ©fĂ©rant les manifestes et Ă©crits thĂ©oriques d’écrivains. Or la fiction, soutient M. Murat, offre de grandes possibilitĂ©s pour mieux comprendre le rĂ©el. Ce sujet a Ă©tĂ© plus longuement abordĂ© dans un volume dirigĂ© par Jean‑Louis Jeannelle et que ce dernier a complĂ©tĂ© d’une substantielle introduction18. Il y affirme que ce qu’il appelle des « microfictions » ont commencĂ© Ă  se constituer en tant que telles (plutĂŽt que comme des fictions reposant sur le travail de l’allĂ©gorie, comme c’était de mise sous l’Ancien RĂ©gime) par souci de rupture par rapport aux normes de la critique littĂ©raire et par rapport Ă  l’institutionnalisation de l’histoire littĂ©raire19. L’hypothĂšse est convaincante, cependant il ne faut pas nĂ©gliger que la critique littĂ©raire du xixe siĂšcle, comme l’a montrĂ© Marie‑Ève ThĂ©renty entre autres, repose sur une ambiguĂŻtĂ© entre fiction et rĂ©fĂ©rence, les discours rĂ©fĂ©rentiels Ă©tant phagocytĂ©s par des interventions fictionnelles et inversement20.

10Une autre rĂ©serve tient Ă  la « valeur de vĂ©rité » Ă  confĂ©rer Ă  la fiction. Il est vrai que la mise en fiction dĂ©ploie des possibilitĂ©s de reconfiguration (du champ littĂ©raire et) de l’histoire littĂ©raire que le discours non‑fictionnel interdit le plus souvent. Toutefois, si la fiction contribue indĂ©niablement Ă  l’histoire littĂ©raire, le plus important n’est pas de savoir si elle dit « le vrai » mieux que le discours savant, mais plutĂŽt quel rĂ©el elle construit. Le romancier peut se faire historien comme il peut se faire sociologue21 mais selon une Ă©nonciation particuliĂšre qu’il s’agit d’étudier. « Comment peut-on croire que les rĂ©cits de fiction nous parlent sĂ©rieusement de la rĂ©alité ? » se demandait rĂ©cemment Jean-Pierre Esquenazi avant de proposer une intĂ©ressante approche d’ensemble de ce phĂ©nomĂšne22. Et en effet, c’est sans doute moins la valeur rĂ©fĂ©rentielle de la fiction que le fonctionnement de la rĂ©fĂ©rentialitĂ© fictionnelle23 qui pourra se rĂ©vĂ©ler productif24.

Un écheveau de prises de position

11Les Ă©crivains, Ă  travers les diffĂ©rents types de textes par lesquels ils se sont exprimĂ©s, ont bien sĂ»r adoptĂ© des positions et des attitudes trĂšs diverses Ă  l’égard de l’histoire. J. Schlanger les a rĂ©unies en quatre groupes : 1) la non prĂ©sence de l’histoire, en particulier dans la littĂ©rature d’épanchement et dans l’autobiographie (il y aurait bien sĂ»r une foule de contre-exemples) ; ainsi Albertine Sarrazin, nourrie de livres, grande lectrice mais dont le rĂ©cit autobiographique semble celui d’une ingĂ©nue ; 2) le refus de l’histoire, ou plutĂŽt le refus de voir la littĂ©rature sous le jour d’une histoire, lorsque l’auteur dialogue directement avec « ses » classiques, au prĂ©sent, dans la crĂ©ation ; 3) la prise en considĂ©ration de la dimension historique mais, comme chez Virginia Woolf, en marge du chantier personnel, sur le cĂŽtĂ© — catĂ©gorie plutĂŽt floue et prĂ©caire : l’auteure cite Michel Butor, mais bien malin serait celui qui pourrait prĂ©cisĂ©ment sĂ©parer chez lui le point de vue de l’écrivain et le point de vue du critique ; 4) la non sĂ©paration des activitĂ©s de crĂ©ation et des activitĂ©s de rĂ©flexion. Parmi ceux, soutient J. Schlanger, qui se sont rĂ©clamĂ©s de ce dernier modĂšle, nous trouvons tous ceux qui se sont voulus novateurs ou rĂ©volutionnaires (Stendhal pour le romanticisme, Hugo pour le romantisme, Robbe‑Grillet pour le Nouveau Roman). Chez ceux‑ci, l’avenir comme le passĂ© deviennent un enjeu de mĂ©moire parce qu’ils ont besoin pour servir leur cause de réécrire une histoire littĂ©raire. Les rĂ©actionnaires de la fin du xixe siĂšcle et du dĂ©but du xxe siĂšcle25 (Maurras et T. S. Eliot), Ă©tudiĂ©s ici par William Marx, s’intĂšgreraient paradoxalement Ă  cette derniĂšre catĂ©gorie. Qu’est‑ce en effet que fonder un classicisme en littĂ©rature ? S’agit‑il de plaider pour un renouveau d’arriĂšre‑garde, aussi paradoxal que cela paraisse, ou pour une inversion de la direction du temps, pour une histoire retournĂ©e Ă  180° ?

12M. MacĂ©, de son cĂŽtĂ©, rĂ©flĂ©chit Ă  ce qu’elle nomme la vectorisation du temps, ainsi qu’à son pendant, la dĂ©vectorisation, lorsque s’impose l’idĂ©e d’une hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du temps. PlutĂŽt que les trois temps qu’elle retient dans son article de la Romanic Review (1913, 1920, 1945) dans une histoire en rĂ©sumĂ© assez peu convaincante, retenons plutĂŽt le brillant article oĂč elle envisage les diverses figures du contretemps : la simultanĂ©itĂ© des contemporains (le vieux rĂȘve de la bella scuola de Dante revu par Sainte‑Beuve, oĂč les Ă©crivains de gĂ©nie pourraient dialogue par-delĂ  les espaces et les temps) ; la figure de la filiation (le choix de gĂ©nĂ©alogies, l’élection d’ancĂȘtres ou de prĂ©curseurs) ; la figure de l’immanence et le rapport au futur (ainsi lorsqu’en 1913 paraĂźt l’appel de Jacques RiviĂšre au « roman d’aventure » conçu comme un appel au renouveau romanesque) ; la figure de l’anachronisme dans un temps littĂ©raire conjuguĂ© au futur antĂ©rieur (ainsi quand Gide Ă©nonce que l’Ɠuvre d’art la plus « accomplie » est celle qui passera d’abord inaperçue, parce que hors des cadres existants) ; la figure de la pĂ©remption (voir le thĂšme de l’adieu Ă  la littĂ©rature26), etc. : un ensemble de figures, conclut l’auteure, temporelles mais pas nĂ©cessairement chronologiques27.

13L’excellent article que J.‑L. Jeannelle a Ă©crit en ouverture de son volume sur les Fictions d’histoire littĂ©raire fournit une autre liste tout aussi pertinente pour comprendre les divers positionnements d’écrivains Ă  l’égard de l’histoire littĂ©raire : les remises en question de la linĂ©aritĂ© de l’histoire au profit d’une histoire Ă©lective, d’affinitĂ©s et de coĂŻncidences, l’élection de lignes de fracture inĂ©dites ou originales, les remises en cause d’oublis et la lutte contre l’iniquitĂ© du jugement de l’histoire, l’intĂ©rĂȘt pour les chutes et les erreurs de jugement, la recherche d’influences mĂ©connues, la constitution de listes alternatives (on se souvient des prescriptions de lecture surrĂ©alistes) ou remaniĂ©es, etc.28

14Signalons pour finir quelques Ă©tudes de cas rĂ©unies dans le dossier de la Romanic Review.Le rapport Ă  la crise et au devenir se retrouve bien sĂ»r dans les Ă©crits de Nathalie Sarraute, envisagĂ©s ici par Ann Jefferson non pas dans le recueil plus tardif de L’Ère du soupçon (1956 puis 1964 pour la prĂ©face) mais dans les versions originales des textes, alors que l’auteure est encore quasiment inconnue. Sarraute procĂšde dans ces articles Ă  une sorte d’histoire interne du genre romanesque, et en particulier du personnage romanesque, travail de rĂ©flexion historique dont elle reconnaĂźtra plus tard, dans la prĂ©face de 1964, le rĂŽle qu’il aura jouĂ© dans son propre processus crĂ©atif. Autre approche, plus inclassable : celle qui consiste en la rĂ©fĂ©rence non pas Ă  une histoire mais Ă  une approche thĂ©orique, Ă  l’instar d’Italo Calvino construisant Si par une nuit d’hiver un voyageur sur le modĂšle du carrĂ© sĂ©miotique de Greimas, tel qu’en fait Ă©tat ici Michael Wood. Quant Ă  LĂ©opold SĂ©dar Senghor, c’est dans la construction d’une pensĂ©e de l’altĂ©ritĂ© qu’il a fait appel Ă  quelques figures tutĂ©laires françaises, tels Claudel, Rimbaud et Bergson, dans une rencontre plutĂŽt inĂ©dite qu’étudie Souleymane Bachir Diagne. Les autres Ă©tudes de cas auraient pu ĂȘtre riches, tant les auteurs Ă©tudiĂ©s ont eu maille Ă  partir avec le raisonnement historique, mais elles tournent plutĂŽt Ă  une collection de rĂ©fĂ©rences29. Ainsi Nabokov qui cherche moins Ă  construire ou dĂ©construire une histoire qu’à marquer ses prĂ©fĂ©rences Ă  coup de jugements pĂ©remptoires et catĂ©goriques oĂč DostoĂŻevski, Lawrence, Faulkner, Balzac, Aristote sont exclus mais Flaubert, Joyce, Chateaubriand, Dickens accueillis (Elisabeth Ladenson). Ainsi encore Borges qui refusait les histoires du fait de leur tendance tĂ©lĂ©ologique et de leur stabilisation indue de la notion mĂȘme d’auteur et qui leur prĂ©fĂ©rait les malentendus, les discordances des actes de lecture successifs (Sylvia Molloy).

15Si le dossier est plutĂŽt inĂ©gal, cela ne retire rien Ă  la validitĂ© de la dĂ©marche collective ni Ă  l’ambition de ce projet rĂ©ellement international et Ă  plusieurs Ă©gards novateur, grĂące auquel la parole des Ă©crivains sur l’histoire de leur pratique aura Ă©tĂ© prise davantage au sĂ©rieux, qui aura permis d’aller chercher une rĂ©flexion historique chez des hommes de lettres trop rapidement versĂ©s, en gĂ©nĂ©ral, dans l’adhĂ©sion Ă  ce que Dominique Maingueneau appelle « l’ñge du style30 », qui aura posĂ©, au-delĂ , la question des rapports entre l’écriture et les sciences humaines aprĂšs la rĂ©volution française. Un projet de recherche qui aura enfin contribuĂ© Ă  interroger les frontiĂšres d’une discipline, l’histoire littĂ©raire, toujours plus mouvante et multi-facettes que les chercheurs, mais aussi les Ă©crivains, ne le supposent.