Quelles histoires littéraires de la littérature ?
1La parution, ces derniĂšres annĂ©es, de palmarĂšs et dâanthologies publiĂ©es par des Ă©crivains Ă succĂšs, tels FrĂ©dĂ©ric Beigbeder et Jean dâOrmesson, nous rappelle que les universitaires sont loin dâavoir la mainmise sur lâĂ©criture de lâhistoire littĂ©raire. Câest Ă cette rĂ©alitĂ© que sâest attachĂ© un vaste projet de recherche international qui a dĂ©jĂ donnĂ© lieu Ă de nombreuses publications collectives1 auxquelles sâajoute le dossier dirigĂ© par Antoine Compagnon et Vincent Debaene, fruit dâun colloque tenu Ă New York en 2007. Les lignes qui suivent ne rendront pas compte du projet « Lâhistoire littĂ©raire des Ă©crivains », aussi riche que tentaculaire, dans son ensemble, ni mĂȘme ne voudront recenser toutes les contributions de la rĂ©alisation la plus francoâamĂ©ricaine du projet, Ă savoir ce dossier de la Romanic Review. Il sâagira plutĂŽt de dĂ©gager quelques pistes, partant du volume en question mais en sâautorisant aussi des incursions dans quelques autres contributions nĂ©es du projet « Lâhistoire littĂ©raire des Ă©crivains ». Ledit projet sâinscrit dans une tentative, poursuivie en ordre dispersĂ©, pour redonner vigueur, aprĂšs une cinquantaine dâannĂ©e de mise au rencard de lâhistoire littĂ©raire au profit des approches structuralistes, poststructuralistes â on se souvient du cĂ©lĂšbre article de Barthes oĂč il assĂ©nait que lâĆuvre littĂ©raire « est Ă la fois signe dâune histoire et rĂ©sistance Ă cette histoire2 » â et sociologiques. Une histoire littĂ©raire qui, comme lâa montrĂ© et exemplifiĂ© Alain Vaillant3, ne sâenfermerait plus dans la vaine recherche des sources et des influences4, accepterait la multiplicitĂ© des pĂ©riodisations5, travaillerait Ă partir des acquis de lâhistoire culturelle, des diverses hermĂ©neutiques, de la sociologie de la littĂ©rature, etc., une histoire littĂ©raire enfin qui nâaurait plus peur de se poster au croisement de lâhistoricisation, de lâĂ©rudition, de lâanalyse textuelle et de la thĂ©orie.
Lâhistoire littĂ©raire des Ă©crivains
2Lâambition de ce projet international ? Rien moins que de « constituer un domaine autonome en rĂ©articulant les deux rĂ©gions de la critique dâauteur et de lâhistoire de la littĂ©rature6 ». Lâobjet principal Ă©tait donc lâĂ©tude, pour reprendre les termes de Marielle MacĂ©, de « ces textes trĂšs divers oĂč les acteurs eux-mĂȘmes Ă©laborent, implicitement ou explicitement, une construction historique, souvent fragmentaire, de leur aventure collective7 », ces textes oĂč les Ă©crivains interviennent (ils lâont fait de bonne heure, si lâon se souvient des nombreuses rĂ©actions au LycĂ©e de La Harpe au tournant des xviiie et xixe siĂšcles) dans la conversion de leur expĂ©rience en objet de connaissance, « élaborent des gĂ©nĂ©alogies, sâinventent des prĂ©curseurs8 », se montrent Ă la fois acteurs et commentateurs de lâhistoire en train de sâĂ©crire. Sur cette base, le projet ouvrait quelques grands chantiers, que nous ne ferons que lister9 : le travail sur lâĂ©criture de lâhistoire littĂ©raire et lâintelligence narrative, dans la perspective de La MĂ©moire des Ćuvres de Judith Schlanger ; la recension des histoires littĂ©raires Ă©crites par des Ă©crivains avec, en points de mire, les questions des genres, de la distinction entre entreprises individuelles et entreprises collective, de lâusage des formes narratives et non narratives ; les modĂšles dâorganisation et les rapports au temps que prĂ©sentent les histoires littĂ©raires dâĂ©crivains10, le rĂ©pertoire des gestes critiques et lâexamen des enjeux qui peuvent soutenir les Ă©crivains dans leur dĂ©cision de rĂ©flĂ©chir Ă lâhistoire de leur discipline ; la constitution dâune gĂ©ographie internationale ou encore lâĂ©valuation de la place accordĂ©e Ă lâhistoire littĂ©raire dans les textes littĂ©raires11.
3Un prĂ©supposĂ© soutient tout cet impressionnant Ă©difice, à savoir quâil existe des rapports de concurrence et de complĂ©mentaritĂ© entre histoire littĂ©raire des Ă©crivains (individuelle, Ă©clatĂ©e, hĂ©tĂ©rogĂšne, subjective, intĂ©ressĂ©e) et histoire littĂ©raire dite « savante » (collective, relativement unifiĂ©e, tendant Ă lâobjectivitĂ©, visant la connaissance). Comme lâĂ©crit M. Macé :
Lâhistoire littĂ©raire de la littĂ©rature, une histoire rechargĂ©e par un programme personnel, se situe dans une rivalitĂ© structurante Ă une histoire Ă©crite sur laquelle elle fait pourtant fonds, Ă une image doxale, scientiste ou exagĂ©rĂ©ment positiviste, de lâhistoire transmise, identifiĂ©e Ă la fois au rĂšgne de la « fiche » et Ă celui de la « source »12.
4Les produits de ces deux types de rĂ©flexion historique ne sont en effet pas identiques : lâhistoire littĂ©raire des Ă©crivains est nĂ©cessairement transitive, en ce sens quâelle trouve sa finalitĂ© non en elleâmĂȘme mais dans la pratique littĂ©raire que le questionnement historique vient Ă©clairer ou interroger. Lâhistorien acadĂ©mique ne cherche normalement, quant Ă lui, quâĂ nourrir sa discipline (lâhistoire de la littĂ©rature â dâune littĂ©rature singuliĂšre, le plus souvent â ou les Ă©tudes littĂ©raires en gĂ©nĂ©ral). Autre diffĂ©rence fondamentale : lâhistoire littĂ©raire savante nâĂ©value pas parce quâelle repose plutĂŽt sur une Ă©valuation dĂ©jĂ faite (le jugement de la « postĂ©rité ») quâelle veut, dans le pire des cas, confirmer ou infirmer, dans le meilleur, contextualiser et expliciter selon divers facteurs ; câest ce que Jean Paulhan a nommĂ© la « prĂ©vision du passé », prĂ©tention positive que les Ă©crivains fĂ©rus dâhistoire ont voulu contester.
5Partant, nombre dâarticles du dossier de la Romanic Review prennent trois choses pour acquises. Dâabord quâil y aurait un « grand rĂ©cit » unitaire de lâhistoire littĂ©raire savante, comme si celleâci nâavait pas Ă©tĂ© marquĂ©e tout au long de son histoire par des effets de concurrence et des conflits sur les mĂ©thodes, les Ă©clairages, les sĂ©lections, etc. Ensuite quâil serait possible de construire une relation bipolaire entre histoire littĂ©raire des Ă©crivains et histoire littĂ©raire savante13 (tendance que repĂšre M. MacĂ© quand elle souligne que les positions, les lieux de publication, les formes dâĂ©criture ne sont pas toujours nettement dissociĂ©s, surtout au xixe siĂšcle), mettant ainsi de cĂŽtĂ© le continent de la critique mais encore tout ce qui relĂšve des manuels et autres ouvrages de vulgarisation Ă destination des Ă©tudiants, spĂ©cialement en France oĂč lâon ne publie pas de readers mais oĂč la plupart des universitaires en lettres doivent passer par ce type de travaux. Enfin quâil y aurait une solution de continuitĂ© entre les Ă©crivains et les professeurs, chacun restant en quelque sorte dans son camp. Selon quel critĂšre ? Lâappartenance Ă lâUniversitĂ©, le choix dâun discours non acadĂ©mique, la publication par ailleurs dâĆuvres dâimagination ? Comment sĂ©parer alors Balzac romancier de Balzac critique ? Quâen seraitâil dâun SainteâBeuve qui a Ă©tĂ© poĂšte, romancier, critique, historien, professeur et sĂ©nateur ? Ou encore dâun Julien Gracq qui a arrĂȘtĂ© dâĂ©crire des romans pour se consacrer Ă une activitĂ© de lecteur et de critique ?
6Câest Ă ces impensĂ©s que rĂ©flĂ©chit Vincent Debaene dans son excellent article. Adoptant un point de vue anthropologique, ou plutĂŽt ethnologique, selon lequel les Ă©crivains seraient considĂ©rĂ©s comme des autochtones dont on interrogerait la vision du monde, V. Debaene pense le rapport entre histoire des Ă©crivains et histoire savante comme LĂ©viâStrauss a questionnĂ© le rapport entre pensĂ©e scientifique et pensĂ©e mythique. Il montre par lĂ , entre autres, que le critĂšre de lâobjectivitĂ© de lâhistorien face Ă la subjectivitĂ© de lâĂ©crivain ne tient pas, parce que lâĂ©crivain lui aussi rĂ©pond Ă un dessein intellectuel, mĂȘme si les moyens ou les matĂ©riaux diffĂšrent, et parce que le savant se fait lui aussi frĂ©quemment bricoleur historique. Historien et Ă©crivain, si lâon convient quâils appartiennent Ă deux univers distincts, veulent lâun et lâautre ordonner et configurer le passĂ©, mais le second assume davantage la construction dâune histoire « instable, incohĂ©rente, discontinue14 » voire complĂštement dĂ©calĂ©e â pensons aux rĂ©fĂ©rences de Michel Houellebecq Ă Pif GadgetâŠ
Régions, genres et fonctions
7Plusieurs questions jalonnent la rĂ©flexion de la plupart des contributeurs. Parmi cellesâci, pointons dâabord celle des formes de dĂ©limitation au sein de lâensemble des textes produits par les Ă©crivains et marquĂ©s peu ou prou par une dĂ©marche historique. M. MacĂ© distingue trois rĂ©gions : la rĂ©gion oĂč lâhistoire des Ă©crivains prĂ©cĂšde lâhistoire savante (souvenirs, journaux intimes, correspondances) ; la rĂ©gion oĂč elle se substitue Ă lâhistoire savante (collections, anthologies) ; la rĂ©gion de la critique dâauteur et des Ă©crits personnel oĂč, par le biais de la fiction, de lâessai ou de la prĂ©face, lâĂ©crivain réécrit lâhistoire Ă sa maniĂšre.
8V. Debaene se fie plutĂŽt Ă la distinction entre pratiques individuelles et pratiques collectives. Parmi ces derniĂšres, deux formes15 ont Ă©tĂ© plus spĂ©cifiquement Ă©tudiĂ©es sous lâĂ©gide de ce projet : les anthologies dâĂ©crivains, auxquelles sâest intĂ©ressĂ© un colloque en 2006 sous la responsabilitĂ© de Didier Alexandre, constitue un de ces objets oĂč la relation historique peut, ou non, sâĂ©tablir : un Ă©crivain comme AndrĂ© Breton veut par exemple construire une histoire dĂ©calĂ©e dans son Anthologie de lâhumour noir et donne Ă lâentreprise des airs manifestaires ; Senghor prĂ©fĂšre un classement national dans lâAnthologie de la poĂ©sie nĂšgre et malgache, MaxâPaul Fouchet un classement par thĂšmes dans son Anthologie de poĂ©sie française.Choisir, câest classer (et se classer), et en cela lâanthologisation revient Ă affirmer des ruptures ou au contraire des continuitĂ©s entre des objets hĂ©tĂ©rogĂšnes disposĂ©s en synchronie ou en diachronie16. Le mĂȘme D. Alexandre a organisĂ© un autre Ă©vĂ©nement, cette fois dĂ©diĂ© aux collections Ă©ditoriales, oĂč Ă©taient Ă©tudiĂ©s lâempreinte du directeur de collection sur ses productions, le rapport Ă la valeur symbolique du nom dâĂ©crivain, les regroupements dâĂ©crivains dans des aires littĂ©raires inattendues, la recherche innovante que conduit la crĂ©ation dâune collection, etc. Si on sâĂ©tonnera que le dossier tirĂ© de ce colloque17, tournant autour des collections « Terre humaine », « LâInfini » ou encore « Ăcrire », nâait fait aucune place Ă la littĂ©rature populaire et industrielle, oĂč le phĂ©nomĂšne de la collection est pourtant prĂ©dominant et structurant, il y apparaĂźt que la collection reprĂ©sente une autre incarnation, non plus seulement discursive mais Ă©ditoriale, de lâaction des Ă©crivains dans lâĂ©laboration dâhistoires alternatives.
9Un troisiĂšme mode de discrimination entre les textes repose sur leur caractĂšre fictionnel ou rĂ©fĂ©rentiel, pour reprendre les termes de Genette. Dans le dossier de la Romanic Review, câest Michel Murat qui aborde seul cette question Ă©pineuse, Ă©pineuse parce que si la fiction, et plus spĂ©cialement le roman, a fourni des images prĂ©gnantes du fonctionnement du monde littĂ©raire et artistique (il suffit de penser aux Illusions perdues de Balzac et Ă LâĆuvre de Zola), lâhistoire littĂ©raire savante a eu tendance Ă la repousser comme source dâinformations du fait de sa narrativitĂ©, lui prĂ©fĂ©rant les manifestes et Ă©crits thĂ©oriques dâĂ©crivains. Or la fiction, soutient M. Murat, offre de grandes possibilitĂ©s pour mieux comprendre le rĂ©el. Ce sujet a Ă©tĂ© plus longuement abordĂ© dans un volume dirigĂ© par JeanâLouis Jeannelle et que ce dernier a complĂ©tĂ© dâune substantielle introduction18. Il y affirme que ce quâil appelle des « microfictions » ont commencĂ© Ă se constituer en tant que telles (plutĂŽt que comme des fictions reposant sur le travail de lâallĂ©gorie, comme câĂ©tait de mise sous lâAncien RĂ©gime) par souci de rupture par rapport aux normes de la critique littĂ©raire et par rapport Ă lâinstitutionnalisation de lâhistoire littĂ©raire19. LâhypothĂšse est convaincante, cependant il ne faut pas nĂ©gliger que la critique littĂ©raire du xixe siĂšcle, comme lâa montrĂ© MarieâĂve ThĂ©renty entre autres, repose sur une ambiguĂŻtĂ© entre fiction et rĂ©fĂ©rence, les discours rĂ©fĂ©rentiels Ă©tant phagocytĂ©s par des interventions fictionnelles et inversement20.
10Une autre rĂ©serve tient Ă la « valeur de vĂ©rité » Ă confĂ©rer Ă la fiction. Il est vrai que la mise en fiction dĂ©ploie des possibilitĂ©s de reconfiguration (du champ littĂ©raire et) de lâhistoire littĂ©raire que le discours nonâfictionnel interdit le plus souvent. Toutefois, si la fiction contribue indĂ©niablement Ă lâhistoire littĂ©raire, le plus important nâest pas de savoir si elle dit « le vrai » mieux que le discours savant, mais plutĂŽt quel rĂ©el elle construit. Le romancier peut se faire historien comme il peut se faire sociologue21 mais selon une Ă©nonciation particuliĂšre quâil sâagit dâĂ©tudier. « Comment peut-on croire que les rĂ©cits de fiction nous parlent sĂ©rieusement de la rĂ©alité ? » se demandait rĂ©cemment Jean-Pierre Esquenazi avant de proposer une intĂ©ressante approche dâensemble de ce phĂ©nomĂšne22. Et en effet, câest sans doute moins la valeur rĂ©fĂ©rentielle de la fiction que le fonctionnement de la rĂ©fĂ©rentialitĂ© fictionnelle23 qui pourra se rĂ©vĂ©ler productif24.
Un écheveau de prises de position
11Les Ă©crivains, Ă travers les diffĂ©rents types de textes par lesquels ils se sont exprimĂ©s, ont bien sĂ»r adoptĂ© des positions et des attitudes trĂšs diverses Ă lâĂ©gard de lâhistoire. J. Schlanger les a rĂ©unies en quatre groupes : 1) la non prĂ©sence de lâhistoire, en particulier dans la littĂ©rature dâĂ©panchement et dans lâautobiographie (il y aurait bien sĂ»r une foule de contre-exemples) ; ainsi Albertine Sarrazin, nourrie de livres, grande lectrice mais dont le rĂ©cit autobiographique semble celui dâune ingĂ©nue ; 2) le refus de lâhistoire, ou plutĂŽt le refus de voir la littĂ©rature sous le jour dâune histoire, lorsque lâauteur dialogue directement avec « ses » classiques, au prĂ©sent, dans la crĂ©ation ; 3) la prise en considĂ©ration de la dimension historique mais, comme chez Virginia Woolf, en marge du chantier personnel, sur le cĂŽtĂ© â catĂ©gorie plutĂŽt floue et prĂ©caire : lâauteure cite Michel Butor, mais bien malin serait celui qui pourrait prĂ©cisĂ©ment sĂ©parer chez lui le point de vue de lâĂ©crivain et le point de vue du critique ; 4) la non sĂ©paration des activitĂ©s de crĂ©ation et des activitĂ©s de rĂ©flexion. Parmi ceux, soutient J. Schlanger, qui se sont rĂ©clamĂ©s de ce dernier modĂšle, nous trouvons tous ceux qui se sont voulus novateurs ou rĂ©volutionnaires (Stendhal pour le romanticisme, Hugo pour le romantisme, RobbeâGrillet pour le Nouveau Roman). Chez ceuxâci, lâavenir comme le passĂ© deviennent un enjeu de mĂ©moire parce quâils ont besoin pour servir leur cause de réécrire une histoire littĂ©raire. Les rĂ©actionnaires de la fin du xixe siĂšcle et du dĂ©but du xxe siĂšcle25 (Maurras et T. S. Eliot), Ă©tudiĂ©s ici par William Marx, sâintĂšgreraient paradoxalement Ă cette derniĂšre catĂ©gorie. Quâestâce en effet que fonder un classicisme en littĂ©rature ? Sâagitâil de plaider pour un renouveau dâarriĂšreâgarde, aussi paradoxal que cela paraisse, ou pour une inversion de la direction du temps, pour une histoire retournĂ©e Ă 180° ?
12M. MacĂ©, de son cĂŽtĂ©, rĂ©flĂ©chit Ă ce quâelle nomme la vectorisation du temps, ainsi quâĂ son pendant, la dĂ©vectorisation, lorsque sâimpose lâidĂ©e dâune hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du temps. PlutĂŽt que les trois temps quâelle retient dans son article de la Romanic Review (1913, 1920, 1945) dans une histoire en rĂ©sumĂ© assez peu convaincante, retenons plutĂŽt le brillant article oĂč elle envisage les diverses figures du contretemps : la simultanĂ©itĂ© des contemporains (le vieux rĂȘve de la bella scuola de Dante revu par SainteâBeuve, oĂč les Ă©crivains de gĂ©nie pourraient dialogue par-delĂ les espaces et les temps) ; la figure de la filiation (le choix de gĂ©nĂ©alogies, lâĂ©lection dâancĂȘtres ou de prĂ©curseurs) ; la figure de lâimmanence et le rapport au futur (ainsi lorsquâen 1913 paraĂźt lâappel de Jacques RiviĂšre au « roman dâaventure » conçu comme un appel au renouveau romanesque) ; la figure de lâanachronisme dans un temps littĂ©raire conjuguĂ© au futur antĂ©rieur (ainsi quand Gide Ă©nonce que lâĆuvre dâart la plus « accomplie » est celle qui passera dâabord inaperçue, parce que hors des cadres existants) ; la figure de la pĂ©remption (voir le thĂšme de lâadieu Ă la littĂ©rature26), etc. : un ensemble de figures, conclut lâauteure, temporelles mais pas nĂ©cessairement chronologiques27.
13Lâexcellent article que J.âL. Jeannelle a Ă©crit en ouverture de son volume sur les Fictions dâhistoire littĂ©raire fournit une autre liste tout aussi pertinente pour comprendre les divers positionnements dâĂ©crivains Ă lâĂ©gard de lâhistoire littĂ©raire : les remises en question de la linĂ©aritĂ© de lâhistoire au profit dâune histoire Ă©lective, dâaffinitĂ©s et de coĂŻncidences, lâĂ©lection de lignes de fracture inĂ©dites ou originales, les remises en cause dâoublis et la lutte contre lâiniquitĂ© du jugement de lâhistoire, lâintĂ©rĂȘt pour les chutes et les erreurs de jugement, la recherche dâinfluences mĂ©connues, la constitution de listes alternatives (on se souvient des prescriptions de lecture surrĂ©alistes) ou remaniĂ©es, etc.28
14Signalons pour finir quelques Ă©tudes de cas rĂ©unies dans le dossier de la Romanic Review.Le rapport Ă la crise et au devenir se retrouve bien sĂ»r dans les Ă©crits de Nathalie Sarraute, envisagĂ©s ici par Ann Jefferson non pas dans le recueil plus tardif de LâĂre du soupçon (1956 puis 1964 pour la prĂ©face) mais dans les versions originales des textes, alors que lâauteure est encore quasiment inconnue. Sarraute procĂšde dans ces articles Ă une sorte dâhistoire interne du genre romanesque, et en particulier du personnage romanesque, travail de rĂ©flexion historique dont elle reconnaĂźtra plus tard, dans la prĂ©face de 1964, le rĂŽle quâil aura jouĂ© dans son propre processus crĂ©atif. Autre approche, plus inclassable : celle qui consiste en la rĂ©fĂ©rence non pas Ă une histoire mais Ă une approche thĂ©orique, Ă lâinstar dâItalo Calvino construisant Si par une nuit dâhiver un voyageur sur le modĂšle du carrĂ© sĂ©miotique de Greimas, tel quâen fait Ă©tat ici Michael Wood. Quant Ă LĂ©opold SĂ©dar Senghor, câest dans la construction dâune pensĂ©e de lâaltĂ©ritĂ© quâil a fait appel Ă quelques figures tutĂ©laires françaises, tels Claudel, Rimbaud et Bergson, dans une rencontre plutĂŽt inĂ©dite quâĂ©tudie Souleymane Bachir Diagne. Les autres Ă©tudes de cas auraient pu ĂȘtre riches, tant les auteurs Ă©tudiĂ©s ont eu maille Ă partir avec le raisonnement historique, mais elles tournent plutĂŽt Ă une collection de rĂ©fĂ©rences29. Ainsi Nabokov qui cherche moins Ă construire ou dĂ©construire une histoire quâĂ marquer ses prĂ©fĂ©rences Ă coup de jugements pĂ©remptoires et catĂ©goriques oĂč DostoĂŻevski, Lawrence, Faulkner, Balzac, Aristote sont exclus mais Flaubert, Joyce, Chateaubriand, Dickens accueillis (Elisabeth Ladenson). Ainsi encore Borges qui refusait les histoires du fait de leur tendance tĂ©lĂ©ologique et de leur stabilisation indue de la notion mĂȘme dâauteur et qui leur prĂ©fĂ©rait les malentendus, les discordances des actes de lecture successifs (Sylvia Molloy).
15Si le dossier est plutĂŽt inĂ©gal, cela ne retire rien Ă la validitĂ© de la dĂ©marche collective ni Ă lâambition de ce projet rĂ©ellement international et Ă plusieurs Ă©gards novateur, grĂące auquel la parole des Ă©crivains sur lâhistoire de leur pratique aura Ă©tĂ© prise davantage au sĂ©rieux, qui aura permis dâaller chercher une rĂ©flexion historique chez des hommes de lettres trop rapidement versĂ©s, en gĂ©nĂ©ral, dans lâadhĂ©sion Ă ce que Dominique Maingueneau appelle « lâĂąge du style30 », qui aura posĂ©, au-delĂ , la question des rapports entre lâĂ©criture et les sciences humaines aprĂšs la rĂ©volution française. Un projet de recherche qui aura enfin contribuĂ© Ă interroger les frontiĂšres dâune discipline, lâhistoire littĂ©raire, toujours plus mouvante et multi-facettes que les chercheurs, mais aussi les Ă©crivains, ne le supposent.

