Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 2
Alexia Kalantzis

Une relecture du symbolisme Ă  travers les revues

Yoan VĂ©rilhac, La Jeune Critique des petites revues symbolistes, Saint-Étienne : Publications de l’UniversitĂ© de Saint-Étienne, coll. « Le XIXe siĂšcle en reprĂ©sentation(s) », 2010, 340 p., EAN 9782862725550.

1Les ouvrages consacrĂ©s Ă  la critique symboliste sont peu nombreux. On peut citer, outre des monographies et des ouvrages gĂ©nĂ©raux sur la critique, l’étude de Françoise Lucbert, Entre le voir et le dire. La critique d’art des Ă©crivains dans la presse symboliste de 1882 Ă  19061, qui repose justement sur le mĂȘme principe que le livre de Yoan VĂ©rilhac, La Jeune critique des petites revues symbolistes. Celui‑ci s’attaque en effet Ă  un aspect du symbolisme encore peu Ă©tudiĂ©, la critique, Ă  travers la problĂ©matique trĂšs fertile du pĂ©riodique. Il ne s’agit pas de considĂ©rer les pĂ©riodiques comme un simple support d’écriture qui permettrait de contextualiser la critique, mais bien plutĂŽt d’envisager la critique symboliste comme une « critique pĂ©riodique », et donc comme un « phĂ©nomĂšne journalistique » :

Les pĂ©riodiques et la critique qui s’y dĂ©veloppe seront d’abord envisagĂ©s selon leur nature propre d’objets et de discours mĂ©diatiques et mĂ©diateurs, et non comme moyens de construire un savoir sur un phĂ©nomĂšne Ă  cĂŽtĂ©. (p. 19)

2En cela, Y. VĂ©rilhac s’inscrit dans la lignĂ©e des rĂ©cents travaux sur la dimension mĂ©diatique de la littĂ©rature d’une part, et sur les pĂ©riodiques littĂ©raires de la fin du xixe siĂšcle et du dĂ©but du xxe siĂšcle d’autre part2. Il s’inspire notamment des Ă©tudes de Marie‑ùve ThĂ©renty et Alain Vaillant, reprenant de façon trĂšs pertinente leurs analyses sur les journaux pour les appliquer et les adapter au domaine particulier des « petites revues »3.

3L’auteur prĂ©sente ainsi dans une premiĂšre partie le contexte de l’invention mĂ©diatique, en insistant particuliĂšrement sur le lien entre la critique et le support dans lequel elle se dĂ©ploie avant, dans une deuxiĂšme partie, de dĂ©gager les spĂ©cificitĂ©s de la jeune critique pĂ©riodique, ses principes, son positionnement dans le champ critique de l’époque, son esthĂ©tique et la vision de la littĂ©rature qu’elle vĂ©hicule. Enfin, dans une derniĂšre partie, il interroge les rapports entre art et critique, montrant le cheminement qui mĂšne de la figure de l’écrivain Ă  celle de l’intellectuel. L’étude s’appuie sur l’analyse de nombreuses revues et Ă©crivains de l’époque, sur lesquels l’auteur revient en fin d’ouvrage Ă  travers de trĂšs utiles notices bibliographiques et biographiques.

Le phénomÚne de la « petite revue »

4Dans une premiĂšre partie intitulĂ©e « L’invention mĂ©diatique », Y. VĂ©rilhac pose les grands principes de son Ă©tude, fondĂ©e sur deux prĂ©supposĂ©s : le symbolisme est avant tout un mouvement critique, et il est intrinsĂšquement liĂ© Ă  ce que l’on a appelĂ© les petites revues. L’auteur rappelle ainsi le peu d’impact des chefs‑d’Ɠuvre du symbolisme par rapport aux « piĂšces maĂźtresses du théùtre hugolien ou du roman flaubertien (p. 9), par opposition Ă  l’importance de ce qu’il considĂšre comme une Ɠuvre collective Ă  l’intĂ©rieur des pĂ©riodiques : la critique littĂ©raire, et plus prĂ©cisĂ©ment la critique pĂ©riodique, est ce qui a Ă©tĂ© retenu par l’histoire :

Le culte de la nouveautĂ©, de l’originalitĂ©, ciment de l’axiologie symboliste, et le goĂ»t de la libertĂ© et de l’expĂ©rimentation sont des fondements durables de l’esthĂ©tique moderne. (p. 18)

5Enfin, le symbolisme se prĂ©sente comme un effort « mĂ©ta-discursif », qui « consiste avant tout en un discours sur un discours, sur ses formes, son Ă©volution, les pratiques sociales qui l’accompagnent » (p. 18). Or la critique symboliste Ă©tant une critique intrinsĂšquement liĂ©e aux pĂ©riodiques de l’époque, Y. VĂ©rilhac dĂ©cide d’accorder une attention particuliĂšre Ă  ce support d’écriture, et plus particuliĂšrement aux « petites revues ». L’appellation « petite revue », qui a acquis ses lettres de noblesse Ă  travers la premiĂšre tentative de bibliographie rĂ©alisĂ©e par Remy de Gourmont en 19004, dĂ©signe une rĂ©alitĂ© complexe. L’auteur souligne qu’aucun des critĂšres traditionnellement utilisĂ©s pour la dĂ©finir (taille de la revue, dimension Ă©conomique, cercle limitĂ© des collaborateurs, restriction de la publicitĂ©, marginalitĂ© ou jeunesse des auteurs publiĂ©s) « ne suffit Ă  lui seul pour circonscrire l’objet » (p. 38). Des revues comme le Mercure de France sortent en effet de ce cadre, par le nombre de pages, le tirage plus important, et le prestige de certains collaborateurs5. Y. VĂ©rilhac retient alors le « rapport Ă  l’institution » (p. 39), qui lui semble plus pertinent : la « petite revue » se dĂ©finirait par son « discours de rupture avec l’acadĂ©misme » et le lien avec les avant-gardes esthĂ©tiques (p. 39). Ainsi, malgrĂ© l’institutionnalisation qui caractĂ©riserait la deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration des revues, c’est‑à‑dire celle des annĂ©es 1890, on ne pourrait en aucun cas parler d’« assagissement » (p. 43). Il s’agirait plutĂŽt d’un modĂšle pĂ©riodique qui se stabiliserait, davantage Ă  travers une « institutionnalisation croissante des rĂ©dactions et de la critique » qu’à travers un modĂšle type de « petite revue ». Celle‑ci oscille en effet entre le journal (avec des revues comme Le Symboliste ou Le DĂ©cadent), la grande revue et le recueil, laissant la place Ă  des formes hybrides comme celle de La Plume (p. 45). Par contre, Y. VĂ©rilhac prĂ©fĂšre parler de « jeune critique » pour dĂ©signer la critique publiĂ©e dans les revues symbolistes. L’appellation est reprise Ă  HĂ©lĂšne Millot qui l’utilise dans son introduction aux Figures contemporaines de Bernard Lazare6 pour dĂ©signer « la production proprement critique et polĂ©mique des petites revues de la fin du siĂšcle » (p. 40). Contrairement Ă  l’étiquette traditionnelle de « critique symboliste », l’expression a non seulement le mĂ©rite de dĂ©passer la notion d’école, mais aussi de souligner l’existence d’une « pratique collective », d’un « modĂšle inĂ©dit Ă©laborĂ© dans les petites revues » (p. 40). Or la critique Ă©tudiĂ©e est justement fondĂ©e sur l’idĂ©e de collectivisme. Y. VĂ©rilhac montre comment se constitue une Ă©thique collective dans les revues de deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration, fondĂ©e sur une logique propre au pĂ©riodique. Cette critique se dĂ©finit moins par une esthĂ©tique commune que par un ethos commun aux diffĂ©rents critiques, et qui apparaĂźt notamment dans les programmes des premiers numĂ©ros de revues : solidaritĂ©, sincĂ©ritĂ©, probitĂ©, indĂ©pendance, recherche de la nouveautĂ©, sont les mots clĂ© de cette « communautĂ© triomphante » dont Michel DĂ©caudin soulignait dĂ©jĂ  l’existence dans son ouvrage sur La Crise des valeurs symbolistes (p. 10)7.

Une troisiĂšme voie entre critique dogmatique et critique impressionniste

6Dans une deuxiĂšme partie, « La critique comme puissance », Y. VĂ©rihlac tente donc de dĂ©gager une conception unitaire de cette critique. Il montre comment se dessine un positionnement commun aux diffĂ©rents critiques, dans le contexte de la crise de la critique qui caractĂ©rise une Ă©poque dominĂ©e par la critique dogmatique d’une part, et par la critique impressionniste d’autre part. Dans l’ensemble, la jeune critique se prĂ©sente comme une critique activiste, voire intolĂ©rante (mais, comme le souligne l’auteur, ce trait ne s’applique pas Ă  tous les critiques Ă©tudiĂ©s), et, dans tous les cas, comme une critique « puissante », c’est‑à-dire fondĂ©e sur la force plus que sur l’autorité : le scepticisme est ainsi dĂ©passĂ© au profit d’une rĂ©habilitation du « jugement » de « l’affirmation » et de la « conclusion », « sur les bases d’un jugement personnel sincĂšre » (p. 119), ce qui permet de dĂ©passer Ă  la fois la critique impressionniste et la critique dogmatique. Mais au-delĂ  des principes de cette critique, c’est bien le rapport au pĂ©riodique qui permet de dĂ©gager une cohĂ©rence de la jeune critique. Le discours Ă©tudiĂ© se prĂ©sente en effet avant tout comme un discours de presse, par l’intermĂ©diaire du genre de la chronique, fondĂ© sur le rapport Ă  l’actualitĂ© et Ă  l’évĂ©nement. Car l’enjeu de cette critique est bien de faire de la littĂ©rature un Ă©vĂ©nement et de rendre compte d’une Ă©volution littĂ©raire signifiante, selon une logique d’innovation propre Ă  l’avant‑garde :

L’enjeu est double : en finir avec la disparition Ă©vĂ©nementielle de la littĂ©rature, d’une part, faire advenir d’autre part une apprĂ©hension nouvelle de la crĂ©ation fondĂ©e sur la vitalitĂ© du mouvement permanent, impulsĂ© par la logique d’innovation de l’avant‑garde. Il s’agit en somme d’imposer Ă  la fois un Ă©vĂ©nement particulier et un nouveau rĂ©gime de l’évĂ©nement (du rythme) littĂ©raire. (p. 121)

7Envisager le symbolisme Ă  travers les pĂ©riodiques permet ainsi Ă  Y. VĂ©rilhac de revenir sur certaines interprĂ©tations datĂ©es du mouvement. À l’image traditionnelle d’une littĂ©rature Ă©litiste et renfermĂ©e sur elle‑mĂȘme, il oppose l’image d’une mĂ©diatisation extrĂȘme, fortement critiquĂ©e Ă  l’époque. En effet, l’auteur nous livre une analyse trĂšs Ă©clairante sur l’ambiguĂŻtĂ© essentielle qui fonde le symbolisme, qui oscille entre l’élitisme et la volontĂ© d’attirer un public plus large, entre l’art pur et la stratĂ©gie littĂ©raire, entre l’autonomie de l’art et la mĂ©diatisation. Les attaques de la grande presse montrent bien cette tension, puisqu’elles relĂšvent Ă  la fois l’obscurantisme du mouvement, Ă  travers une accusation de « destruction de la langue », et la « propagande mĂ©diatique », dĂ©rive d’une critique qui s’affiche comme activiste (p. 164). À ce sujet, Y. VĂ©rilhac analyse trĂšs pertinemment l’EnquĂȘte sur l’évolution littĂ©raire de Jules Huret, montrant que l’ouvrage caricature la critique symboliste par l’interview qui « rĂ©duit la parole critique Ă  sa gestuelle » (p. 172), donnant ainsi une « image rĂ©duite de la jeune critique, l’image de sa seule part manifestaire et activiste », alors que cette critique se dĂ©ploie plus largement Ă  l’intĂ©rieur de la revue, aux cĂŽtĂ©s des « études de plus longue haleine » et des analyses (p. 177). De mĂȘme, l’auteur nous livre une intĂ©ressante Ă©tude des manifestes, qui dĂ©passent selon lui le dogme ou le discours rĂ©volutionnaire. Au‑delĂ  de la « dimension sensationnelle de l’évĂ©nement » (p. 182), nĂ©cessaire pour « faire exister la littĂ©rature comme Ă©vĂ©nement dans une civilisation mĂ©diatique » (p. 182), les manifestes cherchent Ă  produire « une synthĂšse provisoire sur l’état de l’évolution littĂ©raire », Ă  enregistrer « un moment d’une Ă©volution » (p. 181‑182)8. Ainsi, pour sortir de l’impasse d’une double lecture du symbolisme, qui oscillerait entre d’une part, des Ɠuvres Ă©litistes, et d’autre part, une critique activiste et mĂ©diatique, Y. VĂ©rilhac montre avant tout la cohĂ©rence du type de critique par rapport au support dans lequel elle se dĂ©ploie, mettant en avant le concept clĂ© de « mĂ©diatisation du discours littĂ©raire ». Le symbolisme a, selon lui, inventĂ© une troisiĂšme voie de mĂ©diatisation de la littĂ©rature, entre les grands medias et les mandarins (p. 253).

Le critique de revue : de l’artiste à l’intellectuel

8Cette troisiĂšme voie se fonde sur une complĂ©mentaritĂ© entre les Ɠuvres littĂ©raires et la critique, qu’il ne s’agit pas d’opposer, surtout Ă  une Ă©poque oĂč la critique est intimement liĂ©e Ă  l’écriture et oĂč la figure de l’artiste domine les esprits. Dans une derniĂšre partie intitulĂ©e « Art et critique », l’auteur interroge donc logiquement les rapports entre la critique et l’art. Il rappelle que leurs rapports fertiles ont souvent Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©s, notamment Ă  travers le brouillage entre la critique et la fiction, ou encore Ă  travers le mĂ©lange des genres9. Y. VĂ©rilhac insiste quant Ă  lui sur la spĂ©cificitĂ© de l’écriture en revue, et sur la nĂ©cessaire dissociation entre art et critique :

La lĂ©gitimation particuliĂšre du discours critique paraĂźt ressortir plutĂŽt Ă  sa dĂ©connexion des prĂ©tentions littĂ©raires propres Ă  l’écriture poĂ©tique au profit de son ancrage mĂ©diatique. En ce sens, l’autonomie acquise par la critique littĂ©raire rĂ©side moins dans sa dignitĂ© conquise d’art que dans sa conquĂȘte de lois et de moyens d’expression propres. (p. 265)

9Plus qu’une superposition, l’auteur postule une complĂ©mentaritĂ© entre l’écrivain et le critique. Le discours critique Ă©vacue ainsi le style pour privilĂ©gier la parole (p. 209), au moyen d’une utilisation rhĂ©torique spĂ©cifique, celle du discours journalistique Ă  « valeur communicationnelle » (p. 209). Cela n’exclut cependant pas un phĂ©nomĂšne de brouillage gĂ©nĂ©rique, Ă  travers un effort de poĂ©tisation de la critique, que ce soit par l’utilisation des vers ou par une tendance Ă  l’abstraction. Ce brouillage pose Ă©galement la question du passage au livre, problĂ©matique essentielle de l’époque puisque les Ă©crivains tentent de sauver leurs Ă©crits de l’oubli qui menace tout Ă©crit pĂ©riodique en les recueillant en volumes. Pour Y. VĂ©rilhac, le recueil d’articles ou de chroniques, pas plus que la revue, ne cherche Ă  ĂȘtre un livre. Il se prĂ©sente avant tout comme une « opportunitĂ© Ă©ditoriale » (p. 233), comme un complĂ©ment : « conçue comme crĂ©ation de valeur, comme modification du milieu, l’Ɠuvre critique est un ensemble constituĂ© du divers pĂ©riodique et de l’unification du volume » (p. 234). Cela rejoint la conception de la critique comme saisie d’une littĂ©rature en mouvement, incompatible avec le figement d’un livre sans lien avec la revue. Le refus d’une critique du recueil autonome est Ă©galement significatif de la fonction Ă  laquelle aspirent les Ă©crivains de l’époque. Contrairement Ă  la posture dĂ©cadente d’un discours littĂ©raire autonome, la jeune critique, Ă  la fin des annĂ©es 1890, souhaite exercer une fonction sociale, Ă  travers la critique pĂ©riodique, en complĂ©mentaritĂ© avec un discours littĂ©raire qui, lui, reste bien autonome :

La configuration double du systĂšme symboliste est en effet la rĂ©ponse apportĂ©e Ă  la question de l’isolement oĂč peut conduire l’indĂ©pendance de la littĂ©rature. (p. 241)

10La notion clĂ© de « double reprĂ©sentation de la communication littĂ©raire » permet ainsi la coexistence entre une littĂ©rature Ă©litiste et une adresse au public par l’intermĂ©diaire du pĂ©riodique. La critique se veut influente, capable d’agir, premiĂšre Ă©tape vers l’émergence de la figure de l’intellectuel. Cela implique une dĂ©finition particuliĂšre de l’« influence », qui n’apparaĂźt pas comme « un processus simple de diffusion d’une Ɠuvre dans les masses », mais comme « un jeu complexe qui met en jeu un dĂ©calage temporel (influence directe sur les Ă©lites, retardĂ©e de vingt ans sur le public) et une distorsion dans la comprĂ©hension de l’Ɠuvre (accaparement simpliste de la part morale et scientifique par les masses, jouissance littĂ©raire et subtile pour les lettrĂ©s) » (p. 246‑247). À partir de lĂ , Y. VĂ©rilhac dĂ©passe les oppositions entre les thĂ©ories de l’art pour l’art et celles de l’art social, en analysant des figures critiques comme Camille Mauclair ou LĂ©on Blum, qui choisissent l’engagement civique et politique comme consĂ©quence logique de leur pratique de la critique littĂ©raire dans les pĂ©riodiques. L’enjeu de l’affaire Dreyfus et la place qu’elle occupe dans la critique pĂ©riodique de l’époque sont trĂšs rĂ©vĂ©lateurs de cette Ă©volution. Pour Y. VĂ©rilhac, l’avĂšnement de la figure de l’intellectuel est donc prĂ©parĂ© par la jeune critique, sans contradiction avec la posture symboliste d’une littĂ©rature autonome, exigeante et Ă©litiste.

11L’analyse de la critique pĂ©riodique permet ainsi une approche particuliĂšrement fĂ©conde et originale de cette Ă©poque charniĂšre qui annonce les Ă©volutions du xxe siĂšcle. Le sujet est complexe, et le corpus trĂšs vaste. Yoan VĂ©rilhac se heurte ainsi Ă  la difficultĂ© d’apprĂ©hender une rĂ©alitĂ© mouvante, que l’étiquette de « petite revue » risque de trop simplifier. Comme le souligne l’auteur, la revue apparaĂźt en effet comme un objet hybride, aux frontiĂšres floues, qui mĂȘle les disciplines et les mouvements littĂ©raires en jouant avec les codes. Face Ă  ce phĂ©nomĂšne, la critique actuelle privilĂ©gie d’autres appellations, prĂ©fĂ©rant parler de « pĂ©riodiques modernistes »10 ou de « revues littĂ©raires et artistiques »11. D’ailleurs, Y. VĂ©rilhac, pour envisager le contenu de ces revues, parle de « jeune critique » plutĂŽt que de « critique symboliste ». Cette analyse nous semble tout aussi valable pour le support, que Y. VĂ©rilhac dĂ©finit dans le titre mĂȘme de l’ouvrage comme les « petites revues symbolistes », et l’on pourrait reprendre le mĂȘme argument : le modĂšle de critique pĂ©riodique Ă©tudiĂ© par l’auteur excĂšde les Ă©coles, il peut donc paraĂźtre rĂ©ducteur d’utiliser l’expression « petites revues symbolistes », et l’adjectif « petit » se heurte aux connotations nĂ©gatives qui Ă©taient d’ailleurs liĂ©es aux critiques de la grande presse Ă  l’époque (p. 41). Devant la multitude de formes qui caractĂ©rise cette Ă©poque, il semble d’ailleurs trĂšs difficile d’isoler un corpus selon des critĂšres prĂ©cis. L’auteur Ă©voque un nombre limitĂ© de revues, sans pour autant en dresser des contours nets ni expliciter des modalitĂ©s particuliĂšres de sĂ©lection. Sans doute pourrait-on enrichir la rĂ©flexion en Ă©tudiant d’autres titres, car les revues choisies appartiennent Ă  un vaste rĂ©seau trĂšs difficile Ă  dĂ©limiter. On pourrait Ă©galement prolonger la rĂ©flexion en Ă©tudiant les liens entre la critique et ses diffĂ©rents supports. Le foisonnement des pĂ©riodiques de l’époque prend Ă©galement sens par l’hybriditĂ© qui le caractĂ©rise : les liens entre la grande presse, les grandes revues, les pĂ©riodiques littĂ©raires et artistiques et les livres sont importants et conditionnent les modalitĂ©s d’écriture de la critique. Les Ă©crivains passent d’ailleurs souvent d’un support Ă  l’autre, tout comme ils passent de la revue au livre. Certes, on ne peut nier l’opportunisme Ă©ditorial de la mise en recueil, mais cette nĂ©cessitĂ© est souvent exploitĂ©e par les Ă©crivains et la forme du recueil s’adapte particuliĂšrement Ă  l’esthĂ©tique de la fragmentation qui se met en place Ă  l’époque12. Les recueils de cette pĂ©riode se prĂ©sentent parfois comme des crĂ©ations originales par l’hybriditĂ© de leur forme et le changement de statut de la critique qu’ils entraĂźnent. La thĂšse de Y. VĂ©rilhac selon laquelle la fonction du critique est ce qui permet l’autonomisation de la littĂ©rature est donc trĂšs convaincante, mais on peut parfois s’interroger sur la nĂ©cessaire sĂ©paration qu’il Ă©tablit entre la critique et l’art. Une confrontation plus poussĂ©e entre les diffĂ©rents types de support permettrait de souligner l’ambiguĂŻtĂ© fondamentale entre les deux domaines, avec une contamination et un brouillage qui fonctionne dans les deux sens. On arriverait ainsi Ă  la mĂȘme conclusion que l’auteur, Ă  savoir que le symbolisme, par la construction d’un systĂšme de mĂ©diatisation qui se fonde sur le mouvement propre au pĂ©riodique, serait la premiĂšre manifestation de l’avant‑garde. Cependant, ces quelques rĂ©serves n’enlĂšvent rien Ă  la qualitĂ© de l’ouvrage et Ă  la pertinence des analyses. L’étude, trĂšs bien menĂ©e, de la critique pĂ©riodique, permet une approche particuliĂšrement fĂ©conde de cette Ă©poque clĂ© qui voit s’imposer la figure de l’intellectuel au dĂ©triment de celle de l’artiste et qui assure une transition vers les innovations des avant‑gardes. Y. VĂ©rilhac redonne ainsi toute sa place Ă  un mouvement qui a longtemps pĂąti de certaines interprĂ©tations datĂ©es qui en faisaient une Ă©cole anti‑moderne et close sur elle‑mĂȘme. Il en montre au contraire la modernitĂ© et la complexitĂ©. Â