
Lire pour apprendre à aimer : la littérature comme philosophie morale
1La Connaissance de lâamour rend accessibles en français, dans la traduction de Solange Chavel, les articles publiĂ©s par Martha Nussbaum entre 1986 et 1990 et recueillis en volume en 1991. Ce recueil poursuit et prolonge les recherches de The Fragility of Goodness1, pour montrer, Ă partir dâune approche nĂ©oâaristotĂ©licienne, lâimportance de la littĂ©rature dans la philosophie morale et la thĂ©orie de lâaction. Les recherches de M. Nussbaum sâinscrivent dans la dĂ©marche adoptĂ©e, dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1980, par des philosophes comme Hilary Putnam, Cora Diamond ou Alasdair MacIntyre2, qui analysent les textes littĂ©raires comme lâexpression de cas moraux, thĂ©orisant ainsi des problĂ©matiques Ă©thiques Ă partir dâune approche phĂ©nomĂ©nologique des intrigues de fiction. Ces Ă©tudes ont surtout concernĂ© le genre du roman3 Ă partir de trois points de vue critique : la responsabilitĂ© morale de lâauteur4 , les enjeux Ă©thiques impliquĂ©s par la trame et les personnages fictionnels5, et enfin lâadhĂ©sion du lecteur Ă lâargumentation idĂ©ologique de lâintrigue6. Plus rĂ©cemment, des recueils dâarticles et des colloques7 ont montrĂ© lâimportance de cette analyse « Ă©thique » des enjeux littĂ©raires dans la critique amĂ©ricaine, mais aussi dans la thĂ©orisation philosophique et littĂ©raire de tradition française8. Dans ce contexte, la dĂ©marche de M. Nussbaum est pionniĂšre. Elle ne se limite pas Ă souligner lâimportance de la littĂ©rature pour la philosophie morale, mais entend dialoguer avec la thĂ©orie littĂ©raire9 et faire Ă son tour Ćuvre de critique, en proposant au lecteur des commentaires textuels de nombreux romans des Xixe et Xxe siĂšcles. Elle ne montre pas seulement la pertinence de la conception poĂ©tique dâAristote par rapport Ă sa philosophie Ă©thique et Ă sa thĂ©orie de lâaction10, mais cherche Ă appliquer les rĂ©flexions de The Fragility of Goodness Ă lâĆuvre de romanciers comme Henri James ou Marcel Proust. Elle attache ainsi une valeur Ă©thique Ă la rĂ©ception du texte littĂ©raire, Ă partir dâune conception cognitive des Ă©motions (quâelle a thĂ©orisĂ©e dans dâautres Ă©crits11), mais considĂšre aussi la dimension Ă©thique du travail de lâĂ©crivain (p. 244-250) et de la dĂ©libĂ©ration des personnages de fiction (p. 191-220). Je chercherai donc, dans ma prĂ©sentation de lâouvrage, Ă rendre compte, autant que possible, des analyses littĂ©raires que M. Nussbaum propose, pour ensuite envisager briĂšvement les apports et lâinfluence que ce texte a eus sur la thĂ©orisation littĂ©raire.
La Connaissance de lâamour.
2Dans son introduction, M. Nussbaum prĂ©sente le projet de son essai, pour le situer ensuite dans le contexte des recherches en philosophie Ă©thique. Son ouvrage entend montrer que certaines formes de rĂ©flexion philosophique ne peuvent ĂȘtre exprimĂ©es dans la forme conventionnelle de la prose philosophique, mais quâelles requiĂšrent une forme dâexpression capable de relever la complexitĂ© et la singularitĂ© du problĂšme traitĂ©. La littĂ©rature serait la forme dâexpression adaptĂ©e aux analyses de la philosophie morale, car le recours Ă la narration et le dĂ©ploiement du style permettent de rendre compte de chaque circonstance particuliĂšre et dâen exprimer implicitement la complexitĂ© (p. 20).
3M. Nussbaum situe ensuite sa dĂ©marche dans le contexte de la philosophie morale. Lâ « ancien conflit » (p. 25) entre Platon et Aristote au sujet de la fiction et de son pouvoir dâaffecter la vie morale du lecteur, a entraĂźnĂ© la sĂ©paration des deux disciplines et la tendance Ă considĂ©rer, avec Socrate, que les fictions nâont pas dâimportance Ă©thique profonde. Les rĂ©flexions actuelles en philosophie morale, quâelles soient kantiennes ou utilitaristes, posent ainsi la question morale dans des termes qui impliquent une conception Ă©thique particuliĂšre et qui ne permettent donc pas de confronter les conceptions concurrentes. M. Nussbaum propose en revanche de mener lâenquĂȘte Ă©thique Ă partir dâune question large et inclusive : « Comment un ĂȘtre humain doitâil vivre ? » (p. 47). LâĂ©tude des romans permet de rĂ©pondre Ă cette question, car lâĂ©criture romanesque prĂ©sente des conceptions de vie particuliĂšres et permet de les comparer. M. Nussbaum entend ainsi montrer que la « philosophie du roman » est fonciĂšrement aristotĂ©licienne (p. 62). Les romans quâelle analyse, en raison de leur forme mĂȘme, mettent en valeur des traits de lâĂ©thique dâAristote, et notamment lâincommensurabilitĂ© des objets de valeur, la valeur cognitive et morale des Ă©motions, la pertinence Ă©thique des Ă©vĂ©nements incontrĂŽlĂ©s, et surtout la prioritĂ© du particulier dans la dĂ©libĂ©ration Ă©thique, câestâĂ âdire lâimportance du contexte, de lâaccident et des relations morales particuliĂšres.
4Avant dâĂ©tayer ces propos par lâanalyse des textes, M. Nussbaum prĂ©cise les raisons qui la poussent Ă considĂ©rer lâĂ©criture et la lecture des romans comme un moyen de rĂ©flexion morale. Les romans constituent pour elle les « exemples de la vie » (p. 75), non pas parce quâils seraient « exemplaires », mais plutĂŽt parce quâils prĂ©sentent une plus grande complexitĂ© que lâexemple et quâils ne se limitent donc pas Ă faire signe vers une vĂ©ritĂ© morale, mais quâils exposent une expĂ©rience Ă©thique dans toute sa richesse. En ce sens, le roman est « meilleur que la vie », car il Ă©largit notre expĂ©rience morale et quâil propose une interprĂ©tation attentive du cas quâil expose. Enfin, le roman, en supposant une activitĂ© de lecture, Ă©tablit une relation avec le lecteur qui nâest ni de lâordre de lâexpĂ©rience directe ni de la rĂ©flexion, mais qui permet Ă la fois lâadhĂ©sion et la distance du lecteur, ainsi que la discussion et le partage autour dâun texte (p. 81). M. Nussbaum relĂšve enfin une question qui pousse plus loin ses rĂ©flexions de The Fragility of Goodness. Estâce que lâĆuvre littĂ©raire suscite (parfois) chez le lecteur une conscience qui dĂ©passe les limites de la question morale ? (p. 83). Lâanalyse de lâamour rĂ©vĂšle comment le roman permet dâaller auâdelĂ du souci moral.
1. Le discernement de la perception.
5Dans les deux premiers chapitres, M. Nussbaum prĂ©sente les principes philosophiques de sa dĂ©marche et pose la question de savoir quelle « science » pourrait ĂȘtre au fondement de la dĂ©libĂ©ration Ă©thique. Elle reprend les arguments dâAristote dans lâEthique Ă Nicomaque pour affirmer que le raisonnement pratique nâest pas scientifique â câestâĂ âdire quâil ne constitue pas une Ă©pistĂšmĂš â mais quâil dĂ©pend de la perception. Pour dĂ©fendre cette thĂšse, elle emprunte Ă Aristote trois arguments.
6Dâabord, la pluralitĂ© des valeurs et leur incommensurabilitĂ© empĂȘchent dâadopter un Ă©talon unique de valeur qui permettrait de « mesurer » chaque situation de choix et de dĂ©crire le choix rationnel en fonction de la « quantité » de valeur quâil produit. M. Nussbaum montre ensuite comment, pour rendre chaque valeur commensurable, il faudrait « transformer nos vies » selon les vĆux de Socrate dans le Protagoras. Il faudrait, par exemple, aimer moins un beau corps que la beautĂ© de ce corps et rechercher ainsi les personnes qui prĂ©sentent une plus grande « quantité » de beautĂ©. Cette forme dâamour, dâaprĂšs les propos de Diotime dans le Banquet, permettrait de rĂ©soudre les problĂšmes liĂ©s Ă lâacrasie, et rendre chaque dĂ©libĂ©ration juste et Ă©quitable, non seulement en ce qui concerne la beautĂ©, mais aussi par rapport au bien â puisque le kalon et lâagathon sont employĂ©s de maniĂšre interchangeable. M. Nussbaum souligne efficacement le caractĂšre visionnaire du projet platonicien : si toute valeur est commensurable, le corps de la personne aimĂ©e a exactement la mĂȘme qualitĂ© que son esprit, que la dĂ©mocratie athĂ©nienne, que la gĂ©omĂ©trie pythagoricienne (p. 177). Ce projet va Ă lâencontre de la structure mĂȘme de la vie humaine : un enfant sâendort contre le sein de sa mĂšre et chĂ©rit comme tels les objets particuliers qui lâentourent. Câest pour extirper lâamour du particulier et lâidĂ©e de lâincommensurabilitĂ© des valeurs que Platon, dans la RĂ©publique, affirme que dans la citĂ© idĂ©ale les enfants sont confiĂ©s Ă des nourrices, quâils ne connaissent pas la propriĂ©tĂ© privĂ©e et quâils ne lisent pas les poĂštes. M. Nussbaum reprend les arguments aristotĂ©liciens pour critiquer la thĂšse platonicienne : une telle sociĂ©tĂ© nâest pas seulement difficile Ă instituer, mais aussi pernicieuse, car le refus de lâoriginalitĂ© qualitative des personnes et des objets sape les sources principales de motivation pour choisir lâaction bonne, câestâĂ âdire la sollicitude pour ce que lâon possĂšde et lâamour pour ceux que lâon chĂ©rit (p. 185).
7Sâil nâexiste pas de « science » de la dĂ©libĂ©ration morale, ce nâest pas seulement parce que les valeurs sont incommensurables, mais parce que le choix moral repose moins sur un systĂšme figĂ© de rĂšgles que sur le caractĂšre particulier de chaque cas concret (p. 106). La rĂšgle gĂ©nĂ©rale sert dâesquisse et de cadre pour le discernement particulier. Câest ainsi que lâactivitĂ© dĂ©libĂ©rative est comparĂ©e Ă lâimprovisation théùtrale : si son jeu est improvisĂ©, lâacteur doit pourtant se conformer au cadre de lâaction, prĂȘter attention au jeu des autres personnages et incarner un rĂŽle cohĂ©rent (p. 149).
8Enfin, lâĂ©motion nâest pas un obstacle au choix rationnel, mais elle le suscite et lâoriente. M. Nussbaum considĂšre, Ă la suite dâAristote, que les Ă©motions ont une valeur cognitive et quâelles sont donc indispensables Ă la dĂ©libĂ©ration. Au lieu de causer lâacrasie, elles permettent dây porter remĂšde, car, contrairement Ă la conception socratique, lâacrasie est (souvent) due Ă un excĂšs de thĂ©orie et Ă un dĂ©faut de rĂ©action passionnelle (p. 126). Cette conception de la dĂ©libĂ©ration, fondĂ©e sur lâĂ©tude du particulier, suscitĂ©e par la pensĂ©e et orientĂ©e par la sympathie, nâa pas, pour M. Nussbaum, une pertinence seulement privĂ©e, mais sâapplique aussi Ă la dynamique juridique et politique du choix12(p. 156).
9AprĂšs avoir fixĂ© le cadre aristotĂ©licien des conditions de possibilitĂ© dâune connaissance Ă©thique â en reprenant en partie la rĂ©flexion de The Fragility of Goodness â M. Nussbaum entreprend de rechercher une « connaissance de lâamour », par la forme de pensĂ©e qui, dâaprĂšs elle, convient Ă cet objet particulier et sensuel, câestâĂ âdire par la fiction romanesque.
2. La Coupe dâor et lâĂ©thique aristotĂ©licienne.
10Les trois articles publiĂ©s dans la suite de lâouvrage, dont un avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© traduit et publiĂ© en France13, montrent comment la lecture de La Coupe dâor dâHenri James permet dâincarner et dâapprofondir la rĂ©flexion thĂ©orique des chapitres prĂ©cĂ©dents. M. Nussbaum mĂšne avec finesse une analyse des personnages et de leurs choix Ă©thiques pour montrer comment lâexpĂ©rience de lâamour, dans le roman, est Ă lâorigine dâune « connaissance » morale.
11Dans « La fĂȘlure dans le cristal », M. Nussbaum montre comment lâĂ©volution de lâamour de Maggie porte une rĂ©ponse implicite Ă la question « comment vivre ? ». En effet, les principes Ă©thiques qui guident Maggie au dĂ©but du roman (ne jamais faire de tort) se rĂ©vĂšlent inefficaces quand Maggie dĂ©couvre la « fĂȘlure » qui blesse son mariage avec le prince. Pour vivre et sâengager dans un amour humain il est nĂ©cessaire de sacrifier de sa propre puretĂ© morale (p. 205). Maggie est donc amenĂ©e Ă blesser Charlotte, mais, pour prĂ©server sa puretĂ© dans le monde dĂ©chu, elle considĂšre par une perception aiguĂ« et une sympathie vibrante les conflits quâelle affronte et la souffrance quâelle cause. Pourtant, la fin du roman rĂ©vĂšle que cette clartĂ© de perception nâest pas compatible avec lâexpĂ©rience de lâamour. M. Nussbaum analyse comment lâamour de Maggie pour le prince la pousse Ă renoncer volontairement Ă cette sensibilitĂ© attentive pour sâattacher Ă un seul individu particulier. Maggie dĂ©couvre que le choix entre valeurs concurrentes est tragique, car il suscite sa « crainte » et sa « pitié »14, mais que ce sont justement ces Ă©motions qui lâamĂšnent Ă sacrifier par amour la puretĂ© de sa vision (p. 208).
12Dans « âUne conscience aiguĂ« et pleinement responsableâ : littĂ©rature et imagination morale », M. Nussbaum montre que la recherche Ă©thique des personnages de James indique aussi des rĂšgles de conduite pour le lecteur et pour lâĂ©crivain. Lâanalyse du dialogue qui marque la difficile sĂ©paration entre Maggie et son pĂšre permet Ă M. Nussbaum de relever comment la conduite altruiste des personnages nâest pas dictĂ©e par des rĂšgles morales mais par lâattention Ă lâautre, par la perception de ses dĂ©sirs et par lâimprovisation qui permet aux personnages de rĂ©agir avec Ă©motion et sensibilitĂ© aux propos de lâinterlocuteur (p. 231). Le lecteur est appelĂ© Ă adopter la mĂȘme attention aiguĂ« et sensible qui permet lâĂ©panouissement Ă©thique de Adam et de Maggie. Les personnages de Fanny et Bob Assingham, qui assistent et commentent les aventures des protagonistes du roman, dĂ©finissent implicitement la tĂąche du lecteur. La premiĂšre adopte une perception fine, mais pour se dĂ©lecter de la complexitĂ© des cas particuliers, alors que le deuxiĂšme fonde sa moralitĂ© sur des principes et des conceptions gĂ©nĂ©raux. Câest lâexpĂ©rience de lâamour pour sa femme qui pousse Bob Ă sâouvrir Ă la perception des particuliers, et, inversement, câest lâamour pour son mari qui permet Ă Fanny de tirer de sa perception un apprentissage moral (p. 242). De mĂȘme, M. Nussbaum relĂšve que James dĂ©finit la tĂąche de lâauteur comme une tĂąche morale : par la crĂ©ation littĂ©raire, lâauteur crĂ©e un univers moral dont il est responsable, tout comme, par sa perception aiguĂ«, Maggie Verver dĂ©crit avec finesse les relations Ă©thiques qui la lient aux autres personnages (p. 250).
13Dans « lâĂ©quilibre perceptif : la thĂ©orie littĂ©raire et la thĂ©orie morale », M. Nussbaum, montre comment par lâanalyse des perceptions de Strether dans Les Ambassadeurs, il est possible de dĂ©crire deux conceptions Ă©thiques rivales et de relever clairement les confits et les tensions qui les opposent (p. 263). Le personnage de Mrs Newsome et plus gĂ©nĂ©ralement lâesprit des dames de Woollett incarne, dâaprĂšs M. Nussbaum, certains traits de lâĂ©thique rawlsienne. Mrs Newsome rĂ©prouve lâĂ©motion, la passivitĂ© et la perception du particulier : elle triomphe de la vie, mais elle ne vit pas. M. Nussbaum souligne que Mrs Newsome nâest ni une allĂ©gorie morale ni une caricature, mais un « portrait » de « certains traits les plus profonds et les plus sĂ©duisants de la moralitĂ© kantienne » (p. 270). Strether, envoyĂ© comme « ambassadeur » en Europe, est donc appelĂ© Ă atteindre une perception aiguĂ« des objets particuliers quâil dĂ©couvre. Mais sa rencontre avec Chad et Marie de Vionnet le porte Ă critiquer lâidĂ©e rawlsienne de jugement bien pesĂ© et Ă valoriser lâimportance des Ă©motions et de lâhĂ©sitation, pour dĂ©noncer les limites des formulations gĂ©nĂ©rales dans la dĂ©libĂ©ration Ă©thique.
3. Réponses et critiques : révolution, relativisme, transcendance éthiques.
14Dans « Perception et rĂ©volution », M. Nussbaum analyse la Princesse Casamassima pour critiquer les propos dâIrving Howe15, et affirmer que la conception aristotĂ©licienneâjamesienne du politique nâest ni rĂ©actionnaire ni fonciĂšrement impuissante. La valorisation dâune « perception aiguë » ne sert pas la dĂ©fense de lâaristocratie, mais souligne en revanche que si toutes les vies humaines ne sont pas aussi Ă©panouies, câest que les capacitĂ©s humaines fondamentales ne se dĂ©veloppent que sous certaines conditions matĂ©rielles, qui ne sont pas accessibles Ă tous dans lâĂ©tat actuel des choses16 (p. 301). Lâattention au particulier ne rend pas lâaction politique impuissante, mais appelle Ă un plus haut idĂ©al politique, attentif au bienâĂȘtre de chaque individu. Enfin, la conciliation entre attention au particulier et lutte politique permettrait de fonder une conception plus exigeante de la rĂ©volution, qui ne se limiterait pas Ă donner du pain, mais qui viserait à « changer le cĆur » (p. 321).
15Dans « Sophismes et conventions », M. Nussbaum entend dĂ©noncer le relativisme interprĂ©tatif quâelle relĂšve dans un article de Stanley Fish17. Elle critique lâidĂ©e selon laquelle la rĂ©ception dâun texte littĂ©raire ne pourrait aboutir quâĂ un pluralisme et, en dĂ©finitive, Ă un relativisme moral. En revanche, il est possible de dĂ©finir des critĂšres de vĂ©ritĂ©, comme le principe de nonâcontradiction, pour guider la comprĂ©hension Ă©thique dâun texte.
16Dans « Transcender lâhumanité », elle rĂ©pond Ă la question18 de savoir si lâaspiration humaine Ă une vie bonne se fait dans le cadre de lâhumain ou le transcende. Elle fonde sa rĂ©ponse sur lâanalyse du choix dâUlysse de quitter Calypsos et lâimmortalitĂ© pour retrouver son Ă©pouse mortelle. M. Nussbaum affirme que la recherche de la vie bonne nâest possible que dans et par les limites de lâexistence humaine qui seules permettent lâexpression des vertus morales, des liens dâamitiĂ© et des sentiments de pitiĂ© et de compassion â inutiles dans le monde des dieux (p. 551). La recherche dâune vie bonne est pourtant Ă lâorigine dâune « transcendance interne » (p. 556) qui revient Ă rechercher lâexcellence de la vertu ou lâimmortalitĂ© relative de lâart et de la pensĂ©e. M. Nussbaum affirme enfin que la philosophie morale nâest pas une forme de transcendance mais bien la recherche dâune sagesse pratique (p. 563).
4. Marcel et les limites de lâamour
17Dans les deux essais « LâĂąme en fictions » et « La connaissance de lâamour », M. Nussbaum analyse la conception proustienne de lâamour, pour montrer que la forme de la rĂ©flexion philosophique â la forme adoptĂ©e dans lâĂ©criture â influence largement le contenu de la rĂ©flexion. Elle montre en effet que le style philosophique, tel quâil est gĂ©nĂ©ralement conçu â cohĂ©rent, gĂ©nĂ©ral, prĂ©cis, objectif et non narratif â ne permet pas de dĂ©crire les Ă©motions, car il repose sur une conception platonicienne de lâĂąme. Cela implique que pour accĂ©der Ă la vĂ©ritĂ© de la connaissance, il est nĂ©cessaire de se soustraire Ă lâinfluence des Ă©motions et des appĂ©tits (p. 369). M. Nussbaum analyse comment la reprĂ©sentation de lâamour, dans Albertine disparue, relĂšve cette impuissance du raisonnement philosophique Ă connaĂźtre ce quâest lâamour : aprĂšs sâĂȘtre convaincu par le raisonnement quâil nâaime pas Albertine, Marcel apprend de Françoise quâAlbertine est partie. La souffrance quâil Ă©prouve lui rĂ©vĂšle la rĂ©alitĂ© de son amour. Le discours philosophique, affirme M. Nussbaum, ne se limite pas Ă aveugler le personnage sur la vĂ©ritĂ© de son sentiment, mais il empĂȘche Marcel dâaimer. ConnaĂźtre lâamour revient ainsi non seulement Ă le comprendre, mais aussi Ă lâexpĂ©rimenter, et câest seulement dans lâĂ©criture romanesque quâil est possible Ă la fois de susciter les passions et de les interprĂ©ter. Le « style » qui rend donc possible la connaissance de lâamour ne prĂ©sente pas les traits du discours philosophique mais il est plutĂŽt particulier, non systĂ©matique, fondĂ© sur une narration qui contient des contradictions irrĂ©solues.
18M. Nussbaum, montre toutefois les limites de lâexpĂ©rience de lâamour que propose lâĆuvre de Proust. La vĂ©ritĂ© de lâamour est fondĂ©e, dans le rĂ©cit dâAlbertine disparue, sur une impression cataleptique. La douleur que Marcel ressent sâimpose Ă lui comme authentique, car elle rĂ©vĂšle et manifeste Ă la fois le sentiment de lâamour. Mais le projet de fonder sa connaissance Ă©thique sur les impressions cataleptiques, affirme M. Nussbaum, rĂ©vĂšle de fait une forme de dĂ©ni de lâamour et un dĂ©sir forcenĂ© de contrĂŽle (p. 400). En effet, lâimpression cataleptique ne suppose pas de sortie de soi, et coexiste avec le scepticisme quant aux sentiments dâautrui. Câest parce quâil ne peut pas tolĂ©rer lâindĂ©pendance de lâautre que Marcel exige des impressions cataleptiques une certitude que lâautre ne peut jamais lui donner (p. 402). La connaissance de lâamour, relĂšve M. Nussbaum en analysant le Temps retrouvĂ©, ne peut se faire quâaprĂšs coup, et Ă nouveau, par la rĂ©flexion, qui permet de gĂ©nĂ©raliser nos impressions, pour connaĂźtre les « intermittences du cĆur », câestâĂ âdire les oscillations entre amour et dĂ©ni, qui constituent un trait essentiel de lâamour humain. M. Nussbaum affirme enfin, en commentant une nouvelle de Ann Beattie, que lâexpĂ©rience mĂȘme de lâamour peut permettre de surmonter le scepticisme en nous apprenant « à tomber »19, en faisant confiance aux sentiments que nous Ă©prouvons pour nous ouvrir Ă lâautre.
5. Lâamour par le rĂ©cit
19Dans « lâamour et lâindividu », M. Nussbaum met en pratique son idĂ©e selon laquelle, pour exprimer un contenu particulier et Ă©motionnel comme lâamour, il est nĂ©cessaire de recourir Ă un style dâĂ©criture en mesure de susciter des Ă©motions, Ă savoir un style narratif. Par une prose miânarrative, miâphilosophique, elle entend montrer, dâun cĂŽtĂ©, comment la droiture romantique fait de lâĂȘtre aimĂ©, avec son histoire et ses traits particuliers, une personne unique et irremplaçable aux yeux de lâamant. De lâautre, elle analyse comment lâaspiration platonicienne Ă un amour qui dĂ©passerait les caractĂ©ristiques individuelles de lâĂȘtre aimĂ© permettrait Ă lâamant de se consoler de la perte et dâaimer Ă nouveau.
20Dans « les Ă©motions narratives », M. Nussbaum entend prouver le lien indissoluble entre rĂ©cit et Ă©motions, Ă partir de lâanalyse de Molloy, Malone meurt et lâInnommable. Elle affirme en effet que nous apprenons notre rĂ©pertoire Ă©motionnel â et donc, dâaprĂšs une conception cognitive des Ă©motions, nous apprenons Ă connaĂźtre â par les histoires que nous entendons. LâĂ©tude du rĂ©cit est donc essentielle, non seulement Ă la philosophie morale, mais aussi Ă la philosophie de lâesprit et Ă la philosophie de lâaction (p. 462). Par les textes de Beckett, elle montre la contrepartie de ce lien indissoluble entre rĂ©cit et Ă©motions. Sâil est vrai que lâanalyse des histoires permet de dĂ©finir des formes de sentiment et des formes de vies, les Ă©motions que lâon tire du rĂ©cit sont encore et dĂ©jĂ le produit dâautres rĂ©cits. En un mot, il est impossible de sortir du rĂ©cit, si ce nâest par le silence. Les textes de Beckett, dâaprĂšs M. Nussbaum, dĂ©noncent le pouvoir formatant du rĂ©cit, qui impose aux personnages une conception coupable de lâamour et affecte ainsi leur façon dâaimer, de raconter et de comprendre lâamour (p. 457). Beckett, pourtant, affirmerait lâimpossibilitĂ© de dĂ©construire ces rĂ©cits dont ses personnages sont Ă jamais prisonniers. M. Nussbaum, en revanche, entend esquisser, Ă la fin de lâarticle, des pistes qui pourraient amorcer un travail de dĂ©construction.
21Dans « Le Bras de Steerforth » et « Lire pour vivre », elle montre en quoi la connaissance de lâamour que manifeste la littĂ©rature va auâdelĂ de la moralitĂ©. Par une analyse trĂšs fine des personnages de David Copperfield, M. Nussbaum pousse plus loin la conception smithienne des Ă©motions20. Elle part du constat quâun personnage Ă©thiquement fautif comme Steerforth, en dĂ©pit du cadre moralisant du roman de Dickens, suscite chez le jeune David, ainsi que chez le lecteur, un sentiment incontestable dâamour. Cet amour nâest pas lâamour de la moralitĂ©, incarnĂ© par le personnage dâAgnĂšs. M. Nussbaum entend pourtant montrer quâil y a une forme de moralitĂ© dans la volontĂ© de David dâaimer Steerforth sans le juger. Si lâamour dâAgnĂšs supposait un amour des valeurs, lâamour pour Steerforth nâa de fin quâen luiâmĂȘme, câest lâamour dâun ĂȘtre particulier et fini. Pourtant lâanalyse du roman permet de montrer que lâamour de David pour Steerforth, fondĂ© sur la perception authentique du particulier, sur le soutien gĂ©nĂ©reux et sur lâouverture Ă lâautre, est « meilleur et plus fort que la sagesse21 » dâAgnĂšs (p. 533). Si, dâaprĂšs Smith, lâamour, contrairement aux autres Ă©motions, risque de subvertir la communautĂ© morale et de dĂ©praver le spectateur judicieux (p. 510), M. Nussbaum montre comment un spectateur plus prompt aux Ă©motions et Ă la sympathie pourra en revanche opĂ©rer la synthĂšse entre amour du particulier et amour des valeurs.
De lâĂthique Ă la littĂ©rature
22La Connaissance de lâamour est conçu comme un texte manifeste, qui entend souligner la valeur Ă©thique de la littĂ©rature, non seulement pour porter bĂ©nĂ©fice Ă la philosophie morale, mais aussi Ă la critique littĂ©raire. M. Nussbaum esquisse ainsi des pistes de rĂ©flexions qui ont Ă©tĂ© reprises et approfondies depuis par les thĂ©oriciens de la littĂ©rature.
23M. Nussbaum affirme que nĂ©gliger la valeur Ă©thique des textes revient Ă nĂ©gliger un Ă©lĂ©ment important de leur contenu et une des motivations essentielles de la lecture (p. 287-291). Ces remarques ont influencĂ© la pratique des critiques littĂ©raires qui ont cherchĂ© Ă appliquer les analyses de M. Nussbaum Ă lâĂ©tude des textes, en inflĂ©chissant et nuançant son approche. Robert Eaglestone remarque ainsi quâune analyse Ă©thique des textes risque de prĂ©supposer quâil existe un sens du texte et que ce sens soit un22. Pour nuancer cet a priori dâunivocitĂ© et pour considĂ©rer que lâĂ©thique dâun texte peut aussi ĂȘtre multiple, fragmentĂ©e ou absente, Robert Eaglestone recommande le recours aux catĂ©gories bakhtiniennes de polyphonie et dialogisme23.
24M. Nussbaum entend prouver que la littĂ©rature, par sa structure narrative et son analyse des personnages, est la forme qui incarne une rĂ©flexion Ă©thique dâinspiration aristotĂ©licienne. Elle justifie cette approche en appliquant, implicitement, une conception aristotĂ©licienne de la poĂ©sie et de ses effets sur le public. Des critiques ont alors cherchĂ© Ă gĂ©nĂ©raliser ses propos en montrant que la littĂ©rature saurait aussi ĂȘtre comprise Ă partir dâautres approches philosophiques. Si une analyse aristotĂ©licienne de la rĂ©ception dâun texte tend Ă supposer une comprĂ©hension commune et partageable de sa signification Ă©thique, dâautres approches, comme la dĂ©construction, permettent de relever la « diffĂ©rance » propre Ă la lecture, comme lâanalyse de la Coupe dâor par Joseph Hillis Miller tend Ă montrer24.
25Lâouvrage de M. Nussbaum a le mĂ©rite dâĂ©viter deux Ă©cueils majeurs de lâanalyse Ă©thique : le moralisme et lâexemplaritĂ©. Dans La Connaissance de lâamour, la littĂ©rature nâest ni considĂ©rĂ©e comme la source dâune pĂ©dagogie moralisante ni comme un rĂ©servoir dâexemples philosophiques. M. Nussbaum mĂšne une analyse trĂšs fine des romans qui, dâaprĂšs elle, expriment implicitement des « thĂšses » Ă©thiques (p. 20). Mais lâanalyse des enjeux philosophiques prĂ©sents dans les Ă©crits de James ou de Proust ne permet pas dâappliquer les remarques de M. Nussbaum Ă tout texte littĂ©raire. Pour gĂ©nĂ©raliser lâanalyse Ă©thique Ă toute forme de rĂ©cit, la critique25 a donc cherchĂ© Ă relever les principes narratologiques qui lient fiction et souci Ă©thique, notamment Ă partir des analyses de Paul Ricoeur, dans Soi-mĂȘme comme un autre, de la relation entre engagement du personnage (ethos) et mise en intrigue (muthos)26.
26Les articles recueillis dans La Connaissance de lâamour illustrent de maniĂšre trĂšs stimulante comment lâanalyse fine des textes littĂ©raires peut se concilier avec la pensĂ©e philosophique. M. Nussbaum ne fixe pas de « mĂ©thode » dâanalyse philosophique, car lâimportance quâelle accorde aux Ă©motions suscitĂ©es par la lecture et Ă la libertĂ© du lecteur contredisent lâidĂ©al, pour ainsi dire « platonicien », dâune rĂšgle pour la « bonne » analyse philosophique. La critique littĂ©raire a depuis cherchĂ© Ă dĂ©finir les aspects qui pourraient guider une analyse Ă©thique de la littĂ©rature en considĂ©rant les contraintes issues de lâhistoire littĂ©raire et du caractĂšre spĂ©cifique de chaque genre textuel27.
27La Connaissance de lâamour a donc ouvert de nouvelles perspectives non seulement pour la philosophie morale, mais aussi pour les Ă©tudes littĂ©raires. Lâinfluence de cet ouvrage ne fait que confirmer sa valeur et sa richesse. Par ses analyses fines et stimulantes, Martha Nussbaum valorise et illustre la littĂ©rature et la pratique de la lecture, sans nier la littĂ©ralitĂ© du texte, mais en montrant comment cette littĂ©ralitĂ© et lâunivers fictif quâelle dĂ©voile nous poussent Ă lire « comme si notre vie en dĂ©pendait28 ».

