Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 13, numéro 3
titre article
Enrica Zanin

Lire pour apprendre à aimer : la littérature comme philosophie morale

Martha Craven Nussbaum, La Connaissance de l’amour, Essais sur la philosophie et la littĂ©rature, trad. Solange Chavel, Paris : Les Éditions du Cerf, 2010, EAN 9782204091800.

1La Connaissance de l’amour rend accessibles en français, dans la traduction de Solange Chavel, les articles publiĂ©s par Martha Nussbaum entre 1986 et 1990 et recueillis en volume en 1991. Ce recueil poursuit et prolonge les recherches de The Fragility of Goodness1, pour montrer, Ă  partir d’une approche nĂ©o‑aristotĂ©licienne, l’importance de la littĂ©rature dans la philosophie morale et la thĂ©orie de l’action. Les recherches de M. Nussbaum s’inscrivent dans la dĂ©marche adoptĂ©e, dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1980, par des philosophes comme Hilary Putnam, Cora Diamond ou Alasdair MacIntyre2, qui analysent les textes littĂ©raires comme l’expression de cas moraux, thĂ©orisant ainsi des problĂ©matiques Ă©thiques Ă  partir d’une approche phĂ©nomĂ©nologique des intrigues de fiction. Ces Ă©tudes ont surtout concernĂ© le genre du roman3 Ă  partir de trois points de vue critique : la responsabilitĂ© morale de l’auteur4 , les enjeux Ă©thiques impliquĂ©s par la trame et les personnages fictionnels5, et enfin l’adhĂ©sion du lecteur Ă  l’argumentation idĂ©ologique de l’intrigue6. Plus rĂ©cemment, des recueils d’articles et des colloques7 ont montrĂ© l’importance de cette analyse « Ă©thique » des enjeux littĂ©raires dans la critique amĂ©ricaine, mais aussi dans la thĂ©orisation philosophique et littĂ©raire de tradition française8. Dans ce contexte, la dĂ©marche de M. Nussbaum est pionniĂšre. Elle ne se limite pas Ă  souligner l’importance de la littĂ©rature pour la philosophie morale, mais entend dialoguer avec la thĂ©orie littĂ©raire9 et faire Ă  son tour Ɠuvre de critique, en proposant au lecteur des commentaires textuels de nombreux romans des Xixe et Xxe siĂšcles. Elle ne montre pas seulement la pertinence de la conception poĂ©tique d’Aristote par rapport Ă  sa philosophie Ă©thique et Ă  sa thĂ©orie de l’action10, mais cherche Ă  appliquer les rĂ©flexions de The Fragility of Goodness Ă  l’Ɠuvre de romanciers comme Henri James ou Marcel Proust. Elle attache ainsi une valeur Ă©thique Ă  la rĂ©ception du texte littĂ©raire, Ă  partir d’une conception cognitive des Ă©motions (qu’elle a thĂ©orisĂ©e dans d’autres Ă©crits11), mais considĂšre aussi la dimension Ă©thique du travail de l’écrivain (p. 244-250) et de la dĂ©libĂ©ration des personnages de fiction (p. 191-220). Je chercherai donc, dans ma prĂ©sentation de l’ouvrage, Ă  rendre compte, autant que possible, des analyses littĂ©raires que M. Nussbaum propose, pour ensuite envisager briĂšvement les apports et l’influence que ce texte a eus sur la thĂ©orisation littĂ©raire.

La Connaissance de l’amour.

2Dans son introduction, M. Nussbaum prĂ©sente le projet de son essai, pour le situer ensuite dans le contexte des recherches en philosophie Ă©thique. Son ouvrage entend montrer que certaines formes de rĂ©flexion philosophique ne peuvent ĂȘtre exprimĂ©es dans la forme conventionnelle de la prose philosophique, mais qu’elles requiĂšrent une forme d’expression capable de relever la complexitĂ© et la singularitĂ© du problĂšme traitĂ©. La littĂ©rature serait la forme d’expression adaptĂ©e aux analyses de la philosophie morale, car le recours Ă  la narration et le dĂ©ploiement du style permettent de rendre compte de chaque circonstance particuliĂšre et d’en exprimer implicitement la complexitĂ© (p. 20).

3M. Nussbaum situe ensuite sa dĂ©marche dans le contexte de la philosophie morale. L’ « ancien conflit » (p. 25) entre Platon et Aristote au sujet de la fiction et de son pouvoir d’affecter la vie morale du lecteur, a entraĂźnĂ© la sĂ©paration des deux disciplines et la tendance Ă  considĂ©rer, avec Socrate, que les fictions n’ont pas d’importance Ă©thique profonde. Les rĂ©flexions actuelles en philosophie morale, qu’elles soient kantiennes ou utilitaristes, posent ainsi la question morale dans des termes qui impliquent une conception Ă©thique particuliĂšre et qui ne permettent donc pas de confronter les conceptions concurrentes. M. Nussbaum propose en revanche de mener l’enquĂȘte Ă©thique Ă  partir d’une question large et inclusive : « Comment un ĂȘtre humain doit‑il vivre ? » (p. 47). L’étude des romans permet de rĂ©pondre Ă  cette question, car l’écriture romanesque prĂ©sente des conceptions de vie particuliĂšres et permet de les comparer. M. Nussbaum entend ainsi montrer que la « philosophie du roman » est fonciĂšrement aristotĂ©licienne (p. 62). Les romans qu’elle analyse, en raison de leur forme mĂȘme, mettent en valeur des traits de l’éthique d’Aristote, et notamment l’incommensurabilitĂ© des objets de valeur, la valeur cognitive et morale des Ă©motions, la pertinence Ă©thique des Ă©vĂ©nements incontrĂŽlĂ©s, et surtout la prioritĂ© du particulier dans la dĂ©libĂ©ration Ă©thique, c’est‑à‑dire l’importance du contexte, de l’accident et des relations morales particuliĂšres.

4Avant d’étayer ces propos par l’analyse des textes, M. Nussbaum prĂ©cise les raisons qui la poussent Ă  considĂ©rer l’écriture et la lecture des romans comme un moyen de rĂ©flexion morale. Les romans constituent pour elle les « exemples de la vie » (p. 75), non pas parce qu’ils seraient « exemplaires », mais plutĂŽt parce qu’ils prĂ©sentent une plus grande complexitĂ© que l’exemple et qu’ils ne se limitent donc pas Ă  faire signe vers une vĂ©ritĂ© morale, mais qu’ils exposent une expĂ©rience Ă©thique dans toute sa richesse. En ce sens, le roman est « meilleur que la vie », car il Ă©largit notre expĂ©rience morale et qu’il propose une interprĂ©tation attentive du cas qu’il expose. Enfin, le roman, en supposant une activitĂ© de lecture, Ă©tablit une relation avec le lecteur qui n’est ni de l’ordre de l’expĂ©rience directe ni de la rĂ©flexion, mais qui permet Ă  la fois l’adhĂ©sion et la distance du lecteur, ainsi que la discussion et le partage autour d’un texte (p. 81). M. Nussbaum relĂšve enfin une question qui pousse plus loin ses rĂ©flexions de The Fragility of Goodness. Est‑ce que l’Ɠuvre littĂ©raire suscite (parfois) chez le lecteur une conscience qui dĂ©passe les limites de la question morale ? (p. 83). L’analyse de l’amour rĂ©vĂšle comment le roman permet d’aller au‑delĂ  du souci moral.

1. Le discernement de la perception.

5Dans les deux premiers chapitres, M. Nussbaum prĂ©sente les principes philosophiques de sa dĂ©marche et pose la question de savoir quelle « science » pourrait ĂȘtre au fondement de la dĂ©libĂ©ration Ă©thique. Elle reprend les arguments d’Aristote dans l’Ethique Ă  Nicomaque pour affirmer que le raisonnement pratique n’est pas scientifique — c’est‑à‑dire qu’il ne constitue pas une Ă©pistĂšmĂš — mais qu’il dĂ©pend de la perception. Pour dĂ©fendre cette thĂšse, elle emprunte Ă  Aristote trois arguments.

6D’abord, la pluralitĂ© des valeurs et leur incommensurabilitĂ© empĂȘchent d’adopter un Ă©talon unique de valeur qui permettrait de « mesurer » chaque situation de choix et de dĂ©crire le choix rationnel en fonction de la « quantité » de valeur qu’il produit. M. Nussbaum montre ensuite comment, pour rendre chaque valeur commensurable, il faudrait « transformer nos vies » selon les vƓux de Socrate dans le Protagoras. Il faudrait, par exemple, aimer moins un beau corps que la beautĂ© de ce corps et rechercher ainsi les personnes qui prĂ©sentent une plus grande « quantité » de beautĂ©. Cette forme d’amour, d’aprĂšs les propos de Diotime dans le Banquet, permettrait de rĂ©soudre les problĂšmes liĂ©s Ă  l’acrasie, et rendre chaque dĂ©libĂ©ration juste et Ă©quitable, non seulement en ce qui concerne la beautĂ©, mais aussi par rapport au bien — puisque le kalon et l’agathon sont employĂ©s de maniĂšre interchangeable. M. Nussbaum souligne efficacement le caractĂšre visionnaire du projet platonicien : si toute valeur est commensurable, le corps de la personne aimĂ©e a exactement la mĂȘme qualitĂ© que son esprit, que la dĂ©mocratie athĂ©nienne, que la gĂ©omĂ©trie pythagoricienne (p. 177). Ce projet va Ă  l’encontre de la structure mĂȘme de la vie humaine : un enfant s’endort contre le sein de sa mĂšre et chĂ©rit comme tels les objets particuliers qui l’entourent. C’est pour extirper l’amour du particulier et l’idĂ©e de l’incommensurabilitĂ© des valeurs que Platon, dans la RĂ©publique, affirme que dans la citĂ© idĂ©ale les enfants sont confiĂ©s Ă  des nourrices, qu’ils ne connaissent pas la propriĂ©tĂ© privĂ©e et qu’ils ne lisent pas les poĂštes. M. Nussbaum reprend les arguments aristotĂ©liciens pour critiquer la thĂšse platonicienne : une telle sociĂ©tĂ© n’est pas seulement difficile Ă  instituer, mais aussi pernicieuse, car le refus de l’originalitĂ© qualitative des personnes et des objets sape les sources principales de motivation pour choisir l’action bonne, c’est‑à‑dire la sollicitude pour ce que l’on possĂšde et l’amour pour ceux que l’on chĂ©rit (p. 185).

7S’il n’existe pas de « science » de la dĂ©libĂ©ration morale, ce n’est pas seulement parce que les valeurs sont incommensurables, mais parce que le choix moral repose moins sur un systĂšme figĂ© de rĂšgles que sur le caractĂšre particulier de chaque cas concret (p. 106). La rĂšgle gĂ©nĂ©rale sert d’esquisse et de cadre pour le discernement particulier. C’est ainsi que l’activitĂ© dĂ©libĂ©rative est comparĂ©e Ă  l’improvisation théùtrale : si son jeu est improvisĂ©, l’acteur doit pourtant se conformer au cadre de l’action, prĂȘter attention au jeu des autres personnages et incarner un rĂŽle cohĂ©rent (p. 149).

8Enfin, l’émotion n’est pas un obstacle au choix rationnel, mais elle le suscite et l’oriente. M. Nussbaum considĂšre, Ă  la suite d’Aristote, que les Ă©motions ont une valeur cognitive et qu’elles sont donc indispensables Ă  la dĂ©libĂ©ration. Au lieu de causer l’acrasie, elles permettent d’y porter remĂšde, car, contrairement Ă  la conception socratique, l’acrasie est (souvent) due Ă  un excĂšs de thĂ©orie et Ă  un dĂ©faut de rĂ©action passionnelle (p. 126). Cette conception de la dĂ©libĂ©ration, fondĂ©e sur l’étude du particulier, suscitĂ©e par la pensĂ©e et orientĂ©e par la sympathie, n’a pas, pour M. Nussbaum, une pertinence seulement privĂ©e, mais s’applique aussi Ă  la dynamique juridique et politique du choix12(p. 156).

9AprĂšs avoir fixĂ© le cadre aristotĂ©licien des conditions de possibilitĂ© d’une connaissance Ă©thique — en reprenant en partie la rĂ©flexion de The Fragility of Goodness — M. Nussbaum entreprend de rechercher une « connaissance de l’amour », par la forme de pensĂ©e qui, d’aprĂšs elle, convient Ă  cet objet particulier et sensuel, c’est‑à‑dire par la fiction romanesque.

2. La Coupe d’or et l’éthique aristotĂ©licienne.

10Les trois articles publiĂ©s dans la suite de l’ouvrage, dont un avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© traduit et publiĂ© en France13, montrent comment la lecture de La Coupe d’or d’Henri James permet d’incarner et d’approfondir la rĂ©flexion thĂ©orique des chapitres prĂ©cĂ©dents. M. Nussbaum mĂšne avec finesse une analyse des personnages et de leurs choix Ă©thiques pour montrer comment l’expĂ©rience de l’amour, dans le roman, est Ă  l’origine d’une « connaissance » morale.

11Dans « La fĂȘlure dans le cristal », M. Nussbaum montre comment l’évolution de l’amour de Maggie porte une rĂ©ponse implicite Ă  la question « comment vivre ? ». En effet, les principes Ă©thiques qui guident Maggie au dĂ©but du roman (ne jamais faire de tort) se rĂ©vĂšlent inefficaces quand Maggie dĂ©couvre la « fĂȘlure » qui blesse son mariage avec le prince. Pour vivre et s’engager dans un amour humain il est nĂ©cessaire de sacrifier de sa propre puretĂ© morale (p. 205). Maggie est donc amenĂ©e Ă  blesser Charlotte, mais, pour prĂ©server sa puretĂ© dans le monde dĂ©chu, elle considĂšre par une perception aiguĂ« et une sympathie vibrante les conflits qu’elle affronte et la souffrance qu’elle cause. Pourtant, la fin du roman rĂ©vĂšle que cette clartĂ© de perception n’est pas compatible avec l’expĂ©rience de l’amour. M. Nussbaum analyse comment l’amour de Maggie pour le prince la pousse Ă  renoncer volontairement Ă  cette sensibilitĂ© attentive pour s’attacher Ă  un seul individu particulier. Maggie dĂ©couvre que le choix entre valeurs concurrentes est tragique, car il suscite sa « crainte » et sa « pitié »14, mais que ce sont justement ces Ă©motions qui l’amĂšnent Ă  sacrifier par amour la puretĂ© de sa vision (p. 208).

12Dans « ‘Une conscience aiguĂ« et pleinement responsable’ : littĂ©rature et imagination morale », M. Nussbaum montre que la recherche Ă©thique des personnages de James indique aussi des rĂšgles de conduite pour le lecteur et pour l’écrivain. L’analyse du dialogue qui marque la difficile sĂ©paration entre Maggie et son pĂšre permet Ă  M. Nussbaum de relever comment la conduite altruiste des personnages n’est pas dictĂ©e par des rĂšgles morales mais par l’attention Ă  l’autre, par la perception de ses dĂ©sirs et par l’improvisation qui permet aux personnages de rĂ©agir avec Ă©motion et sensibilitĂ© aux propos de l’interlocuteur (p. 231). Le lecteur est appelĂ© Ă  adopter la mĂȘme attention aiguĂ« et sensible qui permet l’épanouissement Ă©thique de Adam et de Maggie. Les personnages de Fanny et Bob Assingham, qui assistent et commentent les aventures des protagonistes du roman, dĂ©finissent implicitement la tĂąche du lecteur. La premiĂšre adopte une perception fine, mais pour se dĂ©lecter de la complexitĂ© des cas particuliers, alors que le deuxiĂšme fonde sa moralitĂ© sur des principes et des conceptions gĂ©nĂ©raux. C’est l’expĂ©rience de l’amour pour sa femme qui pousse Bob Ă  s’ouvrir Ă  la perception des particuliers, et, inversement, c’est l’amour pour son mari qui permet Ă  Fanny de tirer de sa perception un apprentissage moral (p. 242). De mĂȘme, M. Nussbaum relĂšve que James dĂ©finit la tĂąche de l’auteur comme une tĂąche morale : par la crĂ©ation littĂ©raire, l’auteur crĂ©e un univers moral dont il est responsable, tout comme, par sa perception aiguĂ«, Maggie Verver dĂ©crit avec finesse les relations Ă©thiques qui la lient aux autres personnages (p. 250).

13Dans « l’équilibre perceptif : la thĂ©orie littĂ©raire et la thĂ©orie morale », M. Nussbaum, montre comment par l’analyse des perceptions de Strether dans Les Ambassadeurs, il est possible de dĂ©crire deux conceptions Ă©thiques rivales et de relever clairement les confits et les tensions qui les opposent (p. 263). Le personnage de Mrs Newsome et plus gĂ©nĂ©ralement l’esprit des dames de Woollett incarne, d’aprĂšs M. Nussbaum, certains traits de l’éthique rawlsienne. Mrs Newsome rĂ©prouve l’émotion, la passivitĂ© et la perception du particulier : elle triomphe de la vie, mais elle ne vit pas. M. Nussbaum souligne que Mrs Newsome n’est ni une allĂ©gorie morale ni une caricature, mais un « portrait » de « certains traits les plus profonds et les plus sĂ©duisants de la moralitĂ© kantienne » (p. 270). Strether, envoyĂ© comme « ambassadeur » en Europe, est donc appelĂ© Ă  atteindre une perception aiguĂ« des objets particuliers qu’il dĂ©couvre. Mais sa rencontre avec Chad et Marie de Vionnet le porte Ă  critiquer l’idĂ©e rawlsienne de jugement bien pesĂ© et Ă  valoriser l’importance des Ă©motions et de l’hĂ©sitation, pour dĂ©noncer les limites des formulations gĂ©nĂ©rales dans la dĂ©libĂ©ration Ă©thique.

3. Réponses et critiques : révolution, relativisme, transcendance éthiques.

14Dans « Perception et rĂ©volution », M. Nussbaum analyse la Princesse Casamassima pour critiquer les propos d’Irving Howe15, et affirmer que la conception aristotĂ©licienne‑jamesienne du politique n’est ni rĂ©actionnaire ni fonciĂšrement impuissante. La valorisation d’une « perception aiguë » ne sert pas la dĂ©fense de l’aristocratie, mais souligne en revanche que si toutes les vies humaines ne sont pas aussi Ă©panouies, c’est que les capacitĂ©s humaines fondamentales ne se dĂ©veloppent que sous certaines conditions matĂ©rielles, qui ne sont pas accessibles Ă  tous dans l’état actuel des choses16 (p. 301). L’attention au particulier ne rend pas l’action politique impuissante, mais appelle Ă  un plus haut idĂ©al politique, attentif au bien‑ĂȘtre de chaque individu. Enfin, la conciliation entre attention au particulier et lutte politique permettrait de fonder une conception plus exigeante de la rĂ©volution, qui ne se limiterait pas Ă  donner du pain, mais qui viserait Ă  « changer le cƓur » (p. 321).

15Dans « Sophismes et conventions », M. Nussbaum entend dĂ©noncer le relativisme interprĂ©tatif qu’elle relĂšve dans un article de Stanley Fish17. Elle critique l’idĂ©e selon laquelle la rĂ©ception d’un texte littĂ©raire ne pourrait aboutir qu’à un pluralisme et, en dĂ©finitive, Ă  un relativisme moral. En revanche, il est possible de dĂ©finir des critĂšres de vĂ©ritĂ©, comme le principe de non‑contradiction, pour guider la comprĂ©hension Ă©thique d’un texte.

16Dans « Transcender l’humanité », elle rĂ©pond Ă  la question18 de savoir si l’aspiration humaine Ă  une vie bonne se fait dans le cadre de l’humain ou le transcende. Elle fonde sa rĂ©ponse sur l’analyse du choix d’Ulysse de quitter Calypsos et l’immortalitĂ© pour retrouver son Ă©pouse mortelle. M. Nussbaum affirme que la recherche de la vie bonne n’est possible que dans et par les limites de l’existence humaine qui seules permettent l’expression des vertus morales, des liens d’amitiĂ© et des sentiments de pitiĂ© et de compassion — inutiles dans le monde des dieux (p. 551). La recherche d’une vie bonne est pourtant Ă  l’origine d’une « transcendance interne » (p. 556) qui revient Ă  rechercher l’excellence de la vertu ou l’immortalitĂ© relative de l’art et de la pensĂ©e. M. Nussbaum affirme enfin que la philosophie morale n’est pas une forme de transcendance mais bien la recherche d’une sagesse pratique (p. 563).

4. Marcel et les limites de l’amour

17Dans les deux essais « L’ñme en fictions » et « La connaissance de l’amour », M. Nussbaum analyse la conception proustienne de l’amour, pour montrer que la forme de la rĂ©flexion philosophique — la forme adoptĂ©e dans l’écriture — influence largement le contenu de la rĂ©flexion. Elle montre en effet que le style philosophique, tel qu’il est gĂ©nĂ©ralement conçu — cohĂ©rent, gĂ©nĂ©ral, prĂ©cis, objectif et non narratif —  ne permet pas de dĂ©crire les Ă©motions, car il repose sur une conception platonicienne de l’ñme. Cela implique que pour accĂ©der Ă  la vĂ©ritĂ© de la connaissance, il est nĂ©cessaire de se soustraire Ă  l’influence des Ă©motions et des appĂ©tits (p. 369). M. Nussbaum analyse comment la reprĂ©sentation de l’amour, dans Albertine disparue, relĂšve cette impuissance du raisonnement philosophique Ă  connaĂźtre ce qu’est l’amour : aprĂšs s’ĂȘtre convaincu par le raisonnement qu’il n’aime pas Albertine, Marcel apprend de Françoise qu’Albertine est partie. La souffrance qu’il Ă©prouve lui rĂ©vĂšle la rĂ©alitĂ© de son amour. Le discours philosophique, affirme M. Nussbaum, ne se limite pas Ă  aveugler le personnage sur la vĂ©ritĂ© de son sentiment, mais il empĂȘche Marcel d’aimer. ConnaĂźtre l’amour revient ainsi non seulement Ă  le comprendre, mais aussi Ă  l’expĂ©rimenter, et c’est seulement dans l’écriture romanesque qu’il est possible Ă  la fois de susciter les passions et de les interprĂ©ter. Le « style » qui rend donc possible la connaissance de l’amour ne prĂ©sente pas les traits du discours philosophique mais il est plutĂŽt particulier, non systĂ©matique, fondĂ© sur une narration qui contient des contradictions irrĂ©solues.

18M. Nussbaum, montre toutefois les limites de l’expĂ©rience de l’amour que propose l’Ɠuvre de Proust. La vĂ©ritĂ© de l’amour est fondĂ©e, dans le rĂ©cit d’Albertine disparue, sur une impression cataleptique. La douleur que Marcel ressent s’impose Ă  lui comme authentique, car elle rĂ©vĂšle et manifeste Ă  la fois le sentiment de l’amour. Mais le projet de fonder sa connaissance Ă©thique sur les impressions cataleptiques, affirme M. Nussbaum, rĂ©vĂšle de fait une forme de dĂ©ni de l’amour et un dĂ©sir forcenĂ© de contrĂŽle (p. 400). En effet, l’impression cataleptique ne suppose pas de sortie de soi, et coexiste avec le scepticisme quant aux sentiments d’autrui. C’est parce qu’il ne peut pas tolĂ©rer l’indĂ©pendance de l’autre que Marcel exige des impressions cataleptiques une certitude que l’autre ne peut jamais lui donner (p. 402). La connaissance de l’amour, relĂšve M. Nussbaum en analysant le Temps retrouvĂ©, ne peut se faire qu’aprĂšs coup, et Ă  nouveau, par la rĂ©flexion, qui permet de gĂ©nĂ©raliser nos impressions, pour connaĂźtre les « intermittences du cƓur », c’est‑à‑dire les oscillations entre amour et dĂ©ni, qui constituent un trait essentiel de l’amour humain. M. Nussbaum affirme enfin, en commentant une nouvelle de Ann Beattie, que l’expĂ©rience mĂȘme de l’amour peut permettre de surmonter le scepticisme en nous apprenant « à tomber »19, en faisant confiance aux sentiments que nous Ă©prouvons pour nous ouvrir Ă  l’autre.

5. L’amour par le rĂ©cit

19Dans « l’amour et l’individu », M. Nussbaum met en pratique son idĂ©e selon laquelle, pour exprimer un contenu particulier et Ă©motionnel comme l’amour, il est nĂ©cessaire de recourir Ă  un style d’écriture en mesure de susciter des Ă©motions, Ă  savoir un style narratif. Par une prose mi‑narrative, mi‑philosophique, elle entend montrer, d’un cĂŽtĂ©, comment la droiture romantique fait de l’ĂȘtre aimĂ©, avec son histoire et ses traits particuliers, une personne unique et irremplaçable aux yeux de l’amant. De l’autre, elle analyse comment l’aspiration platonicienne Ă  un amour qui dĂ©passerait les caractĂ©ristiques individuelles de l’ĂȘtre aimĂ© permettrait Ă  l’amant de se consoler de la perte et d’aimer Ă  nouveau.

20Dans « les Ă©motions narratives », M. Nussbaum entend prouver le lien indissoluble entre rĂ©cit et Ă©motions, Ă  partir de l’analyse de Molloy, Malone meurt et l’Innommable. Elle affirme en effet que nous apprenons notre rĂ©pertoire Ă©motionnel — et donc, d’aprĂšs une conception cognitive des Ă©motions, nous apprenons Ă  connaĂźtre — par les histoires que nous entendons. L’étude du rĂ©cit est donc essentielle, non seulement Ă  la philosophie morale, mais aussi Ă  la philosophie de l’esprit et Ă  la philosophie de l’action (p. 462). Par les textes de Beckett, elle montre la contrepartie de ce lien indissoluble entre rĂ©cit et Ă©motions. S’il est vrai que l’analyse des histoires permet de dĂ©finir des formes de sentiment et des formes de vies, les Ă©motions que l’on tire du rĂ©cit sont encore et dĂ©jĂ  le produit d’autres rĂ©cits. En un mot, il est impossible de sortir du rĂ©cit, si ce n’est par le silence. Les textes de Beckett, d’aprĂšs M. Nussbaum, dĂ©noncent le pouvoir formatant du rĂ©cit, qui impose aux personnages une conception coupable de l’amour et affecte ainsi leur façon d’aimer, de raconter et de comprendre l’amour (p. 457). Beckett, pourtant, affirmerait l’impossibilitĂ© de dĂ©construire ces rĂ©cits dont ses personnages sont Ă  jamais prisonniers. M. Nussbaum, en revanche, entend esquisser, Ă  la fin de l’article, des pistes qui pourraient amorcer un travail de dĂ©construction.

21Dans « Le Bras de Steerforth » et « Lire pour vivre », elle montre en quoi la connaissance de l’amour que manifeste la littĂ©rature va au‑delĂ  de la moralitĂ©. Par une analyse trĂšs fine des personnages de David Copperfield, M. Nussbaum pousse plus loin la conception smithienne des Ă©motions20. Elle part du constat qu’un personnage Ă©thiquement fautif comme Steerforth, en dĂ©pit du cadre moralisant du roman de Dickens, suscite chez le jeune David, ainsi que chez le lecteur, un sentiment incontestable d’amour. Cet amour n’est pas l’amour de la moralitĂ©, incarnĂ© par le personnage d’AgnĂšs. M. Nussbaum entend pourtant montrer qu’il y a une forme de moralitĂ© dans la volontĂ© de David d’aimer Steerforth sans le juger. Si l’amour d’AgnĂšs supposait un amour des valeurs, l’amour pour Steerforth n’a de fin qu’en lui‑mĂȘme, c’est l’amour d’un ĂȘtre particulier et fini. Pourtant l’analyse du roman permet de montrer que l’amour de David pour Steerforth, fondĂ© sur la perception authentique du particulier, sur le soutien gĂ©nĂ©reux et sur l’ouverture Ă  l’autre, est « meilleur et plus fort que la sagesse21 » d’AgnĂšs (p. 533). Si, d’aprĂšs Smith, l’amour, contrairement aux autres Ă©motions, risque de subvertir la communautĂ© morale et de dĂ©praver le spectateur judicieux (p. 510), M. Nussbaum montre comment un spectateur plus prompt aux Ă©motions et Ă  la sympathie pourra en revanche opĂ©rer la synthĂšse entre amour du particulier et amour des valeurs.

De l’Éthique Ă  la littĂ©rature

22La Connaissance de l’amour est conçu comme un texte manifeste, qui entend souligner la valeur Ă©thique de la littĂ©rature, non seulement pour porter bĂ©nĂ©fice Ă  la philosophie morale, mais aussi Ă  la critique littĂ©raire. M. Nussbaum esquisse ainsi des pistes de rĂ©flexions qui ont Ă©tĂ© reprises et approfondies depuis par les thĂ©oriciens de la littĂ©rature.

23M. Nussbaum affirme que nĂ©gliger la valeur Ă©thique des textes revient Ă  nĂ©gliger un Ă©lĂ©ment important de leur contenu et une des motivations essentielles de la lecture (p. 287-291). Ces remarques ont influencĂ© la pratique des critiques littĂ©raires qui ont cherchĂ© Ă  appliquer les analyses de M. Nussbaum Ă  l’étude des textes, en inflĂ©chissant et nuançant son approche. Robert Eaglestone remarque ainsi qu’une analyse Ă©thique des textes risque de prĂ©supposer qu’il existe un sens du texte et que ce sens soit un22. Pour nuancer cet a priori d’univocitĂ© et pour considĂ©rer que l’éthique d’un texte peut aussi ĂȘtre multiple, fragmentĂ©e ou absente, Robert Eaglestone recommande le recours aux catĂ©gories bakhtiniennes de polyphonie et dialogisme23.

24M. Nussbaum entend prouver que la littĂ©rature, par sa structure narrative et son analyse des personnages, est la forme qui incarne une rĂ©flexion Ă©thique d’inspiration aristotĂ©licienne. Elle justifie cette approche en appliquant, implicitement, une conception aristotĂ©licienne de la poĂ©sie et de ses effets sur le public. Des critiques ont alors cherchĂ© Ă  gĂ©nĂ©raliser ses propos en montrant que la littĂ©rature saurait aussi ĂȘtre comprise Ă  partir d’autres approches philosophiques. Si une analyse aristotĂ©licienne de la rĂ©ception d’un texte tend Ă  supposer une comprĂ©hension commune et partageable de sa signification Ă©thique, d’autres approches, comme la dĂ©construction, permettent de relever la « diffĂ©rance » propre Ă  la lecture, comme l’analyse de la Coupe d’or par Joseph Hillis Miller tend Ă  montrer24.

25L’ouvrage de M. Nussbaum a le mĂ©rite d’éviter deux Ă©cueils majeurs de l’analyse Ă©thique : le moralisme et l’exemplaritĂ©. Dans La Connaissance de l’amour, la littĂ©rature n’est ni considĂ©rĂ©e comme la source d’une pĂ©dagogie moralisante ni comme un rĂ©servoir d’exemples philosophiques. M. Nussbaum mĂšne une analyse trĂšs fine des romans qui, d’aprĂšs elle, expriment implicitement des « thĂšses » Ă©thiques (p. 20). Mais l’analyse des enjeux philosophiques prĂ©sents dans les Ă©crits de James ou de Proust ne permet pas d’appliquer les remarques de M. Nussbaum Ă  tout texte littĂ©raire. Pour gĂ©nĂ©raliser l’analyse Ă©thique Ă  toute forme de rĂ©cit, la critique25 a donc cherchĂ© Ă  relever les principes narratologiques qui lient fiction et souci Ă©thique, notamment Ă  partir des analyses de Paul Ricoeur, dans Soi-mĂȘme comme un autre, de la relation entre engagement du personnage (ethos) et mise en intrigue (muthos)26.

26Les articles recueillis dans La Connaissance de l’amour illustrent de maniĂšre trĂšs stimulante comment l’analyse fine des textes littĂ©raires peut se concilier avec la pensĂ©e philosophique. M. Nussbaum ne fixe pas de « mĂ©thode » d’analyse philosophique, car l’importance qu’elle accorde aux Ă©motions suscitĂ©es par la lecture et Ă  la libertĂ© du lecteur contredisent l’idĂ©al, pour ainsi dire « platonicien », d’une rĂšgle pour la « bonne » analyse philosophique. La critique littĂ©raire a depuis cherchĂ© Ă  dĂ©finir les aspects qui pourraient guider une analyse Ă©thique de la littĂ©rature en considĂ©rant les contraintes issues de l’histoire littĂ©raire et du caractĂšre spĂ©cifique de chaque genre textuel27.

27La Connaissance de l’amour a donc ouvert de nouvelles perspectives non seulement pour la philosophie morale, mais aussi pour les Ă©tudes littĂ©raires. L’influence de cet ouvrage ne fait que confirmer sa valeur et sa richesse. Par ses analyses fines et stimulantes, Martha Nussbaum valorise et illustre la littĂ©rature et la pratique de la lecture, sans nier la littĂ©ralitĂ© du texte, mais en montrant comment cette littĂ©ralitĂ© et l’univers fictif qu’elle dĂ©voile nous poussent Ă  lire « comme si notre vie en dĂ©pendait28 ».