Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 13, numéro 3
titre article
Guillaume Bellon

« Une façon de s’imaginer comme individu » : Barthes lecteur

Kris Pint, The Perverse Art of reading. On the phantasmatic Semiology in Roland Barthes’Cours au CollĂšge de France, Amsterdam/New York : Rodopi, coll. « Faux titre », 2010, 293 p., EAN 9789042030923.

1Tout un paysage dans une fĂšve ; l’idĂ©e mĂȘme de littĂ©rature dans la couleur « jaune » d’un chat ; la bontĂ© d’une vie passĂ©e dans la façon maladroite dont une enfant noue ses mains : la pensĂ©e barthĂ©sienne nous a appris Ă  investir le dĂ©tail dans sa puissance d’expansion. C’est cette leçon que reconduit l’ouvrage de Kris Pint, lequel travaille Ă  dĂ©ployer, Ă  partir d’un portrait oubliĂ© de deux sƓurs lisant1, toute une question : celle de l’expĂ©rience de la littĂ©rature, telle que les cours au CollĂšge de France de Barthes, et avant eux certaines positions de l’Ɠuvre Ă©crite, en dĂ©finissent les enjeux dans la construction d’un sujet. Construction active (conformĂ©ment Ă  la « sĂ©miologie active » que, dans sa leçon inaugurale, le professeur dit vouloir mettre en Ɠuvre, et qu’à sa suite, Kr. Pint essaie d’expliciter) autant que problĂ©matique : le vƓu Ă©nigmatique de « faire partir, chaque annĂ©e, cet enseignement d’un fantasme » figure la porte d’entrĂ©e privilĂ©giĂ©e par l’ouvrage dans l’exploration des lieux entre ce que la narratologie, naguĂšre, eĂ»t appelĂ© la fiction et la rĂ©alitĂ©, et qu’il faut se rĂ©soudre Ă  formuler d’une façon plus nue : la littĂ©rature et la vie.

2The Perverse Art of Reading, par son premier titre, engage un parcours bien plus vaste que celui circonscrit par son sous-titre (On the phantasmatic Semiology in Roland Barthes’ cours au CollĂšge de France). Si l’introduction pose les implications d’une lecture investie du poids du fantasme, Kr. Pint choisit ensuite d’en fixer d’abord le cadrage thĂ©orique large (principalement autour de deux pĂŽles : la psychanalyse ; Nietzsche), avant de poursuivre l’évolution de l’apprĂ©hension du geste de lire dans la pensĂ©e de Barthes, et son ultime inflexion durant les quatre annĂ©es pendant lesquelles le professeur occupe une chaire de « SĂ©miologie littĂ©raire ». En travaillant ainsi Ă  un rĂ©trĂ©cissement progressif de l’empan d’étude, la dĂ©marche tĂ©moigne d’un rapport ambivalent aux notes de cours : dĂ©clarĂ©es de peu d’intĂ©rĂȘt pour la comprĂ©hension globale de l’Ɠuvre (« In terms of content, this lecture series does not house the most interesting elements of Barthes’ work » ; p. 26), elles sont pourtant dĂ©fendues comme ensemble Ă  reconsidĂ©rer pour la rĂ©flexion d’aprĂšs le « tournant Ă©thique » de la littĂ©rature (p. 27). Seule la derniĂšre section de l’ouvrage (intitulĂ©e « Lessons from an amateur » ; p. 257‑276), via la difficultĂ© Ă  faire de cet « art pervers » une pĂ©dagogie, approche la singularitĂ© du corpus annoncĂ©. La possibilitĂ© de la lecture comme chance d’individuation — selon le mot empruntĂ© Ă  Deleuze dont Barthes lui-mĂȘme (mais avec distance, mais avec lĂ©gĂšretĂ©) s’empare — n’en conduit pas moins l’ouvrage. Et c’est Ă  celle‑ci que je m’arrĂȘterai ; aussi les remarques suivantes ne s’inscrivent‑elles pas dans l’ordre du compte rendu, de la reprise et de la mesure des propositions de l’ouvrage, mais cherchent‑elles Ă  en ressaisir les pistes autant qu’à les reformuler, en lien avec les enjeux de ce neuviĂšme numĂ©ro de LHT.

Quatre lectures ?

3Kr. Pint, Ă  la faveur d’une proposition du Roland Barthes, distingue ainsi quatre « façons de lire2 » chez l’auteur, et souligne l’assomption de « la lecture perverse » (« perverse reading ») dans la pensĂ©e de celui que Tiphaine Samoyault appelait dĂ©jĂ , en 2002, le « dernier Barthes » — celui des cours —, auquel Jean‑Pierre Richard a consacrĂ© un lumineux petit essai (Roland Barthes, dernier paysage) dont on peut regretter l’absence dans la bibliographie secondaire somme toute assez restreinte3. Reprenons ces modalitĂ©s de lecture dans l’ordre choisi par Kr. Pint : la lecture hystĂ©rique (qui ne donne d’autre chance au texte que celle du premier degrĂ©, et dont Emma Bovary serait alors le type) ; l’obsessionnelle (laquelle cherche, Ă  force d’érudition, Ă  combler toutes les lacunes du texte : l’exemple en serait donnĂ© par la critique universitaire telle que Critique et vĂ©ritĂ© l’épingle) ; la paranoĂŻaque (illustrĂ©e par Le Pendule de Foucault d’Umberto Eco ou l’étrange Feu pĂąle de Nabokov) ; la « perverse » qui veut maintenir la possibilitĂ© d’apparition de la rĂ©alitĂ© dans le texte (et qu’illustre, pour Kr. Pint, cette citation du Plaisir du texte, donnĂ©e p. 147 : « je sais bien que ce ne sont que des mots, mais tout de mĂȘme  » ; les italiques sont de Barthes). Ces modalitĂ©s, plus que des modes fixes et arrĂȘtĂ©s, dĂ©finissent pour l’auteur du Roland Barthes autant d’humeurs saisissant le lecteur, et il serait intĂ©ressant de les penser dans la reconfiguration constante Ă  laquelle elles donnent lieu. Reconfiguration dont la carte temporaire dĂ©finirait alors le sujet, et justifierait la protestation du Roland Barthes : « mon corps n’est pas le mĂȘme que le vĂŽtre4 » — tantĂŽt plus paranoĂŻaque que pervers, ou confusĂ©ment paranoĂŻaque aprĂšs avoir Ă©tĂ© obsessionnel
 « à la fois ou tour Ă  tour », dit encore Barthes, en une rectification qu’ignore Kr. Pint. Le choix est fait d’observer l’essayage et l’abandon successif, chez Barthes, de ces lectures possibles : l’évolution de la conception de la lecture se fait alors rĂ©cit intellectuel ; comme tout rĂ©cit, celui‑ci encourt le risque de construire une identitĂ©, de niveler la somme de propositions singuliĂšres qu’appelle, Ă  chaque fois dans un contexte provisoire, l’attention au lecteur ou Ă  la lecture (selon une distinction, sans doute mal Ă©tablie par Barthes, mais que ne repose pas l’étude).

4Si l’on revient Ă  la proposition d’une « lecture perverse » Ă  l’Ɠuvre dans la pensĂ©e barthĂ©sienne, deux entrĂ©es en dessinent les conditions : la « dĂ©rive » et la « bĂȘtise ». Les mots sont ceux de Barthes lui‑mĂȘme, et demandent Ă  ĂȘtre reformulĂ©s : la « dĂ©rive » promet une distance heureuse, une inconsĂ©quence dans l’usage fait du texte des autres ; la « bĂȘtise » recouvre une intimitĂ© qui risque toujours, dĂšs lors qu’elle est insĂ©rĂ©e dans le texte de savoir, de dĂ©cevoir chez le lecteur l’attente d’une formalisation, d’une Ă©laboration suffisante de l’idĂ©e qui en faciliterait le rapatriement dans sa propre expĂ©rience. Ressorts Ă©vidents de la pensĂ©e barthĂ©sienne, ces modalitĂ©s jouent dans le mĂȘme temps son difficile partage. C’est lĂ  sans doute la modalitĂ© la plus retorse des gestes barthĂ©siens pour qui chercherait, au moment d’en considĂ©rer l’hĂ©ritage, Ă  le prolonger : la « lecture perverse » (selon les mots de Kr. Pint) n’est pas reconductible sans amĂ©nagement ; elle ne vaut pas « art de faire » et ne se veut pas programme.  Elle amĂ©nage une possibilitĂ© dont le risque reste grand qu’elle ne puisse ensuite que « se rĂ©pĂ©ter — sans jamais rien introduire5 ». Soucieuse de sa disponibilitĂ©, attentive Ă  son ré‑emploi, une telle lecture n’est peut‑ĂȘtre pas tout Ă  fait « perverse » : on pourrait discuter le choix du terme (mĂȘme en partie dĂ©sengagĂ© de toute acception technique, imposante), notamment en ce qu’il mĂ©nage une part trop belle Ă  la psychanalyse.

Des intertextes antagonistes

5La quĂȘte, souvent relancĂ©e, d’un sentiment d’étrangetĂ© — et d’étrangetĂ© Ă  soi — au cƓur de la lecture entraĂźne bien le dĂ©sir d’une dĂ©stabilisation du sujet (« The texte de jouissance   profoundy destabilizes the reader’s identity », p. 141) ; celle-ci, pourtant, ne va pas tant dans le sens d’une dĂ©construction du moi et de ses instances qu’elle ne prend la suite de la « joie » sartrienne « d’intĂ©rioriser ce qui est le non‑moi par excellence » au cours de l’acte de lire. Il faut, certes, repenser l’expĂ©rience esthĂ©tique et l’injonction Ă©thique qu’elle noue Ă  l’aune d’autres propositions : Lacan (prĂ©sentĂ© dans sa capacitĂ© Ă  rĂ©interprĂ©ter le platonisme), Deleuze (dont le projet explicitĂ© dans DiffĂ©rence et rĂ©pĂ©tition est de « renverser le platonisme ») et, bien sĂ»r, Nietzsche. Penseurs qu’il s’agit pour Kr. Pint de « concilier » (p. 77), afin de mieux les envisager comme « a point of departure » (p. 20) pour Barthes, dans l’effort de traduction (de « translation », pour reconduire l’équivoque de l’anglais au français) au terme duquel il fera continĂ»ment jouer, dans sa rĂ©flexion, le fantasme (selon Freud, Lacan, mais aussi Winnicott) et le « programme » de Deleuze et Guattari, la « cartographie » des devenirs que ceux‑ci Ă©laborent Ă  la suite de Nietzsche. Le recours barthĂ©sien au fantasme vaut sans doute comme lieu de nouage entre intertextes antagonistes, notamment en ce qu’il permet de tenir ensemble, pour le dire Ă  la façon de Paul‑Laurent Assoun, Lacan et Nietzsche6. Non que Barthes se soit montrĂ© particuliĂšrement sensible Ă  ce risque d’inconsĂ©quence : la reconnaissance, par lui, d’influences peu conciliables peut aussi valoir stratĂ©gie provisoire.

6Un regard du cĂŽtĂ© de textes non abordĂ©s par Kr. Pint pourrait ici orienter diffĂ©remment l’étude et autoriser Ă  repositionner une question — celle de la valeur, d’appui ou de relance, de l’important rĂ©seau empruntĂ© plus ou moins lointainement Ă  la psychanalyse. Le « Semblant mĂ©thodologique » qui clĂŽt la premiĂšre des deux annĂ©es du sĂ©minaire sur Le Discours amoureux, Ă©ditĂ© par Claude Coste en 20077, permet en effet de considĂ©rer sous un autre angle l’insertion, dans le texte barthĂ©sien, du lexique psychanalytique. Devant les auditeurs de l’École des hautes Études, Barthes distingue la rĂ©ponse Ă  une demande pressante de la part des Ă©tudiants (nous sommes en 1975
) tout en dĂ©fendant la psychanalyse comme derniĂšre « psychologie du sujet ». Mais en ouvrant son discours aux mots de la psychanalyse, Barthes entre en dĂ©bat avec elle, arrache certains lexĂšmes Ă  leur entour thĂ©orique pour n’investir que leur capacitĂ© Ă©vocatrice, dĂ©lestĂ©e de tout emploi spĂ©cialisĂ© ou technique. Certes, nulle ambition lĂ  de refondre une thĂ©orie quelconque, et guĂšre de vellĂ©itĂ© agonistique : une simple suggestion, sans doute ; le rappel que les mots de refoulement, de fantasme, de sujet, de leurre, pour valoir mots‑repĂšres de la culture contemporaine, et inscription dans un champ prĂ©cis, sont d’abord des mots de la langue commune, dont chacun peut se ressaisir. Il y a, je crois, une force de rĂ©emploi dans le « vol de langage » que dĂ©fend (sans l’expliciter) Barthes dĂšs la prĂ©face Ă  Sade, Fourrier, Loyola que Kr. Pint Ă©carte un peu trop rapidement. La « tĂąche de s’élaborer lui‑mĂȘme », reconnue par Foucault, dans Qu’est‑ce que les lumiĂšres ?, Ă  l’individu moderne (citĂ© par Kr. Pint p. 113) commence peut‑ĂȘtre lĂ , dans le dĂ©sir barthĂ©sien (rappelé p. 149) de traverser « le monument psychanalytique   comme les voies admirables d’une trĂšs grande ville », avec la nonchalance, Ă©lĂ©gante et distraite, d’un flĂąneur occupĂ© Ă  rĂ©inventer sa langue.

« Le fictif de l’identité »

7RĂ©inventer sa langue, en dissoudre les acceptions (c’est lĂ  l’option dĂ©fendue lors d’une sĂ©ance du Vivre ensemble : celle d’une lecture a-signifiante, Ă©tudiant les mystiques sans le signifiant « Dieu », Sartre sans l’« engagement ») pour mieux se rĂ©inventer soi‑mĂȘme. L’« anachronisme », le « dĂ©tail » (p. 205 et suivantes), mis en perspective avec justesse comme outils premiers d’un tel projet, valent dans la promotion Ă  laquelle ils Ɠuvrent d’un « espace potentiel » (p. 197) qui serait celui des identifications successives autour desquels le sujet veut (et peut) se construire. L’étude, Ă  ce propos, circonscrit bien la sĂ©duction qu’exerce sur le professeur le vieux Gide — celui des Cahiers de la petite dame (Maria Van Rysselberghe), auquel il emprunte l’image, insistante, du « pneu qui se dĂ©gonfle » — ou encore Proust, dont il admirait le « je » (ce « miracle » dit‑il encore, capable de concilier l’identitĂ© d’état civil et celle de l’écriture ; citĂ© p. 237). Kr. Pint a raison de rappeler cette page du Plaisir du texte : « Un certain plaisir, Ă©crit Barthes, est tirĂ© d’une façon de s’imaginer comme individu, d’inventer une derniĂšre fiction, des plus rares : le fictif de l’identité » (cité p. 148). Cette « façon » s’étend aux deux cĂŽtĂ©s de la lecture : du cĂŽtĂ© de l’interprĂ©tation (celle du critique) comme de son appropriation (par le lecteur que chacun d’entre nous figure). Elle l’investit de la possibilitĂ© d’« accĂ©der Ă  une vie crĂ©atrice » (selon le mot de Foucault, rappelé p. 102), crĂ©atrice de cet « individu » que Barthes place en italique, comme ultime lieu d’investissement. Et si la « leçon d’un amateur », poursuivie par Kris Pint, se tenait toute là ? Comment vivre ensemble, ce serait dans ce sens chercher comment faire vivre ensemble les multiples chances d’individuation qu’offre la lecture, les relances soudaines d’une identitĂ© que bien des auteurs, et au travers eux bien des Ɠuvres, mettent en jeu. Au nombre de ces Ɠuvres, celle de Barthes joue encore, pour beaucoup, la promesse de « cet inflĂ©chissement de nous-mĂȘmes, lĂ©ger mais dĂ©cisif8 ».