
« Une façon de sâimaginer comme individu » : Barthes lecteur
1Tout un paysage dans une fĂšve ; lâidĂ©e mĂȘme de littĂ©rature dans la couleur « jaune » dâun chat ; la bontĂ© dâune vie passĂ©e dans la façon maladroite dont une enfant noue ses mains : la pensĂ©e barthĂ©sienne nous a appris Ă investir le dĂ©tail dans sa puissance dâexpansion. Câest cette leçon que reconduit lâouvrage de Kris Pint, lequel travaille Ă dĂ©ployer, Ă partir dâun portrait oubliĂ© de deux sĆurs lisant1, toute une question : celle de lâexpĂ©rience de la littĂ©rature, telle que les cours au CollĂšge de France de Barthes, et avant eux certaines positions de lâĆuvre Ă©crite, en dĂ©finissent les enjeux dans la construction dâun sujet. Construction active (conformĂ©ment Ă la « sĂ©miologie active » que, dans sa leçon inaugurale, le professeur dit vouloir mettre en Ćuvre, et quâĂ sa suite, Kr. Pint essaie dâexpliciter) autant que problĂ©matique : le vĆu Ă©nigmatique de « faire partir, chaque annĂ©e, cet enseignement dâun fantasme » figure la porte dâentrĂ©e privilĂ©giĂ©e par lâouvrage dans lâexploration des lieux entre ce que la narratologie, naguĂšre, eĂ»t appelĂ© la fiction et la rĂ©alitĂ©, et quâil faut se rĂ©soudre Ă formuler dâune façon plus nue : la littĂ©rature et la vie.
2The Perverse Art of Reading, par son premier titre, engage un parcours bien plus vaste que celui circonscrit par son sous-titre (On the phantasmatic Semiology in Roland Barthesâ cours au CollĂšge de France). Si lâintroduction pose les implications dâune lecture investie du poids du fantasme, Kr. Pint choisit ensuite dâen fixer dâabord le cadrage thĂ©orique large (principalement autour de deux pĂŽles : la psychanalyse ; Nietzsche), avant de poursuivre lâĂ©volution de lâapprĂ©hension du geste de lire dans la pensĂ©e de Barthes, et son ultime inflexion durant les quatre annĂ©es pendant lesquelles le professeur occupe une chaire de « SĂ©miologie littĂ©raire ». En travaillant ainsi Ă un rĂ©trĂ©cissement progressif de lâempan dâĂ©tude, la dĂ©marche tĂ©moigne dâun rapport ambivalent aux notes de cours : dĂ©clarĂ©es de peu dâintĂ©rĂȘt pour la comprĂ©hension globale de lâĆuvre (« In terms of content, this lecture series does not house the most interesting elements of Barthesâ work » ; p. 26), elles sont pourtant dĂ©fendues comme ensemble Ă reconsidĂ©rer pour la rĂ©flexion dâaprĂšs le « tournant Ă©thique » de la littĂ©rature (p. 27). Seule la derniĂšre section de lâouvrage (intitulĂ©e « Lessons from an amateur » ; p. 257â276), via la difficultĂ© Ă faire de cet « art pervers » une pĂ©dagogie, approche la singularitĂ© du corpus annoncĂ©. La possibilitĂ© de la lecture comme chance dâindividuation â selon le mot empruntĂ© Ă Deleuze dont Barthes lui-mĂȘme (mais avec distance, mais avec lĂ©gĂšretĂ©) sâempare â nâen conduit pas moins lâouvrage. Et câest Ă celleâci que je mâarrĂȘterai ; aussi les remarques suivantes ne sâinscriventâelles pas dans lâordre du compte rendu, de la reprise et de la mesure des propositions de lâouvrage, mais cherchentâelles Ă en ressaisir les pistes autant quâĂ les reformuler, en lien avec les enjeux de ce neuviĂšme numĂ©ro de LHT.
Quatre lectures ?
3Kr. Pint, Ă la faveur dâune proposition du Roland Barthes, distingue ainsi quatre « façons de lire2 » chez lâauteur, et souligne lâassomption de « la lecture perverse » (« perverse reading ») dans la pensĂ©e de celui que Tiphaine Samoyault appelait dĂ©jĂ , en 2002, le « dernier Barthes » â celui des cours â, auquel JeanâPierre Richard a consacrĂ© un lumineux petit essai (Roland Barthes, dernier paysage) dont on peut regretter lâabsence dans la bibliographie secondaire somme toute assez restreinte3. Reprenons ces modalitĂ©s de lecture dans lâordre choisi par Kr. Pint : la lecture hystĂ©rique (qui ne donne dâautre chance au texte que celle du premier degrĂ©, et dont Emma Bovary serait alors le type) ; lâobsessionnelle (laquelle cherche, Ă force dâĂ©rudition, Ă combler toutes les lacunes du texte : lâexemple en serait donnĂ© par la critique universitaire telle que Critique et vĂ©ritĂ© lâĂ©pingle) ; la paranoĂŻaque (illustrĂ©e par Le Pendule de Foucault dâUmberto Eco ou lâĂ©trange Feu pĂąle de Nabokov) ; la « perverse » qui veut maintenir la possibilitĂ© dâapparition de la rĂ©alitĂ© dans le texte (et quâillustre, pour Kr. Pint, cette citation du Plaisir du texte, donnĂ©e p. 147 : « je sais bien que ce ne sont que des mots, mais tout de mĂȘmeâŠÂ » ; les italiques sont de Barthes). Ces modalitĂ©s, plus que des modes fixes et arrĂȘtĂ©s, dĂ©finissent pour lâauteur du Roland Barthes autant dâhumeurs saisissant le lecteur, et il serait intĂ©ressant de les penser dans la reconfiguration constante Ă laquelle elles donnent lieu. Reconfiguration dont la carte temporaire dĂ©finirait alors le sujet, et justifierait la protestation du Roland Barthes : « mon corps nâest pas le mĂȘme que le vĂŽtre4 » â tantĂŽt plus paranoĂŻaque que pervers, ou confusĂ©ment paranoĂŻaque aprĂšs avoir Ă©tĂ© obsessionnel⊠« à la fois ou tour Ă tour », dit encore Barthes, en une rectification quâignore Kr. Pint. Le choix est fait dâobserver lâessayage et lâabandon successif, chez Barthes, de ces lectures possibles : lâĂ©volution de la conception de la lecture se fait alors rĂ©cit intellectuel ; comme tout rĂ©cit, celuiâci encourt le risque de construire une identitĂ©, de niveler la somme de propositions singuliĂšres quâappelle, Ă chaque fois dans un contexte provisoire, lâattention au lecteur ou Ă la lecture (selon une distinction, sans doute mal Ă©tablie par Barthes, mais que ne repose pas lâĂ©tude).
4Si lâon revient Ă la proposition dâune « lecture perverse » Ă lâĆuvre dans la pensĂ©e barthĂ©sienne, deux entrĂ©es en dessinent les conditions : la « dĂ©rive » et la « bĂȘtise ». Les mots sont ceux de Barthes luiâmĂȘme, et demandent Ă ĂȘtre reformulĂ©s : la « dĂ©rive » promet une distance heureuse, une inconsĂ©quence dans lâusage fait du texte des autres ; la « bĂȘtise » recouvre une intimitĂ© qui risque toujours, dĂšs lors quâelle est insĂ©rĂ©e dans le texte de savoir, de dĂ©cevoir chez le lecteur lâattente dâune formalisation, dâune Ă©laboration suffisante de lâidĂ©e qui en faciliterait le rapatriement dans sa propre expĂ©rience. Ressorts Ă©vidents de la pensĂ©e barthĂ©sienne, ces modalitĂ©s jouent dans le mĂȘme temps son difficile partage. Câest lĂ sans doute la modalitĂ© la plus retorse des gestes barthĂ©siens pour qui chercherait, au moment dâen considĂ©rer lâhĂ©ritage, Ă le prolonger : la « lecture perverse » (selon les mots de Kr. Pint) nâest pas reconductible sans amĂ©nagement ; elle ne vaut pas « art de faire » et ne se veut pas programme.  Elle amĂ©nage une possibilitĂ© dont le risque reste grand quâelle ne puisse ensuite que « se rĂ©pĂ©ter â sans jamais rien introduire5 ». Soucieuse de sa disponibilitĂ©, attentive Ă son rĂ©âemploi, une telle lecture nâest peutâĂȘtre pas tout Ă fait « perverse » : on pourrait discuter le choix du terme (mĂȘme en partie dĂ©sengagĂ© de toute acception technique, imposante), notamment en ce quâil mĂ©nage une part trop belle Ă la psychanalyse.
Des intertextes antagonistes
5La quĂȘte, souvent relancĂ©e, dâun sentiment dâĂ©trangetĂ© â et dâĂ©trangetĂ© Ă soi â au cĆur de la lecture entraĂźne bien le dĂ©sir dâune dĂ©stabilisation du sujet (« The texte de jouissance ïâŠï profoundy destabilizes the readerâs identity », p. 141) ; celle-ci, pourtant, ne va pas tant dans le sens dâune dĂ©construction du moi et de ses instances quâelle ne prend la suite de la « joie » sartrienne « dâintĂ©rioriser ce qui est le nonâmoi par excellence » au cours de lâacte de lire. Il faut, certes, repenser lâexpĂ©rience esthĂ©tique et lâinjonction Ă©thique quâelle noue Ă lâaune dâautres propositions : Lacan (prĂ©sentĂ© dans sa capacitĂ© Ă rĂ©interprĂ©ter le platonisme), Deleuze (dont le projet explicitĂ© dans DiffĂ©rence et rĂ©pĂ©tition est de « renverser le platonisme ») et, bien sĂ»r, Nietzsche. Penseurs quâil sâagit pour Kr. Pint de « concilier » (p. 77), afin de mieux les envisager comme « a point of departure » (p. 20) pour Barthes, dans lâeffort de traduction (de « translation », pour reconduire lâĂ©quivoque de lâanglais au français) au terme duquel il fera continĂ»ment jouer, dans sa rĂ©flexion, le fantasme (selon Freud, Lacan, mais aussi Winnicott) et le « programme » de Deleuze et Guattari, la « cartographie » des devenirs que ceuxâci Ă©laborent Ă la suite de Nietzsche. Le recours barthĂ©sien au fantasme vaut sans doute comme lieu de nouage entre intertextes antagonistes, notamment en ce quâil permet de tenir ensemble, pour le dire Ă la façon de PaulâLaurent Assoun, Lacan et Nietzsche6. Non que Barthes se soit montrĂ© particuliĂšrement sensible Ă ce risque dâinconsĂ©quence : la reconnaissance, par lui, dâinfluences peu conciliables peut aussi valoir stratĂ©gie provisoire.
6Un regard du cĂŽtĂ© de textes non abordĂ©s par Kr. Pint pourrait ici orienter diffĂ©remment lâĂ©tude et autoriser Ă repositionner une question â celle de la valeur, dâappui ou de relance, de lâimportant rĂ©seau empruntĂ© plus ou moins lointainement Ă la psychanalyse. Le « Semblant mĂ©thodologique » qui clĂŽt la premiĂšre des deux annĂ©es du sĂ©minaire sur Le Discours amoureux, Ă©ditĂ© par Claude Coste en 20077, permet en effet de considĂ©rer sous un autre angle lâinsertion, dans le texte barthĂ©sien, du lexique psychanalytique. Devant les auditeurs de lâĂcole des hautes Ătudes, Barthes distingue la rĂ©ponse Ă une demande pressante de la part des Ă©tudiants (nous sommes en 1975âŠ) tout en dĂ©fendant la psychanalyse comme derniĂšre « psychologie du sujet ». Mais en ouvrant son discours aux mots de la psychanalyse, Barthes entre en dĂ©bat avec elle, arrache certains lexĂšmes Ă leur entour thĂ©orique pour nâinvestir que leur capacitĂ© Ă©vocatrice, dĂ©lestĂ©e de tout emploi spĂ©cialisĂ© ou technique. Certes, nulle ambition lĂ de refondre une thĂ©orie quelconque, et guĂšre de vellĂ©itĂ© agonistique : une simple suggestion, sans doute ; le rappel que les mots de refoulement, de fantasme, de sujet, de leurre, pour valoir motsârepĂšres de la culture contemporaine, et inscription dans un champ prĂ©cis, sont dâabord des mots de la langue commune, dont chacun peut se ressaisir. Il y a, je crois, une force de rĂ©emploi dans le « vol de langage » que dĂ©fend (sans lâexpliciter) Barthes dĂšs la prĂ©face Ă Sade, Fourrier, Loyola que Kr. Pint Ă©carte un peu trop rapidement. La « tĂąche de sâĂ©laborer luiâmĂȘme », reconnue par Foucault, dans Quâestâce que les lumiĂšres ?, Ă lâindividu moderne (citĂ© par Kr. Pint p. 113) commence peutâĂȘtre lĂ , dans le dĂ©sir barthĂ©sien (rappelé p. 149) de traverser « le monument psychanalytique ïâŠï comme les voies admirables dâune trĂšs grande ville », avec la nonchalance, Ă©lĂ©gante et distraite, dâun flĂąneur occupĂ© Ă rĂ©inventer sa langue.
« Le fictif de lâidentité »
7RĂ©inventer sa langue, en dissoudre les acceptions (câest lĂ lâoption dĂ©fendue lors dâune sĂ©ance du Vivre ensemble : celle dâune lecture a-signifiante, Ă©tudiant les mystiques sans le signifiant « Dieu », Sartre sans lâ« engagement ») pour mieux se rĂ©inventer soiâmĂȘme. Lâ« anachronisme », le « dĂ©tail » (p. 205 et suivantes), mis en perspective avec justesse comme outils premiers dâun tel projet, valent dans la promotion Ă laquelle ils Ćuvrent dâun « espace potentiel » (p. 197) qui serait celui des identifications successives autour desquels le sujet veut (et peut) se construire. LâĂ©tude, Ă ce propos, circonscrit bien la sĂ©duction quâexerce sur le professeur le vieux Gide â celui des Cahiers de la petite dame (Maria Van Rysselberghe), auquel il emprunte lâimage, insistante, du « pneu qui se dĂ©gonfle » â ou encore Proust, dont il admirait le « je » (ce « miracle » ditâil encore, capable de concilier lâidentitĂ© dâĂ©tat civil et celle de lâĂ©criture ; citĂ© p. 237). Kr. Pint a raison de rappeler cette page du Plaisir du texte : « Un certain plaisir, Ă©crit Barthes, est tirĂ© dâune façon de sâimaginer comme individu, dâinventer une derniĂšre fiction, des plus rares : le fictif de lâidentité » (cité p. 148). Cette « façon » sâĂ©tend aux deux cĂŽtĂ©s de la lecture : du cĂŽtĂ© de lâinterprĂ©tation (celle du critique) comme de son appropriation (par le lecteur que chacun dâentre nous figure). Elle lâinvestit de la possibilitĂ© dâ« accĂ©der Ă une vie crĂ©atrice » (selon le mot de Foucault, rappelé p. 102), crĂ©atrice de cet « individu » que Barthes place en italique, comme ultime lieu dâinvestissement. Et si la « leçon dâun amateur », poursuivie par Kris Pint, se tenait toute lĂ Â ? Comment vivre ensemble, ce serait dans ce sens chercher comment faire vivre ensemble les multiples chances dâindividuation quâoffre la lecture, les relances soudaines dâune identitĂ© que bien des auteurs, et au travers eux bien des Ćuvres, mettent en jeu. Au nombre de ces Ćuvres, celle de Barthes joue encore, pour beaucoup, la promesse de « cet inflĂ©chissement de nous-mĂȘmes, lĂ©ger mais dĂ©cisif8 ».

